SAINT DOMINIQUE
François mourut à l'âge de quarante-cinq ans, et, s'il r.iillit 1226. dans sa règle, ce fut en croyant que beaucoup pouvaient atteindre à une perfection dont bien peu sont capables ; mais à cette époque, les âmes au-dessusdu vulgaire se trouvaient réellement obligées de choisir entre deux: routes : l'une, vers la tempête du monde, pour s'y faire une place par la force et la perfidie; l'autre, qui tournait le dos au monde, en reniant ses vanités et sesjugements. Les premiers devenaient des Ezzelin, des Salinguerra, des Buoso de Dovara ; les autres, des François, des Pacifique, des Antoine de Padoue, gens qui assumaient toutes les charges du clergé sans participer à ses avantages, dont l'humilité et la pauvreté contrastaient même avec le faste et l'orgueil clérical, l'une des plaies de la société contempoiaine et l'un des griefs qui donnaient le plus de prise aux hérétiques.
A cette époque, les légats du saint-siége à Montpellier étaient 120b. véritablement las de leurs pénibles et vains efforts contre l'hérésie, quand l'évèque espagnol Diego de Acevedo, au retour d'un long voyage, se présenta à eux ; au milieu de leurs entretiens sur les afflictions de l'Église, il leur dit : Si l'o?i veut obtenir un bon résultat, il faut déposer le faste extérieur, se mettre à pied, et joindre à la prédication l'exemple d'une vie pauvre et dure.
Un tel conseil aurait déplu à desâmes moins chrétiennes ; mais ces prélats, sentant avec combien de raison on reprochait aux ecclésiastiques leur richesse et leur intervention dans les affaires terrestres, agirent selon les paroles de l'évèque; lui-même congédia sa suite, et, se réunissant à eux et à d'autres religieux de Citeaux, ils se répandirent dans les différentes villes, qu'ils édifièrent par leurs discours et par leurs actes.
Mais cette première ardeur s'évanouit, et deux ans après, soit lassitude, soit pour d'autres causes, ils abandomièrent cette tâche. Un seul y resta fidèle, l'Espagnol Dominique, de l'illustre maison saint nom de Guzman et chanoine de l'église d'Osma, où la règle de Saint- inô-'i'sVi. Augustin avait été introduite par l'évèque. Venu en France, il gémit en voyant combien la religion languissait dans le Languedoc ; car l'on pouvait citer certaines bourgades où depuis trente-trois ans le pain consacré n'avait pas été administré aux fidèles, ni le baptême donné aux enfants. 11 s'appliqua d'abord à convertir ces malheureux ; puis, l'évèque d'Osma ayant fondé un monastère à Montréal, pour que l'éducation des jeunes iilles nobles ne fût pas abandonnée à des hérétiques, Dominique y consacra tout ce qu'il possédait. [I ne lui restait plus rien quand une
no DOUZIÈME EPOQUE.
femme lui dit qu'elle n'aurait plus de quoi vivre si elle abandonnait ses coreligionnaires ; alors il parla de se veodre comme esclave pour venir à son aide. Une autrefois, il eut le même dessein pour racheter des mains des Sarrasins le frère d'une pauvre femme.
Tant de zèle n'était récompensé que par des outrages : on lui jetait de la fange, on lui crachait au visage, on attachait à ses vêtements de la paille à laquelle on mettait le feu derrière lui, et le saint supportait tout non-seulement avec tranquillité, mais avec joie. Un jour qu'il passait près d'un lieu où il savait que les hérétiques cherchaient à lui faire un mauvais parti, il chantait paisiblement ; ceux-ci lui ayant demandé : Est-ce que tu ne crains pas la mort? Si nous t'eussions pris, ([u' aurais -tu fait? il leur répondit : Je vous churais priés de ne pas ine tuer d'un seul coup, mais de i^'foloncjer mon martijre par des jnutilations successives; puis, après m'avoir montré mes membres coupés et m'avoir arraché les yeux, de laisser mon tronc mutilé nageant dans son sang, afin de mériter par cette prolongation de supplice une plus noble couronne de martyr.
