CHAPITRE CINQUIÈME
Jtjstin II est élu parle sénat. — Rétablissement du consulat. — Puissance dcsiLoml)aicls en Italie. — Rcgne d'AlLoin. — Disgrâce tle Narsès. -^ Son égarement et sa mort. — Exarchat de Longin. — Invasion d'Alboin. — Etablissement des duchés et fiefs en Italie. — Entrée , dans Milan , d'Alboin proclamé roi d'Italie. — Ambassade d'Isabulc, kan des Turcs, à Cosroès. — Guerre avnc les Perses. — Férocité et mort d'Alboin. — République des Lombards. — Leurs envahissemens et leur dt faite. — Invasion de Cosroès. — Démence de Justin. — Tibère est nommé César. — Son sage gouvernement. — Défaite et fuite de Cosroès. — Mort de Justin.
JUSTIN sEcoîVD. (An 565.)
JusTiNiEN laissait après lui cinqnfiveux ;les trois premiers, Baduaire, Marcel et Justin le curopalate , ou grand maître du palais , eurent pour mère Vigilance, sœur de Justinien : les deux autres se nommaient Justin et Justinien, fils de Germain , général fameux; l'éducation de ceux-ci faisait espérer qu'ils hériteraient de leur père.
Baduaire et Marcel montraient cette médiocrité d'esprit, cette nullité de caractère, trop ordinaire apanage des princes nés sur les marches du trône, nourris loin des hommes par l'orgueil , et amollis dès le berceau par la flatterie ; l'empe-
par
DU BAS-EMPIUU. HJ7
rcur Jusliiiien préféra, aux (ils de Goiniain, Jusùu le curopalale qui leur étail inférieur en mérite, mais supérieur en inuij,'ue : jeune encore, il avait su gagner la faveur de Tliéodora qui lui lit épouser sa nièce Sophie, princesse dont ou respectait la vertu, mais qui se faisait haïr par son humeur impérieuse.
Dès que l'empereur eut rendu le dernier soupir, Callmique, commandant de la garde, exécutant son ordre secret, convoqua au milieu de la imit le sénat, et y conduisit Justin.
Les sénateurs se prosternèrent aux pieds de ce J"*»'" "
^ '^ est élu pa
prince et le proclamèrent Auguste , ainsi que le ^° *^"-^' voulait le testament de Justinien qu'on lut devant eux. Le nouvel empereur, après avoir célébré avec pompe les obsèques de son oncle, fut couronné , ainsi que l'impératrice Sophie, par le patriarche Jean Scholastique ; il se rendit ensuite à l'Hyppodrome, harangua le peuple, lui fit, suivant l'usage , de magnifiques promesses, délivra un grand nombre de prisonniers, paya les dettes de son prédécesseur, rappela les exilés, et rétablit, par un édit , la paix dans FEglise.
Tout changement de maître est pour les peuples, dans les premiers momens, un repos et une source d'espérances^ c'est comme un intervalle en- Jkre deux maladies : on jouit de la cessation des maux dont on se plaignait, et l'imagination trompe sur ceux de l'avenir.
igS HISTOIRE
La joie d'une ambition satisfaite donne aux princes , qui montent sur le trône , l'apparence de la bonté ; ils font partager à leurs sujets , dans leur début, le bonlieur que leur âme éprouve, et leurs premiers actes sont les épanchemens d'un cœur cc«itent.
Justin se montra d'abord clément , généreux , libéral, orthodoxe, mais cet espoir d'un règne heureux fut de courte durée : bientôt le voile tomba, et Justin parut tel qu'il était, faible, irascible, avare, débauché, orgueilleux et lâclie.
Il envoya des ambassadeurs en Perse , et iie sut gagner ni l'amitié deCosroèspar sa sagesse, ni son estime par ses armes : il montra contre les tribus des Sarrasins autant de hauteur que de faiblesse : les princes des Abares lui ofïHrent leurs services, et lui demandèrent des récompeftses; il renvoya leurs ambassadeurs avec cette insolente réponse : (c Je » ferai plus pour vous que mon père , je vous don- » nerai une leçon qui vous apprendra à me con- » naître. » Les Abares prirent les armes; et le lâche empereur leur céda par crainte ce qu'il avait refusé à leur prière.
Un édit rétablit le consulat , Jusdn prit le titre
scmcnt Ju de consul qu'un tel prince pouvait recréer, mais
non relever.
