CHAPITRE III
La doctrine, les erreurs, les vertus et les vices de Mahomet se trouvent consignés dans le Coran (1). qu'il destinait à être le code civil religie’x des Arabes, afin de réunir leurs tribus éparses sous une seule loi, dans une seule croyance, dans une morale réformée, dans un culte plus pur; car il voulait que ses successeurs fussent pontifes et souverains.
On appelle Al-Koran, c’est-à-dire, le Livre, l'ouvrage entier et chacun de ses chapitres, auxquels on donne autrement le nom de Soura. Au nombre de cent quatorze, de longueur inégale, les chapitres se distinguent non par leur numéro d'ordre, mais par des titres particuliers, tirés, soit de quelqu'un des versets, soit de la personne qui y parle ; quelquefois même c'est le caprice qui les a dictés. Ils sont en prose, mais par lignes parallèles, avec des rimes fréquentes, obtenues parfois en interrompant et même en altérant le sens. En tête de chaque chapitre, à l'exception du neuvième, on lit : Au nom de Dieu clément et miséricordieux, paroles qui s'expriment dans cette langue par B'ism illah elrohman elrakkim, formule (bismillah), dont les musulmans fant précéder tous leurs écrits.
Le Coran est écrit de toute éternité sur une table nommée par les musulmans gurdée, à cayse des milliers d'anges qui veillent sur elle, afin que les démons n'en altèrent pas le contenu ; aussi longue que l'espace qui sépare le ciel de la terre, aussi large que la distance de l’orient à l’occident, elle est faite d'une seule pierre précieuse, de la plus grande blancheur. Le Coran était près du trône de Dieu dans le septième ciel, et ce fut de là que Gabriel l'apporta au prophète, écrit sur un papier orné de soie et de pierreries ; mais, comme Îles versets lui furent révélés de temps en temps, selon qu’il survenait un fait important, ou qu'il voulait surmonter une difficulté, justifier un acte, déterminer une entreprise, modifier une opinion, l’ouvrage manque de l'unité d'inspiration et de pensée ; non-seulementi l’auteur se répète, mais il se contredit. Mettait:il au jour
(1) Voyez, à la fin du volume, La note D.
un verset nouveau, aussitôt ses disciples l'apprenaient par cœur, et l’écrivaient sur des feuilles de palmier, sur des pierres blanches, des bandes de cuir ou des épaules de mouton. Ces versets furent ainsi renfermés dans un coffre, et confiés à une des femmes de Mahomet. Plus tard, Zéid., le meilleur de ses secrétaires, les recueillit sans ordre de temps ni de matière : voilà pourquoi on trouve à la fin ce qui appartient évidemment au commencement ; les versets révélés à Médine mélés à ceux qui le furent à la Mecque, et parfois dans un' seul chapitre. En un mot, ils sont recueillis comme ils tombent sous la main du compilateur; c’est encore pour ce motif que les premiers chapitres sont d’une extrême longueur, et les derniers très-courts. Le neuvième commence pourtant ainsi: Ce livre est distribué dans unordre judicieux, étant l’œuvre de Celui qui possède la sagesse el la science.
Indépendamment des doutes occasionnés par cette confusion, il en naît d’autres de l’obscurité intrinsèque de plusieurs passages; aussi les théologiens et les commentateurs ont travaillé sans cesse pour se reconnaître dans ce pêle-mêle de visions, de récits, de préceptes, de conseils, de faux et de vrai, de sublime et d’absurde. Ils s'efforcent d’en élaguer les contradictions évidentes, en affirmant que Dieu ordonna d’abord certaines choses qu'il lui plut ensuite d’abroger ; que le sens est effacé pour les unes, la lettre seulement pour les autres dont le sens subsiste; qu’il en est aussi dont la lettre reste à l’exclusion du sens,
L'absence des voyelles dans l'alphabet arabe, comme dans ceux des autres idiomes sémitiques (l'introduction des points fut de beaucoup postérieure à Mahomet), fait que la manière diverse de relever les mots produit d'énormes différences de sens dans le Coran, bien qu’on ait institué des mokrt destinés à le lire avéc l’accentuation précise.
Il existe sept éditions diverses de ce livre : deux publiées à Médine, uve à la Mecque, une à Koufa, les autres à Bosra et en Syrie, sans compter la Vulgate. Ces éditions diffèrent entre elles pour le nombre des versets, depuis six mille jusqu’à six mille deux cent trente-six, qui donnent, puisqu'on a pris la peine de les compter, soixante-dix-sept mille six cent trente neuf mots et trois cent vingt-trois mille quinze lettres (1) ; on sait même combien de fois revient chacune des lettres.
(4) Cet exercice de patience fut aussi fait par les rabbins pour les livres saints,
Le sabéisme, ancienne religion des Arabes, avait dégénéré en un culte superstitieux ; le christianisme, qui pénétrait dans la péninsule, faisait sentir le besoin d’une religion qui délivrât Dieu et l’homme des liens de la matière; mais le sabéisme avait pour empècher son triomphe, d’un côté, le respect pour l’ancienne foi, de l’autre, l'opposition des Juifs, enfin les hérésies. Le nouveau culte ne pouvait donc être qu'une transition entre ces éléments divers. Mahomet, prophète illettre, comme il s'appelle lui-même, dut recourir à des aides pour former un code et se procurer la connaissance des autres religions. Or ceux qui ne croient pas en sa révélation, soit divine, soit diabolique (1), désignent pour ses collaborateurs le juif Abdallah-ebn-Salam, le moine nestorien Sergius, et Salvan, mage converti au christianisme; quelques-uns citent aussi un Caïn ou Aïch, libraire chrétien, qui lui donna la Bible à lire. Ces traditions discordantes ne font peut-être que symboliser dans ces divers personnages la triple influence des anciennes religions sur la nouvelle. Néanmoins ce qui dans la foi de Mahomet semble se rapporter au culte des Perses, avait pu déjà être introduit dans l’Arabie par les doctrines des Sabéens ; quant à l'Évangile, il paraît le connaître à peine, et les quelques faits qu'il lui emprunte sont défigurés comme s’ils reposaient sur desoui-dire ou sur des livres apocryphes. 11 fait plus souvent usage de l’Ancien Testament, citant expressément le Pentateuque et les Psaumes, s'appuyant sur les patriarches, racontant même leur histoire avec l'intention expresse de réintégrer leurs enseignements, leurs .exemples, et de flatter la vanité de la nation qui leur attribuait son origine.
Voilà douze siècles que ce livre est vénéré, par des nations puissantes, comme code religieux et politique, et le respect pour son contenu s'étend Jusque sur sa forme extérieure. Tout musulman est obligé d’en faire ou d’en faire faire une copie, et le sultan deux, comme fidèle et comme prince. On l'enrichit d’or et de pierreries; un musuhnan ne le toucherait pas sans s'être purifié rituellement, et ne le tiendrait jamais, en le lisant, plus bas que la ceinture. Les versets en sont inscrits sur les bannières et sur les palais; on l’emporte avec soi à la guerre, on le consulte dans les cas douteux, ct l’on regarde
(4) Maracci suppose que le diable vint inspirer le prophète arabe sous la figure de Gabriel. 11 faudrait alors supposer que Satan est 5 poëte et moins Pprciest que ks homunes ne le pensent. :
comme une profanation de le laisser tomber dans les mains des mécréants.
En outre, il est vénéré par les Arabes comme chef-d'œuvre littéraire. On dit qu'un homme a dicté le livre à Mahomet ;: .mais celui qu'on désigne parle une langue étrangère, tandis que l'Arabe du Coran est pur et élégant. (Chap. VI.) C'est en ces termes que le prophète démentait les faux bruits. D'’ailleurs son œuvre est écrite dans le dialecte le plus châtié, celui de la Mecque, qui devint la langue littéraire enseignée dans les écoles. Mahomet tira de la beauté de l'ouvrage une preuve de sa rédaction divine, défiant tout mortel ou tout ange d'écrire une page d’un aussi grand mérite. Il était à cette époque un poëte très-célèbre nommé Abou-Okaïl-Lébid, qui avait exposé à la porte de la Kaaba une de ses compositions commençant par ces mots: Z'oule louange non adressée a Dieu est vaine ; loul bien ne provenant pas de Dieu est l'ombre du bien. Le mérite en était si grand qu ‘aucun concurrent n'osa se présenter pour lui disputer la palme; mais le- chapitre At Bakrah (1) du Coran ayant été exposé, Lébid fut saisi d'une telle admiration qu'il s’avoua vaincu, déclarant qu'il était impossible d'atteindre à une pareille perfection sans une inspiration divine ; il abjura donc l’idolâtrie et se convertit à l’islamisme (2).
(1) Nous rapportons ici le commencement de ce chapitre, Larce qu'il fait mention d'abord de l’infaillibilité du Coran , puis de la prédestination :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
« A. L. M. Aucun doute sur ce livre; il est la règle de ceux qui craignent le Seigneur ;
« De ceux qui croient aux vérités sublimes, qui font la prière et versent dans le sein des pauvres une partie des bieus que nous leur avons donnés ;
« De ceux qui croient à la doctrine que nous t'avons envoyée du ciel, et aux écritures, et qui sont fermes dans la croyance de l'avenir.
a Le Seigneur sera leur guide; la félicité, leur sort.
« Pour les infidèles, qu’on leur prêche l’Islam ou non, ils persisteront dns leur aveuglement.
« Dieu a mis un sceau à leur cœur et à leurs oreilles ; leurs yeux sont cou- . verts d'un voile, et la rigueur des supplices les attend. « Si vous doutez du livre que nous avons envoyé à notre serviteur, apportez ” seulement un chapitre semblableà ceux qu'il contient, et, si vous êtes sincères, appelez d’autres témoignages que celui de Dieu. »
(2) Ce poëte composa, au moment de sa mort, un vers qui passe pour le comble du sublime :
Vadjadto jédid’ al moult gair ledhidh.
