‹ Histoire tintamarresque de Napoléon IIIChapitre 74 sur 104 · GUIDE DES CRIS DANS PARIS · texte numérisé non relu

GUIDE DES CRIS DANS PARIS

Les fondateurs de cette feuille se proposaient d’informer régulièrement le public des vivats officiels à l’ordre du jour, ainsi que des exclamations séditieuses et compromettantes.

Ainsi, par exemple, on devait y lire des avis dans ce goût :

« Aujourd’hui à deux heures aura lieu l’ inauguration du nouveau boulevard qui va des Buttes-Chaumont au Trocadéro. Les gens bien pensant qui assisteront à cette cérémonie crieront :

« Vive M. Haussmann!...

oc Les personnes mal inspirées qui s’aviseraient décrier : Vive la diminution des droits d' octroi ! se verraient arrê-

tées immédiatement. Les cris de : A bas le macadam ! seront sévèrement réprimés. »

Avec lin tel journal, les habitants de Paris n’eussent peut-être pas été absolument certains de manifester leur vraie opinion.

Mais au moins ils ne fussent plus exposés à passer cinq nuits à Mazas pour avoir risqué le cri de : Vive la Pologne! un jour où il fallait crier : Vive Bismark!

Le Tintamarre , lui, proposa un autre moyen :

C’était de prendre pendant six semaines des leçons de ventriloquie.

« Une fois que l’on se sentirait suffisamment fort, disaitil, on irait se fourrer dans un rassemblement, et on pousserait — du ventre — tous les cris les plus séditieux que l’on pourrait trouver.

« Et comme tout le monde se regarderait ébahi , effrayé, se demandant quel est l’audacieux qui peut proférer de telles énormités, on arriverait sans peine, avec

un peu d’aplomb, à persuader à la foule que c’est un agent de police placé à dix pas de là. »

Enfin, le gouvernement impérial prescrivait à ses préfets de se montrer très-sévères pour les banquets commémoratifs ou autres dont la mode semblait reprendre depuis quelques mois.

Napoléon III n’avait point oublié que Louis-Philippe était tombé par les banquets, et il voulait à tout prix conjurer ce désagrément.

Des circulaires administratives, savamment rédigées, interdirent donc formellement dans toute la France, non-seulement les gigots publics, mais encore tout ragoût de mouton ou plat de macaroni « qui, sous le dehors d'un plat de famille et privé, semblerait avoir un caractère politique et public. »

Les plus savants jurisconsultes de l’époque se creusèrent pendant trois mois le cerveau pour arriver à comprendre comment un fricandeau à l’oseille pouvait être assez perfide pour affecter une forme privée, afin d’en dissimuler une autre.

Ils ne purent y parvenir.

Nous honorons d’un trop profond respect les décisions prises par des gens de bien.. . qui ont de l’artillerie à leur disposition, pour nous permettre de critiquer la défense qui fut faite aux Français de manger des omelettes de plus de deux œufs.

Seulement, nous aussi, nous avons cherché comment avaient pu faire les préfets de l’empire pour reconnaître les plats de bœuf à la mode qui, se dissimulant sous une forme privée, avaient bel et bien un caractère oublie.

Sonder les intentions secrètes d’un rôti nous avait paru énormément difficile, surtout sans points de repère précis.

Ces points de repère, il nous paraissait impossible que le ministère de l’intérieur ne les eût pas donnés à ses préfets par une circulaire confidentielle.

Car, sans cela, ces fonctionnaires eussent dû être trèsembarrassés pour distinguer les aloyaux sur lesquels ils devaient apposer les scellés, des canards aux olives dont ils pouvaient sans danger autoriser la consommation.

Nous avons donc fait des fouilles historiques spéciales pour découvrir ce document secret dont nous devinions l’existence.

Nous l’avons trouvé.

Voici la petite instruction intime qui accompagne la circulaire officielle :

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