POCOCKE
PRiDEAUX, Connection of the history of Old and New Teslament.
On raconte que lesBeni-Hanifa s’étaient fait un dieu de pâte, et qu’ils le mangèrent dans une grande disette. On admettait probablement à la Mecque les divinités de toutes les tribus, dans le but d'augmenter le nombre des pèlerins; il y eut donc trois cent soixante idoles, nombre calendaire, qui témoigne de l'union de l’idolâtrie et du sabéisme : l’assertion d’Azraki, qu'on trouve parmi les idoles de la Mecque une madone avec un enfant dans ses bras, n’aurait donc rien que de plausible.
Les premiers pères du genre humain avaient vu dans le paradis une maison devant laquelle les anges se prosternaient en adoration ; ils voulurent l’imiter sur la terre, et Abraham ou Ismaël construisit à la Mecque, sur son modèle, la Kaaba, ou maison carrée, sanctuaire de toute l'Arabie. On y conservait la pierre noire, noyau primitif de la terre, rubis flamboyant jadis, qui en tombant du ciel illumina toute l’Arabie des clartés de l'aurore (1); elle devint terne et noire à mesure que les hommes se pervertirent, pour redevenir brillante au jour du jugement.
Les dévots allaient chaque année en pèlerinage visiter cette maison, dont ils faisaient sept fois le tour à pas pressés, baisant sept fois la pierre noire, et parcourant autant de fois les montagnes voisines, d’où ils jetaient des pierres dans la vallée de Mina. La cérémonie se terminait par un sacrifice de chameaux ef de béliers, dont la laine et les cornes étaient ensevelies dans le sol sacré. Les rois imyarites envoyaient une toile de lin d'Égypte pour couvrir la maison, comme aujourd'hui le Grand Seigneur en envoie une de soie et d’or.
On pourrait, même pour les temps d’ignorance, comme les Arabes appellent ceux qui sont antérieurs à Mahomet, recueillir toute la série des ancêtres de chaque famille; mais, quant à une histoire, ils n’en ont pas de certaine. La précision des dates, la discussion critique, l'appui des commentaires, n’ont rien qui convicnne au génie oriental; nous en avons eu plus d’une fois la preuve. La réalité se perd sous les ornements accessoires dont il la surcharge, et l’on ne saurait distinguer, à travers ce brouillard rosé, la vérité de la fable, les héros des dieux, les faits des hypothèses, les récits des mythes; d’ailleurs il n’est pas rare de rencontrer, sous les formes d’une aride chronique, la fiction la plus capricieuse.
Il semble que les Arabes soient sortis plusieurs fois de leur pays pour faire non-seulement des excursions, mais encore des
(1) Des aérolithes étaient aussi vénérés à Paphos, à Hiérapolis, à Éphèse.
conquêtes, surtout en Égypte ; nous avons déjà dit que les rois pasteurs dont le Nil subit la domination avaient pu appartenir à leur race. Le fabuleux Sésostris éleva contre eux une muraille de quinze cents stades, qui se prolongeait de Péluse à Héliopolis (4) ; on raconte même qu'il traversa le golfe Arabique à Diré, c'est-à-dire au détroit de Bab-el-Mandeb, et lon voudrait rattacher à son invasion les édifices de style égyptien que l'on rencontre dans la péninsule. Alexandre projelait de soumettre les Arabes, qui seuls ne lui avaient. pas envoyé de tribut ; mais la mort lui épargna la honte d’un échec, et ils continuërent à inquiéter de leurs excursions l’Égypte, la Perse et lu Syrie. Jamais des étrangers {s'ils y pénétrèrent toutefois) ne s’établirent dans leurs déserts arides; d’ailleurs pouvait-on asservir une nation qui transportait çà et [à sa patrie, sur des dromadaires et des chevaux, aux lieux où elle était sûre de ne pas être attaquée? Quelques tribus seulement, établies sur les confins des terres cultivées, purent fournir occasion aux Romains de se vanter d’avoir subjugué les Arabes. Lucullus fit quelques expéditions contre eux, et Pompéc prit Aréta dans l’Arabic Pétrée; Auguste envoya, l’an 24 après J.-C., Gallus à la tête d’un bon corps de troupes pour soumettre l’Arabic; mais il échoua complétement. Palma, lieutenant de Trajan, réduisit à l’obéissance un district de la frontière, qui fut restitué peu de temps après; aussi l’orgueil latin avouait-il que les Arabes étaient invincibles (2).
