CAYENNE
Et le quartier du Mail était encore délivré d’un de ces buveurs de sang qui, sous le prétexte qu’ils travaillent beaucoup, font honneur à leurs petites affaires, payent régulièrement leurs impôts et leurs billets à
échéance, s’imaginent qu’ils ont droit de troubler l’ordre en s’abonnant aux journaux de l’opposition et en disant ce qu’ils pensent des affaires publiques, ainsi nommées parce qu’il est défendu à tout le monde de s’en occuper.
A l’aide de ce système expéditif, qui ne rappelle que très - imparfaitement les trente - huit mois consacrés à
l’instruction de l’affaire Bazaine, on obtint en moins de huit jours, et rien qu’à Paris, une cueillette trèsabondante de républicains de toutes nuances.
3f0 HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
On les empilait dans les prisons et dans les forts. Et comme, pendant plusieurs jours, on oublia de leur donner à manger, on les entassait si serrés les uns contre les autres, qu’ils ne pouvaient même pas tomber d’inanition.
En revanche, les députés de la droite, arrêtés le 2, avaient été mis en liberté.
On se rappelle que ces messieurs avaient presque fait des bassesses pour qu’on les enfermât, afin de fournir à leur bouillante fièvre d’inaction le plus excellent des prétextes.
Quand on vint les avertir qu’ils étaient libres, il y en eut qu’il fallut mettre dehors de force.
Ils disaient aux agents, en claquant des dents :
— Le gouvernement est-il bien sûr de ne plus rien avoir à craindre de nous?... Vous savez... il vaudrait mieux nous renvoyer une quinzaine de jours trop tard que vingt-quatre heures trop tôt.
Quant aux représentants républicains, un décret spécial régularisa leur situation.
Quatre-vingts environ furent exilés,
Quelques-uns furent transportés à Cayenne. Ceux qui restaient le furent d’admiration.
Et, — chose plus grave, — attendirent avec impatience l’occasion de le faire voir.
Ce fut aussi à cette époque qu’une circulaire ministérielle organisa les fameuses commissions mixtes , qui
furent à la justice ce que les balayeuses mécaniques sont au simple balai à manche.
Par toute la France, des milliers de républicains furent ramassés par cet engin d’un fonctionnement trèsfacile, qui les mettait en tas sur le bord des routes, de façon à ce qu’il n’y eût plus qu’à les charger sur les
trois-ponts en partance pour les pays à la végétation et aux fièvres luxuriantes.
Jamais, depuis l’invention de la justice, on n’avait trouvé de moyen plus simple et plus expéditif pour juger les gens.
11 est vrai que les rouages de la jurisprudence avaient été simplifiés énormément.
Ainsi, par exemple, il avait supprimé l’interrogatoire de l’accusé, l’audition des témoins et l’avocat défenseur.
Célérité, économie!...
C’était le dernier mot du progrès dans ce genre.
Ou plutôt, l’avant-dernier, car après celui-là, nous ne voyons plus guère qu’un système encore plus simple d’instruction criminelle.
Ce serait de tirer au sort, après un coup d’Etat, les soixante mille citoyens qui devraient être envoyés au bagne dans l’intérêt du maintien de l’ordre.
Ce procédé aurait même sur l’autre cet avantage, que le hasard pourrait désigner quelques huissiers, quelques lecteurs du Figaro et quelques photographes.
Louis-Napoléon s’occupa aussi d’assurer la tranquillité de la province.
Trente départements furent soumis au régime militaire.
Mettre un pays en état de siège est encore ce que l’on a trouvé de mieux pour asseoir un gouvernement.
Mais cela 11e suffisait point encore.
U11 décret, rendu vers le 15 décembre, plaçait l’in-
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dustrie de maître d’hôtel, cabaretier ou cafetier, sous le régime de l’autorisation préalable.
Cette mesure souleva de violents murmures. Les mécontents avaient tort.
Il était tout naturel que les établissements où se réunissaient les citoyens, pour prendre quelque chose , relevassent directement des gens qui nous avaient tout pris.
Quant à l’armée, si quelques-uns de nos lecteurs avaient conçu des inquiétudes à son sujet, qu’ils se rassurent.
Elle reçut la récompense de son concours dévoué.
Ce fut, pendant un mois, une véritable averse de promotions et de décorations.
Les journées de décembre furent comptées comme campagnes, c’est-à-dire pour deux années de service, aux militaires qui y avaient pris part.
Là, encore, c’était un acte de haute justice ; et le contraire eût été une cruelle déception pour beaucoup de ces héros qui, pendant trois jours, avaient vu double.
Louis-Napoléon n’oublia pas non plus le clergé. Un large crédit lui fut ouvert.
Il y puisa. — indépendamment, de tout ce qui lui plut, — un enthousiasme à forte pression, qui se traduisit par des bénédictions si abondantes, répandues sur le coup d’État, que les arbres de liberté, que ce meme clergé avait, deux ans auparavant, abreuvés de coups de goupillon convaincus, en tressaillirent de jalousie
dans les chantiers de bois à brûler oii les avait relégués le zèle du préfet de police Carlier.
Mais ce fut la presse qui jouit, de la part de Louis- Napoléon, de la plus touchante sollicitude.
Toutes les feuilles publiques avaient été supprimées de vive force le 2 décembre.
L’ordre de ne pas tirer les journaux et de tirer sur le peuple avait été envoyé en même temps aux imprimeurs et aux généraux.
Il s’agissait de légaliser cette mesure.
Un décret au Moniteur fit la chose.
Toutes les feuilles républicaines furent supprimées. Le Siècle seul eut le triste honneur de survivre.
Encore lui fut-il ordonné de n’insérer que des nouvelles diverses.
