CHAPITRE NEUVIÈME ET DERNIER
Etal lie l'enipii-f. — Constantin Diagosès est proclamé cai~ pereur. — Sa déférence pour Aniurat. — Son couronnement.
— Mort d'Aniurat , remplace par Mahomet II. — Portrait de Mahomet. — Son acte de cruauté à son avènement, — Sa réponse insolente à rempereiir. — Tumulte parmi les Grec» à l'arrivée d'un légat du pape — Construction d'une citadelle par Mahomet. — Réponse du sultan aux ambassadeurs de Constantin. — Déclaration de Constantin à Mah.omct. — Investissement de Constantinople. — Préparatifs défensifs de Constantin. — Révolte dans la ville, occasionnée par un moine.
— Préparatifs offensifs de Mahomet. — Invention d'un canon extraordinaire. — Mort de son inventeur , ingénieur danois. — Premières attaques des assiégés. — Combats souterrains. — Succès des assiégés. — Echec de la flotte ottomane. — Consternation de 5Iahomet. — Ses propositions à Constantia. — Réponse de l'empereur. — Serment terrible de Mahomet. — Ses promesses à ses soldats. — Complot de quarante jeunes grecs déjoué. — Entreprise extraordinaire de Mahomet. — Consternation dans la ville. — Discours de Constantin. — Assaut général.— Bravoure de Constantin. — Lâche fuite de Justiniani.
— Mort courageuse de Constantin. — Prise de Constantinople.
— Fin du second empire grec.
CONSTANTIN PALEOLOGUE DRAGOSÈS.
(An i449-)
Ktat jVlO-NTESQUiEU peiiit auisi en peu de mots rabaisse rempile ■■ ^ ^
sèment où se trouvait réduit le trône des Césars
uu r.\s-F.MPir.E. 2.^3
n la deiiiicie époque de sa décadence : a Cet » empire, dit-il , l)orné aux faubourj^^s de Con- )) stanlinople , finit comme le Rhin , qui n'est plus » qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan.
Indépendamment de la capitale , les successeurs de Constantin possédaient cependant encore quelques souverainetés. Constantin était despote de Lacédémone , de Corinthe et d'ime partie de la Morée.
Le prince Thomas Paléologue possédait le reste du Péloponèse et Palras.
Un autre Paléologue gouvernait Lesbos. Les Comnène régnaient à "^Jrébizonde et dans quelques villes sur le Pont-Euxin.
Démétrius avait Selivrée pour apanage. Les Mélissène , les Cantacuzène , les Notaras et d'autres seigneurs grecs ou vénitiens conservaient des liefs dans l' Archipel, dans l'Achaie, et gardaient encore le duché d'Athènes.
Scanderberg , phis indépendant qu'eux , était roi de Castorie, d'Albanie, d'Epire et de Macédoine ; mais ces principaut('S , séparées de la capitale, se trouvaient entoiuées et coupées de toutes parts. Les Turcs , maîtres de la Bulgarie , de la Thrace , de la Thessalie , d'une parlic de l'Archipel, des côtes de l'Asie et de celle d'Euro[>e, les environnaient , les traversaient cl tenaient sur elles lui glaive toujours levé. Les Latins , en de-
membrant l'empire et en y portant les principes dissolvans du régime féodal , avaient ouvert la brèche par laquelle les Ottomans entrèrent pour le renverser.
Aucun lien n'unissait plus ses membres épars ; le trône , placé sur le bord du précipice prêt à l'engloutir ;, devait plutôt effrayer qu'exciter l'ambition ; cependant , lorsque Jean Paléologue mourut , on vit encore les princes de la famille impériale se disputer les débris du sceptre.
