‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 2 sur 153 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'imprimerie, la poudre a canon et autres inventions.

Le siècle dans lequel nous entrons a été signalé par des inventions qui, introduites ou répandues alors, ont changé la face du monde. Renvoyant au livre suivant ce que nous avons à dire de la boussole, nous ne parlerons ici que de l'imprimerie et de la poudre à canon; il suffit de rappeler, au début, que toutes les inventions modernes ont eu des précurseurs, à moins d'excepter les logarithmes.

Les anciens écrivaient sur du cuir, sur des feuilles de pal- ijJJJJ,

IIIST. UNIV. — T. XII. i

mier, ou sur le liber, c'est-à-dire sur la seconde écorce des arbres ; plus tard on fabriqua du papier soit avec les fibres du papyrus, roseau particulier à l'Egypte (1), soit avec la peau de mouton appelée charta peryamenea, dont nous avons fait parchemin, parce qu'il fut inventé ou perfectionné à Pergame. On traçait les caractères avec le bout d'un roseau aiguisé et trempé dans l'encre ; les faits les plus importants étaient gravés sur la pierre, sur le bois, sur les métaux (2). Pour les usages journaliers, on se servait de tablettes enduites de cire , sur lesquelles on traçait des lettres avec une pointe de métal ou d'ivoire appelée style, et dont l'extrémité obtuse servait à effacer les empreintes. Les feuilles de papyrus ou de parchemin ne se couvraient d'écriture que d'un côté, et on les attachait à la suite Tune de l'autre, jusqu'à ce que le livre fût complet; puis on en faisait un rouleau (volumen ) que l'on arrêtait avec un bouton. Jules César est le premier qui écrivit au sénat des lettres sur les deux côtés du parchemin, et il répandit l'usage, inconnu jusque-là, de relier les livres comme nous le faisons (3).

Polir les feuillets avec de l'ivoire, les parfumer avec de l'huile de cédrat , enluminer et dorer les initiales, la couverture, la tranche, les fermoirs, c'était l'office des esclaves, libraires et grammairiens, dont tout homme riche avait un certain nombre à son service ; d'autres, de condition libre, se livraient au même travail pour en faire commerce.

(1) Voy. notre 1. 1".

(2) Tacite ( Annale, IV, 43 ) parle d'un monument historique des Messéniens antérieur à la guerre du Péloponèsc, inscrit sur une table de bronze. Censorinug (de Die natali, XXVUl ) mentionne des actes publics des Étrusques antérieurs de quinze cents ans à Jésus-Christ. Moïse de Corène ( liv. I, u ) parle de colonnes où les anciens rois avaient enregistré les lois, les traités, les impôts. Les parois des pyramides servirent comme de pages aux Egyptiens. Job désirait que ses paroles fussent tracées sur la pierre et sur te ptoinb.

(3) Lamblnet, Hist. de l'imprimerie.

Pamzer, Annales typogruphici.

Santaxdf.r, Dict. bibliog. du quinzième siècle. Dirdin, Antiquités typographiques .

Ciif.villikr, Origine de l'imprimerie de Paris.

G. Pewnot, Histoire du vélin et du parchemin. - Descript. des bibliot. au treizième siècle.

J. Pouoilat, Recherches sur la conservation des auteurs profanes au moyen âge.

Gérald, Essai sur les livres dans l'antiquité, particulièrement chez les Romains.

Dt Vans, Eclaircissements sur V histoire de l'invention de l'imprimerie (1842).

IMPRIMERIE, ETC. 3

Tout cela se faisait à la main ; or, comme aux erreurs inévitables tcrmins. se joignaient ces variétés capricieuses et presque instinctives que chacun introduit dans ce qu'il copie , les manuscrits devenaient très-incorrects. Quiconque voulait avoir un texte vraiement châtié le transcrivait de sa propre main, comme le firent un petit nombre de grammairiens soigneux ou quelques docteurs de l'Église , ce qui donna une grande valeur à certaines éditions d'Homère et de la Bible.

Avec le christianisme, l'art de l'écriture passa des esclaves aux moines, par suite de la nécessité où Ton se trouva de répandre les écrits, les discussions et les homélies. Constantinople, les îles de la mer Égée , la Calabre , le mont Athos devinrent autant d'ateliers où se multiplièrent les livres. Saint Benoît imposait à ses religieux l'obligation d'en copier, et des religieuses s'exercèrent à ce travail. Guignes, prieurde la grande Chartreuse, disait dans ses statuts : a L'œuvre du copiste est immortelle ; la transcription « des manuscrits est la tâche la plus convenable pour des t religieux lettrés ; d et il ajoute : a Nous enseignons à lire « à tous ceux que nous recevons parmi nous, désireux que nous t sommes de conserver les livres comme l'éternel aliment de a l'âme. » Les moines demandaient souvent le droit de chasse, afin de se procurer les peaux pour la reliure des livres. Abbon, de Saint-Benoît-sur-Loire, comptait plus de cinq mille écoliers, et exigeait de chacun deux volumes. En 855 , saint Loup, abbé de Ferrières, envoya en Italie deux moines pour copier le traité de Oralore; Alfred le Grand trouvait du temps pour transcrire un grand nombre d'ouvrages; Boccace copia de même la />*'vina Commedia, dont il fit présent à Pétrarque, puis un TUe- Live.

Tout ce que nous possédons de l'antiquité , nous est presque arrivé par la main des moines; il y aurait donc autant d'ingratitude que d'injustice à leur faire un reproche d'avoir transcrit de préférence aux auteurs classiques, les saints Pères et les œuvres théologiques. Du reste, il est certain que les auteurs les plus estimés des anciens nous sont presque tous parvenus, et nous avons ce qu'ils ont écrit de mieux. Il est encore vrai qu'avant la chute de l'empire d'Occident , quelques-uns des ouvrages des grands maîtres étaient devenus très-rares : comme exemple, il n'existait qu'un seul exemplaire des œuvres d'Aristote (4); celles de Tite-Live et de beaucoup d'autres avaient eu le

(i) Voy. tome II, note».

même sort. On considérait comme un travail très-méritoire d'en faire des extraits et des résumés, à l'exemple de Florus, de Justin, de Pline, de Constantin Porphyrogénète et autres compilateurs ; mais la facilité que procurait ce genre d'ouvrages eut pour effet qu'on se soucia moins des originaux, dont on avait tiré le bon et le meilleur, ce qui amena la perte d'un grand nombre.

La ruine des auteurs classiques commença sans doute bien avant les barbares , qui, par leurs guerres et leurs incendies, accrurent le nombre de ces pertes; puis le zèle de certains prêtres pour les bonnes mœurs, zèle que je laisse à d'autres le soin de condamner, leur fit anéantir quelques ouvrages scandaleux et immoraux.

Si la difficulté des communications ne permettait de tirer qu'avec peine du papyrus de TÉgypte, la chose devint impossible quand les Arabes eurent occupé ce pays. Le parchemin, dont le prix était déjà élevé, renchérit excessivement (1) . On eut alors recours à un expédient connu des anciens : ce fut de gratter les caractères antérieurement tracés, pour en substituer de nouveaux (2). Un bon moine, pour qui un antiphonaire , un recueil de prières , un traité de confession avait une extrême importance, n'hésitait donc pas, pour se procurer du parchemin , à gratter soit la République de Cicéron, soit le Code Théodosien, afin de le couvrir d'autres choses , et cela avec autant de droit que nous en avons de faire le contraire, caracttret.' Les anciens se servaientde lettres majuscules, sans ponctuation ; mais, plus tard, la nécessité d'aller plus vite les leur fit raccourcir, ce qui produisit des lettres plus ipeïites (minuscules ). Pour la même raison, on introduisit certaines abréviations ou noies (3) ,

( î i On continue à dresser les actes publics sur des feuilles de papyrus tant qu'on put s'en procurer. Le plus ancien acte sur parchemin qui existe en Italie est celui de 7S4, par lequel Félix, évêque de Lucques, confirme au monastère de San-Fridiano de cette ville la donation de Faulone.

(2) On les appelle palimpsestes ( ic&iv <|/vprôç , gratté de nouveau ). Nous avons précédemment établi, tome IV, que les anciens pratiquaient déjà ce procédé. Le premier palimpseste fut découvert en France, à la BiblioUièque du roi, en 1692 ; c'était un manuscrit des œuvres de saint Éplirem.

