ALLEZ
Le 20 avril 1855, le nommé Pianori tira sur l’empereur, aux Champs-Elysées, un coup de pistolet.
Il le manqua.
Arrêté et traduit en Cour d’assises, il répondit que, républicain italien, il avait cru de son devoir de venger la République de son pays étouffée par Louis-Napoléon.
Ce n’était pas positivement flatteur pour les républicains français, s’ils avaient voulu peser soigneusement cette réponse.
Ce fut Mc Benoit-Cliampy qui fut choisi d’office pour défendre Pianori.
M. Benoit-Cliampy était connu pour un ancien républicain, ami de Lamennais et ayant montré une grande sympathie pour l’Italie.
Aussi, tout le monde s’attendait à une plaidoirie chaleureuse.
Et quelques personnes mêmes avaient parié qu’il trouverait le moyen de faire condamner Napoléon 111 à cinq mille francs de dommages-intérêts.
Les débats s’ouvrirent.
Quand M. Benoist-Champy prit la parole pour défendre l’accusé, il se lit un grand silence.
Tout à coup, il débuta à peu près en ces termes au grand ébahissement de l’assistance.
« Messieurs les jurés... L’accusation vient de traiter l’homme que vous avez devant vous comme un infâme gredin !... mais elle 11e vous 'a pas tout dit !... à mes yeux, cet homme est le dernier des misérables!... Et vous 11e sauriez trop vous défier du sentiment de pitié qui peut tous vous envahir au moment de prononcer sur son sort. »
Les jurés interloqués par cette défense d’un nouveau modèle se regardaient d’un air stupéfait.
M. Benoist-Champy continua pendant deux heures trois quarts sur le même ton.
Il s’appliqua à donner du relief aux parties les plus dangereuses de l’accusation, à colorer les endroits du réquisitoire qui lui avaient paru un peu ternes.
Il démontra en termes éloquents que Pianori était un assassin vulgaire et qu’il n’avait essayé de tuer l’empereur que pour lui voler son porte-monnaie.
Bref, l’accusé fut tellement enchanté de la défense que lorsque le président lui demanda à la fin des débats, s’il avait quelque chose h ajouter, il répondit :
— Mon Dieu, non, monsieur le président !... je trouve tout cela très-bien. Je demande seulement (pie le jury veuille bien se servir de la plaidoirie de mon défenseur comme réquisitoire et prendre le réquisitoire de M. l’avocat impérial pour le plaidoyer de mon avocat.
M. Benoist-Champy eut gain de cause.
En dépit des douceurs de l’acte d’accusation, les rigueurs de la défense l’emportaient.
Pianori fut' condamné et exécuté.
Quant à M. Benoist-Champy, exclu du conseil de l’ordre des avocats à son renouvellement par l’élection, il
reçut de l’empereur la croix d’officier de la légion d’honneur et le fauteuil de président du tribunal de lre instance de la Seine.
C’étaient d’assez beaux honoraires, seulement on devrait bien inventer un autre mot pour ces cas-là.
Peu après, un cordonnier nommé Bellemare conçut le projet d’assassiner Napoléon IIL
Tl tira nn coup de pistolet, à l’entrée des Italiens, sur une voiture qu’il croyait occupée par l’empereur, et dans laquelle ne se trouvaient qu’un chambellan et trois dames d’honneur.
Il n’atteignit personne.
On arrêta Bellemare et l’on reconnut qu’il était fou. C’est notre avis ; car pour s’être trompé de voiture!...
On profita, bien entendu, de l’occasion pour arrêter
M. Ranc qui avait alors la spécialité d’être mis au poste chaque fois qu’un passant regardait l’empereur de travers.
C’était un tic du préfet de police.
Quand un agent allait lui dire :
— Il y a quelque chose de louche du côté de la place de la Concorde. Un marchand de robinets de fontaine a fait ce matin un couac en jouant son air ; ce doit être un signal, que faut-il faire?
Le préfet de police répondait invariablement :
— Commencez toujours par arrêter Ranc, nous verrons après.
Ce fut vers cette époque aussi que l’on trouva sous un rail du chemin de fer du Nord, une boîte de 1er qui devait éclater sous le train de l’empereur, entre Lille et Calais.
Les frères Jacquin, auteurs de cette machination épouvantable, purent fuir en Belgique.
Nous ne négligerons certainement pas cette occasion de laisser déborder toute notre indignation.
G3e Livr.