Les historiens étrangers nous apprennent peu de chose sur ce qui les concerne. Leurs traditions font mention de Katan, qui, s’étant établi dans l’Yémeu, fut couronné d’un diadème d'osier. Il engendra Iarab, dit le Père de l’Yémen, qui reçut le premier cette salutation en usage depuis : £loigne les rnaledictions; ct Djoram, qui fonda le royaume d’Hedjaz. Sa tribu le conserva jusqu’à l’arrivée d’Ismaël, fils d'Abraham; elle fut repoussée alors, et périt ensuite dans une inondation.
De Iarab naquit fahsseb, puis Saba, héros qui commença à faire des conquêtes; il employa ses prisonniers à construire la ville qui porta son nom, les forts de la province de Marcb,
(1) MIONORF DE SICILE, I.
(2) Horace disait, 1, 29 : Non ante deviclis Sabæ regibres ; I, 23 : Inlaclis Arabumm thesaur'is.
Et PROPERCE :
India quin, Auguste, tuo dat colla triumpho, Et domus intactcæ le tremil Arabix.
obtint les honneurs divins, et introduisit le culte des astres. Imyar, son fils aîné, donna son nom à la dynastie des Imyarites, et cut pour successeur son frère Cahtan, dont les enfants furent détrônés par Naman, surnommé Moakker. Ses descendants prirent le titre de Tobba (appartenant |, et poussèrent leurs conquêtes jusqu'aux frontières de la Chine, si la tradition nationale n’est pas trompeuse; mais il est certain que leur domination sc prolongea plus que celle d'aucune autre famille, puisqu'elle dura vingt siècles.
Pour féconder le Mareb, où s'élevait Saba, on avait réuni dans un lac artificiel les eaux des sources et des torrents voisins ; mais, les digues ayant cédé malgré leur extrême solidité, les eaux s’échappèrent avec violence, et ravagèrent le pays qu'elles avaient rendu fécond. Huit tribus abandonnèrent la contrée frappée de stérilité {1), et une partie d’entre elles s'établit dans la Mésopotamie, où les provinces de Diar-Bekr, Diar-Modar, Diar-Rabia, prirent leur nom des chefs arabes. Les autres fondèrent les deux royaumes de Gassan et d’Hira : le premier dans la Syrie Damascène, où il dura six siècles, sous différents princes nommés par les Grecs Arétas ; l’autre dans l'Irak, où il n’eut pas une moindre durée sous la protection du schah de Perse, dont ses princes s'étaient reconnus VASSAUX.
Les tribus demeurées dans FYémen continuèrent à obéir à leurs anciens princes. Il est rapporté que beaucoup d’Hébreux : s'y réfugièrent après la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, d'autres après la ruine de cette ville par Titus, et d’autres encore quand Aurélien les chassa de Palmyre, où Zénobie leur avait donné asile. Le christianisme y fut introduit sous Valens, et les moines de la Syrie convertirent les Sarra-
(1) Les Arabes désignent cet événement par le nom de Seil-el-arim, torrent des digues. Le Coran dit, chap. XXXIV : « Les descendants de Saha virent dans leur habitation un signe de notre toute-puissance. À droite et à gauche étaient deax jardins : Nourrissez-vous, leur fut-il dit, avec les dons de Notre-Seigneur, el remerciez-le... Mais ils furent rebelles, et nous envoyâmes le torrent des digues. Au lieu de deux jardins dont ils jouissaient d’abord, nous leur en avons donné deux autres, qui produisent seulement des fruits amers, des tamarins et quelques lotos. »
SacY (Wémoires sur divers événements de l'histoire des Arabes avant Muhomet) fait construire cette digue par Lokman, fils de Ad, et en place la rupture en l’an 210 ou, au plus, en l’an 170 de l’ère vulgaire; tandis que Gosselin la reportait à 374 av. 3.-C., Schultens, à 30 ou 40 après J.-C,, Perron lui assigne la date de 553 avant Mahomet.
