LITHUANIE
Dans la diète de Brzesc, Ladislas intrigua pour faire confirmer la succession dans sa descendance, et les nobles y consentirent sous la condition de nouveaux privilèges : les emplois ne durent être donnés qu'à des personnes nées dans la province où elles étaient appelées à exercer; la jouissance des domaines royaux (starostie) fut réservée aux seuls nobles polonais ; ils eurent droit à une indemnité lorsqu'ils faisaient la guerre hors du royaume ; le roi ne put battre monnaie sans l'agrément des états, ni ordonner une arrestation, sauf le cas de flagrant délit , quien vertu d'une condamnation ; il fut tenu d'introduire le droit polonais dans toutes les provinces et surtout dans les contrées russes.
Ladislas dirigea lui-même des guerres nombreuses ; mais, durant la paix, il laissait à d'autres le soin des affaires; il était tout matériel dans ses habitudes, dormait la moitié du jour, et passait le reste à la chasse ou dans des exercices laborieux.
Ladislas VI, son fils, est celui qui périt à la bataille de Varna. Après un long interrègne causé par des prétentions rivales, Casimir IV, son frère, fut proclamé. Il fut le premier roi de Pologne qui exerça le droit de proposer un cardinal à la nomination du pontife, comme le faisaient, par abus toléré, les autres rois de l'Europe. Il contracta l'obligation de ne faire ni lois ni guerres sans l'assentiment de la noblesse ; ainsi la diète, au droit de l'élection, qu'elle affermissait, ajoutait le pouvoir législatif. C'était l'inauguration du système représentatif ; la diète prit un aspect constitutionnel, acquit le droit de voter les subsides, de convoquer la noblesse pour le service militaire, et chaque jour dépouillait le roi de quelques-unes de ses prérogatives. L'égalité des droits existaitparmi les nobles; mais seuls ils jouissaient de la vie politique , puisque seuls ils étaient représentés dans la diète, et qu'ils possédaient seuls les honneurs, les dignités ecclésiastiques ou séculières et toutes les prérogatives ; la bourgeoisie n'était presque rien, et il ne restait.au peuple qu'à payer et à souffrir. La Pologne ne subit pas la révolution des autres pays, révolution qui fortifia la couronne au préjudice des grands, et lui donna les moyens de pourvoir à la défense extérieure et de favoriser ensuite les libertés populaires.
Casimir acquit différents États, et se lia d'amitié avec Bajazet II ; mais il mécontenta les Polonais, qui lui reprochaient sa
ut sine us legatis, seu nunc us terrarum (sic vocantur), nul/a comitia légitima haberentur, neque triOutum dtcerni, ac ne lex quidcm ullaferrl posse videretur; auctusque est, et subinde etiam num auge fur eorum numerus. Martin Cronf.r, de Reb. Polonorum, livre Yl.
préférence pour les Lithuaniens ; il en serait résulté des dissensions sanglantes si l'attention n'eût été détournée par la longue guerre avec la Prusse, dont nous avons maintenant à parler.
On a vu précédemment que l'ordre Teutonique avait conquis la Prusse, moins quelques districts orientaux qui appartenaient à la Pologne. Lorsque Saint-Jean d'Acre fut tombé au pouvoir du Soudan d'Égypte, le grand maître s'établit à Venise; puis, cette ville ayant été frappée d'interdit, il transféra le chapitre de l'ordre à Marienbourg. A la place du maître provincial, dont la charge avait cessé, on nomma un bailli, un hospitalier, un économe (frapier), un trésorier, plus un maréchal pour la guerre. Les chevaliers changèrent le nom de frères en celui de seigneurs teutoniques (deutscherren) ou seigneurs de la croix, et, guidés bien moins par l'esprit religieux que par l'ambition, ils négligèrent la discipline, et se corrompirent à mesure qu'ils s'enrichirent, sans s'inquiéter des reproches de la cour pontificale. Le grand chapitre, réuni à Marienbourg pour réformer Tordre, établit que le grand maître ne serait élu qu'à la seule recommandation de son mérite ; qu'il gouvernerait selon la justice, et que , s'il violait ses devoirs après les intimations requises, le maître provincial d'Allemagne se rendrait en Prusse, et le déposerait en chapitre. Si cette décision avait été mise en pratique, il en serait résulté de graves désordres.
Depuis que cet ordre avait accueilli dans son sein les chevaliers porte-glaives, il possédait la Livonie; de continuels démêlés eurent lieu entre les chevaliers et l'archevêque de Riga, et ne se terminèrent que lorsque ce prélat entra dans l'ordre. Avec la concentration des forces et la présence du chef, l'ordre acquit plus de vigueur et la déploya dans les tentatives qu'il fit pour soumettre les Lithuaniens, devenus ses voisins. Les chevaliers et les idolâtres se firent des guêtres incessantes, les uns pour étendre le christianisme, les autres dans le but de piller. Dans leurs invasions en Lithuanie, les chevaliers ne trouvaient que de pauvres huttes de bois, des lacs et des fleuves qui entravaient sans cesse les marches au milieu de plaines sauvages et de forêts impraticables. Les Lithuaniens, au contraire, dévastaient, dans leurs courses, de? champs cultivés et des villages populeux ; en effet, les chevaliers avaient encouragé l'agriculture, planté des vignes, et desséché, à l'aide d'un travail admirable, les immenses marais situés entre Elbing et Marienbourg. Ainsi les envahisseurs trouvaient des hommes et des richesses à enlever; souvent même ils étaient favorisés par les indigènes, qui supportaient impafiem-
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ment la civilisation et le christianisme, payés au prix de leur indépendance. Le nom de Péninsule {verder, verth), conservé à tant de langues de terre qui s'avancent dans les fleuves et la mer, atteste encore les bienfaits de l'ordre, et surtout le zèle intelligent du maître provincial, Maynnrd de Znerfurt.
