‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 132 sur 153 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

On peut dire qu'il n'existe pas de pays en Italie qui n'ait ses chroniques; nous les avons indiquées en y puisant. Les meilleures sont celles de Florence pour le bon sens et la finesse naïve.

Ricordano Malaspini recueillit tout ce qu'il trouva dans les histoires des anciens livres de maîtres en doctrine, car alors les choses étaient synonymes de vérité ; il y ajouta les événements dont il fut témoin jusqu'en 1280.

Malaspini fut continué jusqu'en 1312 par Dino Compagni, qui se proposa « d'écrire la vérité des choses certaines qu'il vit et ena tendit. Pour celles qu'il ne vit pas clairement, il se proposa « de les écrire selon qu'il les ouïrait rapporter, et, comme beaua coup de chroniqueurs, par suite de leurs volontés corrompues, a passent certaines choses sous silence el altèrent la vérité, il « résolut d'écrire selon la plus commune renommée. » Règles singulières de la crédibilité, et d'où nous pouvons conclure que la véritable histoire n'était pas née encore, l'histoire, dont la moindre tâche est de raconter des faits.

Dino, souvent appelé aux magistratures par ses citoyens, s'employait à leur persuader de vivre en paix. « Me trouvantdans ledit conseil, animé du désir devoir l'union et la paix entre les citoyens, je dis avant que l'on se séparât : Messieurs, pourquoi voulez-vous troubler et pousser à sa ruine une aussi bonne ville? Contre qui voulez-vous combattre? contre vos frères? Quel serait le fruit de votre victoire? des larmes. Ils répondirent que leur réunion n'avait d'autre but que d'apaiser le désordre et de maintenir la paix.

« Après avoir entendu cela, je m'approchai de Lapo de Guazza Ulivieri, bon et loyal bourgeois, et nous allâmes ensemble à l'assemblée des prieurs, où nous conduisîmes plusieurs de ceux qui avaient assisté audit conseil ; là, nous posant comme médiateurs entre eux et les prieurs, nous parvînmes, par des paroles de douceur, à calmer la Seigneurie. Messire Palmieri Altoviti, qui était un des seigneurs, les reprit avec force, mais sans

menaces. On leur répondit que cette réunion n'aurait pas d'autre suite, et que, s'il était venu quelques gens de pied à leur requête, on devait les laisser aller sans leur faire aucune offense ; les prieurs commandèrent qu'il en fût ainsi. »

Ailleurs il s'exprime en ces ternies : « Les choses étanten cet état (lors de la venue de Charles de Valois), un saint et honnête penser me vint à moi Dino; je me dis : Ce seigneur viendra et trouvera tous les citoyens divisés, et de là naitraun grand scandale. Je songeai donc, en raison de l'office que je tenais et pour la bonne volonté que je sentais chez mes collègues, à réunir un grand nombre de bons citoyens dans l'église de Saint-Jean ; ainsi fut fait, et tous ceux qui étaient en fonctions s'y trouvèrent. Lorsque le moment me parut propice, je dis : Chers et vaillants citoyens, qui tous avez reçu également le baptême à ces fonts sacrés, la raison vous force et vous oblige de vous aimer comme des frères chéris; vous le devez encore, parce que vous possédez ta plus noble cité du monde. Il est né entre vous quelque irritation par rivalité de fonctions ; or, comme vous le savez, mes collègues et moi nous vous avons promis par serment de les partager. Ce seigneur arrive, et il convient de lui faire honneur. Répudiez vos haines, et faites la paix entre vous, afin qu'il ne vous trouve pas divisés. Mettez en oubli toutes les offenses et les intentions mauvaises qui ont existé jusqu'ici entre vous ; qu'elles soient pardonnées et effacées par amour pour votre cité et pour son bien. Et, sur ces fonts sacrés où vous avez reçu le saint baptême, jurez-vous l'un à l'autre bonne et parfaite paix, afin que le Seigneur qui arrive vous trouve tous unis. A ces mots, tous se réconcilièrent, ce qu'ils firent en touchant le livre corporel lement, et en se jurant de maintenir bonne paix, de conserver les honneurs et la juridiction de la cité; après cela, nous quittâmes ce lieu.

« Les mauvais citoyens , qui , par attendrissement , avaient versé des larmes et baisé le livre ou s'étaient montrés les plus chaleureux, furent les plus animés à la destruction de la cité. Je tairai leur nom par honnêteté.

a Ceux qui nourrissaient de mauvais desseins dirent que la paix charitable avait été inventée par ruse; mais, s'il y eut la moindre fraude dans les paroles, c'est à moi d'en porter la peine, bien qu'on ne doive pas encourir de reproches pour une bonne intention. J'ai versé bien des larmes au sujet de ce serment, en songeant combien d'âmes il aura damnées pour leur malice. »

C • zèle dont il était animé pour la paix donne parfois de la véhémence à son style, « Levez-vous, s'écrie- t-il, mauvais citoyens,

pleins de scandales; prenez le fer et le feu dans vos mains, et faites voir votre malice ; manifestez vos iniques volontés et vos détestables desseins; donnez-vous libre carrière; allez mettre en ruine les beautés de votre cité; versez le sang de vos frères; dépouillez-vous de tout sentiment de foi et d'amour j que l'un refuse à l'autre service et assistance. Semez vos mensonges, qui rempliront les greniers de vos fils. Faites comme Sylla dans la ville de Rome, mais n'oubliez pas qu'il suffît de quelques jours à Marius pour venger tous les maux qu'il avait causés en dix ans. Croyez -vous que la justice de Dieu n'existe plus? celle du monde, du moins, est là pour rendre un pour un. Voyez si vos ancêtres eurent à s'applaudir de leurs discordes; faites trafic des honneurs qu'ils prenaient la peine d'acquérir; ne tardez pas, malheureux, car on consume plus en un jour de guerre qu'on ne gagne en plusieurs années de paix, et il ne faut qu'une petite étincelle pour causer la destruction d'un grand royaume. »

Son travail, auquel président ces nobles sentiments, porte le sceau d'un jugement droit et d'une grande probité. Il est surprenant qu'il n'ait point été connu des Villani, ses contemporains, et qu'il soit resté ignoré presque jusqu'à Muratori.

