‹ Histoire universelle (volume 3)Chapitre 98 sur 102 · RUBRUQUIS CHEZ LES MONGOLS · texte numérisé non relu

RUBRUQUIS CHEZ LES MONGOLS

Li\ lie.lal ion duvoi/age en Tartarie du frère Giullalme hk Rcbriquis a été publiée à Paris en l(i34 par le P. Bergerac, puis en 1839 par Michel et

WUIGHT.

On est étonné de la tolérance religieuse ou plutôt de l'indifférence des Gcngiskhanides. Mangou avait prèsile lui piusiem-s prêtres nestoriens as.soz ignorants, non moins su[)erstitieux et grands buvems. Lorsqu'il y avait banquet à la cour, ils entraient les premiers en habits sacerdotaux , pour piier [tour l'empereur et bénir sa coupe. Ou introduisait ensuite les ministres du culte

nialiométau , puis les piôtres païens, et chacun d'euK observait les rites de sa religion.

« Le jour de l'octave de rÉpi|)iianie, Coutouctai, première femme de Mangou, vint à la chapelle des uestoriens avec plusieurs femmes, Batou, son fils aîné, et ses enfants plus petits; tous se prosternèrent à terre, touchèrent de la main droite les images, qu'ils portèrent ensuite à leurs lèvres, et donnèrent la main à tous les assistants , selon l'usage des nestoriens. Mangou visita aussi la chapelle, s'assit avec son épouse sur un petit lit doré placé devant l'autel, et flt chanter à Rubruquis et à son compagnon le Vent, Sancte Spirilus. L'empereur se retira; mais sa femme lesta, et tit des présents à tous les chrétiens. On versa du tarassoun, du vin et du coumiz. L'impératrice prit une coupe, se mit à genoux, demanda la bénédiction, et tandis qu'elle buvait, les prêtres chantaient. Us se mirent aussi à boire jusqu'à s'enivrer, et passèrent ainsi la journée. Vers le soir, l'impératrice, en gaieté comme les autres, retourna chez elle dans son char , accompagnée des prêtres , qui continuaient à chanter ou plutôt à hurler.

« Le samedi , veille de la Septuagésime , qui est le temps de la Pâque des Arméniens, nous allâmes avec les prêtres nestoriens et avec un monarque arménien , en procession , au palais de Mangou ; comme nous en sortions , entrait un esclave portant des éclanches de mouton grillées au feu et noires comme du charbon ; ayant demandé ce que cela signifiait , il me fut répondu que l'on n'entreprenait rien dans ce pays sans consulter d'abord ces os. Le khan veut-il commencer quelque chose, il se fait apporter trois épaules non encore mises au feu, et, les tenant entre ses mains, il pense si l'affaire qu'il médite pourra s'effectuer ou non. Puis il donne ces os à faire rissoler soigneusement dansdeux petites places voisines du palais où couche lekhan. Lorsqu'ils sont noircis, on les rapporte devant lui, et il observe s'ils sont demeurés entiers. Si le fen ne les a pas rompus on fêlés , on en conclut que l'affaire réussira; si , au contraire, ils se trouvent fendus par le travers el qu'il en tombe des éclats, cela veut dire qu'il faut s'en abstenir. »

Nous trouvons mention de ce mode de divination dans d'autres auteurs, et Pallas (Sammlungen Hist. Aachr. iiber die Mongoltschen Vëlkerschafften, W part. ) dit que les peuples d'Asie adonnés au schamanisme en font parfois usage. Les Kalmouks appellent celte manière de prédire dallatuUike ^ ceux qui la pratiquent, rffli/acAis, et le livre qui enseigne les règles, dalla. Cette divination est aussi usitée de temps immémorial en Chine ; mais , au lieu d'omoplates , on se sert d'écaillés de tortue dans lesquelles on brûle certaines herbes jusqu'à ce qu'elles .se fendent. (Mailla, Hist. de la Chine, t. I, p. 104 à la note.)

Rubruquis continue en ces termes : « Arrivés en présence de Mangou, les prêtres nestoriens lui présentèrent l'encens , qu'il mit lui-même dans l'encensoir, et ils l'encensèrent ; ils bénirent aussi sa coupe, et nous fûmes tous obUgés d'en faire de même. Puis il se mit à boire avec tous les prêtres.