sins Gassanides. Théophile, par l’ordre de Constantin, alla précher l'Évangile aux Imyarites, mais en leur portant l'erreur d’Arius, qu'ils abjurèrent par la suite.
AI-Nouman, roi d’Hira, surnommé Abou-Kabous, avait fait, dans l'ivresse, ensevelir tout vivants deux de ses amis; touché de repentir, il fit élever un monument à chacun d’eux, et fixa deux jours chaque année, l’un néfaste et l’autre heureux, en posant cette règle inviolable, que quiconque paraitrait devant lui dans le cours du premier serait mis à mort sur la tombe de ses victimes; pendant le second jour, on ne devait attendre que des grâces et des présents.
Un Arabe de la tribu de Taiy, qui avait recueilli et traité le roi égaré à la chasse, vint au palais précisément dans le jour néfaste. Deux lois également sacrées se trouvèrent alors en lutte, le respect pour l'hospitalité et la parole royale. Le prince, se considérant plus lié par cette dernière, congédia son hôte avec de riches présents, à la condition qu'il reviendrait subir la mort à la fin de l’année. Un courtisan qui par compassion avait offert sa caution resta garant de son retour. L'année allait expirer sans que l’Arabe se représentât, et le rai, qui voyait avec plaisir que son bienfaiteur aurait la vie sauve, hÂtait le supplice de son répondant; mais, avant que le jour fatal fût à son terme, l’Arabe, qui s'était arraché avec effort à sa famille, vint dégager sa parole. Le roi, admirant sa générosité, lui demanda pourquoi il n'avait pas cherché à sauver sa vie; sur sa réponse que sa religion ne le lui permettait pas, car il suivait la loi chrétienne, le roi voulut la connaitre, se fit instruire, et fut baptisé avec tous ses ’sujets (1), Le royaume d'Hira 8e trouva donc chrétien jacobite, et devint un asile pour ceux qui étaient persécutés ailleurs. Deux évèques jacobites des Arabes siégeaient, l’un à Akoula, près de Bagdad, l’autre à Hira, avec Île titre d’évêques des Arabes scénites de la tribu de Thalaab, et ils dépendaient tous deux du Maftian d'Orient.
Il est rapporté aussi que les Juifs de l’myar provoquèrent les chrétiens, leurs voisins, à une discussion publique où l’on argumenta trois jours durant, à ciel ouvert, en présence du roi, des grands et du peuple. Enfin les Juifs, à bout de raisons, dirent : Eh bien! si le Christ rit et peut entendre les prières de ses adorateurs, qu’il se montre, et nous l'udorerans ! À l'instant
(1) AkMéidavi et Ahmed Ébou Jousef, dans Pocnckr, Specimen, elc., p. 72.
le ciel s’obscurcit, et, au milieu des éclairs et du fracas de la foudre, le Christ apparut dans sa gloire, en s'écriant : Voyez celui que vos pères ont crucifié! T1 dit et disparut. Les chrétiens se prosternèrent en répétant : Kyrie cleison ! et les Juifs restèrent frappés de cécité jusqu'à ce qu'ils eussent reçu le baptème (1). |
Malgré cela, les Juifs prévalurent dans l'Imyar, et, par zèle pour leur religion, Dou-Navass persécuta les chrétiens; ceux-ci se réfugièrent dans l’Éthiopie, où le négus Élesbaas, non content de les accueillir, résolut, à l’instigation de l’empereur Justin I, de faire la guerre en Arabie à Dou-Navass, qui fut réduit à se précipiter dans la mer. Quatre princes éthiopiens dominèrent alors sur l’Yémen, jusqu'au moment où l'imyarite Séif parvint, avec l’assistance de Chosroës Nouschirvan, à les chasser du pays. Les partisans des Éthiopiens l’ayant assassiné à son tour, l'Yémen obéit à des princes nommés par le roi de Perse, et dont le dernier, Basan, se soumit à Mahomet.