Jean Villani, marchand tlorentin, promu aux premiers postes de la république, fit le voyage de Rome pour le jubilé de 1300; frappé d'étonnement à la vue de tant de monuments, séduit par la lecture de Salluste, de Tite-Live, de Valère-Maxime, de Paul Orose, de Virgile, deLucain et autres maîtres en histoire, il conçut l'idée d'écrire les événements de sa patrie. Il se mit donc à l'œuvre pour donner mémoire et exempte à ceux à venir, en l'honneur de Dieu et du bienheureux saint Jean, et pour ta gloire de la ville de Florence. Il a composé douze livres, dans lesquels il admet , sans discernement, les fables anciennes, et copie même de longs passages de Malaspini ; mais, lorsqu'il arrive à son époque, il expose les faits d'une manière très-instructive, et s'étend au delà des limites de sa patrie. Étranger à toute prétention littéraire, aux règles de la grammaire, « la liaison des mots est chez lui simple et naturelle; rien de superflu, aucun remplissage, rien de forcé ni de superficiel ; on y découvre néanmoins cette simplicité, cette grâce, cette beauté qui nous charment dans le joli visage non fardé d'une noble dame ou d'une jeune personne (1). » Comme il était marchandai prend intérêt aux choses positives, négligées par les contemporains des autres pays qui du reste, n'ont de valeur

(I) Suai ati.

qu'autant qu'ils nous transmettent leurs impressions personnelles. Villani procède avec exactitude et intelligence; il examine, il compare, il juge, et à la gravité des anciens, qu'il ne connaissait pas seulement de nom, il unit la science de la vie, qualités qui au^ raient pu valoir à l'Italie une histoire originale s'il ne s'était pas contenté d'imiter. Tout positif qu'il est, il n'en croit pas moins aux prodiges et à l'astrologie, faiblesse qu'on lui pardonne facilement. Il incline vers le parti guelfe sans le dissimuler; mais il exprime avec franchise des sentiments sincères, et s'échauffe lorsqu'il parle de la patrie ; son récit est toujours clair, souvent affectueux et parfois pittoresque.

Victime delà peste de 13 48, il fut continué par son frère Matthieu, qui peint avec de vives couleurs les événements et les mœurs, inspire du respect et de l'amour. Il connaît le cœur humain et les détours de la politique, s'indigne contre le vice et se montre chaud partisan de la liberté ; le sentiment religieux ne l'empêche pas de révéler les écarts des papes.

Moissonné par la peste de 4362 , il eut pour continuateur Philippe, son fils, dont la chronique, déjà connue par les fragments que nous avons cités, va jusqu'en 1565. Homme d'étude et commentateur de Dante dans une chaire publique, il écrit avec plus d'art que son père et son oncle, et s'efforce d'introduire l'unité dans tous ses récits. 11 a laissé, en outre, les Vies des Florentins illustres,

Marchione deCoppoStefani continua aussi, jusqu'en 1385, l'Histoire des Villani. Les Commentaires de Neri de Gino Capponi, qui vont jusqu'à la paix de Lodi, ont de la vigueur et de la clarté, comme il convenait à l'ouvrage d'un homme de guerre et d'affaires. Philippe de Cino Rinuccini laissa des Souvenirs historiques, de 1282 à 1460; ils furent continués jusqu'en 1506 perses fils Alamanno et Neri. U était d'usage parmi les Florentins de tenir certains livres appelés prioristes, du nom des prieurs qu'ils y inscrivaient, et dans lesquels ils enregistraient aussi les principaux événements de leurs pays, ou même ceux des pays étrangers.

Alberlin Mussato, magistrat de Padoue, écrivit en latin seize int-iKt. livres d'Histoire Auguste sur les faits de Henri VII; dans huit autreslivres , les événements jusqu'en 1317; puis dans trois livres en vers , le siège de Padoue par Cane de la Scala ; enfin , les dissensions qui soumirent cette ville aux seigneurs de Vérone. Cet auteur, dans V Achille et 17: zzc lin, nous offre le premier exemple de tragédies modernes. Les deux Cortusi, qui le continuèrent, lui sont de beaucoup inférieurs; mais Félix Gaio fait un buarre

commentaire de chaque ligne de Mussato, en montrant qu'il a imité Symmaque , Macrobe , Sidonius , Lactance , de manière que seize lignes de l'original lui en fournissent quatre-vingt-six de notes. Quiconque se condamne à l'ennui de les lire conclut, premièrement, que les auteurs de la basse latinité étaient plus étudiés que Tite-Live etCicéron ; secondement, que Ton commençait à soigner le style. En effet, Mussato, Jean de Cermenate, notaire milanais, et le Vicentin Ferreto travaillèrent à dégager de la fange la langue latine; toutefois, bien qu'ils étouffassent l'originalité dans ce pénible travail d'imitation, ils méritent notre gratitude.

