VOYAGE DU BIENHEUREUX ODÉRIC DE PORDENONE
Le frère Oderic de Pordenone, de l'ordre des Mineurs, traversa l'Asie, des rives de la mer ^'oire à l'extrémité de la Chine, depuis l'an 1318 , à ce qu'il paraît, jusqu'en 1330, époque où, de retour en Italie, il dicta une relation de ses voyages à Guillaume de Solana, dans la ville de Padoue, sans observer aucun ordre ni distribution, mais comme les faits se représentaient à sa mémoire, il mourut en 1331. Ses récits obscurs et confus ajoutèrent peu de chose aux. connaissances que ses prédécesseurs avaient rapportées de l'Orient.
De Constantinople il passa à Trébizondei d'où il gagna Azaron ou Erzeroum, lieu naturellement froid, que l'on dit situé plus haut que toute autre cité au moule; il alla par le mont Ararat à Tauris, ou Tebriz, qui lui parut une ville commerçante de première iniporlanee. Dans le voisinage était une colline de sel, oii il était permis à chacun de prendre ce qu'il lui plai- .sait, sans impôt ni gabelle. On disait que le roi de Perse tirait de cette seule ville autant que le roi de France de tous ses domaines. La route directe pour l'Inde passait par Cassan ou Casbiu, ville des Trois-Sages. La ville de Yézed abondait en toutes choses ; on y trouvait plus de raisins et de figues qu'en tout autre pays du monde; mais les Sarrasins affirmaient qu'aucun chrétien n'y pouvait vivre plus d'une année.
Le frère passa près de la tour de Babel; mais il omet de donner le moindre détail sur cet édifice extraordinaire. Les hommes de la Clialdée portaient les cheveux bien tressés et arrangés comme les femmes d'Italie, des turbans ornés d'or et de perles; c'étaient de belles gens; mais les femmes , laides et mal faites, étaient vêtues de chemises en toile grossière descendant seulement aux genoux, avec de longues manches qui pendaient jusqu'à terre , et aussi des caleçons, mais les pieds nus. Elles n'ajustaient pas leur tête, leurs cheveux tombaient, llottants et épars, derrière les oreilles. Au moment où Oderic arriva dans cette contrée, qu'il appelle Inde mineure ou provinces méridionales de la Perse, le pays avait été récemment envahi et ravagé par les Tartares. Les produits de la nature y abondaient cependant; les habitants vivaient surtout de dattes, dont on pouvait acheter vingt-deux livres pour moins d'un gros vénitien. D'Ormuz il s'embarqua pour Thana , peut-être Tata, à l'embouchure de l'Indus, où il eut grandement à souffrir.
Il mérite peu d'attention comme voyageur avant son arrivée à la côte de Malabar, quïl appelle Minibar. On ne trouve nienlion, dans aucun autre écrivain, de deux villes nommées par lui Flandrina et Cyncilin. Le poivre croît abondanimeiil au Miilahar , dans ime l'onH dont la circonférence est de dix-huit jours de chemin. La plante qui produit le poivre croit à côté de gros arbre?
NOTES ADDITIONNELLES. (ÙW
coiiiine Oli piante la \ igne on Italie. Elle pousse a\ec beaucoup de (euillcs d'une couleur vive et s'enlace à ces arbres, en laissant pendre des baies remplies de poivre par grosses grappes, comme celle de la vigne. Des crocodiles et des serpents i^normes infestent cette forôt ; dans la saison où l'on récolle le poivre, les gens du pays sont obligés d'allumer de grands feux de paille et de brancbes sècbes, pour en éloigner les animaux nuisibles. A l'extrémité de cette forêt était la ville de Polumbroun.