(S) FI marque ( In Cal. ) en attribue l'invention à Cicéron, à l'époque de la conjuration de Catilina. Cicéron écrivant à Atticus, liv. XIII, lui dit : « Tu n'auras peut-être pas entendu cette chose, parce qu'elle était écrite ôtà oijpttwv, par signes. D'autres en donnent comme l'auteur Tiron son a ["franchi, ce qui fit appeler ces notes tironiennes ; et Dion Cassius, liv. LV, assure que Mécène tel fit publier par Aquila, son affranchi. Parmi les anciens tachygraphes les plus célèbres, on compte Péruvius, Pilargius Pannius, et enfin Séneque. Saint Cyprien y

IMPRIMERIE, ETC

lesquelles, portées à cinq mille, donnèrent aux notari les moyens d'écrire les discours, quelque rapide que fut le débit de l'orateur. Les notaires furent employés d'abord à recueillir les décisions du sénat et des assemblées publiques, ou les dernières volontés des mourants ; de là le titre de notaire servit à désigner quiconque avait pour office de mettre par écrit, toute résolution qui intéressait la foi publique. Les véritables caractères tachygraphlques tombèrent néanmoins en oubli, à tel point qu'un psautier écrit avec ces signes , qui fut trouvé à Strasbourg par Trithème, était enregistré sur le catalogue comme psautier en langue arménienne.

Déjà, du temps de l'Empire, les caractères avaient pris dans les inscriptions, une forme oblongue et sans élégance, comme on peut le voir sur les murs de Pompéi et ailleurs ; ils sont encore plus défectueux dans les catacombes chrétiennes et dans les inscriptions du moyen âge. On continua cependant jusqu'au douzième siècle à employer les lettres rondes, quoique déformées ; mais, en même temps que le goût gothique s'introduisait dans l'architecture, les caractères contractaient les formes anguleuses des lettres allemandes; puis on les chargea d'ornements, usage qui dura jusqu'à la fin du quinzième siècle. C'est alors que la bonne calligraphie reprit faveur, et qu'une grande variété de caractères nous est indiquée par leur nomenclature (i). Postérieurement à l'an 4300, dom Jacopo de Florence, moine camaldule, est cité comme le meilleur écrivain en lettres romaines qui ait existé, soit avant, soit après lui, si bien que l'on conservait sa main dans un tabernacle. Frère Sylvestre ne fut pas moins habile à enluminer les livres que Jacopo à les tracer. L'étude des enlu-

ajouta d'autres signes, et les adapta à l'usage de la religion. Prudence dit, dans l'hymne de saint Cassicn :

Verba noiis brevibus comprendere cuncta peritus , Rapiimque punetis dicta prxpetibus sequi.

Origène, saint Augustin, saint Jérôme, parlent des tachygraphes.

(2) Nous trouvons dans le catalogue des livres laissé» par le cardinal Guala au monastère de Saint-André, a Verceil, une bibliothèque ( c'est-à-dire une Bible enUère) ên lettres parisiennes, couverte de pourpre et ornée de fleurs d'or, avec des initiales également en or; une autre en lettres bolonaises, couverte en cuir rouge; une en lettres anglaises ; une petite d'un grand prix, en lettres parisiennes, avec des majuscules d'or et des ornements de couleur pourpre; l'Exode et le Lévitique en lettres anciennes; les douze* prophètes, en un volume, en lettres lombardes ; les oeuvre» morales du bienheureux Grégoire en bonnes lettres arétines anciennes, etc. (Fava, Gualx Bichehi Card. Mtat p. 175.)

THEI7.I4ME époque.

mineurs est indispensable à ceux qui veulent approfondir l'histoire des arts. Le luxe des miniatures commença dans le cours du neuvième siècle, et fit tant de progrès qu'un livre devint le résumé de tous les beaux-arts : poésie et savoir pour le composer , calligraphie pour le transcrire , peinture pour le colorier avec du carmin et du bleu d'outremer, pelleterie pour en préparer la couverture, ciselure pour l'orner de bossettes, orfèvrerie pour y enchâsser des pierreries, enfin dorure pour en polir la tranche.

Et qu'on ne croie pas que ce fût là un luxe particulier aux riches : Daniel Merlac, écrivain anglais du douzième siècle, parle d'écoliers ignorants qui , s'asseyant avec grand étalage dans les écoles, se faisaient poser devant eux, sur deux ou trois tables, d'immenses volumes tout brillants d'or (1).

On conçoit que les livres écrits à la main, et sur une matière d'un si grand prix, devaient coûter des sommes énormes. Dans les villes où il existait des écoles, il y avait des copistes. Au treizième siècle, Milan en comptait cinquante ; Paris et Orléans en eurent ensuite jusqu'à dix mille ; Oxford, Cambridge , Londres, plus de six mille ; c'était à peine s'ils pouvaient suffire au goût croissant des études et des controverses. L'université de Bologne, en 1334, défendit aux écoliers d'emporter des livres au dehors sans une autorisation revêtue du sceau des anciens, des consuls et des défenseurs du domaine public (2).

Plusieurs catalogues de livres qui étaient exposés chez les libraires , ou les tarifs arrêtés par les universités nous donnent à connaître quelques-uns des prix (3); mais on ne saurait les calculer

(1) Ap. Wood., Univ. Oxon., 1189.

(2) Giiirardacci, H, 117.

(3) Le P. Scati (de Prof. Bonon., p. II, p. 214) a publié un catalogue de livres, avec le prix auquel on les vendait à Bologne : Lectura donùni iiostiensis CLV1 quinterni, taxatï, lib. II, sol. X, etc.

Pour copier VlnforticU, on payait vingt-deux livres de Bologne, qui valaient deux florins d'or; pour la Bible, quatre-vingts. Un missel oroé de lettres dorées et de peintures coûta, en 1240, plus de deux cents florins (Ann. Varna Id., vol. IV, p. 348 ).

Cuevillikr a publié d'autres tarifs, et un de 1308 porte :

sol. deo.

Bruno in MattJixum, pages 57 l »

id. in Marcum, 20 0 27

id. in Lucam, — 47 3 6 id. inJoïtannem, — 40 2 10

Un catalogue de la Sorbonne, en 1292, compte plus de mille volumes, évalués tous ensemble 3,812 liv. 10 sol. et 8 den. Un Digeslum vêtus fut vendn à

rMPRTMERIE, ETC. 7

d'une manière précise, attendu que souvent ces livres étaient enrichis par la dorure et l'enluminure, ce qui en augmentait la valeur.

Les dévastations des Normands détruisirent tant de livres en France que Daunou (\) affirme qu'au treizième siècle un livre in-folio valait quatre ou cinq cents francs d'aujourd'hui. Plusieurs anecdotes relatives au prix de différents livres sont généralement connues; nous en citerons quelques-unes qui le sont moins. Agnès, femme de Geoffroy, comte d'Anjou, acheta au treizième siècle, d'un évêque Martin, un recueil d'homélies, qu'elle paya cent moutons d'abord, plus un muid de froment, un de seigle et un de miel, puis cent autres moutons, puis encore quelques peaux de martre, et enfin deux livres en argent (2). Godefroy de Saint-Léger, Clerc libraire, en 1332, déclare, devant notaire, avoir vendu, cédé, transféré, sur hypothèque de tous ses biens, et sous garantie même de son corps, au sire Gérard de Montaigu, pour quarante livres parisis, le Spéculum historiale in consuetudines parisienses (3). Vers 1392, Alazasie deBlevis, baronne allemande, léguait à sa fille, à valoir sur sa dot, certains livres contenant tout le Corpus juris en beaux caractères, lui recommandant de ne se marier qu'à un homme de robe, capable d'apprécier ce riche et beau trésor (4).

L'évéque de Vence légua tous ses biens aux chanoines de Saint- Victor de Marseille, à l'exception d'un bréviaire dont la valeur devait être employée à l'acquisition de bonnes terres (5).

Ce prix élevé se soutint plus tard encore ; en effet, Louis XI,

Pise pour 16 livres. En 1279, on copia à Bologne une Bible pour 80 livres ( 435 fr. ).

C'est ce qui fait dire à Savictt ( Hist. du droit romain au moyen âge , c. xxv, § 220) que les livres ne coûtaient pas fort cher, sauf les miniatures et les reliures.

(!) Uist. littéraire de la France, t. XV, p. 35.

(2) Ann. Benedict., t. VI, p. 475,

(3) Jacques de Brecl, Théâtre des antiquités, de Paris,

(4) Cbsar Nostradahus, Chronique de Provence.

(5) On possède un inventaire des possessions de l'évêché de Saint-Martin de Lucques dans le huitième ou neuvième siècle. La bibliothèque de cette évéché consistait en : Eplaticum volumen I. — Salomon vol. I. — Machabeorum vol. I. — Actus Apostolorum vol. I. — Prophetiarttm I. — Li'orum offickrrum 1. — Dialogorum vol. t. Vita ... Ezechiet, vol. I.— Omeltarum vol.

1 . — Commentnrïum super Matthœunx vol. I Commentarium alium...

vol. II. — Ordo ecclesiasticus vol. f. — Rntiones Pauli vol. /. — Antiphonarius, vol. //.—... vol. I — Psalterium vol. t.— Vita sancti Martini I. — Vtla sancti Laurentii cum memoria sancti Fridiani vol...

ayant appris que la faculté de médecine de Paris possédait un livre du médecin arabe Rases, ordonna au président Jean de Driesche de donner son argenterie en gage pour obtenir d'en faire tirer copie. Alphonse V d'Aragon écrivit de Florence à Antoine Pecatelli de Païenne, pour l'informer que le Pogge avait à vendre un Tite-Live pour cent vingt écus d'or ; Pecatelli vendit une métairie pour acheter le manuscrit , et le Pogge acheta un domaine avec l'argent qu'il en retira.