Le passage des idées religieuses aux idées commerciales est marqué par Marin Sanuto (Torsello), qui fit cinq fois le voyage de TOrient, visita l'Arménie , l'Égypte, Chypre, Rhodes, et se rendit familières, par la pratique, la géographie, les choses de mer et tan. de la guerre; joignant un sentiment élevé aux connaissances politiques et militaires , il écrivit les Sécréta fidelium crucis , qui sont le premier livre d'économie. Il le divise en trois parties, en l'honneur de la Trinité , et parce que les moyens les plus efficaces de recouvrer la santé sont au nombre de trois : le sirop préparatoire, le remède opportun et le régime. Dans les conseils qu'il donne pour une croisade, il n'est plus déterminé par l'enthousiasme religieux , mais par les calculs du marchand ; dès lors , aux textes qui recommandent au bon chrétien de délivrer Jérusalem, il ajoute la liste des épiceries qui viennent par la voie de la terre sainte , le prix d'achat et les frais de transport. La voie la meilleure, à son avis, est celle d'Égypte, et dix galères peuvent suffire pour bloquer, ce pays; il calcule tout, le nombre des hommes, la nature et la quantité des vivres , l'argent nécessaire , mais toujours dans l'intention d'agrandir Venise , dont les marins lui paraissent les seuls capables de guider les navires au milieu des bas canaux du Nil. Une fois l'Égypte fermée, l'islamisme, dit-il, sera frappé an cœur.

Il voudrait que l'armée de débarquement comptât quinze cents fantassins et trois cents chevaux , et que Venise fournit toute la flotte ; il désigne la forme et la structure des galères de combat , sans oublier les navires de transport, dont quelques-uns doivent être pontés. 11 décrit minutieusement les balistes , qu'il appelle machines communes et de longue portée , dont il donne les dimensions; en outre, il fait observer que la justesse du tir dépend en grande partie de la sphéricité de la pierre et de son rapport exact avec le contre-poids et les dimensions de la machine, c'està-dire avec le calibre de ces anciens instruments. Il fait les mêmes

observations sur les arbalètes à long jet, ce qui doit surtout préoccuper le général de Tannée des croisés. Ailleurs il donne des préceptes sur les campements , qu'il emprunte à Végèce et à César. Selon son âge, il fait preuve de connaissances pratiques dans l'art des fortifications, dont il offre un essai dans une parabole gracieuse.

« Si Votre Sainteté (dit-il au pape) désire connaître combien coûterait l'expédition, et quels moyens il faut employer avec les Tartares , je réponds que cette dépense , dans trois ans , s'élèverait à vingt et une fois 100,000 florins , le florin calculé à deux gros de Venise, c'est-à-dire à 700,000 florins par an, terme moyen, pour la solde , les munitions , et pour se maintenir en bonne intelligence avec les Tartares; les vaisseaux, l'armement, les campements , la remonte des chevaux coûteraient 300,000 florins en trois ans : en tout, 700,000 florins chaque année (1). »

Ces indications aident à connaître les valeurs d'alors. Admettons que l'homme achevai coûte trois fois plus que le fantassin; si une armée de quinze mille fantassins et de trois cents chevaux entraîneune dépense de 600,000 florins par an, une armée de dix mille hommes à pied et de mille quatre cents cavaliers doit en coûter 535,849; ajoutons 300,000 florins pour les premiers frais de l'expédition , et nous aurons 835,849 florins. Sanuto calcule le florin à deux gros de Venise ; cette expédition devait donc coûter 1 ,671,789 sous de gros. Le sou était la vingt-quatrième partie de la livre, et la livre valait dix ducats, qui devaient alors équivaloir à 17 francs d'aujourd'hui. Ainsi, cette armée devait coûter 14,210,282 francs, c'est-à-dire chaque homme 1,000 francs par an.

On peut vérifier cette estimation en la comparant aux valeurs fixes des comestibles, et Sanuto nous en fournit le moyen , en disant : « La livre de biscuit coûte quatre deniers et un tiers ; or, comme la ration journalière d'un homme est une livre et demie , elle coûtera six deniers et demi ; quarante-cinq livres consommées par un homme en trente jours coûteront seize sous et trois deniers, petite monnaie; en douze mois, cinq cent quarante livres de biscuit coûteront six sous de gros, un gros et quatre petits deniers. » Cette dernière somme représentait donc alors cinq cent quarante livres de pain, et 1.671,790 sous devaient en représenter 149,218,334. Cette quantité équivalait à 17,277,145 livres métriques. Combien vaudrait aujourd'hui la livre métrique de ce pain , c'est ce que nous ne pouvons dire avec certitude, parce que nous ignorons quelle était la qualité de pain que les Vénitiens

(1) tÂber secretorum fidelium crucis, t. Il, part, i, ch. I.

HIST. UNIV. — t m 41

donnaient à leurs marins ; mais, en supposant qu'on payât 20 centimes la livre métrique, cette quantité coûterait 4*335,409 francs. Les résultats de ces calculs sont identiques, au point que Fan sert de preuve à l'autre.

Sanuto nous aiderait encore à faire le même calcul sur le vin, les viandes salées , les légumes, ctc ; mais le peu de stabilité dans les valeurs de ces matières et l'incertitude sur les mesures anciennes rendraient cette évaluation tout à fait hypothétique. Néanmoins du total des comptes il résulte que , pour nourrir un homme avec du pain , du vin , de la viande salée , des fèves et dn fromage, il fallait par an 12 sous de gros, c'est-à-dire 102 francs. Le calcul a été fait par Michaud.

A cette époque commence une nouvelle source historique, fournie par les rapports des ambassadeurs vénitiens qui, dès 12%, étaient obligés de les faire au chef du pouvoir; en 1425 il fut établi qu'ils les écriraient (1). Ces rapports étaient conservés dans les archives publiques, d'où , illégalement peut-être , on en tirait des copies , que l'on trouve aujourd'hui en grand nombre dans des archives privées; ils sont très- importants par les faits qu'ils mentionnent avec étendue , et parce que les ambassadeurs avaient l'avantage de connaître les grands de près.

