Dispareri, opinions contraires, mot italien
4. Dom Sébastien fut tué en Afrique à la bataille d'Alcazar le 4 août 1578. Voyez le tome VI de YHistoire universelle de d'Aubigné, p. 109 et suiv. Touchant les faux Sébastien, qui furent assez nombreux à la fin du xvie siècle, voyez les Portugais en France et les Français en Portugal, in-8°, 1882, par M. Francisque Michel.
à troubler la paisible possession de dom Philippe et à le rendre par le trouble moins puissant à les guerroyer; que le teint basané du supposé n'a point de similitude avec celui du roi perdu ; que son langage barbaresque ne s'accorde point avec celui d'un roi, qui estoit disert en sa langue nommément ; que Sébastien, estant reschapé, n'eust point laissé passer une telle distance d'années en si misérable condition sans affecter plustost le retour en l'excellence de la royauté. Ces raisons, suivies de plusieurs exemples d'affronteurs, qui ont entrepris des hardiesses pareilles, ont mi-parti quelques esprits pour en asseoir un douteux jugement, et voici ce qui se disoit de l'autre parti : premièrement, que c'a esté de l'intérest du prisonnier de se celer; à quoi les diverses playes lui ont donné avantage, et que, parmi les morts, et peut-estre parmi les despouillez, il ne s'est point trouvé différent d'un autre homme ; et partant, ce que pouvoyent profiter les Mores sur la connoissance, ne sert de rien à considérer quand elle n'y estoit pas. Pour le teint, que le plus blanc Escossois n'eust sceu empescher une telle teinture parmi l'habitation de l'Afrique un si long espace de temps. La corruption du langage va de mesme pied. Sur quoi est à noter que ces deux marques avantageuses eussent empesché l'affronteur d'entreprendre ce qu'elles n'ont peu contre une conscience et un courage royal, animé de son équité. Et quant au retardement de sa résolution pour venir, la honte de sa ruine, la playe faite aux chrestiens par son opiniastreté, joint à cela l'esloignement, les duretez, nécessitez et pauvretez qu'il lui falloit vaincre. Tout cela est capable d'avoir aliéné les défis
qui peuvent estre nez long temps avant l'espérance, et elle long temps devant l'exécution.
Il faut adjouster à cela une narration, premièrement des choses escrites en sa faveur et puis de celles dont les uns et les autres convienent. Du premier rang est ce qui s'ensuit : Dom Sébastien, l'an 1 578, estant demeuré entre les morts, selon quelques-uns, selon quelques autres ayant percé hors le péril de la bataille, en l'une ou en l'autre façon se trouvant dans les déserts, accompagné du duc d'Aveira1 et de quelqu'autre, il prit sa retraite chez un hermite, avec lequel il cacha long temps la honte et le desplaisir de son accident. Long temps après, par le conseil de l'hermite, il trouva moyen de se faire passer en Sicile l'an 1598. Là, il print quelques serviteurs, avec lesquels il s'embarqua à Messine, en une galère du pape, pour passer à Rome, délibéré de se descouvrir au pape mesmes. Mais ceux qu'il avoit pris pour le servir le volèrent, le laissant si pauvre et desnué que force lui fut de se couvrir de chétifs haillons, qu'on lui donna pour l'honneur de Dieu. Cette mésavanture lui fit changer le dessein, et sa fortune le contraignit à courir toute l'Italie à cercher ses voleurs. Enfin, n'en oyant point de nouvelles, il se retira en cette ville, qui estoit Venise, au mois de juin an susdit, n'ayant avec lui qu'une seule gazette, pièce de monnaye valant trois liards de France. En cette manière, il se logea dans une chétive maison, où il demeura quelques jours sans estre connu. Depuis, aucuns particuliers commencèrent d'avoir soin de lui, qui se fit appeller premiè-
\. Dom George de Alencastro, duc d'Aveiro.
rement chevalier de la Croix, puis en suite le roi dom Sébastien. Gomme ce bruit couroit, Antonio de Brito, Pimentel, Pantaléon, Possoa et plusieurs autres le vindrent souvent visiter en son logis, et, à l'occasion du mesme bruit qui s'alloit renforçant par la ville, lui, changeant de logis, tomba, à la mal'heure, es mains d'hommes vils et de fâcheuse vie, lesquels, bien que tels et pauvres, lui donnoyent à manger et des habits à leurs despens; ce qui lui acquit mauvaise réputation pour suivre la compagnie de telles gens, et fut la principale cause de ses mésavantures.