Les bibliothèques de l'époque étaient fort peu de chose, et le moindre étudiant, de nos jours, a plus de livres que n'en possédaient les rois et les papes. .

wbuotbéqiief. Quelques personnes étaient parvenues néanmoins à réunir des bibliothèques assez bien fournies. Charles le Sage avait formé dans le château du Louvre sa bibliothèque, qui contenait 920 manuscrits, la plupart historiés de belles peintures; elle occupait deux étages de la grande tour. Les livres reliés en bois recouvert de velours ou de moire se posaient à plat sur les rayons ; mais , comme ils étaient grands et lourds, on les plaçait, pour les lire, sur des pupitres tournants, à trois ou quatre étages. Gilles Malet, qui en fut le premier bibliothécaire, nous en a laissé le catalogue.

Tichsen (4) a mis en lumière une charte des archives de Hidburghausen où l'cvèque Bruno fait don à cette abbaye, en 4153, pour le bien de son âme, d'un grand nombre délivres, la plupart ascétiques. En Italie surtout, il s'en était conservé une quantité considérable, et c'est de là que les tiraient les gens studieux, surtout de Rome et des couvents les plus renommés, comme la Novalèse, la Cava, le Mont-Cassin.

On cite avec éloge les bibliothèques de Saint-Maurice dans le Valais, en 548; de Tours, en 740; deFontenelle (Saint-Vaudrille, près de Caudebec), en 756; de Saint-Denis, en 784; de l'île de Barbe près de Lyon, peu de temps après ; de l'abbaye de Ferrières, en 850 ; de Prum, près de Trêves, et du chapitre de Lisieux, dans le môme siècle; celles de Ciuny et du mont-Cassin sont les plus célèbres que possédassent les deux ordres de Saint- Benoît et de Cluny. Les aphorismes d'Hippocrate furent trouvés dans l'abbaye du Bec. Après le douzième siècle, les bibliothèques commencèrent à devenir plus nombreuses : celle de saint Louis comptait environ treize cents volumes; la Sorbonne en possédait un millier en 4292 ; les neuf cent vingt de Charles V France (Charles le Sage) furent achetés en 4419 par le duc de Beaufort,

(1) Mémoires de l'Académie de GœUingue, IS31.

IMPRIMERIE, ETC

frère de Henri V d'Angleterre, pour le prix de douze cents livres sterling, puis rachetés en partie par Louis XI moyennant deux mille quatre cent vingt écus. En 4241, l'abbaye de Glastonbury avait la bibliothèque la plus importante de l'Angleterre, composée de quatre cents volumes, dont un Tite-Live, un Salluste, un Lucain, un Virgile, un Claudien. On disait qu'une église; sans bibliothèque était une citadelle sans munitions.

On vante beaucoup les bibliothèques musulmanes; mais les récits qu'on en a faits se ressentent peut-être de l'exagération orientale. Wadiky, historien de Bagdad au commencement de neuvième siècle, eut besoin de 120 chameaux pour transporter la sienne ; le fameux vizir Ibn-Abbad, à la fin du dixième siècle, avait cent quatorze mille volumes, et le kalife espagnol El-Mostanser Al-Hakem, quatre cent mille à Gordoue. En 4109, les croisés brûlèrent la bibliothèque de l'académie de Tripoli de Syrie, composés de trois millions de volumes. Lorsque Saladin, dans Tannée 4483, s'empara d'Amid en Mésopotamie, il donna à son secrétaire la bibliothèque , qui comptait un million quarante mille volumes ; celle des derniers Fatimites du Caire en contenait un million cent mille. L'avant-dernier kalife abasside établit à Bagdad un collège qu'il dota de quatre-vingt-mille volumes, et ce nombre, par la suite, s'accrut si considérablement que, lorsque les Mongols prirent cette ville, ils jetèrent les livres dans le Tigre, et formèrent de leur masse une digue sur laquelle les piétons et les chevaux traversèrent le fleuve. Croira ce récit qui voudra (1).

Les plaintes étaient générales sur l'incorrection des copies, incorrection qui augmentait avec le goût de la lecture. Pétrarque s'écriait ; a Qui apportera un remède efficace à l'ignorance et à « l'incurie des copistes, qui gâtent et bouleversent tout. Je ne a gémis plus sur l'orthographe, perdue depuis longtemps.... Ces a gens-là , confondant originaux et copies, après avoir promis a une chose, en écrivent une autre tout à fait différente, si bien a que tu ne reconnaîtrais pas toi-même tes œuvres persona nelles. Tu crois peut-être que Cicéron, Tite-Live, et les autres a écrivains célèbres de l'antiquité, notamment Pline le jeune, « s'ils ressuscitaient aujourd'hui, comprendraient en lisant leurs

(!) Voir Quatrkjière , Sur l'amour des Orientaux pour les livres. Aujourd'hui cet amour est le partage du très- petit nombre; selon Fraelir, les bibliothèques de Constantinople comptent 1,000, 1 ,500, au plus 5,000 volumes. Les deux du sérail en ont 15,000; celle deTippo-Saïb, saccagée par les Anglais en 1799, possédait 2,000 manuscrits arabes, persans, indiens.

<r propres ouvrages? non certes, hésitant à chaque passage, ils a les attribueraient certainement à d'autres ou à des barbares. » Il ajoute plus loin : « Il n'y a ni frein ni loi pour ces copistes , a choisis sans examen, sans épreuve aucune, tandis que pareille a liberté n'existe pas pour les forgerons, pour les laboureurs, « pour les tisserands, pour les autres artisans (i).» papier. Quand l'amour des études se réchauffa, on sentit plus vivement le besoin de quelque substance qui pût suppléer le papyrus et le parchemin, et on la trouva. Les Chinois attribuent au premier empereur de la dynastie des Han, 202 ans av. J.-C., l'honneur d'avoir trouvé la manière de faire le papier de bambou, de paille, d'écorce de mûrier et même de chiffons broyés. Leur beau papier, que nous appelons papier de soie, est fait de la seconde écorce du bambou. La rareté des communications empêcha cette découverte précieuse de se propager; néanmoins elle pénétra dans les pays dépendants de l'empire chinois, et principalement chez les Tartares, qui établirent à Samarcande une papeterie où l'on employait le coton cru et mal brové; mais, comme les piles hydrauliques étaient inconnues, on ne pouvait obtenir que des feuilles épaisses et grossières. Les Arabes qui eurent connaissance de ces manufactures dans leur expédition en Boukharie, les transportèrent à Septa et à Ceuta, d'où elles passèrent en Espagne avec la culture du coton. Les Espagnols chrétiens y adaptèrent les moulins à eau, employèrent de préférence les chiffons, et inventèrent les grillages pour faire égouter promptement l'eau de la pâte. Les fabriques de Jativa, de Valence, de Tolède fournirent à l'Espagne le premier papier, sous le nom de pergamino depano (2).

On n'est pas d'accord sur l'époque à laquelle le lin et le chanvre furent substitués au coton. Casiri, en dressant le catalogue de la bibliothèque de l'Escurial, indique que la plupart sont en papier de chiffons, et il les appelle chartaceos, pour les distinguer des

(1) De Rem. ntriusq. fort., lib. I, dial. 43. Nicolas m Clbmekcis se plaignait ainsi (Ep.t t. II, 306) : Surrexerunt scriptores quos cursores eocant, qui, rapido jttxta nomen cursu properanles, nec per mernbra curant or a itou cm discernere, nec plein aut imperjecti sensus notas apponere, sed in ttno tntpetUyVelut ni qui in stadio currunt... utvix, antequam ad mclamveniant pauxam faciant . . .

(•).) L'acte le plus ancien sur papier de coton en Italie est de 1145; il fut (ail en Sicile : il contient des concessions du roi Roger à l'abbé de Saint- Philippe de Fragola. Le diplôme en grec de 1 192, qui existe dans les archives des Reforma' gtoni à Florence, et par lequel l'empereur Isaac l'Ange admet les Pisans à ia paix avec les terres de la Roroanie, est aussi en papier de coton.

IMPRIMERIE, ETC. il

papiers en peau et des papiers en coton ou en soie. Or, sous le n° 787, il cite les Aphorismes d'Hippocrate , Codex anno Chr. M 00, chartaceus, sans faire aucune réflexion , bien que ce soit le premier exemple; d'où Ton pourrait conclure que le papier de lin était déjà en usage avant le douzième siècle. Pierre de Cluny, dans son Traité contre les Juifs , parle de livres ex pellibus arietum , hircorum vel vitulorum , sive ex biblis vel juncis oriental ium paludum , aut ex rasuris veterum pannorum , seu ex alia qualibet forte viliore materia compactes. Le plus ancien manuscrit sur papier de coton , de date certaine , qui existe à la Bibliothèque impériale, est de 1050, et sur papier de lin de 1308, quoique d'autres leur soient supposés antérieurs.