L'art de la critique renaissait alors , et Pétrarque fut un des premiers, quoiqu'il se trompe quelquefois (2) ; il restitua quelques ouvrages à leurs véritables auteurs, et démontra la fausseté d'un diplôme que lui envoya Charles IV, diplôme par lequel Jules César et Néron auraient affranchi l'Autriche de la dépendance impériale (3). Il se plaint de ce que les Romains ignorent leur propre histoire, et détruisent, pour un misérable lucre , les précieux restes épargnés par les barbares (4) ; il louait de les avoir restaurés Nicolas Kienzi, qui avait puisé dans leur étude son admiration pour l'ancienne constitution romaine (5). Pastrengo recueillit aussi des antiquités et copia des inscriptions; Nicolas Nicoli possédait une série de médailles dont il se servit pour vérifier l'orthographe de certains mots.

(1) Référant suas légat ion ex in Mis conciliis , in guibus electi/ueruni (1206) — in scripds relaliones facere teneantur ( 1425).

(2) Seuil., XV, 5.

(3) Famii., IV, 9 ; II, 4.

(<i) Famil., VI, fi. Hort. ad Mrol. Laurent.

(h) Voici ce que dit «te Rienzi son chroniqueur : « Il fut, dès sa jeunesse, nourri «lu luit de l'éloquence, bon grammairien, meilleur rhéteur, excellent écrivain. Ah! combien c'était un lecteur expédilif! il avait souvent en main Tite-Li?e, Senèque, Tullius et Valère-Maxime, et prenait grand plaisir à raconter

mSTOTBl!. 643

Les anciens avaient déjà reconnu que les inscriptions pouvaient venir en aide à l'histoire. Pizzacoli, dit Ciriaque d'Ancone, chargé par Nicolas V d'en faire recueil, parcourut l'Italie, la Grèce, la Hongrie et les pays du Levant où les Turcs n'avaient pas encore pénétré, et copia toutes celles qu'il trouva (\). Frère .loconde de Vérone en recueillit aussi un grand nombre, mais sans les publier. On conserve en manuscrit , à Reggio , le recueil de Michel Ferravino. Nicolas Peretto, évéque de Manfredonia, s'occupa d'un travail semblable , et d'autres réunirent celles de provinces particulières. Jérôme Bologni fut le premier qui joignit aux monuments découverts des explications et des commentaires; ainsi l'histoire se présenta désormais appuyée sur l'érudition. Biondo Flavio, secrétaire d'Kugène IV, emprunta les témoignages de l'archéologie pour répandre la lumière sur les édifices, le gouvernement, les lois, les cérémonies, la discipline militaire de Rome (2); puis il décrivit , dans ïltalia illuslrata, les quatorze régions de la Péninsule, ouvrage rempli d'erreurs sans doute, mais qu'il n'était guère possible d'éviter. On en rencontre moins dans l'ouvrage de Bernardo Rucellai (3), ami généreux des gens de lettres, qui dépensa trente-sept mille ilorius aux fêtes de son mariage avec une fille de Pierre de Médicis. C'était dans sa magnifique habitation que se réunissait l'Académie platonique, à laquelle les jardins Hitcellii durent leur célébrité.

Le Florentin Dominique Fiocchi écrivit sur les magistratures iw-r. romaines. Pomponio Leto, bâtard de San Severino, était touché jusqu'aux larmes à la vue des anciens monuments; il en chercha jusque sur les rives du Tanaïs, et il songeait même à visiter les Indes lorsqu'il fut détourné de ee projet par les hommes éclairés qu'il avait pour collègues dans l'Aeadémie romaine, dont il était président. Sa maison ayant été dévastée dans une émeute , sous le pontifieat de Sixte IV, il s'en alla, en camisole, en panJoufles et la canne à la main, se plaindre aux supérieurs (4); il fut largement indemnisé par ses amis , qui lui fournirent à l'en\ i tout se dont il avait besoin. Son admiration pour l'antiquité lui faisait paraître

les magnificences de Jules César. Tout le jour il se mirait dans les sculptures de marbre qui gisent à IVntnur de Rome. Il n'y avait que lui pour sa\oir lire les anciennes epilaplies, traduire toutes ces inscriptions anciennes et interpréter sur-le-champ ces représentations en marbre. »

(!) Elles furent puMiees en 1654 par Charles Moroni , et Tiraboschi en rend compte au long dans son tome VII, page 292.

(2) Rom» instaurais libri très. — Romx triumpfiantis libri IX.

(3) De urbe Roma.

(h) Isfksslra.

sauvages les habitudes et les croyances de son temps , à tel point qu'il fut accusé d'impiété.

On peut juger, du reste , combien la critique était encore dans l'enfance par le fait du frère Annio de Viterbe. En l'année 1498, il gratifia le monde savant d'histoires originales très-anciennes (1), propres à éclairer l'origine des peuples ; c'étaient des fragments du Ghaldéen Bérose , de Fabius Pictor, de Myrsille de Lesbos , de Sempronius, d'Archiloque, de Caton, de Métasthène, de Marcétus et de beaucoup d'autres. La joie fut immense parmi les érudits, on porta aux nues le nom d'Annio , et les doctes ornèrent à l'envi leurs écrits des précieuses découvertes du moine. Cet engouement nuisit, par malheur, à toutes les histoires municipales ou générales écrites vers cette époque, à cause du mélange de tant de faussetés avec si peu de vérités. Ces fragments, en effet, n'étaient qu'une fiction, soit qu'elle émanât du religieux, soit qu'il eût été lui-même abusé par quelqu'un de ceux qui spéculaient alors sur la manie des antiquités.

Une fois les modèles classiques connus , le crédit et le nombre des chroniques diminua ; ainsi se perdirent des renseignements parfois frivoles, toujours décousus, mais intéressants comme révélation du temps et du sentiment populaire. Le goût, devenu plus délicat, voulait que l'histoire eût aussi sa beauté; pour le satisfaire , on l'écrivit souvent en latin et quelquefois en langue vulgaire. Au premier rang est yEneas Sylvius Piccolomini , de Sienne , qui raconta les événements de l'Italie à partir de l'année de sa naissance jusqu'à la fin de son pontificat. Son ouvrage fut imprimé cent vingt ans après sa mort , sous le nom de Jean Gobellini, son secrétaire; on y trouve une éloquence vigoureuse et une étude attentive des caractères et des mœurs. Un long séjour en Allemagne lui permit de raconter les faits de la Bohême et ceux de Frédéric Ul, sous le litre d'Histoire d'Autriche; en outre, il composa la cosmographie ou description de l'Europe et de l'Asie Mineure , ainsi que d'autres ouvrages dont nous avons déjà parlé.

