LIVRE PREMIER, CHAP. XV
Soliman Hariadene barbe d'airain4, et Dragut2, général des pirates. Ce fameux coursaire prenant le temps des divisions d'Affrique, se saisit de la ville d'Afrodise3, à l'aide d'un Ibrahim qu'il paya de mort, en monnoye de traistre. Ce fut lui qui fit acheminer le prince Doria4, Gennois, avec les forces du roi d'Espagne, du grand maistre de Malthe et du grand duc. Et après les divers advis de Jean Vega5, viceroi de
1. Khair Eddin, dit Barberousse, frère d'Aroudj, premier souverain d'Alger, un des plus grands marins du xvie siècle, était fils d'un renégat grec, et succéda à son frère en 1518. Ses innombrables ravages sur les côtes d'Espagne, de Sicile, de France et d'Italie rendirent son nom redoutable. Il mourut en 1546. M. Ghampollion a publié, dans les Documents hist. inédits (t. III, p. 518), le récit d'une de ses campagnes. Voyez surtout Fondation de la régence d'Alger, chronique arabe du xvie siècle traduite et publiée par MM. Sander Rang et Denis. Paris, 1837, 2 vol. in-8°.
2. Dragut ou Torghud, célèbre corsaire turc, né en Anatolie, tué au siège de Malte en 1565, avait été l'esclave d'André Doria. Délivré par Barberousse, Dragut s'attacha à lui et le suivit dans ses expéditions aventureuses jusqu'à sa mort.
3. Dragut chassa les Espagnols des villes de Sansa et Monastir, situées l'une et l'autre sur la côte orientale de la Tunisie, à une petite distance de la mer. Il s'empara du fort Mehdige donné par les géographes, tantôt pour Afrikija, tantôt pour Aphrodisium (1543) (Hammer, t. II, p. 117).
4. André Doria, amiral génois, né à Oneille, le 30 novembre 1468, mort à Gênes, le 25 novembre 1560. Il fut pendant plusieurs années amiral en chef.des galères de France, mais les exigences de François Ier à l'égard des Génois le détachèrent du parti de la France et le firent s'allier à Charles-Quint, en 1527. Les causes de sa défection sont racontées dans les Commentaires de Monluc, t. I, p. 87, et surtout dans Y Histoire de François Ier de Gaillard, t. II, p. 306.
5. Jean de Vega, vice-roi de Sicile, arriva à la fin de juin 1550 avec des vaisseaux et des troupes pour le siège de Aphrodisium (juin-septembre 1550) (Hammer, t. II, p. 117).
Sicile, et Sangle1, capitaine des Malthois, Pérès Valga2, gouverneur de la Goulette, de Ferdinand Lopez3, et de Bucaro, fils du roi de Thunis, qu'il avoit avec soi, assiégea et prit Monasterio par l'effroi des habitans, puis assiégea Aphrodise assisté assés fidellement de quelques Affriquains attirés par la présence de Bucaro. Dragut, ayant amassé forces, promet secours aux assiégés, attaque l'armée, et, après un doubteux combat, où mourut Pérès, est repoussé, comme le furent aussi les assiégés, quoi que par intelligence ils eussent fait leur sortie en bon temps. Ce siège fut long et doubteux, tant par la vertu de Ali qui estoit dedans, que pour les divisions qui estoyent entre Doria et Vega; mais enfin la ville fut emportée par assaut.
Au printemps de l'année d'après, qui estoit 1550, il arriva que Doria, d'un costé, Dragut, de l'autre, entrèrent dans le canal qui est entre Méninge et terre ferme en mesme temps; où Dragut, se voyant aculé et amusant les chrestiens de quelque petit fort, coupa 10 lieues de terre, et se sauva lui et tous ses vaisseaux, passant en l'autre costé de la pointe. Et s'enfuyant, print une galère de Sicile en laquelle Bucaro estoit, qui, estant mené en Gonstantinople, y mourut en prison. De là Soliman despescha le bâcha Sinan, qui venoit de perdre une bataille en Parthe. Gestui-ci, avec 120 galères, ayant pour principaux capitaines Dragut et Salaraiz4, descendit en Sicile, y prit deux