L’une des tribus de l’'Yémen, que l'inondation fit émigrer, fut conduite dans la contrée d’Acc par Amrou-ben-Amer, chef des Calanides ; une autre, celle des Djoctanides, s'arrêta à Iatreb; une troisième fut amenée par Kazaï près de la Mecque, à Bat-el-Marr, et d'elle provinrent les Kozaïtes. Mais l’Hedjaz était sous la domination des Djoramites, issus du troisième fils de loctam ; ils gouvernaient la Mecque, gardaient la Kaaba et la fontaine de Zemzem, office sacré qui donnait une importance politique et un grand lucre, à cause des pèlerinages ; mais, comme ils maltraitaient ceux qui se rendaient à la maison sainte et s’appropriaient leurs dons, la division se mit entre eux et les Ismaélites, qui réussirent à les chasser et à les repousser dans l’Yémen.
Les Kozaïtes, qui avaient prêté assistance aux fils d’'Ismaël, s’attribuèrent la garde de la Kaaba et la conservèrent deux siècles et demi, jusqu’au moment où Kozaï, aïcul de Mahomet, la fit passer dans la famille des Koreisc, qui était de sa tribu, et lui assura la suprématie parmi les Arabes.
(1) Tel est le récit de Grégentius (Disput. cum Herbano Judæo), évêque de Téfra (Dhafar ?), qui défendait la cause chrétienne. Le mahométan Massoudi nous fournit un autre miracle : Dou-Navass ayant fait allumer un grand feu pour y jeter les chrétiens qui ne renieraient pas leur foi, une femme qui tenait dans ses bras son enfant à la mamelle montrait de l’hésitation, quand l'enfant lui-même parla, en lui rappelant un feu bien plus redoutable. Elle confesaa alors hautement sa foi, et fut précipitée avec son nourrisson au milieu des flammes.
Chaque tribu ayant voulu introduire ses idoles à la Mecque, on en compta, comme nous l'avons dit, jusqu’à trois cent soixante , nombre qui s’accordait avec les idées astronomiques des Sabéens. Elles représentaient des hommes, des gazelles, des aigles, des lions, et parmi elles dominait l'effigie d’Ébal en agate rouge, avec sept flèches sans plumes dans la main, symboles divinatoires. Abrah-el-Ascran, roi éthiopien de l’Yémen, déclarant la guerre à ce culte matériel, vint mettre le siége devant la Mecque; mais Abdol Motalleb, qui en avait la garde, se maintint dans la place en repoussant les éléphants et les troupes de l'ennemi. Des propositions d’arrangement ayant été faites, Abdol demanda qu'on lui restituât ses troupeaux. Pourquoi, lui dit Abrah étonné, n’implores-tu pas plutôl ma clémence pour le temple menacé? — C’est, répondit le koréischite, parce que les troupeaux sont à mai, el que la Kaaba est à Dieu, qui saura bien la défendre! |
Dicu la défendit en effet, car une nuée d'’oîseaux lança une multitude de cailloux contre les ennemis, qui levèrent le siége en désordre, emportant sur eux les traces des blessures reçues (4).
Nous ne saurions mieux donner une idée de la civilisation arabe de cette époque qu’en rapportant une conversation entre Chosroës Parvis et Nouman, petit prince arabe, vassal du roi de Perse, qui dominait sur les tribus orientales et résidait à Hira, sur le bord de l’Euphrale (2).
