NOUVEAUX ÉVÈNEMENS DANS LES RÉ- PUBLIQUES D'ATHÈNES ET DE SPARTE
(An du monde 36oo. — Avant Jésus-Christ. 4°4- )
Nomination des trente archontes par Lysandre. — Leur tyrannie. — Mort de l'archonte Théramène. — Mort courageuse d'Alcibiade. —Dévouement de Thrasybule. — Chute des archontes, remplacés par des décemvirs. — 'Chute et mort des décemvirs. — Tyrannie de Lysandre. — Son rappel, sa disgrâce et son exil. — Son retour à Lacédémone. — Expédition de Cyrus contre son frère Artaxerce. — Force de son armée. — Force de l'armée d'Artaxerce. — Bataille de Cunaxa. — Mort de Cyrus. — Défaite de son armée. — Résistance des Grecs. — Perfidie d'Artaxerce envers eux. — Harangue de Xénophon. — Fameuse retraite des Grecs. — Tableau de la vie de Socrate. — Accusation de Mélitus envers Socrate. — Défense de ce sage. — Sa condamnation. — Sa mort. — Repentir des Athéniens. — Mort de Mélitus.
Les trente archontes , nommés par Lysandre n
omination des 3o
pour gouverner Athènes, éprouvèrent prompte- archontes
l . . par Lvsan»
ment la crainte qui accompagne toute domination Jreétablie contre l'opinion publique par une force étrangère.
EVENEME.N'S D ÀTHÉ.NES
Dans de pareilles circonstances le génie seul sait se mettre au-dessus du danger ; il parvient par la douceur à se faire pardonner l'usurpation. Les hommes vulgaires se font tyrans pour rester maîtres : ils veulent inspirer la peur qu'ils éprouvent , s'entourent de gardes , parce qu'ils sont environnés d'ennemis , et ne se rassurent que par des supplices. Dès que le gouvernement montre sa crainte, les citoyens pervers en profitent pour marcher au pouvoir et à la fortune ; les délations se multiplient , et les proscriptions s'accumulent ; chaque acte de rigueur, produisant de nouveaux mécontentemens, inspire de nouvelles terreurs, et nécessite de nouvelles cruautés : alors la tyrannie , entraînée par un mouvement rapide, ne peut plus s'arrêter jusqu'à sa chute.
Leur Tel fut en effet le sort des trente archontes et yranme. j^ malneUr d' Athènes : ces magistrats , tremblans
et cruels, s'étaient pour ainsi dire associé trois mille hommes sans pudeur et sans réputation , qui leur semblaient d'autant plus dévoués qu'ils étaient plus violens.
Cette tourbe , avide d'emplois et de fortune , épiait les écrits , les paroles , les regards et jusqu'au silence : à leurs yeux la richesse était un délit, et la vertu un crime. Le sang coulait dans toutes les rues ; le deuil était dans toutes les mai-
l'arcbonte éraméoe
ET DE SPARTE. 3o5
sons. Critias, le plus fougueux des trente archontes, ne mit bientôt plus de bornes à ses fureurs, et n'épargna pas même ses collègues. L'un d'eux , Thé- M d ramène, osa élever sa voix pour la justice et pour tu* la pitié. 11 fut accusé de trahison; etCritias, voyant les juges balancer , les environna d'hommes armés, et les menaça de son poignard.
Dans la consternation universelle Socrale seul eut l'audace de plaider pour Théramène. Son éloquence fut mutile; les juges condamnèrent l'accusé à mort ; et , comme ils craignaient la contagion de la vertu , ils défendirent à Socrate de donner des leçons à la jeunesse.
Théramène soutint son sort avec courage , et après avoir bu la plus grande partie de la ciguë qu'on lui présentait, imitant les libations qu'on fait dans les festins, il jeta le reste du poison, et dit : « Ceci est pour l'illustre Critias. »
Accablée de tant de calamités, Athènes, repentante de ses injustices , portait ses tristes regards sur les lieux qu'habitait Alcibiade , et concevait un faible espoir de lui devoir encore sa délivrance; mais sa destinée lui enleva bientôt cette dernière ressource.
Le roi de Perse , Darius Nothus , venait de mourir : vainement sa femme Parysatis avait voulu lui faire désigner pour successeur Cyrus , le tome 2. 20
3o6 ÉVÉNEMENS d'aTHENES
deuxième de ses enfans ; Arsame , l'aîné de se» fils , monta sur le trône , et régna sous le nom d'Artaxerce Mnémon.
