LIVRE PREMIER, CHAP. X
testes aux villes frontières pour donner jalousie à toutes, prit parti d'assiéger Saint-Quentin, qu'il jugea la plus mal pourveue, et la prenoit presque d'emblée, sans que le connestable y jetta son nepveu l'admirai1. Contre l'advis de plusieurs, qui le tenoient pour perdu, entra dedans avec 5,000 hommes, trouvant desjà le boulevard dufauxbourg d'Isle pris, et les habitants tous espou vantés. Ceste ville fut si bien assiégée que d'Andelot2, avec 1 ,000 hommes choisis, n'y peut entrer, ce qui contraignit le connestable d'entreprendre de jetter dedans une bonne troupe favorisée de ses forces, par le moyen de 4 bateaux qu'il fit porter pour faire planche du costé du marais. De fait, le 10 d'aoust, il s'avança avec 1 5 pièces d'artillerie, 38 compagnies de gens de pied, et quelques 3,000 chevaux. Il plaça son artillerie jusques à la faire jouer dans le cœur de l'armée espagnole, fit repasser le marais aux Espagnols qui estoyent logés deçà. Il arriva que les bateaux mal accommodés et le passage mal recogneu furent cause de faire noyer plusieurs soldats qu'on faisoit entrer durant les canonnades, si que peu s'estans jette dedans, d'Andelot, par la faute du guide repoussé et blessé, ne peut pour le coup ce que depuis il recouvra par bateau, et y rentra avec 500 harquebusiers.
i. L'amiral de Goligny entra dans Saint-Quentin le 2 août 1557.
2. François de Coligny, seigneur d'Andelot, frère cadet de l'amiral de Goligny, né le 18 avril 1521, avait subi une longue captivité en Italie pendant les premières années du règne de Henri II. En 1555, par suite de la démission de son frère aîné, il de vint colonel général de l'infanterie française. Il fut brutalement destitué par Le roi en 1 558 à cause de ses opinions religieuses. Voir les documents cités dans le Bulletin de la Société du Prot. français, t. III, p. 238.
68 HISTOIRK UNIVERSELLE.
Donc, à ceste première entreprise, le prince de Piedmont, à la veue du secours, fit passer le comte d'Àiguemont1 avec 2,000 chevaux, soustenu de deux escadrons de 4,000 hommes, et puis de deux gros bataillons de gens de pied. Geste gaillarde troupe poussa le duc de Nevers avancé et le prince de Condé, qui soustenoit avec la cavallerie légère, jusques au gros du connestable ; là il se souvint que le lieutenant de sa compagnie de gendarmes, nommé Doignon2, avoit voulu commencer sa retraitte dès S. Quentin, disant qu'ils estoyent perdus, si ce qu'ils avoyent de pesant marchoit plus oultre. Le connestable, qui n'en avoit fait compte et s'estoit promis de faire un tour de vieux routier, voyant venir la première charge, demanda à Doignon : « Que ferons nous, bon homme? » Sa response fut : « Je n'en sçai rien ; il y a deux heures « que je le sçavoye bien. » Le prince de Piedmont marchoit à ceste affaire comme à une bataille qu'il pensoit lui estre offerte par les François : mais le comte d'Aiguemont, ayant recogneu la desroute des valets de l'armée royale qu'on avoit fait trop avancer ou trop tard reculer, donna ad vis à son général, par lequel il eut commandement de faire la charge, ce qu'il fit avec son gros en teste : les ducs de Brunsvich3 à une main,
1. Lamoral, comte d'Egmont, prince de Gavre, né en 1522, fit ses premières armes au service de Charles- Quint et de Philippe II. Il suivit Guillaume d'Orange lors de la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, fut fait prisonnier à Gand, conduit à Bruxelles et décapité, avec le comte de Horn, le 5 juin 1568. La ville de Bruxelles a élevé une statue à ces deux victimes de la liberté belge sur la place de l'Hotel-de- Ville. Voir Ortille, Étude historique sur te comte oVEgmont, 1853, in-8°.