‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 17 sur 102 · ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

ALBIGEOIS

ministres, sans que ce moyen bannit toute crainte sur sou efficacité.

Frère Ranieri Saccone ajoute qu'on demandait au moribond, après qu'il avait reçu la consolation, s'il voulait aller au ciel parmi les martyrs ou parmi les confesseurs : s'il choisissait les premiers, on le faisait étrangler par un sicaire soudoyé à cet effet; s'il optait pour les seconds, on ne lui donnait plus à boire ni à manger. Atrocités gratuites, imputées d'ordinaire par l'ignorance ou la malignité a toutes les congrégations secrètes, et que nous trouvons attribuées aux premiers chrétiens, puis aux guostiques, et de nos jours même aux juifs et aux catholiques dans des pays qui se vantent d'une grande civilisation (i). 11 n'est pas de méfait dont n'aient été accusés les patarins : c'étaient des voleurs, des usuriers, surtout des hommes charnels, pratiquant la communauté des femmes, outrageant la nature, adultères, incestueux à tous les degrés; ils avaient érigé en précepte que l'homme ne pouvait pécher de l'ombilic au bas du corps, attendu que le péché provient du cœur.

Ce qui donne la conviction que de pareilles assertions sont fort éloignées de la vérité, c'est de voir ailleurs, et dans les livres même de leurs ennemis, que ces mêmes hommes regardaient comme péché jusqu'au commerce conjugal; qu'ils s'imposaient des abstinences rigoureuses pour dompter la chair rebelle à la volonté et esclave du mauvais principe; qu'ils avaient quatre carêmes dans l'année ; qu'ils s'abstenaient constamment de viandes et de lait, et s'imposaient des jeûnes fréquents et des oraisons réitérées. Le dominicain Sandrini, qui put fouiller a son aise dans les archives du saint-office, en Toscane, et qui voulut les compulser, s'exprime ainsi : « Malgré toutes mes recherches dans « les procédures dressées par nos frères , je n'ai pas trouvé que « les hérétiques consolés se livrassent, en Toscane, à des actes « énormes, ni qu'il se commît jamais parmi eux, surtout entre cf hommes et femmes, des excès sensuels. Or, si les religieux ne « se sont pas tus par modestie, ce qui ne me parait pas croya- « ble de la part d'hommes qui faisaient attention à tout, leurs

(1 ) En 1840, les Juifs de Damas furent accusés de tuer anuuellement un lionimc le jour de Pàijiies, |)ûur leurs c(uéinonies ; procès qui lit alors grand bruit. Aous a\ions entendu peu auparavant, dans le parlement d'Angleterre, le reproche fait aux catholiques d'Irlande d'égorger un enfant sur l'autel : as if he were to slay a yoiing child.

Initiations.

124 rOUZIÈME ÉPOQUE.

« erreurs étaient plutôt des erreurs d'intelligence que de sen- « suaiitc (1). »

Nous n'hésitons donc pas à rejeter comme supposées certaines professions de foi rapportées par leurs antagonistes, d'après lesquelles les initiés auraient renoncé non-seulement à toutes les saines croyances de la religion, mais à toute morale, à toute pudeur, à toute vertu. Nous pouvons toutefois considérer comme vraie la formule d'initiation que nous trouvons dans le Trésor de Martène, parce qu'elle a été fournie par Saccone, qui luimême avait appartenu aux consolés, et ^qu'il devint ensuite un de leurs persécuteurs les plus acharnés, selon l'usage des renégats. Or qu'y voyons-nous?

Lorsque les croyants sont réunis, l'évéque ou celui qui le remplace demande au néophyte : Veux-tit te rendre à notre foi ? celui-ci, en répondant affirmativement, s'agenouille et prononce le Benedicite. Alors le ministre répète par trois trois fois : Dieu te bénisse! en s'éloignant de plus en plus de l'initié, qui reprend : Priez Dieu de me faire bon chrétien , et le ministre de dire : Dieu soit prié de te faire bon chrétien.

Il l'interroge ensuite en ces termes : Te soumets-tu à Dieu et à l'Évangile ? — Oui.

Promets-tu de ne pas manger de chair, d'œufs, de fromage, ni autre chose, sinon d.eau et de bois (c'est-à-dire des fruits et des poissons) ? — Oui.

Promcts-tu de f abstenir de mentir? — De ne pas jurer? — De ne pas tuer même des veaux ? — De ne point faire débau che de ton corps? — De ne jamais aller seul quand tu peux avoir compagnie ? — De ne point manger seul quand tu peux avoir des commensaux ? — De ne point coucher sans caleçon ni sans chemise? — De ne jamais renoncer à la foi par crainte du feu, de l'eau ou de tout autre supplice.'^ — Oui.

Quand le néophyte avait satisfait à ces questions, toute l'assemblée se mettait à genoux ; le prêtre posait sur le novice le livre des Evangiles, et lisait le commencement de l'évangile de saint Jean ; puis il le baisait par trois fois. Ainsi faisaient tous les autres, qui se donnaient l'un à l'autre le baiser de paix ; on mettait alors au cou de l'initié un fil de soie et de laine, qui Jamais ne devait se détacher.

Dans leur croyance^ comme dans celle de toutes les sectes,

(1) Ap. Lanzi, Lezioni d' antichità toscane, XVII.