Cyrus, furieux de voir ses prétentions trompées , voulut assassiner son frère. Le complot fut découvert : un juste supplice attendait le coupable ; mais Parysatis eut encore le crédit d'obtenir sa grâce. AFtaxerce ajouta à sa générosité l'imprudence de lui donner le gouvernement de Sardes. Cyrus profita de sa confiance pour le trahir : à peine arrivé dans son gouvernement, il prétexta la nécessité de soumettre quelques peuples voisins , et engagea Cléarque à lever pour lui un corps de troupes grecques. En même temps il gagna Lysandre par ses largesses, et s'assura de son appui. Alcibiade , retiré en Phyrgie , pénétra promptement les vues secrètes du prince, et se rendit dans la province où commandait Pharnabaze , afin d'instruire Artaxerce des mesures que Cyrus prenait pour le détrôner. Il espérait qu'en reconnaissance de ce service le roi de Perse lui donnerait les moyens de délivrer Athènes de la tyrannie des archontes et du joug de Lacédémone. Mais ses intelligences avec sa patrie ne furent pas assez secrètes : les opprimés ne savent pas dissimuler leurs espérances. Les tyrans, alarmés, écrivirent à Lysandre que le fruit de ses victoires serait perdu
Mort
ET DE SPARTE. 5o~
s'il ne traversait promptement les projets d'Alcihiadc.
Lysandre partagea leurs craintes, et exigea de Pharnabaze la mort^le ce héros.
Le satrape obéissant envoya des gardes dans la maison qu'il habitait. Sa gloire était sa seule défense ;*naais elle imposait encore à ses ennemis : ils n'osèrent l'attaquer ouvertement ; ils entourèrent sa maison , et y mirent le feu. L'intrépide Alci- courageuse biade s'élança du milieu des flammes l'épée à la main , se précipita sur les barbares , en tua plusieurs , épouvanta le reste qui ne put soutenir sa vue ; mais tous , en fuyant , lui lancèrent leurs dards, et le tuèrent.
Ainsi mourut , à quarante ans , cet homme célèbre qui fut tour à tour la gloire et le fléau de sa patrie.
Les Athéniens , privés de son bras et désolés de sa perte , tombaient sous les coups des tyrans sans force et sans espoir. Au milieu de cette ville épouvantée Socrate seul bravait les assassins et consolait les victimes.
Les citoyens les plus distingués et les plus courageux se dispersèrent dans la Grèce ; mais l'implacable Sparte, les poursuivant partout, les faisait chasser des villes soumises à son influence , voulait les forcer à rentrer dans les murs d'Athènes et
3o8 ÉVÉNEMENS d'aTHENES
dans les cachots qui les attendaient. Mégare et
Thèbes osèrent seules donner asile aux bannis.
DAvone- Thrasybule les y rassembla. L'orateur Lysias leva
ment de ^ •' # J J
Thrasybuu à ses dépens cinq cents soldats ; tous jurèrent de mourir ou de délivrer leur pays.
Thrasybule , à la tête de cette poignée de guerriers intrépides , attaqua sans hésiter trois mille hommes commandés par les archontes, les enfonça, les mit en déroute , et extermina un corps de Spartiates qui défendaient le poste de Phyle.
Ce premier succès réveilla les courages et ranima les espérances : sept cents hommes vinrent augmenter ses forces. Les tyrans, craignant une défection générale , massacrèrent dans la ville les jeunes citoyens en état de porter les armes , qui refusaient de suivre les drapeaux. En même temps, joignant la ruse à la violence, ils essayèrent de négocier avec Thrasybule , et lui proposèrent de l'associer à leur pouvoir.
Il refusa leurs propositions avec mépris. A la tête
de mille hommes il entra dans le Pirée , força les
ennemis à la fuite , et tua Critias dans le combat.
chute des ^n poursuivant ses concitoyens il leur repro-
«mpiacéV chait de servir la tyrannie qui les égorgeait. Enfin
T^n»iM. sa voix fut écoutée ; le peuple soulevé déposa et
chassa les archontes : rmàs, pour plaire à Sparte ,
il nomma à leur place dedécemvirs qui suiw-
ET DE SPAÏITE. 3û9
rent le système de leurs prédécesseurs, et voulurent chasser Thrasybule du Pirée où il s'était retranché.
Lysandre et Pausanias accoururent pour appuyer les décemvirs, battirent quelques corps athéniens venus au-devant d'eux, et les forcèreni à rentrer dans la ville.
