‹ Histoire universelleChapitre 5 sur 332 · Encourtimr, tapisser, garnir de courtines · texte numérisé non relu

Encourtimr, tapisser, garnir de courtines

jusques à V heure d'en parler. Les deux racines de ce laurier lui furent arrachées dès son printemps. Ce navire n'eut point plustost appareillé, que ses boursels1 et pavillons n'ayent esté embrasez par le foudre ; souvent mis sur le cousté par la première houlle, et par la seconde relevé. Quand nous considérons la florissante vie d'un Alexandre, nous le voyons avancé par les avantages de Philippes, né dans les armes victorieuses, n avoir eu affaire qu'à se laisser dériver au courant et à la favorable marée de sa prospérité . Ce conquérant du sien propre, fils d'un père duquel la vie estoit précaire, eslevè aux pieds des Valois, qui tenoyent sur sa teste un sceptre défavorable , n ayant à ses costez proches que condamnez ou ennemis; et, quand il a peu estre nourri entre les bras des siens, il n'a rien eu si familier que les desroutes et pauvretez; de là jette dans les massacres de ses domestiques et partisans. Et, pour dernière preuve, d'une vertu bien opprimée, juge la postérité quelle espérance à lui, quelle croyance de lui pouvoit donner la prison dure et honteuse d'une vrayement belle-mère2, qui, pour vestir la prudence et le courage des hommes, avoit despouillé les craintes et les storges3, communes a son sexe, n'ayant rien de médiocre en vices ni en vertus; qui nourrissoit ses propres enfans de façon qu'ils deussent tousjours emprunter d'elle la conduite et la puissance, et elle d'eux le nom et le sceau. Elle ne lui laissa voirie jour qu'autant qu'il en falloit pour effèminer son courage par les délices, et les desseins martiaux par amou-

i. Bourset, terme de pèche; corps flottant qui sert à tirer un des bouts du filet.

2. Allusion aux efforts de Catherine de Médicis, belle-mère de Henri de Navarre, pour le retenir dan? sa dépendance.

• i Storge, passion.

reuses vanitez. Si quelqu'un estoit capable de dire un mot à V oreille à ce prince, lui monstrer un tableau de ses obligations naturelles, de ses devoirs envers amis et ennemis, et du péril qui le menaçoit à la première aube de sa vertu, cettui - là estoit promptement et curieusement chassé. Et la Roine, qui se vantoit qu'il n'y avoit maison de dix mille livres de rente en France où elle neust un serviteur, ne laissoit coucher à la chambre de son gendre aucun homme de marque qui ne respondist de sa personne. Les chefs et soldats de ses gardes, au lieu de gardes est oient geôliers. Je ne descri point ces choses en apprenti f, mais comme ayant esté choisi de Dieu pour instrument de la liberté de mon prince, qui avoit un temps le cœur grillé comme sa chambre, jusques à estre contraint par V infidélité d'un sien compagnon en fortune, et par les confesseurs, de déceler à la Roine les premiers qui lui désillèrent les yeux et lui osèrent parler d' eschapper i . Mais l'exemple des morts pour cause n'effraya point les courages qui avoyent voué leurs vies au salut de leur maistre. Bienheureux le prince à qui Dieu donnera de ces cœurs vrayement françois. Nous garderons à vous faire voir ces choses plus au long en leur place. S'il se void quelque condition semblable en la succession d'Henri le Grand, le sceau du respect nous ferme la bouche; et l'amour, nous ouvrant les yeux, nous fait voir comment ces courages royaux, par une vigueur et nature outre le commun, brisent, quand Dieu le permet, tous ces obstacles, lors que le sang s'accorde avec le sens. Les romans et quelques histoires nous ont dépeint des princes nourris par des bergers, et quelques uns par les bestes ; et ces vertus opprimées n'ont pas

1. Sur la fuite du roi de Navarre de la cour (5 février 1576), voyez la seconde partie de YHistoire universelle, livre II, chap. xx.

failli d'esclater en leur temps. Ceux-là ont dompté les monstres, en nous apprenant que les berceaux qui donnent des jalousies parsèment de trophées leur tombeau. Il falloit donc de la générosité pour desmesler les ruses du monde, et puis que le ciel s' employast à vaincre les malices des démons, armez d'amours et de beautés, qui V attaquoyent par la partie la plus tendre, et dont se deulent1 le plus souvent les courages les plus eslevez. Il a fallu mesmes que ce prince se soit caché dans ses vices ou au moins dans une vie enfantine (dure, feinte aux grands courages et aux grands esprits) pour de là eschapper aux grandes choses, avec un cœur reprenant sa force pour les entreprendre, un esprit reprenant sa vigueur pour les diriger, et un corps r'afermi à supporter les labeurs.

Avant la couronne de France escheuë, il a eu quatre personnes à soustenir : celle de Henri, Celle du roi de Navarre, puis après du successeur de la couronne, et enfin du protecteur des églises réformées. Pour la première, il lui a fàlu la discrétion de confier Henri à qui aimoit Henri, c'est à dire sa personne ; mais à ceux-là refuser bien souvent les choses deuè's à ses subjects, pour ne violer ce quils appellent leur foy. Mais il y avoit bien plus de peine à concilier les deux autres qualitez, car ceux qui suivoyent le successeur blessoyent les nécessitez présentes pour les espérances esloignées, vouloyent respecter et mesnagerce qui accablait le parti. Les derniers au contraire, en quelque façon compagnons de leur maistre, fouloyent aux pieds les intérests esloignés pour les nécessitez de plus près. Là dessus manquans les nerfs de la guerre, il les faloit tirer d'un corps à conserver. Il est vrai que les derniers estoyent si utiles serviteurs, qu'ayans pour solde

Page 1