CHAPITRE PREMIER
L’Asie occidentale s’avance de la Syrie vers l’océan Indien ; sa forme est celle d’un vaste trapèze réuni à l'Égypte par l’isthme de Suez, et baigné à l’ouest par la mer Rouge, à l’est par l’Euphrate, qui forme sa limite vers la Perse et se jette dans
le golfe Persique. Les Grecs appelèrent probablement le golfe ” Arabique mer Rouge, du nom d'Idumée, qui a la même signification ; les Hébreux l'appelaient de même Bar-Souph, à cause des belles algues dont elle esi quelquefois couverte. Une chaîne de montagnes, qui lui est presque parallèle, s’étend du Liban à l'extrémité du golfe, et leurs cimes reçoivent les pluies régulières qui commencent à la mi-juin et finissent au commencement de septembre (1). Le reste de la péninsule n’a ni lacs
(1) Voyez n'HerBeLor, Bible orientale, Paris, 1783.
J. S. Assemant, Bibl. orientalis Clementino-valicana ; Rome, 1719-1728.
Monumenta antliquissimæ hisloriæ Arabum ; Gotha, 1775.
Notices el exlrails de quelques manuscr. de la Bibl, du Roi et autres bibliothèques, publiés par l'Institut royal de France. M. de Sacy y a inséré
BST. UNIV, — T. YU 1
ni fleuves, et les torrents qui se précipitent des monts ct se perdent dans les sables ne méritent pas ce nom. Les pluies sont rares et périodiques; pas un arbre, pas un buisson, au milieu d'immenses plaines de sable aride, ne récréent le voyageur désolé par cette stérilité uniforme sous un ciel toujours serein, et abusé par l’aâpparence lointaine d’eaux et de lacs limpides, qui lui fait ressentir plus vivement le tourment de la soif. Parfois aussi le vent simoun vient l’assaillir, le suffoque, et ensevelit sous des vagues de sable son cadavre gonflé jusqu’à la difformité. L’Arabe, qui, à l’air pesant et sulfureux qu'il respire, pressent l’approche du fléau, se jette la face contre terre, imitant les animaux qui inclinent leur tête jusqu’à ce que le tourbillon meurtrier soit passé ; c’est ainsi que le juste persé: cuté s'incline et retient son souffle jusqu'à ce que les jours de triomphe des méchants soient passés.
On rencontre de distance en distance, dans ces solitudes sahlonneuses, des puits que la charité des anciens habitants a creusés pour leur arrière-neveux, ou des îles d'une riche verdure, aux sources limpides, dont la fraicheur fait végéter dans
plusieurs de ses beaux travaux sur les Arabes, ainsi que dans les Mém. de l’Académie des inscriptions.
Jos. DE Hammer et ses collaborateurs ont publié, dans les Fundgruben des Orients, des relations fort importantes, et surtout un travail intitulé : /nfluence du mahométisme sur l’espril, les mœurs, le gouvernement des peuples chez lesquels il fut répandu dans les premiers siècles de FREE;
Histoires spéciales :
Eurycemus, Said Ebn Batrick annales ; éd. Pococke; Oxford, 1658-1659.
GR&G. ABULPHARAGIUS (Abou'l Faradsch ), sive Bar Hebræws chron. Siriac.; Leipzig, 1788.
Pococke, Specimen hisloriæ Arabum in linguam lalinam conversum, ou de Origine et moribus Arabum ; Oxford, 1806.
ABoU'L FEDA, Historia anteislamica ; Leipzig, 1831. Il eut sous les yeux les auteurs les plus renommés, Aftiro, Mascoub, Amavi, Calican, EBben — sour, Sanaggi, Omsa, Djémaleddin, etc.
ALB. SCHULTENS, Monumenta anliquissima hisloriæ Arabum ; Leyde, 1749.
Historia imp. veluslissimi Joklanidarum in Arabia Felice, ex ABoU'L FEDA, Hauza, NOVAIRI, TABERITA € MASOUDI excer pla.
J. 8. Asscumani, de Arabum origine ac religione (Corpus hist. Byrantinæ, od. Ven., t, XXIX). |
LASSEN RASMUSSEN, His. præcipuorum Arabum regnorum anle islamismum ; Copenbague, 1817... |
JOHANNSEN, Historia Jemanæ ; Bonn, 1828.
EIC&HORN, Uber das Reich Hira.
NoëL DEsvercens, Hist. de l'Afrique arabe sous la dynastie des Aghlabites, traduction de l'ouvrage de Jousër-EBN-KHALIpOtN, que Hammer a appelé le Montesquieu des Arabes. On y voit la lutte entre les Berbères et les Agla-
toute leur richesse des dattiers, des cocotiers, la sensitive, le lis blanc et le grand pancratium.
Ces oasis sont les îles de cette mer de sables, et le chameau en est le vaisseau : portant patiemment de lourds fardeaux, endurci à la faim, à la soif, à la fatigue, quelque arbuste salin et gras, l’aloès, le mésembryanthème, la soude, les vénéneux euphorbes, lui suffisent pour rafraîchir un peu sa langue; puis, ranimé au chant de son conducteur, il se remet en marche avec une vigueur nouvelle, et arrive au terme du voyage en sauvant de la mort son maître, que dévore la soif. Il vit quarante ans, et toutes les parties de son corps ont leur utilité : tant qu’il est jeune, on pêut manger sa chair, et le lait de la chamelle est toujours bon; avec le poil l'Arabe fait des vêtements, avec l'urine un sel précieux, avec la fiente il entretient son feu. Tandis qu’il fait griller ses minces galettes, qu'un de ses compagnons raconte ses exploits guerriers, un autre ses . aventures amoureuses, le chameau, couché sur ses quatre jambes repliées sous son ventre, allonge sa tête au milieu des faces barbues des auditeurs, comme s’il partageait aussi l’attention commune et les impressions de son maître.
bites, et, pour épisode, la domination de ces derniers en Sicile. L'abbé Ami, Piémontais, s'était occupé de cet ouvrage pour en tirer des éclaircissements sur l’histoire ancienne des Perses, des Grecs, des Hébreux, des Romains, des Cophtes, des Arabes, des Goths, etc.
FULGENCE FRESNEL, Lettres sur l'histoire ancienne des Arabes ; Paris, 1837.
GRANGERET, Anthologie arabe.