Thrasybule, qu'aucun danger n'arrêtait, parut tout à coup au milieu du peuple ; au lieu de plaindre ses malheurs , il lui reprocha sa faiblesse. Sa véhémente éloquence fit sentir à ses concitoyens qu'on n'était opprimé que parce qu'on était lâche ; que Sparte et la tyrannie ne restaient puissantes que parce qu'on leur obéissait, et que pour qu'un peuple fût libre, il lui suffisait de le vouloir.
Toutes les passions parlaient pour lui; elles n'attendaient qu'une étincelle pour s'enflammer : , Chu'c,
1 * et mort des
on courut de toutes parts aux armes ; on rétablit déceBlvir5la démocratie , on poursuivit les restes de la faction des trente jusqu'à Eleusis , où ils se renfermèrent.
Les archontes, attirés â une conférence, y furent immolés. Leurs crimes, qui méritaient la mort, ne peuvent justifier cette trahison.
Thrasybule, ayant détruit les tyrans, rétabli l'ancien gouvernement, et repoussé les Spartiates, fit encore plus pour sa gloire et pour lé bonheur de
3lO ÉVÈNEMENS d'aTHÈIVES
son pays. Abjurant tout sentiment de haine et de vengeance, il publia une franche amnistie, exigea de tous les citoyens le serment d'oublier le passé , et par ce moyen , le seul que le génie emploie et que la faiblesse ne peut concevoir, il éteignit le flambeau de la discorde , et consolida le bonheur de sa patrie.
Tyrannie ^eu d'hommes sont assez grands pour supjsan re pQrter (lignement les faveurs de la fortune; Lysandre abusait de plus en plus de la sienne. Milet avait résisté à ses ordres ; il en fit égorger les principaux habitans. Sa présence était partout accompagnée de pillages et d'excès : loin de respecter le droit des peuples, il cassait dans toutes les villes les élections , et nommait les magistrats qui lui plaisaient.
Le satrape Pharnabaze, recevant de tous côtés
des plaintes contre lui, écrivit à Sparte pour l'ac-
Son cuser. Les éphores le rappelèrent : il se défendit
difgrâcé et sans pouvoir se justifier. Ses victoires passées, le
son exil. , .. 1 . . ,
crédit dont il jouissait comme tuteur du jeune roi Léotychide, lui épargnèrent une condamnation qu'il n'avait que trop méritée; mais on lui ôta ses emplois, et il crut convenable de s'exiler luimême.
Les rois et le sénat de Sparte , accueillant alors les réclamations des villes grecques, y rétablirent
ET DE SPARTE. 5ll
la démocratie qu'elles redemandaient, et chassèrent les magistrats placés par leur superbe vainqueur. Mais, peu de temps après, lorsqu'on apprit Soureton* que la révolution de Thrasybule était consommée, monequ'Athènes, délivrée de ses tyrans, secouait le joug des Lacédémoniens et reprenait une attitude menaçante, Lysandre crut les circonstances favorables à son retour ; il revint à Lacédémone , y reprit quelque influence, et voulut engager la république à remettre Athènes dans sa dépendance.
Cet avis flattait assez les passions du peuple ; mais la sagesse de Pausanias prévalut, et fit avorter ses desseins : il fit sentir au sénat la nécessité de maintenir la paix, et de modérer une ambition qui finirait par réunir contre Sparte toute la Grèce.
Ce fut dans ce temps que le jeune Cyrus exé- Expédition cutale projet cpi'il avait conçu d'attaquer son frère °°ntre SOn et de lui ravir le trône de Perse. taxercc
Cyrus, comme tous les hommes qu'une grande ambition destine à répandre beaucoup d'éclat sur leur vie et beaucoup de malheurs sur la terre , offrait un rare mélange de vices et de vertus. Sa hauteur asiatique était telle qu'il fit périr des princes de sa famille , parce qu'ils avaient paru devant lui sans suivre l'étiquette qui exigeait
3l2 ÉVÉNEM11NS d'aTHÉNES
que leurs mains fussent couvertes par les manche» de leur robe.
