‹ Histoire universelle, ancienne et moderne (volume 5)Chapitre 43 sur 77 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Péloponèse. — Exil tk ...j lippe pour vol. — Huiiucurs rendus à Lvsandre.

Repos et En ne consultant que les intérêts des peuples desgAthé- on aurait cru qu'éclairés par de si longs malheurs

niens. 11

ils ne renouvelleraient jamais cette guerre désastreuse. La cessation de ce fléau portait le calme et la joie dans toutes les familles ; on célébrait cette pacification sur tous les théâtres ; les Athéniens faisaient dire aux chœurs de leurs tragédies que désormais les araignées fileraient leurs toiles sur leurs lances et sur leurs bouchers : mais l'amourpropre et l'ambition n'égarent pas moins les nations que les particuliers , et sont la source de presque toutes leurs fautes et de toutes leurs calamités.

Les armes étaient posées; mais le principe de la guerre existait toujours : l'orgueil de Sparte et la vanité d'Athènes ne leur permettaient pas de renoncer au désir de la domination ; et, malgré les efforts des citoyens prévoyans et sages , tels que Nicias, Socrate et Pausanias, l'ambition et les passions du jeune Alcibiade troublèrent continuellement la paix par des querelles , des intrigues et des hostilités , et renouvelèrent bientôt l'embrasement général.

DU PÉLOPONÈSE. 25o,

Alcibiade, cet homme trop célèbre pour le mal- camciéM

d'ÀlcibiatîC

heur de son pays? porta au plus haut degré beaucoup de vices et quelques vertus. Il était fils de Clinias; il descendait par son père d'Ajax , et par sa mère d'Alcméon. Dès son enfance il montra le courage d'un homme : on lui reprochait un jour d'avoir, en luttant, mordu comme une femme son adversaire ; il répondit : « Je l'ai mordu, non )) comme une femme, mais comme un lion. »

Dans sa première jeunesse son audace annonçait sa destinée; il bravait les mœurs et les lois comme les ennemis : étant entré dans une école , il demanda un ouvrage d'Homère ; le maître lui ayant dit qu'il n'en avait pas , il lui donna un soufflet. Entrant chez un autre professeur, le pédant se vanta d'avoir un Homère corrigé de sa main : il le maltraita encore plus , en lui disant qu'un homme qui enseignait les premières lettres aux enfans ne devait point avoir l'insolence de corriger le prince des poëtes.

Ses folles débauches , ses dépenses sans mesure, ses scandaleuses amours faisaient le malheur de sa femme Hyparète : elle se retira chez ses parens, et s adressa aux magistrats pour divorcer. Alcibiade , en plein jour , viola son asile , la prit dans ses bras , et l'emporta en traversant la place publique sans que personne osât l'arrêter.

Mais s'il bravait l'opinion pour satisfaire ses passions , il savait vaincre la volupté et changer ses mœurs quand l'intérêt de son ambition l'exigeait : il couchait sur la dure et se nourrissait de brouet noir avec les Spartiates ; il passait les jours à cheval et les nuits à boire avec les Thraces; en Perse il éclipsait les satrapes par sa magnificence , et surpassait les Ioniens en mollesse.

Sa principale passion fut le désir de dominer : l'éclat de sa naissance et de ses richesses, les grâces de sa figure , la chaleur et l'adresse de son éloquence, son courage et ses talens pour la guerre, ses prodigalités surtout lui donnaient tous les moyens d'éblouir les esprits et de maîtriser les penchans d'un peuple dont il était l'idole. Comment n'aurait-il pas séduit la Grèce puisqu'il séduisit le plus sage des hommes, Socrate !

Ce grand philosophe fit de vains efforts pour conduire à la sagesse cet indomptable caractère : il éclaira son esprit sans pouvoir réformer son cœur. Il connaissait tous ses vices, et prévoyait, dès la babataille de Potidée, qu'il ferait à la fois la gloire et le malheur d'Athènes : mais il ne put résister au charme que répandaient sur son élève tant de talens , d'éloquence , de grâces , de courage , d'esprit et de gaîté.

DU PELOPONESE.

H le fit souvent pleurer sur ses erreurs, mais Eutretien

* 1 U l. "ni deSocrateet

sans pouvoir 1 empêcher d y retomber. Platon nous d'AicâHade. a conservé un de ses entretiens, dans lequel il cherchait à corriger la présomption de ce jeune ambitieux. Alcibiade, enivré de ses premiers exploits, se croyait déjà propre à commander 1 armée : à peine sorti de l'enfance, il parlait de la conquête de la Perse, de la Sicile et de Carthage. Socrate, suivant son usage, après avoir caressé ironiquement son amour-propre, le força par plusieurs questions à avouer son ignorance complète sur les forces de la république et des autres pays, sur les moyens de faire subsister une armée , sur les principes et les détails de l'administration et de la politique ; et le voyant déconcerté , « Que penserait , lui dit- » il , la reine de Perse, la fière Amestris, si on lui » disait qu'il existe un citoyen dans Athènes qui » veut lui faire déclarer la guerre et détrôner son » fils? Elle croirait sans doute que c'est un )) homme d'état habile, vieux général , intrépide » et consommé, qui a mûri tous ses plans,, qui a » prévu toutes les difficultés , et dont les moyens » sont tout prêts. Mais combien ne rirait -elle pas » si elle apprenait que l'auteur de ce vaste projet » est un jeune homme de vingt ans , fier de sa bra- )) voure , qui ignore les élémens de la tactique et » de l'administration , et qui croit que le goliver-

w nement des peuples est une science infuse qu'on » possède sans l'avoir apprise ! »

Alcibiade , humilie' , mais non découragé , ajourna les projets de son ambition, étudia, travailla sans relâche, apprit l'art de tout vaincre, excepté lui-même, et devint aussi habile que dangereux. Dès qu'il parut dans les assemblées du peuple il y fut écouté avec beaucoup de faveur. Mais l'expérience et la sagesse de Nicias balançaient son crédit et traversaient ses desseins : cet ancien capitaine détestait la guerre , quoiqu'il l'eût faite avec succès ; tous ses efforts tendaient au maintien de la paix. Alcibiade voulait la guerre , parce qu'elle lui offrait seule des moyens de gloire Rupmrede et d'autorité. Il parvint par ses intrigues à dékrtrigue1* et tacher les Argiens et les Eléens de l'alliance de cibiade. Lacédémone. Athènes les soutint , et, dès ce premier manque de foi et ces hostilités indirectes , on put regarder la paix comme rompue.

Sparte lui fournit bientôt un meilleur prétexte pour faire éclater la rupture. Les Lacédémoniens avaient promis de rendre le fort de Panacte : ils exécutèrent cette clause du traité ; mais ils rendirent ce fort après l'avoir démoli. Les Athéniens en furent irrités. Alcibiade aigrissait le mécontentement : mais Sparte envoya des ambassadeurs à Athènes pour terminer ce différend.

DU PÈLOPONÈSE. 263

Nicias parvenait à calmer les esprits , quand une ruse d'Alcibiade fit tout échouer. Paraissant tout à coup changer de sentiment , il accueillit avec amitié les ambassadeurs de Lacédémone , s'attira leur confiance , et promit de les appuyer.

Ils lui apprirent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour signer un traité. Alcibiade , les trompant alors , leur dit : « Vous ne connaissez pas le » peuple athénien; s'il sait que vous avez des » pleins pouvoirs pour conclure , il pensera que » vous voulez la paix à tout prix, et se croira en » droit d'exiger de dures conditions. Croyez- » moi; soyez plus prudens, et demain, dans » l'assemblée du peuple , montrez un simple désir » de pacification ; faites quelques ouvertures » comme de vous-mêmes , et prévenez le peuple » que vous n'avez point d'autorisation pour si- » gner : je seconderai de mon mieux vos pro- » positions. ))

Us le crurent, et le lendemain ils firent les ouvertures dont ils étaient convenus. Nicias ne manqua pas d'exhorter le peuple à la paix , de vanter la loyauté de Sparte , qui voulait prévenir la guerre par des conditions raisonnables que ses députés étaient autorisés à accepter.