ALBIGEOIS. 42ì>

il y avait un arcane dont la connaissance n'était donnée qu'à quelques-uns, appdés parfaits on bons hommes, a J'ai su d'un « prêtre, » dit Etienne de Belleville, qui l'avait oui en coufes- « Sion, que ces hérétiques, pour se connaître entre eux, se disent « en se rencontrant, l'un : Prends-le par l'oreille, et l'autre en « réponse : Sois le bien venu, et récite leurs principaux com- « mandements (i). »

Parmi les poésies provençales, il y en a une des vaudois, intitulée le Nouveau Confort, que nous rapporterons ici :

« Je vous envoie ce nouveau confort de vertueux travail, vous écrivant en amour et en charité; je vous prie chèrement, pour l'amour du Seigneur, d'abandonner le siècle, de servir Dieu avec crainte.

« Vous dormez longuement dans votre méchanceté ; vous ne voulez pas vous réveiller, parce que vous suivez la paresse en vous reposant doucement dans le lit de l'avarice, en vous faisant un oreiller de la cupidité.

« Toute votre vie est un sommeil : en dormant vous songez un songe de plaisir ; il vous semble que votre rêve ne peut faillir ; vous resterez surpris et bien affligés à votre réveil!

« Vous prenez plaisir à votre vain songe. A l'improviste, le bâton de la mort vous frappera et vous réveillera, et vous tomberez en mauvais pas, sans que pareutage ou richesse vous vienne en aide.

« Le corps sera mis dans une fosse obscure; l'esprit rendra raison selon la justice, et il n'y aura point d'excuse, quelques pleurs que vous versiez et quelques regrets que vous ayez. De tout vous serez payés mesure pour mesure.

« Beaucoup sont tentés de tentation menteuse ; ils tournent leur intention contre l'Écriture, et mettent leur dévotion dans des liens charnels à l'aide desquels le démon les entraînera dans le précipice.

« D'autres sont les serviteurs du Seigneur, marqués de son sceau ; leChristles appelle son petit troupeau : agneaux véritables, souvent persécutés par des loups enragés.

a Ces bons agneaux suivent leur pasteur et le connaissent bien, et lui eux; il les appelle par leur nom, et va au-devant d'eux, et ils entendent sa voix avec mansuétude.

« V^enez, et n'attendez pas la nuit ténébreuse; elle est sombre,

(1) Ap. Martè:«e, N. Thesaurus, t. V, p, I7»i.

horrible, épouvantable au delà de toute pensée; à celui qui arrive de nuit, ni l'époux ni l'épouse n'ouvriront la précieuse porte. »

Le tort le plus généralement reproché aux patarins est l'obstination; en effet, au milieu des massacres, des tourments, en présence d'une mort ignominieuse, loin de se convertir, ils s'endurcissaient davantage, protestaient de leur innocence, expiraient en chantant les louanges du Seigneur, avec l'espérance de se réunir dans son sein. Nous verrons, dans l'histoire des albigeois, ces exemples se multiplier autant que les atrocités des persécuteurs. On conserva longtemps en Lombardie le souvenir d'une jeune fille dont la beauté et la jeunesse inspiraient à tous une si grande compassion qu'on résolut de la sauver ; on voulut donc qu'elle assistât au supplice de son père, de sa mère et de ses frères, condamnés à être consumés par les flammes , dans l'espoir que la terreur déterminerait sa conversion ; mais, après avoir enduré quelques moments ce spectacle atroce, elle s'arracha des bras des exécuteurs, et courut se précipiter dans les flammes, pour confondre son dernier soupir avec celui de ses parents (1).

Attaques ^^'"^'^ ^^ Qu'il y avait de plus grave dans ces hérésies, c'était

rKsufe. '-^ guerre qu'elles faisaient à l'Église extérieure. Le Fils de rhorame l'avait constituée de manière que , sous tous les climats, les croyants restassent unis dans la foi , et fussent indépendants, quant à la croyance, du pouvoir temporel. Ce pouvoir, naturellement, cherchait à détruire cette barrière élevée contre le despotisme; de là les différends que nous avons vus naître entre le trtme et l'autel , et par suite les efforts de certaines sectes pour effacer les dogmes inhérents à l'unité du sacerdoce, en constituant des sociétés religieuses spéciales. Leurs attaques n'avaient que trop de moyens de s'exercer dans les désordres du clergé , dont les prédicateurs , non moins que les poètes (2) , s'accordent

(1) MosF.T.E Summa.

(5) Gualpert Mapèle, clerc de Henri II, roi d'Angleterre, adresse au pape une plainte qui, sérieuse ou non , fait connaître la manière de vivre des prébendes.

Tanto viro loculurl Et ut .simus caro cari,

Sliideumiis pxxe puri, Cureumus cane

Sed et logtii xobrie : Commendarem mundi mores,

Cariim care rencruri, Sed virtutis amntores

à attester la dépravation. Des écrivains très-religieux avouent la

Paucos esse doleo :

Quod si pravos non defendam.

Et eis non condescendant,

Bella mihi video

Sed quis stim qui ausini loqui

Coram tanto? qiiis ego, qui

Sano f relus capite,

Rodo pravos in aperto ?

Vox clamantis in deserto :

Rectas vias facile '.

Quid desertum, nisi mundus?

Mundus quidem, sed immundus

Quia munda respuit,

Sed deserlum dici dolet,

Nam quod J ructuin dare solet

Ecce prorsus a.'uit.

