‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 280 sur 316 · Jean Rodrigue de Velasco · texte numérisé non relu

Jean Rodrigue de Velasco

tirer un papier de dessous le chevet de son lict, qui fut levé par Rayer et contenoit ce qui s'ensuit :

« Nous, dom Philippe, par la grâce de Dieu roi de Gastille, ayans par l'espace de quarante ans gouverné deux royaumes, le soixante de mon aage, je les remets et résigne à mon Dieu, à qui ils sont, et mon àme en ses très benoistes mains, afin que sa divine Majesté face d'elle ce qui lui plaira. Et veux qu'après qu'elle sera sortie de ce corps il soit embaumé et vestu en habit royal et mis dedans le cercueil de bronze qui est ici, et, après l'y avoir tenu le temps acoustumé, que Ton le mène au sépulcre de cette façon. Que le guidon de l'archevesque marche devant, puis la croix, les moines et le clergé, après l' adelantado l , vestu en deuil, avec l'estandart royal traînant en terre. Le duc de Nazara portera la couronne en un grand bassin couvert d'un voile. Le marquis d'Alila portera l'espée, et mon corps sera porté par huict de mes serviteurs en chef, habillez de dueil, leurs torches allumées. L'archevesque marchera après les grands, et nostre héritier universel derrière, avec son dueil, allant à l'église. Que mon corps soit mis en un tombeau qui se fera. Et, après que le service sera dit par le prélat, on me mettra en la cave, qui sera la dernière maison que j'aurai pour jamais. Gela fait, vostre roi, troisiesme de mon nom, s'en ira à Madrid, à Saint-Hiérosme, où se fera ma neufvaine, et mon fils avec sa sœur, durant ce temps, s'enfermeront aux Gordeliers. Et vous prie, prince, outre ce que je vous ai autresfois dit, que vous

1. Adelantado, maître des cérémonies. Cette expression, d'après le dictionnaire d'Oudin, s'applique à plusieurs dignités administratives.

ayez beaucoup de soin de vostre sœur, qui estoit mon âme, mon amour et la lumière de mes yeux. Tenez la république en paix, donnez-lui de bons gouverneurs, récompensant les bons et chastiant les mauvais. Je veux que le marquis de Montdegear1 sorte de la prison, en laquelle il est, et demeure libre, à la charge qu'il n'entrera point à la cour. L'on pourra aussi délivrer la femme d'Antonio Perez2 et lui rendre son bien, à la charge qu'elle se retirera en un monastère et que ses filles n'hériteront que de la part de leur mère et non de celle dudit Perez. Je pardonne à ceux qui ont esté pris pour la chasse et à ceux qui seront condamnez à mort, faute d'avoir un pardon du roi. » Sa Majesté demanda le dernier embrassement à ses enfans, leur disant qu'ils s'allassent reposer. Au sortir de la chambre, le prince demanda à Cristofle de Mora : « Qui est-ce qui tient la clef maistresse? » — « C'est moi, seigneur, » respondit-il. Le prince répliqua : « Donnez-la moi? » — « Vostre Altesse me pardonnera, » dit Cristofle de Mora, « c'est la clef de confiance. » Le prince changea de couleur et, ayant répliqué : « C'est assez, » il entra en sa chambre. Et Cristofle retourna vers le roi, lequel trouvant un peu allégé, il lui dit : « Sire, Son Altesse m'a demandé la clef maistresse, et je ne la lui ai pas voulu donner sans la licence de Vostre Majesté. » La response du roi fut qu'il avoit mal fait. Peu après, il lui arriva un autre paroxisme, lequel fini, l'archevesque lui apporta

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