Son histoire fut continuée , jusqu'en 1409, par Jacob des Amanati, Florentin, à qui le pape donna son propre nom de famille, l'évêché de Pavie et le chapeau de cardinal.

Pendant son séjour à Rome en qualité de secrétaire apostolique, Léonard Bruno d'Arezzo, témoin des misérables agitations de cette époque , les consigna dans un ouvrage ; s'étant aperçu , au concile de Constance , que le parti papal perdait du terrain , il

(1) Antiquitatum variarum libri XVII.

UIST0IRK. 645

se réfugia à Florence, où il fut nommé chancelier, et il publia l'histoire de cette république jusqu'en 1404. C'est un écrivain soigné , mais qui recherche trop la période ; il fut invité par les princes et visité par les étrangers; il a laissé quelques traductions du grec , plusieurs vies et des lettres fort importantes pour Tinstoire littéraire de son temps.

Jean Cavalcanti raconta les événements de la Toscane depuis 1420 jusqu'à 1452, sans avoir ni la naïveté du quatorzième siècle, ni la pureté méditée du seizième. Pédant, quoique Toscan, il gâte la langue charmante de son pays par des mots formés à la manière latine , par des adjectifs étudiés , une phrase contournée, des harangues de sa façon et, au milieu de tout cela, des locutions vulgaires débitées d'un ton professoral; il dit latin pour italien, quintes pour citoyens , et c'est avec des jeux de mots qu'il décrit les horreurs de la prise de Brescia. Guelfe de conviction, Cosme de Médiçis fut son idole. Machiavel l'a mis à contribution sans le nommer (1).

L'histoire de Florence a été écrite aussi par Poggio et, entre autres, par Barthélémy de la Scala, dont la mort interrompit les travaux à la descente de Charles VIII en Italie. La conjuration des Pazzi par Ange Politien , élégant épisode , est un tribut dont il paya la protection que lui avaient accordée les Médicis. Vespasien des Bisticci , libraire fort érudit , laissa les vies de plusieurs de ses contemporains, bonnes pour les faits, mais d'un style négligé.

Le premier qui traita l'histoire de Venise fut André Dandolo , nu. narrateur sec , sans critique à l'égard du passé , assez impartial pour les choses modernes et riche df documents. Marc- Antoine Coccio, dit le Sabellico, écrivit aussi les fastes vénitiens, avec le titre nouveau d'historiographe et de bibliothécaire de Saint-Marc, accompagné d'un traitement annuel de deux cents sequins; mais il ne fit que les griffonner. Bernard Justiniano avait posé de meilleures bases pour étudier les temps primitifs ; malheureusement il s'arrête à l'an 809. Daniel Chinazzo de Trévise a laissé, en italien , une description de la guerre contre les Génois.

Indépendamment des continuateurs de Caffaro, Gênes cite encore Bracelli de Sarzane . qui , sans ostentation ni fleurs de rhétorique, retraça en bon latin les faits de 1412 à 1444, et qui fut bien informé comme chancelier de la république.

(1) L'édition qui en a été faite à Florence, en 1838, peut servir de modèle pour la manière d'éclaircir les historiens l'un par l'autre et à l'aide des documents.

Les rois de Naples comptèrent un grand nombre d'historiens parmi leurs protégés. De ce nombre fut Antoine Beceadelli, dit le Panormitain , poète lauréat de l'empereur Sigismond, qui recueillit en quatre livres les dits et Faits du roi Alphonse. Pandolphe Colennuccio de Pesaro écrivit en italien un résumé de l'histoire de Naples jusqu'à son temps; il fut étranglé en prison pour avoir voulu livrer sa patrie au duc de Valentinois.

Pierre-Paul Vergerio, l'un des meilleurs écrivains du siècle , traça avec élégance l'histoire des seigneurs de Carrare. Benvenuto de Saint George, appartenant à la famille des comtes de Biandrate, inséra dans l'histoire du Montserrat des documents utiles. Nous avons parlé ailleurs de Platma. historien de Mantoue.

Le premier qui occupa une chaire d'histoire à Milan est Jules- Érnile Ferrario de Novare. Après lui, l'augustinien André Biglia fit un récit fidèle et assez élégant des fastes de cette cité , de 1402 à 1431. Pu-rre-Candide Decembrio, après avoir vécu à la cour de Philippe-Marie, devint un chaud partisan delà liberté milanaise; lorsqu'elle eut succombé, il se rendit à Rome et ailleurs avec l'emploi de secrétaire. De retour enfin à Milan, il écrivit les vies de ce même Philippe-Marie, de Sforza, de Nicolas Piccinino et une chronique des Visconti, remplie de détails naïfs à la manière de Suétone. Jean Simonetta, frère de Gicco, célébra les exploits de François Sforza, qu'il avait toujours accompagné ; il flatte, mais avec convenance, et se montre toujours clair et élégant. Tristan Calco entreprit d'abord de continuer l'histoire des Visconti, commencée par George Merula ; mais, comme il la voyait remplie de fables tirées du magasin d'Annio de Viterbe, il la refit et la poussa jusqu'en 1323; il avait critiqué les sources, et son style était bon. Bernardin Corio, son contemporain, camérier de Louis le More, a écrit l'histoire de Milan la plus connue, dans un italien très-douteux; ignorant lorsqu'il parle de choses anciennes, il est exact et riche pour les faits contemporains; il appuie son récit de Chartres et de monuments.