A quelque parti que l’on appartienne, on doit flétrir vigoureusement une tentative qui pouvait détériorer beaucoup de matériel.
Entre deux attentats, Napoléon III flt un petit voyage en Angleterre avec l’impératrice.
L’entrevue fut touchante.
La reine Victoria attacha elle-même la jarretière au genou de l’empereur et lui passa le collier en l’embrassant.
Et pendant que le lord-maire remettait à Napoléon III le diplôme de bourgeois de la cité de Londres, sans que personne comprît pourquoi, la reine et l’impératrice causaient ensemble de leur ménage, de leurs toilettes et de leurs conserves.
Par la môme occ ' on cassa naturellement du sucre sur le dos des v
• — Oh ! ma chère !... -avez-vous remarqué comme la reine des Belges est fagotée ?... une vraie passementière.
— Et puis vous savez qu’il n’a pas toutes ses aises avec sa femme, Léopold !...
— Ali bah !... contez-moi donc ça.
— Oui... c’est elle qui tient la bourse!... Quand il
veut une paire de gants, il est obligé d’aller lui demander cinquante-cinq sous.
— Il paraît que madame Alexandre a un râtelier.
— Pas possible !... Tiens, ça me fait penser... Vous ne savez pas ce qu’on m’a dit hier de la petite François- Joseph ?...
— Non.
— Eh bien... elle fait teindre ses robes.
— Oh ! quelle horreur !... il n’y a donc pas de budget dans ce pays-là.
— Si... mais l’Assemblée grogne quand on lui demande des suppléments.
— En voilà un trou!... C’est Louis qui ne se laisserait pas faire comme ça.
Ce
Quelque temps après, Victoria vint en
France rendre visite à ses limos.
On se réembrassa aux Tuileries avec ivresse.
Et l’impératrice fit visiter sa galerie des chignons, qui excita une vive admiration chez la reine d’Angleterre.
L’année 1855 s’écoula sans autre incident.
Ah ! cependant, n’oublions pas de dire qu’elle donna le jour à un nouvel impôt dont il avait été question depuis longtemps :
L’impôt sur les chiens.
Le Corps législatif les frappa d’une taxe de dix francs.
Tous les impôts sont hôtes, parce qu’ils ne pourront jamais être justes qu’à la condition d’être réunis en un seul qui frappe chacun dans la proportion de son avoir.
Mais l’impôt sur les chiens avait en outre l’avantage d’être cruel en ce qu’il frappait pour ainsi dire sur une affection.
De plus, et comme tous les impôts, il assommait le pauvre et effleurait à peine le riche.
Ici, Zéphyr ne privait pas son maître ‘d’une seule cigarette.
Là, Médor coûtait trois journées pleines de travail, six journées même, si son maître était une maîtresse.
On commençait à s’impatienter de la longueur du siège de Sébastopol.
Enfin, le 8 septembre 1855, après plusieurs assauts infructueux livrés par le général Canrobert, qui s’étonnait de trouver les remparts de Malakoff plus durs à
enfoncer que les devantures des magasins du boulevard Montmartre, cette place fut attaquée et tomba en notre pouvoir.
La nouvelle en fut reçue en France avec une grande joie.
On apprit en même temps que le succès de cette journée était dû au général Mac-Malion.
Aussi, ne fut-on point étonné de voir donner le bâton de maréchal, en récompense de cette action d’éclat, au général . Pélissier.
On était, sous l’empire, tellement habitué à cette manière de reconnaître- les services, que le premier citoyen venu à qui vous seriez venu dire :
— Le commissionnaire du coin de la rue Favart vient de sauver la vie à cinq personnes en arrêtant un cheval emporté,
Vous aurait tout de suite répondu :
— Alors de Morny va bien sûr être augmenté de trente mille francs !....
Le 2 décembre 1855 (touchant anniversaire), les troupes de Crimée faisaient leur rentrée triomphale dans Paris sous la conduite du brave général Canrobert, qui avait pris Sébastopol.... pour quelque chose de facile à prendre, et s’était trompé.
Les troupes dédièrent brillamment sur les boulevards.
Et Canrobert, en passant devant la maison Sallandrouze. essuya furtivement un pleur d’attendrissement.
Il venait de se souvenir que c’était là, qu’il avait si impétueusement, quatre ans auparavant, culbuté des vitrines et perforé cent cinquante passants inoffensifs avec de simples canons chargés à mitraille.