PRUSSE
eue, qui les mit en communication avec l'Allemagne et la Samogitie ; mais cette acquisition leur valut, avec Ladislas Jagellon, une guerre qui dura jusqu'à la terrible bataille de Tannemberg. Jagellon conduisit dans cette province soixante mille Polonais , vingt et un mille soldats recrutés en Bohême, Hongrie et Silésie, " ,uU,et quarante-deux mille Russes et Lithuaniens et quarante mille Tartares. H en resta soixante mille sur le champ de bataille ; mais les Polonais tuèrent six cents chevaux et quarante mille hommes à l'armée teutonique, et lui arrachèrent la victoire. L'ordre ne put jamais se relever de cet échec.
Jagellon sollicitait les Prussiens de le reconnaître pour roi ; afin d'entraîner leur adhésion , il leur promettait de confirmer et d'accroître leurs privilèges, d'abolir les douanes, d'accorder la liberté de commerce, le droit de battre monnaie ; de plus, ils seraient exempts de la juridiction des tribunaux polonais. C'en était fait de l'ordre si Henri Reuss de Plauen n'eût défendu Marienbourg avec une telle constance que Jagellon, après cinquante-sept jours de siège, fut obligé de se retirer et de ramener en Pologne les débris de son armée. La paix fut conclue à Thorn, moyennant i*urestitution mutuelle des prisonniers et des territoires conquis; mais il n'était pas possible qu'elle fût durable, quand l'ordre occupait l'embouchure des fleuves par où s'écoulaient les denrées polonaises. Ce fut à peine si l'intervention du concile de Constance put suspendre les hostilités; le grand maître dut céder à la Pologne la Samogitie, laSudavie et la Vistule, depuis l'embouchure de la Oreswentz jusqu'auprès de Bromberg.
Les hostilités se ranimèrent , et Ladislas V excita les hussites , qui, pour se venger de l'ordre, dont les secours avaient protégé le roi de Bohème, entrèrent en Prusse, dévastant tout sur leur passage, et poussèrent jusqu'à la mer, ou , comme ils le disaient, jusqu'aux derniers confins delà terre. Henri Plauen, proclamé grand maître, s'efforça de ramener la Prusse à l'obéissance. Afin de se procurer de l'argent , il laissa vacantes les dignités , dont il exerça lui-même les attributions; il. vendit des domaines, altéra les monnaies, appela des colons étrangers, toléra les hussites et «m. les wikléfites ; mais il se fit tellement haïr par sa sévérité qu'il fut déposé. Michel Kuchmeister, qui lui succéda , ne put apaiser les factions qu'il avait fomentées. Les révoltés, prenant pour emblème un vaisseau d'or et une toison d'or, renoncèrent à toute discipline. Il convoqua donc, pour les soumettre, le grand chapitre de l'ordre et l'assemblée des états à Braunsbourg , où les orateurs du peuple, soutenus par le Vaisseau d'or, nobles et catholiques, fau-
TREIZIÈME ÉPOQUB.
ara
teurs des libertés publiques, apportèrent leurs griefs pour la première fois; ils réussirent ainsi à faire décréter que le grand maître ne pourrait, sans l'avis d'un conseil national, composé de dix nobles et de dix sénateurs des villes, promulguer des prescriptions nouvelles, ni établir de nouveaux impôts.
Ce conseil , du reste, devint un instrument pour les ambitieux, et l'on cessa de le convoquer ; ce fut le grand maître Paul Belliser de Rusdorf qui songea , dans un moment de pénurie, à le raviver pour servir l'intérêt public, satisfaire les évôques et les nobles dont les biens étaient mal protégés, les villes qui voulaient participer au gouvernement, et les paysans qui désiraient du soulagement; il fut donc composé de six grands officiers de l'ordre, de six prélats et de douze députés des nobles et des villes; il se réunissait tous les ans pour s'occuper des intérêts du pays, et maintenir les privilèges, la sûreté publique, la qualité loyale des monnaies. Le grand maître , qui en avait la présidence , ne pouvait sans son concours imposer aucune taxe. Ainsi le gouvernement, d'absolu qu'il était , devint représentatif ; le grand maître devait même , pour l'exécution des lois, s'entendre avec un conseil de vingt-quatre personnes.
Les divisions se renouvelèrent au sein de l'ordre lui-même; puis les villes, aspirant à une liberté plus étendue , demandèrent une assemblée générale réformatrice , et furent appuyées par les nobles, qui, guidés par Jean de Baysen, visaient à convertir leurs fiefs en terres allodiales, sous le prétexte de protéger la liberté. Les états rassemblés à Elbing n'ayant pu s'accorder, les villes s'entendirent avec les nobles pour former une confédération , et demandèrent, afin de protéger leurs droits réciproques, qu'il leur fût permis de porter plainte de toute violation de leurs privilèges devant une cour de justice annuelle, et que les confédérés fussent convoqués toutes les fois qu'il n'y serait pas fait droit. Le tribunal national fut assiégé de plaintes si nombreuses qu'il en résulta le plus grand désordre ; les chevaliers, irrités, chassèrent les juges, qui ne furent plus appelés à siéger. Pendant ce temps, une agitation inquiète augmentait parmi le peuple et les nobles , alimentée probablement parla compagnie des Lézards, qui, comme les autres sociétés d'Allemagne et de Suède, s'était formée pour garantir la sûreté personnelle et publique, mais sans doute avec le but secret de renverser l'ordre.
«»<M7. Le grand maître d'Erlichshausen , considérant l'uniou des états comme une rébellion , et ne se sentant pas assez fort pour la dissoudre, eut recours au pape et à l'empereur pour la faire dé-
RUSSIE ET KAPTCTÎAK.
clarer illégale et enlever aux villes leurs privilèges. Alors les états se révoltèrent, et, sous la conduite de Jean Baysen, ils refusèrent obéissance à l'ordre, surprirent les grands dignitaires, détruisirent les châteaux forts. Afin d'être soutenus, ils >e soumirent à Casimir IV, roi de Pologne, qui assurait aux villes la liberté de commerce et aux nobles l'indigénat, avec le droit de participer à l'élection du roi de Pologne (1). Ce prince déclara la guerre au grand maître, et, durant trois ans , des soldats mercenaires portèrent la dévastation dans le pays, ruinant sans pitié amis et ennemis. De vingt et un mille villages existant en Prusse en iAM, il en restait à peine trois mille treize en 1466. Jean de Baysen, surnommé l'Ami de la liberté , mais ambitieux peut-être ou entraîné par l'impulsion révolutionnaire, avait ainsi soumis sa patrie à une domination plus rude. L'ordre se trouva contraint, pour payer ses troupes mercenaires, d'engager ou d'aliéner le peu qui lui restait; il vendit de la sorte pour cent mille florins la Nouvelle-Marche à l'électeur de Brandebourg.
La paix de Thorn mit fin aux massacres ; l'ordre céda à la Pologne la Poméranie avec Dantzick, les districts de Culm et deMichelau, la Warmfe, Marienbourg et Elbing, en conservant la Sanibie , la Natungie et la Poméranie ou Prusse orientale , comme fiefs relevant de la Pologne.
La Prusse avait donc perdu son indépendance. Sa partie orientale fut gouvernée encore par le grand maître de l'ordre, mais sous l'odieuse suzeraineté de la Pologne, et toujours menacée par elle; néanmoins la Prusse était destinée à devenir un royaume puissant, et à grandir sur les ruines de l'autorité qui la dominait.