ON LIVRE EN SIX HEURES
mit sur ses jambes, en moins de temps qu’il n’en faut pour faire un vol-au-vent, une affaire Tibaldi-Mazzini- Bertolotti-Grilli-Ledru-Rollini.
On saisit chez Tibaldi une demi-douzaine de couteaux à dessert et trois lettres d’un de ses amis qui lui donnaient des nouvelles de sa famille.
Dans ces trois lettres, la Cour d’assises trouva tout ce dont elle avait besoin.
Dans l’une il y avait : Guérir le malade; le tribunal reconnut sans difficulté que et la voulait dire: Assassiner 1! empereur.
Dans une autre, on lisait : Mon onde ; les experts en écritures déclarèrent sur leur honneur qu’à la façon dont les o étaient bouclés, mon onde signifiait évident-
Accablés sous le poids de ces preuves irrécusables, tous les accusés furent condamnés à la déportation,
Et la France fut encore une fois sauvée.
L’excellence du système de traduction des lettres adopté dans l’affaire Tibaldi n’aura sans doute pas échappé à nos lecteurs.
En tous cas, nous ne le leur signalons que comme un immense progrès et une grande simplification apportés dans l’instruction des affaires criminelles politiques.
Bonassin, je suppose, est accusé d’avoir voulu assassiner son roi.
Pour le convaincre de ce crime, rien de plus simple.
On arrête Bonassin (sur le mandat d’amener, on met : Bonassini pour lui donner un air plus dangereux).
On le fouille et l’on trouve sur lui cette lettre :
« Mon cher ami,
ce J’espère que tu viendras dîner demain chez nous, avec ta femme ; nous nous mettrons à table à six heures et demie.
« A toi d’amitié,
(( Durand. »
66e Livr.
Il faudrait qu’un procureur impérial fût bien maladroit pour ne pas tirer un parti superbe de ce billet, en disant :
— Messieurs !... qu’avons-nous besoin de rechercher de nouvelles preuves?... Cette lettre que l’on a trouvée sur l’accusé ne les contient-elle pas toutes?.. A qui fera-t-on croire que ces mots : Ta viendras dîner demain , ne signifient pas : Tu égorgeras le despote ?... Et cette phrase qui affecte un calme innocent : Avec ta femme , on sait ce qu’elle signifie en langage de conspiration ; elle signifie : Avec un revolver à huit coups !... Non, messieurs!... non !... vous ne vous y laisserez pas prendre!... tout le complot est dans ce billet en apparence inoffensif!... Jusqu’à l’heure de l’attentat, à 6 heures et demie , qui y est fixée effrontément!... Je ne vous apprendrai rien de neuf en vous disant que le : A toi d'amitié , qui termine cette lettre, veut dire : Mort au tyran !... C’est le pont aux ânes des conspirateurs ; vous ne voudrez pas, messieurs, qu’un aussi épouvantable attentat... etc... etc...
C’est en 1857 que Mgr Sibour, archevêque de Paris, fut frappé à mort par un prêtre nommé Verger.
Les journaux figaristes du temps furent excessivement vexés d’être obligés de donner du retentissement à un crime horrible qui n’avait pas été commis par un ouvrier de Bellevillc.
A peu près vers cette époque, le Corps législatif, pour récompenser le général Mac-Mahon d’avoir assuré la victoire de Sébastopol, vota une dotation annuelle de 100,000 francs au maréchal Pélissier, qui en touchait déjà à peu près autant de l’Etat.
C’est de 1857 que datent les fameuses candidatures officielles, ' une des fausses-clefs les plus remarquables de l’administration impériale.
L’urne pipée et les bulletins de vote biseautés, qui furent créés plus tard, n’allèrent jamais à la cheville de cette pince-monseigneur que l’on nommait : Candidature officielle.
Voici de quelle façon s’employait cet engin.
Le gouvernement indiquait au ministère les candidats qu'il lui serait agréable de voir passer.
Le ministre transmettait ces noms aux préfets, qui les répétaient aux maires, qui les serinaient aux gardes champêtres, qui les faisaient apprendre par cœur aux électeurs.
On ferait une douzaine de volumes d’une gaieté folle avec les circulaires confidentielles adressées aux fonctionnaires à l’occasion de ces élections fantaisistes.
Nous nous bornerons à en offrir le type à nos lecteurs.
« Monsieur le maire de Crétigny-les-Bonnes-Boules, « J 'apprends que dans votre circonscripton deux candidats sont en présence pour les élections de dimanche prochain :
HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III o2o
« L’honorable M. Soupléchine, député sortant, appuyé par le gouvernement.
cc Et ce va-nu-pieds de Chaffanel, qui s’est tristement distingué en décembre 1851, en se faisant envoyer à Cayenne.
« Je n’ai pas besoin de vous rappeler que Sa Majesté Napoléon III entend que partout la liberté d’action de tous les candidats soit respectée au même degré ; et je compte sur vous pour que l’on ne puisse pas dire que les électeurs ont été influencés dans leur choix par l’administration.
« Vous aurez donc en conséquence à faire imprimer à un grand nombre d’exemplaires la profession de foi de M. Soupléchine de façon à en avoir assez pour les coller instantanément par - dessus celles que M. Chaffanel fera apposer- sur les murs. Ces dépenses vous seront remboursées.
(( Vous devrez également annoncer que si M. Soupléchine est nommé, il obtiendra aisément du chemin de fer une station à Crétigny-les-Bonnes- Boules ; et vous ferez habilement circuler le bruit que c’est M. Chaffanel qui a mis le feu dans les champs aux meules qui ont pu être incendiées par la foudre cet été.
«Je vous recommande surtout une grande quantité de bulletins de vote au nom du candidat officiel.