Tiraboschi prétend que le papier de coton ressemble à celui de lin; son assertion, reconnue vraie, fournirait la preuve qu'il était parfaitement fabriqué , et , dans cette hypothèse , il serait inutile d'entamer une discussion. Quoi qu'il en soit, Cortusio se trompe lorsqu'il rapporte à l'année 4340 l'invention du papier de lin , qu'il appelle papier de papiro pour le distinguer du papier de coton, nommé papier de bombagina (1); probablement Pace de Fabriano , auquel il en attribue le mérite , ne fit que transporter à Trévise ce genre de manufacture déjà florissant à Fabriano, dans la marche d'Ancône. D'autres ont affirmé aussi, sans plus de fondement , que la république de Florence avait accordé de grands privilèges aux habitants de Fabriano, pour les déterminer à venir établirdes papeteries à Colle, dans le val d'Eisa ; ils s'appuient sur une charte du 6 mars 1377 , par laquelle une chute d'eau est louée pour vingt ans à Michel di Colo , de Colle , avec canal, habitation et gualcheriam ad faciendas cartas, usine louée précédemment à Barthélémy d'Ange de la Villa (2).

Quelle qu'en soit l'origine, ce papier, étant plus propre à Pé-

(1) « En mil trois cent quarante, furent faits la/olla di tutti i Santi et l'ail drap, laines et carta di papiro duquel travail de carta di papiro le lier inventeur à Padoueet à Trévise fut Pace de Fabriano, qui, à cause de la douceur des eaux, résida la plus grande partie de sa vie à Trévise. » En 1318, un notaire promet de ne pas faire d'actes sur papier de coton ni sur des feuillets dont un autre écriture aurait été grattée. En 1331, un autre notaire s'engage à ne pas écrire sur papier de bombagina ni de papiro. Le sénat vénitien décréta, en 1336, que, « pour le bien de l'art du papier qui se fait à Trévise et qui est « d'une grande utilité à la commune, on ne puisse enlever en aucune manière « de chiffons a papier (stratie a carlis ) de la Vénitie, pour les porter ailleuis ■ qu'à Trévise. »

(1) Dans les Archives dipl. de Florence; chartes communales de Colle, ap.

criture cursive qu'aux caractères carrés , fit déchoir la calligraphie, tout en facilitant l'exécution des copies. Employé d'abord pour les lettres missives et pour les actes, il ne contribua à la diffusion des lumières que dans le quatorzième siècle, quand on s'en servit pour copier les livres , tâche à laquelle se livrèrent surtout les bénédictins, les prémontrés , les religieux de Cîteaux, les chartreux et les moines du mont Athos.

Plus on sait, plus on veut savoir. Cette disposition de l'esprit servit à répandre le goût des connaissances, et puis c'est une condition vitale de la société que les découvertes viennent juste au moment où elle en a besoin pour prendre un nouvel essor. Alors donc que le goût de la littérature classique poussait à la recherche passionnée et à la reproduction de ses livres , et que les grandes controverses des rois et de l'Église faisaient multiplier les écrits, on vit éclore le plus admirable des arts modernes, l'imprimerie. Ici encore il y a doute sur l'inventeur ; il paraît que , dès la plus imprimer, haute antiquité, elle était connue des Chinois. Klaproth rapporte qu'en l'année 932 il fut proposé à l'académie de revoir les King , et de les graver sur des planches de bois pour les imprimer et les vendre ; mais, dans V Encyclopédie chinoise on lit, année 593 : le huitième jour du douzième mois de la treizième année du règne de Wen-ti , un décret parut, qui ordonna de recueillir les dessins usés et les textes inédits, et de les graver sur bois pour les publier. L'énorme quantité de signes dont se compose l'alphabet chinois exigeait en effet un casier immense et un compositeur aux cent bras pour employer les procédés usités parmi nous. Un écrivain copie exactement l'ouvrage; cette copie est appliquée à l'envers sur des planches en bois et s'y décalque ; lorsque les feuillets sont enlevés, on entaille en creux ce qui est resté blanc. Cette opération terminée, on imprime d'un côté seulement. L'ouvrier, tenant une brosse de chaque main, charge d'encre les formes avec l'une, qui est enduite d'encre , et étend dessus avec l'autre main la feuille de papier, dont la grande finesse ne pourrait résister au poids d'une presse ; la nature de la pâte du papier chinois est tellement spongieuse que cette feuille boit l'encre des caractères sans avoir été mouillée. Pour quelques ouvrages éphémères, pour la gazette de Canton, par exemple, on exécute des stéréotypes sur une matière molle.

Le livre rouge, imprimé tous les trois mois, et qui correspond à nos almanachs royaux , contient les noms de tous les fonctionnaires de l'empire; ces noms sont en caractères mobiles, pour qu'on puisse les changer au besoin. Un ouvrage en

IMPRIMERIE, ETC

trois ou quatre volumes ordinaires se paye moins de trois francs.

L'impression stéréotype n'était pas inconnue en Europe , mais s'appliquait aux choses d'amusement (1), telles que les cartes à jouer. Les premières manufactures en ce genre furent probablement établies à Venise, qui accordait, en 1444 , un privilège, attendu que la fabrication des cartes à jouer et les figures peintes estampées était perdue, ruinée par ta grande quantité de ces objets qui venaient du dehors. On imprima de la même manière des images de saints (1) , en y ajoutant des oraisons et des légendes , jusqu'au moment où Laurent Coster, de Harlem , tira des pages entières de texte; quelques-uns lui attribuent l'invention de l'imprimerie. En effet, il existe des livres imprimés de cette manière entre 1400 et 1440, tels qu'une Grammaire de Donat, que d'autres soutiennent cependant ne pas être stéréotype ; la Bible des pauvres, l'Histoire de saint Jean Baptiste et le Spéculum humanx salvalionis, en soixante-trois feuillets à deux colonnes, imprimés d'un seul côté (3).

Tandis que l'esprit stationnaire des Chinois s'arrêtait à ce point , le génie progressif des Européens s'occupa de substituer aux planches des caractères mobiles , et l'on commença par en graver sur bois; mais on ne put obtenir des lignes égales et des pages uniformes que lorsqu'on fit des caractères en métal.

Cette opération, qui constitue le véritable mérite de la découverte , est due à Jean Gutenberg , o de la noble maison des Sor- ,*ê0** genloch , à Mayence, et instruit en tout art patent et occulte, » II créa une imprimerie à Strasbourg, où il était sénateur noble ( constofler) ; puis, comme des revers de fortune l'empêchèrent de continuer dans cette ville l'exercice de son art, l'orfèvre Jean u,„ Faust ou Fust lui procura les fonds nécessaires pour établir une

(1) Les Romains avaient aussi des estampilles (on en a trouvé plusieurs à Poropéï ) pour marquer les pains et les poteries du nom du fabricant.

(2) L'incision sur bois réputée la plus ancienne est le saint Cbristophe au-dessous duquel est écrit:

Xtophori fariem die quamque tueris, Millesiroo ecc

Illa nempe die morte mala non morieris, | xx tertio.

Mais Reiffenberg, directeur de la bibliothèque royale de Bruxelles, a fait l'acquisition d'une Vierge et de plusieurs saints, dont l'incision donne la date de 1318. Voir aussi W.Cbatto, Treatise on vood engraving htslortcal and pratuai. Londres 1839, avec deux cents belles vignettes.

(g) Meermann, Origines typographicœ, Haga? Comitiim, 1765, et Koninc, Verhandeling over de uilvinding drr Boekdrxtkhunst , Harlem, tsiG, attribuent l'invention de l'imprimerie à ce Laurent Jansson Coster, c'est-à-dire sacristain; mais on n'est pas même sûr que ce personnage ait jamais existé.

imprimerie à Mayence. Mais, loin d'y prospérer, il fut exproprié juridiquement, et son imprimerie adjugée au capitaliste; toutefois G utenberg en éleva une autre, et il imprima tant qu'il vécut, quoique son nom n'apparaisse sur aucun livre (1).

Faust , pour conduire l'imprimerie dont il était devenu propriétaire, s'adjoignit Pierre Schœffer, jeune homme deGernsheim, qui substitua au plomb un métal dur, et trouva l'encre onctueuse propre à cet usage; il fit plus encore en inventant les poinçons, ce qui permit de fondre les caractères au moyen de matrices, au lieu de les graver un à un (2). La Bible dite Mazarine, de la bibliothèque où elle fut trouvée, parait être le premier livre imprimé avec des caractères mobiles; elle est 4e 1450, de 1452, ou plus probablement de 1435. Quelques exemplaires de la Bible sont sur parchemin; l'encre en est belle, et les caractères, quoiqu'ils ne soient pas toujours uniformes, sont d'un aspect agréable. Nous avons de Nicolas V , sous la date de 1454, un opuscule de quatre lettres pour exhorter à la guerre contre les Turcs, avec des indulgences (3); puis un almanach de 1457. En cette année, l'art de-

(1) La statue qu'on lui a éle?ée à Mayence en 1837 porte l'inscription suivante :

Ârtem qux Gra cos latuit, latuitque Latinost

Germant solers extudit ingenium. Sunc quidquid veteres sapiunt, sapiuntque récentes,

Aon sibi, sed populis omnibus id sapiunt.