Son ambition n'avait point de bornes ; et pour la satisfaire on le trouvait toujours prêt à violer les sermens les plus saints et à commettre les plus grands crimes. La volonté de son père , les lois de l'empire étaient des liens trop faibles pour l'arrêter, et le poignard avait été le premier moyen dont il avait voulu se servir pour arracher le sceptre à son frère. Mais, d'un autre côté, personne ne réunissait plus de qualités propres à gagner les cœurs qu'il voulait séduire : son esprit était fin, étendu, ses formes attrayantes; il était instruit, éloquent, généreux , habile dans tous les exercices ; sa valeur héroïque enflammait le cœur des soldats; seséloges excitaient l'ardeur des officiers; et personne ne savait mieux que lui pénétrer les desseins des autres et cacher les siens ; son adroite politique avait l'art de gagner également les Grecs et les barbares. Llonie espérait lui devoir sa liberté; Sparte comptait sur son appui; Athènes même pensait qu'il lui serait favorable; et les peuples qu'il gouvernait , croyant revoir en lui le grand Cyrus, se flattaient déjà qu'il rendrait à l'empire son antique force et son premier éclat.
Lorsqu'il crut avoir assez grossi son parti pour exécuter avec succès sa vaste entreprise , il réunit
sep. arme
ET DE S PARTK. 5l5
les troupes qui lui étaient dévouées , et treize mille Grecs que le Lacédéraonien Cléarque avait rassemblés pour lui.
A la tête de ces forces, qui montaient à cent treize Force te mille hommes, et secouru- par une flotte que Sparte lui avait prêtée , il s'empara de plusieurs villes du gouvernement de Tissapherne, et écrivit àSuze pour accuser ce satrape de concussion et de rébellion.
Son langage et sa conduite voilaient tellement ses vues , qu'Artaxerce , sans défiance , approuva ses premières opérations , et ne se mit point en garde contre lui.
Cyrus , devenu maître des contrées voisines de son gouvernement , s'en éloigna , et arriva à Tarse après avoir franchi le pas de Cilicie. Jusque là Cléarque avait été seul dans la confidence de ses desseins secrets ; mais il n'était plus possible de déguiser aux troupes le but d'une marche si longue , et qui semblait les diriger au centre de 1 Asie. 11 déclara donc ouvertement à l'armée quil allait combattre Artaxerce. Cette étrange nouvelle troubla tous les esprits : chacun mesurait avec effroi les dangers de l'entreprise , et bientôt des murmures on passa à la révolte ouverte; mais le prince et Cléarque , emplovant tour à tour la prière , la menace et les plus magnifiques promesses , par-
5l4 ÉVÈNEMENS d'aTHÈNES
vinrent à calmer l'émeute. L'ordre se rétablit , et Force J on se remit en marche. Cependant Tissapherne
de l'armée * *
dArtaxeice ^tait arrivé à Suze : les yeux du roi s'étaient ouverts; il rassembla promptement une armée de douze cent mille hommes. Tissapherne , Gobryas et Arzace la commandaient sous lui; et, à la tête de cette masse redoutable , il s'avança pour combattre son frère.
Bataille Les deux armées se rencontrèrent à Cunaxa ,
de Cunaxa.
dans les plaines de la Babylonie.
Cléarque pria instamment Cyrus de ne point compromettre sa fortune en risquant sa vie dans la mêlée : mais ce jeune prince, qui aurait mérité par sa valeur un meilleur sort si sa cause eût été plus juste, lui répondit : a Comment voulez-vous » que, par une honteuse timidité , je me montre » indigne du trône que je viens ici disputer ! »
Le choc fut terrible; mais, malgré la supériorité du nombre, l'infanterie d'Artaxerce, enfoncée par les Grecs, prit la fuite. Cet événement pouvait décider de l'empire ; l'ardeur bouillante de Cyrus trompa la fortune qui le favorisait.
Ce prince, impatient et téméraire , poursuivant les fuyards , découvre le roi son frère qui se retirait, entouré des Immortels , l'élite des guerriers de la Perse ; il fond sur lui avec six cents chevaux, écarte tout ce qui s'oppose à son passage , et tue le
MoTt
ic CjTBB,
ET DE SPARTE. 5l5
cheval du roi. Le monarque se relève , et s'élance sur un autre coursier. Cyrus le blesse encore ; mais Artaxerce lui lance son javelot et le renverse. Mérabate alors se précipite sur le prince, et lui tranche la tête. Son armée, consternée, se dis- Dé&ît? <le
' son arnrtc.
perse , et se dérobe par la fuite à la vengeance du vainqueur. Les Grecs seuls restent serrés, résistent intrépidement à toutes les attaques , et se retirent en bon ordre au-delà d'un fleuve.
Artaxerce les atteignit bientôt , les entoura , dfséQ^" ' leur demanda de livrer leurs armes : ils refusèrent, préférant la mort à la honte.
