LIVRE SECOND, CHAP. XVIII
fut consigné entre les mains de mon père, où estoit son seing tout du long entre celui d'Andelot et d'un Spifame4, chose que j'ai fait voir à plusieurs personnes de marque2. La Roine ne fut pas marie d'avoir un homme de bien, non attaché à ceux qui avoyent desjà pris trop de racines , mais obligé à elle particulièrement et en général à l'Estat.
Le connestable, voulant faire un voyage en Bretagne, eut charge du Roi d'exposer à la cour de Parlement le faict d'Amboise3, en quoi il augmenta la haine des Lorrains, pource qu'il loua le Roi d'avoir deffendu ses serviteurs qu'on vouloit attaquer en sa maison, et eux vouloyent avoir deffendu le Roi mesme. Le Parlement ne s'amusoit qu'à la faveur, et donna au duc de Guise le tiltre de conservateur du pais.
L'admirai, obtenant son congé, eut charge de composer4 la Normandie, où il se retiroit5, comme aussi de rendre compte de tout ce qu'il y verroit. Pour
1. Jacques Spifame, évêque de Ne vers, avait embrassé la réforme et devint plus tard l'agent de Gondé en Allemagne.
2. La complicité du chancelier de L'Hospital n'est continuée par aucun autre historien et paraît invraisemblable. Le P. Griffet, dans son édition de YHistoire de France de Daniel (t. X, p. 629 et 638) et surtout dans les Preuves de V histoire, p. 262, a réfuté les allégations de d'Aubigné.
3. Le connétable se rendit au Parlement le 31 mars avec son fils, gouverneur de Paris, fut reçu par le président Baillet et prononça un discours auquel Baillel répondit. Cette séance est racontée par La Place [Estât de religion et république, édit. Buchon, p. 37) et avec bien plus de détails dans les registres du Parlement (Coll. du Parlement, vol. 81, î. 161).
4. Composer, calmer, apaiser, dans le sens du latin componere.
5. Coligny parcourut la Normandie en juillet. Il se trouvait à Dieppe le 26 et y célébra la cène (Mss. cités par M. Vitet, Ilist. de Dieppe, t. 1, p. 109).
rendre ce compte, il print occasion cFescrire à la Roine son advis sur Testât présent, de la faute qu'elle fàisoit en l'eslévation d'une famille dangereuse, de la persécution qui menoit au désespoir une partie de la France, puis concluoit en conseillant de surseoir toutes choses jusques à une tenue d'Estats. Cette Roine, desjà ulcérée des libelles qui couroyent par la France sur mesmes demandes, tenoit, aussi bien que ceux de Guise, pour criminels tous ceux qui touchoyent cette corde. La hardiesse de l'admirai lui apporta haine et crainte, arrivant sur le poinct que les prisonniers de Blois rompirent les prisons, et en mesme temps Stuart et Soucelles celles de Tours 4 . Ceux-ci escrivirent des lettres au cardinal sur le desplaisir qu'ils avoyent que les captifs de Blois se fussent sauvez; qu'eux aussi estoyent partis de leur logis pour courir après, qu'ils espéroyent les lui ramener en bonne compagnie et bien tost. Le cardinal adjoustant la crainte qu'il avoit naturelle à celle de la Roine, ils firent l'édict de Romorantin2, moins violent contre les réformez, par le moyen duquel ils demeuroyent exempts de l'inquisition3.
1. Cf. La Planche (édit. Mennechet, col. 108 et suiv.) et de Thou, liv. XXV.
2. L'édit de Romorantin, daté de mai 1560, est imprimé par Fontanon, t. IV, p. 229. Les Mémoires de Condé, t. I, p. 539, contiennent une série de pièces sur cet édit.
3. François Ier, par lettres du 25 juin 1540, Henri II, par lettres du 22 juin 1550, Paul IV, par un bref du 26 avril 1557, rendu exécutoire par lettres du 27 juillet suivant (Fontanon, t. IV, p. 226, 227 et 228), avaient établi l'inquisition en France. L edit de Romorantin, en attribuant aux prélats la connaissance du crime d'hérésie, abrogeait virtuellement la juridiction des inquisiteurs.