Cette soif de douleurs et d'amour lui fit songer à créer un ordre nouveau , non pour réunir les âmes qui, dégoûtées de l'injustice, viendraient dans la solitude se livrer à la prière , au travail, à la pratique de l'obéissance et des autres vertus exilées du siècle, mais pour que, par la science divine et l'apostolat, base de son institut, il pût espérer une influence directe sur la société. lîVe^' Il se rendit donc à Rome , triompha de la résistance du pontife , ecembrc. ^^ ^^j^ ^^^ ^^j^.^ approuver son ordre des prêcheurs.
Cet ordre ne peut être considéré comme monastique ; car ses membres peuvent être dispensés par le supérieur de toutes les règles intérieures, à l'exception des vœux de pauvreté , de chasteté et d'obéissance , en sorte qu'ils unissent la force de la vie commune à la liberté de l'action extérieure. Cet ordre, gouverné par un maitre général , se divise en provinces, comprenant chacune plusieurs couvents, à la tête desquels est un provincial, avec des prieurs élus par les frères de chaque couvent et confirmés par le provincial. La nomination du provincial appartient aux prieurs et à un député des religieux de chaque couvent; elle est confirmée par le général, qui doit lui-même son élection aux prieurs età deux députés de chaque province. L'unité se trouve si bien associée àia multiplicité dans ce système d'élection, qu'après six siècles il pou rrait encore être pris pour modèle.
SAINT DOMINIQUE. ìAì
Les nouveaux religieux ne devaient vivre que d'aumônes, c'està-dire n'attendre leur subsistance que du degré d'estime que leur piété leur acquerrait parmi lepeuple ; ils ne devinrent propriétaires que sous Sixte IV.
Ciuq années après l'approbation de sa règle, Dominique mourut, laissant huit provinces avec soixante maisons, et l'on en comptait quatre cent dix-sept en 1277; puis ces religieux se répandirent partout ; une maison, une église et un cimetière leur suffisaient sans dotation en biens-fonds. Lorsque les Hollandais, au dix-septième siècle, pénétrèrent aux extrémités du Groenland, ils ne furent pas peu surpris d'y trouver un couvent déjà ancien de dominicains. Le 23 juillet 1253, Innocent IV écrivait : A nos chers fils les frères prêcheurs, qui prêchent dans les jictys des Sarrasins , des Grecs, des Bulgares, des Cumans, des Éthiopiens, des Syriens, des Goths, des Jacobites, des Arméniens, des Indiens, des Tartarcs, des Hongrois et autres nations infidèles de r Orient, salut et bénédiction apostolique. Jean XXII approuva en 1325 une congrégation particulière de cet ordre, sous le nom de Frères voyageant pour Jésus-Christ chez les infidèles; mais il s'en présenta un si grand nombre que le pontife dut restreindre la faculté accordée. Raymond de Pegnafort , cinquième maitre général, fonda à Murcie et à Tunis deux collèges pour l'étude des langues orientales : à sa prière, saint Thomas d'Aquin écrivit la Somme contre les Gentils ; Accoido de Florence, un traité contre les erreurs des Arabes, dans leur propre langue ; Raymond Martin, une Sonane contre le Coran.
Les deux ordres des dominicains et des franciscains étaient tellement répandus en tous lieux qu'ils excitèrent l'admiration et la sympathie des hommes les plus éclairés de l'époque (l) ; d'il-
(1) Dante met dans la bouche de saint Tlionnas et de saint Bonaventure de magnifiques éloges des deux (ondaleurs, dans les chanls XII et XIII du Paradis, tout en se plaignant de leurs disciples dégénérés.
Guitton d'Arezzo écrivait de saint François :
Cieco era il mondo, e tic /aito visure; Lebbroso, liailo mondato ; Morto, l'hai suscitato ; Sceso aW inferno, fallo al del montare.
Aveugle était le monde, et tu lui rends la vue;
Lépreux, tu l'a purifié;
Mort, et tu l'as vivifié ; A l'enfer descendu, dans le ciel fais qu'il monte.
lustres prosélytes y iiecoururent en foule. A saiut Dominique s'adjoignirent Reynold do Saint-Égide, professeur de droit canonique à Paris ; le médecin Roland de Crémone, qui, de chef de l'école de Bologne, devint professeur de théologie dans celle de Paris ; Monéta, célèbre maitre es arts ; puis Vincent de Beauvais l'encyclopédiste , les cardinaux Hugues de Saint-Cher et Henri de Suse , auteurs d'une concordance de la sainte Écriture et d'une Somme dorée; enfin saint Thomas d'Aquin, le plus grand philosophe du moyen âge. Avec François s'enrôlèrent Pacifique, poète lauréat, les bienheureux Égidius , Bernard et Jean de Cortone; enfin saint Antoine de Padoue le Thaumaturge, que Grégoire IX appelait l'arche des deux Testaments et le tabernacle des saintes Écritures. Plus tard sortirent du même ordre Roger Bacon, le restaurateur delà science, le grand théologien Scot et le grand mystique saint Bonaventure.