Qui solebat in prxlalis

Germinare largitatis

Et pudoris flosculos,

Tali parla deslilulum

Gramen afferl non virtutum ,

.Serf spinas et tribulos.

Qui sunt spinx iribuUque?

Qui pastores pra'latique P

Amatores imineris.

Qui non pascant, sed pascantur,

Aon a pasco derivantur,

Sed a pascor, pasceris.

Blandos amant cl bilingues.

Canes muli, tauri pingues,

Giganlium fralerculi:

Qui thesaurus coacervanti

Non dispergunt,sed observant

Ut pupillam oculi.

Omnis habens muneralur.

Non habenli suppluntatur

Jd ipsum quod hubuit.

In deserto mundi hujus

Nemo Jloret, nisi ejus

Bursa nondum vomuit.

Bursa prœgnans principatur,

Sapiensque conculcatur.

Si manus ,vre vacet.

Nam si pauper sit Sophia,

Vilis erit : quare ? quia

Pauper ubiquejacet.

Pauper j ace l : sed palpones

Quorum blandi sunt sermones.

Et ipsi sunl jacxila , Isti sunt quos mundus amai, El de quibus psalmus clamai :

Beali in macula.

In macula sunt beati , Sed non sunt immaculati.

Teste conscienlia :

Vivit leno more suis, Quia in labiis suis Diffusa est gratta Quid dant ar tes, nisi luctum Et laborem ." vel que m fructum Feri genus el spectes P Olim plures,non est mirum, Provehebal : Arma virum, Et : Fraternas acies.

Antiquilus nam stadere Fructus erat, et habere Déclamantes filtos :

Nîinc in arcasepeltre Nummos, majuscstquam scire :

Bella per Mmathios.

Si per aquas Rubri maris Designaiur salularis Lavacri lev alio :

Licei hoc scit, quod lucrum feri.

Quid hoc mihì scirc conferì, Si sciens esurioP Christus solel appellavi, Lapis scissus de alluri, Non manu, sed forcipe .

Hoc est nolum sapienti, Sed prxbendaìu requirenti Nemo dicit : Accipe.

Fudit aquam ter Helias, Pater sanctus Isaius, Trinitalem innuit.

Vidit Abram trinum chorum, Ruth in agro Judxorum Trinitalem messuit.

Sic involvit rota totani.

Sic deponit leprx nolani Lex in superficie; Sic amici uni parcipendit Joseph quando, non attendit Vocifornificarise.

corruption des ecclésiastiques languedociens ( i ) , recrutés qu'ils étaient pour la plupart parmi des serfs , auxquels les nobles faisaient conférer les ordres pour jouir en leur nom des biens des églises (2) ; ces prêtres conservaient envers leurs patrons des habitudes serviles, et, joignant la corruption à l'ignorance, ils dépouillaient les malades, les orphelins, les veuves, pour dissiper dans l'orgie et le libertinage l'argent destiné à les secourir. Les novateurs avaient donc à leur disposition un thème malheureusement trop vrai , lorsqu'ils élevaient la voix contre le clergé ; or le vulgaire se persuadait facilement que ceux qui dénonçaient des immoralités réelles pouvaient signaler dans les dogmes des faussetés non moins réelles.

L'Eglise, dans le principe, opposa aux erreurs les remèdes qu'il lui convient d'employer : réformer les siens d'abord, avertir ou excommunier ensuite les dissidents. Dans le concile de Tours, l'archevêque de iXarbonne avait condamné les bons hommes qui attaquaient l'autorité de l'Ancien Testament et la sainteté du mariage. Les rois de France et d'Angleterre envoyèrent à Toulouse le légat Pierre de Saint-Chrysogone et plusieurs évêques pour extirper l'hérésie. Le chevalier Pierre Mauran , qui la prêchait, fut mis en prison et, après son abjuration, destiné, comme expiation, à servir les pauvres durant trois ans à Jérusalem. Dans le troisième concile œcuménique de Latran , Alexandre III lança l'anathèmc contre les hérétiques répandus

Dumque per desertum itur, A gentili reperitxir Calcns linda penitus, Quia legis in deserio fieperitur a deserto Calor Sanati Spirilus.

Hxc scnitari quidam soient, Post af/l idi fame dolent Plus vacasse studio, L'nde multi pericrunt.

Et labore defecerunt Scrutantes scrutinio.

Ergo quia tot oppressis In studendo prava messk; Credìtur plus aspera :

Ad Romani scdem patris Et ad sacrosanctx matris Sìcm reversus ubera.

Turpe libi, paslor bone.

Si divina lectione Spreta, fiam laicus :

Aut absolve clericatu, Vel fac ut in cleri statu Persererem clericus.

Dulcis erit viihi flatus.

Si prebenda muneratus Eeditu, vel alio, Vivam licei non abunde ; Saltem inihi delurunde Persererem studio.

(1) Par exemple, les pères Vie et Vaissefte dans V Histoire du Languedoc.

(2) Voyez les PP. Vie et Vaissette, dans Y Histoire de Languedoc.

dans la Gascogne, l'Albigeois, le Toulousain, sous les noms de cathares, de patarins,de poplicains ou autres.