Nouman rencontra à la cour de Perse les ambassadeurs de Byzance, de l'Inde et de la Chine; comme ces étrangers exaltaient la puissance de leurs maîtres, le nombre de leurs forteresses, l’étendue ct l’opulence de leurs villes, il se mit à son tour à vanter les Arabes et à les placer au-dessus de tous les peuples du monde, sans en excepter les Perses,
Chosroës, blessé dans son orgueil, dit au roi de Hira : « Nouman, j'ai eu l’occasion de comparer la condition civile et politique des Arabes avec celle des autres peuples dont je reçois des députations annuelles. J'ai trouvé chez les Grecs une belle harmunic, une puissance politique des mieux organisées, une quantité de villes grandes et petites, de superbes édifices, une loi qui détermine ce qui est licite et illicite, réprime l’inso-
(1) Ne s’agirait-il pas ici de la petite vérole ?
(2) Elle est tirée du Kitab-Alickd, du compilateur Ebn-Abd-Rahbou, de Cordoue, qui s'appuie sur le célèbre ratwi Ebn-Alkalbiyy, ou Abou’l Mundir Hischam.
lence et impose un frein à la témérité. J’ai trouvé que les Indiens possédaient ces avantages et beaucoup d’autres, un pays bien arrosé, une végétation magnifique, des fruits exquis, des parfums, une grande population, une industrie merveilleuse, des mœurs douces, des préceptes de haute sagesse, des méthodes de calcul très-exactes (1). J'admirai chez les Chinois la force du lien secial, le nombre et la perfection des arts manuels, des machines de guerre, des ouvrages en fer. Puis, chez tous les peuples, je trouve un gouvernement régulier, et tous obéissent à un roi. 11 n’est pas jusqu’aux Turcs, jusqu'aux Khazars, qui, malgré leur pauvreté, la stérilité de leurs campagnes, le petit nombre de leurs forteresses, l’absence des : premiers biens de la civilisation, de bonnes maisons et de bons vêtements, n’aient un roi pour les réunir autour de lui et veiller à leur salut. Mais, chez les Arabes, je ne rencontre ni dans l’ordre moral, ni dans l’ordre matériel, aucune de ces choses excellentes ; ils n'ont point de force, point de stabilité, et ce qui montre combien ils sont inférieurs aux autres nations, c’est leur genre de vie, peu différent de celui des bêtes féroces et des oiseaux de proie avec lesquels ils font société. Ajoute à cela qu'ils égorgent leurs enfants au berceau pour ne pas les voir souffrir de la faim ; qu'ils vivent en guerre perpétuelle de tribu à tribu, se tuant et se volant entre eux pour avoir de quoi manger ; qu'ils sént privés de toutes les jouissances de la vie, ne connaissant ni riches vêtements, ni cuisine délicate, ni bons vins, ni amusements. Les Arabes qui se piquent de délicatesse et s’adonnent aux plaisirs de la table trouvent exquise la chair du chameau, bien qu'elle soit pesante, d’une saveur désagréable et nauséabonde. Si quelque Bédouin accueille un étranger sous sa tente et lui offre une bagatelle, on en parle dans tout le désert comme d’un grand événement. Les poëtes vantent hautement son hospitalité, et sa tribu en est gonflée d’orgueil. Tels sont les Arabes, Nouman; j'en excepte pourtant la famille des Tanoukides {2), à laquelle mon aïeul (3) assura l’autorité en la .délivrant de ses ennemis, et dont le pays offre quelques monu-
(1) On est porté, d’après cela, à restituer aux Indiens les découvertes mathématiques dont on fait honneur aux Arabes.
(2) La famille imyarite, qui gouvernait l'Yémen au commencement de l'islamisme.