Les ambassadeurs alors , suivant le conseil qui

leur avait été donné , déclarèrent qu'ils n'avaient point de pleins pouvoirs pour terminer. Alcibiade, montant à la tribune , s'emporta contre eux, et leur reprocha d'être venus pour amuser les Athéniens par de fausses démonstrations et par des paroles de paix sans vouloir la conclure.

Les députés., confus, ne pouvaient plus rétracter ce qu'ils avaient dit publiquement. Nicias, déconcerté, croyait qu'ils l'avaient trompé. Le peuple était furieux : la conférence fut rompue ; on renvova les ambassadeurs , et la guerre recommença.

Les Athéniens se liguèrent avec les villes de Mantinée et d'Elée. Alcibiade , nommé général, fit des dégâts dans la Laconie. Cette campagne se passa en petits combats qui n'amenèrent aucun événement décisif.

Cependant les plus sages citovens d'Athènes regrettaient la paix. INicias leur déplaisait par le peu de force que montrait sa vertu ; car il était austère dans ses principes et timide dans sa conduite. On craignait la témérité d' Alcibiade, et on lui reprochait la dissolution de ses mœurs.

Barrisse- Un citoyen ambitieux et méchant , nommé pèrboinsparHypcrbolus , connaissant cette disposition des

l'ostracisme 1 1 l i J

esprits, crut le moment favorable pour les perdre

tous deux et s'élever sur leur ruine ; mais les deux partis se réunirent contre lui , et le firent bannir par l'ostracisme. Cette loi, créée pour écarter les hommes dont le trop grand mérite pourrait faire ombrage, tomba en désuétude dès qu'on l'eut appliquée à un citoyen aussi obscur qu'Hyperbolus.

Alcibiade prêtait trop, par sa conduite, par ses intrigues et par ses débauches , aux reproches de l'opinion publique pour ne point craindre les dispositions que montrait le peuple à s'occuper de ses moindres actions. Ce fut alors qu'il se servit, pour faire diversion aux attaques de ses ennemis , d'un moyen puéril en apparence , mais qui prouve à quel point il connaissait la légèreté des Athéniens : il avait un chien superbe et de grand prix ; il lui fit couper la queue ; et comme on lui disait qu'il était blâmé généralement pour avoir si ridiculement mutilé ce bel animal, a J'aime » mieux , répondit-il , puisque le peuple s'occupe » de moi, qu'il me raille de cette action, et qu'il » se taise sur le reste. » Au surplus il donna bientôt à ses compatriotes des matières plus graves d'intérêt et de critique.

Les Éginètes , peuple de Sicile , envoyèrent des uJJJ^jj^, députés à Athènes pour demander des secours ^^ contre la ville de Sélinonte , alliée de Syracuse :

ils offraient de payer les troupes qu'on leur prêterait.

Cette demande augmenta la division des partis dans Athènes. Tous les hommes sages voulaient qu'on refusât les secours demandés. INicias s'efforça de prouver au peuple toutes les difficultés et tous les dangers de cette expédition ; il lui annonça qu'elle aurait les suites les plus funestes. « Si nos armes sont heureuses , disait-il , leur » succès même excitera la jalousie des autres na- » tions , donnera des alliés à Sparte , et fera réunir » contre vous tant de forces qu'elles renverseront )) votre puissance. D'un autre côté, si le sort nous » est contraire, vous serez affaiblis par vos pertes, » vous ne pourrez résister à l'ennemi qui est près » de vous, et vous aurez préparé votre destruc- )) tion de votre propre main. Pourquoi aller cher- » cher si loin des maux dont à peine on est guéri? » Faut-il enfin ruiner la république pour payer » les profusions d'Alcibiade , les sept attelages » qu'il envoie aux jeux olympiques, les meubles » de son palais et le luxe de sa table roj^ale ? La )) guerre qu'on vous propose est injuste ; elle n'est » ni utile ni nécessaire , et je n'y vois d'autre » avantage que celui de relever la fortune épuisée » d'Alcibiade. »

« Je n'ai point mérité , répondit le fils de

y) Qinias, les reproches qu'on m'adresse. Ma vie » a été dévouée jusqu'ici à mes concitoyens ; elle » le sera toujours. Depuis le combat de Potidée » il n'est pas de champ de bataille où je n'aie )) versé mon sang pour ma patrie : je n'ai d'am- » bition que pour elle, et je mets ma gloire à aug- » menter sa force , sa puissance et sa renommée. » On veut me faire un crime de mes richesses : » tout ce que j'ai est à mes concitoyens; ma » maison est la leur; ma table leur est ouverte; » ma fortune est un souvenir des victoires d'A- » thènes et le fruit des services de mes ancêtres. )) Si l'on m'accuse d'un peu de faste , j'ai tou- » jours pensé , je l'avoue , que la magnificence )) des particuliers faisait une partie de la gloire » de l'état : le luxe et l'urbanité d'Athènes lui ont » attiré autant d'amis que Sparte s'est fait d'en- » nemis par sa dure , insolente et triste austérité. )) J'appuie la proposition des Eginètes, et je con- » seule la guerre, parce qu'elle est toujours juste » lorsqu'elle est entreprise pour la liberté contre » la tyrannie.

» Cette guerre sera utile à votre fortune comme y> à votre gloire : elle ne me fait point craindre les » difficultés dont on vous effraie ; toutes les villes » de Sicile , lasses de leurs princes et de l'ambi- » tionde Syracuse, vous attendent , vous ouvrent

» leurs portes , et vous recevront comme des- » libérateurs.

» C'est en étendant au loin le bruit de vos » armes, c'est en prouvant, jusqu'à l'extrémité » de l'Europe , voire puissance sur les mers que » vous effraierez vos ennemis les plus proches. » Ce n'est point la pâle lumière d'une fausse sa- » gesse et d'une timidité déguisée en prudence ; » c'est l'éclat de la victoire qui peut seul frapper » les yeux de vos rivaux , et les forcer à recon- » naître votre domination. Enfin, puisque vous » m'avez nommé général , si l'on craint que l'ar- » deur de ma jeunesse ne me porte dans cette )) entreprise à quelques démarches imprudentes, » associez-moi Nicias , et vous n'aurez plus rien )) à redouter lorsque mon courage sera éclairé » par la prudence d'un guerrier consommé , qui » jusqu'à présent a réussi dans toutes ses entre- » prises. »

Le peuple , insensible aux froids raisonnemens

Armement 11-7

veur!" fa de Nicias, et enthousiasmé par les flatteries et par l'éloquence d'Alcibiade , accéda aux demandes des Éginètes, ordonna l'armement destiné à les secourir, et nomma pour généraux ]Nicias, Alcibiade et Lamachus.

On fit avec célérité tous les préparatifs nécessaires ; mais le jour fixé pour le départ de la flotte

se montrait sous un sinistre augure ; il coïncidait avec les fêtes de la mort d'Adonis. Toutes les femmes athéniennes, pour rappeler la douleur xle Vénus , remplissaient la ville de leurs gémissemens , et semblaient prédire les désastres dont Athènes était menacée.

Au moment où le peuple s'attristait déjà du Sac,il%f

r r ' attribue a

choix qu'on avait fait par mégarde d'un jour si fa- Alcibiadetal , il apprit avec consternation que les statues de Mercure , placées aux portes des maisons , venaient d'être toutes mutilées dans la nuit. Les magistrats, excités par la clameur publique , firent de diligentes recherches pour découvrir l'auteur de ce sacrilège. Un esclave leur déclara qu'Alcibiade , plongé dans l'ivresse , avait commis cette impiété. Ils voulaient l'arrêter et le mettre en jugement ; mais les matelots et les soldats , soulevés , jurèrent qu'ils ne partiraient pas sans lui.