Etonné de cette fierté , Artaxerce se souvint d, Pe des Thermopyles , où trois cents Grecs avaient fait payer leur trépas par la mort de vingt mille Perses : il résolut de détruire par la ruse ceux qu'avec douze cent mille hommes il n'osait attaquer de vive force ; il négocia avec eux , et promit de les laisser retourner dans leur pavs.
Conformément à cette capitulation il les fil conduire dans des villages où ils trouvèrent des vivres en abondance; peu de jours après ils se mirent en marche. Tissapherne était chargé ostensiblement de favoriser leur retour, et secrètemem de les perdre.
Dès qu'on fut dans les déserts de la Médie , on s'aperçut de sa mauvaise foi : les subsistances man-
d'Artaxeri e envers eux.
5l6 ÉVÉNEMENS d' ATHÈNES
qtiaient; les manœuvres des Perses et la hauteur de leur langage annonçaient de sinistres projets: l'inquiétude se répandit dans les troupes. Cléarque s'étant rendu à la tente de Tissapherne avec Ménon , Proxène , Agias , Socrate et tous les principaux officiers de l'armée , le perfide satrape les fit égorger.
L'armée, abattue , sans chefs, isolée , au milieu d'un monde ennemi , à six cents lieues de la Grèce, se livrait au découragement ; chacun , n'écoutant que son désespoir, voulait chercher son salut dans une fuite impossible.
Harangue Xénophon servait alors dans ces troupes comme
de Xcno- t , , , .
phon. simple volontaire ; rien ne pouvait étonner son intrépide courage. Dans les grandes crises les grands caractères prennent l'autorité : Xénophon rassemble les soldats , réveille leur valeur , ranime leur espoir : dans sa harangue il leur rappelle Marathon, Salamine, Platée ; et, par un de ces miracles que produit le génie d'un grand homme , ces fugitifs dispersés , que les Perses allaient égorger comme de vils troupeaux, se transforment tout à coup en héros invincibles , dont la fierté fait trembler les ennemis. L'ordre est rétabli; on nomme de nouveaux officiers ; on brûle les tentes , les bagages; on se forme en bataillon carré pour faire face partout. Les Grecs poursuivent alors tranquille-
ET DE SPARTE. 3l7
ment leur retraite. Tissapherne tente en vain quel- refraa^njee» ques attaques ; il est repoussé avec perte, et après Gre"' avoir harcelé quelques jours leur phalange intrépide, les trouvant partout inébranlables, il se décide à les abandonner.
Ces braves guerriers , délivrés de l'armée qui les poursuivait, devaient encore surmonter des obstacles innombrables pour rentrer dans leur patrie.
Le Tigre arrêta d'abord leur marche ; ils furent obligés de faire un grand détour, et de traverser pendant cinq jours les défilés des montagnes des Carduques , défendus par une population belliqueuse. Enfin ils passèrent ce fleuve près de sa source , et défirent les troupes d'un satrape qui voulait les surprendre et les détruire après leur avoir offert des vivres pour les tromper.
Ayant traversé l'Euphrate , ils se trouvèrent dans une contrée couverte de neige ; la rigueur du froid leur enleva beaucoup d'hommes. Après avoir pris quelque repos dans les maisons bâties sous terre par des espèces de sauvages plus hospitaliers que les peuples civilisés , ils passèrent le Phase , combattirent les Chalybes , franchirent les montagnes de la Colchide , trouvèrent dans la plaine les vivres et les secours dont ils étaient privés depuis long-temps , découvrirent enfin la mer tant
3l8 ÊVÉNEMENS d'aTHEiNES
désirée , et arrivèrent à Trébisonde , colonie grecque , où ils retrouvèrent avec transport le langage de leur patrie , le culte de leurs dieux et les soins de l'amitié.
Après avoir exprimé leur reconnaissance par des sacrifices, ils goûtèrent un mois de repos acheté par tant de fatigues et de dangers. On embarqua ensuite les vieillards et les infirmes ; le reste continua sa route par terre jusqu'à Cérase , et de là « Cotyore. Arrivés dans cette ville, ils y trouvèrent des vaisseaux qui les conduisirent à Sinope , colonie de Milet , dans la Paphlagorrie.
Pendant toute leur marche ils avaient été gouvernés républicainement par un conseil ; mais à Sinope ils voulurent nommer un général en chef: tous les suffrages élurent Xénophon. Cet Athénien, aussi modeste que courageux, refusa cet honneur , et fit tomber le choix de l'armée sur Chrysophore de Lacédémone.