(2) Léon db Labordb, Nouvelles recherches sur Part de Vimprimerie à Strasbourg , récapitule autrement qu'on ne le fait d'ordinaire l'origine et les

progrés de cet art :

1400. Découverte de l'imprimerie par des orfèvres, dans les Pays-Bas.

1400-1425. Elle est appliquée dans les Pays-Bas à imprimer en relief des ligures avec des inscriptions, ou de figures avec le texte. Les premières éditions des Bibles des pauvres sont flamandes.

1525-1480. L'Allemagne copie en bois les livres d'images sorUs des Pays-Bas.

1420-1430. Coster emploie à Herlem des caractères mobiles.

1430-1336. On fond les caractères en métal.

1435. Un Donaty imprimé en Hollande avec des caractères mobiles en bois, tombe dans les mains de Gutenberg, qui devine le procédé bien qu'étranger à cet art ; il forme à Strasbourg une société pour imprimer avec des caractères de bois et produire une Bible in-folio à deux colonnes, par livraisons de quatre feuilles.

En 1439 a lieu le procès qui, joint à l'énormité des dépenses, détourne Gutenberg de son entreprise, rien, à ce qu'il parait, n'ayant été imprimé à Strasbourg jusqu'en 1400.

1440-1450. L'imprimerie est appliquée à la gravure en creux.

1445. Gutenberg reprend ses essais à Mayence pour imprimer avec des types mobiles en bois la môme Bible in-folio commencée à Strasbourg.

(3) t'yn manungder Chrislenheil widder dte dutken. Daus la Bibiiotlieque royale à Munich.

IMPRIMERIE, ETC

venant plus sûr de lui-même, Faust et Schœffer imprimèrent sur parchemin , avec des caractères gravés et probablement non fondus , un psautier à la fin duquel ils donnent avis qu'il n'a pas été écrit à la plume , mais tracé à l'aide d'une invention ingénieuse. En effet, les premiers textes passèrent pour manuscrits, au grand étonnement de ceux qui trouvaient les copies si conformes l'une à l'autre; car le secret de l'art se conservait avec un soiu extrême , les ouvriers s'étant engagés par serment à n'en rien révéler. Il transpira cependant; en 1462, iMayence ayant été prise , les ouvriers se dispersèrent, et établirent ailleurs des typographies. Déjà, avant cette dispersion , il en existait une à liamberg , où Albert Pfister avait imprimé une Bible latine , et en 146t , les Fables de Bonner, premier livre imprimé en langue allemande ; il se forma ensuite des imprimeries à Cologne en 1401, à Augsbourg, à Strasbourg, puis dans d'autres pays (1 ) , avec une telle rapidité que peu d'inventions se propagèrent aussi vile.

(I) Progrès de l'imprimerie dans le quinzième siècle :

1457. Mayence.

1465. Subiaco.

1467. Rome, Cologne.

1461). Venise, Paris, Augsbourg (Milan?).

1470. Stragbourg, Kttwill, Bamberg, Vérone, Foligno, Nuremberg, Pignerol, Trêves.

1471. Bologne , Ferrare , Pavie, Florence, Naples, Savigliauo, Milan.

1472. Mantoue, Parme, Padoue, Mondovi, Jesi, Vérone, Fivizzano, Crémone.

1473. Lyon, Messine, Ulm, Sant' Orso, Louvain, Brescia.

1474. Utrecht, Turin, Gênes, Bâles, Alost, Londres, Corne, Savoue.

1473. Lubeck, Modene, Plaisance, Barcelone, Saragosse, Cagli , Casolé, Pérouse, Pieve ili Sacco, Reggio en Calabre.

1476 Bruges, Delf, Seville, Trente, Bruxelles, Pogliano, Udine.

1477. Angers, Devenler, Gonda, Parleruie, Vienne en France, Ascoli.

1478. Genève, Oxford, Prague, Chablis, Anvers, Colle, Cosenza.

1479. Toulouse, Nimèguc, Poitiers, Saluées, Toscalano.

1480. Caen, Salamanque, Cividale, Nonantola, Reggio dans le Modénois.

1481. Leipsick, Lisbonne, Crbin.

1482. Aqnila, Erfurt, Passau, Vienne en Autriche, Pise.

1483. Trojcs, Rouen, Saiut-Brieuc, Magdebourg, Stockholm, Harlem, Leyde, Gand.

1484. Rennes, Soncino, Chambéry, Sienne, Rimini, Novi. 14Aâ. Heidelberg, RaUsbonne, Pescia.

1486. Tolède, Abbeville, CUivasso, Voghcra, Casalmagiore.

1487. Besançon, Gacte.

1488. Viterbe.

1489. Audenarde.

1490. Orléans, Portesio.

1491. Hambourg, Angoulôine, Dijon, Nazzano.

Sans compter un très-grand nombre de livres sans date, on en trouve vingt-quatre imprimés en Allemagne de 1461 à 1470. L'Auglais Guillaume Caxton publia Y Histoire de Troye, premier livre imprimé en français, du vivant de Philippe de Bourgogne. Uric Gering, Grantz et Friburger, élèves de Faust, s'établirent à Paris en 1469, à la sollicitation de la Sorbonne. Jean de Westphalie introduisit Pimprimerie à Louvain en 1473 ; les Frères de la viecommune, à Bruxelles en 1476, et Stenon Sture, à Stockholm en 1483.

Elle prospéra mieux en Italie (1), et nous avons l'édition de Lactance faite au couvent de Subiaco en 1465 par Conrad Sweynheim et Arnold Pannartz, édition que Ton dit avoir été précédée d'un Donat; en 1470, il avait paru à Rome au moins vingt-trois éditions d'auteurs anciens. Jean de Spire, s'étant établi à Venise en 1469, y travailla autant qu'à Rome; son frère Vindelin et le Français Nicolas Jenson ne montrèrent pas moins d'activité. En 1470, l'Allemand Zarot apportait cet art à Milan. Depuis cette année jusqu'en 1480, il s'imprima en Italie douze cent quatrevingt-dix-sept ouvrages , parmi lesquels on compte deux cent

1492. Clans , Nantes.

1493. Copenhague.

1 495 . Limoges , Scandino.

1496. Provins, Pampelune, Barco, Tours.

1497. Avignon, Carmagnola.

1499. Tréguer.

1560. Cracovie, Perpignan, Amsterdam, Munich, Olmùtz.

Sur 142 imprimeries établies dans la seconde moitié du quinzième siècle, 68 appartiennent à (Italie, 74 au reste de l'Europe. En 1599, on en établit une en Ecosse; en 1520, en Irlande; en 1521, à Cambridge ; en 1564, à Moscou.

(1) M. Emmanuel Gachet a communiqué, en 1839, à l'Académie royale des sciences et des lettres de Bruxelles cette note par lui trouvée en marge d'un manuscrit : Ist ts diebus mira celeritate librarii seu librorum impressores usi sunt, tradendo recentia doctorum et novUtime gesta satis viii pretio ; nam novitati studenlcs per illum modum indulgere denarios curaverunl. Unde factum est ut ad inferiores ha s partes Turchorum gesta denuntiarentur ; maxime tamen Parisiis in aima maire studiorum omnium compoi tabantur, ubi diebus Us hxc copiavi, net mutto post monachus Dunis effet tus, semper qux potueram addere marginibus adnotavi , quatenus in parte miranda contingent ta posteris in teslimonium asserenda relinquerem.

Cette note fut tracée par Adrien de But , qui, était allé étudier à Paris en 1457, entra en 1458 au couvent des Dunes, où il lit profesgion en 1460, Elle se rapporte donc au temps écoulé entre les années 1457 et 1460. Or, le livre le plus ancien imprimé à Mayence est de 1457, et le premier sorti des presses de Paris est de 1470. Noua voyons cependant que Ton portait déjà d'Italie à Paris des livres imprimes à bas prix.

l'imprimerie, etc. 17

trente-quatre classiques de date certaine (1). L'ouvrage de l'orfévre Cennini fut le premier en italien. Les caractères grecs s'écrivaient à la main jusqu'au moment où Zarot en fondit à Milan , assez pour imprimer la Grammaire de Lascaris. Vinrent ensuite la Batrachomyomachie, en 1485; Hésiode et Théocrite, en 1493; l'Anthologie, en 1494; Lucien, Apollonius, le Lexique de Suidas. Le premier livre en hébreu, les Commentaires de larcin sur le Pentateuque, fut imprimé en 1475, à Beggio de Ca labre ; le Pentateuque , à Soncino, en 1482 , et six ans après toute la Bible.

Caxton imprimait probablement eu Angleterre en 1472, et à coup sûr en 1477; mais il ne publia point de classiques. En Espagne, le premier livre parut à Valence en 1474; c'est un recueil de trente-six auteurs sur la conception de la Vierge Marie, dont quatre Espagnols, un Italien, et les trente et un autres Provençaux.