Alcibiade demandait hautement qu'on lui fît son procès, protestant de son innocence, et représentant combien il serait injuste d'exiger qu'un citoyen , sous le poids et l'inquiétude d'une accusation , se chargeât de la conduite d'une entreprise oui demandait d'une part tant de confiance , et de l'autre tant de liberté d'esprit. Mais le peuple, ne voulant pas différer le départ de l'armée, ajourna le jugement d' Alcibiade jusqu'à son retour.

Départ La vanité des Athéniens eut une grande lOuisde l'armée

athénienne. sance au départ de la flotte. L'armée était composée de six à sept mille honmies d'élite, portés sur cent trente-six vaisseaux de guerre ; près de mille bâlimens marchands les suivaient. L'audace d'Alcibiade animait toutes ses troupes : leur ardeur, leur hilarité, leurs chants de guerre, qu'accompagnait le son des instrumens , donnaient à ce spectacle l'air d'un triomphe. On était loin de prévoir que tous ces guerriers ne trouveraient en Sicile que leurs tombeaux , et que le rêve de la conquête de Syracuse serait terminé par la ruine d'Athènes.

L'armée arriva à Rhège : on n'y trouva pas l'argent promis par les Eginètes. INicias, mécontent, voulait négocier au heu de combattre. Lamachus prétendait qu'on pouvait terminer la guerre promptement en profitant du premier effroi des ennemis et en marchant droit à Syracuse. Alcibiade proposa de s'étendre en Sicile pour grossir ses forces par le secours des Grecs établis dans cette île. Son avis l'emporta : il débarqua le premier , et par une attaque vive il se rendit maître de Catane.

T.gement Mais ses plus redoutables ennemis n'étaient

jctuiantson pas en Sicile : ceux qu'il laissait dans Athènes profîtaientde son absence pour le perdre. Les magistrats

DU PÉLOPOXÈSE. 27I

poursuivaient toujours leurs informations sur le sacrilège. Plusieurs esclaves déposèrent qu'avant de mutiler les statues de Mercure , Alcibiade , à la suite d'un festin, avait parodie les mystères de Gérés ; que dans cette scène scandaleuse il remplissait les fonctions de prêtre, ordonnant à Théodore de faire les proclamations sacrées , et à Polystion de porter la torche.

Ces aveux, arrachés par les tortures ou payés par la haine , étaient reçus par la crédulité. Ce>pendant un des amis de l'accusé demandant à ces esclaves comment , dans l'obscurité de la nuit, ils avaient pu voir les coupables, ils prétendirent les avoir reconnus à la clarté de la lune. Il se trouva précisément qu'il n'y en avait pas eu à cette époque. L imposture était évidente : mais en vain la raison voulut la prouver ; on n'écoute plus sa voix dès que celle du fanatisme se fait entendre.

Le peuple était furieux ; il voulait impatiemment une victime , et la galère de Salamine fut expédiée en Sicile pour ramener Alcibiade.

11 feignit d'obéir, demanda seulement de faire la traversée sur un bâtiment qui lui appartenait , arriva à Thurium , s'y cacha , et trouva le moyen d'échapper aux poursuites de ses ennemis.

On raconte que , lorsqu'il marchait déguisé dans cette ville , un Athénien le reconnut et lui

dit : « Eh quoi , Alcibiade ! tu ne te fies pas à la » justice de ton pays? — Je le ferais, répondit- » il , s'il était question de toute autre chose ; mais » pour ma vie je ne m'en fierais pas à ma pro- » pre mère , craignant que , par mégarde , elle » ne mît dans l'urne la fève noire au lieu de la » blanche. )) sacondam- Lorsque le peuple athénien apprit sa fuite la

nation à . '

mort. fureur fut au comble. On le condamna à mort , on confisqua ses biens, on ordonna à tous les prêtres et à toutes les prêtresse de le maudire. Une seule , nommée Théano , plus digne que les autres du sacerdoce, s'y refusa, disant : « Qu'elle était » prêtresse des dieux pour faire des prières et non » des imprécations, pour bénir les hommes et non » pour les maudire. »

Alcibiade s'était réfugié dans Argos. Lorsqu'il apprit son arrêt il dit : ce Je saurai bien prou- » ver aux Athéniens que je suis encore en vie. »

sa trahison II ne remplit que trop cette fatale promesse , et

envers sa . '. .

patrie. pour se venger a une injuste condamnation • u commit le plus grand des crimes , celui de trahir sa patrie , et s'associa à ses ennemis pour sa ruine.

Comme l'élévation de son âme venait d'orgueil et non de vertu, il était loin de sentir que se venger de l'injustice de son pays c'est la justifier.

La lenteur de Nicias, n'étant plus aiguillonnée par l'activité d'Alcibiade, lui fit perdre un temps précieux à Catane , et laissa renaître la confiance des ennemis que 1 arrivée de forces si imposantes avait d'abord troublés.

La campagne se passa en incursions et en pe- Sie'ge ^ lits combats sans importance. Les Syracusains , rassurés, attaquaient eux-mêmes les Athéniens , les provoquaient et se moquaient de leur apparente timidité. Nicias, piqué de leurs railleries , s'irrita enfin, marcha avec toutes ses forces, et fit le siège de Syracuse.

Cette ville fameuse , située sur la côte orientale de Sicile , avait été fondée par Archias de Corin- T , , the ; sa population était nombreuse , son commerce cettc TÛh étendu , ses troupes aguerries. Dans sa naissance elle avait été gouvernée républicainement ; l'industrie et le courage de ses citoyens étendirent peu à peu sa puissance.

Gélon , qui s'illustra d'abord par des exploits , s empara de l'autorité , se fit pardonner son usurpation par ses vertus et par la douceur de son règne; il étendit sa domination sur plusieurs contrées voisines , et consolida sa gloire par sa sagesse.

Ses successeurs ne l'imitèrent pas; ils firent haïr la tyrannie; et Syracuse reprit sa liberté. Lorsque tome 2. 18

men

Co'7d?icr: les Athéniens l'attaquèrent, Hermocrate brillait dans son sénat , et commandait ses troupes. 11 se montra, par ses lalens et par son courage, dans cette grande circonstance digne de sa place et de la confiance de sa patrie.

En admirant les merveilles crue produis:' ' : prit inventif des Grecs, leur amour pour et leur courage héroïque, on ne peut q rer

l'aveuglement des hommes : ils abusent des dons les plus précieux, et, aveuglés par leurs passions, ils se servent de leurs propres armes pour se détruire.

La Grèce, si riche en talens, en législateurs, en sages, en héros, délivrée de Xerxès , faisait trembler l'Asie, et semblait devoir éclairer l'Europe qu'elle couvrait de ses brillantes colonies : une partie de l'Italie et toute la Sicile étaient devenues grecques ; les arts et la liberté se répandaient partout : leur union devait consolider ces conquêtes de la civilisation ; mais l'ambition, la discorde et le luxe détruisirent l'ouvrage des lumières , introduisirent dans un lieu la mollesse, dans l'autre la tyrannie, partout l'égoïsme, et préparèrent de loin le triomphe de la puissance romaine , qui soumit successivement à son joug tous ces peuples divisés.

Nous avons vu que Syracuse , ne mettant point de bornes à son ambition, voulait assujétir Léon-

DU PÉLOPO.NÈSÊ. 2 75

tium, Egcste et toute la Sicile, et qu'elle avait attiré par là dans son sein les armes d'Athènes. Elle n'avait point de secours à espérer des Grecs de l'Italie, moins ambitieux, mais dont la force était perdue et minée par les voluptés.