(3) Chosroës le Grand aida Séif, fils de Dou-Gazan, à vaincre l’usurpateur éthiopien ; mais, selon Abou'l-Féda, il lui fournit seulement quelques centaines de malfaiteurs tirés des prisons.
ments, des forteresses, des cités florissantes, quelque chose qui ressemble enfin à des œuvres humaines. Mais vous, pauvres Bédouins, race malheureuse, j'aurais cru que la conscience de votre misère vous empêcherait de vous compter parmi ceux qui jouissent de biens qui vous sont inconnus. Au contraire, vous vous enorgueillissez, vous vous vantez, vous prétendez à la prééminence ; c’est vraiment chose intolérable. »
Nouman répondit : « Que Dieu accroisse la prospérité de ton empire ! Il est sur terre une nation que la fortune éclatante élève au-dessus de toute comparaison, et tu la gouvernes; mais, elle exceptée, je puis réfuter toutes les accusations du roi, et je crois pouvoir démontrer la supériorité des Arabes, sans coniredire ni démentir les paroles royales. Assure-moi que je n’aurai rien à redouter de ta colère, et je te convaincrai.
— u Parle, dit Chosroës; tu n'as rien à craindre. »
Nouman reprit donc : « Quant à ton peuple, qui pourrait lui refuser la suprématie? Il possède les dons de l’intelligence, un vaste lerritoire, une grandeur politique que personne ne conteste, et la faveur insigne de vivre sous tes lois et sous celles de tes aïcux; mais, après lui, je n’en vois pas d'autre qui, en comparaison des Arabes, ne s’avoue vaincu.
—— « Vaincu ? Et en quoi? » s’écria Chosroës.
— « En indépendance, en beauté, noblesse, générosité, poésies et proverbes, force et pénétration d'esprit, mépris pour toute chose terrestre, horreur de tout joug, probité, fidélité aux promesses. Libres comme l’air, les Arabes se maintiennent depuis des siècles les hôtes et les amis des Chosroës, de ces grends rois qui conquirent tant de provinces, réduisirent tant de peuples en esclavage, guidèrent {ant d'armées à la victoire, et fondèrent un si vaste empire. Ces illustres monarques eurent à se louer de l’amitié des Arabes, et ne cessèrent le les honorer, afin que personne n'’osât attenter à leur indépendance. Bien différents des autres peuples, dont la force et les maycas de défense consistent en amas de pierres et de terre, ea tours £t en fossés, leurs chevaux sont leurs fortcresses, la terre leur lit, le ciel leur toit, leurs sabres leurs remparts, leur eoustance leurs machines de guerre. I suffit ensuite de les voir pour préférer leur personne à celle des Indiens cuivrés, des Chinois difformes et faméliques, des Turcs dégoûtants, des Grecs rouges comme s'ils étaient écorchés. Leur généalogie et le cas qu'ils en foul sulliraient pour Les distinguer des autres nations. Tu ne trouverais pas hors de d’Arabie un peuple qui
n’eit oublié une grande partie de ses origines ; à te} point que, si tu demandais à tout autre qu’à un Arabe le nom de son bisaïeul, de son aïeul même, il ne le saurait pas. Parmi nous, an contraire, tu ne rencontrerais personne qui ne pût nommer ses pères, jusqu'à la vingtième génération, sans omettre un degré. Les Arabes conservent ainsi la mémoire du passé et des parentés; personne, chez eux, ne peut se réclamer d’une autre famille que de la sienne, ni se dire d’un autre que de son père.
«La générosité estune vertu arabe, surtout dans l'hospitalité; si le pauvre Bédouin, qui possède pour toute ressource une chamelle et son petit, reçoit à l'improviste un voyageur surpris par la nuit, auquel suffirait une goutte de lait pour humecter ses lèvres, il n‘hésite pas à lui sacrifier sa chamelle, ei consent à perdre tout son ayoir pour acquérir la réputation d'homme généreux et hospitalier. Leur langue, leur littérature, leurs maximes philasophiques, et tout ce qui s’y rapports, sont le plus beau don que le ciel ait fait à la terre. La poésie arabe est harmonieuse, variée, sonore, et ses rimes, perfection du langage métrique, caressent doucement l'oreille. Ajoute à l'esprit des poêtes celui de leurs auditeurs, qui tous possèdent des connaissances pratiques, savent citer à propos un proverbe, brillent dans les descriptions, et ont à leur disposition des mots qu’on chercherait vainement ailleurs. Personne ne conteste que leurs chevaux ne soient les premiers du monde; ils ont les femmes les plus chastes, les vêtements les plus gracieux qu’on puisse imaginer, des mines d’or et d'argent, et les onyx sont les cailloux de leurs mentagnes ; leur monture est le dromadaire, la meilleure de ioutss, la seule sur laquelle on puisse traverser le désert.