« Le jour du scrutin, vous pourrez aussi faire conduire au poste, sous un prétexte quelconque, que votre dévoue-
meut à l’empereur ne saurait manquer de vous inspirer, le citoyen qui se sera chargé de distribuer à la porte de la mairie des bulletins de vote au nom de M. Chaffanel. Vous lui feriez confisquer son paquet d’imprimés jusqu’au lendemain ; cela suffirait.
« Je vous le répète, le gouvernement de l’empereur veut, à tout prix, assurer l’intégrité des élections et ne veut rien devoir qu’à la justice et à l'amour de ses sujets.
« Recevez, monsieur, etc...
« Le Préfet ,
((. Mac ai ri ni. >»
Il faut le dire : Préfets, sous-préfets, maires, gardes champêtres, appariteurs, tambours de ville, manœuvrèrent avec un ensemble admirable ; et, à sept ou huit élections près, tous les candidats officiels passèrent.
Paris seul s’était frotté un peu les yeux et envoya au Corps législatif cinq candidats qui n’avaient pasl’estampille : MM. Carnot, Goudchaux, Emile Ollivier, Darimon et Cavaignac.
Le gouvernement impérial était encore tranquille pour six ans ; le gouvernement de la claque avait donné des résultats très-satisfaisants.
En juillet 1857, mourut Béranger, l’illustre chansonnier chauvin qui avait été si populaire.
Paris se souvint certainement que le poète avait rudement étrillé Loyola et ses fesseurs. Il lui fît. de belles funérailles.
Mais pas telles pourtant qu’on eût pu le croire quelques années auparavant.
La population parisienne avait déjà trop goûté du second empire pour glorifier outre mesure la mémoire de celui qui avait beaucoup trop chanté le premier.
Toutes les larmes et tous les pleurs furent pour l’amant de Lisette, la part du chantre du triste « grand homme )) fut mince.
C’était justice.
Mais les vieux grognards de la Bérésina eurent bientôt une compensation.
Napoléon III créa pour eux, en août 1857, cette fameuse médaille de Sainte-Hélène, d’un goût si affreux
et d’un aspect si navrant que Gavroche la baptisa immédiatement : Contre-marque pour le Père-Lachaise.
En septembre 1857 furent inaugurés les premiers kiosques à journaux sur la voie publique.
Ces kiosques devaient plus tard jouer un rôle trèsimportant dans le système de liberté de presse inventé par l’empire.
Quand un journal avait commis une faute légère qui ne méritait pas la suppression radicale, on lui retirait
la vente dans les kiosques.
Les kiosques constituant seuls la voie publique poulies journaux, les leur retirer, c’était leur faire grâce de la mort violente en les faisant mourir d’inanition.
L’empire était excessivement riche en indulgences de ce calibre.
En octobre 1857, le général Cavaignac mourut.
En apprenant cette nouvelle, Napoléon III s’en nettoya les ongles de joie, tant il éprouvait peu le désir de porter le deuil d’un homme dont la présence sur
terre n’avait jamais pu taire faire de comparaison avantageuse pour lui par les honnêtes gens.
Nous avons raconté la façon loyale dont le général Cavaignac était descendu du pouvoir en 1848.
Un trait plus intime, que nous empruntons à Taxile Delord, montrera mieux encore ce qu’était cet homme intègre à qui la France, dans un moment d’aberration, avait préféré le commandité de miss Howard.
(Nous avons laisse ce côté de page en blanc, afin que nos lecteurs puissent y consigner, en parallèle, les traits analogues qu’ils pourraient trouver dans la vie de Napoléon III ou même de de Morny.)
Lorsque les affaires de son beau-père, banquier à Paris, s’embarrassèrent, M. Cavaignac voulut que la dot de sa femme fît retour aux créanciers.
Un matin, deux visiteurs se présentent chez lui :
67e Livr
— Général!... dit l’un, je me nomme Dupoty. J’ai prêté 35,000 francs à votre frère pour soutenir la Déforme, il devait me les rendre à la mort de sa mère ; voici X°°°, que vous connaissez et qui vous certifiera la chose.
Le général Cavaignac ouvre son secrétaire et remet ies 35,000 francs à Dupoty.
C’était le produit de la vente récente d’une maison à Bordeaux.
11 ne lui restait plus rien de l’héritage maternel.
Nous retrouvons dans nos notes un renseignement que nous avions omis à propos des candidatures officielles.
Le journal la Presse , qui s’était permis de trouver que le [suffrage universel ainsi préparé rappelait un
peu trop le lait pur que l’on fait avec de la craie délayée et de la cervelle de veau, fut suspendu pendant deux mois.
Depuis ce temps-là, nous avons souvent eu comme tout le monde occasion de voir des restaurateurs vendre de la colle de pâte pour de la sauce blanche.
Mais jamais nous n’avions osé le dire dans la crainte d’attraper six mois de prison.
L’année 1858 débuta par un nouvel attentat contre la vie de l’empereur.
Le 14 janvier, au moment où Napoléon III se rendait à l’Opéra, trois bombes furent lancées sous sa voiture et éclatèrent sans l’atteindre, tuant ou blessant 141 personnes autour de lui.
Napoléon III était assis dans le fond de sa voiture au moment de l’explosion.
Son chapeau fut traversé par un projectile.
Du reste, même avant ce jour-là, nous avions toujours trouvé l’empereur sensiblement trop petit.
Les auteurs de cet attentat : Orsini, Pieri et Rudio furent arrêtés.
Les deux premiers furent condamnés à mort, Rudio aux travaux forcés à perpétuité.
La défense d’Orsini fut d’une vigueur remarquable.
Fanatique de la liberté de l’Italie, sa patrie, il avait vu un homme la détruire et il s’était dit : Il faut détruire cet homme.
Il n’existe certainement pas de bonnes raisons pour justifier l’assassinat.
Mais, nous doutons que Napoléon III en eût trouvé une meilleure, si on l’eût traduit en Cour d’assises pour répondre du meurtre du député Baudin ainsi que de l’égorgement des cent cinquante promeneurs du boulevard Montmartre en décembre 1851.