Démétrius se trouvait aux portes de la capitale à la tête du parti des scliismaîiques; il prélendit qu'étant né depuis l'avènement de son père au trône , il devait , comme porpbyrogénète , l'emporter sur ses aînés ; le prince Thomas arrivait en ce moment de Morée ; il soutint les droits de Constantin Dragosès y premier lils de Jean , et consiantm dcspotc dc Lacédémouc : le clergé , le sénat , le ml em i-' P^uplc , l'arméc se déclarèrent pour Constantin ; "^'^' leurs suffrages le proclamèrent empereur ; ainsi jusqu'au dernier jour , dans cet empire absolu , que ses maîtres s'efforcèrent vainement de rendre héréditaire, l'élection prévalut, et ce faible ravon de l'antique liberté de Rome et de Byzance jeta une dernière lueur sur leurs derniers débris.
L'historien Phranzès , protovesliaire et ami de Constantin , fut chargé de porter à ce prince la ncuvelle de son élection; l'empereur , digne par
DU BA.S-li:MriRt. 2*7
son courage de coininander à d'autres hommes et de vivre dans un autre temps, se vit contraint de céder aux lois d'une impérieuse nécessité et de commencer son règne par un acte de servitude.
A peine revenu de Sparte dans la capitale, il , ,.''•' envoya Phranzcs au sultan Amurat pour le prier j.'"" ^'""' de confirmer son élection , c'était d'avance légaliser sa ruine. Amurat , qui montra au monde le phénomène d'un musulman tolérant , d'un conquérant modéré, d'un despote philosophe , était las des grandeurs et des combats. Deux fois il avait abdiqué, deux fois il avait cédé le trône à son fils Mahomet ; et deux fois , au cri de guerre de Ladislas, de Scanderberg et d'Huniade , les janissaires l'avaient forcé de reprendre le sceptre et le glaive; il félicita Constantin sur son avènement, approuva son élévation, et lui promit de ne point troubler la paix de son règne.
L'empereur se fit couronner à Sainte-Sophie ; ^on ro»-
11»-/ , ronncraeut.
la cour et le peuple, délivrés momentanément de tous pénis , s'abandonnèrent sans crainte à leur passion pour le faste , pour les céréjnonies , pour les spectacles et pour les courses du cirque. Jamais ces solennités n'eurent plus d'éclat; les accens d« joie de ce peuple infortuné étaient le chant du cygne qui va mourir, et Constanlinople, au milieu de SCS dernières pompes, ressemblait à la vielime qri'on pare avant de l'immoler.
248 nisTOïKt
Un ambassadeur du pape INicolas V arriva bicniot pour presser 1 empereur de confirmer et de faire exécuter le décret d'union des deux églises. Constantin connaissait l'exaspération du peuple contre ce décret , la haine cpii l'animait contre les Latins, premiers auteurs de sa ruine, et l'orgueil du clergé grec, décidé à soutenir son indépendance. D'un autre côté, il craignait d'irriter le pape et de se priver à jamais de l'appui des princes d'Occident. Placé entre ces de«ix écueils, il évita, en donnant des réponses évasives, de compromettre son autorité par des actes imprudens, ou le salut de l'empire par une rupture impolitique.
Mort Un événement funeste rompit toutes les me-
«VAniuiat, -ar 1 TT
remplacé surcs dc sa sagesse , Amurat mourut ; Mahomet 11
par Alalio-
luetii. j^jj succéda. Une vicissitude de succès et de revers
avait autant que l'âge refroidi l'ardeur d' Amurat
pour la guerre ; dégoûté des fortimes humaines ,
il voulait terminer dans la retraite et dans le repos
Povirait une vie glorieuse : Mahomet II , au contraire , âgé
dcM.ilioiuet ^ .
de vingt-deux ans, entraîné par mi caractère impétueux , par une passion insatiable de domination et de célébrité , était doué de toutes les qualités et de tous les défauts qui forment les grandes renommées , qui opèrent les grandes révolutions , et qui composent ces météores d'autani plu>
hrillaiis dans les annales des peuples qu'ils sont plus funestes à riiunianilé.
Son esprit était pénétrant , son corps infatigable : aussi dissimulé qu'audacieux , on le vit quelquefois clément par politique, mais habituellement féroce par caractère.