« ‘Tout ce qui est nouveau cause, dit-on, du plainir; je n’en ki cheb pour-
tant aucus, bien que, la mort ine soit nouvelle. »
Mérite httéraire.
Sounna.
Quelques peintures riantes ou sévères, des images tantôt gracieuses, tantôt magnifiques, des descriptions majestueuses de la toute-puissance de Dieu, sont des qualités qu'un étranger même peut apercevoir dans le Coran; mais celui qui ne comprend pas l'original est peu dédommagé, par quelques passages sublimes (2), des longueurs, des répétitions fastidieuses, de la confusion des matières, de la fréquente obscurité.
Les musulmans vénèrent, outre le Coran, la Sounna ou tradition qui correspond à la Hisna des Juifs. Ce sont des doctrines transmises de vive voix par le prophète, et recueillies par écrit, deux siècles après, par Al-Bochari, qui, de trois cent mille traditions incertaines, en tira, après les avoir examinées, sept mille deux cent soixante-cinq authentiques. Il allait chaque jour prier dans le temple de la Mecque et y faire les ablutions pour mieux réussir dans sa tâche, et, lorsqu'il l’eut terminée, il déposa |’ ouvrage sur la chaire, puis sur le tombeau du prophète.
On y ajouta ensuite l’{jÿmar, décisions unanimes des imams orthodoxes sur les points controversés, et le Aus, explication que l'on tre des anciennes sentences pour les cas nouveaux,
Telles sont les sources de la doctrine mahométane (/slam), que les docteurs divisent en deux parties : l’éman ou la foi, la théorie, et le din ou la pratique.
À commencer par les dogmes, le Coran est infaillible, car il débute ainsi : Aucun doute sur ce livre. Le Coran cest la parole incarnée, in créée, éternelle, existant d'elle-même, ce qui substituait un Dieu mort au Dieu vivant ; puis, à la différence du christianisme, nul corps vivant n’était chargé de l’interpréter. La règle fondamentale est renfermée dans ces paroles, que les musulmans répétent à chaque instant : /{ n’est pas d'uutre dieu que Dieu; un seul Dieu et aucun dieu en dehors de lui. Chaque chapitre du Coran est une proclamation de cette vérité, dans laquelle Mahomet espérait réunir les religions en lutte. « Dieu exisle par lui-même, il n’engendre ni «n’est engendré, et n’a point de compagnon; il règne seul ;
(1) Le pessage suivant du chapitre XI est cité comme le plus sublime. Dieu y parle ainsi après le déluge : « Terre, engloutis tes eaux; ciel, absorbe celles que tu as versées. L'eau se retira, l’ordre de Dieu fut accompli, l’arche s’arrèta sur la montagne, ct l'on ontundit retentir ces paroles terribles : Maiferr aux méchants! »
« louange à lui seul. Il détache le grain de l'épi, le noyau de « la datte; il fait sortir la vie de la mort, et la mort de la « vie; il sépare l’aurore des ténèbres et assigne la nuit au re- « pos. Il place les astres dans le firmament, pour vous conduire «au milieu des ténèbres sur la terre et sur les mers. Il vous «a formés d'un seul homme, il vous prépare un abri dans le « sein de vos mères, et vous dispose dans les reins de vos pè- « res; il fait descendre la pluie pour féconder les germes des « plantes; il couvre la terre de verdure, produit le grain, et « fait croître le palmier avec ses grappes. Vous lui devez les « raisins, les oliviers, les grenadiers de vos jardins. S'il veut « produire quelque chose, il dit : Qu'elle se fasse ! et elle est « faite. » °
Telle était la croyance des premiers patriarches. « Nous « avons montré à Abraham le royaume des cieux et de la terre « pour rendre sa foi immuable. Quand la nuit l’eut entouré de « ses ombres, il vit une étoile et s’écria : Voici mon Dieu / L'é- « toile ayant disparu, il reprit : Je n'adorerai point de dieux «qui disparaissent. Il vit la June se lever et dit : Voici mon « Dieu! mais, quand elle se fut couchée, il ajouta : Si le Seiu gneur ne m'eût éclairé, j'élais dans l'erreur. Le soleil parut « sur l'horizon, et il s’écria : Celui-ct est mon Dieu, qui est e plus grand que les uutres ; mais, lorsque le soleil eut fini sa « carrière, il continua ainsi : Mon peuple, je repousse le culte « de vos divinités. J'ai élevé mon front vers celui qui forma les «cieux el la terre ; j'adore son unité, el ma main ne brûlera « pas d’encens aux idoles (4). »
Le Dieu de Mahomet n’est point cette puissance physique du sabéisme, substantiellement présente sous les diverses formes de la nature et de l'humanité; il créa le monde qu'il tira, non de lui-même, mais du néant, et il n’est pas uni à ce monde parunlien naturel, par une continuité essentielle ; mais, comme Jéhovab, il est seul et séparé de tout, coexistant avec sa volonté, éternelle comme lui ; le monde, sa créature, est soumis à une nécessité absolue. 5 .,
Afin que l’idée du Dieu Un restät plus pure, Mahomet exclut la Trinité, défendit le culte des images et des reliques, et luimême n'’aspira qu'au titre de prophète.
Dieu tout-puissant et omniscient, juste, bon, miséricordieux, créa les anges, ses ministres, d'une éclatante blancheur, for-
(1) Coran, VI, et passim.
més de lumière; les principaux sont Gabriel, Michel, Asraël, ange de la mort, Israfil, ange de la résurrection (1). Chaque homme en a deux pour le garder ct prendre note de toutes ses actions.
Les anges ne forment donc pas une hiérarchie, comme dans le sabéisme, placée entre la créature et le créateur; ils sont réduits à la condition de simples messagers, créés pour le service de l’homme.
Cependant un des anges supérieurs refusa obéissance à Dieu: il fut donc chassé du ciel et devint Satan (É'blis). « Nous dimes aux anges : Adores Adam! etils l’adorèrent. Seul Éblis lui « refusa hommage, et le Seigneur lui dit : Pourquoi n’obéis-tu « pas, et n'adores-lu pas Adam ? — Je suis d'une nature supé- « rieure à la sienne, répondit Éblis; je suis fuil de feu, lui de « fange. — Hors d'ici, dit le Seigneur; le paradis n’est pas « pour les orgueilleux ; va-l'en couvert d'opprobre et sans espé- «rance de pardon (2). »
Entre les anges cet les démons sont des Cires créés aussi de feu, mais plus matériels, qui mangent, boivent, engendrent et meurent. Il y en a de diverses espèces, comme les djin ou génies, les péri ou fées, les dieux ou géants, les {acwin ou destins ; les uns sont bons, les autres mauvais; ils habitaient le - monde avant la création d’Adam, et Mahomet fut envoyé aussi pour leur conversion.
L'homme, créé pour le paradis, en fut chassé par la malice du mauvais ange; et maintenant qu'il vit sur la terre, il doit mériter des récompenses ou des châtiments pour l'éternité. Dieu lui est venu en aide en révélant plusieurs fois sa volonté dans cent vingt-quatre livres sacrés, dont dix donnés à Adam, cinquante à Scth, trente à Édris ou Énoch, autant à Abraham ; le Pentateuquc fut donné à Moïse, les Psaumes à David, l'Évangile à Jésus-Christ, à Mahomet le Coran, qui l'emporte sur tous ; c'est le sceau et la clôture des révélations. Le nombre des élus envoyés par Dieu sur la terre ne fut pas moindre de cent
(1) On lit la même chose dans l’évangile apocryphe de saint Barnabé, sauf que les deux derniers anges sont nommés Raphaël et Uriel. On pourrait faire beaucoup de rapprochements entre le Coran et les livres apocryphes. Dans l'exemplaire de cet évangile que possèdent les musulmans, ils ont substitué au mot Paraciet, consolateur, celui de Paraclit, c'est-à-dire fameux, célébré, ‘équivalant à la signification arabe de Mahamad. 1ls disent, en conséquence, que la venue de Mahomet a été prophétisée par Jésus-Christ.
(2) Coran, ch. VII.
vingt-quatre mille; mais trois cent treize seulement avaient pour mission spéciale d'arracher les hommes aux superstitions. Six d’entre eux, Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet, établirent une loi nouvelle dérogeant à l’ancienne. Adam mérita peu de sa descendance pour le péché dont il la souilla ; les préceptes de Noé sont conservés dans la synagogue; Abraham ne fut ni chrétien ni juif, mais musulman et adorateur d’un seul Dieu, bien qu’il ne soit vénéré que par un petit nombre de Chaldéens. L'histoire de Moïse est racontée et embellie dans le Coran ; il parle du Christ avec respect comme étant l’un de ceux qui approchent le plus de la face de Dieu ; mais il rapporte beaucoup de prodiges puisés dans les livres apocryphes, et affirme toutefois qu'il n’était pas mortel. Lorsqu'il fut accusé, on lui substitua un fantôme ou un criminel, qui périt sur la croix à sa place, tandis qu'il montait au troisième ciel, d’où il viendra, au jour du jugement, confondre les Juifs que lui refusent hommage.
La plupart des nombreux exemples empruntés par Mahomet aux saintes Écritures ont pour but de montrer quel châtiment sévère Dieu infligea à ceux qui maltraitèrent ses prophètes. Il avait ses raisons pour cela.
Sa profession de foi est ainsi conçue : Nous croyonsen Dieu, au livre qui nous fut envoyé, à ce qui fut révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, et aux douze iribus ; à la doctrine de Moïse, de Jésus et des prophètes, sans meltre de différence entre eux, et nous sommes musulmans. La religion mahométane n’est donc point hostile à la nôtre, ni à celle des Hébreux, et Les
persécutions si cruellement exercées en son nom proviennent
plutôt de haines nationales et de la passion de dominer.