Orsini et Piéri moururent fièrement.
Orsini, à ses derniers moments, déclara se repentir d’une tentative qui avait coûté la vie a tant de gens inoffensifs.
On 11e saura jamais si Napoléon III à son lit de mort a manifesté quelque regret d’avoir fait mitrailler des nourrices allaitant leurs bébés, assises sur les marches du Gymnase Dramatique.
L’attentat Orsini fut naturellement le prétexte à de nouvelles rigueurs contre les républicains français qui n’y étaient pour rien du tout.
Mais c’était passé en habitude.
Chaque fois qu’il y avait un feu de cheminée quelque part, le lendemain, on envoyait vingt-cinq républicains à Cayenne.
Les premiers coups portèrent sur la presse.
Le Spectateur et la Revue de Paris furent supprimés.
Le premier, pour avoir fait aux institutions de l’empire une guerre sourde et constante déguisée sous les formes les plus adroites , ce qui était presque aussi subtil que de comprendre qu’un homme vous souhaite la mort en vous disant : Dieu vous bénisse !...
L’autre, pour s’être fait le centre d’une sorte « d'agitation » contre le gouvernement.
Pas même une vraie agitation !... « Une sorte d’agitation ! »
Le bonhomme La Fontaine fut sur le point d’envoyer réclamer des droits d’auteurs à l’empire.
Depuis longtemps sa fable du Loup et l'Agneau n’avait servi si carrément.
Il fut même un instant question d’imposer le serment aux gérants de jouraux et de spécifier les sujets qu’ils pourraient traiter.
Voici le projet de loi sur la presse qu’un ministre déposa, sans rire, en plein conseil.
Article Ier.
Tout citoyen peut librement publier un journal à la condition d’en obtenir l’autorisation du gouvernement.
Art. IL
La loi qui oblige les journaux à déposer un cautionnement de 23,000 francs est abrogée.
Art. III.
Elle est remplacée par la disposition suivante :
Aucun journal ne pourra paraître avant d’avoir déposé au Trésor une somme de 188,000 francs.
Art. IV.
Afin de faciliter aux directeurs de journaux l’emprunt de la somme nécessaire pour leur cautionnement , le
Trésor, qui payait jusqu’ici un intérêt de trois pour cent , n’en payera plus aucun.
Au contraire, il lui sera dû une commission de huit pour cent pour les risques qu’il court en gardant de l’argent qui ne lui appartient pas.
Art. V.
La qualité de journaliste entraîne de plein droit la radiation des listes électorales.
Un journaliste ne pourra non plus :
Servir de témoin pour un mariage,
Ni témoigner en justice.
Art. VI.
Aucun locataire n’est tenu au payement de ses loyers s’il prouve que son propriétaire a loué à un journaliste dans le meme immeuble.
Art. VIL
Aucun journal 11e peut être imprimé que sur papier timbré à deux francs cinquante la feuille.
Art. VIII.
Tout journal transporté par la poste doit être affranchi au poids comme les lettres.
Et, dans ce cas, le destinataire doit payer à l’arrivée, comme s’il 11e l’était pas.
o3G HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
Art. IX.
Polir éviter la fraude à laquelle ne manqueraient pas de se livrer les proprétaires de journaux, en faisant sécher leur papier afin de payer moins de port, les employés de la poste devront tremper dans l’eau, avant de les peser, les numéros qui leur seront remis.
Art. X.
Tout abonné à un journal quotidien payera à l’État une contribution annuelle, comme suit :
Villes au-dessus de 10,000 âmes, 15 francs.
Art. XI.
Tout numéro vendu isolément doit être revêtu d’un timbre d’acquit de dix centimes, payé en sus par l’acheteur.
Art. XII.
Tout individu qui aura frustré le fisc en prêtant un journal lu, en le laissant traîner sur la voie publique, ou même sur les meubles privés, sera puni d’une amende de cinquante francs.
Art. XIII.
Dans les établissements publics, un journal pouvant
passer sous les yeux d’un grand nombre de lecteurs, le maître de l’établissement payera, en sus de sa patente, trois cent vingt francs par an pour le journal auquel il sera abonné.
Cette solnme sera payable par périodes de sept années, et d’avance.
Art. XIV.
Aucun numéro ne pourra paraître avant d’avoir été soumis à la censure et accepté par elle.
Pour faciliter le service des journaux quotidiens, le bureau de la censure ne sera ouvert qu’un jour par semaine, de onze heures trois quarts à midi moins un quart.
Art. XV.
Indépendamment du cautionnement destiné à garantir le. payement des amendes, chaque journaliste devra, à titre de cautionnement corporel, faire dix-huit mois de prison pour répondre des peines qu’il pourrait encourir par la suite.
Art. XVI.
Aucun journaliste ne peut quitter son département sans une autorisation du ministère de l’intérieur.
Il doit porter ses cheveux taillés en brosse, afin d’être facilement reconnu et arrêté dans les moments de troubles.
08e Livr.
Art. XVII.
Il est expressément défendu, sous peine de cent francs d’amende, de lire une feuille publique à haute voix pour frauder le fisc.
Tout voyageur qui, en omnibus, aura tenu son journal ouvert de façon à ce que ses voisins puissent en lire l’envers, sera puni de la même peine et de huit j ours d’emprisonnement .
Art. XVIII.
Le transport des papiers destinés h l’impression des feuilles publiques sera interdit, sur toute l’étendue du territoire, trois mois avant l’ouverture de toute période électorale, et ne sera repris que trois mois après.
Art. XIX.
La fabrication de l’encre d’imprimerie est prohibée à tous industriels autres que les pharmaciens.
Le prix en est fixé à 140 francs les 25 grammes.
Art. XX.
Chaque année, seront désignés par un tirage au sort, pour la déportation dans une enceinte fortifiée :
25 maîtres imprimeurs ,
650 typographes ,
1,500 rédacteurs de journaux,
30,000 abonnés.