Le zèle des moines, et surtout des ordres nouveaux, s'exerça nouv. ordres ardemment contre ces hérétiques. Diverses congrégations avaient été instituées au commencement du onzième siècle; dans le Limousin, celle des Bons Hommes fut fondée par Etienne de htg, Thiers , gentilhomme d'Auvergne , qui fit après sa mort de si nombreux miracles que le nouveau prieur lui enjoignit de les cesser, attendu que l'ordre récemment établi n'aspirait pas à faire tant parler de soi. Dans le Dauphiné , Bruno de Cologne , j^g^ savant théologien , fonda les chartreux, ordre très-rigide, où la parole même était interdite , pour ne laisser de place qu'à la prière et à la copie des livres. Nous avons déjà vu la règle de Saint-Benoit, réformée d'abord par Benoit d'Aniane , et ensuite dans l'ordre de Cluny , qui s'enrichit prompteraent néanmoins , à tel point que saint Bernard vit l'abbé de ce monastère mener à sa suite soixante chevaux et plus (l). Saint Robert, ayant quitté l'abbaye qu'il avait fondée à Molèmes, se retira près de Dijon , dans le désert de Citeaux , où il renouvela toute la rigueur de la Q^^^g ^^ règle de Saint-Benoit , et ne voulut pas même recevoir de no- ^"Joss^" vices. A l'habit noir il substitua un habit blanc, et obligea les religieux au travail comme dans les commencements de l'institution; en outre, tandis que les autres congrégations aspiraient à se rendre indépendantes des évêques, il promit, au nom de la sienne , une soumission entière. Peu de temps après, l'ordre de Citeaux comptait dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze Cents de femmes.

Une telle rigidité plut au génie austère et contemplatif de saint Bernard , qui choisit cette règle ; par sa réputation de sainteté , il accrut tellement la considération du nouveau monastère qu'il devint insuffisant, et qu'on en fonda un autre à Clairvaux, dont Bernard , âgé seulement de viugt-cinq ans , fut le premier abbé, ii,g Kn peu de temps le désert se couvrit de cultures et se remplit d'ouvriers travaillant dans une activité silencieuse ; Clairvaux servit de modèle aux couvents qui se multiplièrent ailleurs.

Guillaume de Champeaux, maître et ensuite adversaire d'Abélard, persuada à Louis YI de construire près de Paris, en

{\)'Mentior si non vidi abhatem sexaginta eqiios et eo amplius in suo ducere comitatn... Orni/io ora/oriorumimmensas altifudines, eie. 'ï. IV, p. ;î3, {'.m. Mabillon.

IIIST. IMV. — T. XI. y

rhonneur de saint Victor de Marseille, ime abbaye à laquelle fut attachée une congrégation de chanoines réguliers , consacrés à l'enseignement.

Robert d'Arbrissel, qui avait voué principalement son éloquence à la conversion des femmes de mauvaise vie , fonda en Poitou, dans la vallée deFontevrault, deux monastères sous la règle de Saint-Benoit , l'un pour les hommes , et l'autre pour les femmes ; mais son zèle ne lui laissait pas apercevoir les désordres qui se glissaient parmi les nouveaux convertis , les deux sexes n'étant point séparés. La supérieure des femmes exerçait l'autorité sur les hommes. Le nombre des moines et des religieuses s'accrut par la suite; mais on fut obligé de modifier la règle. Pr«! montrés. L'cvéque de Laon fonda un ordre à Prémontré , avec le concours de saint Norbert, chapelain de Henri V, puis archevêque de Magdebourg; l'ordre des Prémontrés devint l'un des plus célèbres de ce temps.

Cette habitude de méditer constamment sur eux-mêmes et de s'élever jusqu'à la beauté ineffable, de surprendre le mal à sa nai.ssanco, sous ses formes les plus fugitives, et d'aspirer avec ardeur au bien infini , au beau substantiel , développait dans ces solitaires une grande délicatesse de sentiment , une vue intérieure pleine de pénétration. De là, cette profonde connaissance de l'homme qui apparaît chez leurs moralistes et leurs orateurs.

D'autres ordres s'adonnaient particulièrement au travail. Quelques ?dilanais, emmenés prisonniers en Allemagne pendant les guerres de Milan avec l'Empire, et désabusés du monde à l'école du malheur, firent vœa à la vierge Marie, s'ils revoyaient leur patrie, de se consacrer spécialement à son service. De retour dans le pays natal, ils instituèrent l'ordre des Humiliés, qui vivaient chacun chez soi , mais solitaires et s'employant à des œuvres .saintes , enveloppés d'une robe grossière de couleur grise. Comme ils curent beaucoup d'imitateurs , ils achetèrent alors une maison , dans laquelle ils se réunissaient les jours de fêtes ponichanter des psaumes et se livrer à des exercices de piété ; les femmes, à l'exemple de leurs maris, embrassèrent le même genre de vie dévote et laborieuse. Saint Bernard rédigea pour eux une règle, et les Humiliés se séparèrent de leurs épouses. Indépendamment des exercices spirituels, ils se livraient à l'industrie des étoffes de laine et au commerce. Le bienheureux Jean de Mèda , qui les transféra à Còme , perfectionna leur institut en élevant plusieurs d'entre eux à la dignité sacerdotale, et en

Frères (lu rachat

établissant un prévôt pour la direction de chaque maison, lis se multiplièrent, et acquirent d'immenses richesses par le négoce et la fabrication des étoffes.