Ambitieux de tous les genres de gloire , il s'était livré à l'étude , et parlait avec une égale facilité l'arabe , le grec , le latin , l'iiébreiix et le persan. Alexandre, Auguste, Trajan, Constantin, Théodose furent les héros qu'il prit pour modèles ; mais il s'efforça plus d'imiter leurs exploits que leurs vertus.
Indifférent pour toutes les croyances, il ne se mon irait musulman qu'en public; dans l'intimité, on 1 entendait mépriser également les superstitions grecques et les rêveries de son prophète.
Favorisé par le sort, il conquit deux empires, douze royaumes , deux cents villes. L'Euphrate et la mer Adriatique devinrent les bornes de ses luats ; cependant, plus soldat que général, il ne <lut peut-être le renom de grand capitaine qu'aux caprices de la fortune, au bonheur des circonstances , à la faiblesse de ses adversaires.
Des ennemis liabiles manquèrent à sa gloire, ou , iorstpi'il en rencontra , celle gloire s cclj[)sa devant eux, et Fon vit le cimeterre qui avait renversé les faibles Césars s'abaisser sans force à la mu-
nement.
25o HISTOIRE
d'Huniade, de Scanderberg, céder aux coups du
roi de Perse et se briser contre l'écueil de Rhodes.
Son acte Dès ouc Maliomet apprit la mort d'Amurat , il
de cruauté
â son ave- quitta Magnésie, courut à Andrinople, fit célébrer les obsèques de son père , envoya ses restes à Pruse dans le tombeau des princes ottomans , et, signalant son avènement au trône par un acte de cruauté qui dévoilait son caractère, il fit étouffer son jeune frère à peine sorti du berceau.
Le nouveau maître de l'Orient vit accourir au pied de son trône les ambassadeurs tremblans des empereurs de Conslantinople et de Trébizonde , et les envoyés des despotes Thomas et Démétrius , frères de Constantin.
Décidé à les renverser , il leur promit sa protection , et déguisa ses desseins hostiles sous des paroles pacifiques.
Passant rapidement en Asie, il porta ses armes dans les Etats du prince de Caramanie, les livra au pillage, et le força de renoncer à toute alliance avec les chrétiens.
Amurat avait exilé à Constantinople Orcan Céléby , prince de la maison ottomane. Constantin , voyant qu'on néi^ligeait de payer la pension due à ce prince , s'en plaignit au sultan ; son ambassadeur déclara même qu'en cas de refus Orcan serait rendu à la liberté.
a Imbéciles Romains, dit Mahomet à Tambas-
DU BAS-EMPIRE. :iJl
» sadeur, nous pénétrons tous vos projets; mais sarcpo,,*
1 r ' ' '^ insolent'- a
» VOUS, vous avez les yeux termes sur vos périls, i empereur.
)) Le pacilique Amurat ne vit plus , un prince
)) jeune et belliqueux lui succède; remerciez Dieu
» qui m'inspire encore quelque pitié pour vous ,
)) €t qui me porte à diflerer votre cbaliment. Je
)) brave vos murmures, je ris de vos menaces;
» vous pouvez à votre ^ré rendre Orcan libre,
» le proclamer sultan de Romanie , appeler les
)) Hongrois à votre secours , armer enfin tout
» l'Occident contre nous ; vous ne ferez que
» rendre votre ruine plus prompte et plus inc-
j' vilable. »
Constantin frémit de cet affront , que le dénùment de tout moyen de vengeance le forçait de dévorer. Les paroles menaçantes du sultan lui aimoncaient l'explosion prochaine de forage ; sans force dans sa détresse, au milieu d'un peuple plus consterné qu'indigné , il se hâla de demander au pape des conseils et des secours.
Ce pontife ne lui donna que des espérances, Tumnito ui envoya un légat, le cardinal Isidore, charge Cmsirarde ranimer la confiance des Grecs , d échauffer le i«?!*at «i"»
pape.
zèle des chrétiens , d'enflammer le courage des soldats et de consolider l'union des églises.
Mais sa présence aigrit les maux qu'il voidait guérir, et redoubla le feu de la discorde qu'il croyait éteindre.