‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 38 sur 153 · LES TEMPLIERS · texte numérisé non relu

LES TEMPLIERS

Au temps où Philippe le Bel était brouillé avec le pape , Guichard, évêque de Troyes, resta fidèle au- pontife, et se rendit à Rome pour le concile qu'il avait convoqué. Il n'en fallut pas davantage pour exciter le courroux du roi , qui lui fit intenter un procès pour impiété et magie. Son accusateur et son juge fut le Florentin Noffi Dei, qui avait imputé aux templiers des méfaits auxquels il avait participé lorsqu'il était membre de leur ordre (1).

Blanche , belle-mère du roi , comtesse de Champagne et reine de Navarre , Faccusa d'abord de séditions; mais Jean de Calais, témoin entendu contre lui , déclara en mourant avoir déposé faussement , à la sollicitation de Noffi Dei. Lorsque moururent Blanche de Navarre et Jeanne , sa fille , il fut accusé de les avoir empoisonnées de concert avec une magicienne. On prétendait qu'ayant fait un enchantement avec cette femme , le diable leur avait répondu de fabriquer une image en cire ressemblant à la reine, de la baptiser de son nom , de l'approcher du feu , et de la piquer avec une épingle aux parties nobles ; après cette opération , la reine devait éprouver des douleurs, et mourir aussitôt la cire fondue.

Un ermite, avec lequel il s'était entendu pour ces opérations, déclara l'avoir vu faire l'image et tout le reste , puis briser et jeter au feu la statuette , ce qui à l'instant aurait occasionné la mort de la reine.

Peu après (porte la même déposition ) , l'évêque revint avec son compagnon , apportant toutes sortes d'animaux venimeux , avec lesquels ils composèrent un poison destiné au roi de Navarre, « gui n'avait jamais fait rien de bien, » et dont ils firent l'expérience sur le chevalier Jean Romisant, qui mourut : telle fut la déposition de l'ermite. La sorcière confessa que l'évêque l'avait interrogée pour savoir comment il pourrait obtenir l'amour de la reine; que , bien qu elle connût deux moyens à cet effet, elle ne voulut pas les lui indiquer, et qu'alors il fit apparaître le diable , auquel il parla familièrement sans qu'elle entendit la réponse. Elle attesta aussi le fait de la statuette , et avoua être femme de mauvaise vie, se livrant ad 1res denarios.

D'autres témoins appuyèrent ces deux déclarations principales. On apprit d'eux que l'évêque n'était pas le fils de son père, mais bien d'un incube , appelé Pétus ; plus de soixante d'entre eux certifièrent qu'il était magicien, adultère , incestueux , empoisonneur,

(I) Mémoire sur le procès de Cukhard, etc., par Rois>v d'Angus. ( Mém. de l Institut, t. VI.

TREIZIÈME ÉrOQUE.

simoniaque, faux monnayeur; quatre l'avaient vu évoquer le diable et lui donner ses ordres; enfin plusieurs aftirmèrent que la reine avait été empoisonnée par lui.

Guichard nia d'abord ; confronté avec quelques témoins, il hésita et demanda un conseil, qui lui fut accordé ; mais celui-ci se bornant à présenter quelques moyens de forme, sans s'occuper du fond , Ciuichard se trouva presque réduit a se défendre lui-même. Après avoir nié quelque temps , il convint d'avoir donné l'absolution à un hérétique pour de l'argent , et falsifié la monnaie ; il ajouta que la maison de son pore était pleine d'incubes, mais que cela ne prouvait rien contre sa légitimité.

Le procès se prolongea jusqu'au 6 octobre J308 ; alors un consistoire du clergé et du peuple de Paris fut tenu dans le jardin du roi , à la suite duquel on mit Tévéque en prison, où il resta jusqu'en 131 3, époque à laquelle Noffi confessa, à l'article de la mort, que Guichard était innocent (1).

x\près de pareils exemples, que peut-on croire des accusations portées soit contre Boni face , soit contre les templiers? On rapporte que iMolay, en mourant , ajourna le pape et le roi , dans le délai d'un an , au tribunal de Dieu. Tous deux y comparurent en effet; mais avant ils se partagèrent les deux cent mille florins d'or qui provenaient des biens-meubles des templiers. Le roi établit sa résidence dans ce Temple qui devait un jour servir de prison à l'un de ses descendants. Les biens-fonds furent assignés aux hospitaliers, à la condition d'armer cent galères contre les Turcs; mais les légistes du roi trouvèrent tant de frais, tant de dettes à éteindre que les hospitaliers en furent un peu plus pauvres qu'auparavant.

Les ordres militaires religieux offraient le mélange du temporel et du spirituel , dont la séparation est le caractère propre de l'or-

(1) La rage des procès Tut poussée à un tel point qu'on en fit même contre les animaux. En 1266, les officiers de justice des moines de Sainte-Geneviève, à Paris, firent briller un porc qui avait mang»4 un enfant, bien qu'il eût d'autre nourriture. En 1391, le bailli de Mortagne envoya au feu pour le même délit une truie habillée en homme ; celui de Gisors (it pendre on bœuf pour avoir tué un enfant de quinze ans, non sans avoir donné un avocat au prévenu. En 1446, le parlement de Paris condamna une truie, convaincue de péché mortel avec un homme. A Râle, en 14/4, un coq fut condamné comme sorcier pour avoir pondu un œuf. En 1314, Louis X réprimanda le procureur de Moiry, qui, pour l'exempte, avait fait pendre un taureau coupable du meurtre d'un voyageur. Enfin, on 1546, le parlement de Paris envoyait encore au gibet un hommr et une vache, pour crime de bestialité, et celui de Montpellier, nue mule pour la même cause, en tô66.