L'ordre d'Altopascio, eu Toscane , avait pour mission de défendre les voyageurs et de les loger, de construire et d'entretenir des ponts et des routes (l). Un ermite , à Parme, forma une autre compagnie pour bâtir un pont sur le Taro et le garder (2). La compagnie des charretiers, en Normandie , s'occupait d'édifier des églises ; réunis de grand matiu , ils communiaient , se réconciliaient avec leurs ennemis, et choisissaient un chef , sons la direction duquel ils travaillaient (3).

Jean de Matha , gentilhomme provençal , touché de compassion pour ceux qui devenaient esclaves des infidèles, s'unit à Félix de des captiis. Valois pour travailler à les racheter; ils formèrent un ordre qui se consacra à mendier dans ce but, et qui fut confirmé par Innocent III, sous le nom de Trinitaires (4). Admirable association de la pénitence et de la charité , que n'épargna pas même une révolution dont le mot d'ordre était philanthropie !

Pierre deNoiasnue, gentilhomme du Languedoc, fonda dans ordre deN.-o. ^ ' '^ . ,!^ .t. Ile 'a mtci.

le même but i'ordre de Notre-Dame de la Merci , qui fut con- i-» 1230.

firme par Grégoire IX, et que l'on vit principalement en Espagne, puis en Amérique,

Guy de Montpellier établit dans sa patrie un vaste hôpital confié aux soiiis d'un ordre laïque des chanoines du Saint-Esprit, qui bientôt eut une maison à Rome et dans d'autres villes. Quand Innocent III fonda ou augmenta l'hospice de Sainte-Marie in Saxia, il en remit l'administration à ces frères , en leur adjoignant quelques ecclésiastiques, qui faisaient le vœu formel d'assister les malades. Les aumônes recueillies en Italie , en Angleterre et en Hongrie étaient affectées les unes à l'hôpital de Rome, et les autres à celui de Montpellier.

Sylvestre d'Osimo, à la vue du cadavre d'un homme très-beau, se consacra entièrement à la vie spirituelle ; dans le monastère du mont Fano de la Marche, il fonda les Sylvestrins , qui se

Ordre du St-Esprit.

Servîtes.

(1) L\Mi, Mem. eccl. fiorent., t. F, p. 506. {•>.) Affo, Hist. de Parme, t. II, p. 249.

(3) Depping, Expédit. marït., t. II, p. 209.

(4) On les appelait encore Frères du racliatdes captil's, ou Frères des ânes, parce qu'ils se servaient d'ânes pour monture, ou Matliiirins, parce que leur première maison en France était située près d'une chapelle de Saint-Mathurin.

Érémitains.

Cannes.

Saint Francois

d'Assise'

propagèrent bientôt. Peu de temps après, sept nobles Florentins , membres d'une confrérie de la vierge Marie, eurent une vision dans laquelle il leur fut commandé de renoncer au monde ; après avoir distribué aux pauvres tout ce qu'ils possédaient , ils se couvrirent d'un sac, se chargèrent de chaînes , vécurent d'aumônes, et prirent le nom de Serviteurs de Marie ou Servîtes. Ils ouvrirent leur premier couvent sur le mont Senario, près de Florence.

Plus tard , Alexandre IV réunit en une seule les diverses con- Grésations d'ermites mendiants , et donna à ses membres le titre d'Érémitains de Saint-Augustin.

Toutes ces sociétés ne formaient pas de couvents isolés, mais des congrégations modelées sur celle de Cluny , dont les membres constituaient un seul corps sous un chef commun. Les religieux de Cluny étaient régis monarchiquement, tandis que ceux de Citeaux avaient adopté la forme aristocratique ; car leur abbé partageait l'autorité suprême avec les abbés de la Ferté, de Pontigny , de Clairvaux et de Morimond , et le pouvoir législatif résidait dans le chapitre général de tous les abbés. Comme on commençait alors à revendiquer les biens usurpés sur les églises par l'inféodation , ceux qui en possédaient les vendaient a bon marché aux nouveaux couvents ; ce qui avait lieu également pour les églises dont les patrons s'étaient approprié les revenus et les dîmes. Par ce moyen, les moines acquirent promptement de grandes richesses.

Nous avons parlé ailleurs des ordres militaires ; il ne nous reste donc plus qu'à faire mention des Carmes, fondés par le Calabrais Berthold , qui leur donna une règle rigoureuse , sur le mont Carmel , où la tradition racontait qu'Élie avait vécu. Transférés ensuite à Chypre, ils se répandirent de là en Europe.

Innocent III , trouvant alors que les ordres étaient assez nombreux, défendit qu'il en fût introduit de nouveaux; néanmoins il en surgit encore sous son pontificat deux autres qui éclipsèrent tous leurs devanciers , les frères Mineurs et les frères Prêcheurs.

La femme de Pierre Bernardone , riche marchand d'Assise , fut invitée par un ange à faire ses couches sur la paille d'une étable , où elle donna le jour à Jean ; conduit en France par son père , le jeune homme apprit si bien la langue de ce pays qu'il fui sm nommé Francesco ^ François (1). Robuste;, d'humeur vive.