Le gouvernement impérial était tellement furieux d’avoir vu sa police prise sans vert lors du dernier attentat, que, non content de redoubler de surveillance à l’intérieur, il éleva la prétention de forcer les Etats voisins à lui ouvrir leurs portes, afin qu’il pût regarder sous leurs meubles s’il ne s’y cachait pas de républicains.
M. Wale'wski, alors ministre des affaires étrangères, envoya, dans ce sens, une dépêche très-menaçante en Angleterre.
Par ce document dans lequel perçaient une rage sourde et une colère aveugle, il demandait assez impérieusement que l’Angleterre lui livrât tous les réfugiés politiques, que le gouvernement français pourrait éprouver quelque plaisir à poursuivre.
L’Angleterre, comme on le sait, n’est pas un pays comme un autre.
Elle a certainement ses travers, dont le plus gros est de tolérer une reine.*
Mais elle possède, nous avons déjà eu l’occasion de le constater, un sentiment très-vif du respect du droit des gens.
A ce jeu-là, ainsi qu’à la boxe, nous sommes bien forcés de l’avouer, l’Anglais le plus épais et le plus bouché rendrait carrément vingt-huit points de trente an plus parfumé et au plus verni de nos gommeux.
Aussi, en recevant la dépêche de M. Walewski, l’Angleterre eut-elle toutes les peines à réprimer un mouvement de dégoût dont nous avons le respect de reconnaître que notre patrie faisait assez justement les frais.
Elle ne se donna même pas la peine de discuter une semblable réclamation.
Elle tourna le dos.
L’empereur eut bien un instant la velléité de faire de ce refus hautain un casas belli.
Mais il réfléchit qu’il lui serait beaucoup plus commode de passer sa mauvaise humeur sur les républicains qu’il avait sous la main.
Et il commanda une loi de sûreté générale, ainsi nommée parce qu’elle avait pour but de détruire la sécurité de tout le monde.
Cette loi fut fabriquée en un tour de main.
C’était un attirail très -complet de tous les engins qu’un cerveau bien organisé peut imaginer, pour que le mot ou le geste le plus innocent du plus inoffensif des citoyens, tombe en plein sous un article prononçant la peine de mort.
On y remarquait un certain article II, qui était à lui seul une vraie bavaroise de douceur et de velouté :
ce Est puni d’un emprisonnement d’un mois à deux ans, et d’une amende de cent à deux mille francs, tout individu qui, dans le but de troubler la paix publique ou d’exciter à la haine ou au mépris du gouvernement de l’empereur, a pratique des manoeuvres ou entretenu des intelligences soit à l’intérieur, soit à l’étranger. »
Nous avons vu dans notre vie beaucoup de bretelles très-élastiques.
Mais, jamais nous n’en avons vu une paire qui prêtât autant que cet article de loi.
L’article II devint proverbial.
Les citoyens les plus débonnaires en avaient une frayeur atroce.
C’est que, en effet, pratiquer des manœuvres et entretenir des intelligences , était si aisé, même sans le vouloir, que l’on n’était jamais sûr de ne point s’être exposé à la déportation dans une enceinte fortifiée en cherchant des puces à son chien.
On raconte qu’un brave bourgeois, très-effrayé de ce terrible article II, qui l’empêchait de bouger de chez lui, de recevoir du monde à dîner, et de se servir de foulards de couleur, voulut une bonne fois en avoir le cœur net.
Il alla trouver un avocat célèbre et lui donna deux mille francs pour lui traduire clairement ce redoutable article.
— Je veux savoir, clisait-il, ce qui m’est défendu et ce qui m’est permis ; ce que le gouvernement comprend
par 'pratiquer une manœuvre , et ce qu’il entend par entretenir des intelligences .
L’avocat prit les deux mille francs et pria son client de repasser le lendemain, lui promettant que l’article II serait traduit de façon à faire cesser toute espèce de malentendu.
Et le lendemain, il dit au brave bourgeois :
— J’ai examiné très-soigneusement le texte que vous m’avez apporté. Voici comment doit être lu l’article en question :
(( Est puni de l’emprisonnement et de l’amende, au gré du gouvernement , tout individu qui, dans le but de troubler la paix publique, — ou même dans un autre but, — ou même sans aucun but, — a une figure qui ne plaît pas au commissaire de son quartier ou à toute autre personne à qui ce fonctionnaire peut devoir de l’argent. »
Quoi qu’il en soit, une fois armé de cet article atout faire, l’empire put s’endormir sur les deux oreilles et terminer son année 1858 l’âme sereine, et baignée voluptueusement dans cette confiance que donne aux filous la douce pensée que c’est à eux que les imbéciles ont confié le commandement de la gendarmerie.
Le 1er février 1858, l’empereur conféra expressément la régence à l’impératrice.
L’attentat du 14 janvier précédent l’avait inquiété, et il s’était dit :
— Si j’avais été tué, qui donc eut continué à tourner le robinet du budget!...
Un bon prince ne doit jamais s’exposer à mourir sans avoir assuré... les impôts de ses sujets.
Nous avons parlé plus haut de la loi de sûreté gé-
nérale. Elle fut aussi vivement exécutée qu’elle avait été votée.
Le 7 février 1858, le général Espinasse était nommé ministre de F intérieur et de la sûreté générale.
Espinasse était un homme d’une quarantaine d’années, qui avait tout ce qu’il fallait alors pour arriver à de hautes destinées ; c’est-à-dire aucun mérite, et un dévoûment sans bornes au côté caisse de la politique.
D’une physionomie de marchand de contremarques et d’une intelligence à lire la Patrie à l’envers sans s’en apercevoir, il était sorti de l’école de Saint-Cyr avec un numéro si volumineux, qu’il crut un instant qu’il venait de le recevoir au bureau d’omnibus de la Madeleine un jour de pluie.