Celui-ci maintint dans sa troupe une exacte discipline, et l'empêcha de commettre aucun désordre dans les colonies grecques qui leur donnaient asile.
Quelque temps après ils se divisèrent en trois corps : Lycon et Callimaque commandèrent le premier, Chrysophore le second , Xénophon le troisième. Ils s'embarquèrent sur des vaisseaux dllé-
ET DE SPARTE. 3ig
raclée , et arrivèrent à Bysance. La richesse de celte ville tenta leur cupidité et fut l'écueil de leur gloire : ils voulaient la piller ; l'éloquence et la fermeté de Xénophon les préservèrent de cette honte.
Il les conduisit en Thrace , où ils rétablirent sur son trône le prince Ceuthe qui les avait appelés à son secours. Ce prince ingrat leur manqua de foi, et s'exposait à leur vengeance : Xénophon, ayant appris que Tissapherne et Pharnabaze voulaient punir les villes d'ionie qui avaient pris le parti de Cyrus , et que Sparte venait de déclarer la guerre à ces deux satrapes , décida ses infatigables compagnons à rejoindre l'armée lacédémonienne.
Ils se rendirent par Lampsaque à Pergame , et de là à Parthénie , où le général Spartiate, Thymbron , les reçut avec l'enthousiasme qu'inspiraient universellement leur constance et leur valeur.
Le sort des combats , les fatigues de la roule , la rigueur des élémens avaient moissonné une grande partie de ces dix mille héros ; six mille guerriers, échappés à tous ces dangers, purent seuls jouir de la gloire de leurs exploits et de la reconnaissance de leur patrie.
Ainsi finit cette fameuse retraite : elle avait duré dix-neuf mois , pendant lesquels ils avaient fait une marche de six cents lieues.
02O ÉVÊNffflfENS d'aTHÈIS'ES
T.niieau Dans le temps que ces dix mille héros accroistic h vie de
socrate. saieiit la renommée de la Grèce, Athènes flétrit la sienne par la mort de Socrate.
Cet homme illustre , que l'oracle de Delphes avait déclaré le plus sage des mortels, ne dut point sa célébrité , comme la foule des grands hommes, à des exploits sanglans , à une science vaine , à une éloquence éclatante , au pouvoir d'un rang illustre, aux triomphes d'01ympie,ni aux applaudissemens des théâtres ; la morale la plus pure fut son seul titre à l'immortalité, et il dut toute sa gloire à sa vertu.
Socrate naquit l'an 5553 du monde ; il était fils d'un sculpteur. Le philosophe Crilon voulut lui enseigner l'astronomie ; mais il préféra l'étude du cœur humain à toutes les autres : il apprit et enseigna la morale. Cette science, qui devrait être la première de toutes , parut moins austère quand il la professa : il tempérait la gravité du sujet par l'enjouement de son esprit , et semait de fleurs le chemin de la vertu pour la faire aimer. Loin d'imiter les déclamations, le ton tranchant et l'arrogance des sophistes qu'il tournait en ridicule, ses leçons se passaient en entretiens : s'abaissant modestement au niveau du disciple qu'il éclairait, il avait l'air de s'instruire lui-même en enseignant.
Il interrogeait ses interlocuteurs, les condui-
sait doucement de question en question à des conclusions absurdes qui leur faisaient sentir la fausseté de leurs principes et la sottise de leurs paradoxes.
Plusieurs sectes de philosophie prirent naissance dans son école : Xénophon, Aristippe et Platon furent ses principaux disciples.
Socrate donna l'exemple de toutes les vertus qu'il enseignait. Intrépide guerrier , il se distingua au combat de Potidée et dans plusieurs autres batailles ; citoyen courageux, il défendit les opprimés, et résista ouvertement à la tyrannie," sobre et tempérant , au lieu d'envier la fortune et le luxe d'autrui, il ne sentait que le bonheur de pouvoir s'en passer.
Une médiocre somme d'argent avait été son seul héritage ; il la prêta à un ami, et la perdit sans regrets. Archélaùs, roi de Macédoine, voulut le combler de présens ; il refusa ses dons , leur préférant l'indépendance. Sa vertu fut d'autant plus admirable qu'elle se montra toujours simple , enjouée , exempte de tout orgueil et de toute affectation. Le but de sa philosophie était de maintenir 1 âme dans un calme parfait : il y parvint , et conserva 1 égalité de son humeur dans les circonstances les plus critiques. t
Souvent le courage, qui résiste avec fierté aux