„ . Ce fut aux fautes de Justin , à l'avarice et à l'or-
Jards ^""^l' gueil de sa femme, à l'impéritie de leur politique
*'"''"• et à la faiblesse de leurs armes , qu'un nouveau
RétaWiscmcnt consulat
nu RVS-KMPIKI.. ir)f)
|>cu|>Ie, celai des Lombards, dut sa foriuuo, sa f^randeur et sa puissance.
Un grand homme , Narsès, servait seul de barrière à l'Italie; une intrigue de cour , en voulant le perdre , ouvrit les Alpes aux barbares : Rome perdit une seconde fois le sceptre d'Occident , et les Lombards fondèrent en Italie un trône que , deux siècles api*ès, le génie seul de Charlemagne put renverser.
Les Lombards étaient sortis de celte Scandinavie , pépinière féconde de hordes guerrières et de princes conquérans ; Slrabon et Tacite leur attribuaient la même origine qu'aux Suèves. Leurs tentes couvrirent long-temps les plaines du nord de la Germanie : après avoir porté leurs armes des rives de FElbe et du Véser jusqu'à celles du Rhin, ils inondèrent la Moravie de leurs tribus belliqueuses. La politique romaine, alors plus ruscc que forte, savait mieux diviser les barbares que les conibattre; et Justinien céda aux Lombards la Hongrie et une partie de la Bavière et de l'Autriche , dans le dessein de les opposer auxGépides, les plus opiniâtres de ses ennemis.
Le nom de Lombards venait, dit-on, de l'usage qu'avaient ces peuples de porter une longue btirbe et une longue javeline qui dans leur langue s'appelait barde.
Agllemont fut leUr premier roi ; son huitième successeur, Vaccon, rendit son nom célèbre par
i?00 HISTOIRE
ses exploits. Voîtaris hérita de son sceptre , el régna sous la tutelle d'Audoin qui le détrôna. L'usurpateur affermit son pouvoir par de nombreux triomphes, croyant avec raison qu'aux yeux des peuples guerriers la gloire tient lieu de droit. Rèfrnc II dévasta rillyrie, s'empara de la Dalmalie et battit les Gépides. Le fameux Alboin son fils lui succéda en 56 1 , et feignit d'abord de se montrer l'ami des Romains dont il devait bientôt ren-^ verser la puissance : il secourut Narsès contre Totila ; mais la richesse et la fertilité de l'Italie lui inspirèrent , ainsi qu'à ses soldats, un désir violent de s'en emparer.
11 s'était allié avec les Français, en épousant Closvinde, fille du roi Clotaire; cette princesse, par les conseils de saint Nicet, évêque de Tours, se servit de son crédit sur l'esprit de son époux pour lui faire abjurer l'arianisme.
Le roi lombard , avant d'exécuter ses grands desseins sur l'Italie , devait assurer sa domination dans ses propres Etats j il acheta l'alliance des Abares, en leur promettant de partager avec eux les terres de ses ennemis : fort de leur appui, il marcha contre les Gépides, pénétra jusqu'au centre de leur pays, leur livra une bataille décisive, les vainquit , massacra tous leur soldats^ et réduisit tout ce peuple en esclavage. Dans ce combat sanglantAlboiii tua de sa main Cmiimond, roi des Gépides; el, suivant l'usage
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barbare des féroces guerriers du Nortl , il fit faire avec le craiio de sa victime une coupe dont il se servait dans ses longues orgies , fêtes solennelles oii les guerriers Scandinaves semblaient à la fois s'enivrer de sang et de vin.
Alboin , vainqueur des Gépides , trouva parmi eux un vainqueur et un vengeur. Rosemonde, fille de Cunimond , lui inspira un violent amour; il renvoya la fille de Clotaire, et, tout fumant encore du sang de Cunimond , il contraignit sa fille à l'épouser.
Aucun crime , dans ces temps barbares , ne semblait faire tache sur un front couvert de lauriers : Alboin devint le héros des peuples - du Nord ; la Germanie entière célébra ses exploits, et tous les bardes chantèrent sa gloire.
Narsès , qui conservait à quatre-vingt-quinze Disgr.cc ajis la vigueur de l'esprit et du corps, était alors la seule barrière qui pût empêcher les armes d' Alboin d'arriver jusqu'à Rome. L'impératrice Sophie aplanit elle-même cet obstacle : prêtant l'oreille aux calomnies des ennemis de Narsès , et séduite par l'espoir de s'approprier les richesses du vainqueur des Goths , des Francs et des Allemands , elle détermina l'empereur à rappeler ce général , et à lui ordonner d'apporter en Orient le trésor qui se trouvait à Rome.