Oderic donne des superstitions singulières des Indiens une relation plus complète et plus soignée qu'aucun autre voyageur avant lui. Il observa la vénération dont est l'objet le bœuf, destiné pendant six ans au travail, puis déclaré saint le septième, et adoré comme dieu; l'usage pour les veuves de se briller sur le biicber de leurs maris , et l'abstinence du sexe mule pour le vin. 11 décrit avec l'évidence d'un témoin oculaire le fanatisme général qui porte lesbommes à se sacritier volontairement, ainsi que les cérémonies de .Jagrenat. « Dans le royaume de Moabar ( le Karnatic ) il y a, dit-il, une idole merveilleuse en l'orme d'bomine, tout en or poli; il lui pend au cou un collier en pierreries des plus riclies et des plus précieuses, dont quelques-unes surpassent toutes les richesses d'un royaume. La maison où elle est conservée est en or battu , comme le pavé , ainsi que le revêtement des murailles an dedans et au dehors. Les Indiens y vont en pèlerinage, les uns avec des cordes au cou, d'autres les mains liées derrière le dos, d'autres aussi avec des couteaux enfoncés dans diverses parties des jambes et des bras; .s'il arrive que la cbair du membre vienne à s'ulcérer par suite de ces blessures, ils croient que leur dieu les regarde avec faveur , et dès ce moment ils considèrent le membre malade comme sacré. Près du temple de cette idole il y a un lac artificiel dans un lieu ouvert, où les pèlerins et les dévols jettent de l'or et de l'argent, des pierres précieuses, en l'honneur de l'idole, et comme un fonds destinri au\ réparations du temple. Lorsqu'il y a quelque ornements nouveau à y faire ou quelque réparation , les prêtres prennent le nécessaire dans les offrandes jetées au lac .
« A chaque fête annuelle de celte idole, le roi et la reine de la contrée, avec tous les pèlerins et la multitude du peuple , se réunissent à ce temple ; mettant l'idole sur un char riche et splendide , ils la portent au temple avec des hymnes et foutes sortes d'instruments de musique, précédés par une longue file de jeunes femmes qui vont deux à deux en chantant devant l'idole. Beaucoup de pèlerins .se jettent sous les roues du char, pour mourir écrasés en l'honneur de leur dieu. Les cadavres de ces dévots sont ensuite brûlés, et leurs cendres recueillies comme celles des martyrs. Plus de cinq cents personnes chaque année se dévouent ainsi à la mort. Parfois un homme fait délibérément le vœu de mourir en l'honneur de cette idole abominable. Alors, accompagné de ses parents , de ses amis et d'une grande troupe de musiciens, il <ionne un han- (piet solennel, après lequel il se suspend au cou cinq couteaux tranchants, et se rend en procession solennelle devant l'idole. Là il prend successivement quatre des couteaux, et avec chacun (l'eiix il coupe un morceau de sa chair, (ju'il jette à l'idole en disant qu'il se fait cette entaille pour adorer son dieu ; saisissant ensuite le (linquième couteau, il déclare à haute voix qu'il se donne la mort en l'honneur du dieu, et en disant cela il se frappa du coup inorici. Son cadavre est ensuite brûlé avec grande solennité, et il jouit pour toujours (le la réputation d'une personne sainte. »
Kn allant du Moabar, pendant cinquante jours, vers le miili , le long de
l'Océan, le bon religieux arriva à un pays nommé Lamouri, dans lequel tout le monde allait nu , alléguant pour excuse l'exemple d'Adam et d'Eve; peutêtre ce pays est-il la partie méridionale de la péninsule, près du cap Comorin; mais il y a beaucoup plus de motifs de soupçonner qu'Oderic confond le midi de l'Inde avec Lamri, dans l'ile de Sumatra, o Là, dit-il, on fait communément usage de chair humaine, comme de celle de bœuf parmi nous. Bien que les manières et les mœurs de ce peuple soient abominables, la contrée est excellente, et abonde en viande, en grains, or, argent, bois d'aloès, camphre et beaucoup d'autres produits précieux. Les marchands qui trafiquent avec ce pays sont dans l'usage d'y porter, avec les autres marchandises, des hommes gras qu'ils vendent aux naturels comme nous vendons les porcs , et qui sont tués et dévorés. »
Au midi de Lamouri, Oderic place l'île ou royaume de Symalora, ptut-ètre Simottra ou Sumatra; la population était dans l'usage de se sillonner le visage avec des fers rouges. Il visita ensuite l'île de Java , regardée comme une des plus grandes du monde, abondante en girofle, noix muscades et autres aromates. « Le roi de Java , ajoute-t-il , avait le palais le plus somptueux et le plus élevé du monde, avec de larges escaliers conduisant aux appartements supérieurs, dont les marches étaient alternativement d'or et d'argent. Tout l'extérieur était couvert de lames d'or battu, avec des figures de guerriers ciselées, chacune ayant sur la tête une couronne d'or massif. Le toit du palais était pareillement d'or pur, et les appartements du rez-de-chaussée pavés en petits carrt^'aux alternés d'or et d'argent. — Le grand khan ou empereur de la Chine, dit-il plus loin, avait souvent fait la guerre au roi de Java; mais il avait toujours été défait et repoussé. Il est probable que frère Oderic mêlait à sa relation sur Java ce qu'il avait entendu dire au sujet des guerres et des prodigieuses richesses du Japon. »
Le frère fait mention d'arbres qui produisent de la farine ou des palmiers sagoutiers, et d'une autre particularité du règne végétal , improbable en apparence et pourtant fondée sur la vérité : « Dans les mers de l'Inde il croit des rosuaux d'une grandeur incroyable, dont quelques-uns ont jusqu'à soixante pas d'élévation. Il y a aussi de petits roseaux, dits cassan , qui serpentent sur la terre comme de l'herbe, sur un mille et plus d'étendue, en poussant de nouvelles branches à chaque nœud. Dans ces roseaux se trouvent certaines pierres auxquelles on attribue une vertu si admirable que celui qui en porte une sur lui ne saurait , dit-on , être blessé par aucune arme en fer. Les habitants font des incisions dans les bras de leurs enfants quand ils sont jeunes, et introduisent une de ces pierres dans la blessure, qu'ils cicatrisent avec de la poudre de je ne sais quel poisson. » Il est de fait que des pierres de pur silex , ou pierres à fusil, se trouvent souvent cachées dans des nœuds de roseaux ou près de ces nœuds; couiiue les ignorants sont toujours disposés à considérer avec vénération ce qui est anormal dans la nature, on croit généralement que ces pierres sont douées de vertus singulières.