11 alla en Afrique, prit part à plusieurs expéditions, et
se fit surtout remarquer par la façon brillante dont . le
duc d’Aumale lui sauva la vie au combat de Médiounez.
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En vertu de cet axiome si juste, développé par Labiche et Édouard Martin dans leur Voyage de M. Perrichon , que l’on aime beaucoup mieux les gens à qui l’on a fait du bien que ceux qui vous ont rendu service, le duc d’Aumale s’attacha au capitaine Espinasse, devint son protecteur, et le fit nommer chef de bataillon aux zouaves en 1845.
O profondeurs tortueuses du cœur humain !...
Si c’eût été Espinasse qui eût sauvé la vie au duc d’Aumale, celui-ci lui eût peut-être offert tout simplement cent sous.
Morale :
Il y a deux manières de faire son chemin avec les grands :
La première, c’est de sauver la vie à un prince : cela rapporte un bureau de tabac ;
La seconde, c’est de lui emprunter un parapluie par une grosse averse et de le lui rendre en criant bien haut que, sans lui, vous étiez mort d’une fluxion de poitrine : cela peut conduire à un ministère.
Après la Révolution de 1848 , le commandant Espinasse, privé de la protection du duc d’Aumale, avait cherché un appui auprès du général Cavaignac , et ensuite auprès de Louis-Napoléon.
Celui-ci le fit, coup sur coup, lieutenant-colonel, colonel ; puis, et pour récompenser sa collaboration au coup d’Etat, le nomma aide de camp avec trente mille francs d’appointements et le grade de général de brigade.
Cet avancement exorbitant inspira à un moraliste du temps la pensée suivante :
cc L’homme ambitieux est un ballon dont la conscience est le lest : plus il en jette, plus il s’élève. »
Après le 2 décembre, Espinasse avait été désigné pour
à 4 K HISTOIRE TX.NTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
réviser les dossiers des citoyens condamnés par les commissions mixtes.
Les condamnés, en apprenant que leur sort était remis entre les mains d’un des principaux collaborateurs du coup d’Etat, éprouvèrent cette vive satisfaction qui envahirait un malheureux dont les vêtements sont enflammés, si l’on venait lui dire :
— Rassurez- vous !... on va vous inonder avec une pompe chargée d’un excellent pétrole.
Leur espoir, en effet, .ne fut pas déçu.
Sur quinze mille condamnations qui lui furent soumises, le général Espinasse trouva le moyen de prononcer deux cents commutations de peine.
Cet acte de haute clémence devait naturellement attirer sur son auteur l’attention de l’empereur.
Et, dès que le fameux ministère de la sûreté générale dont nous avons parlé plus haut fut créé, Napoléon III n’eut pas de peine à trouver un titulaire.
Il se dit :
— Un homme qui trouve si peu de gens innocents ne doit pas être embarrassé pour trouver tout le monde coupable. •
Et, comme nous l’avons dit, il nomma le général Espinasse ministre de la sûreté générale.
Celui-ci entra immédiatement en fonctions et débuta par un coup de maître qui ne laissa plus aucun doute sur ses aptitudes.
Il manda de suite tous les préfets à Paris, et eut avec eux quatre-vingt-neuf entretiens particuliers d’une telle ressemblance entr’eux, que nous prendrons la liberté de n’en relater qu’un seul, qui servira de type.
Le ministre. — Vous êtes préfet?
Le préfet. — Oui, Excellence.... pour vous servir.
Le ministre, avançant vers le préfet une tète de Turc qui êfait dans son cabinet et représentait un républicain. — • Voyons la poigne.
aiiÛ
Le préfet tapait de toutes ses forces officielles sur le dynamomètre.
Selon qu’il annonçait le 300, le 500 ou le 800, le ministre prenait des notes.
Le ministre. — De quel département êtes-vous?
Le préfet. — De la Creuse.
Le ministre, consultant un tableau quil avait sur son
bureau. — Nous disons Creuse... Creuse.... Creuse . Ah!
voilà!... Eh bien... vous avez six cent, vingt-huit arrestations à faire dans les quarante-huit heures !...
Le préfet, s'inclinant. — Son Excellence voudra-t-elle me donner les noms des personnes que je dois faire arrêter?
Le ministre, avec mauvaise humeur. — Comment!... les noms!... Vous êtes un fonctionnaire peu intelligent!... Les noms!... les noms!... Est-ce que nous pouvons nous occuper de ces détails-là?...
Le préfet. — Cependant, Excellence...
Le ministre, hors de lui. — -Il n’y a pas de : cependant!... Votre département est noté pour six cent vingt-huit arrestations, c’est à vous de les trouver. D’ailleurs, les calculs de l’administration reposent sur des bases absolument équitables. Le nombre d’arrestations est proportionné à celui des habitants qui savent lire et écrire ; on ne peut rien trouver de plus juste !.. . allez !. ..
HISTOIRE TLNTAMARKESyUE DE NATOLÉON III
Et le préfet se retirait souvent fort embarrassé de la façon dont il allait s’y prendre pour choisir ses six cent vingt-huit coupables ; mais bien décidé, plutôt que de s’exposer à perdre sa place, à les prendre par ordre alphabétique sur les listes des contributions.
Ce procédé expéditif fut couronné d’un plein succès.
Un ou deux préfets seulement firent la grimace en se voyant chargés d’une pareille besogne.
On les révoqua et l’on mit de suite leur place en adjudication par voie de soumission cachetée.
Chaque postulant devait déposer sous pli une proposition ainsi conçue :
« Si la préfecture du département de,
m'est accordée .
je m'engage à opérer dans le délai de trois jours . arresta¬
tions de démocrates.
Celui qui proposait le chiffre le plus élevé était nommé.
Avec un pareil personnel, le nettoyage de la France devait marcher d’un bon train.
Aussi tous ceux qui étaient soupçonnés d’avoir été républicains furent-ils arrêtés.
