LE 3 DÉCEMBRE
Cependant , s’il avait semble plus commode à deux cent quarante députés de monter, sans résistance, dans les voitures cellulaires de M. Bonaparte que de descendre, pour résister, dans les rues de Paris, en appelant le peuple aux armes, quelques représentants du peuple avaient pris la petite plaisanterie tout autrement.
Ceux-ci avaient pensé que l’écharpe de l’élu du peuple engage celui qui le porte à autre chose que de la mettre complaisamment dans sa poche à la première réquisition d’un sous-lieutenant pris d’absinthe.
Dans la nuit du 2 ou 3 décembre, MM. Victor Hugo,
Jules Favre, Arago, Eugène Sue, Schœlcher, de Flotte, Michel de Bourges et plusieurs autres s’étaient réunis secrètement dans le but d’organiser la résistance.
Ils auraient pu, suivant l’exemple de MM. Valette, Victor Lefranc et Bixio dont nous avons parlé plus
haut, prendre un ou deux fiacres à trente-quatre sous, se faire conduire à Mazas et tenir au directeur de cet établissement le lansragre suivant :
HISTOIRE TINTAMA RRESQUE DE NAPOLÉON III
— Monsieur.,, il fera probablement très-chaud demain à Paris ; notre place serait en plein soleil, obligez-nous de nous mettre à l’ombre avec nos camarades. Faitesnous la charité d’un peu de persécution ; cela nous fera, à peu de frais, de très -bonnes notes pour plus tard.
Sans s’occuper des soins à donner à leur popularité future, ils ne voulurent voir que leur devoir présent.
Et, séance tenante, ils rédigèrent un appel au peuple qui commençait par ces mots :
<r Louis-Napoléon est un traître!...
<x II a violé la Constitution!...
« Il s’est mis lui-même hors la loi!... »
Cette proclamation, imprimée et affichée avec les plus grandes difficultés et non sans d’immenses dangers, fut un commencement de lumière pour la population ouvrière, qui se repentit d’avoir jusque-là pris le coup d’État comme une bonne charge d’atelier.
En même temps, un comité de résistance avait été nommé et les barricades ordonnées.
Le 3 décembre, elles commencèrent à s’élever sur plusieurs points.
Mais la lutte ne s’engageait pas.
M. de Morny, qui avait conçu à lui seul le plan de la représentât ion, était systématiquement hostile à toute escarmouche ne devant pas amener un résultat définitif.
Ainsi qu’il l’expliquait lui -même dans sa dépêche du 3 décembre au général Magnan :
(i Nous avons eu les 27, 28 et 29 juillet, 22, 23 et 24 février , n’ayons pas les 2, 3 et 4 décembre. On me 'parait suivre les vieux errements. »
On le voit, le but de M. de Morny était d’éviter
à tout prix de mettre l’armée en contact avec la population.
Il savait par expérience, cet homme d’élite, que les soldats, aussi désaltérés qu’ils aient été avant le combat, finissent toujours par retrouver un instant de lucidité, pendant lequel ils se souviennent d’où ils sortent et où ils doivent rentrer un jour.
C’est, dans ces moments-là qu’on les voit souvent se jeter dans les bras des gens sur lesquels on les avait lâchés comme des chiens enragés.
Et M. de Morny jouait trop gros jeu personnellement pour n’avoir point compris que le salut des cent cinquante créanciers qu’il avait à ses chausses, ainsi que le sien propre, exigeaient que l’armée ne communiquât avec la population qu’à portée de canon.
Il avait donc décidé de laisser grossir l’émeute, — c’est ainsi qu’il nommait le mouvement de colère d’une nation qu’on vient de souffleter, — et il était résolu à écraser d’un seul coup les séditieux qui osaient crier : « Au voleur!... )) après avoir été dévalisés.
La journée du 3 décembre se passa donc sans combat. La police seule, — en guise de prologue, — agissait sur tous les points où l’effervescence s’était produite.
Elle préludait à la grande oeuvre par des brutalités
destinées, dans l’esprit de M. de Morny, bien moins à réprimer l’émeute dont il avait besoin pour frapper son grand coup, qu’à la provoquer et à la mûrir en vue du plus saint des écrasements.
Sous forme d’à -compte, les Parisiens qui se réunissaient à plus de deux sur les trottoirs pour s’y en-
tretenir des nouvelles du jour, reçurent donc ce jour-là force horions et coups de casse-tête.
Quelques crânes fendus, quelques côtes enfoncées, ce fut tout.
M. de Morny prenait son absinthe.
Cependant, cette journée du 3 décembre fut marquée par un de ces actes grandioses qui sont la gloire d’un homme et l’enseignement d’une nation.
Au faubourg Saint-Antoine, le représentant Baudin, debout sur une barricade, tomba frappé de trois balles dans la tête.
Quelques instants avant, il avait répondu à un ouvrier qui lui reprochait ses vingt -cinq francs par jour :
— Je vais vous montrer comment on meurt pour vingt-cinq francs.
En effet, Baudin donna sa vie à la République pour vingt-cinq francs par jour.
Et vingt ans après, pas un des gros émargeants de l’Empire, qui trouvèrent à leur tour une si belle occa-
sion de donner la leur, le 4 septembre, pour deux cent mille francs par an, n’eut la velléité de faire à ses appointements un rempart de son corps.
Tout ce que les sénateurs purent faire, pour rendre hommage au courage de Baudin, fut de cracher sur sa vertu et de rire de sa bêtise.
Bien que plusieurs barricades encore peu détendues
eussent été enlevées aisément le 3 décembre, Louis- Napoléon et ses amis semblaient perdre un peu de leur confiance.