Elisabeth de Hongrie prit l'habit de Saint-François, en refusant la main de Frédéric II, qui dit : Je m'indignerais qu'elle me préférât un autre homme; mais puis-je me plaindre, quand c'est Dieu seul qu'elle me préfère? Agnès de Bohême refuse aussi pour époux l'empereur et le roi de Hongrie; désireuse non de grandeur, mais de pauvreté, elle s'adresse à sainte Claire , qui lui envoie une corde pour ceindre ses reins, une écuelle de terre et un crucifix, en y joignant d'admirables paroles. Hélène, sœur du roi de Portugal; deux filles du roi de Castille; Isabelle de France, sœur de saint Louis ; la veuve de ce prince ; Salomé, reine de Galicie; Cunégonde, sa nièce, duchesse de Pologne ; Elisabeth, reine de Portugal, prirent le cordon de Saint François, et une foule de filles de comtes et de ducs demandèrent l'habit de Sainte-Claire. Marguerite, après avoir été le scandale de Cortone, devint un miroir de pénitence. Rose de Viterhe, à peine âgée de dix-sept ans, mérita les persécutions de Frédéric II et l'admiration du peuple.
Les tyrans s'aperçurent, en effet, de la puissance de ces réformes, qui atteignait aux entrailles d'une société où il était de leur intérêt de laisser régner la corruption. Pierre des Vignes s'écriait : Les frères mineurs et les frères prêcheurs se sont élevés contre nous avec haine ; ils ont réprouvé publiquement notre vie et notre conversation , brisé nos droits, et nous ont réduits à rien... Or voilà que, pour nous affaiblir 2) lus encore et nous enlever l'attachement des peuples, ils ont créé deux nouvelles confréries qui embrassent hommes et femmes; à peine en trouve-
t-on vn on ime qui ne aoit a(jré(jé à celle-ci ou à celle-là (l).
VA quand Frédéric II , menaçant les libertés italiennes, introduisait dans le pays Jusqu'aux Sarrasins pour atteindre son but, la voix des saints ne cessa de s'élever contre lui. Les païens de Nocéra, ayant fait irruption dans la vallée de Spolète, arrivèrent un jour jusque sous les murs d'Assise ; à leur approche, les religieuses de Saint-Damien se serrèrent autour de leur mère sainte Claire, qui était malade; mais elle, se levant, prend l'ostensoir, le place sur la porte^ et, agenouillée àia vue des musulmans , supplie Dieu de protéger la ville. Une voix d'en haut, qui retentit à son oreille, la rassure , et les infidèles prennent la fuite ; c'est depuis ce moment que la sainte est représentée l'ostensoir à la main.
Une autrefois. Vital d'Averse, capitaine de l'empereur, conduisait ses bandes à l'attaque d'Assise, dont il ravage les alentours. Claire, touchée des maux qui menacent la ville, réunit ses sœurs, et leur dit : Nous recevons de cette cité notre nourriture de chaque jour ; il est bien Juste que nous la secourions selon notre pouvoir ; et toutes, se couvrant de cendres, adressent leurs supplications à Dieu, qui les exauce, et délivre le pays des Impériaux (2).
Il est à regretter pour l'histoire qu'il ne soit rien resté de la prédication sociale de ces religieux, qui, accomplissant une mission aujourd'hui perdue, allaient propager la paix, épancher sur la multitude la rosée de la grâce dans des discours d'où était exclu tout ce qui ne servait pas à l'édification, et dont toute la rhétorique consistait dans la charité. Quelques sermons dogmatiques et moraux ont bien été conservés ; mais ils ne sont évidemment qu'un canevas décharné, et n'offrenl. dès lorsqu'une aridité scolastique; d'autre part, il est impossible de rendre raison de la grande influence de ces prédications, si l'on ne songe pas qu'une parole chaleureuse, animée , convaincue, leur donnait la vie et la couleur.