Narsès répondit « qu'enlever cet argent à l'Ita- J> lie , c'était la j)riverde tout moyen de défense,
» et qu'il était prêt à rendre un compte exact de n l'emploi de ces foads. »
Les courtisans, toujours ennemis du mérile qui les biesse et de la supériorité qui les humilie , excitèrent le courroux de l'impératrice ; ils lui persuadèrent que Narsès voulait se rendre indépendant en Italie. Sophie, plus femme que reine, ne voyait dans ce grand homme qu'un eunuque; animée contre lui par la haine et par le m^ris , elle lui envoya mie quenouille et un fuseau , aTec une lettre qui ne contenait que ces mots : « Reve- » nez sans délai , je vous donne la surintendance » des ouvrages de mes femmes ; c'est la place qui >» vous convient : il faut être homme pour avoir » le droit de manier des armes et de gouverner » des provinces. »
Narsès , furieux , dit au courrier qui lui apportait cette lettre insolente : « Pars , et annonce à )i la maîtresse que je lui file une fusée qu'elle ne » pourra jamais dévider. » On pouvait lire dans ses regards irrités que le sauveur de l'empire en était devenu l'ennemi, ^"^ Oubliant ses devoirs , entraîné par ses ressen-
rg.ircinrnt
et sa moit. tiniens, il sort brusquement de Rome, se retire à Naples, écrit au roi de Lombards, et l'invite à venir en Italie, en l'assurant que sa marche ne sera arrêtée par aucun obstacle.
Le triomphe de sa colère sur sa gloire fut court; Ihomieur revint, mais trop laid , dans cette grande
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aille, et la rendit le théâtre d'un long et cruel combat entre la passion et les remords , entre la Tengeancc et le devoir.
Enfin le désir de voir l'ingratittide de l'empcTcur punie, et l'orgueil de Sophie , châlié , cède au chagrin de livrer sa patrie à l'étranger , et à la honte de terminer une vie héroïque par une trahison; il "Veut s'embarquer pour Constantinople, porter sa tête au Sénat, confondre ses dt51atéurs , et se justifier avàiït de mourir.
Le pape Jeart III le détourna de ce dessein : <( Restez , dit-il , dans le pays que vous avez sauvé, )) et que vous seul pouvez encore défendre. Je » pars à votre place , je plaiderai votre cause ; le » pduplé romain vous iiegrette , et déteste vos en- )) nemis' : demeurez au milieu de lui. Rome fut » votre trophée , qu'elle soit aujourd'hui votre » asile. ))
Narsès suit ce conseil , et retourne à Rome ; lé peuple vole au-déVànt de lui , se prosterne à ses pieds, et le conjure de détourner Forage qui le menace. Narsès écrit au roi lombard, abjure Ses coupables sermens , rétracte ses funestes proiïies- Séâ , et presse vivement Alboin de renoncer à utte agression injuste qu'il repoussera de toutes ses fonces. Mais rien n'était préparé pour la défense , tout l'élalt pour l'attaque : Alboin, à la tête d'une nombreuse armée , fière de ses exploits , avide de carnage et de butin , n'écoule point les prières
ao4 iiisToïKL
tardives d'un ennemi affaibli par Tàge, par la disgrâce; les nouvelles qu'il reçoit du découragement de l'Italie augmentent son espoir et redoublent son ardeur. 11 marche , tout fuit devant lui, et Narsès, accablé de remords, meurt en pleurant sa longue gloire, ternie par un seul égarement.
Un historien moderne (M. Lebeau), en racontant cette ûu déplorable d'une si belle vie , dit avec autant de force que de raison que le plus grand crmie de l'envie n'est pas de persécuter la vertu , mais de l'éteindre quelquefois, et de la forcer à se démentir et à se dégrader elle-même , en la poussant à l'extrémité.
Ex.iriLat ^ Justûi cuvoya en Italie Longin , pour y commander sous le nom d'exarque , titre qui dura près de deux siècles dans Ravenne.
Les exarques furent revêtus d'un pouvoir presque souverain , et aussi illimité que celui des satrapes en Perse. Les despotes délèguent avec confiance la tyrannie ; insensibles au besoin de poser des bornes à l'arbitraire , ils ne sentent jamais que celui d'en élever contre la liberté : il leur est égal que leurs favoris puissent abuser de leur puissance , pourvu que les peuples ne puissent pas user de leurs droits.