I y à trois sortes de musulmans : les uns, très-parfaits, entreront les premiers dans le paradis; d’autres tiennent le milieu; les derniers, bons seulement en apparence, obtiendront miséricorde, mais non des récompenses glorieuses. Les mu-
Vie future.
sulmans ressusciteront les premiers et seront placés sur une
éminence ; puis, lors même qu'à l’heure de leur mort leur re-" gistre serait chargé de péchés, ils le trouveront tout blanc à l'heure de la résurrection, et n'emporteront avec eux que leurs bonnes œuvres, accomplies, soit par eux-mêmes, soit par d’autres en leur nom.
Aussitôt que le corps est déposé dans la tombe, apparaissent les deux anges noirs Monker et Nakir, qui, après l’avoir fait lever, examinent le mort sur la foi dans l’unité de Dieu et
dans la mission de Mahomet. S'il ne répond pas comme il :e doit, il est puni sévèrement dans le Bargak, nom donné à l’intervalle qui sépare la mort de la résurrection. Les corps des musulmans parfaits jouissent du repos, tandis que leurs âmes montent directement au ciel. Les âmes de ceux qui subirent le martyre s'arrêtent dans le gosier d'oiseaux verts, pour être nourries des fruits du paradis, abreuvées de ses eaux; celles des autres fidèles errent dans le voisinage de leurs tombes, ou attendent dans le ciel le plus bas le jour de la résurrection. © Jugement AuCune chose ayant eu commencement ne peut se sousdernier. {raire à la mort, même les anges, parmi lesquels ressuscitera d’abord Israfil, dont le souffle doit faire résonner la trompette du jugement dernier. L'approche de ce jour sera annoncée par des signes plus ou moins évidents : la foi diminuera parmi les hommes, des personnes de basse condition s’éléveront à de hautes dignités, et de si grands malheurs pèseront sur les humains, que celui qui passera auprès d’un tombeau s’écriera : Que ne suis-je couché là! Puis le soleil se lèvera à l'occident, comme il faisait au commencement du monde; il apparaîtra une bête féroce d’un aspect terrible et monstrueux ; l’Antechrist bouleversera des royaumes; enfin le Christ, revenant au monde, embrassera l’islamisme. Alors on entendra le son de la consternation, et tous les habitants des cieux et de la terre resteront épouvantés; le monde vacillera, les édifices seront renversés, les mères oublieront leurs nourrissons, et les hommes négligeropt leurs chamelles pleines de dix mois.
__ Après quarante ans écoulés, Israfil, debout sur le temple de Jérusalem, sonnera la résurrection, en invoquant les âmes de toutes les parties du monde; illes mettra dans sa trompette, et, quand son dernier souffle la fera retentir, elles en sortiront comme un essaim, remplissant l’espace entre le ciel et la terre, puis retourneront à leurs corps, déjà préparés par une pluie de quarante ans.
Le jour du jugement durera mille ou cinquante mille ans (1). L'imagination orientale s'est donnée carrière dans les détails effrayants et majestueux de la résurrection, et ce serait une longue tâche que de rapporter, ne fût-ce qu’en résumé, les traditions très-diverses sur le jugement réservé à tous les êtres. vivants, hommes, génies, anges ou animaux. Lorsque les
(1) Assertions diverses du Coran, ch. XXXII et LXX.
méchants et les justes auront attendu longtemps dans des an goisses terribles, Dieu apparaîtra pour rendre justioe à chaeun; mais, comme Abraham, Noé, Jésus-Christ, auront décliné l'of, fice d'intercesseur, Mahomet s’en. chargera. Les hemmes devront alors rendre compte de leur temps et de l’emploi qu'ils en firent ; de leurs richesses, de leur origine et de leur usage ; de leur corps et de la manière dontils en usèrent; de leurs con: paissances et de ce à quoi elles leur servirent. Que s'ils veulent rejeter la faute sur l’Ame et sur le corps, Dieu leur citera l'apologue de l’aveugle et de l’estropié préposés à la garde de la vigne, qui s’entr'aidérent pour la ravager et furent condamnés également,
Gabriel tiendra la balance, dont les plateaux, assez vastes pour contenir le ciel et la terre, seront suspendus l'un sur l'enfer, l'autre sur le paradis. Un examen aussi long sera terminé dans l'espace de temps qui suffit pour traire une chamelle. Alors se fera une compens'tion entre les âmes pour les torts causés ou soufferts, en défalquant au profit des offensés une partie des bonnes œuvres des offenseurs. Les animaux paisibles tireront vengeance des bêtes féroces, puis ils seront réduits en poussière. Les hommes devront passer sur le pont At-Ssirat, plus étroit que le cheveu le plus délié; maïs, tandis que les justes le franchiront d’un pas léger, les méchants tomberont dans l’enfer béant au-dessous.
Marchand comme il était, Mahomet présenta le paradis comme le résultat d'un marché : Dieu achela des fidèles leur vie et leurs biens, en leur donnant pour prix le paradis. Réjouissesvous de la vente faite et du prix auquel vous vous éles rachetés, puisque le bénéfice ast le paradis. Mahomet y entrera le premier de tous, et les prophètes y goûteront les délices les plus sublimes; viendront ensuite les docteurs et les prédicateurs, puis les autres, à proportion de leurs mérites. Mais chacun, dans la foule des croyants, aura pour ses plaisirs soixante-douze houris au noir regard, dont la virginité se renouvellera sans fin. L’imagination lubrique de Mahomet, après avoir emprunté tant d'idées aux Juifs et aux mages relativement aux destinées futures de l’homme, ne sut rien inventer de mieux pour embellir la rép céleste, qu'un mélange de cuisine et de mauvais lieu! L..…
Entre le paradis et l'enfer est un mur de séparation (4t- Orf), à travers lequel peuvent s'entretenir les bienheureux et les réprouvés. Sept portes donnent acsôs dans l'enfer, et con-
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Fatalité,
72 NEUVIÈME ÉPOQEE.
duisent à des châtiments divers. Par la première entrent les musulmans condamnés; par la seconde, les chrétiens; par la troisième, les Juifs ; les sabéens, par la quatrième ; les guèbres et les mages, par la cinquième ; les idolâtres, par la sixième ; par la septième, les hypocrites et les avares. Les peines seront éternelles pour les infidèles; mais les musulmans, quelque coupables qu'ils soient, seront sauvés lorsque le feu les aura purifiés de leurs fautes, en réduisant en charbon toute la peau de leur corps.
Les femmes seront aussi récompensées ou punies selon leurs œuvres, un paradis distinct élant réservé pour quelquesunes, tandis que le plus grand nombre gémira dans les abimes. Une vieille femme ayant prié Mahomet de lui obtenir le paradis, il répondit : 1! n’est pas pour les vieilles; comme il la vit affligée, ilajouta: Zn y aura point de vieilles au paradis, parce que Dieu leur rendra jeunesse et beauté.
. Mais il sanctionna l’infériorité des femmes, puisqu'il ne leur assigna qu'une faible part des récompenses et des peines réservées aux hommes dans l’autre monde, et que, dans celui-ci, il réduisait de moitié la pénalité des esclaves.
Dieu a décrété de toute élernité chaque action, chaque événement de l'homme : tout est écril dans le livre de l'Évidence. Les infidèles sont prédestinés au feu ; l'homme porte son destin suspendu à son cou, el, au jour de la résurrection, Dieu lus montrera son livre ouvert.
La fatalité pèse donc sur la pratique du musulman. En vain leurs théologiens voulurent modifier ce dogme, de manière à | laisser au moins quelque part à la liberté humaine, et par suite à la moralité des actions. Un décret immvable gouverne tout; soumettre la volonté de Dieu à celle d’un individu est déclaré un blasphème digne des mages, et pire encore. L'homme ne fournit que la matière de la monnaie ; c'est Dieu qui y applique le coin, et l’homme est pervers ou saint, non par son mérite ou ses torts personnels, mais parce que Dieu le veut ainsi. Le prophète inspire de la sorte aux siens une confiance sans mesure qui les précipite, sans souci du danger, sur les rangs ennemis, persuadés que la mort, si la dernière heure est sonnée, les atteindrait aussi bien dans leur lit que sur le champ de bataille. L'heure finale est prédestinée par Dieu, et ceux qui périrent dans le combat de Ohod, fussent-ils restès chez eur, n’auratent pas évité leur destin, parce que dans aucun lieu l'homme ne peut se sousiraire au décret absolu de Dieu.
Mais, si cette croyance poussa d'abord les musnimans à la
victoire, elle fat ensuite la source de cette apathie qui devint leur caractère, et fit sortir la tyrannie la plus absolue de leur aveugle obéissance envers l'envoyé du Très-Haut et ses successeurs.
Le paradis s'acquiert par la foi, et la porte n'en sera close pour aucun musulman, quelque pervers qu'il soit. L'important est que l'on croie ; le reste est peu de chose. Loin donc d'imposer une morale difficile à sa nation errante, Mahomet se contenta de l’améliorer en excluant ce qui répugne à la raison, l'idolâtrie, le meurtre de soi-même et des autres, l'exposition des enfants et l'usure. Le mérite de la continence est chose inconnue, et la polygamie justifiée par l'exemple du voluptueux prophète. A la vérité, le nombre des épouses est limité à quatre ; mais chacun peut prendre autant de femmes qu'il veut, soit à loyer, soit pour un Lemps déterminé (kabin). C'est ainsi qu’il perpétua l'esclavage de la femme et toutes ses conséquences meurtrières. La fornication est punie de cent coups de fouet ; l’adultère de mort, pourvu qu’il puisse être prouvé par quatre témoins oculaires (1).