« En ce qui touche la religion et les lois qui en dérivent, ils les respectent et leur prêtent une obéissanse absolue. Is ont des mois sacrés, une terre sainte, une maison où ils vont en pèlerinage, célèbrent les mystères et immolent des victimes. Si un Arabe y rencontre le meurtrier de son père ou de son frère, quelque facilité qu'il ait de le punir, il ne le fera pas, parce que l'honneur et la religion défendent la vengeance sur le Lerritoire sacré. Quant à leur loyauté, il suffit de dire qu'ils se tiennent liés par un coup d'œil, par un geste dont le sens soit connu, à tel point que l’obligation éontractée par pe geste ne cesse qu’ayec la yie. L’Arabe qui veut emprunter cueillera ung branvhe au lieu où 1l se trouve, la donnera à son préteur,
et celui-ci n’exigera point une autre garantie, sachant bien que ce feuillage à autant de valeur qu’une obligation signée devant témoins. Si un homme du désert apprend que quelqu'un, après avoir réclamé sa protection, est tombé sous les coups d’un ennemi, loin du protecteur qu'il avait invoqué, il se considère comme obligé à poursuivre le meurtrier jusqu'à extermination de la tribu de l'offenseur ou de celle du vengeur. Un assassin, un homme poursuivi par la haine ou la justice, vient-il se réfugier auprès d’une famille avec laquelle il n’a aucun lien de parenté, qu’il ne connaît même pas, il est accueilli, et, dès ce moment, la vie du réfugié est plus précicuse pour cette famille que celle de ses membres.
« Tu nous reproches de tuer les enfants pour ne pas les voir pâtir de la faim; mais réfléchis que les filles seules sont exposées à périr de mort violente, soit par crainte qu’en grandissant celle qui vient de naître ne devienne l’opprobre de sa famille, soit par un excès de jalousie ou de pudeur qui est fréquent chez les Arabes. Le père a peur, en mariant sa fille, de la mettre dans les bras d’un étranger qui pourrait la maltraiter. |
« Tu reproches aux Arabes, Ô roi, de trouver exquise la chair du chameau ; mais, si tu la trouves grossière, presque tous les Bédouins repoussent toute autre chair comme inférieure à celle-là. Ils méprisent, en un mot, ce que vôus estimez. Le chameau est pour eux une monture et un aliment ; car il leur fournit le lait le plus délicat que l’on connaisse, et une chair abondante, succulente, grasse, tendre et salubre, supérieure aux autres à tous égards.
« Les guerres intestines, les incursions de tribu à tribu sont la vie naturelle des Arabes, et ils les préfèrent à un gonvernement régulier, qui les obligerait d’obéir à des rois. Les autres sociétés, en se soumettant à uit seul, confessent leur propre faiblesse ; en effet, conférer à autrui le pouvoir suprême, c’est se sentir incapable de se gouverner soi-même, de se faire respecter à l’intérieur et par les étrangers. La crainte d'une invasion détermine une nation à prendre pour chef un grand, c’est-à-dire un des plus capables et des plus considérés, qui rend la justice, commande les armées et élève les nobles bien au-dessus des autres; ou plutôt il est le seul du royaume chez lequel se trouvent la noblesse et la dignité. Dans la société arabe, les vertus royales sont très-communes : générosité, droiture, magnanimité, courage, sont tellement vulgaires,