Longin établit sa résidence à Ravenne, qu'il garnit, ainsi que la Vénétie, de quelques vieilles légions et de beaucoup de nouvelles levées. On eût dit qu'alors le souvenir des anciens usages ;
DU -BaS-EMPIKE. 2o5
01 même dos ancionnos tlénominalions , élail devenu importun aux esclaves de Byzanccj Longin, changeant l'antique coutume de nommer des consulaires pour commander dans les grandes cites de l'Italie, en confia la défense à des ducs.
Cet exarque ne devait son élévation qu'à la faveur ; et l'empereur , gouverné par sa femme , n'opposait au plus vaillant des guerriers du Nord qu'un courtisan qui n'avait jamais combattu.
La gloire d'Alboin et les riches conquêtes qu'il invasion
.y . . . . d'Alboin.
offrait à l'ambition des braves , avaient réuni sous ses drapeaux une foule de Suèves , de Bavarois , de Bulgares, de Sarmates; vingt mille Saxons avec leurs familles accrurent ses forces. Après avoir cédé la Pannonie aux Abares, à condition qu'ils la lui rendraient s'il échouait dans son entreprise , il donne le signal ; ce n'est point son armée , c'est * sa nation tout entière qui se lève et qui marche à sa suite ; les femmes , les vieillards abandonnent sans regret leurs foyers ; et tous , certains de la victoire , ne regardent plus comme leur patrie que les contrées qu'ils vont conquérir.
Rien ne les arrête : ils traversent les Alpes Juliennes , et s'emparent sans combat du Frioul , dont les habitans épouvantés fuient , croyant voir ^ reparaître l'ombre terrible d'Attila.
Vérone , Aquilée , Trévise , Vicence , Trente , Bresse, Bergamc ouvrent leurs portes; Mantoue, Padoue et Crémone montrèrent seules un cou-
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rage romain : la pi-eniière ne fut prise qu'un au
après , les autres résistèrent avec opiniâtreté , et
conservèrent trente ans leur indépendance.
Kiabiisse- Alboiu douna à Grasulphe , son neveu et son
duchés' et grand écuyer, le duché de Frioul ; U en créa deux
dis ficfî en - ' ^ , , ,. m 11
iiaiio. autres lorsque ses conquêtes s étendirent, xéiie fut l'origine de rétablissement des duchés et des fiefs héréditaires en Italie.
L'issue de cette guerre ne pouvais qtre douteuse : d'un côté on yoyait l'audace et le génie , de l'autre l'ineptie et, la mollesse^ ei, tandis qu'un torrent dévastateur descendait des Alpes, et se répandait avec fureur en Italie , l'inibécile Justin , au lieu de lui opposer de fortes digues , confiait à des mains mal-habiles un peljt noijibj'e de ti:©upes sans discipline, se laissait distraire des révolution^ de l'empire par les factions du cirque , ejt ne songeait , au moment de la chute de sa puissance en Occident, qu'à élevfçr à grands frais dans la Grèce , dans la Thrace et dans l'Asie, des palais supçrbes , des églises vastes et des monumens sQraptu,eux.
Souvent , dans les drames criais des révolutions romaines , l'âme , fatiguée par tant de scellés sanglantes , se reposait en contemplant de jiobles caractères, des pour^ges inébranlables, des vertus à la fois douces et sublimes : ruais ici aucune beauté morale ne dédompiage de l'horrible spectacle que présente une longue suite de crimes , de carnage , de destruction; c'est la barbarie daiiS sa jeunesse.
DU .BAS-EMPIKE. a07
tjui tonasso avec férocilc la conuplion clans sa rloci'épitude.
AlI)oin force Lodi et Gosme à lui ouvrir leurs , Kn'r(r<-.
iliins Mil.in,
|KM'les ; il entre dans Milan , et s'y fait proclamer '',.');j.^""'
clame
roi d'Italie. Toute la Ligurie se rend au vain- '"' '^ "^'"'• tjueur. Gènes et Pavie seules le repoussent, et leur résistance , qui dura trois ans , dut prouver aux autres cités d'Italie avec quelle facilité elles auraient oonservé leur indépendance , si leurs inurs avaietît encore renfermé quelque courage romain.
Tortonc, Plaisance, Panne, Reggio, Modène ne coûtèrent pas un combat au conquérant ; les habitans <le la Toscane et de l'Ombrie se précipitèrent au-devant de la servitude. Alboin érigea Spolette en duclté : un lieutenant de Narsès, Zot^ ton , était chargé de la défense de Bénévenl; le roi lombard le corrompit, et le déshonora en le créant doc. Le général romain sacrifiai ses devoirs et sa rencwiimée à ce titi-e honxeux.