TYcusEn, de Poes. Arabum origine et indole antiquissima, dans les Nowveaux commentaires de la Société de Gættingue.
De beaux travaux sur la langue arabe ont été faits par DE Sacr, KOSEGARTEN, Gouits, EWALD, ROSENMÜLLER, WILMET, FREYTAG, CAUSSIN DE PERCEVAL. Reynaud a donné une grammaire arabe. (Paris, 1823.)
La description du pays, par CARSTEN NIEBU&R, quoique la première, est aussi la plos exacte et la plus détaillée. Viennent ensuite les ouvrages de :
ALYy-BEY, nom de l’Espagnol Badia.
WELLSTED, Voyage à la côle d'Omnan.
LEON DE LABORDE et Linanr, Voyage dans l'Arabie Pétrée ; Paris, 1830.
Evriès, Traduclion de l'ouvrage de BurC&uARDT, avec des aperçus fort intéressants sur la géographie arabe et sur l'hisloire des Wahabites
MAURICE TAMISIER, Voyage en Arabie. Séjour dans le Hedjos. Campagne d’Assir ; Paris, 1839.
FÉLIX MENCIN, His/oire de l'Égypte sous le gouvernement de Méhémet- Ali jusqu'en 1823, avec des notes de LaxcLès et de Jomanp. Voyez enfin Histoire de l'Arabie, publiée par M. NoEL DesvencErs dans la grande collection bistorique qui a pour titre l'Univers pitloresque.
Ce sont surtout les orientalistes français et leur illustre chef, M. de Sacy, qui ont éclairé tout ce qui se rapporte à la langue, aux antiquités et à l’histoire des Arabes.
Le cheval, aussi précieux et plus estimé dans ces contrées, est le compagnon inséparable de l’Arabe, qui en conserve la généalogie avec autant de soin que la sicnne propre; heureux celui qui en possède un de la race des koclans, descendant en ligne directe des étalons de Salomon ou des cinq cavales du prophète ! Naît-il un poulain de ce noble sang, c’est pour l’Arabe une occasion de fête comme s’il s'agissait d’un événement national ; il l’élève avec ses enfants, et avec non moins de sollicitude ; il lui parle, il aime comme ses femmes, comme son palmier natal ; il rappelle ses courses célèbres, ses actes d’intrépidité, et, s’il vient à mourir, il le pleure comme un ami bien-aimé (1). Il ne faut point s’en étonner. Pour une nation
(1) Les Arabes divisent leurs chevaux en deux grandes espèces : les faras kadisehi, ou chevaux de race inconnue, et les faras koclans, chevaux dont la généalogie écrite remonte au delà de deux mille ans. Les £adischi ne sont pas plus estimés que nos chevaux européens; ils servent à porter les fardeaux et sont employés aux travaux ordinaires. Les £oclans, destinés uniquement à la selle, sont très-estimés, et, par suite, coûtent fort cher. Ils sont très-propres à la fatigue, et passent des jours entiers sans prendre le moindre aliment. Les Arabes, de même que certains Tartares Usbecks, sont dans l’usage de soumettre leurs chevaux de race à une épreuve à laquelle quelques-uns succombent. Ils dimi- . nuent graduellement leur nourriture, au point de ne leur donner qu’une poignée d'orge en vingt-quatre heures.
Le cheval kocian est doué en outre d'un grand courage pour s’élancer sur l'ennemi; on assure que, lorsqu'il est blessé et sent qu'il ne peut plus soutenir son cavalier, il sort de la mêlée pour le mettre en sureté. Si celui qui le monte cst renversé, le koclan reste près de lui et ne cesse de hennir jusqu’à ce qu'il soit secouru.
La patrie du cheval koclan n’est pas dans la partie aride de l’Arabie, mais dans lYémen et le voisinage de la Syrie, de l’Irak et de l'Égypte. Celui qu'on appelle djelfé tire son origine de l’Yémen; il surpasse les autres à la course et dans les combats, est très-agile, tout feu, infatigable au delà de toute croyance, supportant la faim et la soif; docile pourtant comme un agneau, il ne rue ni ne mord jamois. 11 est nécessaire de le nourrir très-modérément et de le tenir dans un mouvement continuel. La structure de cette race n’est pas la plus belle, mais c'est incontestablement la meilleure espèce de chevaux du monde, et les connais seurs la distinguent au premier coup d'œil.
Les Arabes ont eu l'usage, dès les temps les plus reculés, de conserver la généalogie des races koclanes, et, pour prouver la régularité des filiations, jamaie une cavale n’est couverte qu’en présence de témoins juridiques. Bien que les Arabes ne se fassent pas toujours un cas de conscience de se parjurer, ils sont très-scrupuleux à cet égard, et il n'est pas d’exemple d’un faux témoignage rendu pour la naissance d’un cheval. Un Arabe est intimement convaincu qu'il serait déshonoré avec toute sa famille s’il ne déposait Ja vérité sur un point de cette importance.
Quand un étranger a une jument koclane et veut la faire couvrir par un éfalon de la même race, ilest tenu d'appeler un témoin arabe, qui reste vingt jours près d'elle pour être certain qu'elle n’a pas été déshonorée par aucun cheval
accoutumée à faire la guerre de maraudeurs, à se transporter à de grandes distances pour surprendre un camp ou une caravaue, et à fuir comme l'éclair en cas d’alerte, est-il rien de plus précieux qu'un cheval faisant soixante, quatre-vingts milles sans s'arrêter et sans manger ni boire ?
L'âne lui-même, rémarquable par sa vigueur sous les fardeaux les plus lourds, et par son agilité pour le service militaire, est comparé aux héros au milieu desquels il combat.