Le négoce était interdit aux chevaliers, mais ils l'encourageaient . Plusieurs de leurs villes entrèrent dans la ligue hanséatique. Toutes étaient obligées d'avoir des magasins remplis de grains, auxquels recoururent souvent les Anglais et les Flamands ; leurs marchés recevaient en outre les denrées des Polonais, des Russes, des Lithuaniens. Tout l'ambre gris ramassé dans le pays appartenait au grand maître, et se travaillait dans l'intérieur. On caressait les colonies allemandes ou les prisonniers de guerre qui s'y établissaient; des écoles furent ouvertes à Marienbourg et à Kônigsberg, où furent appelés des jurisconsultes d'Italie et d'Allemagne.
Chaque jour, grâce a ces moyens, la civilisation étendait ses conquêtes sur les barbares; les prescriptions du grand maître défendaient de baptiser personne par force. Les dominicains surtout jouèrent un rôle très-actif dans ces contrées. Les chevaliers soignaient les pauvres dans les hôpitaux ; ils prirent sous leur protection les convertis, empêchant qu'on les privât de la liberté civile, et qu'aucun chrétien fût réduit à une condition pire que lorsqu'il était idolâtre. La confraternité spirituelle inspirait des sentiments humains, môme après l'irritation d'une lutte sanglante.
Nous ne suivrons pas les guerres interminables dans lesquelles l'ordre s'engagea pour agrandir ses possessions et s'emparer de la Poméranie avec Dantzick, conquêtes qui le mirent en hostilité avec la Pologne.
Le pape avait prêché plusieurs fois la croisade contre les Lithuaniens, et quelques seigneurs allèrent faire preuve de prouesse dans ces parages. En 1 328 le fameux Jean de Luxembourg (1), entre autres, y vintavec trois cents chevaliers, dix-huit mille hommes à cheval et une infanterie nombreuse, pour soumettre la Samogitie; mais comme, en ce moment, le roi de Pologne envahit Culm, les croisé se réunirent à ses troupes, et contraignirent le duché de Masovie à reconnaître Jean pour roi de Pologne. En cette qualité, il donna la Poméranie à l'ordre Tcutonique, et lui vendit le district de Dobrzyn, dont les croisés s'étaient rendus maîtres: Des guerres sanglantes continuèrent entre les chevaliers
(1) Voy. ci-des&ii .
«w. et la Pologne jusqu'à la paix de Visegrad, qui leur assura la Po-
méranie.
•»7- L'Esthonie se révolta contre les Danois, et fit appel à Tordre, qui l'acheta pour la rendre ensuite aux Teutoniques deLîvonie.
D'autres chevaliers, qui n'avaient plus d'occasion de se signaler dans les guerres de France et d'Angleterre , vinrent en chercher dans la Prusse, et leur concours permit à l'ordre de soutenir la guerre contre les Lithuaniens, guerre de plus en plus acharnée. Lorsque l'ardeur chevaleresque se fut calmée, l'ordre prit des troupes à sa solde ; puis, quand le duc Witold eut rassem-
ihi blé une nombreuse armée, le grand maître Conrad de Wallenrod envoya partout recruter des hommes de guerre sous la promessed'une bonne solde et de riches avantages. Avant de se mettre en marche, les douze chevaliers les plus illustres devaient être traités splendidement et recevoir des présents ; après la bataille, tous ceux qui avaient fait preuve de courage, étaient traités de 1r même manière (1). Le banquet fut donné dans un lie duMémel, où les conv ives, assis sous un baldaquin de drap d'or, durent faire honneur à trente services, à chacun desquels on changeait d'assiettes et de couverts d'argent. Durant cinq heures, on but dans des hanaps d'argent pur, dont on changeait toutes les fois ; toute cette vaisselle fut abandonnée aux invités. On dit que la dépense s'éleva à un demi-million de marcs (vingt-deux millions) ; mais le second banquet ne put avoir lieu ; car les maladies tuèrent trente mille hommes sous Wilna, et le reste se dispersa.
Au commencement du quinzième siècle, la Prusse comprenait (sans compter la Livonie et l'Esthonie) cinquante-cinq villes murées , quarante-huit forteresses , dix-neuf mille villages et deux mille hameaux, avec deux millions d'âmes. Les revenus de l'ordre s'élevaient à la somme énorme de huit mille marcs d'argent, outre le produit de l'ambre et des amendes judiciaires. Les chevaliers purent, avec ces ressources, acquérir, à titre de gage ou de vente, d'autres possessions, parmi lesquelles la Nouvelle-Mar-
(1) Sur les douze, nous connaissons le nom et les mérites de sept : Kiood de Richardsdorf, Autrichien, qui avait tué de sa main soixante Turcs et fait a pied le pèlerinage de Jérusalem ; Frédéric, marquis de Misnie, dont la famille élail toujours venue en aide à Tordre; Hildernid , comte écossais, dont le père avail • Ion n • sa vie pour sauver le roi; Robert, comte de Wirtemberg, qui, par humilité chrétienne , avait refusé la couronne impériale ; le grand maître Wallenrod lui-même, qui, par amour pour l'ordre, avait renoncé à la main d'une belle et riche comtesse de Habsbourg ; Degrnhard, banneret westphalien, qui, pour l'amour de la Vierge, avait pardonné aux assassins de son père; Frédéric de Baclinald, qui jamais w> refusa ce dont il fut requis au nom de saint George.