M. de Morny tenait ferme et relevait le moral de tout le monde.
Mais, si l’on en juge par le ton effaré des dépêches qui arrivaient à chaque instant de la Préfecture de police au Ministère de l’intérieur, M. de Maupas paraissait en proie à une de ces coliques implacables qui font le désespoir des boutonnières de culotte les plus solidement cousues.
Nous offrons ici à nos lecteurs quelques-unes des dépêches échangées le 3 décembre entre MM. de Morny et Maupas.
PRÉFET POLICE à MINISTRE INTÉRIEUR
• 2 heures.
(( Très -inquiet sur résultat. — Si insurgés triomphaient, serais pas noce. — Crains pour peau. — Est-ce que pourriez pas envoyer une douzaine canons pour braquer dans mes escaliers?
cc Maupas. ))
MINISTRE INTÉRIEUR à PRÉFET POLICE
3 heures.
« Fichu traqueur. — • Croyez donc que canons pas autre chose à faire? — De la poigne, n... d... Dieu!...
— Pas le moment de se préparer lavements guimauve.
<( De Morny. »
44e Livr
HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOI.EON lit
3 4 fi
PRÉFET POLICE à MINISTRE INTÉRIEUR
4 heures.
(( Nouvelles déplorables. — 1*00 insurgés tiennent tête à 45,000 hommes troupe. — Si 900 insurgés vainqueurs, descendront sur Préfecture et serai pris. — Pas drôle!... — Envoyez-moi au moins 40 canons et 30,000 hommes cavalerie pour défendre ma chambre à coucher. — Crois que m’avez fourré dans mauvaise besogne.
« Mattpas. »
MINISTRE INTÉRIEUR à PRÉFET POLICE
cc Imaginiez donc que gagneriez gros appointements aussi tranquillement qu’à faire tapisserie coin du feu. — Si avait cru vessard à ce point, Louis -Napoléon vous aurait peut-être pris pour mettre vin en bouteilles, mais jamais pour coup de collier sérieux. — Tenez ferme ou vous raie liste gratifications.
De Morny. »
Ainsi qu’on peut le voir, le 8 décembre, la réussite du coup d’Etat était rien moins que certaine.
Le bruit de la mort du représentant Baudin, qui s’était répandu dans les faubourgs, avait enfin convaincu les ouvriers que le but de Louis-Napoléon n’était pas précisément de défendre la République contre les royalistes, comme ils l’avaient cru jusque-là.
Une résistance sérieuse s’organisait ; et M. de Maupas crut urgent de faire placarder la proclamation suivante, pour prévenir les Parisiens, qui devaient aller dîner en ville le lendemain , que les trottoirs seraient balayés avec des mitrailleuses.
cc Nous, Préfet de police, arrêtons ce qui suit :
« Les attroupements de plus d’une personne seront dissipés par la force.
(( Toute femme enceinte de plus de trois mois est considérée comme un attroupement. De Maupas. »
HISTOIRE TfXTAMARRESQUE DS NAI OLÈON III
En meme temps, le ministre de la guerre fait afficher le doucereux avis suivant :
« Habitants de Paris !...
(( Les ennemis de Tordre et de la société ont engagé la lutte!... Que les bons citoyens s’unissent en restant chacun chez eux!...
(C Tout individu pris à une barricade sera immédiatement fusillé.
« A partir du moment de son exécution, il Aura trois jours francs pour prouver qu’il passait là par hasard en allant reporter de l’ouvrage à son atelier. »
« Nota bene. — Comme les habitants de Paris pourraient ne pas comprendre au juste ce que Ton doit entendre par les « ennemis de l'ordre et de la société », et s’imaginer que ce sont ceux qui ont violé la Constitution, nous les prévenons que les « ennemis de Tordre et de la société » ce sont tous les citoyens qui se promènent dans les rues sans uniforme de la ligne et sans leur plumet.
De Saint- Arnaud. »
Pour les Parisiens , — qui sont généralement rompus à ce genre d’exercice, — les deux affiches que nous venons de reproduire indiquaient assez qu’il serait malsain, le lendemain, de flâner devant les étalages.
Ils se le tinrent pour dit.
Le 3 au soir, les généraux Bedeau, Cavaignac, Changarnier, Lamoricière et Le Flô, ainsi que les députés
Baze, Charras et Roger du Nord, furent conduits au chemin de fer du Nord pour être transférés à Ham.
3oO
HISTOIRE TINTAMARIiESyUE DE NAPOLÉON III
C’était une attention délicate de Louis -Napoléon, qui avait trouvé très -drôle que son ancienne prison recélât, après le pickpocket, les honnêtes gens dont ce dernier avait fait la montre.
A propos de l’arrestation de ces députés et des autres, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que, la veille, pas un seul des quarante commissaires de Paris n’avait refusé son concours au Président de la République.
Ceci dit pour jeter le trouble dans la conscience des gens qui croient, par habitude, que les gens qui sont chargés d’en envoyer d’autres aux bagnes sont nécessairement des anges de vertu.
Ce fut aussi le 3 décembre que le Moniteur convoqua le peuple à voter pour l’acceptation du maintien de l’autorité à Louis-Napoléon.
Indépendamment d’une nombreuse artillerie braquée sur toutes les mairies, Louis-Napoléon avait imaginé
histoire tintamarresque de napoléon irr 3:>|
un moyen splendide d’assurer l’indépendance et la sincérité du vote.
Des registres étaient ouverts dans chaque mairie, et les citoyens conviés à y venir signer leur nom, — mais surtout leur : oui.
La moralité d’un semblable scrutin n’échappera à personne.
Depuis la Saint-Barthélemy, où les catholiques offrirent si généreusement à tous les huguenots le choix entre la messe ou un coup d’arquebuse entre les deux yeux, l’histoire n’avait pas eu à enregistrer de plébiscite organisé sur des bases aussi libérales.