Dans beaucoup d’endroits, on arrêta même ceux que l’on croyait susceptibles de le devenir.
On raconte qu’un M. Georges Tilliers, homme de lettres, fut enfermé à la Roquette pendant que sa mère et sa femme étaient jetées dans la prison de Nevers.
M. Georges Tilliers fut revêtu du costume des condamnés, et il fallut qu’il attendît le départ de onze forçats avec lesquels il fut conduit à Marseille.
Beaucoup de gens s’indignèrent de ce procédé. Il faut rendre à chacun la justice qui lui est due; ils s’étaient trop pressés d’accuser le gouvernement impérial.
HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III îiü3
Il a été prouvé depuis que l’empereur, ayant appris qu’un écrivain avait été accouplé à des forçats, s’en montra trè s- contrarié et dicta immédiatement à son secrétaire le billet suivant :
« Monsieur,
« Quoique frappé par la justice, vous ne deviez pas être exposé à des humiliations sanglantes. J’apprends avec regret que vous avez été mêlé et confondu avec une catégorie de criminels qui n’est pas la vôtre ; je crois qu’il est de mon devoir de vous en exprimer mes regrets. Des ordres sont donnés pour qu’à l’avenir on ne vous encanaille plus.
« Napoléon, d
Quand cette lettre fut dictée, l’empereur dit à son secrétaire :
— Faites copier à onze exemplaires et adressez aux onze forçats.
Notre conscience d’historien nous faisait un devoir
70e Livr.
Soi
de ne point passer sous silence cet acte de haute justice.
Il faut savoir mettre de côté l’esprit de parti et s’incliner devant une belle action, fût-elle de ses adversaires.
Pendant quelques semaines, la France fut donc sillonnée de convois de prisonniers qui se dirigeaient de tous points sur Marseille, et de là, sur les colonies d’Afrique et autres lieux de plaisance à climats si riches, que les ananas et républicains y viennent à profusion.
Nous avons trop indiqué la manière dont furent faites ces arrestations, pour essayer maintenant de rassurer nos lecteurs, en leur disant qu’il n’y eut aucune erreur, ni aucune injustice commises.
Seulement, ce que nous croyons pouvoir leur affirmer, c’est que si quelques citoyens furent arretés sans avoir jamais commis d’autre délit politique que de déplaire à quelqu’un qui plaisait au préfet, ce cas ne se présentera pas plus de dix-neuf fois sur vingt en moyenne.
HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III 55a
Pendant que se passaient ces événements, pendant que les déportations avaient lieu en si grand nombre, que l’on en était arrivé à se demander s’il n’y aurait pas économie sur les transports, à envoyer les honnêtes gens fonder une colonie modèle à Cayenne, en laissant la France aux républicains comme lieu de prescription, des circonstances graves se produisaient à Paris.
Trois députés de cette ville étaient à élire, en remplacement de Cavaignac, mort, et de MM. Goudcbaux et Carnot, considérés comme démissionnaires, pour avoir pouffé de rire quand on leur avait demandé de prêter serment à l’homme du 2 décembre.
Les électeurs avaient été convoqués pour le 27 avril 1858.
Le gouvernement avait proposé ses candidats officiels ; mais les Parisiens n’avaient pas plus l’air d’y faire attention que si leurs professions de foi, placardées sur les murs, eussent été des prospectus de bandagistes.
Il était déjà assez aisé de voir que Paris, revenu de son étourdissement, commençait à ébaucher à l’adresse des institutions impériales et de leur noble représentant, ce geste plein de déférence dans lequel Gavroche met toute son âme quand il veut honorer les idoles qui commencent à le faire suer.
En effet, MM. Jules Favre et Ernest Picard furent élus députés.
Ces deux hommes ont joué plus tard dans une période terrible de notre histoire, un rôle trop important pour que nous ne les présentions pas dès aujourd’hui à nos lecteurs.
Voici comment nous avons tiré dans le Trombinoscope la sihouette de ces deux hommes d’Etat célèbres, qui passèrent pour de si bons cuisiniers jusqu’au jour où ils turent mis devant les fourneaux.
« JULES FAVRE, Claude- Gabriel, avocat et homme politique français, né à Lyon le 21 mars 1809.
(( A peine majeur, il sauta à pieds joints dans la politique, en demandant, le 29 juillet 1830, l’abolition de la royauté.
« Vint en décembre 1835 défendre les accusés d’avril devant la Cour des pairs, et commença sa plaidoirie par ces mots : Je suis républicain l... qui, prononcés en pleine monarchie, produisirent sur les ruraux de l’époque l’effet d’un pétard tiré dans une nichée de marmottes.
■ce Nommé représentant du peuple en 1848, il prend une part active aux travaux de l’Assemblée, appuyant tantôt la gauche, tantôt la droite, s’abstenant quand le cas lui semblait trop compromettant.
« Dans ses votes de cette époque, on trouve à boire et à manger.
« 11 se prononça pour la suppression des journaux et l’abolition de la peine de mort ; mais il vota la restriction du droit de réunion et contre la liberté absolue des clubs. L’évolution commençait.
« Mis en disponibilité par le coup d’État du 2 décembre, il reprit ses fonctions d’avocat, et, en 1858, défendit brillamment Orsini, qui en mourut.
c( Il fut alors envoyé par Paris au Corps législatif, où il fit partie des fameux cinq qui jetèrent tant de poudre à gratter sur les traversins de l’empire.
« Pendant plusieurs années , les cinq en question firent, à tous les ministres de Napoléon III, une guerre aussi suivie qu’anodine.
« La douce opposition - revalescière avec laquelle ils
s’étaient fait une facile et avantageuse spécialité, eût pu se perpétuer pendant des siècles sans grand danger pour le pouvoir, et l’on raconte que M. Billault aurait un jour dit à l’empereur :
« — Sire, ces gens-là sont très-embêtants, c’est vrai; mais il ne faut pas oublier qu’ils tiennent la place d’autres qui pourraient l’être bien davantage.