La vie de Barthélémy Coleone a été écrite en latin par Antoine de Cornazzano , qui vivait avec d'autres gens de lettres et des artistes dans le château de ce vaillant aventurier; aussi l'a-t-il peint sous des couleurs flatteuses, que dément l'histoire (1). Lodrisio Crivelli et Jean-Antoiue Campano, écrivains grossiers,

(I) Cornazzano, outre son iwcme sur l'art militaire, imprimé plusieurs fois, a laissé la Vie de François Sforza et un ouvrage qui traite de modo reçendt, de motu Jortunx, de tntegritate rei militaris, et qui in re mUUari imper atores excelluerint.

mais intéressants, ont également raconte la vie de deux autres capitaines d'aventure, Sforza et Braccio de Montons.

Antoine Bontini d'Ascoli, qui vécut à la cour de Mathias Corvin et de Ladislas II jusqu'en 1502, a laissé trois décades de l'histoire de Hongrie, bonne source quand tout autre fait défaut. Philippe Bonaccorsi ou Gallimaque Esperiente, Toscan, s'enfuit de Rome à la dispersion de l'Académie; après avoir erré longtemps, il s'arrêta en Pologne (1473), où il fut accueilli par un aubergiste et ensuite par le roi Casimir IV. Ce prince l'employa avec l'historien Jean Dlugosz, en qualité d'instituteur de son fils et de son secrétaire particulier, et souvent d'ambassadeur. Il a écrit les Faste du roi Ladislas VI et le récit de la bataille de Varna , où ce monarque perdit la vie.

En France, Jean Froissart se présente dignement après Join ville "Jgjgjj et Villehardouin. Né à Valenciennes, dans le Hainaut, d'un père peintre d'armoiries, il servit différents princes en qualité d ; secrétaire, et courut après les aventures et l'instruction ; au lieu de faire le roman de son époque , il en traça l'histoire, si romanesque parelle-mème. Il rédigea, dans un espace deq larante années, ses Chroniques, de l'an 1326 à l'an 1 i00\ dans lesquelles il raconte les événements du monde entier, mais surtout ceux de la France , des Pays-Bas et de l'Angleterre. On ne pouvait alors devenir historien, vu la rareté des communications et le manque de publicité, qu'en parcouraut le monde pour observer et s'enquérir ; c'est à quoi précisément Froissart était porté parla ualurede son esprit. Lorsqu'il se présentait à la porte d'un palais ou d'un château, il s'aunonçaitconime historien, et à ce titre il prenait des informations, s'insinuait dans la confiance, faisait connaissance avec les personnages illustres, cherchait les témoins des faits, et recevait des dons de ceux qui désiraient les flatteries de l'histoire, ou qui en redoutaient la sincérité. S'il devait se trouver avec des daines, soit dans leur boudoir ou à des banquets seigneuriaux, il se munissait d'un roman de sa composition , le Melindos, afin de leur en donner lecture.

Écoutant tout ainsi , il raconte tout sans discernement. Le voyageur qui exagère ses aventures, le chevalier qui glorifie ses prouesses, l'ignorant qui lui débite des fadaises absurdes, sont pour lui des sources également authentiques; souvent il se met lui-même en scène. Chez lui, l'histoire est disséminée dans le monde entier, comme elle l'était encore alors. Il ne s'aperçoit pas de ce monde populaire qui s'avance, et pourtant il le dépeint; il recherche la chevalerie sans se douter qu'elle finit. Il ne raisonne pas, il ne

discute pas; il conte, mais il conte admirablemeut ; quoiqu'il manifeste l'intention d'être lu par la postérité , on voit qu'il destine plutôt son histoire à charmer les loisirs des seigneurs de son temps. De là cet air de roman qu'il revêt, et qui convient assez à la peinture de cette existence chevaleresque prête à disparaître, de ces guerres, de ces incendies , de ces bandes mercenaires qui vivaient de pillage, comme aussi de ces cours, de ces tournois, de ces galanteries, de ces assauts de magnificence et de loyauté. Il ne s'occupe point de politique, pas même de morale et d'humanité; le crime ne l'effarouche pas. Il trouve le comte de Foix un excellent prince, bien qu'il eût tué un de ses fils; il raconte avec le plus grand calme les meurtres des Anglais en France, et Duguesclin, qui laisse assassiner don Pèdre en sa présence, ne perd rien dans son estime ; les actions les plus généreuses ne lui causent point de surprise. Comment donc le taxer de contradiction, s'il n'eut point d'opinions 1

Froissart nous fait connaître la manière de vivre des seigneurs en décrivant la cour de ce comte Gaston de Foix à Orthez.

c Gaston de Foix, en ce temps que je fus devers lui, avoit ena viron cinquante-neuf ans d'âge. Et vous dis que j'ai en mon « temps vu moult chevaliers, rois, princes et autres; mais je n'en « vis oncques nul qui fust de si beaux membres, de si belle forme, « ni de si belle taille et viaire bel, sanguin et riant, les yeux vairs « et amoureux, là où il lui plaisait son regard asseoir. De toutes a choses il étoit si très-parfait, que on ne le pourrait trop louer... o Tous les jours il faisoit donner cinq francs en petite monnoie a pour l'amour de Dieu, et l'aumône à sa porte à toutes gens. Il « fut large et courtois en dons; et trop bien savoit prendre où il « appartenoit, et remettre où il afféroit. Les chiens sur toutes a bêtes il amoit; et aux champs, été ou hyver, aux chasses « volontiers étoit. D'armes et d'amours volontiers sedéduisoit, « et voulait savoir tous les mois que le sien devenoit.... Il « étoit connoissable et accointable à toutes gens; doucement a et amoureusement à eux parloit. Il était bref en ses conseils « et en ses réponses ; il avoit quatre clercs secrétaires pour esa cripre et rescripre lettres... Quand de sa chambre à mie nuit « venoit pour souper en la salle, devant lui avoit douze torches al- « lumées, que douze varlets portoient; et icelles douze torches <c étoient tenues devant la table, qui donnoient grande clarté en « la salle; laquelle salle étoit pleine de chevaliers et de écuyers; « et toujoursétoient à foison tables dressées pour souper, qui souper « vouloit... Il prenoit en toutes ménestrandies grand ébattement,