Les mers de ces climats sont si poissonneuses, à ce qu'il rapporte encore, qu'on n'aperçoit à quelque distance de la terre autre chose que des dos de poissons, qui viennent spontanément sur la plage, et pendant trois jours se laissent prendre par les habitants en aussi grand nombre qu'ils veulent. Les trois jours expirés, le banc de poisson s'en retourne en haute mer, et une autre espèce vient au même lieu, de la même manière et pour le même temps. « Cela arrive une fois l'anuée, et les habitants prétendent que les pois-
NOTES ADDITIONNELLES. 6r>3
sons appi'finnent de la nature à donner ce signe d'Iioinmage à l'empereur. » Ce fait est parfaitement vrai ; les niers de l'arcliipel Indien abondent en poissons plus que toute autre partie du monde , et l'on dit ipie les habitants de Java ont l'art de les apprivoiser, à tel point qu'ils viennent docilement sur le rivage à la voix ou au bruit du sildet.
Oderic se dirigea de là vers la Cliine, qui, d'après ce qu'il entendait dire, contenait plus de deux mille grandes cités ; il fut émerveillé de trouver que les habitants étaient tous artisans ou marchands, et ne se décidaient jamais à mendier, quelque grande que fût leur jiauvreté, tant qu'ils pouvaient se suffire par leur travail. Les hommes étaient blonds et d'un aspect avenant, bien qu'un peu paies; mais les femmes lui parurent les plus belles qui fussent sous le soleil. Il est remarquable que tous les anciens voyageurs sont d'accord pour vanter la beauté des Chinois; mais il est rare qu'ils indiquent la particidarilé distinctive des traits mongols. Oderic est le premier qui signala deux caractères différents dans la beauté chinoise. « On regarde , dit-il , comme un grand agrément chez les hommes de ce pays d'avoir aux doigts des ongles longs qui se replient dans les mains ; mais la grâce et la beauté de leurs femmes consiste à avoir de petits pieds ; c'est pourquoi leurs mères, lorsque leurs filles sont toutes jeunes , les leur serrent avec des bandes pour les empêcher de croître.»
Il donne aussi la description d'un mode de pêche usité en Chine et peu connu dans les autres parties du monde. Dans une ville où il séjourna quelque temps , son hôte, voulant le divertir , le conduisit sur le rivage d'un (leu vt; , et prit avec lui trois gramls paniers, ainsi qu'un certain nombre de plongeons liés à des perches. Il commença ses préparatifs en serrant avec une ficelle le cou des oiseaux, afin qu'ils ne pussent avaler le poisson qu'ils prendraient; il les détacha ensuite des perches, et en moins d'une heure ils prirent autant de poissons qu'il en fallait pour remplir les trois paniers.
Les religieux mineurs avaient deux couvents dans la ville de Zaïtoun, qui lui parut deux fois aussi grande que Bologne; il y avait aussi beaucoup de maisons religieuses d'adorateurs des idoles , qui olfraient chaque jour des banquets somptueux et fumants à leurs dieux. Ceux-ci ne goûtaient, du reste, que l'odeur des mets savoureux, dont la partie substantielle passait sur la table des prêtres.
Frère Oderic séjourna trois ans à Pékin, où les franciscains avaient un couvent dépendant de la cour. Sa relation des magnificences de la cour de Cambalii ne le cède en rien au récit plus authentique de Marco Polo.