Si pourtant on les interroge sans dédain pour le passé et sans idolâtrie pour la forme, on pourra encore y reconnaître un certain fond de doctrine et de sentiment. Saint Antoine de Padouc disait : « Un bon prédicateur est fils de Zacharie, c'est-à-dire de « la mémoire du Seigneur : il doit toujours avoir dans l'esprit un
(l)£p. 37,liv. t.
(2) Vita S. Clara', r. 14. ."îrtn/' Antonino.
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« souvenir de la passion de Jésus-Christ ; il doit rêver de lui « dans la nuit de l'adversité, se réveiller en lui au matin de la « prospérité, et alors le Verbe de Dieu descendra dans son cœur, « Verbe de paix et de vie, Verbe de Grâce et de vérité. 0 parole « qui ne brises pas les cœurs, mais qui les enivres! ò parole (( pleine de douceur, qui répands la bienheureuse espérance au « fond des âmes souffrantes ! ô parole rafraîchissante pour les « âmes qui ont soif (1)1 »
Ailleurs, comparant le prédicateur au prophète Elie, il s'exprimait ainsi : « C'est l'Elie qui doit monter au sommet duCarmel, « c'est-à-dire au plus haut point de la sainte conversation, où il « acquiert la science de retrancher par une circoncision mystique « tout ce qui est vain et superflu. En signe d'humilité et de sou- « venir de ses propres misères , il se prosterne contre terre , il a met sa face entre ses genoux, pour attester la profonde afflic- « tion qu'il ressent de ses anciennes iniquités. Elie dit à son ser- « viteur ; Va, et regarde vers la mer. Ce serviteur est le corps « du prédicateur, qui doit être pur et regarder continuellement (( vers le monde plongé dans le péché , pour le combattre par ses « paroles; regarder sept fois, c'est-à-dire méditer toujours les « sept articles principaux de notre foi, l'incarnation, le bap- « téme, la passion, la résurrection, la « venue du Saint-Esprit, « et le jugement final, qui enverra les réprouvés au feu éternel. ({ Mais, la septième fois, le prédicateur verra s'élever du fond a de la mer une légère nuée, et du fond de l'âme des prêcheurs « un mouvement de componction et de repentir. Ce vestige de « la grâce de Dieu montera dans le cœur de l'homme; il de- « viendra un grand nuage pour voiler de son ombre les choses « terrestres; puis soufflera le vent de la confession, qui arra- « chera jusqu'aux dernières racines du péché, et enfin la grande « pluie de la satisfaction arrosera et fécondera la terre. Ainsi
« opère le bon prédicateur mais malheureux celui dont la
« prédication est resplendissante de gloire, tandis qu'il porte la « honte dans ses œuvres (2) ! »
Il rattache presque toujours ainsi son instruction à un fait ou à une parabole de l'Écriture ; au lieu d'effleurer les comparaisons en passant outre, selon le précepte de l'art, il s'y arrête et s'y complait, comme il convient à celui qui parle au peuple, dont on ne parvient a toucher le cœur que par les images.
(1) Sermones sancii Antonii; Paris, 164 j, p. 105. O) Ihid., p. 335, 36C.