« car bien si connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers a chanter chansons, rondeaux et virelais. Il séoit à table deux a heures environ, et aussi il véoit volontiers étranges entremets, et o iceux vus tantôt les faisoit envoyer par les tables des cheva- « liers et des écuyers.... On véoit en la salle et ès chambres et en « la cour chevaliers et écuyers d'honneur aller et marcher, et « d'armes et d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur étoit a là-dedans trouvée. Nouvelles de quel royaume ni de quel pays o que ce fust là-dedans on y apprenoit; car de tous pays, pour a la vaillance du seigneur, elles y appleuvoient et venoient. »

Froissart eut des imitateurs, entre autres Enguerrand de Monstrelet, qui le continua jusqu'en 1444; il a de l'instruction , mais il est fastidieux; après lui, Matthieu de Coussy alla jusqu'en 1461. Jean Leclerc , conseiller de Philippe de Bourgogne , écrivit aussi des mémoires, de 1448 à 1466, confus, remplis de prodiges et de circonstances futiles , mais riches de détails relatifs aux classes moyennes.

Georges Chastelain, auteur d'une chronique de Bourgogne, a écrit comme un homme qui voit, avec intelligence et beaucoup de franchise. Nous passons sous silence d'autres auteurs de mémoires, genre dans lequel les Français excellent, et qui plaît par suite de ce goût inné dans l'homme pour des particularités qui le conduisent à des conséquences un peu plus générales. La malignité y trouve à s'exercer, et notre amour-propre est flatté d'y rencontrer des ressemblances avec nous-mêmes, et d'apercevoir chez les autres les sentiments qui nous ont agités.

Nous citerons encore ici, pour l'intérêt historique, Olivier de la vêê. Marche, page de Philippe le Bon et capitaine de Charles le Téméraire. Il décrit en détail comment il voudrait voir vêtue la dame de ses pensées, et ses descriptions sont rendues plus frappantes par des miniatures qui les accompagnent dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale. La dame est supposée à son lever. La première chose qu'Olivier met devant elle est une paire de pantoufles à pointes en velours noir, doublées de soie rouge , nouées avec un ruban bleu ; une chemise de toile fine , une cotte ou robe de dessous en damas blanc, ouverte sur la poitrine, où elle laisse voir une étoffe cramoisie ; un cordon lui serre la taille, et, par-dessus, une ceinture noire avec une boucle en or; à cette ceinture est suspendue une pelote de drap d'or, brodée en laine, pour recevoir des épingles, une petite bourse en or et en perles, un couteau attaché à un ruban; enfin une blanche et fine camisole lui couvre les épaules et le sein. Ses cheveux sont peignés de

telle sorte qu'ils ue paraissent pas sous le voile tissé d'or et de soie qui les recouvre; un ruban aussi en or entoure sa tète, et descend sur les tempes; elle a au cou un gros diamant. Fuis elle passe un habit de drapd'or de Venise ou de Lucques, fourré d'hermine, serré par une ceinture émaillee de blanc, de noir et de rouge, où pendent des rosaires de chalcédoine : elle a enfin des gants d'Espagne parfumés à la violette , un capuce de velours orné de petites étoiles et de chaînettes d'or, avec un miroir d'acier très-poli, cerclé en or, pour se complaire dans l'examen de ses charmes. im*. Christine, fille de Thomas de Pisan, astrologue de Bologne appelé au service de Charles V, fut formée, à la cour de France, dans les belles manières et dans l'étude des lettres ; femme et jolie, ses premières poésies furent applaudies (1). Encouragée par ce début, la nécessité, lorsqu'elle fut devenue veuve, lui fit chercher des ressources dans ses talents ; un ouvrage historique , intitule Changements de fortune, qu'elle lit alors, plut tellement à Jean sans Peur qu'il la chargea d écrire la vie de Charles V, et lui ouvrit à cet effet les archives de l'État. Mais il est bien difficile, surtout à une femme, de conserver la sûreté d'un coupd'œil devant l'éclat des faveurs royales ; Christine lit donc un panégyrique avec l'intention de respecter la vérité. On ne saurait lire aujourd'hui sans fatigue ce qui fut alors tant admiré ; elle montre pourtant de la vivacité poétique, jointe à une raison line , à la délicatesse de sentiment et à une grande force d'esprit Chose étrange, elle écrivit sur l'art militaire, avec l'aide, il est vrai , de Frontin et de Végèce, dont elle appliquait les préceptes aux systèmes nouveaux, u non mye par arrogance ou par folle présomption, mais ad mort nestée de vraie affection et bon désir du bien des nobles homa mes en l'office d'armes. » GMMtiMt. Tous ces historiens furent dépassés par Philippe de Commines ,

seigneur d'Argent on, élevé à la cour de Philippe le Bon et ministre de Charles le Téméraire. lorsque Louis XI se trouva entre les mains de ce dernier prince, Commines l'aida à en sortir, persuade que le monarque français réparerait la faute qu'il avait commise, et que le duc de Bourgogne ne saurait pas en tirer parti. Passant alors du service d'uu maître fougueux à celui d'un roi calculateur, il devint le confident de Louis, qui le chargea de négociations eu Angleterre, en Savoie, à Florence, à Venise ; il savait au juste a quel taux on pouvait acheter les ministres d'un roi et les magistrats d'une république. A la mort de Louis, il se mêla de quel-

(1) PbTiTOT, notice sur la pie et les ouvrants de Christine de Ptsan.

ques intrigues contre la reine mère Anne de Beaujeu; il échoua et fut rais en prison. Il fit alors connaissance avec ces « cages a de fer et autres en bois couvert de lames de fer en dedans a et en dehors, avec de terribles ferrements, larges d'environ huit « pieds, de la hauteur d'un homme, et un pied de plus. Beaucoup « les ont maudites, dit-il, et moi aussi, qui en ai tait l'essai pen- « dant huit mois. » Il ne s'indigne pas toutefois, et trouve naturel d'être puni, puisqu'il n'a pas réussi.