Le divorce est permis; mais, après le oiième, le mari ne peut reprendre sa femme, si elle n’a pas appartenu à un autre. La raison la plus légère suffit au mari ; la femme doit alléguer des motifs puissants, et perd sa dot; elle peut se remarier après trois mois, si elle n'est pas enceinte. « Vos femmés, dit « le Coran, sont votre champ; cultivez-les autant qu'il vous
« plaît; munissez vos cœurs, et craignez le Seigneur. Le désir
« de posséder une femme, manifesté ou non, ne vous rendra « pas coupable devant le Seigneur ; il sait que vous ne pouvez « vous empêcher de penser aux femmes (2). N’en épousez que e« deux, trois ou quatre, en choisissant celles qui vous ont plu. « Si vous ne pouvez les entretenir convenablement, prenez-en «une seule, ou contentez-vous des esclaves (3). Quoi que a vous fassiez, vous ne pourrez aimer également vos femmes; « mais ne laissez pencher la balance d'aucun côté. S'il advient « un divorce, Dieu enrichira l’un et l’autre époux : il est sage «et infini. »
(1) Les histoires musulmanes ne rapportent que deux exeraples de lapidation pour adultère ; les chroniques oftomanes, on seul, en 1680, sous Mahomet 1V, à Constantinople, per suite du zèle d’un juge et de la bigoterie ‘du prédicateur Wani.
(2) Chap. 11.
(3) Chap. 1V.
Pratique.
Gabriel apparut à Mahomet sous la figure d’un Bédouin, et lui demanda : En quai consiste l’islamisme? Mahomet lui répondit : À professer qu’il n'y 4 qu'un Dieu et que je suis son prophéle, à observer exactement les heures de la prière, à donner l'aumône, à jeüner le Ramadan, et à faire, si on le peut, Le pélerinage de la Mecque.
Cest précisément cela ! s'écria Gabriel en se relevant, .
Cinq prières sont d'obligation journalière : avant le lever du soleil, à midi, avant et après le coucher du soleil, et à la première veille de la nuit. Les prières, colonnes dereligion et clefs du paradis, sont courtes, accompagnées de gestes et de postures déterminés par l'islam, qui est imité par tous les assistants : cela consiste à se prosterner jusqu'à toucher la terre du front, et à mettre les pouces derrière l'oreille, comme pour indiquer un détachement complet des intérêts mondains, On peut aussi les dire en particulier, mais en. se tournant toujours du côté de la Mecque. Aux heures fixéés, le muezzin s’écrie, du haut des minarets : Zl n'est point d'autre dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Musulmans, accourez à la prière ; à ce moment, la pensée de tous les croyants s'élève vers la divinité (1),
.Le musulman doit se présenter à Dieu dans un costume décent où il n’y ait point de luxe, et déposer avant la prière les ornements pompeux, afin de ne pas se montrer arrogamment à là vue du Seigneur. Les femmes, qui inspirent des idées tout autres que celles de dévotion, ne peuvent pas prier en . public avec les hommes.
Les musulmans font des sacrifices d'animaux à la Kaaba,
(1) Collier, résident hollandais près de la Porte Ottomane, au conmeucement du dernier siècle, vit dans la plaine d’Andrinople cent cinquante mille soldats ét autant de musulmans, accourus des environs, faire la prière du vendredi. « Toute cette multitude de têtes, couvertes de turbans, se tenait prête à faire la Salath al djouma, qui commença à l’arrivée du sultan. Tous écoutaient avec respect ce que disait un iman placé à la tête de chaque o[{ah ou régiment. Chacun se tenait à son rang, revêtu d’habits de couleurs éclatantes, qui offraient un très-beau coup d'œil. Immobiles comme des statues, on n’entendait ni tousser, ni cracher, ni dire un mot; leurs têtes même ne bougeaïent pas. Les yeux fixés sur le seul iman, chaque fois qu’il prononçait le nom de Mahomet, ils baissaient la tête jusqu’à moitié de la poitrine, et, quand il proférait celui de Dieu, ils se prosternaient jusqu'à terre, puis, lorsqu'il s’écriait : Allah al Akbar! une quantité de muezzins répandus parmi la foule répétaient ce cri À yne grande distance, et cent mille personnes se prosternaient sur le sol, ayant à leur tête leur souverain, et pour temple la nature. On ne pouvait voir un pareil spectacle sans une profonde émotion. »
mais ne les regardent pas comme partie intégrante du culte, bien qu'ils les pratiquent dans des occasions extraordinaires : à la fin d’un voyage, à la naissance ou à la mort d’un fils, à la consécration d’une mosquée, ou à la fête nationale du Kourbam Bairam.
Le dimanche et le sabbat étant sacrés pour les chrétiens et les Juifs, Mahomet consacra à Dieu le vendredi, jour dans lequel Dieu créa l’homme, et oùlui-même avait fait son entrée à Médine. Le musulman assiste ce jour-là au culte public et aux prières communes récitées dans la mosquée par l'iman, qui les accompagne le plus souvent d’une prédication. Chacun peut ensuite se livrer à ses travaux habituels.
Les ablutions sont le prélude de la prière, et le musulman est obligé de les répéter plusieurs fois par jour; mais, quand il n’a pas d’eau sous la main, comme en Arabie, où elle est rare, il peut se purifier avec le sable, Quand vous vous disposez à la prière, purifiez-vous d'abord le visage et les mains jusqu'au coude, puis la face jusqu'aux oreilles, et les pieds jusqu'à la cheville. La propreté est la clef de la prière (1).
La circoncision, anciennement en usage chez les Arabes, n'est pas ordonnée par le Coran ; mais, recommandée souvent de vive voix par le prophète, elle est considérée de droit divin, et dans quelques endroits elle s'étend môme aux filles. On ne la pratique pas sur les nouveau-nés comme chez les Hébreux, mais entre six et seize ans, quand le jeune garçon est en état de prononcer la formule de la foi.
L’aumône n’est pas seulement considérée comme une œuvre de charité, mais imposée dans une mesure déterminée. Le riche la doit en proportion des moyens qu'il a employés pour acquérir sa fortune : ilest tenu au cinquième s'ils ont été peu honnêtes, au dixième s'il a fait preuve d’une loyauté irréprochable. De plus, aux fêtes du Baïram, toute personne aisée doit donner pour les pauvres un sa (mille quarante drachmes) de froment, de raisin sec et de dattes. Il est d'usage de faire d’autres distributions dans les circonstances les plus solennelles de la vie. Omar disait : « La prière nous conduit à moitié « route du paradis; le jeûne à ses portes ; l’aumône nous les « ouvre. » On lit dans le Coran : « Ils te demanderont quel bien « il faut faire ; réponds-leur : Secourez vos enfants, vos proches, ‘ «les orphelins, les pauvres, les pèlerins ; le bien que vous ferez
(1) Chap. XXXVII,
a sera connu du Tout- Puissant. Faitesl’aumône de jour, faites- « la de nuit, en public, en secret; vous en serez récompensés « des mains de l'Éternel, et vous resterez exempts des terreurs «et des tourments. Celui qui donne par ostentation est sem- « blable à un rocher couvert de poussière; une ondée survient- « elle, il ne lui reste que sa dureté (1). »
L'hospitalité envers les voyageurs, la fondation des caravansérails , les fontaines et les ombrages ménagés sur le chemin, appartiennent encore à l’aumône.
Mais cette charité est une obligation, non un sentiment ; c’est un calcul pour son salut, dont on s'acquitte scrupuleusement de la main droite, tandis que de l’autre on frappe l’esclave, on trompe l'acheteur, ou l’on égorge son rival.
Dans le mois de Ramadan, on ne doit goûter d'aliments d'aucune espèce depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. « La nuit. vous pouvez vous approcher de vos femmes, qui «sont votre vêtement, et vous le leur. Dieu savait que vous « auriez transgressé la défense ; c’est pourquoi il tourna son « regard sur vous et vous dispensa. Voyez vos femmes, et « désirez les promesses que vous a faites le Seigneur. Manger «et boire vous est permis, jusqu'au moment où le jour suffit «pour distinguer un fil blanc d’un noir. Alors gardez le jeùne « jusqu’à la nuit. Restez éloignés de vos femmes, et passez le a jour à prier. Tel est le précepte du Seigneur, et il déclare « ses lois aux mortels afin qu’ils le craignent (2). » L’odeur de la bouche qui jeûne, disait Mahomet, est plus agréable à Dieu que celle du musc.
On s’abstient alors des parfums et des bains, et l’on se prépare par ces privations aux fêles du Baïram (3). L'année étant lunaire, le mois de Ramadan fait le tour des diverses saisons; or, quand il tombe dans le cœur de l’été, les prescriptions du Coran deviennent extrêmement pénibles. Il est vrai que les riches, pour en éluder la sévérité, dorment tout le jour, et tiennent table tant que dure la nuit.
Il est interdit en tout temps de manger du porc, du lièvre, de la chair d'aucun animal étouffé et du sang ; de boire du vin ou des liqueurs fermentées. Cette dernière défense n'a rien de
(1) Chap. XXXVII.
(2) Chap. II.
(3) Le petit Baïram commence à la fin du mois de Ramadan ; le grand 8e célèbre à la Mecque, quand les pèlerins sacrifient les victimes dans la vallée de Mina.
rigoureux en Arabie; mais peut-être fut-elle inspirée à Mahomet par le désir d'attaquer dans sa base le sacrifice de l’Eucharistie. Les jeux de hasard sont aussi prohibés à plusieurs reprises, et surtout les sorts tirés avec des flèches. Quand les Arabes étaient encore idolâtres, ils mettaient, au moment d'entreprendre une expédition, trois flèches dans un carquois, l’une portant ces mots: Dieu l’ordonne ; l'autre, Dieu le défend; la dernière n'avait rien d’écrit; ils divisaient un chameau en
vingt-huit parties ; puis ils marquaient dix flèches d’une, de:
deux, de trois hoches, et ainsi de suite jusqu'à la septième, en laissant les trois autres intactes. Les individus à qui revenaient lés flèches entaillées recevaient autant de parts qu’elles avaient de hoches ; ceux qui les avaient blanches devaient payer le chameau. Mahomet chercha à déraciner, avec les pratiques superstitieuses , tout ce qui offrait des occasions de querelles et d’escroqueries parmi ses compatriotes.
