LIVRE PREMIER, CHAP. XVII
que je représenterai par un exemple seul pour tous. Un ambassadeur d'Angleterre estant devant ce grand duc assis en son throsne, entouré d'une couronne de princes et grands seigneurs, le duc interrogoit familièrement l'ambassadeur quelles plus grandes marques d'obéissance il pourroit produire par les Anglois envers leur prince? Après plusieurs responses de tesmoignages communs, il pria l' Anglois de choisir en toute l'assistance le plus apparent, ou le plus favorisé à son jugement. L'ambassadeur, voyant tous les visages de ces seigneurs se convier avec émulation à qui recevroit le commandement du prince, s'attendit à quelque chose de monstrueux, et n'osa nommer. Lors, après plusieurs refus, le duc en appela un des plus remarquables, lequel, estant venu à lui à genoux, lui présente le poignard avec ces mots : Monstre à cest estranger ce que tu voudrois perdre pour moi. Alors cestui-ci, levé d'un genouil, ayant baisé le pommeau du poignard, se le fiche dans le cœur. Gela soit dit pour faire croire aisément les autres subjections que racontent les historiens.
Or, lors que nous avons à commencer, régnoit sur ceste nation Jean, fils de Basile1, auquel Démetrius Siemaca creva les yeux. Ce Jean jouissoit de la tresve de 50 ans que son père avoit obtenue des Novogardiens2. Cette tresve finissant, le grand maistre de l'ordre livonique et quelques évesques voisins la voulurent renouer de 15 ans; mais, au bout de trois,
1. Jean Basilowitz, grand-duc de Moscovie, s'était emparé de Narva en 1558.
2. Novogorod, dont Rurik fit la capitale de la monarchie russe, tut, ;ni moy6D âge, le siège d'une république.
quelque submission qu'y apportast ce grand maistre, nommé Fustemberg, jusques à se vouloir desfaire de ses soldats de peur d'avoir la guerre, le duc pousse une grande armée, par laquelle il mit en sang et en cendre tout le pays avec des cruautés inouïes, et ne trouva rien qui l'arrestast jusques à Torpate1. De là, il alla faire de mesme au pays de Narve2 et de Rigue3. Les Allemans, croyans que la Moscovie seroit foulée de leurs misères, lui demandèrent encor la paix. Ce traicté fut rompu par une sédition advenue à Narve, où un petit fleuve sépare deux villes de deux partis ; ce que fit rejoindre ensemble jusques à 300,000 hommes moscovites, lesquels, avec force artillerie, sous la conduite de Zeriga, prindrent premièrement Narve par artifice de feu, pource qu'ils n'ont bastiment que de bois. Le grand maistre ayant quitté la frontière, ils emportèrent d'effroi Vesambèque4, Taulbourg, Vainebègue et autres places. Geste armée ayant avancé bien 40 lieues vint assiéger Torpate, laquelle elle emporta par les dissensions des religions qui estoyent dans la ville. Ce qui voulut demeurer dans le pays renonça à la religion romaine jusques à ce que ceux de Majance avec Frédéric Volcerfan se mirent aux champs, et, ayans levé le logis de Torefa sur les Moscovites, reprindrent Rigue.
Est à noter que ceux de Regale voulurent lors se