« Nous nous rendîmes ensuite au logis de Batou, qui, dès qu'il nous vit, s'élança <le son siège et .se jeta par terre, le touchant du front par respect pour la croix qu'il plaça sur un tissu de soie neuf, dans un lieu élevé devant lui. David, prêtre nestorien , son précepteur, ivrogne, lui avait enseigné à en user ainsi. Il nous fit ensuite asseoir, et, après avoir bu dans une coupe bénite par les prêtres, il les fit boire aussi.

NOTKS ADDITIONNELLES. 6iî)

<> Nous passâmes de lii successivement à la cour de la secuude, de la troisième et de la quatrit^'mc femme de l'emiicicur ; toutes se prosternèrent à terre dès qu'elles virent la croix, l'adorèrent et la firent ensuite placer en haut sur un tapis de soie , seule chose que les prêtres leur eussent enseisnèi; du christianisme , les laissant suivre du reste toutes les pratiques des devins et des idolâtres. (Ch. 36-3'J.)

« La veille de Tâques (19 avril 1254), plus de soixante personnes furent baptisées en bel ordre à Karakorum , avec f-raude joie des chrétiens. >. (Ch. 42.)

Une femme de Metz, nommée Paquette , qui avait été prise en Hongrie, et attachée quelque temps au service d'une femme de Mangou, chrétienne aussi, raconta à Uubruquis plusieurs traits de la malice des devins mongols. La reine ayant reçu en don de très-belles pelisses , les devins les purifièrent avec le feu , comme il était d'usage pour tous les objets destinés au service des princes, et ils en retinrent une partie. Celle <iui était préposée à la garde-robe avertit la reine qu'ils s'étaient fait une trop large part ; elle les en réprimanda. Peu de jours après , la reine tombe malade , et les devins , interrogés sur son mal , déclarent qu'elle a été ensorcelée par sa femme de garde-robe ; elle est donc prise et mise à la corde pendant sept jours , pour lui faire avouer son méfait prétendu. L'impératrice mourut sur ces entrefaites, et l'accusée supplia qu'on tranchât sa vie, voulant suivre sa maîtresse, à qui elle protestait n'avoir jamais fait aucun mal, mais l'empereur n'y consentit pas. Alors les devins choisirent une autre victime ; ils accusèrent de la mort de la princesse la nourrice de sa tille, fenmie d'un des principaux prêtres nestoriens. Mise à la torture, elle avoua avoir bien employé quelques philtres pour se procurer l'affection de sa maîtresse, mais en affirmant n'avoir rien fait pour lui nuire. Llle n'en fut pas moins envoyée au supplice.

Peu après, une femme de Mangou mit au monde un fils à qui les devins promirent une vie longue , nn règne prospère et illustre; mais, comme il mourut au bout de peu de jours , la mère appela les astrologues , et leur adressa des reproches. Ils s'en tirèrent en rejetant la faute surla nourrice, récemment mise à mort. La reine voulut assouvir au moins sa fureur sur les enfants de cette malheureuse ; elle les lit donc tuer , le garçon par un homme , la fille par une femme. Mangou , irrité de cette barbarie , la fit emprisonner pendant huit jours , puis tenir éloignée de la cour pendant un mois. Il ordonna de plus que celui qui avait tué le fils fût décapité , et sa tête suspendue au cou de la femme qui avait égorgé la fille , puis qu'elle fût battue jusqu'à la mort avec des tisons ardents. (Ch. 47.)

Le palais de Karakorum était entouré d'un mur de briques dans la direction du nord au sud , avec trois portes dans la façade méridionale. On y voyait une grande salle, dont la construction ressemblait à celle d'une église, c'est-àdire une nef avec deux rangées de colonnes. Dans les jours solennels , l'empereur se plaçait au fond de cette salle, sur un trône élevé ; près de lui, un peu plus bas, était assise sa première femme; ses fils et les princes du sang .se tenaient à sa droite , la princesse à sa gauche. Kn face du trône s'élevait un grand arbre d'argent au pied duquel étaient couchés quatre lions de même mêlai, qui laissaient couler de leur gueule, dans quatre bassins d'argent, du vin , du coumiz, de l'hydromel et du tarassoun. Sur la cime de l'arbre, un ange d'argent sonnait d'une trompette quand les boulilliers devaient remplir les réservoirs extérieurs qui alinieataienl les fontaines. Ce travail avait été exécuté

6o0 NOTES ADDITIONNELLES.

par Guillaume Bouclier , orfèvre parisien , fait prisonnier a Belgrade par le (rère de Maugou : il y avait employé trois mille marcs d'argent.

Page 1