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CHAPITRE XII

ENTRE DEUX PLEBISCITES.

Le 1er janvier 1852 un Te Deum fut exécuté à Notre-Dame, pour remercier le ciel d’avoir permis que M. de Morny pût désintéresser ses créanciers aux frais de la France.

Le clergé en masse prêta son concours à cette solennité.

Il est à regretter que le Tout - Puissant n’ait pas l’habitude de répondre aux prières que les humains lui adressent en toutes occasions.

Nous aurions été bien heureux de savoir ce qu’il pensait d’un cantique dont les strophes pouvaient se décomposer ainsi :

ce Dieu juste et bon!... tu as permis qu’un misérable violât la foi jurée!... Gloire à toi!...

(( Dieu juste et bon!... tu as permis qu’enivrant ses soldats, il les fît assassiner leurs oncles et leurs bellessoeurs!... Gloire à toi!...

« Dieu juste et bon!... tu as permis que trente-deux modistes, quinze commissionnaires et un pharmacien qui stationnaient sur le trottoir du boulevard Montmartre fussent hachés par des ivrognes chamarrés!... Gloire à toi !...

« Dieu juste et bon!... tu as permis que trente mille femmes et soixante mille enfants restassent sans maris et sans pères, pour que M. Bonaparte pût cuver tranquillement sa scélératesse!... Gloire à toi!...

(( Dieu juste et bon!... exauce nos prières!... répands tes bénédictions sur les chenapans!... continue tes faveurs aux coquins, aux escrocs et aux filles!... protège le fort!... accable les innocents!... Que ton soleil n’ait de rayons que pour les infâmes, que ta foudre écrase les bons, les justes et les faibles !... Qu’une place soit réservée à ta droite, dans le ciel, pour y recevoir le vainqueur de la maison Sallandrouze, et que le représentant Baudin grille éternellement dans un brasier arrosé de vinaigre!... Gloire à toi!... Gloire à toi!... »

Mais non... Le Tout-Puissant, comme un juge iin-

partial et sévère, écoute, sans mot dire, nos louanges, nos plaintes et nos prières.

Il laisse en silence les honnêtes gens l’adorer, les ivrognes le blasphémer et les gredins le bénir.

Mais il prend ses notes.

O11 réglera au jugement dernier.

Le 14 janvier 1852, Louis-Napoléon créa le Sénat. Nonnoncle avait eu un Sénat; il lui fallait un Sénat.

C’était, d’ailleurs, une institution splendide.

Les sénateurs, (( gardiens du pacte fondamental , » aux termes de l’article 25 de la Constitution, étaient nommés par Louis-Napoléon.

On voit d’ici la garantie qu’ils offraient à la nation. Les sénateurs gardaient le pacte fondamental ; mais c’était le président qui en avait la clef.

(( Aucune loi ne pouvait être promulguée sans avoir été soumise au Sénat, )) mais Louis-Napoléon conservait le droit de choisir les sénateurs parmi les gens incapables de lui refuser quoi que ce fût.

La France pouvait donc être tranquille.

A l’autorité de Louis-Napoléon était opposé, comme contre-poids, un contrôle aux ordres du même Louis- Napoléon.

Tin pays qui ne se contenterait pas d’un système si libéral de pondération des pouvoirs serait le dernier des propres-à-rien.

Il y avait trois classes de sénateurs :

Les sénateurs à trentè mille francs par an ;

Ceux à vingt mille et ceux à quinze mille.

Si quelques-uns de nos lecteurs ne comprenaient pas du premier coup pourquoi ces différences d’appointements, nous leur offririons l’explication suivante :

Les sénateurs étant inamovibles, pouvaient, à un moment donné, se permettre de devenir indépendants et ne plus répondre au chef de l’État, avec autant d’entrain : Brigadier , vous avez raison !...

Il fallait donc, pour s’assurer de la constance de leur zèle, faire constamment miroiter à leurs yeux des chaînes de saucisses de plus en plus épaisses et de grosseur proportionnée à leur attachement.

De là les sénateurs à vingt mille et à quinze mille francs.

HISTOIRE TINTAMAIÎRESQUE DE NAPOLÉON IIl

Napoléon avait compris que l’on peut tout attendre des gens qui ont quelque chose à désirer.

Le prince Jérôme, ex-roi de Westphalie , fut nommé chef de claque, sous la rubrique de : Président du Sénat.

Le 23 janvier parurent trois décrets que l’histoire eût certainement regretté de ne pas voir figurer dans une existence aussi bien remplie.

Un Bonaparte ne serait pas complet sans quelques actes de ce calibre.

Ces décrets ordonnaient la confiscation de tous les biens de la famille d’Orléans.