On tarda peu à imprimer des versions de la Bible. La première est celle du Vénitien Nicolas Malermi , en 1471 j il s'en fit deux autres éditions la même année , et leur nombre s'élevait à quinze avant la tin du siècle. Il en avait paru antérieurement une en allemand; on en publia une en hollandais en 1477 , et une en espagnol à Valence, en 1478. Le Nouveau Testament fut publié en langue bohème en 1475, et deux ans après en français. Quatre éditions des Instituiez de Justinien, de date certaine, furent faites dans le quinzième siècle. Jusqu'à l'an 1 500, il s'imprima à Florence 300 ouvrages, 298 à Bologne, G29 à Milan, 925 à Borne, 2,835 à Venise, et plus de soixante autres villes avaient des imprimerios. Il avait paru à Paris 751 ouvrages, 530 à Cologne , 382 à Nuremberg, 351 à Leipzick, 320 à Baie, 526 à Strasbourg, 256 à Augsbourg,116 à Louvain, 134 à Mayence , 168 à Deventer, 141 dans toute l'Angleterre, dont 130 à Londres et à Westminster, 7 à Oxford, 4 à Saint- Al ban. La première édition complète de Cicéron fut faite à Milan, par Minuziano, en 1498. Les œuvres détachées du même auteur avaient été imprimées ailleurs plus de 291 fois. Il existait déjà, à cette époque, 91 éditions certaines de la Vulgate et plusieurs centaines de livres de jurisprudence. Dans le cours de ce demi-siècle, on publia peut-être 15,000 éditions appelées incunabula, par allusion à l'imprimerie encore au berceau.

Les caractères des premiers livres, hors de l'Allemagne, étaient uto. ronds; mais, grâce à l'exemple donné par Strasbourg, les caractères carrés furent employés fréquemment. La belle découverte

IIIST. WMT. — T. XII, • î

de l'imprimerie semblait se détériorer, même sous les autres rap- H47-15I5. ports, quand le Romain Aide Manuce la vint relever. Le Musée est le premier ouvrage publié en 1494 par ce savant typographe, qui continua durant vingt ans ^imprimer les classiques grecs et lalins. 11 introduisit le caractère cursif [italique], et substitua à l'in-folio, adopté le plus généralement, le format plus commode et moins dispendieux de l'in-12 ou petit in-8°. Peut-être l'in-4* n'était-il en usage qu'en Italie. Si Y Exposition de saint Jérôme, édition d'Oxford, était d'une époque certaine , elle offrirait Tunique exemple de l'in-8° antérieur à 1475.

Peu à peu s'introduisirent les registres des feuilles, antérieument à l'usage de poser les numéros aux feuillets et aux pages. On apprit à distribuer les espaces de manière que les lignes fussent de même longueur, puis vinrent les virgules, puis les renvois, et l'on arriva successivement à la perfection actuelle. i7i9 »4. Plusieurs améliorations furent apportées en 1760 par Emmanuel Breitkopf de Leipzick , qui trouva aussi le moyen d'imprimer la musique avec des caractères mobiles; la stéréotypie fut essayée ensuite; enfin on inventa les presses mécaniques, et maintenant qu'on leur a appliqué la force de la vapeur, on est parvenu à tirer des milliers de feuilles en une heure.

La fabrication du papier à sucre, bleu ou violet, fut le secret des Hollandais jusqu'en 1758, époque à laquelle on trouva, à Hambourg, le moyen de le contrefaire. On a essayé, de nos jours, de suppléer à la disette des chiffons en employant les pieds d'asperge, les sarments du houblon , la paille, les feuilles de maïs; enfin, au moyen de l'admirable machine inventée par Didot, et qui fabrique le papier sans fin, on est arrivé à faire le papier non plus par feuilles, mais en pièces continues.

Les nombreux copistes , réduits à l'oisiveté par l'imprimerie , se récrièrent contre un art qui les réduisait à la misère, et substituait de simples ouvriers auxérudits, dont la tache, auparavant, était de collationner les manuscrits. Les enlumineurs se trouvèrent mis à l'écart (1). Les propriétaires de bibliothèques, après en avoir payé les livres à prix d'or, en voyaient la valeur réduite au dixième. Les doctes prévoyaient avec un sentiment de jalousie que le savoir allait devenir le patrimoine de tous, taudis qu'il assurait honneurs et privilèges au petit nombre qui ne pouvait i'ac-

(I) Bernardin de Michel- Ange Cignoni écrit : « On ne fait rien dans mon '< art. — C'en est fait de mon art et du goût des livres, car on les fait de « manière qu'ils ne s'enluminent plus. » Dans les archives de Sienne, Dcnunzie del 1491.

l'imprimerie, etc. 19

quérir qu'après de longs travaux. C'étaient autant d'ennemis de l'invention nouvelle, qui répandaient contre elle des bruits sinistres, jusqu'à l'accuser de magie; il y avait danger, selon eux, à divulguer la science, et l'on facilitait ainsi la corruption des esprits. La corporation des copistes de Gênes présenta une supplique à la Seigneurie, pour qu'elle prohibât un art qui réduisait tant de familles à la misère ; ou fit droit à leur requête pendant quelque temps. Par suite d'une compassion mal entendue pour les libraires, ou de cette haine pour les innovations, héréditaire dans les corps constitués, le parlement de Paris séquestra les premiers livres imprimés dans la capitale de la France (1); mais Louis XI évoqua l'affaire à son conseil d'État, et restitution en fut faite.

Les copistes les plus sensés se conformèrent au temps; quelques-uns s'adonnèrent à la typographie, et d'autres continuèrent à enluminer, à dessiner les initiales, ou à reproduire les caractères étrangers, jusqu'à ce que, là encore, on eût appris à se passer de leur concours.

Le prix des livres diminua. Ces hauts prix tenaient sans doute aux enluminures, puisqu'on se procurait des ouvrages ordinaires à des conditions modérées (2). Selon Lambinet, la Bible de Mayence de 1462 fut achetée, en 1470, quarante écus d'or par Pévéque d'Angers; en 1481, un Anglais paya un Missel dix-huit florins d'or. L'Universiséde Paris établit un tarif pour chaque édition : ce tarif ne nous est point parvenu ; mais les catalogues de Col i nés et de Robert Estienne, bien que plus modernes, peuvent nous en donner une idée. Le Testament du premier, en grec, coûtait douze sous, et six sous en latin. La Bible latine in-folio, d'Estienne, de ir>32, valait cent sous; les Pandectes, quarante, Vir-

(I) Quelques-uns révoquent le fait en doute. Voltaike, dans l'Essai sur les mœurs, ch. XXI, et dans V Histoire du parlement, ch. XI, parle de persécutions dirigées en France contre les premiers imprimeurs, sans appuyer sur aucune autorité ce fait, puisé , comme beaucoup d'autres , dans son imagination.

(?.) Dans le Catalogue de Christian Wecbel, la Genèse en hébreu est cotée à quatre sous; la Poétique d'Aristote en grec, à un sou; les Harangues de Dérnosthène et d'£scbine, aussi en grec, à cinq sous. C'est pourquoi le Catholicon imprimé à Rouen en 1499 se termine par ces vers :

Historié venere Titi; se Plinius omni

Gymnasio jaclant, Tullius atque Maro.

IVultum opus ( o nostri/elicem temporis artem ! )

Celât in arcano bibliotheca situ Quem modo rex, quem vix princeps modo rat us habebat

Quisque sibi librum pauper habere potest.

gile, deux sous six deniers; une grammaire grecque, deux sous; Démoslhène et Eschine, cinq sous.

De cette manière, la transcription, la propagation de la pensée, qui faisait partie de la littérature, devint un métier. Dans le principe, les imprimeurs furent très-considérés ; Sixte IV conféra à J en son le titre de comte palatin; le roi Édouard IV voulut être l'ami de Caxton ; Christophe Plantin fut nommé par Philippe II architypographe royal, et François Ier attendit plus d'une fois dans le cabinet de Robert Estienne que ce typographe eût fini de corriger des épreuves. Louis XII ne tarissait pas en éloges de l'imprimerie : Cette invention, laquelle semble eslre plut divine que humaine; laquelle, grâce à Dieu, a esté inventée et trouvée de nostre temps par le moyen et industrie desdits libraires ; par laquelle nostre sainte foi catholique a esté grandement augmentée et corroborée , la justice mieux entendue et administrée, et le divin service plus honorablement et curieusement faict, dict et célébré.