La célèbre Syba ris, fondée par lesAchéens, dominant autrefois sur vingt-cinq villes, s'était laissé corrompre par la richesse. Son seul nom est rcs é immortalisé par ses vices : sa mollesse fut telle qu'on y décernait des prix à ceux qui inventaient de nouvelles voluptés. Ses lâches liabitans , facilement vaincus parles Crotoniates, virent leur cité détruite. Les Athéniens bâtirent sur ses débris la ville de Thurium , qui reçut ses lois de Cliarondas, disciple de Pylhagore.

La morale de ce législateur était très-sévère : il excluait du sénat tout homme qui se serait marié deux fois ; la calomnie était soumise à des peines infamantes; on punissait d'une amende toute liaison avec les médians ; les poltrons étaient condamnés à paraître en public avec des habits de femme. Cliarondas , frappé du danger des innovations et des révolutions , avait ordonné que tout homme qui voudrait proposer une nouvelle loi se présentât dans l'assemblée du peuple , une corde au cou ; et on le pendait si la loi n'était pas jugée bonne, nécessaire et adoptée. Pœvenant un

jour de poursuivre des voleurs, il entra, par mëgarde, tout armé dans l'assemblée du peuple, ce qui était défendu. Les citoyens lui reprochèrent d'enfreindre lui-même ses lois. « Loin de les vio- » 1er, répondit-il, je les scellerai de mon sang. )) Et il se tua.

Thurium relâcha peu à peu les liens de cette législation rigide : ses mœurs s'amollirent ; mais elle conserva long-temps la haine des innovations , l'amour de la paix , et resta tranquille au milieu des querelles qui agitaient les peuples voisins.

Un autre disciple de Py thagore , Zéleucus , avait été le législateur des Locriens. Conduisant les hommes à la connaissance de la Divinité par la contemplation de ses œuvres et par l'admiration de l'ordre qui règne dans l'univers, il prescrivait, pour honorer les dieux , plus de vertus que de sacrifices. Son code de lois était un code de morale : voulant éteindre l'esprit de haine qui éternise les discordes civiles , il recommandait à ses concitoyens de se conduire à l'égard de leurs ennemis comme devant les avoir bientôt pour amis. Pour bannir le luxe de la république il ne le permit qu'aux courtisanes.

Tous les peuples de la grande Grèce vivant, dans ces dispositions pacifiques , les Syracusains ne devaient en attendre aucun secours considérable.

DU PÉLOPONESE. 277

Ils pouvaient en espérer davantage de quelques peuples de la Sicile ; mais s'ils y trouvaient des alliés , ils y trouvaient aussi des ennemis que leur esprit de domination avait irrités. D'ailleurs les colonies grecques, en Sicile, suivait assez ordinairement les passions de leurs métropoles : la discorde , qui agitait celles-ci dans la Grèce , et qui les rangeait dans le parti de Sparte ou d'Athènes, s'étendait au loin, et portait en Sicile les mêmes dissentimens et des haines pareilles.

Les anciens habilans de la Sicile furent les Lestrigons et les Cyclopes. Quelques Troyens y fondèrent la ville d'Egeste, que les Latins nomment Ségeste. Les Phéniciens établirent des colonies sur la côte qui regarde Carlhage ,* ce qui donna dans la suite de grands movens aux Carthaginois pour étendre leur puissance dans cette île.

Les premiers Grecs établis en Sicile furent les Chalcidiens , de lEubée, qui fondèrent IVaxos, Léontiumet Catane. Les Corinthiens, comme nous l'avons vu jetèrent les fondemens de Syracuse. Les Mégariens bâtirent Mégare ou Hybla , dont le miel était si renommé , et ensuite Sélinonte et Agrigente. Les Messéniens fondèrent la ville de Messine, et les Syracusains celles d'Acre, de Clazomène et de Camarine.

On peut juger par ce tableau que Syracuse ,

État ayant à ses portes moins d'alliés que d'ennemis,

de siège de 1 7

Syracuse. se trouvait li\ rée à ses propres forces , et devait s'attendre à succomber sous la puissance d'Athènes si Sparte ne lui envoyait un prompt secours. Cependant sa nombreuse population , la force de ses remparts , une armée aguerrie et une flotte nombreuse, présentaient aux efforts delNiciasdes obstacles imposans, et qui exigeaient de ce général beaucoup d'activité et de courage. La ville était divisée en trois quartiers : celui qu'on appelait l'Ile , situé au midi , communiquait au continent par un point ; les maisons de l'Achradine se prolongeaient sur le bord de la mer ; derrière ce quartier celui d'Etique s'étendait parallèlement. Tous deux étaient défendus par de hautes murailles flanquées de tours et par des fossés profonds. Syracuse avait deux ports : le circuit du plus grand était d'une étendue de deux lieues. Nicias , ayant par une fausse attaque , attiré l'ennemi du côté de Catane , débarqua à Olympie , et arriva sans obstacles devant les murs de Syracuse. Mais bientôt les Syracusains, réunissant toutes leurs forces , sortirent de leurs portes, et livrèrent bataille à INicias : elle fut longue et sanglante ; les Athéniens remportèrent la \ictoire , et forcèrent les ennemis à se renfermer dans leurs murs.

Psieias, au lieu de profiter de l'épouvante que

D€ PËLOPONÈSE. 2'7<J

celte défaite répandait dans la ville, se retira à Catane pour y réparer ses forces , et envoya demander à Athènes de l'argent et des vivres.

Cette lenteur laissa aux Syracusains le temps de se rassurer. Leur général, Hermocrate, raffermit leur courage , et l'on fit partir des députés pour implorer le secours de Sparte et de Corinthe. Le Arrir«a

il'Alcibiado

moment était favorable ; Alcibiade , enflammé du enLaconie. désir de la vengeance , avait quitté Argos pour offrir ses services à Lacédémone contre sa patrie. Arrivé en Laconie , il acquit bientôt un inconcevable crédit sur les Lacédémoniens, dont il prit les mœurs. Ce n'était plus ce brillant Athénien , entouré de courtisanes dans un palais somptueux, éblouissant les regards par sa parure , passant les nuits dans des festins; mais un dur Spartiate, vêtu grossièrement , nourri de b rouet , luttant avec la jeunesse , méditant avec les vieillards , grave dans son maintien , laconique dans ses discours , et plus animé contre Athènes que ses vieux ennemis.

Il persuada donc aux Lacédémoniens d'envoyer Commandement Je

promptement une armée en Sicile sous le com- Grippe. mandement de Gylippe , d'attaquer en même temps Athènes, et, pour ne point rendre cette invasion aussi infructueuse que les précédentes , de fortifier le poste de Décélie , dont il connaissait mieux que personne la position.

Ce fut ainsi que sa funeste et perfide habileté pre'para et décida la ruine d'Athènes; il y contribua même par ses armes comme par ses conseils, victoire Les Syracusains , ranimés par l'espoir d'être

d'Hernie- J ^ l l

craie. secourus , redoublèrent d'activité ; et tandis que leurs travailleurs ajoutaient des fortifications nouvelles aux anciennes, Hermocrate exécuta une vive attaque contre les Athéniens près de Calane, les surprit et brûla leur camp.

victoire II ne fallait rien moins qu'un pareil échec pour

de Nicias. . . . f f

tirer JNicias de sa léthargie. Ce gênerai , toujours lent à se décider, mais ardent dès qu'il était en action , réunit ses forces , repoussa les ennemis , marcha sur Syracuse, établit sa flotte à Thapsa près de celte ville, livra une nouvelle bataille, défit les ennemis, éleva un trophée , et entoura Syracuse de retranchemens qui la privaient de toute communication avec le dehors.

Continuant à pousser ses avantages, il s'empara du fort de l'Epipole, situé sur une montagne qui dominait la ville. En vain les Syracusains voulurent le reprendre ,• il repoussa leurs efforts. Les deux flottes se battirent : Lamachus périt dans ce combat; mais les Athéniens furent vainqueurs, et I\icias se rendit maître du grand port.

