CHAPITRE XI
La province après le coup d’état.
Comme on le pense bien, Paris n avait pas été le seul qui eût trouvé de mauvais goût la farce du 2 décembre.
Pans plusieurs départements, des citoyens avaient résisté.
Mais partout, comme à Paris, les mêmes mesures avaient été prises. Les émeutes furent réprimées.
Et il 11e resta bientôt plus qu’à procéder, dans les provinces, au grand coup de râteau final , pour y ramasser les républicains.
O11 en jugea plus de dix mille ; mais il est impos-
sible de donner le chiffre énorme de ceux que l’on déporta sans jugement.
C’était un système.
On avait résolu de terrifier la France. Chaque préfet avait reçu l’ordre d’arrêter un nombre déterminé d’individus.
Il fallait que le compte y fût sous peine de révocation.
On raconte à ce propos que l’un de ces fonctionnaires, à qui le ministère avait fixé le nombre de six cent cinquante arrestations à faire, ne trouvant pas d’insurgés dans son département, dut donner ordre à ses agents de s’emparer de tous les abonnés au Siècle.
Quand tous les abonnés au Siècle furent arrêtés, on vint lui dire que ça ne faisait que trois cent soixanteseize.
Le préfet, d’abord un peu embarrassé, répondit :
— Arrêtez les citoyens qui ont les cheveux rouges!...
On arrêta les citoyens qui avaient les cheveux rouges ; mais ça ne faisait encore, avec les abonnés au Siècle , que six cent trente-quatre.
Il manquait seize criminels.
Le préfet eut une sueur froide. Il y allait de sa place.
C’est dans les cas extrêmes que le génie se révèle.
Dominant son émotion, il dit à l’employé qui était devant lui :
— Eh bien!... complétez avec le premier omnibus complet qui passera devant la préfecture.
Nous croyons, par cet exemple, avoir suffisamment donné la mesure de la haute impartialité qui présida aux arrestations du coup d’État en province.
Nous n’y insisterons pas. Les choses se passèrent partout de la même façon.
Dans plusieurs départements, ces arrestations furent si nombreuses, que les bras manquaient pour les travaux de la campagne.
Le Var et les Basses- Alpes furent du nombre.
Dans le Midi, les olives ne purent être cueillies feu te de travailleurs.
Et Louis Ulbach, qui voyageait justement dans ces contrées, n’échappa, que par une fuite précipitée, à la rage des habitants, qui voulaient le Dire fondre pour préparer leur cuisine.
Cayenne et Lambessa furent inondés de déportés.
Ils étaient tellement serrés les uns contre les autres, que lorsqu’il y en avait un qui tirait son mouchoir de sa poche, tous ceux qui étaient sur le bord de la mer tombaient à l’eau.
LES SOUTIENS DE L’EMPIRE