Les premiers imprimeurs étaient aussi libraires, et les deux professions ne devinrent distinctes qu'au commencement du seizième siècle. Les entreprises typographiques exposaient à de grands risques, vu la cherté du papier et de l'encre ( dont la meilleure provenait de Paris , ) le soin extrême donné au tirage , la rareté des ouvriers et le manque de locaux spacieux. Sweynhein et Pannartz présentèrent, en 1472, à Sixte IV une supplique par laquelle ils se plaignaient d'être réduits à la pauvreté pour avoir entrepris un grand nombre d'ouvrages qu'ils n'avaient pu vendre. On y voit qu'ils étaient dans l'usage de tirer chaque ouvrage à deux cent soixante-cinq exemplaires; ils tiraient au double Virgile, les œuvres philosophiques de Cicéron et les livres de théologie; ils avaient produit en totalité, à cette époque, 12,475 exemplaire. En général, au lieu de faire des éditions nombreuses, on les renouvelait ; ainsi PaulManuce réimprima presque chaque année les Lettres familières de Cicéron. On ajouta promptement aux livres des figures et des ornements gravés. A Rome, en 1467, paraissaient les Méditations du cardinal Turrecreniata avec des gravures sur bois coloriées à la main; en 1472, le Eoberti Valturil opus de re militari, accompagné de dessins qui représentaient des machines, des fortifications et des assauts. Le LHalogus moralizatus fut imprimé à Gonda en 1480. Le premier exemple de joindre aux livres des gravures sur métal fut donné à Florence, en 1481 , dans le Montesanto di Dio et la IMvina Commedia, dont les dessins de Sandro Boticelli furent gravés par Bacchio Baldini; à Rome, dans une édition du Ptolémée, par Sweynheim, avec cartes

l'imprimerie, etc. 21

gravées sur airain d'Arnold Bucking ; à Bologne , dans un ouvrage, et à Florence, dans une édition de Berlinghieri.

Des privilèges furent accordés aux imprimeurs, afin de pro- primcg». téger leur industrie. Le plus ancien est du sénat de Venise , en faveur de Jean de Spire; il fut donné sous la date de 1469, pour les Épitres de Cicéron , et limité à cinq années. Herman Lichtenstein en obtint un delà même république, en 1494, pour \e Spéculum historiale de Vincent de Beauvais. L'année suivante, Ludovic Sforza en donna un, pour les œuvres de Campano , à Michel Ferner et Eustache Silber. Aide l'ancien obtint également un privilège pour l'emploi du caractère cursif. Ange Archimbold ayant trouvé à Cor nie les cinq livres des Annales de Tacite, Léon X en donna le privilège à Béroald, qui les imprima à Rome en 1515; personne ne put les reproduire avant dix ans sous peine de la confiscation de l'édition, de deux cents ducats d'amende et de l'excommunication. C'est ainsi qu'au lieu d'une loi de justice naturelle, garantissant aux éditeurs la propriété des ouvrages qui avaient coûté du travail et de la dépense, on accordait des prohibitions spéciales pour certains livres.

Le sénat de Venise fut aussi le premier qui parait avoir ordonné, par un décret de 1603, le dépôt à la bibliothèque publique d'un exemplaire de toute publication. Dans cet État, l'imprimerie était sous la surveillance des réformateurs (recteurs) de l'université de Padoue ; les éditeurs obtenaient d'eux, en faisant enregistrer les ouvrages qu'ils mettaient sous presse, un privilège; de dix ans, à la condition que l'édition paraîtrait dans le délai fixé, et qu'elle serait faite avec soin.

Les libraires de Paris, comme ceux de Bologne, dépendaient des universités, qui les nommaient en exigeant d'eux un serment et une caution. Aucun livre ne pouvait être mis en vente à Paris sans l'approbation de l'Université , qui , d'après l'avis de quatre libraires jurés, déterminait le prix de vente ou de louage; tout libraire devait avoir son catalogue exposé dans sa boutique, avec l'indication du prix. Parfois les ouvrages jugés répréhensibles furent brûlés. Les universités de Toulouse et de Vienne agissaient de même.

Cette rapide diffusion des idées effrayait non-seulement les H- censure, braires et les pédants , mais encore des hommes animés d'intentions droites. Ermolaûs Barbaro conseillait , attendu la frivolité de beaucoup d'écrits, qu'on n'en laissât publier aucun sans l'approbation de juges compétents. Les gouvernements, surtout en Allemagne, où l'on parlait haut contre l'Église, y virent d'autres dan*

gers que ceux de la frivolité ; c'était donc peut-ôtre à la demande même de l'auteur ou de l'éditeur, afin d'avoir sécurité , que nous voyons l'approbation supérieure énoncée sur certains livres. Un ouvrage ayant été dénoncé à Louis XII comme contenant des maximes hérétiques, il le soumit à l'Université de Paris , pour que le visitiez , dit-il aux docteurs, et examiniez diligentement et le conjutiez par raisons ès points et articles èsquels il vous semblera estre contre vérité : excellent mode de censure.

Le premier livre que l'on connaisse revêtu de l'approbation légale, est de 1i75. Un véritable censeur des livres fut institué en 4486 par Berthold, archevêque de Mayence (I), avec l'intention évidente d'empêcher les traductions incorrectes des livres sacrés. Plus tard, 4504, Alexandre VI , informé que « plusieurs o ouvrages pernicieux avaient été imprimés en diverses parties » du monde, surtout dans les provinces de Cologne, Mayence, a Trêves, Magdebourg, » défendit aux imprimeurs de ces provinces de publier aucun livre sans la permission des archevêques : il s'agissait , dans ces pays , des premiers germes de la réforme. Une bulle de Léon X , du 4 mai 4545, porte qu'aucun livre ne sera mis sous presse sans autorisation préalable. En 45i3, la faculté de théologie de Paris rédigea un index des livres prohibés , que

(1) « Malgré la facilité que l'art divin de l'imprimerie fournil pour acquérir la science, on trouve que certains abusent de cette invention, et emploient au détriment du genre humain ce qni était destiné à son instruction. En effet , des livres sur les devoirs et sur les doctrines religieuses sont traduits du latin en allemand, et reparu lu s parmi le peuple, au détriment de la religion. Quelques-uns ont eu la témérité de mettre fautivement en langue vulgaire les canons de l'Église, appartenant à une science si difficile qu'elle suffit pour occuper la vie de l'homme le plus savant. Prétendrait-on que notre langue allemande pût exprimer ce. que de grands auteurs ont écrit en grec et en latin sur les profonds mystères de la foi chrétienne et sur la science générale? Cela est impossible; ceux-là sont donc obligés d'inventer des mots nouveaux ou d'employer les anciens dans un sens erroné, expédient dangereux lorsqu'il s'agit surtout de la sainte Écriture. Qui croira que des hommes étrangers à la science et des femmes dans les mains desquelles peuvent tomber ces traductions, soient en état de trouver le véritable sens des Évangiles ou des Épltres de saint Paul 1 bien moins encore sauront-ils éclaircir des questions qui, même parmi les écrivains catholiques, donnent lieu à des discussions subtiles. Mais, puisque cet art a été inventé à Mayence, on peut le dire, et en toute vérité, avec l'assistance divine, et que nous devons le maintenir en honneur, nous défendons sévèrement à qni que ce soit de traduire en allemand ou de mettre en circulation aucun livre traduit sur quelque sujet que ce soit des langues grecque, latine ou autre, à moins que ces traductions n'aient été, avant l'impression et la mise en vente, approuvées par les quatre docteurs ci-des«ons nommés, sou* peine d'excommunication, de la confiscation des livres et d'une amende de cent florins d'or au profit de notre banque. » (Bbckhann.)

l'imprimerie, etc. 23

sanctionna l'autorité royale avec défense de rien imprimer sans l'avis du recteur et du doyen de la faculté supérieure , lesquels firent examiner les ouvrages nouveaux par deux maîtres de chaque faculté.

II serait curieux de suivre , à partir de ce moment , les faits mobiles de la censure et les luttes auxquelles elle donna lieu. La voix de Bossuet s'éleva contre la prétention de soumettre à l'examen préalable les écrits même des évêques ; Malesherbes se plaignait encore des obstacles apportés à la circulation d'un livre imprimé avec les approbations requises, et demandait que les censeurs eussent des règles fixes et certaines , sans avoir à rendre compte à d'autres qu'au chancelier dont ils recevaient leur mission.

L'imprimerie s'étendit bientôt dans les autres parties du monde : les Portugais la portèrent à Goa et dans les Philippines; le premier livre de l'Amérique espagnole parut à Mexico on 1571; le premier de l'Amérique anglaise sortit du collège de Cambridge, près de Boston , en 1639. En 1689, Penn introduisit l'imprimerie à Philadelphie; elle ne fut admise au Brésil qu'en 1808, par les soins de Jean VI.

On croit qu'elle s'établit de bonne heure à Constantinople ; mais un édit de Bajazet II défendit , sous peine de mort , les livres imprimés. En 1727, il fut permis au renégat hongrois Basmagi Ibrahim Effendi et au fils d'un ambassadeur turc à Paris d'avoir une imprimerie à Constantinople, toutefois avec défense d'imprimer les livres sacrés. En U72 , on y avait imprimé 17 ouvrages en vingt volumes; depuis cette époque jusqu'en 1783, cettë imprimerie cessa de fonctionner; après deux ans d'activité, elle s'arrêta de nouveau. Le géomètre Abder-Rhaman-Effendi la rétablit en 1793, et c'est alors qu'elle fut réunie à l'École du génie. Jusqu'en 1806 , elle produisit 26 ouvrages. Après avoir disparu au milieu des troubles politiques , elle fut remise en activité par Mahmoud II; mais, jusqu'en 1830, elle n'avait produit que 97 ouvrages. Aujourd'hui elle devient dans ce pays, comme ailleurs , un élément d'opposition et de civilisation. Bonaparte établit une imprimerie en Égypte lors de l'expédition française.