Le succès décide les faibles; la victoire trouve toujours des aUiés : plusieurs peuples de Sicile vin

DU PÉLOPO.NÈSE. 28 1

1 eut augmenter les forces des assiégeans. Syracuse , consteréne et se croyant perdue , demanda à capituler. Les articles étaient réglés ; on était près de les signer, lorsque tout à coup Gylippe parut avec l'armée lacédémonienne.

Nicias avait négligé d'opposer des obstacles à son échec leur débarquement : l'ardeur et le courage des Syracusains se ranimèrent à la vue de leurs libérateurs; ils sortirent en foule de leurs murs, renversèrent tout ce qu'ils trouvèrent sur leur passage, et se réunirent aux Spartiates : alors tous ensemble marchèrent avec impétuosité contre l'Epipole et le prirent d'assaut.

Nicias perdit beaucoup de monde dans ce combat, et se retira sur le cap de Plemmyre, qu'il fortifia. Les flottes se livrèrent bientôt deux batailles sanglantes. Dans un premier combat les Athéniens eurent l'avantage ; mais dans le second leur aile gauche fut enfoncée et mise en déroute.

Malheureusement la morale est presque toujours exclue de la politique, et les Etats se croient plus dispensés que les particuliers de garder leur foi.

La victoire de Gylippe changea les dispositions des peuples de Sicile , et la plupart des alliés d'Aihèncs passèrent dans le parti de Sparle, et se déclarèrent pour Syracuse.

Nicias écrivit des lettres pressantes à Athènes

Sa demande pour demander son rappel ou du secours : on re-

•ic secours ù

Athènes. fusa sa démission. Ménandre et Euthydème partirenl pour le soulager dans ses travaux. Eurynicdon lui amena dix galères chargées de vivres et d'argent ; enfin on annonça que Démosthène , destiné à remplacer Lamachus, allait partir incessamment avec des forces considérables.

Cependant Agis, roi de Sparte, suivant les conseils d'Alcibiade , entra dans l'Attique, la ravagea , fortifia Décélie à six lieues d'Athènes, et, dans cette position , ôta aux Athéniens toute possibilité de recevoir les produits de leurs mines et les revenus de leurs terres.

Disette Athènes souffrit tous les maux de la plus ex-

d;ms celte

viiic. trème disette. Les esclaves désertaient en foule;

le peuple éclatait en plaintes ; l'ennemi menaçant

la ville par des ailaques continuelles , les citoyens

se voyaient obligés de monter la garde jour et nuit.

Nouvelle Pendant ce temps Gylippe et ses alliés redoUvic oirc de . .- , ,,

Gylippe et blerent d eiiorts contre IMicias : us attaquèrent a a-

d'IIcrmo-

creie. bord Plemniyre avec quatre-vingts galères ; elles soutinrent un grand combat qui ne fut point encore décisif: mais le lendemain Gylippe prit le fort d'assaut , et s'empara de tout l'argent et des munitions qu'il renfermait.

Les Athéniens se vengèrent de cet échec en détruisant onze galères ennemies, et se retirèrent

DL PÈLOPONÈSE. 2#5

dans une petite île près de la côte. Le moment qui devait décider du sort d'Athènes et de Syracuse était arrivé. Hermocrate, Gylippe et leurs alliés, ayant réuni toutes leurs forces, vinrent présenter la bataille aux Athéniens. Nicias voulait attendre l'arrivée des secours promis : pour celte fois la temporisation était sage ; mais la jalousie de Ménandre et d'Euthydème les porta à s'opposer à son avis. L'impatience athénienne les seconda ; Nicias se vit forcé de combattre : il fut défait, perdit sept galères, et sa flotte découragée prit la fuite. Le lendemain celle de Démosthène arrivée à

A Deinosthè-

parut ; il amenait soixante-treize galères et huit mille hommes.

Syracuse , effrayée , se montrait disposée à traiter : Nicias l'apprit par des intelligences qu'il avait dans la ville ; il conseilla d'attendre et de négocier. Mais Démosthène ne voulait pas être venu de si loin sans combattre ; il reprocha à Nicias sa timidité , enflamma par sa véhémence les esprits de l'armée , et fît décider l'assaut.

On enfonça d'abord les ennemis ; mais , au moment où l'on se croyait sûr de la victoire , les troupes de Thèbes survinrent et rétablirent le combat. Une terreur panique s'empara des Allié- Athéniens mens; la nuit augmenta le désordre; ce ne fut plus qu'une déroute : les soldats, poursuivis par

ne avec des secours.

lV'i'ailcdes

;i84 SUITE Dr. LA GUERRE

l'ennemi , jetaient leurs armes et se laissaient massacrer sans résistance. Le carnage fut affreux ; la perte se monta à plus de huit mille hommes ; le reste de l'armée se sauva dans des marais.

Un nouveau secours , arrivé à Gylippe sur ces entrefaites , augmenta le découragement. On voulait se retirer ; mais les Syracusains coupaient la retraite par terre et par mer. Eurymédon périt en livrant un combat ; ses galères échouèrent dans le fond du golfe.

L'intrépidité de Nicias redoublait avec le péril ; il repoussa les efforts de Gylippe. Cependant , pour lui enlever sa dernière ressource , les Syracusains avaient fermé le grand port avec des chaînes de fer. Les Athéniens, se voyant investis et sans vivres, se déterminèrent à livrer un dernier combat. Nicias remplit cent dix galères de soldats , et jeta le reste de ses troupes sur le rivage. Les galères athéniennes se précipitèrent sur les chaînes pour les briser ; celles de Syracuse accoururent pour s'y opposer. Les deux armées se mêlèrent et s'entassèrent tellement dans un lieu étroit que toute manœuvre devint alors impossible : on se joignait bord à bord , on combattait corps à corps comme sur terre.

Après plusieurs heures d'une mêlée furieuse et d'une Julie opiniâtre , la flotte des Athéniens,

battue, fut repoussée et poursuivie sur le rivage , où ils abandonnèrent tous leurs vaisseaux.

L'année voulut alors se retirer par terre; mais Retraite. on prit trop tardivement ce parti ; tous les passages étaient gardés. Bravant ces obstacles, après avoir abandonné en gémissant les malades et les blessés à la fureur de l'ennemi, on se mit en marebe : malgré la consternation que causait cet affreux désastre , la retraite se fit d'abord en bon ordre , quoiqu'on fût toujours barcelé par la cavalerie.

La nuit on crut devoir ebanger de route : l'ar- Reddition

( de Démos-

rière-carde, commandée par Démos thene, s é- thcnc et de

o ' l ' Nicias.

gara dans l'obscurité ; elle fut attaquée , investie ; et , après une longue défense , Démostbène se vit contraint de se rendre avec 1* six mille hommes qu'il conduisait.

Nicias , poursuivant sa inarche , traversa une rivière , et établit son camp sur une hauteur. Bientôt , entouré par les forces ennemies , il négocia , offrit de payer les fiais de la guerre , et de donner des otages. Pour toute réponse on l'attaqua : ne cherchant plus de salut que dans son courage, il enfonça les ennemis, et se retira sur les bords du fleuve Asinare.

Là les soldats , accablés de fatigue et de soif, voulant se désaltérer, furent massacrés en grand

nombre dans le fleuve par les Svracusains qui les poursuivaient. Nicias, ne pouvant plus rétablir l'ordre, se rendit à Gylippe, à condition qu'on épargnerait le reste des troupes.

Le nombre des prisonniers était prodigieux. Le Syracusains retournèrent en triomphe dans leur capitale : tous les arbres de la route furent érigés en trophées , et chargés des armes des vaincus.

Le sénat et le peuple de Syracuse délibérèrent

Leur mort. *■ >■ J

sur son sort. La foule demandait la mort des captifs : Nicolaùs , vieillard vénérable , fit un discours touchant pour prouver aux Syracusains qu'une vengeance si atroce déshonorerait leur victoire. Dioclès entraîna les suffrages , et fit envoyer au supplice Nicias et Démosthène.