L'obligation la plus solennelle pour les musulmans est le pélerinage de la Mecque, que chaque croyant libre doit faire au moins une fois dans sa vie, pourvu qu'il jouisse de son bon sens, d’une bonne santé, d’une honnête aisance, et ne s'expose pas à un trop grand péril. Ceux qui ne l'accomplissent pas ne font tort qu'à eux, car Dieu n’a besoin d'aucune chose.
En conséquence, il part chaque année pour la Mecque, de tous les pays où l’on croit à Mahomet, des caravanes saintes (1), qui arrivent en Arabie pour le temps du Baïram. Avant de se mettre en route, les dévots se taillent les ongles, raccourcissent leurs moustaches et leurs cheveux, et accomplissent en outre les cérémonies pratiquées par le prophète lui-même. Le chef de la religion, qui à présent est le Grand Seigneur, fournit aux dépenses de la caravane sacrée; il fait même de nombreux cadeaux en vêtements aux Arabes du désert, pour qu'ils ne l'inquiètent pas et laissent subsister des puits sur la route; il expédie de plus beaucoup de chameaux chargés d'outrespleines d’eau, avec une bonne escorte, etil nomme l'énir hadji ou
prince des pèlerins, dont la dignité est à vie. Cet émir touche
un gros traitement, sans parler de ses énormes bénéfices sur les chevaux et les chameaux qu'il loue, des taxes imposées par lui aux marchands qui veulent voyager avec la caravane, et de
(1) 11 en part actuellement six. Celle de Damas, la plus importante, est conduite par un pacha à trois queues, et se compose de quatre à cinq mille personnes ; puis viennent celles qui partent de l'Égypte, de la Barbarie, de la Perse, de Laasa et du Nedjed, d'Oman et de l’Yémen,
Pèlerinage.
l'héritage que lui transmettent les musulmans qui meurent dans le trajet. Et il en périt par milliers en traversant le désert, soit par le simoun, soit par la soif, soit par la maladie ; le choléra surtout, durant ces trente dernières années, a semé ces plaines brûlantes d’horribles monceaux de cadavres. Un cadi, versé dans la connaissance du Coran et des lois, prononce sur les différends qui s'élèvent entre les pélerins.
Les théologiens prescrivent à ces croyants zélés de multiplier les pratiques de piété, de faire des prières plus longues, de bien traiter les chameliers, de descendre de leur monture aux côtes rapides, afin de ne pas la fatiguer; de ne point repousser celui qui leur demande une portion de leurs provisions, de s'abstenir de querelles et de paroles obscènes. Parvenus aux limites de la terre sainte, les pèlerins découvrent leur tête, revêtent l'iram sacré en ceignant leurs reins d’une écharpe de laine, jettent sur leurs épaules un autre morceau d’étoffe, chaussent des babouches qui ne leur couvrent ni le talon ni le cou-de-pied, et croient, dans ce costume, entendre le chameau de Mahomet, qui, invisible mais immortel, salue leur arrivée. En s'approchant de l'enceinte révérée, ils chantent le telbiyé : Me voici, 6 Seigneur, prét à t'obcir ! tu es unique; il n’est pas d'association en loi ; pour toi les louanges; de loi les grâces ; à loi l'univers ; Lu n'as pas d'égaux.
Le temple de la Mecque, si vanté par les Orientaux, n’est remarquable que par sa simplicité. Sept minarets, distribués inégalement, l’ornent au dehors; puis, en entrant, on trouve un cloître de deux cents sur deux cent cinquante pas, entouré de colonnes à quatre rangs vers l’orient, à trois rangs vers les autres côtés. Ces colonnes sont réunies entre elles par des arceaux moresques d’où pendent des lampes, et au-dessus desquels s'élèvent cent cinquante-deux petites coupoles. Dixsept portes, sans symétrie comme tout le reste, donnent accès dans la mosquée. Presque au milieu de l’enclos, la Kaaba s'élève sousun soubassement de douze pieds, de forme cubique, avec une seule porte au nord; elle est revêtue d’argent, et couverte d'une vaste tente de soie noire flottant au vent, qu'on renouvelle chaqne année. On y conserve la pierre noire qui, placée à la hauteur de cinq pieds environ, de forme ovale et de sept pouces de diamètre, semble une agrégation de plusieurs autres pierres, comme les aérolithes. Aux côtés de la Kaaba, dans quatre petits édifices, sont placés les imans des quatre rites mahométans orthodoxes, poar diriger Îles prières des
croyants de leur communion.!La porte ne s’ouvre que trois fois’
par an, une pour les hommes, une pour les femmes, la dernière enfin pour la nettoyer et la purifier.
ll est défendu de poursuivre un ennemi sur le territoire de la ville sainte et d’y tuer des animaux, à l'exception de ceux qui sont nuisibles, d’y couper et d’y arracher une plante ou une branche d'arbre.
Sur les monts Saffah et Mervah, les pèlerins font leur profession de foi : « Saffah et Mervah sont desmonuments de Dieu: « celui qui aura accompli le pèlerinage de la Mecque ct visité «Ja sainte maison sera dispensé d'offrir une victime d’ expia- « tion, pourvu qu'il fasse le tour de ses deux collines. Celui qui «fera plus que le précepte méritera la reconnaissance du a Seigneur (1). » Ils traversent ensuite le Makamer Ibrahim (habitation d'Abraham), de Mina à Arafat, en sept courses : trois à pas lents, quatre à pas pressés, en regardant derrière eux, et en s’arrétant pour imiter Agar quand elle cherchait de l’eau pour Ismaël. Au déclin du jour, on se porte à la hâte vers Mozdalifah, atin d'arriver à temps pour y faire la prière du soir, à l'exemple du prophète; mais il en est beaucoup qui, dans le trajet, périssent étouffés ou écrasés par Île flot indomptable des dévots. Après avoir fait sept fois le tour de la Kaaba, ils se purifienten buvant de l’eau du puitsdeZemzem (2), et accompagnent chacune de leurs actions de prières rituelles.
Lorsque tout est accompli, les pèlerins se rasent la tête; mais si, au départ, ils faisaient entendre des chants d'allégresse et de dévotion, au retour, ils sant exténués par la marche et le jeûne, déchirés, infirmes et décimés. Quand un pèlerin (hadji) rentre dans ses foyers, ses compatriotes l’accucillent par une espèce de fête, et l’honorent jusqu’à sa mort. Des musulmans, comme spéculation, entreprennent plusieurs fois le voyage de la Mecque aux frais et pour l'avantage de ceux qui ne peuvent s’en acquitter en personne.
La guerre sainte contre les infidèles est une obligation en rapport avecun peuple rempli de passions aventureuses et sanguinaires : «Combattez les ennemis dans la guerre de religion, « tuez-les quelque part que vous les trouviez; le danger de « changer de religion est pire que l'assassinat. Combattez-les
(1) Coran, ch. 1.
(2) Comme ce serait une impriété que de refuser l'eau offerte par le scheik Zkyazem, gardien du paits, les suktans en ont fait parfois usage pour empoisonner ceux qui teur déplaisaient. (Voyez le Voyage d'Al Beyel-Abassi, 1803-1807.)
Guerre sainte.
Lois civiles.
« jusqu'à ce que vous n'ayez plus à craindre de tentalion, et « que le culte divin soit affermi ; que toute inimitié cesse dès « qu'ils abandonnent les idoles, car votre colère ne doit s'exer- « cer que contre les méchants. Violez envers eux les lois qu'ils « n’observeraient pas à votre égard; le paradis cst à l'ombre « des épées ; les fatigues de la guerre sont plus méritoires que « le jeûne, les prières et les autres pratiquesde la religion. Les « braves tombés sur le champ de bataille montent au ciel «comme des martyrs (4). O croyants! quand vous marchez à «la gucrre sainte, mesurez vos actions, et que l’avidité du « butin ne vous fasse pas appeler infidèle celui qui vous saluera « tranquillement. Dicu possède des richesses infinies. Que les « fidèles qui restent chez eux sans nécessité ne soient pas traités « à l’égal de ceux qui défendent la rcligion de leur vic et de « leurs biens. Dieu éleva ceux-ci au-dessus de ceux-là. Tous « posséderont le souverain bien, mais à un plus haut degré « ceux qui meurent en combattant. Lesanges demandèrent aux « coupables qu'ils punirent de mort: De quelle religion éles- « vous ? Ils répondirent : Nous etions de fuibles habitants d'un « pays idolâtre. Les anges reprirent : La lerre n'est-elle pas «vaste? ne pouvez-vous quitler le lieu de votre demeure? « Leur séjour sera l'enfer. Celui qui laissera sa patrie pour « défendre la religion sainte trouvera l'abondance et de nom- « breux compagnons. Le fidèle qui, ayant abandonné sa famille « pour se ranger sous les étendards de Dieu et de ses apôtres, «viendra à mourir, recevra sa récompense du Seigneur clé- « ment et miséricordieux. » ;
Mahomet confirma l'ancien usage des Arabes de suspendre les hostilités durant quatre mois, à moins qu'il ne s'agît d’attaquer ceux qui auraient violé cette trêve sainte.
Le Coran, code religieux, cest en outre la base des lois civiles.
