Camille Cajétan, patriarche d'Alexandrie et nonce
médecin de Tolède, grand personnage, qui faisoit des cures si extraordinaires qu'on le soupçonnoit de magie. On le trouva à Madrid. Celui-là et les autres, avec le licencié Vergara, ayant donné ordre à faire meurir l'apostume, la firent ouvrir et en tirèrent grande quantité de mauvaises humeurs. Mais, après cela, il lui survint quatre autres apostumes aux quatre coins de l'estomac, lesquelles furent toutes ouvertes semblablement pour soulager le malade en les purgeant. A cette ouverture, les médecins furent effrayez, pource qu'au lieu du pus qui avoit paru aux autres absez, il sortit une très grande quantité de poux, qui creurent en telle abondance que tous les chirurgiens ne pouvoyent venir à bout de l'espuiser. Ils délibérèrent de le mettre sur le costé pour faire plus facilement tomber cette vermine, et y avoit bien de la peine à tourner S. M. dans son lict, ne se pouvant faire autrement qu'en faisant soulever son corps par quatre hommes, tenans des draps, coulez par-dessous, cependant que deux autres nettoyoyent les poux et r'accommodoyent le lict.
Dix jours avant sa mort, il lui arriva un grand paroxisme qui dura cinq heures, de façon que desjà on lui voyoit défaillir les esprits vitaux ; dont avint qu'à Madrid plusieurs seigneurs se préparoyent desjà au deuil. Sa Majesté retourna à soi, et, en la présence de l'archevesque et de ceux de la chambre, elle dit assez haut : « Mes amis et vassaux, il ne me sert de rien que vous vous faschiez et affligiez pour le recouvrement de ma santé, parce qu'elle ne dépend plus des remèdes humains. Ce qu'il faut faire, c'est que vous regardiez de bonne heure à ce qui convient
pour ensevelir mon corps. Maintenant, attendant que je vous laisse, je veux que vous me fassiez venir le prince, qui sera bientost vostre roi, et que vous m'aportiez le cercueil dans lequel je doi estre enseveli, et, au haut de l'effigie, vous mettiez la couronne royale, laquelle cependant vous pouvez garder dans ce petit buffet. » Gela fut ainsi fait, et, en la présence du prince et de l'infante, sa mère ^ appella Jean Rayer2 de Velasco et lui dit : « Vous souvenez-vous pas d'un petit cofre que je vous donnai à garder y a quelque temps? » — « Oui, Sire, » respondit-il. Lors il lui dit qu'il lui apportast ledit coffre, qui estoit fort petit, et, estant ouvert, ils en tirèrent une pièce de très grande valeur, laquelle Sa Majesté commanda estre donnée à l'infante, et lui dit : « Ma fille Isabel, ma chère, reçoi cette bague que ta mère m'apporta, je te la donne pour mon partement de ce monde. » Et, se tournant vers le prince, il lui dit : « Mon fils, as-tu agréable que je la donne à ta sœur? » — « Oui, Monsieur, dit-il, voire tout ce que j'ai. » Le roi fit beaucoup de cas de cette parole, et lors Sa Majesté commanda qu'on cerchast un autre papier qu'il avoit là et, le donnant au prince : « Tu verras là, dit-il, les moyens de conserver ton royaume. » Il fit tirer aussi un fouet de discipline, qui estoit sanglant par les bouts, et, le levant en haut, dit : « Ce sang est de mon sang, non toutefois proprement du mien, mais de celui de mon père, que Dieu absolve, qui avoit accoustumé de se servir de cette discipline. Et, afin que l'on sache combien il estoit religieux, je l'ai voulu déclarer. » Il fit