On enferma les autres captifs dans de vastes carrières , où ils ne recevaient pour toute nourriture qu'un peu de farine et d'eau. La plus grande partie mourut de misère; on venditle reste comme esclave.

Tel fut le dénouement de cette fatale guerre, conseillée par la vanité d'Alcibiade , et rendue si funeste par sa trahison. Elle ne justifia que trop le mot de Timon , fameux par sa haine contre les hommes : ce misanthrope farouche, voyant les progrès du crédit d'Alcibiade dans sa patrie , lui dit un jour : a Courage , mon fils ; continue de

» l'agrandir, et je te devrai la perte des Athé- » niens ! ))

Au moment où Athènes voyait ses campagnes ravagées , ses mines envahies , ses murs menacés parles Spartiates, elle apprit la mort de JNicias, de Dru el la destruction totale de ses flottes

et <!•

né, sans galères, sans argent , it compter sur l'appui de ses al] subi que forcément son

joug, et qui n ■ attachés qu'à sa fortune :

aussi ils abandon i i ent A thènes dès qu'ils la virent vaincue. Les peuples de Thrace, dfonie, ceux de lEubée, de Ghio, de Lesbos se mirent sous la protection de Lacédémone , et trouvèrent son parti le plus juste, parce qu'il devenait le pi us fort.

Quelques villes d'Asie, plus courageuses et plus clairvoyantes 5 demeurèrent fidèles.

Tissapherne , gouverneur de Lvdie pour le roi de Perse , et Pharnabaze , satrape de l'Hellesp. ut , promirent des subsides aux Spartiates s'ils voulaient les aider à priver ces villes de leur liberté, et détruire ainsi les derniers alliés d'Athènes.

Sparte y consentit au mépris des lois de Lycurgue : le désir de dominer lui fit recevoir l'or étranger, et elle s'arma contre la liberté grecque. C'est ainsi que la cour de Perse, vaincue par les

armes de la Grèce , niais triomphante par l'intrigue , profita des divisions de ses ennemis pour les corrompre et les abaisser.

intriC.jes Alcibiade se voyait plus vengé qu'il ne l'avait

d'Alcibiade. f J i O 1

espéré : la vengeance n'est une jouissance que dans l'éloignement ; dès qu'elle est satisfaite, elle déchire l'âme dans laquelle elle n'a pas effacé toutes traces de vertu.

Dès qu'Alcibiade vit Athènes au bord de sa ruine, son amour pour son pays se réveilla : pour empêcher le triomphe complet de Sparte , il traversa les négociations de Tissapherne et multiplia les intrigues pour en relarder le succès. Il y serait peut-être parvenu , tant il avait de crédit sur le peuple lacédémonien ; mais il s'était attiré la haine d'Agis, roi de Sparte, dont il avait séduit la femme, Timéa. Cette reine, trop passionnée pour être prudente, fit éclater cette coupable liaison : son scandaleux aveuglement fut tel que , devant ses amis, elle donnait à son enfant, Léotychide, le nom de son amant. Agis, justement irrité, profila pour perdre Alcibiade de ces imprudences et de l'enthousiasme que le peuple montrait pour lui : il parvint à exciter la jalousie du sénat, celle des éphores , et prit avec eux des mesures pour se défaire d'un homme si remuant

Alcibiade, averti du danger qui le menaçait, se

DU PELOPONESE.

sauva à Sardes , et , changeant tout à coup de sys- sa fu;te tème , de mœurs , de costume et de langage , il devint en peu de temps le favori de Tissapherne.

Maîire de l'esprit de ce satrape, il l'engagea à tenir la balance entre Athènes et Sparte , en lui prouvant que la ruine d'une de ces villes mettrait l'autre en état de disposer de toutes les forces de la Grèce contre la Perse.

Ces intrigues laissant aux Athéniens le temps de respirer, ils levèrent des soldats, construisirent des galères , et firent rentrer plusieurs villes dans l'obéissance. Ils apprirent alors que Tissapherne faisait venir cent cinquante vaisseaux phéniciens pour les joindre à la flotte persane ; une force si considérable pouvait, suivant le parti que prendrait le satrape , écraser Athènes , ou la délivrer des Lacédémoniens.

Le peuple athénien se repentit alors d'avoir maltraité Alcibia de, dont il redoutait la dangereuse influence. Celui-ci profita de cette circonstance , et fit dire secrètement à ses concitoyens qu'il leur procurerait l'alliance de Tissapherne , pourvu qu'on détruisît la démocratie dans Athènes.

Le peuple, indigné, s'opposa d'abord vivement à cette révolution; maïs le danger était éminent, les ressources nulles, et le parti démocratique fut obligé de consentir à tout pour sauver l'Etat. tome 2. 19

On envoya Pisandre et dix députes à Sardes pour traiter avec Tissapherne et avec Alcibiade. Le satrape exigeait impérieusement qu'Athènes abandonnât toute l'Ionie : les Athéniens n'y voulaient pas consentir. Fatigué de ces lenteurs, Tissapherne conclut une alliance avec Lacédémone, qui promit formellement de céder au roi de Perse les provinces grecques d'Asie.

Révolution Cependant la révolution commencée dans

«lans Athè- l '

ncs- Athènes s'acheva : la démocratie lit place à l'oli-

garchie , et le gouvernement de la république fut confié , avec un pouvoir absolu , à quatre cents citoyens pris dans la classe la plus opulente. Le sénat résistait encore ; mais les quatre cents magistrats nommés entrèrent dans le lieu des séances, armés de poignards , et forcèrent les sénateurs à se disperser.

Cet acte de violence fut suivi d'une cruelle proscription : on emprisonnait, on égorgeait les partisans de la démocratie, on pillait leurs biens, et les nouveaux magistrats se montraient plus cruels pour le peuple que ses ennemis.

L'armée qui était à Samos , apprenant ces atrocités , se révolta , déposa ses chefs , et mit à leur place Thazile et Thrasybule. Ils rappelèrent Alcibiade qu'ils nommèrent leur général.

Les Lacédémoniens , au lieu de profiter de ces

DU PÊLOPONESE. 09 1

troubles, et d'attaquer prouipteruent Athènes, portèrent leurs armes dans l'Eubée, et s en emparèrent. Celte faute sauva pour le moment les Athéniens: Rappel

(T.i.ciLiade.

ils reprirent courage, confirmèrent le rappel d'Alcibiade , et déposèrent les quatre cents magistrats qui avaient tant abusé de leur pouvoir précaire.

Alcibiade ne voulut point rentrer dans Athènes Sa victoire

surlest.acè.

avant d'avoir réparé ses torts par des services , et J-rconicns' ses trahisons par des victoires : à la tète de quelques vaisseaux Ioniens , il se joignit à la flotte athénienne , attaqua impétueusement les Lacédémoniens près d'Abydos, les défit complètement, et leur prit plus de trente vaisseaux.

Après cette victoire il courut à Sardes , avec Son

arrestation

son audace et son imprudence accoutumées, pour à sarjes. voir Tissa pherne , et pour jouir devant lui de son triomphe. Le satrape le fît arrêter : mais il corrompit quelques gardes, en tua d'autres, se sauva, remonta sur sa flotte , et , après s'être réuni à Théramène et à Thrasybule, il marcha vers Cyzique avec quarante vaisseaux.

Le satrape Pharnabaze et Mindare de Sparte s. fuitei commandaient dans ces parages des forces trèssupérieures aux siennes. 11 n'approcha d'abord des ennemis qu'avec la moitié de ses vaisseaux , pour les attirer loin de la côte en leur inspirant une trompeuse confiance.