(1) Coran, ch. Il et ch. 1V. La guerre sacrée est souvent recommandée dans la tradition hébraïque. « Quiconque s’enrôle pour la défense de la loi, dit Maimonide, doit se confier dans celui qui est l'espérance d'Israël et son sauveur aux jours de tempête ; il combat pour la profession de l'unité de Lieu. Qu'il remette donc son âme dans les mains du Très-Haut, ne pense plus à sa femme ni à ses enfants, bannisse de son cœur tout suuvenir, et dirige uniquement son esprit vers la guerre. » (Halach Melachim, ch. 7.) La Kabale dit auasi : « Maudit celui qui accomplit négligewment l'ouvrage du Seigneur! Maudit celui qui empêche son épée de verser le sang! Mais que celui qui fait tous ses efforts au moment de la bataille, sans s'effrayer, dans l'intention de glorifier le nom de Dieu, attende la victoire avec confiance, et ne craigne ni péril ni désastre, certain d'avoir dans Israël une maison bâtie pour lui et ses fils. » Nous avons vu, dans ces dernières années, la guerre sainte proclamée en Algérie contre les Français.
Nous avons déjà vu celtes qui sont relatives au mariage et au divorce. Les fils prennent dans l’héritage une part double de celle des filles. Deux témoins, au moins, sont nécessaires pour la validité d’un testament. Les docteurs considèrent comme une impiété de frustrer sa famille d’une partie de ses biens, à moins que ce ne soit pour des legs pieux. Les enfants nés, soit d’épouses, soit de concubines, ou d’esclaves, sont considérés comme légitimes, pourvu que le père soit connu. Les contrats doivent être rédigés en présence de deux hommes, ou d’un homme et de deux femmes, tous musulmans. Les voleurs ont la main coupée ; les injures faites aux personnes sont punies de la peine de talion ; mais le plus souvent les parties entrent en composition. La bastonnade et le fouet sont les peines répressives des délits moindres.
L'unité du despotisme était aussi ancienne que l'Orient, et Mahomet la consolida en faisant du Coran l'autorité unique : le Coran est à la fois dogme, pontife et culte; en effet, personne n'est chargé d’en interpréter infailliblement le sens; ce livre est la seule autorité qui parle, et le culte se borne à le réciter. Mahomet n'a également fondé aucune autorité temporelle, et n’a institué ni Église, ni État, ni pouvoirs politiques au religieux. Il avait écrit sous la dictée de Dieu; le prophète mort, on ne lui avait point donné de successeur, et tout restait irrévocablement immuable : la souveraineté spirituelle et temporelle une fois éteinte avec lui, tout était subordonné à la lettre morte du Coran. La divinité de ce livre est chose commode pour les princes qui n'ont pas à lutter contre des oppositions légitimes, comme les monarques chrétiens. L'Empire es! à Dieu, qui le donne à qui il veut; la terre est à Dieu, qui l'accorde à qui #4 lui plait. Le souverain par naissance ou conquête est donc, en vertu du droit divin, maître et unique propriétaire du territoire qu'il cède à ses sujets, soit tacitement, soit par une convention formelle. Le sultan qui, en traversant un village, demande à boire, donnera peul-être au paysan qui lui présente des rafraichissements la terre qu’il cultive, en le dégageant de toute redevance envers le maître ; mais ce dernier se trouvera réduit à la mendicité, grâce à la générosité arbitraire du monarque.
À proprement parler, l'Islam n'a point de prêtres ; car la prière publique et la prédication étaient faites par Mahomet lui-même et ses successeurs. Gelui qui préside à une assemblée de croyants en prières s'appelle éman, et l’iman suprême
HIST. UNIV. — T. VIIL 6,
Srcerdoce.
est le successeur légitime de Mahomet. Le mufti, interprète de la loi, est le chef des ulémas ou docteurs; c’est plutôt un doyen de la faculté qu'un prêtre dans le sens des chrétiens. Les muezzins annoncent l'heure de la prière du haut des minarets, Les ministres des temples dépendent de l'autorité civile, qui les destitue s'ils ont démérité; ils ne portent aucune marque distinctive, et n’ont aucun caractère qui les affranchisse des obligations de tous les autres «citoyens. La division deg deux pouvoirs, introduite par le christianisme, fut rame-
née dans l'islam à l'antique unité, et la distinction antre le califat et la puissance dura peu; il n'y a ni clergé pour lutter contre les dominateurs, ni dogme, ni droit, et tout se borne à un enseignement et à la jurisprudence (1).
Mahomet a écrit : L'Islam n'a paint de moines ; mais il a dit dans un autre endroit : C’est une bonne chose que la pauvreté; ces paroles fournirent aux Arabes l'occasion de donner carrière à leur penchant naturel pour la contemplation. Ainsi, tandis qu’une foule de musulmans acquéraient le paradis par la gucrre, d’autres cherchèrent à l'obtenir par des jeùnes et des macérations. La trente-septième année de l’hégire, Ouvéis de Karn, dans l’Yémen, par le conseil de l’ange Gabriel, s’arrache toutes les dents en l'honneur du prophète, qui en avait perdu deux à la bataille d’Ohod, et exige le même sacrifice de ses prosélytes. D’autres cénobites, dont Abou-Bekr, dit-on, institua trois ordres, et Ali vingt-neuf, furent appelés dervis en perse et enturc, fakirs en arabe, c’est-à-dire pauvres. Plus tard le scheik Abdoulkari Ghilan institua la règle des kadirs, chargés de garder les tombeaux des grands imans à Bagdad. Les bateleurs qu’on voit dans le Levant avaler des lames tranchantes, jeter la flamme par la bouche, se jeter dans le fou, appartiennent à la règle fondée par Séid Amed Roufaï. Les nourbaks, ou dispensateurs de la lumière, professent sur elle certaines doctrines rystiques.Ils eurent pour principal chef Djélaleddin Roumi, poëte célèbre qui fonda l’ordre des mevlévis, le plus renommé de tous. Puis, en 1400, Pir Mohamed Nakschibendi fondit les différents ordres en un seul, qui se réduit à une simple association religicuse, peu différente de notre tiers ordre de Saint-François; des personnes de tout rang, même du plus élevé, s’affilient à cette association, sans être tenues à autre chose qu’à réciter certaines prières, à sc réunir quelquefuis
(1) Voir CuaAuvis BeLiiaup, L’Islun. Paris, 1845.
pour chanter et réciter le Tesbih, qui équivaut à notre rosaire, et se compose de quatre-vingt-dix-neuf grains.
Les véritables dervis sont soumis à des obligations plus étroites: « Dix qualités communes au chien, dit Hassan-el- « Basri, doivent être le partage d’un dervis: avoir toujours « faim; n'avoir point d’endroit fixe pour se coucher; être sans « héritiers; ne point abandonner son maître, bien que mal- « traité par lui; veiller la nuit; se contenter du lieu le plus « abject; céder sa place à qui la veut; revenir à celui qui l’a « frappé quand il lui présente un morceau de pain ; se tenir à « l'écart quand on lui donne à manger; ne pas songer à ree tourner à l’endroit d’où il est parti à la suite de son maître. »
Saadi dit plus justement dans le Gulistan : « Que le bon « musulman, avant d’entrer dans la retraite, songe qu'un soli- « taire sans doctrine est une maison sans porte ; un dervis sans « piété est une maison sans lumière; les biens des congréga- « tions religieuses appartiennent aux pauvres ; le dervis avare « est un voleur de grande route; un solitaire gras est à com- « parer au pourceau... Qu’à l'extérieur le dervis se montre né- « gligé, et qu'il tienne son esprit éveillé à l’intérieur aprës « avoir endormi la concupiscence... Possédez les vertus d’un «a véritable dervis, puis mettez même, s’il vous convient, le .« kalpali du Tartare. »
Les sophis réclament une mention particulière, à cause de la prédominance qu’ils acquirent en Perse: on appelle ainsi dans ce pays ceux qui, se séparant du monde, s'appliquent spécialement à la culture de l’esprit. Les premiers musulmans donnèrent ce nom à certains individus réunis en société pour se livrer à la pénitence et aux mortificalions, Aboul introduisit parmi eux, au deuxième siècle, une règle qui fut ensuite élarge dans le troisième. Les adeptes se vantaient d’être en communication avec Dieu, et d'atteindre à l’essence même de la Divinité, en cherchant « à délivrer l’esprit et le cœur des « perturbations, à extirper la nature humaine, à réprimer « l'instinct des: sens, à revêtir les qualités spirituelles, à se « transfigurer dans la science pure, à faire toute espèce de « bien, s Comme on demandait à Aboul quelles qualités convenaient à un véritable serviteur du Seigneur, il répondit : « Étre persuadé que tout provient de Dieu, que tout subsiste en a Dieu, que tout retournera à lui (4). »
(1) Thouluok sufsmus, siva Persarum theosophia panth.; Berlin, 1821.
Sophis.
Ce panthéisme ne les poussait pas à s’absorber en Dieu au moyen des tortures volontaires des Indiens, mais à réprimer l'impureté, les doutes, les passions, jusqu’à ce que la mort les identifiât avec l’Étre infini.
