Chapitre I
Commencement de troubles en France par le différend de Béarn.
Ce livre va changer nos langueurs en fièvres chaudes, nos ruses en fureurs, nos renards et belettes en loups, quelques uns de nos moutons en lyons, et le dédain avec lequel nous avons décrit les choses passées, en horreur de déployer au vent tant de perfidies, de sang et d'inhumanité. Vous en avez veu les semences au dernier chapitre du livre précédent ; le temps les a maintenant escloses au soleil de la vérité.
Après la mort du mareschal d'Ancre1, le gar des seaux Du Vair2 avoit fait donner un arrest au conseil du Roy, à la solicitation et en faveur de Tévesque de Béarn, pour la main levée des biens ecclésiastiques du pais, auparavant et depuis cinquante ans emploiez à l'entretien des églises, académies et garnisons3.
1. Concino Concini, marquis d'Ancre, maréchal de France, fut assassiné le 24 avril 1617.
2. Guillaume du Vair, premier président du parlement de Provence, avait été nommé garde des sceaux en mai 1616.
3. A l'ouverture de l'assemblée générale du clergé de Paris, le 2 juin 1617, un orateur rappela que plus de « cent villes, bourgades et paroisses » catholiques du Béarn manquaient de prêtres, tous les biens ecclésiastiques étant tenus par les huguenots. Voir Mercure françois, t. V, p. 60-68.
La Force1, viceroi de Béarn, estant à la Cour lors de l'arrest, s'y opposa en remontrant les inconvénients qui en pourroient arriver. Là dessus, lui fut promis un estât de mareschal de France2 pour s'en retourner en son gouvernement et y moyenner l'exécution de l'arrest. Aiant répondu gracieusement à ces promesses, ses premiers déportemens au pais sentirent l'espoir de la maréchaussée, mais, ou l'exécution qu'il trouva difficile, ou la doute de la récompense, le firent embarquer avec les opposans et toutefois sans apparence de rompre à la Cour, d'où les querelles qu'il avoit avec Grammont3 et Benac4 estans fomentées, il se trouva si impuissant que, cuidant se maintenir d'un costé et d'autre, il se ruina avec les deux partis.
Cette affaire traîna en doutes et longueurs jusques en septembre 16^0, que, le Roi s'estant réconcilié5, la Reine Mère promit de contenter les réformés sur les differens de Béarn et de Lectoure, avec permission expresse
1. Jacques Nompar de Caumont (1558-1652), marquis, puis duc de la Force (1637). Il a laissé des Mémoires (voir à l'Introduction). — Le Béarn était passé au protestantisme en 1569.
11 constituait une souveraineté, sous la tutelle de l'Assemblée des églises réformées de France.
2. Il le devint en 1622, bien qu'il eût combattu contre l'armée royale avec les protestants pendant toute la guerre de 1621-
3. Antoine de Gramont, fils de Philibert de Gramont et de Diane d'Andoins, avait sollicité la charge de sénéchal de Béarn et s'était ligué avec Bénac contre La Force. Voir Mémoires du duc de La Force, t. II, p. 55-58.
4. Bernard de Montaut, baron de Bénac, sénéchal de Bigorre. Sur ses intrigues contre La Force, voir les Mémoires de celui-ci, au passage cité dans la note précédente.
5. Avec la reine-mère, après la paix des Ponts-de-Cé, novembre 1620.
donnée aux députez de se pouvoir Rassembler, au cas qu'ils ne fussent contens ; sur quoi l'assemblée1 se sépara, aiant laissé Fa vas2 et Ghalas3 députez généraux.
Luines4, duquel l'élévation commençoit en ce temps, fut conseillé d'establir sa fortune par armes et de prendre pour gibbier la destruction des réformés, d'obliger à sa grandeur et conservation le siège de Rome, le corps des Jésuites et tous les grands qui prenoient leur leçon de la société : le tout par les particulières suggestions du jésuite Arnoux5.
Favas, d'autre costé, prit un dessein de faire donner à son fils le gouvernement deLectoure6, et n'aiantpeu, par menaces de faire convoquer l'assemblée, en tirer la promesse qu'il désiroit, escrivit de Bourdeaux (où le roi estoit desjà avancé) aux Rochelois et autres corps des églises pour les faire accourir à la convocation qui leur estoit permise en termes exprez : ajoutant qu'il ne faloit oublier ni le pie ni la pale7.
1. L'Assemblée générale des églises réformées, qui s'était réunie à la Rochelle.
2. Jean de Favas, seigneur de Roux, Orriès, vicomte de Castets en Dorthe, maréchal de camp, gentilhomme et secrétaire de la chambre, fut donc nommé député général des églises réformées de France auprès de la Cour.
3. Jean Chalas, fils d'Antoine Chalas, avocat, premier consul à Nîmes en 1611 et 1612, avait été député, en 1619, à l'Assemblée des églises réformées à Loudun.
4. Charles d'Albert, fils d'Honoré d'Albert, seigneur de Luynes, duc de Luynes par érection du comté de Maillé en duché-pairie de Luynes en 1619.
5. Jean Arnoux, né à Riom, jésuite, était confesseur du roi depuis 1617.