Ce qu'il avait prévu arriva. Voyant le petit nombre de ses bâtimens, ils coururent sur lui en désordre , comptant sur mie victoire prompte et facile : mais , peu de temps après que le combat fut commencé , le reste de la flotte athénienne parut , tomba sur les Perses et les Spartiates , et les mit en fuite. Profitant de cet avantage , Alcibiade débarqua promplement sur la côte , battit Pharnabaze , fit un grand carnage des ennemis , et tua de sa propre main Mindare, général des Lacédémomens.

Cependant le roi Agis s'était avancé avec une flotte près d'Athènes. Thazile le combattit , et le força à se retirer. Mais quelque temps après la flotte de Tissapherne lui fit éprouver un échec, et il prit le parti de rejoindre Alcibiade : dans sa route il s'empara de quatre vaisseaux syracusains.

sa victoire Alcibiade, ayant ainsi réuni toutes les forces

sur Tiisa-

rheme. d'Athènes , marcha contre Tissapherne , et lui livra une grande bataille : l'année persane et phénicienne fut battue et presque détruite.

Cette \ictoire rendit les Athéniens maîtres de la mer de l'Hellespont , et répandit un tel effroi dans Lacédémone qu'elle demanda la paix.

La haine des Athéniens était trop animée pour être prudente; ils manquèrent cette occasion de

DU PÉLOPONÈSE. 2g5

relever solidement leur puissance , et refusèrent toute négociation.

L'année suivante Alcibiade lit la conquête de son entrée

. triomphale

Chalcédoine, de plusieurs autres places, battu à Athènes, encore Pharnabaze, et revint enfin à Athènes avec des vaisseaux chargés de lauriers , de captifs et de butin.

Rien ne peut se comparer à l'éclat de cette entrée triomphale. Athènes, qui s'était crue perdue, se retrouvait victorieuse : les hommes faisaient éclater violemment leurs transports par des cris ; les femmes, les vieillards, les enfans exprimaient leur joie par des larmes. Alcibiade fut reçu comme un héros , comme un libérateur et presque comme un dieu.

Rassemblant le peuple, il voulut se justifier à ses yeux de l'ancienne accusation portée contre lui ; mais la fortune l'avait absous : on cassa le décret qui l'avait banni, et on ordonna aux prêtres de révoquer leurs malédictions. Un seul s'y refusa, disant qu'il n'avait maudit qu'un sacrilège , et que , si Alcibiade était innocent, l'anathème ne tombait pas sur lui.

Le peuple dans son ivresse ne se contenta pas Sanominade rendre au vainqueur ses droits et ses biens ; ou- neraiissime bliant que Miltiade n'avait pu obtenir une couronne de laurier , il donna au banni une couronne

d'or, et lui confia le commandement général des forces de terre et de mer.

L'enthousiasme pour Alcibiade allait toujours croissant : on pensait à le faire roi ; mais les plus sages citoyens , redoutant cette nouvelle tyrannie qui détruirait à jamais la liberté, pressèrent le départ des cent vaisseaux qu'il commandait. Comme il aimait encore plus la gloire que l'autorité, il obéit; mais avant de s'embarquer il fit une action digne de son audace , et très-agréable aux Athéniens. Marche rc- Depuis long-temps les Lacédémoniens occu-

'îeuse en

présence ,ic paient la campagne ; on était obligé de se rendre

1 ennemi. I 1 o o

par mer à Eleusis pour y célébrer les mystères : l'époque de ces fêtes arrivée, Alcibiade, bravant les ennemis , voulut qu'on suivît l'ancienne coutume, et fit passer dans la plaine les pontifes , le peuple et le cortège au milieu d'une haie de soldats. Cette pompe religieuse et cette témérité guerrière imposèrent aux Spartiates qui n'osèrent ni interrompre la marche ni troubler la cérémonie. Une si heureuse hardiesse redoubla l'enthousiasme du peuple pour son héros; mais il ne tarda pas à éprouver de nouveau l'inconstance de ce peuple frivole qui passait si rapidement de la colère à la tendresse et de l'amour à la haine. Commsn- Lacédémone, menacée de se voir attaquée à Ljr»andre. son tour , voulut opposer à Alcibiade un advei -

saire cligne de lui , et donna le commandement de ses flottes à Lysandre , de la famille des Héraclides.

Il était brave , habile , ambitieux , insinuant et fait pour arriver au plus haut degré de gloire si ses vertus avaient égalé ses talens.

Dans ce temps le roi de Perse , Darius , animé contre Athènes , envoya son fils , le jeune Cyrus , à Sardes , avec l'ordre de surveiller la conduite de Tissa pherne, dont le système tendait à protéger tantôt Sparte , tantôt Athènes , afin de prolonger leurs divisions pour augmenter leur faiblesse.

Lysandre , informé de ces circonstances , arriva à Sardes , flatta l'amour-propre du jeune Cyrus , et gagna sa faveur par son adresse. Le prince , qui voulait s'assurer d'un appui pour monter au trône, se déclara ouvertement en faveur de Sparte , et prodigua ses trésors, afin d'augmenter la paie de l'armée de Lysandre.

Cette augmentation de solde lui attira beaucoup de monde , et fit même déserter un grand nombre de matelots athéniens.

Lysandre , trouvant de cette sorte en Asie toutes les ressources nécessaires , établit son arsenal à Ephèse.

Alcibiade , obligé de chercher des secours , dé- ]ÊcIiec

• « T -i do la llolt»

barcjua en lonie pour y ramasser quelque argent : Ati,c:nieune

et comme il laissait le commandement de la flotte à Àniiocbus , dont les talens lui inspiraient peu de confiance , il lui défendit de combattre pendant son absence. Àntiochus n'exécuta pas cet ordre ; il s'approcba avec sa galère des Lacédcmoniens et les provoqua par des railleries et par des menaces : ils sortirent de la rade et coururent sur lui. Ses vaisseaux marchèrent à son secours ; l'affaire devint générale : il fut battu et perdit quinze galères.

Accusation Alcibiade , irrité de cet échec , voulut prendre

de Thrasy- y

buie. sa revancne 9 rassembla des vaisseaux à Samos , et présenta la bataille à Lysandre , qui l'évita avec prudence. Les ennemis d'Alcibiade dans Athènes n'avaient été que comprimés ; leur haine profita de la défaite de la flotte pour éclater : Thrasybule l'accusa devant le peuple, lui reprocha d'avoir abandonné ses vaisseaux , et d'entretenir des intelligences coupables avec les satrapes.

Bannisse- Le peuple , toujours crédule quand l'envie

ment (l'Ai- f ,

cibia.ie. parle , et toujours severe contre ie malheur, condamna de nouveau au bannissement le guerrier qu'il avait voulu , peu de temps avant , porter au trône. On refusa d'entendre sa défense , et il fut obligé de se réfugier dans la Chersonèse. Lysandre profita de cet événement, conquit

DU PELOPOISESE. 20/7

plusieurs villes et y rétablit le gouvernement aris- Disgrâce * tocrauque. Ses services turent presque aussi mal récompensés à Sparte que ceux d'Alcibiade l'avaient été à Athènes. Les républiques sont ingrates , parce qu'elles craignent tout ce qui s'élève. Le commandement de la flotte lui fut ôté et commandement <le donné à Callicratidas. Les Athéniens remplace- caiiicraii-

x das.

rent Alcibiade par Conon. Ly sandre se vengea bassement de l'injustice qu'il éprouvait, et renvoya dans la ville de Sardes tout ce qui restait d'argent pour la paie des troupes. Cyrus l'approuva, comme s'il avait prêté ce secours à un homme et non à la république. En vain Callicratidas voulut lui faire des représentations ; le prince les rejeta avec une hauteur humiliante. Callicratidas, blessé par l'orgueil persan, forma le projet de réconcilier les Grecs, afin de tourner leurs armes contre l'ennemi commun. Mais il faut plus de temps et d'efforts pour éteindre la haine que pour l'allumer ; et le sort ne lui permit pas de consommer cette heureuse révolution.