Aucun nom général ne désignait anciennement la péninsule, ceux de Saba et de Dédan, employés par la Bible, étant particuliers, comme les noms actuels d’Hedjaz et d’Yémen, qui sont attribués tantôt à la partie occupée par les Turcs, tantôt au pays entier. Déjà, avant J.-C., on distinguait trois nations : les Sabéens au midi, les Ismaélites ou Agariens au centre, les Sarrasins au nord (1). 1l ne serait possible de déduire une division de pays que du nom des différentes tribus ; car celle de Ptolémée, en Arabie Déserte, Pélrée et Heureuse, est tout à fait capricieuse. Les géographes orientaux, mieux avisés, la partagent en six contrées : l’Hedjaz, territoire d’une stérilité déplorable, est fréquenté seulement par les pèlerins qui se rendent à la Mecque; de là, jusqu’à la mer de l'Inde, l’Yémen des Sabéens longe le golfe Arabique ; au midi de l’Yémen, la mer de l’Inde baigne l’'Hadramaout ; la pointe la plus méridionale de Ja péninsule est appelée Oman; le Lahsa (Adjar) s'étend sur le golfe Persique, où sont situées aussi les iles Bahreïn, réputées pour la pêche des perles ; au centre de la péninsule est le Nedjed, pays inconnu avant l’expédition contre les Wahabites, et qui, vers le nord, confine au désert de Siam ou de Syrie, et vers l’est à celui d'Arabie (4). Cette
vulgaire; car elle ne doit voir, ne fût-ce que de loin, ni un cheval, ni un âne. Le même Arabe doit être présent lors de la délivrance, et, dans les sept jours suivants, il est dressé acte juridique de la nais-ance du poulain koclan. S'il y avait croisement des deux races, le poulain dont le père ou la mère serait hadischi serait toujours considéré comme appartenant à la race inférieure.
(1) Le nom de Sarrasins signifie, selon la manière différente de le prononcer : Orientsux , larrons ou palefreniers (Scherchioun, Sarikin, Serradjin). ls habitaient probablement le Schahar, ou le désert de Sahara. Les Turcs et les Persans appellent encore les nomades Ssahranischin ou habitants des sables. Ils étaient nommés Orientaux, par opposition à Magrebins, Occidentaux. 1l est bien à regretter qu'Hérodote u’ait pas décrit l’Arabie.
(2) Jomann (Études yéngraphiques rl hisloriques sur l'Arabie. suivies de la relation du voyage de Mohammed. Aly dans le Fazogl, etc.) circonscrit l'Arabie entre la mer des Indes, les deux golfes, et une ligne tirée du Ras Mohammed aux embouchures de l’Euphrate, en excluant ainsi l’Arabie Pétrée et
Divisions.
Produits.
immensité de sables incultes occupe un espace de huit cent cinquante milles sur quinze cents, de l’Euphrate au golfe Arabique, et de l'Égypte au golfe Persique, sans être interrompue par des monts ou des fleuves, sans offrir trace d'habitations ou d'êtres vivants : partout la même stérilité ; seulement, de loin en loin, on aperçoit les coloquintes, les apocyns laiteux, les roses de Jéricho ct quelques arbustes, comme le tamarin, l’épine d'Égypte, qui distille la gomme arabique, celui dont les fruits exprimés donnent la myrrhe, quelques câpriers, des buissons de cotonniers et de lauriers-roses.
Des traditions vénérées appellent les curieux et les dévats dans la péninsule, entre les golfes de Suezet d'Aïlah (Ælana), d’où jadis les flottes de Salomon faisaient voile pour Ophir, et d’où partent aujourd’hui les pèlerins de la Mecque. Chrétiens, juifs, musulmans, vont avec une vénération égale dans le désert où Israël erra longtemps après sa délivrance, pour visiter
le mont Sinaï.
Les Romains plaçaient entre l'Égypte et la Palestine, ancienne résidence des.Édomites, des Amaléoites et des Moabites, la troisième Palestine. Les ruines de Pétra, sa capitale, visitées de nos jours, ont offert des centaines de tombeaux creusés dans des troncs d’arbres, et des monuments d’une architecture riche et originale.
L'Yémen a dû son nom d’Heureux à ses vallées, récréées par des torrents, et à ses plaines fécondes, où la végétation la plus magnifique étale ses riches trésors : là croissent le bananier, le hétel et la noix muscade; melon, concombre, ricin, séné, storax, le sésame oléifère, le tamarin, qui offre à la fois un coup d'œil gracieux, une ombre épaisse ct une boisson piquante. Là viennent aussi le cotonnier et l’indigo, qui fournissent au vêtement du Bédouin la matière et la couleur ; l’arbuste qui laisse tomber dans la main de celui qui le secoue une manne excellente au goût; ceux d'où coulent l’encens, le laudanum et le galbanum ; l’acacia au vaste parasol; la canne à sucre, qui, transplantée en Syrie, passa en Sicile, puis alla se multiplier en Amérique, et, plus précieux que tous les autres, l'arbre à baume, le palmier et le cafier. Du premier découle la plus odorante des gommes, estimée son poids d’or sous le nom de
l'Arabie Déserte, et en la partageant, selon Édrisi, en huit régions, de lorient à l'occident : Mahrah, El-Oman, El-Haça, ou Bahreyn, Fl-Ahqaf, El-Hadramaout, &t-Nedjd, El-Yemen, &l-Hedjaz. La province d’Asir était, pour ainsi dire, incanaue avant la description de Jomard.
baume de la Mecque. Le dattier n’est pas moins bienfaisant pour l’Arabe que le cocotier pour l'Indien, et l’arbre à pain pour l’Océanien; car sa verdure égaye les solitudes, son tronc sert à la construction des maisons, ses fibres fournissent l’étoupe, ses feuilles l'ombre, sa moelle un potage nourrissant, et ses grappes de dattes un mets substantiel. Le café resla inconnu aux anciens, jusqu’au moment où la dévotion suggéra à un musulman de l’employer comme remède contre le sommeil. Bientôt la sensualité s'en empara pour lui faire remplacer le vin, dans les pays où ce breuvage est défendu, et pour flatier le goût partout ailleurs (1). Cette fève est cultivée aujourd’hui sur le versant occidental de toutes les montagnes qui traversent l’Yémen ; mais le café le plus estimé vient des pays d’Aden, de Kousma et de Ghébi, aux ports de Moka et d'Alep, d'où il va charmer le sommeil des Orientaux et secouer celui des Européens.
L'encens se recueille sur la côte au sud-est, dans les terrains argileux et nitreux. Dans cette contrée prospèrent aussi le blé, le maïs, le sarrasin, l'orge pour les coursiers, les fèves pour les bestiaux, l’indigo et le roucou pour la teinture.