Après avoir quitté la Chine, il visita le Thibet; il est le premier écrivain qui ait parlé du grand lama, « pape de l'Orient et chef spirituel de tous les idolâtres. » Comme les anciens voyageurs, il fait mention de l'usage de manger de la chair humaine parmi les Thibétains, ce qu'il regarde comme une coutume superstitieuse. (Desbourough-Cooley, Hist. générale des voyages.)
Quelques récits d'une foi intrépide, que l'on rencontre dans la vie du bienheureux Oderic, méritent d'être rapportés.
« Moi frère Marcliisino de Bajadon, des frères mineurs, j'ai entendu dire à frère Oderic qu'une fois, lors(pie le grand khan des Tartares voyageait de Cambalecii à Sandon, lui frère Oderic était, avec quatre frères mineurs, sous un arbre le long de la route. Le voyant s'approcher, l'un d'eux qui était évoque, vêtu du costume solennel, prit la croix, et, l'ayant fixée au bout d'un bâton, il léleva, en même temps que les autres se mettaient à chanter le
Veni, Creator Spirìtus. Le khan, ayant entendu cela, demanda aux personnes qui l'entouraient quelle était cette nouveauté. On lui répondit que c'étaient quatre rabanih francs, c'est-à-dire des religieux chrétiens. Il les appela donc, et, ayant vu la croix, il se leva de son char, déposa son chapeau et baisa humblement la croix. Or, comme il est d'usage que personne n'ose s'approcher de son char les mains vides, frère Oderic lui offrit un petit panier de très-belles pommes. Il en prit deux , dont il en mangea une, et s'en alla tenant l'autre en sa main. Le chapeau qu'il ôta, d'après ce que j'ai ouï dire au même frère Oderic, était fait de pierreries et de perles, et valait plus que toute la Marche de Trévise. »
Dans le récit naïf du bon religieux, fout se rapporte à des choses italiennes. En Tartarie , on ne mange que des dattes, dont quarante-deux livres se payent moins d'un gros de Venise; le royaume de Manzy contient deux mille cités si grandes que Trévise et Vicence y tiendraient ensemble. Soustalay est grande comme trois Venises, Saiton comme deux Bolognes; il y avait une idole grande comme un saint Christophe. Chanisana est près d'nn lieu ve comme Ferrare aux bords du Pô.
« J'ai vu encore une autre chose étonnante et terrible; car, en allant par une vallée située sur le fleuve des Délices, j'aperçus beaucoup de cadavres, et j'entendis des chants en musique de diverses manières , princi[ialement de cithares touchées a merveille. Or une grande peur me prit à cause du tumulte, du fracas et du chant. La vallée est longue de huit mille, et l'on dit que celui qui y entre n'en sort plus. Bien que je l'eusse ouï dire pour chose certaine, je voulus pourtant y entrer, me conliant en Dieu, pour voir ce qui en était réellement, et, y étant entré comme je l'ai dit, je vis de toutes parts des cadavres qui paraissaient innombrables; sur le côté, je vis dans un rocher une face d'homme d'un aspect si terrible que je crus mourir de peur. J'allai donc répétant continuellement : Verbum caro factum e^t; mais je n'osai approcher de cette face, et, tout tremblant, j'en restai éloigné de sept ou huit pas. Étant parvenu à l'autre extrémité de la vallée, je gravis sur un mont sabloimeux d'oii, regardant au loin, je ne distinguais plus que le .son d'ime citliare. Comme j'étais sur cette cime, je trouvai un bel amas d'argent comme des écailles de poisson réunies, dont je pris ce que je pus et le mis dans mon sein; mais ensuite, ne m'en voyant pas le besoin, je le jetai, et ainsi, avec la protection de Dieu, j'échappai sain et sauf, et revins parmi les hommes. «
Des objets plus gais souriaient aussi parfois à l'imagination du bienheureux Oderic. et à celle de son hisîorien , qui vit à Trébizoude une chose dont il fut charmé : « Je vis un homme qui menait avec lui plus de quatre mille perdrix , lui à pied , elles en l'air ; il les conduisait à Tegana , à trois journées de distance; quand il voulait se reposer, toutes s'abattaient autour de lui a terre, comme des poussins qui se blottissent autour de leur mère. Il les mena ain>i au palais de l'empereur, qui en prit autant qu'il lui convint, et l'homme reconduisit celles qui restaient où il les avait prises. »
(Voy.BoLLA.ND., Acta santorum, au 14 janvier.)