(1) F. Em, Cii\uvîn, Hist- de saint François d' AssUe ; Paris, 1841,

SAINT FRANÇOIS l'ASSISE. 133

joyeux compagnon, poëte même, il se convertit à vingt-cinq ans ; il se rend à Foligno , et vend ses marchandises dont il apporte le prix à un prêtre , qui le refuse ; alors il jette cet argent par la fenêtre. Sou père , homme économe , croit qu'il a perdu l'esprit; il le conduit devant l'évêque et le fait interdire. Sans se plaindre, il se dépouille entièrement , et l'évêque est obligé de lui jeter son manteau pour couvrir sa nudité ; puis il renonce à son père , se couvre de haillons , se fait adopter par un pauvre hère , et commence à prêcher, exhalant dans ses discours la charité qui débordait en lui, et se flattant, grâce à elle, de conquérir le monde par la prédication populaire.

Son premier disciple fut Bernard , bourgeois d'Assise ; comme il s'enquérait s'il devait abandonner le monde, François répondit : Demandez-le à Dieu; ayant donc ouvert au hasard le livre des Evangiles, il lut ces mots : Si tu veux être parfait, vends ce que tu as, et donne-le aux pauvres. Il l'ouvrit de nouveau, et lut : Ne portez en voyage ni or ni argent , ni besace ni tunique, ni sandales ni bâton. » Voilà ce que je cherche, s'écrie alors François , c'est ce que je désire de cœur ; c'est là ma règle, » et il jeta tout ce qui lui restait, à l'exception d'une tunique avec son capuce , qu'il serra autour de ses reins avec une corde.

C'est ainsi qu'il apparaît dans un monde enivré de richesses et de plaisirs ; c'est ainsi qu'il s'en va prêchant la pauvreté dans ce monde d'Ezzelin et de Frédéric, proclamant l'amour dans un temps de haines, de superstitions et de guerres. Seize compagnons s'étant réunis à lui , il se soumit avec eux aux plus rudes pénitences et se condamna à une pauvreté absolue , renonçant jusqu'à la possession des meubles les plus indispensables, au point de ne pas même considérer comme étant à lui son habit ou ses livres.

François obtint des Bénédictins une petite chapelle près d'Assise , dite la Portioncule ; après l'avoir rebâtie , il y jeta les premiers fondements de son ordre , auquel il assigna par humilité le nom de frères Mineurs ; il lui donna pour mission de vivre au milieu des pauvres, des malades, des lépreux, de travailler pour se procurer la nourriture, et de mendier.

Faisant abnégation complète de sa propre volonté , François disait : Heureux le serviteur qui ne s'estime pas meilleur quand il est exalté par les hommes que lorsqu'il est honni et méprisé , parce que l'homme n'est ni plus ìli moins que ce quii est devant Dieu. Comme s'il ne lui suffisait pas d'embrasser le genre

humaiu dans sqo amour, il l'ëteod à toutes les créatures, et s'en va chantant par les bois , invitant les oiseaux , qu'il appelle ses frères, à célébrer avec lui le Créateur; il prie les hirondelles, ses sœurs , de cesser leur gazouillement tandis qu'il prêche; dans les mouches, dans la cendre même , il voit des sœurs (l). Une cigale chante-t-elle, c'est pour lui une occasion de louer Dieu. Il reproche aux fourmis de montrer trop de souci de l'avenir ; il détourne du chemin le ver qui court risque d'être écrasé, fait porter du miel aux abeilles pendant l'hiver, sauve les lièvres et les tourterelles que poursuit le chasseur, et vend son manteau pour soustraire une brebis au couteau du boucher ; enfin il veut, au jour de iS'oël , qu'on donne à l'âne et au bœuf une provende meilleure que d'habitude.

Les blés, les vignes, les rochers, les forêts , tout ce que les champs et les éléments renferment de splendide, étaient pour lui autant de stimulants à l'amour du Créateur; chaque couvent dut réserver dans son petit jardin un carré des fleurs les plus belles , afin d'y trouver à louer le Seigneur (2).

Le trop-plein de cette âme affectueuse s'épanchait en poésies originales comme celui qui les composait , où nulle réminiscence de l'antiquité ne se faisait jour, mais une vive tendresse de cœur et des élans d'amour infini. 11 fut un des premiers qui employa la langue italienne dans les chants pieux ; frère Pacifique , son disciple, mérita la couronne poétique décernée par Frédéric II.

Saint François, voyant que le nombre des frères Mineurs s'était considérablement accru , songea à leur donner une règle écrite ; comme il était occupé de cette pensée , il rêva , pendant la nuit , qu'il avait ramassé trois miettes de pain extrêmement minces,

(1) Fratres met aves, imilttundebetis laudare Crealorem... sorores mex hinindines, segetes... vinea^, lafAdes et silvas et omnia speciosa camporum, (erramque et ignem, nerom el ventum ad divinum monebat amorem... Omnrs creafuras frafres nomine nuncupnhaf , frnter cinis, sorcr miisca. Thomas Celvno, son disciple. Acfa SS. octobii.>, etc.

(2) C'est une particularité remaiquable chez les moines que celte vénération pour les œuvres lie Dieu, et le .soin qu'ils prennent dt; conserver les arbres hisloriiiues. Nous avons déjà parlé de l'arbre de saint IJenoit à Naplcs. \ Rome, on se plait à aller i^oùler la fraîclieur .sous ct-liii où saint Philippe Néri élevait à la vertu, par la contemplation dn beau , les jeunes j;ens de sou oratoire. \ Rouie, ou montre à Sainte-Sabine un oranger planté par saint Dominique, et nn autre k Fondi par saint Thomas d'.Aquin. Si Ari^lote ou Théoplirasle é( rivaien! aujourd'hui Thistoire natinelle, ils ne négligeraient pas ce^ particularités.