Sous un ciel d’une température aussi propice, la culture n’exige d'autre soin que celui de diriger sur les campagnes quelque filet d'eau, élément plus précieux là que partout ailleurs. Souvent, néanmoins, la moisson est ravagée par les sauterelles; aussi vénère-t-on dans le pays une espèce de grive qui, chaque année, revient de la Perse orientale pour leur faire la guerre. D’autres grives sont un objet de friandise pour V'Arabe qui va chasser les perdrix dans la plaine, la pintade dans les bois, les faisans sur les montagnes, et dénicher dans le désert les œufs que l’autruche dépose sur le sable; mais, plus souvent, sa sobriété se contente d’uve poignée de farine pétrie, cuite sur la fiente de son chameau; il fait bonne chère quand il peut avoir du pain de blé, du lait de chamelle, de lhule, du beurre et de la graisse.
Les Arabes apportaient l’onyx, l’agate, la cornaline, le succin, le béryl, la topaze, aux peuples plus avancés qu’eux en civilisation et en luxe. Alexandrie et Rome recevaient d’eux les aromates, l’ivoire, les vases murrhins, qu’ils tiraient de l’Inde, de la Caramanie et de la Sérique. L'éloignement des Égyptiens pour la mer fit que les Arabes s'adonnèrent à la navigation;
__(f) Voy. la note A, à la fin du volume,
Caravanes.
montés sur de grossières pirogues, ils gagnaient les îles de l'Inde et peut-être l'Afrique orientale, après un trajet long et pénible, parce qu'ils ignoraient les changements périodiques des vents appelés moussons. Ils recevaient dans le port de Djedda tout ce que produisent l’Abyssinie et l’Afrique centrale, et le portaient à travers la péninsule, en faisant halte à la Mecque, jusqu’à Djerra, ville construite en sel gemme, où ils recueillaient les perles du golfe Arabique, et arrivaient avec leur chargement à l’embouchure de l’Euphrate. D'autres, se rendant chaque année de l’Yémen dans la Syrie, épargnaient aux bâtiments de l'Inde une navigation périlleuse par la mer Rouge et le redoutable détroit de la Mort (Bab-el-Mandeb). Les voyages par terre se faisaient comme aujourd’hui encore en caravanes (1). Un chef (caravan bachi) dirige la marche, détermine les haltes, résout avec les principaux voyageurs les différends, qui s'élèvent, fixe la part de chacun dans les dé-
‘penses communes, et perçoit l'impôt. Quand la chaleur le per-
met, on cherche à atteindre les stations pendant qu'il fait encore jour, afin de pouvoir dresser les tentes, allumer les feux, faire la cuisine, décharger et ranger les marchandises. Durant la nuit, des mercenaires, placés en sentinelles, surveillent l’ap-
proche des Bédouins, qui mettent tout en œuvre pour égarer
ou disperser les caravanes, pour les assaillir dans le sommeil ou épouvanter les chameaux ombrageux, afin de piller à la faveur du désordre (2). Tandis qu’en Europe le négociant reste dans son comptoir, d’où il dirige ses opérations dans les pays les plus lointains, en Orient c'est un voyageur qui va chercher les marchandises aux lieux de production, pour les transporter dans ceux où elles se consomment; il brave les périls et les fatigues, observe les usages divers, apprend, compare et rapporte ce qu'il a vu. Aussi l'arrivée d’une caravane est-elle une fête, parce qu’elle satisfait la curiosité en même temps que les besoins matériels ; les routes qu’elles suivent sont autant de canaux pour les connaissances et la civilisation.
(1) De Æaroun, qui, en arabe, signifie passage, trajet. Le Kamous de Firouz Badi, dictionnaire en soixante volumes, le fait venir de Æ£airovan, troupe de marchands réunis pour un voyage.
(2) Les voyageurs orientaux calculent ordinairement les distances par journée de caravane. RENNEL (Philosuph. transact., t. LXXXI, p. 144) détermine l'espace que parcourt une caravane à 17 mill. géogr. et 1/3 quand elle est déchargée, 16 1/6 quand elle est chargée. WALCKENAER ( Recherches géograph. sur l’intérieur de l'Afrique ; Paris, 1821) se tient entre 15 milles et 17 mill. 1/2. Voyez la note additionnelle à la fin du volume, lettre B. «
Aujourd’hui encore une caravane se rend en Abyssinie, où elle correspond avec d'autres qui, de l’intérieur de l’Afrique, apportent au Caire de la gomme, de la poudre d'or, des dents d'éléphant, de l’ébène, des plumes d'autruche, et principalement des milliers d'esclaves des deux sexes, pour les échanger contre des loiles, des perles fausses, du corail, des armes, des vêtements tout faits (1). Le passage et les haltes des caravanes sont l'unique ressource de plusieurs villes situées sur Pextrémité occidentale de la péninsule Arabique jusqu’à Médine, bâtie au point où viennent se croiser deux caravanes. De cette ville on gagne, par la fertile vallée d’El-Safra, la Mecque, où s'arrêtent les convois dirigés de l’Afrique vers le golfe Persique ; or, de même que nous avons vu les anciens temples s’élever dans les lieux de trafic et d'échanges, afin que le com-
merce fût protégé par la religion et favorisé par ün grand con-
cours, c'est dans cette ville que la dévotion nationale établit son sanctuaire. En effet, les caravanes tiennent tout à la fois du négoce et de la religion, de l’intérêt et du sentiment; les points où elles aboutissent sont des lieux de pèlerinage et des foires. D'autres villes furent bâties de même dans les endroits où le hasard, l'instinct des animaux ou l’industrie des hommes découvrirent une source, ainsi que sur la côte de la mer Rouge et dans l’Yémen, où les eaux sont abondanles, tandis que le reste de la contrée, qui en est dépourvu, demeure dépeuplé. Ce pays, dont les traditions remontent si haut, que parcourent les marchands, et qui a fourni de nombreux récits aux poëtes et aux historiens, est pourtant encore à peu près inconnu. Les anciens n’en eurent que des notions très-inexactes; les modernes ont cherché à y pénétrer sous des noms et des costumes orientaux, en se faisant même musulmans (2). L’expédition danoise conduite par Niebubhr eut surtout des résultats très-opportuns. Les guerres de Méhémet-Ali, pacha d'Égypte de nos jours, et la croissante civilisation de ce dernier pays, en écartant le voile dont il était couvert par une intolérance superstitieuse et jalouse, ont aidé à mieux décrire la patrie des Arabes. Les Arabes se reconnaissent une double origine : par la première, ils remontent à Katan ou Yoctan, fils d'Héber et petit-fils
(1) Bruce revint en Égypte avec une de ces caravanes, en 1772, après avoir exploré le cours du Nil.