Rome^ souvent attaquée, ^e fut point prise : dépourvue de guerriers , le fer ne pouvait la dé'^ fendre , l'or la sauva. JLa lâcheté de l'empereur ^abandonnait, la prudence des papes la protégea.
Toutes les fois que les Lombards approchèrcJit de ses murs > les Romains les éloignèrent à fprce d'argent; c'était encore le temps des BrenijH^s, ce n'était plus <;clui des Camille.
Ce fut ainsi que Rome et R.avemie se jvaintlnrent dans la dépendance de l'empire d'Orient; la
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Calabre se défendit par sa position et par le cou* rage de ses liabitans. Bénévent cl Naples reçurent le nom de seconde Lornbardie.
Justin se montrait peu sensible à de si grandes pertes ; ces coups éloignés semblaient entrer à peine dans le cercle étroit de ses passions : l'avarice l'occupait plus que l'ambition , un refus d'argent l'irritait plus que la perte d'une province. Il chassa d'Antioche le patriarche Anastase qui lui opposait les lois contre la simonie , et qui ne voulait pas lui vendre sa conscience.
Amiiassadc Dans cct état de décadence de l'empire , on
d'Isabule • . „
kan des voyau successivement se former et se grossn- ,
M. lires y À
Cosroès. autour de lui , les élémens des puissances qui devaient un jour s'élever sur ses ruines. Les Turcs envahirent le Turqnestan , la grande Bucharie et la Sogdiane : les Sogdiens implorèrent la protection du roi de Perse ; de son côté , le kan des Turcs envoya des ambassadeurs à Cosroès, qui les fit empoisonner. Ije kan, brûlant de se venger, rechercha l'alliance de Justin.
Zemarque, comte d'Orient , envoyé par Justin dans le camp des Turcs '*", fit connaître, par le récit de son voyage, le singulier mélange de barbarie et de magnificence qui régnait alors dans les mœurs de ces guerriers orgueilleux et sauvages. Quand l'ambassadeur parut , avant de le présenter au prince, on l'encensa, non pour l'honorer, mais * An 571.
uerre avec les Perses.
])onr le purifier. Le kan Isabulc reçut le j^énéral romain sous une vaste tente de soie : il était assis sur un trône d'or, monté sur deux roues, et auquel on avait attaché un superbe coursier ; trône digne d'une nation errante et d'un prince conquérant.
Zémarque reçut pour présent une belle Gircassienne. Isabule marcha contre les Huns, les battit, et s'avança jusqu'à Samarcandej mais Cosroès, étant venu camper près de lui, lui proposa la paix, l'obtint , et épousa l'une de ses filles. Les Turcs se retirèrent dans la petite Bucharie.
L'empereur, abandonné par eux, se trouva seul o en guerre contre les Perses. L'Arménie l'appelait à son secours. Justin, toujours arrogant lorsqu'il déclarait la guerre , toujours timide quand il fallait la soutenir , se vanta d'abattre l'orgueil de Cosroès, et de délivrer la Perse d'un tyran; l'effet répondit peu à ses menaces. Un de ses parens , Marcien , fut chargé du commandement de Tarmée : ses exploits se bornèrent à quelques dégâts sur les frontières de Perse.
Pendant qu'il faisait ce faible usage des forces Férocité de l'Orient , Alboin affermissait en Italie sa domi- dAiboin. nation , et réparait par la douceur de son gouvernement les maux dont sa conquête avait d'abord accablé les peuples. Sa politique se montrait clémente et sage , mais ses mœurs étaient barbares ; il est plus difficile et plus rare de se vaincre soi- TOME 8. i4
même que ses ennemis. Le conquérant de l'Italie périt victime d'une vengeance infâme, mais provoquée par sa férocité. Au milieu d'un grand festin qu'il donnait à Vérone, il se fît apporter la fatale coupe où le crâne du roi des Gépides, orné d'or, semblait donner au vin qui le remplissait l'apparence du sang jadis répandu : sa raison étant troublée par l'ivresse , il ordonne à Rosamondo de boire dans ce vase horrible; c'était lui commander le parricide. Cédant à la terreur, elle obéit, mais, dans le fond de son cœur, elle jura de venger son père en immolant son époux.
Elmige , son écuyer , jouissait de sa faveur et de sa confiance ; elle le consulte sur le moyen d'accomplir son dessein barbare. Elmige lui conseille de faire porter ce coup fatal par le plus audacieux, le plus fort et le plus vaillant des guerriers lombards : on le nommait Péridée; celui-ci refuse de prêter son bras au crime , mais l'artifice arracha de lui le consentement que n'avaient pu obtenir les prières.