Loin de flatter les prêtres et les évéques, il dévoile leurs plaies avec l'assurance et la charité du médecin. " L'évéque d'aujour- « d'hui est semblable à Balaam sur son ânesse , qui ne voyait " pas l'ange dont celle-ci avait les yeux frappés. Balaam est le « symbole de celui qui rompt la fraternité, trouble les nations, « dévore le peuple. L'évéque insensé précipite, par son exemple, '< dans le péché et dans l'enfer ; sa folie trouble les nations, et « son avarice dévore le peuple ; il voit non pas l'ange, mais le « diable, qui le pousse dans l'abîme, tandis que le peuple, « simple et droit dans sa foi, pur dans ses actes, voit l'ange du
« conseil, connaît et aime le lils de Dieu (l) Le mauvais
« prêtre et ces hommes qui spéculent sur l'Église sont des aveuce gles, privés de la vue et de la science ; ce sont des chiens muets
« qu'une muselière diabolique empêche d'aboyer Ils dorment
«■. dans le péché, ils aiment les songes, c'est-à-dire les biens de la « terre, et ils sont le jouet des hommes; leur front, comme cete lui d'une courtisane, ne sait point rougir ; ils ne connaissent
« pas de mesure, et crient toujours : Apporte, apporte Ils
« ont abandonné la voie de Jésus pour des sentiers ténébreux et « ignobles. Voilà ce que vous êtes aujourd'hui ; demain une éter-
« nité de châtiments vous enveloppera (2) L'avarice dévore
'^ certains prêtres, qui sont plutôt des marchands; ils montent « sur ce Thabor, qui est l'autel, et tendent les lilets de l'avarice « pour pêcher de l'or ; ils célèbrent la messe pour recevoir quel- « que argent ; sinon, non ; et du sacrement du salut ils font un
« instrument de cupidité (3) 11 n'y a pas de foire, pas de
« cour séculière ou ecclésiastique où ne se trouvent des prêtres « et des moines ; ils achètent et vendent, bâtissent et démolissent, « changent en rond ce qui est carré, traînent leurs parents au « tribunal, et assourdissent le monde de leurs litiges tempo-
« rels (4) Combien de pareils hommes ne diffèrent-ils pas
« du véritable prêtre, du bon évêque, figuré dans le pélican qui « tue ses petits, puis répand sur eux son propre sang, et les ran vive ! Ainsi le bon évêque frappe ses fds avec la verge de la « discipline , les tue avec l'épée de la parole menaçante; puis il
(1) Sermones sa>icii Antomi; Paris, 1641, p. 3C1.
(2) Ibid., p. 328-3?.9.
(3) Ibid.y p. 333.
(4)/&id., p. 241.
HtST. UMV, — T. \l. 10
« répand sur eux ses larmes , et fait germer dans leurs cœurs le a repentir et la vie de l'âme (1). »
C'est là cet Antoine dont les contemporains racontaient que, pour l'entendre, les oiseaux se réunissaient par bandes, le bétail laissait l'avoine, les poissons se pressaient sur le rivage ; c'est là cet Antoine qui obtint que les Padouans fissent remise de leurs créances aux débiteurs irréprochables , et qui protesta contre Ezzelin, au nom de la religion et de la liberté humaine. Tyran redoutable pour tous, Ezzelin tremblait devant cet homme pieux, et avouait qu'il craignait plus les frères mineurs que personne au monde (2). Lorsque Antoine fut appelé de bonne heure aux noces célestes, les enfants couraient par les rues de Padoue en criant : Saint Antoine est mort! et quand saint Bona venture ouvrit son tombeau, il le trouva tout réduit en poussière, à l'exception de la langue. Le saint est le seul nom sous lequel le désigne Padoue, où l'on vit les arts renaître pour orner à l'envi le temple élevé en son honneur.
Pauvres, pénitents, amis du peuple et contradicteurs des tyrans, modèles de vertu et de doctrine, les ordres des mineurs et des 2)rêcheurs acquirent la plus grande influence, et devinrent le plus solide appui du saint-siége. lis pouvaient confesser et prêcher en quelque lieu que ce fût, et tout curé devait leur céder la chaire de son église. Le peuple les écoutait volontiers, les consultait, et partageait avec eux le pain que lui accordait la Providence; car leurs actes d'abstinence et d'abnégation touchaient tous les hommes qui reconnaissaient l'amour dans le sacrifice et la vertu dans l'amour.
Tertiaires. Pour s'iusinuer de plus en plus dans la société, les franciscains instituèrent le tiers ordre, composé de laïques vivant chez eux et vaquant à leurs occupations particulières, mais attachés à l'ordre principal par certaines pratiques et la participation aux prières. Quatre conditions étaient imposées : restituer tout bien mal acquis, se réconcilier absolument avec le prochain, observer les commandements de Dieu et ceux de l'Église, et suivre la règle. Les femmes devaient avoir le consentement exprès ou tacite de leurs maris; afin que la libre volonté cons tituàt le seul lien des affiliés, on les prévenait qu'ils n'étaient pas
({) Sermones sancii Auionii, p. 289. Voy. Chalvin, Hist. de saint François.
(2) De fratribus minoribus Ezelinus plus timebat in suis factis quam de aliquibus aliis personis in miindo. RoL.\M)iists, p. 279.