(2) Vincent prit le nom de Scheik Mansur; Badia, celui d’Aly-Bey; Buckhardt, celni de Schcik Ibrahim. Dernièrement, Jean Finati se fit appeler Mohammed Hadji; Scetzen, en 1809, embrassa l’islamisme. *
de Sem, qui donna le jour à Saba, et celui-ci à Imyar et à Calan. Ceux qui établissent cette généalogie sont appelés Arabes natifs (4/- Arab, Al-Aribab), à la différence des Arabes naturalisés, issus d’Ismaël, fils d’Agar, et du patriarche qui fut la tige des Hébreux. Ismaël, homme farouche, dont la main devait étre contre tous et la main de tous contre lui, et dont les tentes devaient se dresser en face de celles de tous ses frères, fut chassé du foyer paternel. Les Arabes se croient donc en droit de s’indemniser, par le brigandage, de l'héritage dont fut privé: leur auteur. Ismaël, venu en Arabie, épousa une fille deModad des Djoramites ; de cette union provint une race semblable à celle des Arabes, qui sont en mesure d’en réciter la généalogie depuis Adnan (1).
Ils sont donc tous de race sémitique, bien que peut-être quelques descendants de Chus, fils de Cham, se soient trans- ” portés du Kurdistan et de la Susiane sur les rives de l'Euphrate et jusqu'au golfe Persique, ce qui fait que l’Arabie est appelée terre de Chus dans l'Écriture sainte, Leur langue (2), une des plus riches et des plus harmonieuses, est sémitique ; moyennant la composition des verbes, elle peut suivre les élans les plus hardis de la pensée, en même temps que son harmonie imite le cri des animaux, le murmure des ondes, le souftle du vent. Elle possède deux cents mots pour indiquer le serpent, quatre-vingts pour le miel, cinq cents pour le lion, mille pour une épée ; richesse qui facilite la rime, dont l’usage est fréquent, même en prose, Au temps de Mahomet, on distinguait en Arabie deux dialectes principaux : celui des Imyarites (3) et celui des Koraïchites. Ce dernier, dont fit usage le prophète, a prévalu et est resté la langue écrite; il a donc la gloire, parmi les langues anciennes, à moins qu’on ne veuille excepter le chinois, d’être la seule qui soit encore vivante,
Les familles se mélèrent lorsqu'elles furent sorties du pays natal ; aujourd'hui le nom d’Arabes, à la veille peut-être d'acquérir une grande importance dans les événements du monde,
(1) Fresnel distingue trois nations : les Aribes, formant neuf tribus de pur sang ; les Moularibes (non purs), descendant de Cahtan ; les Muslaribes, provenant d'Ismaël. Afmustaribah veut dire Arabes par grâce.
(2) Niebuhr avait entendu parler d'inscriptions antiques ; elles furent ensuite trouvées et étudiées par Cruttenden et Wellsted, Fresnel croit que l’ancien langage subsiste dans l’Hadramaout. Les derniers voyageurs ont découvert, dans l'Arabie méridionale, des ruines de villes et des hypogées.
(3) Ce nomaété modffié, dans les idiomes de l'Orient, en Oméritiques, Immiriens et Omiriens,
indique trois races différentes : les Arabes orientaux, les Arabes occidentaux et tes Bédouins. Les premiers, venus de la mer Roüge, c’est-à-dire de l’Arabie proprement dite, se perpétuent parmi les fellahs et les artisans de l'Égypte et des pays fertiles de PAfrique ; d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, robustes, bien faits, ils ont la peau brune et élastique, le visage ovale. Les femmes, non dépourvues de beauté, ont les membres parfaitement conformés, les pieds et les mains d'une proportion régulière, la démarche et le maintien majestueux.
La seconde race, celle des Arabes africains originaires de la Mauritanie, ne diffère guère de la première, Leurs usages sont à peu près les mêmes, et leur occupation ordinaire est d’élever des troupeaux de moutons, de chevaux ; ils ont Ja tête rasée, et laissent croître leur barbe. Les femmes portent la chevelure longue, et la teignent souvent, ainsi que leurs sourcils, de couleurs plus ou moins foncées. Elles peignent leurs pieds et leurs mains jusqu’à l’extrémité des doigts avec une couleur jaune doré; hommes et femmes portent ur turban d’étoffe dont la richesse varie selon leur condition. De tout temps, le petit nombre parmi les Arabes s’adonna à la culture, eut des demeures fixes et des biens-fonds. Le reste des terres est en commun, comme l'air et l’eau. |
Les nomades (troisième race), libres comme la gazelle qui traverse leurs déserts, mènent une vie errante en plein air, et sont désignés par le nom de Scénites ou de Bédouins (1), divisés en tribus, sans lier l’une avec l’autre. Leur aspect est semblable à celui des autres Arabes, sauf qu’un feu plus vif brille dans leurs yeux noirs. Les linéaments de leur visage brûlé par le soleil ont moins de relief, et ils ne sont pas aussi robustes, mais extrêmement agiles. Exercés dès l'enfance à monter à cheval et à se servir de l’arc et de la lance, ils ont
l'esprit éveillé, le caractère altier et indépendant. La plupart .
d’entre eux parcourent dans toutes les directions le désert de Syrie ; il en est qui restent toute l’année sur les lisières de terrains fertiles, au bord des sables ; d’autres attendent la mauvaise saison potr rapprocher leurs troupeaux des champs féconds de l'Irak et de la Chaldée, ou montent vers les confins de la Syrie, pour s’en éloigner au retour du beau temps. Errant ainsi à la manière des patriarches, ils font halte où ils trouvent des sources et des pâturages pour leurs bestiaux ; quand ces
(1) Zxnvñ, tente, pavillon; beduy, habitant de là plaine, du désert,
Bédouins.
ressources sont épuisées, ils transportent ailleurs leurs camps, qui parfois se composent de huit cents tentes. Arrivés au lieu du campement, ils dressent leurs pavillons de poil de chèvre, dont chacun est divisé en deux compartiments, pour les hommes et pour les femmes ; à quelques pas, le père de famille plante sa lance dans le sol, à laquelle il attache son cheval, les entraves aux pieds, tandis que les chèvres et les chameaux s’accroupissent alentour.