Il était amoureux d'une des femmes de la cour de la reine : Rosamonde engagea celte femme à donner la nuit un rendez-vous à son amant. Au milieu des ténèbres , la reine prit sa place ; et lorsque Pé ridée , trompé par l'obscurité , eut ainsi attenté involontairement à l'honneur du roi, Taudacieuse reine , se faisant connaître , lui dit : « Choi- )) sis à présent entre le trône et l'échafaud, il
» n'est plus (l'autre parti pour toi ; tu dois tuer » Alboin, ou mourir. »
Péridee promit d'accomplir ses vœux. Le lendemain , au moment où le roi des Lombards , fatigué de la chaleur du jour, s'était jeté sur son lit , Rosamonde approche de son époux, lie son épée dans le fourreau , écarte les domestiques qui auraient pu le défendre, et introduit dans l'appartement Péridée qui plonge son glaive dans le sein du monarque.
Alboin s'éveille , saisit son épée , fait de vains efforts pour la tirer, s'empare d'une escabelle, se défend avec intrépidité contre son assassin , et tombe enfm baigné dans son sang aux pieds de son implacable épouse '*'. Il avait régné en Italie près de quatre ans. Les vainqueurs célébrèrent sa gloire par leurs chants, et les vaincus par leurs larmes.
Elmige et Péridée croyaient que le pouvoir suprême serait la récompense de leur crime; mais tous les Lombards indignés demandèrent à grands cris leur châtiment : poursuivis par la haine publique , ils se dérobèrent à la mort par une prompte fuite, et se sauvèrent à Ravenne, ainsi que la reine Rosamonde et sa fille Alswinde , qui emportèrent avec elles les trésors du roi.
Péridée n'avait recueilli de son forfait que la honte , et les coupables plaisirs d'une nuit d'erreur
* An S'S.
Rosamonde épousa Elmige qui devint biemôt, à son tour, victime de cette femme atroce : mais il sut au moins la punir, et l'entraîner dans l'abîme qu'elle ouvrait sous ses pas.
L'exarque Longin , séduit par la beauté de la reine , et peut-être encore plus épris de ses immenses ricliesses, lui avait promis de se marier avec elle , si elle rompait le nœud qui l'unissait à son nouvel épouï. L'infâme Rosamonde, habituée au crime, présente à Elmige une coupe empoisonnée; dès qu'il a bu une partie du fatal breuvage, la violente douleur qui déchire son sein ne lui laisse aucun doute sur le forfait et sur son auteur : furieux , il tire son glaive et force la reine à vider la funeste coupe; peu d'instans après tous deux meurent, ayant ainsi mutuellement expié leur crime cl vengé la mort du roi des Lombards. Les trésors de Rosamonde consolèrent Longin de sa perte.
L'exarque fit partir pour Constantinople la princesse Alsv^^inde et Péridée. Celui-ci, croyant s'attirer l'estime de la cour d'Orient par sa force prodigieuse, combattit devant l'empereur contre un énorme lion ; il sortit victorieux de cçtte lutte , et tua le monstre. Justin admira sa force , mais punit son crime et fit crever les yeux du meurtrier d'Alboin.
Péridée jura de se venger. Lorsque sa blessure fut guérie, il se rendit au palais sous prétexte de
UL BAb-EMPlKli. 21 3
révéler an prince des secrets iniporlans , et cacha sous sa robe deux poignards. Justin , soupconiianl sa perlidle, le lit introduire par deux paliices chargés de le surveiller; celle précaution enlevani à Péridée tout moyen d'exécuter son projet , il n'écoule plus que son désespoir , il poiijnarde les deux patrices , et tombe avec eux sous les coups de la f^arde qui les suivait.
Après la mort d'Alboin, les Loml^aids élevé- Répuiiiinne
des LoiH-
renlau trône un j^uerrier vaillant , nommé Clcph. bards. 11 était païen, avare et sanguinaire. Rimini tomba sous ses armes ; il bâtit la ville dlmola. Après dixhuit mois de règne , un de ses domestiques l'assassina. 11 avait fait haïr à ses sujets non-seulement le roi, mais la royauté: les Lombards choisirent pour les gouverner trente-six ducs, souverains chacun dans leurs duchés ; ces ducs confièrent le gouvernement des grandes villes à des comtes, et celui des bourgs à des châtelains. On put juger, par l'essai de cette étrange république, du sort qu'auraient éprouvé partout les peuples , s'ils n'avaient pas cherché et trouvé un refuge , auprès du trône, contre cette tyrannie à plusieurs tètes, contre celle cruelle et licencieuse olygarchie féodale.