SAINT FUANÇOIS d'a^SISK. 335

dont il devait faire la distribution à une foule de moines affamés. 11 craignait qu'elles ne se perdissent dans ses mains, quand une voi\ lui cria : Fais-en une hostie^ el donnes-en à qui vent de la nourn'lure. Il fit ainsi , et quiconque ne recevait pus avec dévotion la parcelle qui lui revenait se trouvait couvert de lèpre aussitôt. François raconta sa vision à ses frères sans en comprendre le sens; mais le lendcîiiain, comme il priait, une voix du ciel lui dit : François, les miettes de pain sont les paroles de l'Évan- (jile ; l'hostie est la règle, et la ll'pre r iniquité.

11 se retira alors avec deux compagnons sur une montagne, où, jeûnant au pain et à l'eau , il écrivit sa règle , selon que l'Esprit divin la lui dictait intérieurement. Elle débute ainsi : La règle des frères Mineurs est d'observer l'Évangile, en virant dans rubéissance, sans avoir rien en propre, et dans la chasteté. Pour entrer dans leur ordre , il fallait vendre tout son bien au profit des pauvres , et subir, avant de prononcer les vœux , un an d'épreuves rigoureuses. Les supérieurs étaient appelés serviteurs, et tous ces frères Mineurs rivalisaient d'iiumiiité, se lavant les pieds les uns aux autres. Le frère qui savait un métier pouvait l'exercer pour gagner sa nourriture; sinon il allait en quête de vivres, mais non d'argent. L'ordre "ui-même ne pouvait rien posséder que le simple nécessaire, Les frères Mineurs devaient prendre un soin spécial des pauvres, des exilés , des mendiants , des lépreux: celui qui, étant malade, s'impatiente et réclame des remèdes, est indigne du titre de frère, puisqu'il montre plus de souci de son corps que de son âme ; qu'ils ne fréquentent point les femmes, mais qu'ils leur prêchent toujours la pénitence; si l'un d'eux pèche avec elles, qu'il soit aussitôt chassé; en voyage, qu'ils ne portent que leur habit, sans même un bâton, et, s'ils rencontrent des voleurs, qu'ils se laissent dépouiller ; que celui-là seul prêche qui en a l'autorisation , mais avec promesse d'enseigner la doctrine de l'Église sans emprunter de formules à la science profane, sans rechercher les suffrages. Un général, élu par tous les membres, résidera à Rome, assisté d'un conseil; de lui relèveront les provinciaux et les prieurs. Les chapitres généraux seront composés des chefs de chaque province, des prieurs et des députés de chaque couvent. Toute communauté tiendra un chapitre une fois l'an ; les supérieurs d'Italie se réuniront tous les ans, et tous les trois ans ceux de l'autre côté des Alpes et d'outre-mer.

Innocent III , a qui François se présenta en lui demandant la

confirmation de son ordre, c'est-à-dire le droit de prêcher, de mendier et de ne posséder rien , pensa d'abord que la tâche était au-dessus des forces humaines; en conséquence il répondit par un refus. Mais, dans une vision, il lui sembla que l'église de Saint- Jean de Latran menaçait ruine, et qu'elle était soutenue par deux hommes, l'un Italien, l'autre Espagnol, François d'Assise et Dominique de Guzman ; il approuva donc Tordre de vive voix d'abord , et ensuite solennellement dans le quatrième concile de Latran.

Quatre ans après l'approbation du saint-siége , François , ou , "comme on l'appelait , le Père Séraphique, réunit le premier chapitre en plein air, sous des baraques , dit pour cela des nattes , où se trouvaient cinq mille religieux de la seule Italie, outre qu'il s'y présenta environ cinq cents novices. Leur nombre s'accrut tellement que , malgré la Réforme qui sépara du saint-siége la moitié de l'Europe, ils montaient, dit-on, à l'époque de la révolution française, à cent quinze mille, répartis dans sept mille couvents de diverses règles. C'étaient les membres d'une république qui avait pour siège le monde, et pour citoyen quiconque en adoptait les vertus rigides. Allant pieds nus , vêtus comme les pauvres d'alors, s'exprimant dans le langage vulgaire, ils se répandaient partout, et parlaient au peuple comme il veut qu'on lui parle, avec force, d'une manière dramatique, et même avec un certain cynisme , excitant les pleurs et le rire en pleurant et en riant eux-mêmes, descendant jusqu'aux trivialités, affrontant, provoquant les tourments et jusqu'aux huées.

Le saint fondateur voulait, s'il lui fût arrivé de rompre le jeûne, qu'on le traînât par les rues en l'accablant de coups, et en criant derrière lui : Tenez, voyez le glouton gui s'engraisse de chair de poulet sans que vous en sachiez rien ! Il prêchait à INoël dans une étable, avec le foin, l'âne et le bœuf, et quand il prononçait Bethléem, il bêlait comme un jeune agneau ; chaque fois qu'il disait le nom de Jésus, il se léchait les lèvres, comme pour en savourer la douceur. Dans les dernières années de sa vie, il portait imprimés sur son corps les stigmates des plaies du Rédempteur.