En été, le Bédouin se revêt d’une chemise de coton grossier, que les riches recouvrent d’une casaque de soie, mais la plupart d’un manteau de laine (kabba), d’une longueur double de la stature, et fendu pour donner passage à la tête et aux bras. Leur coiffure est le keffié, mouchoir roulé, dont un bout pend sur la nuque et deux sur les tempes. Leurs cheveux, qu'ils ne coupent pas, tombent en longues tresses sur leurs épaules. Ils ont pour arme le sabre et parfois une masse, mais toujours le djérid, sorte de javelot qu'ils manient avec une adresse merveilleuse.
Les femmes, vêtues à peu près de même, ne quittent jamais leur voile, et se chargent d’anneaux, de pendants d'oreilles, de bracelets ; elles se peignent en jaune les inains et les pieds, (tonjours nus comme ceux des hommes), en rouge les ongles, en noir les paupières, et parfois se dessinent des figures sur le corps. Cela ne les empêche pas de sembler belles à leurs amants et aux poëtes, qui vanient leurs yeux, doux et languissants comme ceux de la gazelle ; leurs flancs, hardiment accusés ; leur taille, souple comme le jonc ou le djérid ; les grenades de leur sein ; leur chevelure, noire et bouclée, voltigeant sur leur cou long et gracieux, comme celui du chameau (1).
Tout homme peut épouser plusieurs femmes, bien que généralement ils se contentent d’une seule, de deux au plus; mais ils en changent souvent, le mari pouvant répudier la sienne sans autre motif que son caprice. Celui qui aspire à Ja main d’une jeune fille envoie un ami en faire la demande aux parents ; si elle-même consent à s'unir à lui, elle est accordée par le père ; au lieu de recevoir une dot, l'époux doit en assigner une à sa femme pour le cas de répudiation. Quelques jours
(1) Voy.le Cantique des cantiques. On trouvera dans les Souvenirs d'Orient, par LAMARTINE, une relation de Fatalia Sayéghir, qui accompagna le Piémontais Lascaris, voyageant dans l’Arabie par ordre de Napoléon. C'est un des récits de voyages les plus curieux de notre époque : authentique ou non, l’Arabe y apparaît tout entier.
après les fiançailles, l'amant apporte à ses futurs parents un agneau qu'il égorge, et ce sang tonsacre l'union. On se livre à la joie, et durant la fête la jeune épouse, se dérobant par une fuite simulée, est saisie et emmenée dans la tente dressée à l'écart pour la nuit nuptiale. Si le mariage n’est pas heureux, la femme revient dans sa famille, et l'époux ne peut la redemander; mais il est en droit de l'empêcher de contracter une nouvelle union. |
Les noms de famille ne sont point en usage parmi les Arabes; ordinairement ils se distinguent par le nom de leur pére en faisant précéder le leur de ben ou eben, dont quelquefois les Européens ont fait aven ; ou bien ils prennent un surnom tiré de leurs enfants : c’est ainsi que Mohamet fut appelé Abw't- : Kassem, père de Kassem, et le premier calife Abu’l-Bekr, père de la vierge. Le préfixe abu signifie possesseur, maître, inventeur d’une chose. Les rois imyarites préposaient à leur nom du, au pluriel adra, c’est-à-dire possesseur. Beaucoup d’appellations se composent de abd, serviteur, et de Kader, raman, fort, clément, ou de quelque autre qualificatif de la Divinité. Quelquefois l’Arabe prend un nom pompeux, ou pittoresque, ou injurieux comme Aäala, PInconstant; Daldal, le Tremblant; al-Mesth, V'ivrogne; Asfar, le Roux ; al-Schérif, V'Ilustre ; al- Ahmed, le Désiré; Saddik-Allah, le Témoin de Dieu; Emad-cl- Doulat, le soutien de l’État, etc.
On donne aux filles des noms expressifs, empruntés aux grâces, aux vertus, à la nature : Sobeiha, Aurore ; Redhya, douce, agréable; Zahra, fleur ; Saïda, Fortunée ; Amina, fidèle ; Selima, pacifique; Zahira, fleurie; Safia, choisie et pure ; Nocima, gracieuse ; Naziha, délicieuse ; Kengié, trésor ; Kethira, féconde; Maliba, belle; Lobno, blanche comme le lait; Luln, perle, etc. |
Chez les Arabes d’Espagne, le huitième jour de la naissance d’un fils était célébré par une solennité, à la fin de laquelle on donnait un nom au nouveau-né ; l’aïeul ou le père, après avoir invoqué Allah, prononçait ce nom à l'oreille de l'enfant, puis le répétait aux assistants; pendant la cérémonie, on distribuait des dons aux pauvres.
Fougueux comme son coursier, sobre comme son chameau, l’Arabe est superstitieux, sanguinaire, généreux ; avide de récils et d'aventures, il passe, afin d’en entendre, des nuits entières, le regard fixé sur le narrateur, lequel, modulant sa voix en gracieuse cantilène, débite son histoire sans faire grâce d'un
détail, d’une généalogie, d’un dialogue ; les auditeurs se passionnent pour le héros, dont ils partagent les sentiments et les vicissitudes, s’apitoyant sur ses infortunes, s’écriant d'admiration quand il triomphe, priant Dieu pour lui lorsqu'il est en péril.
La vengeance, qu’ils se transmettent comme un héritage, est pour cux une religion, et ils regardent comme un lâche celui qui pardonne ; parfois ils acceptent le prix du sang, plus souvent ils punissent l’innocent pour le coupable. La moindre insulte faite à un honneur très-susceptible donne naissance à ces représailles entre particuliers et entre tribus ; un puits, un pâturage, un troupeau, un cheval, une femme, un rien, donnent lieu à des guerres qui durent de longues années. La religion intervient dans ces querelles sanglantes, en imposant chaque année quatre mois de trêve sacrée.