La vingt-sixième année de la guerre du Pélo- a6.e année

de la guerre

ponèse commença. Conon se vit bloqué par Cal- a» réiop*. licratidas dans la baie de Mitylène. Athènes envoya à son secours cent cinquante vaisseaux. Callicratidas, quoique beaucoup moins fort, les attaqua : son premier choc fut si impétueux qu'il en

Mort de coula Das plusieurs ; mais , le sien se trouvant ac- ^a icran- crocjie; par ^^ du fjs <JC Périclès , il fut entouré

et tué après avoir fait des prodiges de valeur.

Sa niort découragea ses troupes; le désordre se mit dans l'armée lacédénionienne ; elle prit la fuite après avoir perdu cinquante vaisseaux.

Ce combat , donné près des Argineuses , releva les espérances des Athéniens ; ils dressèrent un trophée sur la côte. Leurs généraux , trop pressés de suivre leurs opérations , négligèrent d'exécuter les ordres de Conon et d'enterrer les morts. Le peuple d'Athènes , à la fois léger, superstitieux et cruel, mit en jugement ces braves guerriers, et six d'entre eux forent condamnés à mort.

Sparte se consola de sa défaite par la gloire que Lysandre. ges gUerriers s'étaient acquise en combattant hardiment des forces aussi supérieures en nombre.

Avant la bataille quelques amis de Callicratidas le blâmaient de ne pas se retirer au lieu de combattre : il leur répondit : « La perte d'une » flotte est un mal que Sparte peut réparer ; mais y> la fuite serait une honte irréparable pour elle et » pour moi. »

Lysandre n'avait pas cette antique rudesse ; une de ses maximes était qu'il fallait coudre la peau du renard où la peau du lion ne pouvait pas suffire.

DU PÉLOPONÈSL. 299

Ses talens, devenant plus nécessaires que jamais, on lui rendit le commandement. 11 obtint de Cyrus tout l'argent et les secours qu'il désirait, ouvrit la campagne avec activité, s'empara de Lampsaque et la livra au pillage.

L'armée athénienne, qui marchait pour la se- <"©nseii

1 d'Alcibiaile.

courir, arriva trop lard à yÏLgos-Polamos , près de celte ville. Alcibiade, qui habitait dans le voisinage, vint trouver secrètement les généraux, et les avertit des dangers qu'ils couraient s'ils voulaient combattre dans une position si désavantageuse : il leur conseilla d'attendre, et leur offrit d'attaquer lui-même , par terre , l'ennemi avec des troupes de Thrace qui étaient à sa disposition .

On méprisa ses conseils et on refusa ses offres. Pris»

1 de la licite

Lvsandre, dissimulant ses desseins, semblait évi- ^^"'j'

•1 et de tooo

ter le combat : son apparente timidité inspira une fyecWé. funeste confiance aux Athéniens ; leurs équipages" quittèrent les vaisseaux , et descendirent à terre pour se livrer au repos et au plaisir. Lysandre, saisissant le moment favorable , attaqua la flotte à limproviste et s'en empara. Conon put à peine se sauver avec neuf galères. Les Lacédémoniens , Ma„crs étant débarqués, forcèrent le camp, le pillèrent, elSoan^rSP.r' firent prisonniers les généraux et trois mille Athéniens, dont Sparte ordonna sans pitié le massacre.

La suite du désastre d'^gos-Potamos fut terrible. Ly sandre s'empara de toutes les villes ma- 8i*g« ritimes , et vint bloquer le port du Pirée. Agis et Pausanias assiégèrent Athènes. Cette malheureuse ville , cernée de tous côlés, et ne pouvant réparer la destruction de sa flotte et de son armée, proposa d'abandonner ses prétentions, ses droits, ses alliés et FAttique même , pourvu qu'on laissât le portlibreet la ville indépendante : mais les éphores exigèrent qu'on la démantelât.

Théramène, envoyé par les Athéniens pour négocier avec Lysandre, ne put rien conclure : le sort de cette république rut soumis dans Sparte à la décision du sénat et du peuple.

Les Thébains demandaient vivement sa ruine :

Lysandre s'y opposa et prétendit a qu'en détrui-

» sant cette superbe ville , on crevait un des veux

Traité » de la Grèce. )) Enfin la paix fut accordée aux

de paix. . . . , . .

conditions suivantes : les fortifications devaient être démolies ; on ne laissait à Athènes que douze galères ; elle rendait la liberté à toutes les villes qui étaient sous sa dépendance, et se soumettait elle-même aux Lacédémoniens en promettant de les servir dans toutes leurs guerres.

La famine força les Athéniens de ratifier ce honteux traité. Lysandre , arrivant en vainqueur dans le Pirée , en fit raser les fortifications au bruit

DU PÉLOPONESE. 3oi

des instrumens : entrant ensuite dans Athènes , il y parla en maître , obligea le peuple à dissoudre l'oligarchie , et nomma pour gouverner la république trente archontes qui méritèrent , par leurs crimes , une funeste immortalité sous le nom des trente tyrans.

Après ce traité qui termina la guerre du Pélo- nu de

y C 1 il? la guerre du

ponese , sparte , sans rivale , ne trouva plus d en- réioponésj. nemis dans la Grèce : toutes les îles se soumirent. Lysandre , ne rencontrant aucun obstacle dans sa marche , n'eut qu'à paraître devant les villes ; elles lui ouvrirent leurs portes et reçurent ses lois. Il en changea le gouvernement à son gré, abolit la démocratie , et établit partout des décemvirs de son choix , et qui lui étaient dévoués. Il ordonna ensuite à Gylippe de le précéder, et de porter à Sparte des sommes immenses d'or et d'argent, fruit de ses conquêtes.

Le héros de la Sicile , qui avait triomphé des Exil

- 1 * île Gylippe

plus illustres généraux d'Athènes , vaincu par four vo1 l'avarice , ne put résister à l'appât de l'or , et déroba , pendant la nuit , un cinquième des trésors qui lui étaient confiés, de vol fut découvert ; et Gylippe , sans attendre son jugement , se condamna lui-même à l'exil.

Cependant on délibérait à Sparte si l'on recevrait dans la ville ces richesses prosentes par les lois.

3o2 SUITE DE LA GUERRE DU PÉLOrOAESE.

Les débats furent vifs entre la morale et la cupidité : les éphores , invoquant l'ombre de Lycurgue , voulaient qu'on refusât ces funestes présens ; tout autre ennemi aurait été repoussé avec fierté ; mais on capitula avec l'or.

Le peuple décida qu'il serait reçu , mais non partagé ; que les particuliers ne pourraient en faire aucun usage , et qu'on ne l'emploierait qu'aux dépenses publiques.

C'est ainsi que la richesse pénétra dans les murs de Sparte. Bientôt elle changea ses moeurs ; et Lysandre fut à la fois le destructeur d'Athènes et le corrupteur de Lacédémone.

La faiblesse est toujours condamnée , et la force

Honneurs '

T" an!ireà. déifiée : les Grecs accablèrent d'éloges le victorieux Lysand re ; leur flatterie lui dressa des autels. Enivré d'orgueil , il s'érigea lui-même une statue. Lespoètes chantaient ses louanges ; et sur tous les théâtres les peuples , subjugués par lui , célébraient ses triomphes qui avaient délivré la Grèce de l'ambition d'Athènes.

11 est vrai que les Athéniens déguisaient si peu leurs désirs immodérés de domination que dans le bourg d'Agraule ils faisaient faire serment à la jeunesse d'étendre partout la puissance d'Athènes, et de ne reconnaître d'autres bornes à la république que celles des pays où l'on ne trouverait ni

ÉVÈNEMENS d' ATHÈNES ET DE SPARTE. 5û3

vignes, ni grains, ni oliviers. Mais si Athènes était ambitieuse , Sparte n'était pas plus modeste , et tout prouva bientôt qu'on n'avait fait que changer de maître.

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