LES TEMPLIKES

ganisation catholique au moyen Age ; il est donc facile de comprendre qu'ils fussent détestés par l'Église pour leurs mœurs, et par les rois pour leur arrogance. Celui des templiers , ayant fini sa mission , laissait à l'abandon les intérêts de l'Église pour s'occuper des jouissances terrestres ; c'était un tort, mais Philippe n'avait pas compétence pour le punir. Il faut reconnaître avec un chroniqueur contemporain que les richesses des templiers excitaient la convoitise, et que l'on ne pouvait avoir le miel sans brûler les abeilles. L'horreur que ce fait , parmi tant d'autres plus atroces ou plus sanglants, inspire encore , démontre que les hommes trouvent l'iniquité d'autant plus exécrable qu'elle s'entoure de formes légales (i).

Philippe était le plus beau des souverains de son temps ; ses

(I) F. Pépin, CAro*., c. 49. Saint Antonio , archevêque de Florence, dit (p. 3, art. 21, n* 1, ch. I) que les crimes des templiers avaient été inventés pour le> dépouiller. Les jurisconsultes contemporains proclament unanimement l'abolition de l'ordre des Templiers comme une iniquité. Albéric de Rosate, dans le Diction, juris, au mot Temptarii, dit: Erat magnus Ordo in Ecclesia... sicut audivi ab uno qui fuit examinalor causse et testium, destructum fuit contra justitiam, et mini dixit quod ipse CUmens protutit hoc : « Et si non per viam justitix potest destruit destruatur tamen per viam expedienliœ, ne scandeUzetur charus filius noster rex Franciœ, »

11 est curieux de comparer l'abolition de cet ordre avec celle de l'ordre des Jésuites. Datas le bref relatif à ces derniers , Otément XIV cite la suppression des templiers comme suggérée par de simples moliis de prudence, analogues à ceux qui le faisaient agir lui-même.

On prétend que les templiers ont continué de subsister comme ordre secret. Dans VBistoire des sectes religieuses, de l'ex-évêque Grégoire , Paris, 1828, seconde édition, il est parlé des templiers actuels ; en 707, c'est-à-dire en 1826, le chevalier Guyot, imprimeur de la Milice du Temple, a publié le Manuel des chevaliers de l'ordre du Temple, ouvrage très-rare par sa nature. Il y est déclaré qu'ils n'ont rien de commun avec les francs-maçons, bien que ceux-ci prétendent dériver du Temple ; que l'ordre ne pouvait être supprimé par la bulle du pape, et que Jacques Molay nomma son successeur. Les chevaliers sortis de Frauce tirent des prosélytes eu Ecosse , en Portugal et eu Orient. Les francsmaçons s'organisèrent à leur exemple, surtout lorsque le secret eût été trahi en Ecosse par quelques apostats , à la suggestion de Robert Bruce. Les nouveaux templiers comptent la série des grands maîtres depuis Molay jusqu'à ilernard- Raymond Fabre-Palapral, élu en 1804. Le siège de l'ordre est à Paris; il a ses statuts, continués en 1706 par legraud maître Philippe, duc d'Orléaus. Ils lout usage de l'année lunaire, en la commençant à Pâques, et signent de leur sang leur vœu, qui est sextuple : obéissance, pauvreté, chasteté, fraternité, hospitalité, service militaire. Pour être reçu» il faut prouver quatre degrés de noblesse, qui toutefois peuvent être conférés par le grand maître. Chacun d'eux est obligé de visiter une fois en sa vie, s'il le peul, la terre sainte et la place du martyre, entre le Pont Neuf et la Cité, où les templiers furent luûlés sur le bûcher.

trois fils, qui régnèrent après lui sous le nom de Louis X, de Philippe V et de Charles IV, avaient aussi une beauté remarquable; tous furent pourtant trahis par leurs femmes. On dit que Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, attiraità de galants rendezvous les étudiants les plus robustes , et les faisait jeter de la tour de Nesle dans la Seine ; les deux autres reines , convaincues d'adultère, furent rasées , emprisonnées, déclarées infâmes, mises à mort, en même temps que leurs galants étaient écorchés, châtrés, suspendus par les aisselles , et qu'on livrait leurs complices à des tourments atroces. S'agissait-il de crimes réels, ou d'autres tours de force exécutés par les légistes? qui sait? Ce qui est vrai , c'est que Philippe le Bel , qui , par suite d'un divorce avec sa femme , aurait dû lui rendre la Franche -Comté, qu'elle lui avait apportée en dot , la fit déclarer innocente , et que les déportements réels ou supposés de ses brus affligèrent les derniers jours de ce roi, qui mourut après quarante années de ce règne.

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