De même que leur vengeance est sans pitié, leur reconnais-
sance n’a point de bornes, ct le serviteur professe pour son maître, le fils pour son père, le subordonné pour son chef, une soumission aveugle. Oisifs, graves, solitaires, ils deviennent vifs et gais dès qu’ils sont réunis, sautillent, s’exercent aux armes, improvisent des vers. Arrive-t-il un étranger, il reçoit une hospitalité généreuse, quels que soient son rang et sa patrie ; le fugitif qui a obtenu du chef d’une tribu de partager avec lui le pain ou le sel est protégé par lui contre les embûches et la violence. Comme on agitait à la Mecque la question de savoir lequel entre trois scheiks méritait la palme de la libéralité, on dépêcha vers eux, pour en faire l’épreuve, un Arabe sous l’aspect de suppliant. 1l se rendit d'abord auprès d’Abdallah, qu’il trouva le pied dans Pétrier, prêt à partir pour un long voyage. Le scheik, après avoir entendu la requête du faux pèlerin, lui fit don de son chameau avec tout ce qu’il portait, y compris quatre mille pièces d’or, ne se réservant rien que son cimetcrre.
* Le suppliant va trouver ensuite Kaïs; un serviteur lui dit qu’il dort, mais le prie d’accepter sept mille pièces d’or, les seules qui se trouvent dans la maison, et donne ordre de lui délivrer un chameau et un esclave. Kaïs, à son réveil, approuve son’ serviteur, et se plaint seulement qu’il ne l'ait pas éveillé.
Le pèlerin se dirige alors vers le séjour de l’aveugle Arabah, qui marchait appuyé sur deux esclaves. Lorsqu'il a entendu sa - demande, il s'écrie : Je n'ai plus rien; mais ces esclaves me restent, acceptes-les ; puis, les bras étendus le long des murs, il rentre à tâtons dans sa demeure déserte.
* Ces récits, et tant d’autres du même genre, flattent la curiosité de l’Arabe, excitent et récompensent sa générosité. Cependant, le vol et la fraude dans les transactions ne sont pas plus honteux parmi eux qu'un honnête bénéfice chez nous. L'indépendance perpétuelle dans laquelle vivent les Arabes élève leur esprit, ennoblit leur caractère, et ils ne redoutent ni ne recherchent aucune nation. Étrangers à toute autre ostentation, ils sont très-jaloux de leur noblesse ; ne pouvant la rattacher, comme. chez nous, à la propriété foncière ou à des dignités, ils la fondent sur une longue série d’ascendants, dont ils savent parfois réciter les noms sans interruption jusqu'aux patriarches, ainsi que les services ou les mauvais procédés que
leurs pères et Jeurs ancêtres reçurent des aïeux de chacune des
tribus qu’ils rencontrent sur leur passage.
Des tribus entières ignorent l'usage des lettres ; cependant, dès la plus haute antiquité, les Arabes connaissent l’écriture (1), probablement cunéiforme. Peu avant Mahomet, on se servait de l'écriture dite imyarique, de la dynastie qui régnait alors dans l’Yémen. L'écriture se trouva aussi modifiée par diverses dynasties et sectes, d’où résultèrent deux autres formes principales : la cufique, qui date du troisième siècle de Phégire, et là neski, aujourd’hui en usage (2). Les caractères de la cufique se gravaient sur des os de mouton ou de chameau. Dans le passage de l’alphabet syriaque à l'écriture cufique, plusieurs lettres se trouvèrent confondues ; on introduisit donc, vers le quatrième siècle de l’hégire, les points diacritiques destinés à les distinguer (3).
La langue des Arabes, animée, pittoresque, expressive, léur imagination vive et féconde, et l'enthousiasme des passions, les
(1) Job (qui probablement était Arabe) désirait que ses paroles fussent écrites sur la pierre et sut le plomb avec un stylet de fer.
Voyez M. A. Lanci, Disserlazione storico-crilica su gli Omireni e loro forme di scrivere, (rovaie ne’ codici Valicani ; Rome, 1820. ,
Sacy, Hémoire sur l’origine et Les anciens monuments de la lillérature parmi les Arabes, dans les Mém de l’Académie des inscriplions, vol. L.
SEETZEN, dans les Min. de l'Orient, t. 11, p. 283.
Casriciont, Honele cufiche del museo di Milano.
(2) On croyait que le caractère neski avait été inventé seulement vers l'an 1000 , mais {l est prouvé désormais qu’il était employé simultanément avec le cufique dans les premiers temps. Il existe à la Bibliothèque royale un Coran avec une note de l'an 181 (797) en caractères neski.
(3) Ces péints ne se trouvant ni dans les inscriptions ni sur les monnaies, il est très-difficile de les déchiffrer ; de là vient l'étrange diversité des explications données par les orientalistes.
Culture intellectuelle.
cntraînaicnt à la poésie, laquelle consiste en un mélange de:
vers et de prose harmonieuse, auquel leur idiome riche et flexible offre des rimes en abondance ; souvent la prose est plus poétique que les vers, mais gâlée aussi par des jeux d’idées plus faits pour récréer l'esprit que pour toucher le cœur. Lorsqu'un poëte se révélait, c'était une fête pour sa tribu ; ses . amis étaient invités à un joyeux banquet, et la gloire de cette acquisition nouvelle se proclamait au son de la trompette. Ces chantres nationaux se réunissaient aux foires d'Okad, dans le pays de la Mecque, pour disputer le prix de la poésie ; ils suspendaient leurs vers écrits en lettres d’or, à la kauba, où l'on conservail sept œuvres poétiques (moallakas) qui, avant le Prophète, avaient mérité la couronne parmi leurs, compositions fougueuses et pleines d’orgueil. En effet, la poésie des Arabes, loin d'offrir une œuvre d'art comme la nôtre, ou d’être animée par des fictions mythiques comme celle des Grecs et des Indiens, est l’expression spontanée ue passions ardentes, de désirs impétueux, d’élans d'amour ou de vengeance; elle sc nourrit de paraboles, d’énigmes, de sentences, à l’aide d’un langage figuré et d'images déréglées. Leur polythéisme même n'était ni poétiquement agrandi ni scientifiquement ordonné. ; | Leur poëte national le plus célèbre est Antar, guerrier et pasteur, qui peignit d’après nature les mœurs de ses compatriotes, et dont les chants sont encore dans la bouche de tous (1), bien qu'il vécût vers le sixième siècle de notre ère. La
(1) « Le poërme d’Antar ent la poésie nationale de l’Arabe errant ; ce sont les « livres saints de son imagination. Combien de fois n’ai-je pas vu mes Arabes, accroupis le soir autour du feu de mon hivouac, tendre le cou, prêter l’oreille, diriger leurs regards de feu vers un de leurs compagnons qui leur récitait quelques passages de ces admirables poésies, tandis qu'un nuage de fumée, s’élevant de leurs pipes, formait au-dessus de lcurs têtes l'atinosphère fantastique des songes, et que nos chevaux, la tête penchée sur eux, semblaïient eux-mêmes attentifs à la voix monotone de leurs maltres! Je m'asseyais non loin du cercle, et j'écoutais aussi, bien que je ne comprisse pas; mais je comprenais le son de la voix, le jeu des physionomies, les frémissements des auditeurs ; je savais que c'était de la poésie, et je me figurais des récits touchants, dramatiques, merveilleux, que je me récitais à moi-même. C'est ainsi qu'en écoutant de la musique mélodieuse ou passionnée, je crois « entendre les paroles, et que la poésie de la langue chantée me révèle et me « parle la poésie de la langue écrite. Faut-il même tout dire? Je n'ai jamais lu « de poésie comparable à cette poésie que j'entendais dans la langue inintelli- «gible pour moi de ces Arabes. L'imagination dépassant toujours la réalité, je « croyais comprendre la poésie primitive et patriarcale du désert ; je voyais le
tradition en fait un esclave noir, qui parvint par ses exploits à conquérir la liberté et la belle Abla, qu'il aimait. Il chante ses propres aventures avec la vérité et le sentiment que l’on met à parler de soi-même, sans s’écarter de la réalité ; on l’a remanié plusieurs fois, et peut-être reçut-il sa forme présente au temps d'Haroun-al-Raschid.