Voici ce qui n'est point en débat : c'est qu'estant à Padouë, l'ambassadeur de Castille manda au potesta qu'il lui fîst vuider la ville et les terres de la seigneurie. Lui, au contraire, vint à Venise. Estant là, sur les contestations qu'il estoit ou n'estoit pas le vrai roi de Portugal, la seigneurie le fit mettre prisonnier en un cachot. Estant interrogé, il maintint estre le roi de Portugal, et fit des responses pleines de colère qui irritèrent ses juges. Des prisonniers qui estoyent avec lui, les uns insultoyent à son affliction, les autres admiroyent sa vie religieuse et ses magnifiques propos. On le fit regarder, et trouva-on que les marques extérieures qu'on requéroit en lui ne manquoyent point, soit la stature et les traits du visage en gros, le pied plus court du costé gauche que du droit. Et, pource que quelques-uns le virent blesser au commencement du combat d'Afrique de deux coups, l'un au haut de la teste et l'autre sur le sourcil droit, on trouva en lui deux playes tout à propos. On avertit de quelques marques en son corps qui furent trouvées. On le fit escrire. Sa lettre, confrontée par des expers,
fut trouvée celle du roi de Portugal. Là-dessus, ceux que nous avons nommez et autres demandèrent qu'il leur fut permis de parler au prisonnier, à la charge que, s'ils maintenoyent une fausseté pour lui, ils se condamnoyent avec lui à l'ignominie et à la mort, dont autrefois on a puni les imposteurs en fraudes si dangereuses que sont celles de la souveraineté. Ils requirent d'avantage qu'on donnast ordre à son vivre et à telle façon de prison qu'il n'y pust estre empoisonné. Sur cela, estants arrivez Diego Manuel et Sébastien Figuero, avec lettres des Estats d'Holande et du prince Maurice, en faveur du roi dom Sébastien, il fut mis en plus honnorable prison à cinq escus de despense par jour, dont il donnoit la pluspart aux pauvres. Et puis la Seigneurie assembla le conseil des Pregai, lequel, sur l'incertitude des choses et craignant d'irriter l'Espagne, le prisonnier fut mis dehors avec commandement de sortir des terres des Vénitiens, avec peines, lui remettant la désobéissance d'y avoir demeuré deux ans vingt-deux jours depuis la sentence du podestat de Padoue. Estant mis en liberté entre onze et douze heures de nuict, il s'en alla chez un Grec, où il trouva logez Rodrigo Marguez et Sébastien Figuera, gentilshommes portugais, qui estoyent avec lui à la bataille. Ceux-là, après plusieurs contrastes, le reconnurent, le changèrent de logis, où, ayans appelle tous les principaux Portuguais, qui estoyent lors à Venise, il leur tint ce langage en portuguais :
« Vous avez fait un très grand bien à vostre patrie et signalé service à moi, qui suis vostre roi et seigneur. Vous estes mes vassaux et subjects, puis que
vous avez fait ce que vous deviez à Dieu et à vostre obligation; je n'en serai point ingrat; je suis vostre père et vous estes mes enfans. Maintenant que je suis entre vos mains, je vous supplie que faciez vos affaires avec prudence, attendu que vous estes obligez à contenter ceux qui vous demanderont comment vous m'avez connu pour vostre roi et seigneur, et, si vous ne trouvez que je suis tel, jettez-moi dedans la mer. Vous avez quelques-uns d'entre vous qui ont par escrit les marques qui sont sur mon corps, tant les secrettes comme les ap parantes, lesquelles le Père Docteur, Sampeio, et Le Chanoine ont apportées de Portugal par actes authentiques, par instrumens publics qui ont esté faits judiciairement et tesmoignez par personnes de qualité, qui m'ont nourri et veu maintesfois tout nud lors que j'estois enfant. Voyez, je vous prie, pour vostre justification s'il est ainsi que je les ave toutes telles. » Et, comme il se voulut despouiller pour les leur faire connoistre, les Portuguais l'empeschèrent, le requérant leur vouloir dire quelque chose de ses avantures, ausquels il respondit qu'il le feroit une autre fois, que pour l'heure ils lui voulussent faire ce plaisir de lui dire des nouvelles de ses amis et de la patrie. Là-dessus, il se prit à s'enquérir de diverses choses de Portugal, depuis vingt-deux ans et plus. Il a descouvert en public ce qu'il tenoit caché en sa poitrine, disent les Portugais, et qui ne pouvoit cstre manifesté à autre que lui. Il a fait voir à quelques-uns les marques des blessures qu'il receu en la journée d'Afrique, faisant fourrer les doigts dedans. Il leur dit encores que ses propres armes sont serrées en un certain endroit;
que le duc d'Aveiro, les comtes de Rodondo et de La Sortella , Fernand de Menesez l sont encores en vie; qu'à la première commodité il envoira vers eux; que Christofle de Tavora2 fut tué par des voleurs devant lui.
A ces discours, tous les Portuguais entrèrent en plus d'asseurance que c'est oit lui-mesmes. Et, en outre, leur fit revoir toutes les particularitez de son corps, une dent qui lui manquoit, leur nomma le barbier Sébastien Nero et le lieu où il l'avoit tirée. Le prièrent de manger, de quoi il s'excusa, pource que c'estoit un vendredi, qu'il jusnoit. Peloor lui tirant le soulier pour le faire chauffer, lui tasta une verrue si grande qu'elle sembloit un sixiesme arteil. Puis, les regardant tous habillez de diverses façons, il leur dit en portuguais : tanto tragez. Sampeio4et Ghrisostomo, cordeliers, le vindrent quérir pour l'emmener à Sainct-Dominique, et de là s'embarquèrent en une gondole pour aller à Ghiosa, pensant par Ferrare gagner Florence, et de là à Marseille.
Mais, le grand-duc5 l'ayant fait prendre prisonnier, là il fut interrogé vingt-sept fois par les sénateurs et par diverses sortes de gens, ausquels il protesta tousjours d'estre roi de Portugal, et demanda d'estre
1. Parmi les seigneurs qui suivirent le roi de Portugal en Afrique, de Thou cite deux personnages portant le nom de Menésès : Edouard de Menésès, comte de Taroca, maréchal de camp, et Emmanuel de Menésès, évêque de Goïmbre (De Thou, liv. LXV).