En effet, le succès parait son idole; il se complaît dans l'habileté, et une mauvaise action ne l'émeut pas d'un sentiment pénible, pourvu qu'elle soit bien conduite. Quoique confident d'un despote, il comprend la liberté, qu'il aime par la même raison qui faisait aimer le despotisme à Machiavel , c'est-à-dire connue chose utile. Dans un temps ou la littérature était toute-puissante sur l'imagination, Commines la bannit tout à fait de ses Mémoires, pour lui substituer la politique et la raison. Il juge avec rectitude et bon sens; mais ce n'est pas le moraliste qui approuve ou condamne les actions selon la justice, ni le philosophe qui cherche à prouver un système; c'est l'homme d'affaire positif, pesant chaque chose à sa valeur matérielle. Il ne trouve pas d'expressions vives, ne s'irrite point, ne maudit point, ne montre ni passion ni ambition, et s'abstient encore de parler de lui dans des moments où il eut une grande importance. Il pense qu'en politique il y a plus de profit à prendre les chemins droits, mais qu'il faut , le cas échéant, leur préférer les voies obliques; du reste, il accepte le vice et la vertu avec une indifférence qu'il est impossible de louer.

Cette froideur lui fait conserver la balance entre les trois grands princes qu'il approcha : Charles le Téméraire, Louis XI et Charles VIII. Il recherche les causes, et rencontre parfois les véritables, comme, par exemple, lorsqu'il explique la décadence de la maison de Bourgogne; en général, il considère l'histoire comme un enseignement (I). Si Froissart amuse, Commines rend homme, parce qu'il nous transporte au milieu des hommes, et nous montre les ressorts, parfois bien misérables, qui font mouvoir ce pauvre monde.

En Espagne, les progrès de la langue et de la pensée sont at- m****. testés par la Chronique de Pierre Lopez d'Ayala, né à Murcie, grand chambellan et grand chancelier de Castille, au service de

(1) Il n'entendait faire que des notes, qu'il adressait à l'arcl»evêqiie de Vienne, et dont celui-ci avait liulention de se servir pour composer une histoire en latin.

Pierre le Cruel; il qjuitta ce dernier pour Henri de Transtamare, qu'il soutint dans sa révolte par la plume et l'épée. Jeté en prison , il y composa le Rimado de Palacio , où il énumère en seize cent dix-neuf octaves toutes les cruautés de don Pèdre, et se livre à des digressions sur la religion , la politique et la cour de Rome. Il avait appris de Tite-Live, qu'il traduisit, l'art de raconter à la manière classique. Prisonnier qu'il était, son ouvrage est empreint de mélancolie et de sombres images ; peut-être s'y montre-t-il injuste envers don Pèdre, dans lequel il ne frappe pas le tyran, mais un ennemi personnel. Versé dans les affaires, il raconte avec une naïveté et une gravité calme qui le rapprochent des Villani et deFroissart. Si Ton veut un exemple de l'impassibilité avec laquelle il expose les souffrances qu'il a endurées, nous choisirons la première cruauté de don Pèdre, remplie de ces traits caractéristiques que l'art s'efforce en vain de raviver.

a Le samedi soir, le roi fut à peine arrivé à Burgos que la reine « envoya un écuyerà Garcias Laso pour lui dire de sa part de ne « pas venir au palais le lendemain dimanche, pour quelque cause « que ce fût. Gacias Laso ne voulut pas y croire, et le lendemain « matin il se rendit au palais. Les portes étaient bien gardées; « Garcias entra, et avec lui Rui Gonzalez de Castaneda et Pero « Rui/.Carillo, ses beaux-frères, Gomez (larilln. fils de Pero, et a autres chevaliers et écuyers. Lorsqu'ils furent entrés dans la « pièce où était le roi, la reine passa dans une autre chambre, et « avec elle don Vasco, évèque de Palencia, son grand chancelier. « A peine la reine fut-elle sortie qu'on appréhenda trois hommes « de Burgos, nommés Pero Ferrandez deMedina, Alphonse Fer- « randez, écrivain, et Alphonse Garcias deCamargo. Lorsque ces a trois hommes de la ville eurent été saisis et entraînés à l'écart, « don Juan Alphonse d'Albuquerque dit à l'alcade là préseut, « et nommé Domingo Juan de Salamanque : Alcade, savez-vems « ce que vous avez à faire ? L'alcade alla vers le roi, et lui dit à <r voix basse, mais de manière que don Juan Alphonse l'entendait : « Seigneur, ordonnez; car je n'ose dire ce qui en est. Alors le roi o dit très-bas, parce que les personnes présentes écoutaient : Hmsa sierf arrêtez don Garcias Laso. Or don Juan Alphonse avait là, a ce jour, trois écuyers, ses créatures, dans lesquels il se fiait, « avec d'autres hommes à lui, qui étaient sur pied , tout prêts, « armés d'épées et de poignards ; on les nommait Alphonse Fcr- « randez de Vargas , Rui Ferrandez d'Escobar et Ferrand Garcias o de Medina. Quand le roi eut donné cet ordre d'arrêter Garcias « Laso , les trois écuyers de don Juan Alphonse se saisirent de lui

Page 1