Alors que les républicains du 24 Février, après avoir mis Louis-Philippe en fiacre, s’étaient tenus à quatre pour ne pas lui glisser dans la main quarante-cinq sous pour payer son cocher;

Alors que devant les grilles des Tuileries envahies,

ces mêmes républicains avaient fusillé une demi-douzaine de voleurs qui avaient mis quelques couverts en argent sous leur blouse ;

Alors que, pendant quatre ans que la République avait existé, il n’était venu à l’idée d’aucun républicain de

porter la main sur le bien, mal acquis, de |la royauté renversée ;

Alors qu’un peuple avait été honnête et scrupuleux jusqu’à la niaiserie,

Il appartenait bien légitimement à un prince de forcer les armoires d’une famille qui, deux fois au moins, lui avait fait grâce de la potence.

■ IVR.

Certes, nous n’avons point formé le projet d’apitoyer ici nos lecteurs sur le malheur et la ruine des princes d’Orléans.

Nous sommes, pour cela, trop convaincu que l’origine des fortunes royales se perd dans la nuit des temps, des vols et des rapines.

Mais ce que nous trouvons divertissant et digne de fixer l’attention, c’est le spectacle d’un Bonaparte se faisant le justicier d’un Louis-Philippe.

Pour ceux qui n’ont pas vu dans le Courrier de Lyon la scène où Choppard gourmande Fouinard d’avoir volé une serviette au restaurant, la lui reprend et la met dans sa poche au nom de la morale offensée, les trois décrets dont nous venons de parler doivent paraître une idée bien originale.

Et, quand nous aurons ajouté que vingt ans plus tard, ces mêmes biens, respectés par les républicains de 1848 et raflés effrontément par Louis-Napoléon, devaient être restitués aux princes d’Orléans par les républicains de 1872, il ne nous restera plus grand’chose à faire pour prouver une fois de plus que si les princes sont plus filous que les républicains, les républicains sont diablement plus bêtes que les princes.

Le 10 mai 1852, le prince-président distribua des aigles à l’armée.

A cette occasion, il prononça un discours dans lequel il disait :

« Soldats, ces aigles ne sont pas une menace contre l’étranger... »

Les républicains comprirent , mirent cela dans leur poche et leurs espérances par-dessus.

Alors l’illustre marchand de vulnéraire, sur qui reposaient désormais les destinées de la nation, recommença ses tournées par toute la France.

L’Est, le Centre, le Midi purent contempler ses traits augustes et l’entendre répéter cette phrase, devenue célèbre par une demi-douzaine de guerres imbéciles :

(( L’Empire, c’est la paix. >»

A son retour à Paris, on lui lit une rentrée de conquérant vainqueur.

Salves d’artillerie, musiques militaires, arcs de triomphe, etc., etc., accueillirent le héros qui avait, à la tête d’à peine soixante mille hommes, enlevé d’assaut quinze représentants du peuple en chemise de nuit.

Les cloches sonnèrent à toute volée, ce qui était en situation.

Et les grands dignitaires... du budget l’embrassèrent aux cris de : « Vive l’empereur!... »

C’était un ballon d’essai qui indiquait à courte échéance celui de la République.

On raconte qu’un coiffeur de la rue Montmartre écrivit sur un transparent lumineux de sa boutique :

AVE CESAli!...

Le merlan fêtait le... protégé de miss Howart. Entre confrères, il faut bien s’entr’aider.

Le gouvernement s’occupa alors des latives.

élections légis-

Et le système des candidatures officielles fut inauguré.

Nos lecteurs savent trop bien ce qu’étaient les candidatures officielles pour que nous leur en donnions ici la définition.

Cependant, à cette époque, elles n’étaient pas encore ce qu’elles devinrent vers la fin de l’Empire, où un semblant de choix était encore laissé aux citoyens.

En 1852, le droit de réunion et la liberté de la presse avaient été mis dans un tel état qu’il était presque aussi impossible aux électeurs de parer un candidat officiel qu’un coup de sabre avec un cure-dents.

Le gouvernement disait aux votants :

« Voilà l’homme qui me convient ; donc c’est celui qu’il vous faut ; mais cependant... si vous voulez en désigner un autre, je suis tout prêt à réparer l’oubli que j’ai pu commettre en ne l’envoyant pas à Cayenne. ))

On comprendra sans peine que, dans ces conditions, presque tous les candidats officiels passèrent, au scrutin, aussi facilement qu’un abonné de la Patrie pour un jobard.

Mais ce que l’on ne s’expliquera qu’avec beaucoup de difficultés, c’est que le Siècle , triomphant de tant d’obsta-

HiSTOIRE TINTAMARRE3QUE DE NAPOLÉON III

clés, pût faire élire trois députés républicains : MM. Cavaignac, Carnot et Hénon.