Il manqua même d’être suspendu pour avoir publié plusieurs récits de vol à la tire et d’attaques nocturnes à main armée, dans lesquelles le gouvernement susceptible de Morny avait vu des allusions.
Peu à peu, on laissa quelques journaux reparaître ; mais le ministère prenait à l’égard de leurs fondateurs les précautions usitées par les gens qui s’approchent d’un chien enragé.
Il fallait, pour obtenir l’autorisation de fonder un journal, justifier :
Que le rédacteur en chef avait été vacciné ;
Que le titre ne contenait aucune des lettres qui entrent dans le mot : République;
Que les porteurs portaient la moustache et la barbiche à la Badingue.
Il va sans dire que le timbre fut augmenté ;
Que les journalistes furent obligés de signer leurs articles, afin de faciliter le travail des employés de la
Préfecture, chargés de préparer les nouvelles fournées pour Cayenne ;
Et que le cautionnement fut rétabli.
A ce propos, on parla même de faire faire à tout écrivain trente-six mois de prison à titre de cautionnement corporel , comme garantie des condamnations qu’il pourrait encourir par la suite.
Notre devoir nous impose l’obligation de reconnaître que ce n’était pas beaucoup plus bête, ni beaucoup plus injuste, que de faire consigner trente mille francs à un homme qui n’avait encore rien dit, pour assurer le payement des amendes auxquelles il pourrait s’exposer en parlant.
Et, partant de ce principe, nous ne verrions même aucun inconvénient à ce que l’on obligeât chaque citoyen, qui sort de chez lui le matin, à déposer dix-sept francs chez le commissaire de police de son quartier, sous le prétexte qu’il peut, en route, pisser dans une encoignure non contrôlée par l’autorité.
Par le tableau que nous venons de tracer des libertés dont jouissait la France après le coup d’Etat, on comprendra sans peine que le plébiscite, auquel Napoléon l’avait conviée pour le 20 décembre, devait marcher comme un homard cuit depuis six semaines.
Une nation que l’on consulte par oui et non sur un fait qu’on lui défend d’examiner, est à peu près dans la
situation d’un acheteur à qui on laisserait le choix entre deux melons, en le menaçant de lui brûler la cervelle s’il faisait mine de prendre le meilleur.
Le scrutin fut donc ouvert dans ces excellentes conditions.
Les opérations s’accomplirent au milieu de ce grand calme matériel qui indique qu’un peuple est florissant par la liberté ou vient d’être écrasé par l’artillerie.
Le résultat donna sept millions cinq cent mille oui.
Et six cent quarante mille non.
Un million cinq cent mille électeurs s’étaient abstenus et n’avaient pas jugé à propos de répondre à une question qui ne leur semblait pas posée assez clairement.
Cette majorité écrasante a depuis, pendant vingt ans, servi d’argument rayé à un grand nombre de personnes.
Notre devoir d’iiistorien nous impose l’obligation de déclarer, à la face du suffrage universel, que ces huit millions de oui ne font pas plus d’effet sur notre âme que n’en feraient les huit millions de bêlements de huit millions de moutons se noyant dans une grande mare, pour avoir tous voulu prendre le même chemin que le premier qui y est tombé.
Le système plébiscitaire a cela de bon, que la réponse étant connue d’avance, les gouvernements n’ont qu’à poser la question de façon à ce que cette réponse s’y adapte selon les besoins de leur 'coeur et de leur caisse.
A tout ce que lui demanderont ceux qui nomment les gardes champêtres, la masse moutonnière répondra toujours : Bê...ê.,.ê...ê.,. c’est-à-dire ; oui,
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Si, au lieu de dire à la nation :
— Voulez-vous de moi comme président pour dix ans ?... Louis -Napoléon lui eût dit :
— Voulez-vous b...alayer mon c...orridor?
Sept millions et demi d’imbéciles eussent répondu :
— Bê...ê...ê..., comme un seul abonné de la Patrie.
Les plébiscites, — auxquels personne ne comprend jamais rien, — rappellent ce juré qui, appelé à se prononcer sur le sort d’un malheureux menacé d’être guillotiné, répondit avec conviction :
— Oui !...
Par bonheur, le président eut l’idée de lui demander :
— Oui, quoi?...
Et le juré répliqua :
— Parbleu!... Oui, l’accusé n’est pas coupable.
A nos yeux, toute la malice de Louis-Napoléon, en décembre 1851, a donc consisté à demander aux betteraves : Voulez-vous que je reste? au lieu de leur dire : Voulez-vous que je m'en aille?
Le 31 décembre, le résultat du vote fut présenté solennellement à Louis -Napoléon, par M. Baroche, qui prononça ces mémorables paroles :
ce Prince!...
« J’ai travaillé à démolir le suffrage universel en faisant la loi du 31 mai, vous l’avez rétabli en faisant votre coup d’Etat. Nous avons donc chacun des principes opposés ; et je devrais être à Cayenne, puisque vous êtes le plus fort ; mais comme Dieu, dans sa bonté
infinie, a voulu que les hommes intelligents retombassent toujours sur leurs jambes, c’est moi qui ai été chargé de vous féliciter.
c( Prince!... prenez ce pouvoir, digne récompense de vos vertus. La France attend tout de vous ; et je m’inscris en tête pour un portefeuille. ))
Louis-Napoléon répliqua :
(( La France a reconnu que je n'étais sorti de l'honnêteté que pour rentrer dans le profit . Je comprends toute la grandeur de ma mission. Mon courage sera proportionné à mon devoir, et je choisirai mes ministres parmi ceux de vous qui comprendront que mes appointements doivent être proportionnés à mes besoins. ))
La scène fut touchante. M. Baroche et le Président se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre.
On fut obligé de les décoller avec de l’eau tiède.