LIVRE OtJINZIÈME, OHAP. XYUI. 4l
ayez beaucoup de soin de vostre sœur, qui estoit mon àme, mon amour et la lumière de mes yeux. Tenez la république en paix, donnez-lui de bons gouverneurs, récompensant les bons et chastiant les mauvais. Je veux que le marquis de Montdegear^ sorte de la prison, en laquelle il est, et demeure libre, à la charge qu'il n'entrera point à la cour. L'on pourra aussi délivrer la fenune d'Antonio Ferez ^ et lui rendre son bien, à la charge qu'elle se retirera en un monastère et que ses filles n'hériteront que de la part de leur mère et non de celle dudit Ferez. Je pardonne à ceux qui ont esté pris pour la chasse et à ceux qui seront condamnez à mort, faute d'avoir un pardon du roi. > Sa Majesté demanda le dernier embrassement à ses enfans, leur disant qu'ils s'allassent reposer. Au sortir de la chambre, le prince demanda à Gristofle de Mora : € Qui est-ce qui tient la clef maistresse? > — c C'est moi, seigneur, > respondit-il. Le prince répliqua : « Donnez-la moi? > — « Yostre Altesse me pardonnera, > dit Gristofle de Mora, c c'est la clef de confiance. > Le prince changea de couleur et, ayant répliqué : € C'est assez, > il entra en sa chambre. Et Gristofle retourna vers le roi, lequel trouvant un peu allégé, il lui dit : < Sire, Son Altesse m'a demandé la clef maistresse, et je ne la lui ai pas voulu donner sans la licence de Yostre Majesté. > La response du roi fut qu'il avoit mal fait. Feu après, il lui arriva un autre paroxisme, lequel fini, l'archevesque lui apporta
i . Inigo de Mendoza, marquis de Mondejar.
2. Juana Goello, femme d'Antonio Ferez, ayait été emprisonnée en 1581 ayec ses sept enfants pour obliger Ferez, alors en fuite, à livrer les papiers d*État qu'il avait emportés.
i|18 HISTOIRE UNiyBaSEIXE.
l'extréme-oDctioQ» Il commanda que Ton tirast un crucifix, gardé en un cofre, pource que c'eatoit celui à la veue duquel mourut son père, et qu*il vouloit au6« en estre assisté à sa mort. Après que les cérémonies de l'extréme-onction furent achevées, Son Altesse voulut revenir le voir. Et lors Gbristofle, qui venoit de le cercber en sa chambre, entra et, mettant le genou à terre, présenta à Son Altesse la clef, laquelle elle prit et la donna au marquis de Denya^ Et, sur ce poinct, le roi lui dit : c Je vous recommande dom Ghnstofle pour le meilleur serviteur que j'aye eu. > Il lui en recommanda encor plusieurs autres. Et lors Sa Majesté se tourna pour leur dire adieu ; en les embrassant, il perdit la parole et enfin mourut le 13 septembre, à trois heures du matin. L'enterrement se fit le lendemain, à neuf heures. L'archevesque en fit les cérémonies, et le 16 du mois le nouveau roi se retira de TEscurial à Saint-Hiérosme, selon ce qui lui avoit esté ordonné^.
Si mon lecteur trouve en ce discours quelque chose
i. Dom François Gomez de SandoTal, marquis de Dénia, pois duc de Lerme.
2. Philippe II mourut à cinq heures du matin, le dimanche 13 septembre 1598, âgé de soixante-douze ans, après un règne de quarante ans. Tout ce qui a trait dans ce chapitre à la mort du roi d'Espagne est exactement rapporté dans de Thou (liv. GXX). M. Gachard a publié, dans la Bibliothèque 71000nale de Madrid, p. 83, un récit curieux de la mort de Philippe U, écrit par un témoin oculaire. On conserve dans les yol. 4020, f. 207, et 4766, f. 147, deux autres relations de la mort de ce prince, et dans les vol. du même fonds, 4317, f. 293, et 18529, f. 158, deux relations du service funèbre célébré à Paris en Thonneur de Philippe U, Tune tirée du cérémonial de Thôtel de ville, l'autre tirée du cérémonial de la Chambre des comptes.