Un scheik, chef de famille, ou un émir, chef de tribu, gouverne ceux qui dépendent de lui; mais son autorité ne va pas jusqu’à restreindre la liberté personnelle, à punir le crime. Loin de pouvoir réprimer les inimitiés privées ou héréditaires, il doit lui-même s’y associer. Son autorité se borne à conduire la tribu dans ses marches contre l’ennemi, à traiter de la paix ou de la guerre, à prêcher la concorde lorsqu'il s'élève des querelles. Bien que tout scheik soit un général ehoisi dans la même famille, il peut être déposé chaque fois qu’il s’en découvre un plus âgé ou plus brave et plus généreux que lui. Quelques - uns cherchèrent à acquérir plus d'autorité en se faisant les vassaux du schah de Perse ou des Césars de Conslantinople.
H arrivait quelquefois que plusieurs tribus se réunissaient, et formaient alors une armée, une nation même, si leur agglomération devenait permanente. Les villes avaient des formes de gouvernement très-diverses. La Mecque était régie par une espèce d’oligarchie, et six magistrats héréditaires, puis huit, enfin dix, y constituaient un sénat présidé par le doyen d'âge. Quelques-unes avaient aussi des rois.
‘ Sortis, comme les Israélites, de la cuisse d'Abraham, les Arabes eurent la même religion, les mênes traditions, el comme eux ils étaient circoncis ; mais leur penchant à l'idolàtrie n’étant pas refréné, comme chez les Hébreux, par les avertissements attentifs des prophètes, ils se plongèrent dans toutes les erreurs, et cela dès les temps les plus reculés. Les Sabéens croyaient à un seul Dieu; mais ils adoraient en même temps les astres, ou les intelligences qui les dirigent; afin de ne pas subir les neuf mille siècles de supplices réservés aux méchants, ils cherchaient à se sanctifier par la pratique des quatre vertus intellectuelles. Ils priaient trois fois par jour : au
« chameau, le cheval, la gazelle; je voyais l'oasis dressant ses têtes de palmiers « d’un vert jaune au-dessus des dunes immenses de sable rouge, le combat des « guerriers, et les jeunes beautés arabes enlevées et reprises parmi la mêlée, et « reconnaissant leurs amants dans leurs libérateurs. » DE LAMARTINE, Voyage en Orient, 1'* partie, p. 481.
MEST. UNIV, — T. Vi. 2
Religion.
soleil levant, avec huit adorations, en se prosternant trois fois pour chacune; à midi et le soir, avec cinq adorations. Ils accomplissaieht ces dévotions la face tournée vers le midi ou vers VPastre que vénérait spécialement (kébla) chaque tribu : c'était le soleil pour les [myarites; la lune pour ceuxde Kanénah ; Mercure, Jupiter, etc., pour d’autres. Ils avaient élevé aux sept planètes autant de temples célèbres, l’un desquels sous le nom de Béit-Gomdam, à Sanaa, tapitale de l'Yémen, était consacré à ln planète de Vénus. Îls représentaient sur les talismans les signes du zodiaque et ceux des diverses constellations. Les jours de la semaine étaient dédiés aux sept anges qui président aux planètes.
Ils considéraient ces anges comme des médiateurs entre l'homme et l’Étre suprême, auquel ils donnaient le nom de Allah Taala. Les divinités subalternes étaient appelées al- Ilahat. Les Grecs, entendant ces noms sans les comprendre, et ramevuant tout à leurs propres usages, dirent que les Arabes adoraient Oratalt et Alilat, correspondant à Bacchus et à Uranie (1). La ville de Haram, dans la Mésopotamie, le temple de la Mecque et les pyramides d'Égypte, où dorment Énoch et Sabi, auteurs de leur religion, étaient sacrés à leurs yeux (2).
D’autres pratiquaient une idolâtrie plus grossière; outre la divinité propre à chaque tribu, tout père de famille s’en créait de particulières et de domestiques, comme les dieux Larcs des anciens peuples italiques, que l’on saluait en entrant et en sortant de la maison. D’autres vénéraient des pierres informes: superstition provenant peut-être de la coutume des Ismaélites, qui emportaient avec eux, lorsqu'ils s’éloignaient de la Mecque, quelque pierre du pays natal. Les Maures modernes, quand la guerre sainte les appelait contre les chrétiens, se munissaient aussi de quelques cailloux dans leur patrie, et les tenaient à la main pendant qu'ils récitaient leur prière.
Le culte du feu fut introduit parmi les Arabes par les mages, avec la doctrine des deux principes ; mais tous les dogmes furent altérés chez eux par des superstitions féroces, qui allèrent jusqu’à hnmoler des enfants, et à exposer ou à tuer des jeunes filles en l’honneur des dieux.
(1) HÉRODOTE, IIL, 8, — STRARON, XVI. — ARRIEN.
(2) Voyez D'HERBELOT.
Hyne, de Rel. vel. Persar.