CHAPITRE VIII
Le commencement de l’année 1856 fut marqué par un événement que quelques gros fonctionnaires bien appointés firent semblant de croire du plus liant intérêt pour la France.
Madame de Montijo donna un fils à l’empereur, le IG mars 1856.
De ce pauvre petit être, qui n’avait pas demandé à naître, nous n’avons rien à dire.
En plusieurs occasions, nous avons affirmé notre respect, sous bénéfice d’inventaire, pour les. fils de gredins à tous les dearrés de l’échelle sociale.
Nous avons dit, et nous y persévérons :
— Les enfants ne sont point responsables des crimes de leur père... jusqu’au moment où ils prétendent en profiter.
Nous n’aurons donc, pour le fils de l’homme dont nous écrivons l’histoire, aucun mot désagréable.
Ce pauvre enfant, en venant au monde, a trouvé dans son berceau des écrouelles et un trône, le tout héréditaire.
Ce n’est pas sa faute si le trône n’es pas aussi sûr que le reste.
Pendant les premiers jours de son enfance, le prince impérial 11e fit rien de remarquable.
Cependant, le lendemain de sa naissance, tous les corps constitués, en défilant devant son berceau, remarquèrent qu’il portait le ruban de la Légion d’honneur.
U11 vieux sénateur, en cette circonstance, manqua de présence d’esprit et laissa échapper, en voyant ce signe d’un honneur précoce, un léger mouvement de surprise.
L’empereur s’en aperçut, et, s’approchant du haut dignitaire, lui dit, en fronçant le sourcil :
— Vous semblez étonné que Louis soit décoré, monsieur le baron?
Le sénateur comprit qu’il avait fait une bêtise et pâlit.
Avoir paru mettre un instant en doute le mérite d’un prince du sang âgé de vingt-deux heures, il n’en fallait pas davantage pour s’exposer à une disgrâce complète.
Aussi, le vieux courtisan eut -il un éclair do génie qui sauva la situation.
— Sire!... répondit-il en s’inclinant jusqu’à terre, je suis profondément surpris, en effet... mais c’est de voir que Son Altesse n’est encore que commandeur.
Le prince impérial fut baptisé le 14 juin 1856.
HISTOIRE TIN T AM ARRESQl) E DE NAPOLEON III
Nous ne ferons pas à nos lecteurs le récit détaillé des fêtes et largesses qui eurent lieu à l’occasion de cette cérémonie.
Ces générosités coûtèrent 898,000 francs.
Beaucoup de faveurs furent aussi distribuées.
Les généraux Canrobert et Bosquet trouvèrent le bâton de maréchal sous leur serviette, en dînant aux Tuileries.
Et il y eut comme une inondation de croix d'honneur.
Les grands boulevards, à l’heure de la promenade, ressemblaient à un champ de coquelicots.
Quelques jours après le baptême, le Tape envoyait à l’impératrice la fameuse rose d’or.
Moi, je veux bien.
Pendant ce temps, les négociations pour la paix avec la Russie avaient été suivies, et le traité fut conclu.
Tout semblait donc présager, pour la France, une ère de richesse et de tranquillité.
Plus de guerre, un petit empereur de rechange sur la
planche, Cayenne bondée de républicains, d’excellents casse-tetes excellemment emmanchés, une liste civile très-confortable et un Sénat, pour y ajouter toutes les rallonges désirables, une armée de fonctionnaires dressés comme des chiens savants.
Tout enfin indiquait, à n’en pas douter, que la France allait entrer dans une de ces périodes de calme et de gras fondu qui font la joie et la tranquillité des gouvernements, et lient infailliblement les peuples qui en sont atteints, à moins qu’une terrible maladie ne vienne à temps les secouer, les épurer et les faire maigrir.
Effectivement, le pays entra bientôt dans une phase de prospérité usuraire et factice, qui put faire illusion pour certains myopes , mais qui ne fut jamais, pour ceux qiii avaient de bons yeux, que le trompe- l’œil d’une fausse et malsaine félicité.
Le luxe et l’agiotage prirent effrontément possession. Sous un gouvernement de saltimbanques et de briseurs véreux, ils se sentaient comme chez eux.
C’est à cette époque que l’on vit apparaître les premières de ces fameuses affaires financières, qui ne cessèrent depuis d’émailler le règne de Napoléon III.
L’âpreté et la bêtise des actionnaires furent si énormes, que les lanceurs de papier bariolé n’avaient plus besoin de se gêner le moins du monde.
Tout devint prétexte à émission.
On n’avait qu’à promettre des dividendes de vingt-liuit pour cent, les souscripteurs affluaient, la chose mise en action au capital de soixante-quinze millions fut-elle une carrière de colle à bouche au citron !
Tous les matins , dans les colonnes d’annonces des journaux et sur les murs, on lisait des petites agaceries au public, que le Tintamarre résuma un jour dans le placard suivant :