Alboin avait comprimé les vainqueurs et protégé les vaincus; l'olygarchie se livra sans frein à la plus dévorante rapacité; elle dépouilla les riches, asservit les pauvres; villes , forteresses , monastères, bourgs, campagnes, tout devint la proie de cette
Leurs ciivnliisse
2l4 HISTOIRE
liydre : tout fut ruiné, dépeuplé. U Italie, dit saint Grégoire , ressemblait alors à un repaire de bêtes féroces. .
Ce gouvernement ,anarchique duia dix ans. Les iTur doflitc; *i^cs, après s'être déchirés mutuellement, réunirent leurs arme^ ^pour s'agrandir aux dépens des pays voisins; ils envahirent la Savoie, le Dauphiné, la Bourgogne, et défirent une année française commandée par Amée, que l'emperem^ d'Orient avait décoré du titre, de patriccMais ils ne purent jSxer la fortune dont ils abusaient. G^mme ils se livraient aux débauches , à tons les genres de licence, et se retiraient chargés d'un immense butin, Mummol, général du roi Gontran , les surprit près d'Embrun et les tailla en pièces. Ce fut dans cette bataille que Salone-et Sagittaire, évêques l'un d'Embtnin ct'Faulre de Gap, plus dignes de porter le glaive que la croix , combattirent au premier rang des Français , et se signalèrent par, des exploits qui firent plus d'honneur îi leur vaillance qu'à leur religion.
Après cette défaite, les Lombards, affaiblis par le départ des Saxons leurs alliés , repassèrent les Alpes. Un prince français, Chramne, les poursuivit .et ravagea la Lombardie.
Pendant ce temps les ducs de Spolette et de Bénévent étendaient leur domination aux dépens du territoire romain. Le pape Benoît , ne se bornant pas comme ses prédécesseurs à protéger
rasioa de Cosrocs.
DU BAS-EMPIKE. 21 5
Tronic par des prières et par des négocia lions , commença à jouer le rôle do prince qu'abandonnaient les empereurs. 11 comballit les Lombards, les défit, et survécut peu de temps à ses victoires. Péla^'e II lui succéda. *
Les Vices et la faiblesse du caractère de Justin in auraient conduit l'empire à sa perte ; beureusement l'e"*cès du mal amena le remède. Déjà Cosroès , francbissant le Tigre , parcourait la Syrie en vainqueur; Acace, Magnus, généraux sans talens , ' nomitiés par les favoris, n'avaient paru sur lës'cbamps de bataille que pour fiiir. Abandonnant Dara, A pâmée, aux armes des Perses, ils s'étaient sauvés jusque sous les remparts d'Anliocbe. Les Abares , d vm autre côté , attaquaient les Grecs. Tibère , le seul espoir alors des armées romaines, se vit obligé, par la lâcbeté de ses troupes, de se retirer et de demander la paix aux barbares.
L^empereur aclieta des Perses, au prix de quarante-cinq mille pièces d'or , une trêve courte et honteuse. Telle était la situation de l'empire , lorsqu'il fut sauvé par l'accident le plus imprévu.
Justin , tourmenté par la çoulte , tombe en Dcmenca
T 1 • IV . <I« Justin.
démence ; il remplit les prisons d innocentes victimes, jure qu'il ne fera grâce à aucun accusé, fait battre de verges son frère Baduairc, et ne* sbrl de
* An 575.
2l6 lllSTOIhL
ses accès de fureur que pour retomber dans ceux de ]a crainte et de l'abattement.
Tibère L'impératrice Sophie , profitant de l'un de ses
est uomine * * . *
César. intervalles de raison , détermina son époux à donner le titre de César à Tibère. Ce général, né en Thrace, était universellement respecté : il se montrait à la fois brave et prudent , doux et ferme , juste et généreux , pieux et tolérant. 11 commandait la garde ; son mérite lui aurait assuré les suffrages du peuple et de l'armée ; de plus frivoles avantages lui valurent le choix de Sophie : il l'avait charmée par sa beauté, et elle espérait, après la mort de l'empereur, partager le trône avec lui. Justin obéit à sa femme , convoqua le sénat et le clergé , revêtit en leur présence Tibère de la pourpre, ajouta à son nom celui de Constantin , et lui parla , dit-on , en ces termes : « Ce n'est pas moi )) qui vous couronne , c'est Dieu : honorez l'ira- )) pératrice ; jusqu'à présent elle était votre soun veraine , aujourd'hui elle est votre ra,ère ; épar- )) gnez le sang de vos sujets ; je leur suis devenu » odieux , ne me ressemblez pas ; j'étais faible et ') j''en suis puni. Jésus-Christ punira davantage w ceux qui m''ont trompé par leurs conseils. Soi- » gnez vos soldats ; fermez votre oreille aux déla- » teurs; méfiez-vous des courtisans, laissez les n riches jouir de leurs biens , et servez-vous des )) vôtres pour soulager les pauvres. »
Presque toujours les paroles des mauvais rois
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rnourans contiennent d'excellentes leçons pour leuis successeurs ; un repentir tardif leur montre et leur dicte la vérité.