On publia en 1577, sur la côte de Malabar, la Doctrine chrétienne de Jean Gonzalves, et, en 1778, une grammaire bengalaise à Hoogly; Wilkins fit imprimer des livres en caractères indiens; Babou-ram fut le premier indigène qui , d'après le conseil de Colebrooke , éleva dans ces contrées une imprimerie pour les ouvrages classiques en sanscrit; Ganga-Kisore, son successeur, en imprima de même en langue vulgaire, ainsi qu'un journal hebdomadaire en

bengalien (Sotnatchar darpanam); d'autres y joignirent des gravures et des vignettes à la manière européenne (1 ). Plusieurs presses sont aujourd'hui en activité dans le pays des Birmans, dans le royaume de Siam, dans les îles Sandwich, à Madagascar; chacun se rappelle les fêtes célébrées à Taïti, en 1817, quand le roi de cette île tira lui-même les premières feuilles de la traduction des Évangiles , avec la presse apportée par les missionnaires (2).

*ÏÏÏ5îi"rtùf* Une fois l'imprimerie inventée, les'érudits s'appliquèrent à mettre en lumière les anciens manuscrits, à choisir les plus exacts, et à en faire des éditions aussi correctes que possible. La diversité des copies produisit beaucoup de variété dans les leçons, entre lesquelles les doctes eurent à se prononcer, et les dernières ne furent pas toujours les meilleures. Les manuscrits n'eurent donc plus qu'une valeur de curiosité , et les ouvrages de l'esprit devinrent une richesse commune.

Mais, quelque soin qu'on mit à les rechercher, beaucoup d'ouvrages durent échapper à l'attention des érudits, par la faute des manuscrits mêmes. Parfois, des œuvres très-disparates se trouvaient cousues l'une à la suite de l'autre; ainsi, par exemple, un médecin qui possédait un traité de jurisprudence y ajoutait un livre de Galien, auquel un homme de lettres annexait un poème. Pour plus de commodité , des opuscules de nature diverse étaient réunis sous la même couverture ; aussi l'érudit , trompé par le titre du premier, négligeait de consulter les autres, moins volumineux.

D'autres écrits étaient copiés avec les abréviations et les notes dont nous avons parlé, de manière qu'il devenait impossible de les déchiffrer. Bien que Jules II eût proposé, à la suggestion de Bembo, un prix à ceux qui parviendraient à les lire , les bénédictins se plaignaient, dans la Science diplomatique, de ce qu'au milieu de tant de recherches pour retrouver l'écriture des Étrusques, on n'en eût fait aucune pour obtenir la clef des notes tironiennes. Trithème (Trittenheim) ayant découvert un Lexique de ces notes et un Psautier sténographié, on espéra que le secret serait enfin révélé; mais le résultat ne répondit pas à l'attente. Enfin, en 1817, Knopp publia l'histoire de la sténographie antique, l'analyse et la

(1) Essay relative to the habits, character ànd moral improvement of the Hindous; Londres, 1833.

(2) Le 3 septembre 1842, parut en Livonic le premier livre imprimé dan* le pays inUtulé : Au bord de la Baltique, dont une partie se compose de poésies, et une autre de la vie de Napoléon Moriani, ténor italien.

l'imprimerie, etc. 25

synthèse des notes et un dictionnaire d'environ douze mille signes par ordre alphabétique"(l). Il comptait si peu sur la reconnaissance des contemporains, qu'il le fit précéder de cette dédicace empreinte de découragement : Posteris hoc opusculum œqualium meorum studiis forte alienum do , dico , atque dedico.

Au premier abord , on prendrait ces notes pour des caractères chinois à traits verticaux plus ou moins inclines, auxquels s'unissent ou que traversent d'autres signes variant de formes et de position; mais, comme les terminaisons changent en grec et en latin , selon les genres , les cas , les modes et les temps , il en résulte que les signes particuliers qu'il faut ajouter au radical se multiplient considérablement, mais sans arriver à la simplicité de la sténographie moderne (2).

Les travaux sur les manuscrits de ce genre ne sont donc qu'effleurés, et l'on peut espérer de plus heureux fruits; mais là ne consistent pas toutes les difficultés présentées par les manuscrits. Dioscoride nous apprend que l'encre des anciens se faisait avec de la gomme et du noir de fumée détrempés dans l'eau ; ce qui permettait de l'effacer facilement sur le parchemin par un lavage. Au temps de Pline, on recourut, pour lui donner du mordant, au vinaigre , et ensuite au vitriol ; mais aucun de ces noirs ne résiste au temps, et les écrits qui ont survécu nous sont arrivés décolorés et illisibles. Cependant il suffit d'une infusion de noix de galle pour faire reparaître la couleur, surtout si l'écriture de l'époque la plus reculée est faite avec une encre chargée de gomme, et si le roseau a tracé de gros caractères.

La difficulté est plus grande pour les palimpsestes ; ce sont des manuscrits dont on a gratté les caractères antérieurs pour se procurer des feuilles sur lesquelles on écrivait de nouveaux textes. De nombreuses expériences ont été tentées pour faire reparaître l'écriture primitive , et enfin la chimie en est venue à son honneur.

Mais là, nouvel incident. En détachant les feuillets de l'ancien manuscrit pour en préparer un nouveau , on avait parfois isolé deux fragments contigus, ou employé un feuillet à un travail , et le suivant à tout autre ouvrage ; parfois encore ils se trouvaient conpés en deux ou trois morceaux, ou bien on les avait rognés pour les adapter au format qu'on voulait donner au livre. Lors

(1) Taehygraphia veterum, exposita et illustrata ab Umico Fred. Knoip; Manlieim, 1817.

(2) Voyez : C lavis diplomadca, de Baring ( Hanovre. 1737 ). Le Trésor des diplômes et des médailles, d* An ont son.

Le Lexieon diplomaticum , de Waltkr.

donc qu'un œil exercé est parvenu, grâce à la chimie, à déchiffrer, au moyen d'une bonne loupe, l'ancien caractère sous le nouveau, commence un autre travail non moins pénible , celui de coordonner l'ouvrage, de rapprocher les passages dépareillés, de remplir les lacunes, de faire revivre ces ossements arides. Tels sont les travaux auxquels nous sommes redevables de la découverte récente de plusieurs classiques (1).

Le procédé employé pour dérouler et lire les papyrus ensevelis dans Herculanum fut encore une invention merveilleuse. Lorsqu'on découvrit cette ville , on trouva dans une maison de nombreux cylindres qui furent jetés comme des charbons , jusqu'au moment où l'on s'aperçut que c'étaient des manuscrits , des papyrus roulés. On conçut donc l'espoir de recouvrer d'autres parties de l'héritage intellectuel des anciens; mais la lave les avait carbonisés , et ni les essais des chimistes ni les tentatives de Mazocchi n'avaient réussi à les dérouler et encore moins à les déchiffrer, quand Antoine Piaggio y parvînt à force de patientes recherches.

Napoléon fit essayer, mais sans succès, différentes améliorations par Davy et l'orientaliste Sickler, et l'on en revint à l'ancienne méthode , à laquelle nous sommes redevables, sans autre addition que quelques suffumigations introduites par Lapira , de plusieurs découvertes littéraires et archéologiques. Quoiqu'elle n'ait procuré jusqu'à présent aucune œuvre capitale relative à la science ou à la civilisation antique, il serait injuste d'en désespérer. N'en a-t-il pas été de même jusqu'à présent des études faites sur l'étrusque et les anciennes langues italiques? ne sommes-nous pas encore dans les ténèbres touchant les hiéroglyphes égyptiens , malgré les trois ou quatre systèmes proposés pour les expliquer?

Qu'on pardonne à notre amour de l'étude cette longue digression ; nou allons aborder le sujet qui intéresse moins l'humanité sans doute, mais qui ne laisse pas d'avoir une grande importance.

L'art de la guerre devait être nul sous les barbares, qui entendaient peu de chose aux sièges et peu de chose à la tactique navale. La force personnelle décidait de tout , et l'habileté ne consistait qu'à faire à l'ennemi le plus de mal possible. Le droit de

(l)Qui ne s'est associé * la joie de l'abbé Mai quand Cicéron lui apparut sous les vers deSéduliusîO Deus immortalis ! repente elamorem sustuli. Quid demum video? En Ciceroncm, en lumen rotnanx Jacundtx, indignustmu tenebris circumscripium I Agnnsco deperditas TuilU orationes! sentio ejus eloquentiam ex his latebris divina quadam vi fluere, abundantem sonaniibus verbis uberibusque sententiis.

Page 1