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cc M, Jules Favre est d’assez liante taille. Il était très-laid étant jeune ; les cheveux blancs lui vont mieux, (( Il parle avec onction, il bave avec amour. Ou dirait un robinet huile sainte et fiel mêlés.
cc PICARD, Louis-Josepii-Ernest, avocat et homme politique français, né à Paris le 24 décembre 1821.
çç Comme il venait au monde la veille de Noël, ses parents mirent immédiatement son sabot dans la cheminée ; et, le lendemain matin, Noël y avait déposé un charmant petit fouet, avec cette maxime incrustée dans le manche :
« Cingler jusqu a ce qu'on émarge. »
« M. Picard devait se servir toute sa vie de ce fouet de Noël. Il en renouvela bien de temps en temps la mèche ; mais il conserva toujours le manche, et resta surtout fidèle à la maxime.
« Il fut reçu avocat en 1844 et docteur en droit
en 1846. Il fut promu gendre de M. Liouville, premier bâtonnier de l’ordre , et devint membre du conseil de surveillance du journal le Siècle.
ac En juin 1858, il fut élu député au Corps législatif par la quatrième circonscription de la Seine, qui n’en est pas encore consolée.
(( Quoiqu’il se fut présenté comme candidat de l’opposition, il prêta serment à l’empereur avec l’aplomb d’un homme qui se dit :
cc — Le serment politique est comme l’argent ; il faut absolument le prêter à quelqu’un pour qu’il rapporte quelque chose.
« Il entra donc à la Chambre où, pendant toute la législature, il fit partie des cinq.
(( Ces cinq- là, on s’en souvient, passaient leur temps à houspiller l’empire qu’ils adoraient au fond, comme le gyinnasiarque adore le tremplin qui fait valoir sa légèreté.
« Les cinq réussirent, pendant pas mal de temps, à accomplir ce petit exercice de salon, qui consistait à sauter assez haut pour émerveiller la galerie, tout en ne sautant pas assez haut pour casser le tremplin qui était leur gagne-popularité.
« La galerie fut longtemps dupe de leur fausse hardiesse. A la Chambre , ils prenaient des élans magnifiques, des élans à enjamber d’un seul coup l’empereur et toute la boutique, et ils sautaient... sur une chaise.
(( Sauter sur une chaise à ce moment -là paraissait très-beau, et le public s’y laissa attraper; il ne devait apprendre que plus tard, par Rochefort, comment on saute quand ' on veut vraiment sauter ; et comment , lorsque l’on est décidé à escalader quelque chose le lundi, on doit remettre au mardi la crainte de se casser les reins.
cc Ce ne fut que longtemps après, — et il était trop tard, — que les candides admirateurs des cinq reconnurent qu’ils avaient pris de la colle durcie pour du marbre, et que le faubourg modifia ainsi, en faveur des cinq, sa chanson populaire :
« Ils étaient quatre « Qui voulaient se battre, cc Autant que l’ cinquième <c Qui ne l’voulait pas.
« Ernest Picard, plus particulièrement, avait conquis les sympathies des Parisiens. Parisien lui-même, il avait le mot, le trait, la présence d’esprit ; toutes qualités qui 11e sont rien, si elles ne sont pas doublées avec du cœur. Ernest Picard ne les doublait qu’avec du ventre.
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(( Au physique, Ernest Picard est bien le même homme qu’au moral. On ne gagne rien à entrer dedans : tout est à la porte.
(( Il est gras, il est rond, il est ventru, il est lippu.
(( L’œil est enjoué et malin ; mais on voit tout de suite que le peuple ne doit compter sur les hommes de cette trempe-là que le jour où les gouvernements se renverseront en jetant un calembour dessus. Nous n’en sommes pas là. »
L’année 1858 se termina sans incident remarquable.
A l’occasion de l’inauguration des travaux du port de Cherbourg, à laquelle la reine d’Angleterre vint assister, l’empereur prononça un discours des plus pacifiques.
Les gens qui étaient un peu habitués à la politique impériale, comprirent tout de suite que c’était la guerre assurée pour l’année suivante.
La réception faite à la reine Victoria fut des plus cordiales.
Pendant son séjour, on l’accabla de dîners, de fêtes et de politesses en tous genres.
Puis, lorsque l’on fut las de festoyer, on la mena visiter nos arsenaux, où on lui fit admirer nos canons et nos artilleurs.
Il paraît que la reine Victoria était ravie.
Nous? beaucoup moins.
Rien ne nous fait froid dans le dos comme ce genre de politesses entre potentats.
Tl nous semble toujours les entendre se dire en riant :
— Regardez-moi donc mes zouaves!... Hein!... est-ce
solide?... Est-ce râblé?...
— Oui... Mais quand vous viendrez me voir, je vous montrerai mes grenadiers ; vous verrez comme ils sont bâtis!...
— Avec plaisir... Dites-donc, si vous voulez, un jour nous les ferons cogner ensemble pour voir.
— Tiens!... c’est une idée!...
Nous entendons d’ici des gens s’écrier que cela ne se passe pas ainsi.
Qu’ils nous prouvent que chaque fois que deux souverains ont fait s’entretuer cinquante mille de leurs soldats, c’était pour le bien de leurs peuples ; et nous faisons des excuses à la monarchie en masse.
Nous avons dit plus haut que les électeurs de Paris avaient envoyé au Corps législatif des candidats assez avancés.
Le gouvernement ne fut pas enchanté de ce résultat ; mais les feuilles officieuses, comme cela arrive d’ordinaire, essayèrent d’atténuer la défaite.
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C’était prévu.
Ces élections, comme toutes les élections possibles, avaient deux catégories d’heureux :
Ceux qui l’étaient,
Et ceux qui faisaient semblant de l’être.