Depuis ce moment , Tibère régna sous le nom so» gou-
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de Justin, et, sous sa mam terme, 1 empire, qui tombait, se releva. Le trésor se remplit par l'économie , l'armée reprit sa force par la discipline ; il obtint par ses négociations une paix momentanée avec Cosroès, et profita de ce repos pour envoyer des secours à Rome contre les Lombards.
Trois ans après , les Perses reprennent les armes. Défaite Mais le nouveau César avait eu le temps de se pré cosrok'. parer à soutenir la guerre. Juslinien, général expérimenté, à la tête de cent cinquante mille hommes , marche contre le roi de Perse et lui livre bataille près de Mélitimne '*'. Cosroès enfonce d'abord l'aile droite des Romains ; mais pendant ce temps Justinien , ayant renversé le centre des Perses et vaincu leur cavalerie , pénètre dans le camp ennemi et s'empare de la tente du roi. Cosroès , qui s'était cru triomphant, voyant ce désastre, se décourage et prend la fuite ; une partie de son armée périt sous le fer des Romains , l'autre se noya dans l'Euphrate. Le roi , désespéré , îtnmortalisa sa honte et la victoire de Justinien par un édil qui défendait aux rois de Perse de mar-
* An Ô7G.
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cl ler à la lèie de leurs armées, quand elles auraient à comballre les Romains.
La capitale, qui naguère se voyait condamnée à jpayer lâcliement des iril^uls aux Perses, aux Turcs, aux Abaies, devintlout à coup un théâtre de Iriomphe; Tibère, renouvelant les antiques solennités, montra en pompe aux yeux du peuple vingt-qualre éléphans pris à Mélitinmc, et les nombreux tropliées enlevés dans le camp des Perses.
Le nouveau César joignait la moiléralion à la force : dès que Juslinien vainqueur eut franchi l'Euphrate et le Tigre, satisfait d'avoir fait repai;aîlre glorieusement les aigles romaines sur le territoire de la Perse,,il accorda la paix à Cosroès.
On se rendit réciproquement les conquêtes et les prisonniers. La mauvaise foi de Cosroès rompit promptement ce traité. Un de ses généraux, profilant d'n:ne f^ule de Juslinien, avait surpris un corps romaipicn Arménie; ce faible avantage fit renaître dans le cœur du roi de Perse l'espoir de réparer sa défaite ; il reprit les armes ; Juslinien lut rappelé, Maurice le remplaça.
Le premier mérite des bons princes est celui de bien choisir. Maurice, né en Cappadoce, était d'origine romaine ; il se distinguait par une valeur iVoide, un esprit juste, un caractère ferme et par des mœur^ austères. Partisan zélé de la discij)line antique, il lu fil revivre, lui dut de grands
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succès, battit en plusieurs rcnconlres les Perses, et repeupla l'île de Chypre, en y portant dix mille piisonniers. '
Au milieu des orages de la guerre , l'empire d'Orient commençait à jouir d'un repos et d'une prospérité depuis long-temps inconnus; il n'avait plus à craindre ni l'invasion de l'étranger, ni les «:oncussions des gouverneurs, ni la rapacité du lise ; Tibère gouvernait le peuple en père de famille; il répandait partout des bienfaits, des consolations et des secours. Sophie lui reprochait ses largesses 5 iiiàis Pordre etTéconomie remplaçaient si bien le vide apparent dont la générosité du prince semblait menacer la caisse publique , qu'on crut généralement dans l'empire qu'il avait trouvé un trésor.
Justin finissait alors sa triste carrière ^. Comme jn,;.^^ est n se sentait près de sa fin, il proclama Tibère *"^''"'"'^' empereur en présence du sénat et du clergé, et le fit couronner par le patriarche Eutychius. Peu de jy^^^i temps après il mourut; il avait régné près de treize ans. Sa seule action louable fut l'adoption de Tibère.
* An 578.
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