Du reste , cela ne servit pas à grand’chose ; car ces trois députés furent considérés comme démissionnaires, ayant refusé de prêter serment à Louis-Napoléon.

Beaucoup de gens ont trouvé exagérés les scrupules de ces trois représentants se faisant un cas de conscience de ne point lever la main pour jurer fidélité à riiomme qui leur faisait lever le cœur.

D’autres, au contraire, les ont approuvés d’avoir conservé intactes les lois immuables de l’honneur.

Nous n’essaierons pas de trancher cette question bien épineuse.

Nous nous permettrons seulement une simple observation :

Outre qu’un serment prêté à un homme qui raccommode ses fonds de culotte avec les siens est beaucoup trop cocasse pour que l’idée vienne à personne de le prendre au sérieux, il nous semble que MM. Cavaignac, Hénon et Carnot pouvaient prêter celui-là en toute tranquillité d’âme.

Ils avaient un précédent.

Etant admis que le plébiscite avait absous Louis-Napoléou de son parjure, le vote qui envoyait au Corps législatif trois députés républicains, les absolvait à l’avance du leur.

Mais enfin, laissons à chacun ses opinions a cet égard; et ne marchandons pas nos éloges à ces citoyens intégrés qui croient ne pouvoir lever la main devant le Christ sans que cela les engage à quelque chose, — même quand c’est pour rire.

Les hommes de cette trempe deviennent de plus en plus rares.

HH

Honorons-les.

Ils sont les derniers et les précieux représentants de cette tradition chevaleresque qui ordonne à un homme

de payer, une fois libre, la rançon que des brigands lui ont lait promettre le poignard sur la gorge.

C’est béte ; mais c’est si beau!...

Le 29 mars, les grands corps de l’État et l’ Assemblée furent installés.

Durant cette première session , le rapporteur du budget

ayant proposé une diminution de dix-huit millions sur l’armée et les gros traitements, fut reçu comme s’il eût offert aux facteurs de la poste aux lettres la suppression de leur débit d’almanachs au premier de l’an.

L’unanimité, moins une voix, fit à ce projet le bienveillant accueil que son auteur avait le droit d’attendre.

Proposer une réduction sur les gros traitements à des gens qui n’avaient travaillé au coup d’Etat que poussés par les impatiences de leurs porte-monnaie, c’était vouloir faire une concurrence déloyale au Tintamarre.

Le 21 juillet 1852, trois nouvelles et importantes recrues furent enrôlées dans les rangs de la haute pègre bonapartiste :

MM. Baroche, Boulier et de Parieu entrèrent au Conseil d’Etat; le premier, en qualité de vice-président.

Nous devons présenter à nos lecteurs un de ces trois personnages qui joua un rôle important dans l’histoire que nous avons entreprise.

Nous extrayons du Trombinoscope les lignes suivantes :

(( ROUHER (Eugène), homme politique tranchais, anchien chénateur, né à Riom le 30 novembre 1814.

« Il s’était fait connaître avant 1848, comme avocat,

par quelques procès de presse dans lesquels il défendit la cause libérale, qui crut à son amour comme une vraie imbécile et lui rendit ses baisers.

« En 1848, le Puy-de-Dôme l’envoya à la Constituante, puis à la Législative, où il vota tout le temps avec la droite.

« 11 n’avait pas caché longtemps son jeu.

l\ 0 i HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III

« Cette remarquable élasticité de conscience ne tarda pas à attirer l’attention du président de la République, Louis- Napoléon , qui l’appela au ministère de la justice.

«c Une fois au pouvoir, M. Rouher convertit hardiment en... mouchoir de poche son mandat démocratique, et déclara en pleine tribune que la révolution de Février était (( une catastrophe. )>

« Musset a dit qu’épouser sa maîtresse, c’est cracher dans son verre avant de boire.

« M. Rouher, plus malin, crachait dans son verre, mais après avoir lui.

«. M. Rouher fut un des défenseurs de la loi du 31 mai qui supprimait le suffrage universel, auquel il devait tout,

<x Cette fois, il ne se contentait pas de cracher dans son verre, il le brisait,

« Il est vrai que la haute situation qu’il avait con-

quise lui permettait désormais de boire à meme la bouteille.

« De juillet à décembre 1851, M. Rouher qui; ta et reprit son portefeuille une demi-douzaine de fois.

« Le 22 janvier 1852, il donna sa démission à l’oc¬

casion de la confiscation des biens de la famille d’Orléans.

« Ce décret à ht tire répugnait à ses sentiments élevés. « Plutôt que de s’eu rendre complice, il préféra re-

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