En prenant dans le tas deux journaux de nuance opposée, dans l’un on lisait ceci :
(( Sont-ils assez enfoncés les impérialistes!... Quatre
républicains sur cinq candidats! . Quelle veste! . La
France affirme de plus en plus... etc., etc. »
L’autre feuille s’exprimait ainsi :
« Nous l’avions bien prévu... le pays rentre enfin en lui-même!... Les élections dernières prouvent surabondamment qu’il s’éloigne de plus en plus des idées démocratiques et reconnaît qu’il n’a plus de chances de salut que dans les véritables principes de l’autorité qui s’avance... té qui s’avance!...
« Il est vrai que, sur cinq députés que Paris avait à nommer, il en a choisi quatre qui passent pour rouges.
o66 HISTOIRE TINTAMARRESQUE DE NAPOLÉON III
<( An premier abord, cela semble signifier quelque chose; mais, au fond, cela ne prouve rien ; au contraire.
« Nous allons l’établir clairement au moyen de chiffres comparés :
« En additionnant les totaux des suffrages de l’opposition de dimanche dernier avec le nombre d’années des cent cinquante plus vieux électeurs, nous trouvons un chiffre de 154,827.
« Or, si nous rapprochons ce total de celui que donne le nombre de minutes écoulées depuis la prise de la Bastille, augmenté des abstentions électorales de 1852 et 1858, nous trouvons qu’il y a encore un excédant, même sans tenir compte du nombre de parapluies perdus dans les restaurants depuis le 2 décembre 1851.
(( Or, il est incontestable que si ces deux résultats comparés se traduisent de cette façon en juin 1858, alors qu’en 1852 il a, au contraire, été établi que le chiffre des votes favorables au gouvernement, divisé par le nombre de gardes champêtres et multiplié par celui des cas de dyssenterie, donnait juste un total égal à celui des pièces de deux sous qui tiendraient dans un omnibus, divisé par le nombre des démocrates qui changent quelquefois de chemise, il est incontestable, disons-nous, que les dernières élections prouvent un retour très-réel de l’opinion publique vers les idées saines.
Et voilà comment, en 1858, tout le monde était content du résultat des élections»
La joie débordait également des colonnes des feuilles libérales et de celles du Constitutionnel.
Si bien que, hors celui qui n’eût pas été rompu à ce genre de comédie, il eût été très-difficile, au milieu des hurrahs que poussaient les deux camps, de distinguer les blackboulés des vainqueurs.
Pour nous, qui connaissons au juste la valeur de ces bulletins de victoire, destinés à calmer les paniques et à rallier les fuyards, il nous est plus aisé d’apprécier ce que pèse ce cliché à toutes sauces : Nous couchons sur les positions.
Les officieux renouvelaient en cette circonstance l’histoire bien connue du fameux prisonnier. Ils s’écriaient :
— Nous tenons les républicains.
Seulement les républicains ne voulaient pas les lâcher.
Quoique le gouvernement fît bonne contenance devant l’échec que lui avait infligé la population parisienne,, il n’en prit pas moins de nouvelles sûretés.
Et, comme toujours, ce fut la presse qui en fit les premiers frais.
On avertit, on suspendit, on condamna, on supprima les journaux hostiles avec une facilité qui tenait du prodige.
On inaugura même un nouveau système de suspension très-original et très-commode.
C’était de permettre aux juges de suspendre un journal et de décider que^ette suspension aurait son effet de suite, en dépit de l’appel que le journal condamné pouvait toujours interjeter.
Il avait semblé jusque-là à toutes les âmes naïves que si l’on avait institué des tribunaux d’appel, c’était que l’on avait admis qu’ils pouvaient juger autrement que les autres.
Et il sautait aux yeux mêmes des enfants de huit ans,
que tant qu’un lionnne pouvait être reconnu innocent, il y avait injustice à lui faire subir une peine quelconque.
Mais les hommes de l’empire, qui n’avaient pas l’âme naïve et qui avaient plus de huit ans, ne l’entendaient point ainsi :
Ils disaient à un journal gênant :
« A partir d’aujourd’hui vous ne paraîtrez plus ; vos rédacteurs, vos compositeurs, vos porteurs, tout votre personnel est sur le pavé.... Maintenant, vous pouvez appeler du jugement qui vous condamne ; mais commencez d’abord par mourir.... vous vous défendrez ensuite. Si le tribunal supérieur vous acquitte et trouve que nous avons mal jugé, il vous renverra des fins de la plainte, et vous ne serez plus que ruinés. Voilà tout ce que l’empire peut faire pour vous.
Nous avouons que la logique d’une pareille législation nous a toujours complètement échappé.
72e Livr.
Peut-être arriverions-nous à la saisir le jour où nous lirions clans le Code pénal la disposition suivante :
(( LES CONDAMNÉS A MORT PEUVENT SE POURVOIR EN CASSATION ; MAIS ILS SONT EXÉCUTÉS NONOBSTANT APPEL PENDANT QUE LA COUR EXAMINE LEUR POURVOI. »
On se montra^ très-sévère aussi pour les cris séditieux.
Le résultat des élections avait produit un peu d’effervescence chez la population parisienne.
On avait parlé un peu haut sur les trottoirs.
Le préfet de police coupa court à ces manifestations en prohibant les cris séditieux.
Seulement, comme les agents subalternes se laissaient aller à faire du zèle et à considérer comme cris séditieux les interjections les plus inoffensives , il arriva que plusieurs citoyens furent traînés dans les fers pour avoir appelé un vitrier ou un marchand d’habits dans la rue.
Tout dépendait de la disposition d’esprit du sergent de ville cpii passait par-là.
Alors les promeneurs, terrifiés et craignant d’encourir les rigueurs de la justice en criant après leur chien pour l’empêcher de pisser sur les mottes de beurre d’une fruitière, n’osaient plus ouvrir la bouche dans la rue.
Un instant, il fut question de créer une feuille quotidienne paraissant le matin, sous ce titre :