Dans le Coulchen Ras, qu’on peut appeler leur Somme théologique, on lit au sujet] de la création : «Commert donc le « fini s'est-il détaché de l’Étre primitif ? Question d'un homme « qui n’est pas encore arrivé à la connaissance de la vérité. « Jamais l’un ne s’est séparé de l’autre. Le fini est un phénix « sans substance. Une foule de noms apparaissent, mais tous « dénotent un seul être. Ce qui est infini ne peut jamais de- « venir fini; autrement comment serait-il éternel ? Ce qui est « éternel ne descendra jamais dans les limites du fini, et ce « qui est fini se s'élèvera jamais jusqu’à ce qui est éternel. »
Le panthéisme, conséquence ordinaire, les porte donc à ne pas reconnaitre de différence entre les religions, et même entre les œuvres humaines : « Aucune action, dit Asisi, ne vient « de nous. Quelle chose est bien ? quelle chose est mal?» On lit dans une de leurs compositions poétiques : « Je suis « tout ce que tu vois et ce dont tu jouis. Je suis l'Évangile, « les Psaumes, le Coran. Je suis Ousa et Allat (deux idoles « arabes); je suis Baal et Dagon, la Kaaba et l’autel du sacri- « fice. Le monde est divisé en soixante-douze sectes, et. «pourtant il n’y a qu'un Dicu. Je suis le croyant qui crois « en lui. Sais-tu ce que sont le feu, l'air, l’eau, la terre? je « suis l'air, la terre, l'eau, le feu; je suis le mensonge et la « vérité, le bien ét le mal, le dur et le mou, la science et la « solitude, la vertu, la foi, le plus profond abime de l'enfer, « le plus cruel tourment de la flamme, le paradis suprême, « Ouri et Riswan, la terre et tout ce qu'elle renferme, lange « ct le diable, l'esprit ct l’homme; en somme, je suis l’âme « du monde. »
Nous voyons déjà ici une des hérésies de l'Islam; car, bien qu’il semblât devoir en être exempt, réduit comme il est à des règles si simples et presque à des négations, les disputes et les subtilités ne tardèrent pas à s’y mêler. Les sectes chrétiennes, répandues en Orient, avaient porté la philosophie grecque dans une décadence où jamais elle n'était parvenue dans ses plus beaux jours. La seule école restée debout, au milieu des ruines du paganisme et du néoplatonisme, était celle des péripatéticiens ; mais toutes les études se réduisaient à la Logique et à l'Organon d'Aristote. Les Arabes appliquèrent ces règles à
leur théologie, qui s’exerça dans des controverses sur ce que leurs docteurs appellent les quatre points" cardinaux, c'est-àdire les attributs de Dieu, la prédestination , les promesses et les menaces ; elle rechercha même jusqu'à quel point l’histoire et la raison doivent avoir de l’influence en matière de foi, sans omettre la mission des prophètes et l'office de l’iman.
Selon les différentes manières d'entendre les questions qui naissent de ces divers sujets, les musulmans sont orthodoxes ou hétérodoxes. Les premiers s’intitulent sounnites ou traditionnels, parce qu'ils reconnaissent l’autorité de la Sonuna, qui supplée au silence du Coran pour le dogme et le précepte. D'accord sur le fond des traditions, ils diffèrent dans la pratique. De là, quatre écoles tenues pour orthodoxes, et auxquelles, par ce motif, sont réservées des places dans la cour de la Kaaba pour réciter leurs prières, chacune sous la direction de son iman. Le chef de la première fut Abou Anifa, mort en prison à Bagdad, pour avoir refusé les fonctions de juge, auxquelles il se croyait inhabile, d’après cette pensée : Si je dis la vérité, j'en suis incapable; sije mens, j'en suis indigne. Il repassa sept mille fois le Coran dans sa prison. Sa doctrine, répandue d’abord dans l'Irak, est maintenant générale parmi les Ottomans ; ses adeptes forment la secte de la raison, parce qu'ils décident d’après leur propre examen, non d’après le dire d'autrui.
L'école qui l’emporte parmi les Africains est, au contraire, esclave de la tradition ; elle a eu pour fondateur Malek Ebn Ans, qui vivait de l'an 99 à l’an 177 de l’'hégire. Un de ses amis, étant allé le visiter dans sa dernière maladie, le trouva tout en pleurs et désolé ; comme il voulut en savoir la cause, il obtint cette réponse : Plût à Dieu que j'eusse reçu autant de coups d’étrivières que j'ai décidé de questions d'après ma propre opinion! J'aurais moins de comptes à rendre à Dieu. I employait tout son savoir à la gloire du Seigneur; interrogé sur quarantedeux questions, il répondit à trente-deux : Je l’ignore.
Mohamed Ebn Édous-el-Safei, né à Gaza, en Palestine, le jour que mourut Abou Anifa, fut très-versé dans la science théologique, et discuta le premier sur la jurisprudence, qu'il traita méthodiquement. Il passait un tiers de la nuit à l'étude, un tiers à prier, et donnait le dernier au sommeil ; jamais il ne jura le nom de Dieu; un jour qu’on lui soumeitait une question, il hésita sans parler, et, comme on le pressait, il répondit: Je pèse s’il vaut mieux “parler ou me taire. Il traitait de
Anifates.
Malécites.
Anbalites.
menteur celui qui prétend aimer à la fois le monde et le Créateur. La secte dont’il fut le fondateur se recruta parmi les Arabes, et Ebh Anbal, qui d'abord avait défendu à ses disciples de lui prêter l'oreille, disait ensuite qu’il était comme le soleil au monde, comme la santé au corps.
Cet Ebn Anbal fonda la quatrième secte. Né à Mérou, dans le Khorassan, ou à Bagdad, où il étudia et crût en renommée, il savait au moins un million de traditions sur Mahomet. Comme :l n'avait pas voulu confesser que le Coran eût été créé, le calife Al-Motassem le fit fouctter et mettre en prison ; puis, lorsqu'il mourut, quatre-vingt mille hommes et soixante mille femmes suivirent son cercueil. Il enseignait une pratique très-rigoureuse, et pourtant il trouva tant de sectateurs que, sous le règne du kalife Ali-Radi, ils excitèrent une violente sédition à Bagdad, où ils voulaient détruire tout ce qui était raffinement et recherche, le vin, les cantatrices, les iostruments de musique. Leur nombre diminua bientôt, et l’on en trouve à peine aujourd’hui hors de l’Arabie.
Viennent ensuite une nuée de musulmans hétérodoxes,
mais divergents sur des articles fondamentaux en matière de
foi; comme effets de causes semblables, beaucoup d’analogies se rencontrent entre les hérésies chrétiennes et mahométanes. Les unes et les autres naquirent en effect de cette inquiétude d’esprit qui pousse à vouloir savoir plus que n’enseigne la foi primitive; de l’inobservance de certaines prescriptions, de l'ambition politique, des restes de croyances antérieures, du magisme, par exemple. Or l'identité des opinions se produit dans la similitude des faits : persécutions et martyres, sophismes et obscurités, haines inextinguibles et guerres sanglantes. Seulement les erreurs des musulmans, à cause de l'ignorance ct de l’imagination ardente des Arabes, sont encore plus bizarres, leurs miracles plus absurdes, leurs images plus extravagantes. Les mahométans disent que les mages sont divisés en soixante-dix écoles, les chrétiens en soixante et onze, les Hébreux en soixante-treize, une desquelles est orthodoxe ; tandis que l'Islam les surpasse encore toutes, puisqu'il en compte soixante-treize, toutes hétérodoxes (1).
(1) Gibbon, comme on le pense bien, élève la religion de Mahomet au-dessus de celle du Christ, et son argument le plus fort est la stalilité de la première en comparaison de la mobilité de l’autre. La preuve qu'il en donne e:t que l’Arabe dit encore aujourd’hui à Counstan.inople : Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophèle. Or il n'est pas d'enfant parmi nous qui ne sache répé- ‘
Les motazalites nient les attributs de Dieu, à l'exception de motazalites. l'éternité, qui constitue son essence, par laquelle il connait, et non par l'intelligence. Ils repoussent la prédestination, Dieu ne pouvant être l’auteur du mal. L'homme agit librement, et, si un croyant meurt coupable d’un grave méfait, il sera damné éternellement. Ils se subdivisent en vingt sectes, qui croient toutes posséder la vérité, et dont la principale est celle des koudris, c'est-à-dire protestant contre le décret absolu de Dieu gouaris, (al-kadr).
Les séfatiens ou attributistes professaient le dogme précisé- séfatiens. ment contraire, savoir : que les attributs de Dieu, essentiels ou autres, sont éternels ; 1ls y ajoutaient les attributs déclaratifs, c’est-à-dire ceux auxquels il faut recourir pour l'exposition historique, comme d’avoir des yeux, de parler, et autres semblables; mais, pour l'interprétation des derniers, ils se partagèrent en diverses opinions, dont la plus célèbre fut celle des asariens. Al-Asari contestait à Al-Djobbaï, motazalite, que Dieu assriens. fût obligé de faire toujours le mieux ; il raisonnait ainsi : « Suppose trois frères : l’un a vécu conformément à la loi, « l’autre l’a foulée aux pieds, et le troisième est mort en bas « âge ; qu'adviendra-t-il d'eux?» Al-Djobbaï répondit « que le : « premier aurait sa récompense dans le ciel, que l’autre serait a châtié dans l'enfer, que le troisième n'aurait ni récompense ni’ « châtiment. » Mais Al-Asari ajoutait : « Si le troisième disait « au Seigneur : Tu aurais dû m'accorder une vie plus longue, « pour que je pusse entrer dans la gloire avec le meilleur de mes « frères.» Al-Djobbaï répliquait : « Dieu répondrait qu’en vertu « de sa prescience, il avait su que le jeune enfant, s’il n’était « pas mort, serait devenu criminel et aurait mérité l'enfer. » Alors Al-Asari : « Eh bien ! le sccond ajoutera : Pourquoi donc ane m'as-tu pas retiré du monde dans mon enfance, avant
ter, sans se tromper d’une syllabe, le Credo des temps apostoliques, qui offre cependant un ensemble de croyances inaltérées ; Londis que la formule mahométane est renfermée dans sept paroles qui ne contiennent ni dogmes, ni sens dogmatiques, et sont dès lors bien moins susceptibles de corruption. C'est donc là une véritable insulte au jugement des lecteurs. Quant à la prétendue immobilité de l'Islam, on en peut juger par le nombre des sectes, et par les torrents de sang qu’elles firent couler, jusqu'aux Wahabites, nos contemporains. Au surplus, cette erreur ne doit pas être attribuée en propre à Gibbon, car nous lisons ce qui suit dans un de ses auteurs favoris : Ordo ecclesiæ mañumedanæ longe romanum antecellit; ram a quo tempore ista superstilio incæpit, nulla in eorum ecclesia schismata orta sunt. (Spixosa, Opera posthuma, p. 613.)