Le même homme interposait sa parole tendre au milieu des haines rugissantes. Informé qu'il s'était élevé un démêlé entre les magistrats et l'évêque d'Assise, il envoya ses frères chanter à l'évêché son Cantique du soleil, auquel il ajouta alors ces paroles : Loué soit le Seigneur en ceux qui pardonnent pour l'a-

SAINT FnAN<;ois d'assise. l.n

mour de lui, et suppoì'ient patiemment les souffrances et les tribulations! Bienheureux ceux qui persévèrent dans la paix, parce qu'ils seront couronnés par le Très-Haut.

Il n'en fallut pas davantage pour apaiser l'irritation. «Le jour « de l'Assomption de l'an 1222, dit Thomas, archidiacre de « Spalatro, suivant les écoles à Bologne, je vis François prê- « cher sur la place devant le palais public, où presque toute « la ville était réunie. L'exorde de son sermon fut de parler des « anges, des hommes et des démons. Il s'exprima si bien sur ces « esprits que beaucoup de lettrés, qui étaient présents, ne furent « pas médiocrement surpris d'un langage si juste de la part d'un « homme simple et inculte ; mais tout son discours eut pour but « d'éteindre les inimitiés et d'amener des réconciliations. Sor- « didedans ses habits, d'un aspectmisérable,d'un visage humble, « Dieu mit pourtant une telle efficacité dans ses paroles que « plusieurs familles nobles, entre lesquelles une rage inhumaine, « des haines invétérées avaient entretenu des hostilités furieuses « avec grande effusion de sang, furent ramenées à des disposi- « tions pacifiques (I). »

Une dame noble d'Assise, nommée Claire, touchée de son sainte ciaiic. exemple et de ses discours, abandonna le monde et fonda les religieuses de Sainte-Claire {les Clarisses), qui adoptèrent la même règle.

François se trouvant indécis sur la question de savoir ce qui valait mieux de la prière ou de la prédication, Claire et le frère Sylvestre lui persuadent que c'est cette dernière. Il se rend donc à Rome tout plein de joie, et demande au pape la permission d'aller en quête de conversions, et de s'exposer au martyre en exerçant l'apostolat; puis il va parcourir TEspagne, la Barbarie et l'Egypte, croisade pure de sang, dont le cri de guerre était : La paix soit avec vous ! Il arriva en Egypte au moment où les croisés assiégeaient Damiette. Malek-Kamel, devant lequel il se présenta, l'entendit lui exposer l'Évangile, défier tous les docteurs de la loi, et offrir de sauter dans un bûcher embrasé, afin de prouver la vérité de la doctrine qu'il annonçait. Le soudan, après l'avoir écouté, le renvoya sans s'être laissé convertir et sans l'avoir fait martyriser.

François disait à ceux de ses frères qu'il envoyait prêcher : « Cheminez deux à deux au nom du Seigneur, avec humilité et

(1) Ap. JoH. LuGiiM, De Regno Dalinat.

« modestie, particulièrement avec un silence absolu, depuis ie « matin jusqu'à tierce, eu priant Dieu dans votre cœur. Qu'il « n'y ait point entre vous de paroles vaines et inutiles, et, sur la « route même, comportez-vous modestement et humblement, « comme si vous étiez en un ermitage ou dans votre cellule; « car, en quelque lieu que nous soyons, nous avons toujours « avec nous notre cellule, qui est le corps, notre frère, l'àme « étant l'ermite qui habite cette cellule pour prier et penser à « Dieu'. Si donc l'àme n'est pas en repos dans cette cellule, de a rien ne sert aux religieux la cellule extérieure. Que votre con- « duiteau milieu de la population soit telle que .tous ceux qui « vous verront ou vous écouteront aient à louer le Père céleste. « Annoncez la paix à tous; mais ayez-la dans le cœur comme « sur les lèvres, et même plus encore. Ne devenez pas une ocea- « sion de colère ou de scandale ; mais faites, par votre mansué- « tude, que chacun incline à la bonté, à la paix, à la concorde. « Nous sommes appelés à guérir les blessés, à ramener les égarés; « or beaucoup vous sembleront des membres du diable, qui se- « ront un jour disciples de Jésus. »

11 implora du ciel et du pontife, pour sa chapelle de la Portionculc, une indulgence qui ne contât aucune offrande. Quand chaque année encore, au 2 août, elle est proclamée à l'heure solennelle de l'apparition de Marie, une foule innombrable accourt des pays environnants pour demander l'effusion gratuite de la grâce.

Nous, dont les pèlerinages ne se bornent pas à visiter la chambre de Voltaire et l'île de Rousseau, nous allons parcourir avec émotion les collines et les lacs qui entourent cette vallée délicieuse, peuplée de si tendres souvenirs. Dans ce temple majestueux de Sainte-Marie des Anges, élevé à la pauvreté, et non au faste, comme tant d'autres, nous aimons à méditer sur la sainteté et la puissance sorties de l'hunible ermitage que renferment ses murs bénis.

Les disciples de saint François observ<''rent fidèlement la règle, et, pour vivre à Rome, frère Egidius allait couper du bois, qu'il vendait. Les autres se nourrissaient du produit de leurs aumônes, et partout on les accueillait au son des cloches, avec des branches d'olivier àia main. Il n'est pasétonnant que les ordres mendiants aient exercé sur le peuple pins d'influence que les autres; car ils partageaient avec lui le pain de chaque jour, et le peuple respecte une indépendance acquise par des sacrifices volontaires.

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