Mardaïtes ou Druses.
Téimans.
Carégitese
« que je méritasse le châtiment ? » Al-Djobbaï ne sut rien « objecter, sinon que « Dieu avait prolongé sa vie, pour lui « laisser l’occasion de se perfectionner ; » ce qu’Al-Asari réfuta en disant : « Pourquoi donc n'avoir pas prolongé celle de l’en- « fant, par la même raison? cela aurait dù tourner à son avan- « tage. » Al-Djobbaï, ne trouvant plus rien à objecter, lui dit: « Mais es-tu donc possédé du démon ?»
S'égarant ainsi dans les abîimes de la prédestination, ses disciples croient que Dieu a une volonté éternelle, applicable à ce qu'il veut, qu'il s'agisse de ses propres aclions ou de celles des hommes; cependant les mortels sont responsables de leurs actions, bien qu’en réalité elles soient produites par Dieu, qui veut le bien et le mal, le profit et le dommage, et peut même commander à l’homme des choses impossibles.
Des mardaïtes du Liban dérivèrent les druses, ainsi nommés d'un missionnaire du calife égyptien Hakem-Bamrillah, que les druses regardent comme un dieu. Ils se divisent en téimans ou sectateurs de l’émir Schéab, qui dominent dans le Liban en faisant leur résidence à Déirolkamur, et en disciples d'Ibn- Maan. |
On appela carégites, c’est-à-dire rebelles, douze mille hom-
mes qui se séparèrent d’Ali, irrités de ce qu’il avait soumis
à un arbitrage ses droits au kalifat. Ils soutenaient que l’on pouvait devenir iman sans appartenir à la tribu des Koréischites, et qu’il n’était pas même besoin pour cela d’être libre, pourvu que l'on fût juste et pieux; que l’iman peut être déposé lorsqu'il dévie du droit chemin.
Les schyites ou schismatiques, au contraire, considèrent comme seuls kalifes ou imans légitimes Ali et ses successeurs ; cette fonction ne dépend pas, selon cux, de la volonté du peuple; quelques-uns même, dépassant toute mesure, poussèrent la vénération pour ce saint jusqu’à le préférer à Mahomet. Les schyites voient dans Ali non-seulement le chef religieux et civil, mais ils attribuent à ses descendants des prérogatives surnaturelles, telles que la présence de la divinité dans l’iman. Lorsque, après dix générations, le dernier descendant d’Ali eut disparu mystérieusement, ils se figurèrent qu'il devait reparaître un jour pour renouveler l'empire.
Les sounnites reprochent à Ali d’avoir répandu lui-même cette croyance, et lui attribuent ces paroles : Je suis Allah ; je suis le clément, le miséricordieux, le très-haut, le créateur et le conservateur, le compétent; c'est moi qui accorde la grâce, et
LE CORAN. 89 c'est moi qui, dans le sein de la femme, donne une forme à la gouile (1).
Deleur côté, les schyites font un crime aux sounnites d’avoir supprimé non-seulement des paroles de Mahomet, mais tout un chapitre du Coran, où il est question d'Ali et des persécutions qu'il eut ensuite à souffrir. Cette secte acquit une plus grande importance quand la famille turque des Othmans et la famille perse des Saffis, bien qu’elles n’eussent pas de liens de parenté avec les maisons d’Ali et de Moawiah, rattachèrent leurs droits à celles-ci. Depuis cette époque, la secte des schyites a rendu insupportable le séjour de la Perse, malgré toute la beauté du pays. Quiconque ne lui appartient pas est impur, juifs, chrétiens ou sounnites ; mais les Turcs sont surtout les objets de leur haine, parce qu'ils occupent les lieux où ils vont en pèlerinage : Koufa, tombeau d’Ali; Kerbela, tombeau de Hussein ; Bagdad, de Mousa, et résidence perpétuelle des imans. Aussi enseignent-ilsqu’il y a plus de mérite tuer un sounnite que trente-six chrétiens. Très-zélés pour les pèleripages dévots, ils en font à dix ou douze sanctuaires, sans parler de la Mecque, et sont ainsi toujours en voyage. Les femmes, plus séfèrement gardées parmi eux que chez les Turcs, sont portées, durant ce voyage pieux, dans des cages de bois, sur des chevaux; on les fait descendre pour manger et pour d’autres besoins, mais sans leur permettre de sortir. Ils n’entreraient pas dans une maison de Turcs, et ne goùteraient pas à des aliments qu’ils auraient touchés; puis, comme la dévotion voudrait qu'ils se fissent ensevelir autour des tombeaux des saints, dont les Turcs sont aujourd’hui possesseurs, ils forment dans les villes des dépôts de cadavres, que de fétides caravanes charrient ensuite sur des mulets à travers la Perse et la Mésopotamie, jusqu'à Koufa ; mais ils payent chèrement le trajet, la sépulture, les prières, et fomentent de plus en plus les haines religieuses.
Presque tous ces sectaires ont supposé qu'un sens caché était renfermé dans les vérités religieuses et morales dont la connaissance, réservée à un petit nombre, est au-dessus de tout devoir de religion.
Nous n'avons fait qu'indiquer les principales hérésies du mahométisme (2), sans nous engager dans la tâche aussi diff-
(1) Enou-KALec, Vita Jobbai.
(2) C’est dans la lutte de ces sectes que se trouve presque la seule philosophie
cile que fastidieuse d’énumérer les plus récentes jusqu'à celle des Wahabites. Nous verrons ces sectaires, quand nous en serons à l'histoire de notre siècle, verser des torrents de sang pour ramener à sa pureté l’islamisme corrompu, s’élancer du -Nedjed avec une rapidité qui rappelait les premières victoires des musulmans, soumettre les tribus errantes, et porter l’effroi jusqu'à Damas et à Bagdad; défaits enfin par Ibrahim-Pacha (4818), et après avoir perdu leur chef Abdallah, ils restent quelque temps assujettis, mais se relèvent formidables.
Jusqu'à quel point Mahomet a-t-il donc bien mérité de l'humanité ? =
Pour qui considère les actions, il est impossible de laver de la tache d'imposture celui qui fait parler Dieu pour être autorisé à enfreindre des lois imposées aux autres : « Nous con- « naissons les règles du mariage par nous établies pour les « croyants; ne crains pas de te rendre coupable en usant ce « tes droits. Dieu est indulgent et miséricordieux.
« Tu peux, au gré de tes désirs, accorder ou refuser tes ema brassements à tes femmes; recevoir dans ton lit celle que « tu en avais exclue, pour ramener la joie dans un cœur at- « tristé. Ta volonté sera leur loi ; elles s’y conformeront. Dieu « connaît le fond de votre âme; il est savant et vigilant.
« N'augmente pas le nombre des épouses que tu as (il en « avait neuf) ; tu ne pourras les changer pour d’autres dont la « beauté t’aurait séduit, mais il t'est toujours permis de fré- « quenter tes esclaves ; Dicu observe tout.
« O croyants! n’entrez pas dans la maison du prophète sans a permission, excepté quand il vous invite à sa table. Allez « quand il vous appelle; sortez de table séparés, et ne prolona gez pas trop les entretiens, parce que vous l'offenseriez. Il se « ferait scrupule de vous le dire, mais Dieu ne rougit pas de « la vérité. Si vous avez quelque chose à demander à ses fem- «mes, que ce soit à travers un voile; ‘ainsi vos cœurs et « les leurs conserveront la pureté. Évitez d'offenser l’apôtre « du Seigneur ; n’épousez jamais les femmes avec lesquelles « il eut commerce : ce serait un crime aux yeux de l’Éter- « nel (4).»
Il faut le dire, le Coran est l’œuvre d’un présomptueux qui
des musulmans. Sylvestre de Sacy a publié, dans son extrême vieillesse, un ouvrage sur la religion des Druses (1837), qui offre un tableau animé des différentes sectes de l’islamisme.
(1) Coran, ch. XXXV.
croit résoudre en les tranchant les plus hautes questions, sans s'occuper des difficultés, et qui constitue de la sorte un théisme insipide et superficiel, une croyance purement négative de la Divinité. La doctrine de $on livre est stérile et incomplète ; extérieurement, elle n'offre qu’une compilation tirée des sources les moins pures, des évangiles apocryphes, préférés à ceux qui sont authentiques, de la Kabale plutôt que du Pentateuque. Il ne reste plus que son mérite poétique.
Ismaël n’en sut donc pas plus qu'israël; mais, voulàt-on même admirer le Coran pour quelques-unes des vérités et des sentences morales bien exprimées qui s'y trouvent, ce n’est pas seulement sur le texte de son enseignement qu'il faut juger une opinion religieuse, mais encore d’après les usages pratiques qui en dérivent. Or, en enseignant ou du moins en faisant revivre une religion plus rationnelle (4), une morale moins sanguinaire, il ouvrit aux Arabes la route de la puissance et du savoir. Venger le meurtre d’un des leurs était une obligation pour les parents ; lorsque deux tribus se faisaient la guerre, celle qui triomphait immolait un prisonnier libre pour la perte de chaque esclave ou femme, et dix pour celle de chaque homme libre. Mahomet réduisit ce talion à la proportion grossière d’un homme libre pour un homme libre, d'un esclave pour un esclave, d’une femme pour une femme, et il conseilla d'accepter le prix du sang versé, en disant : Celui qui pardonnerq au meurtrier obtiendra de Dieu miséricorde. Il ajouta : « Dieu se complaît dans ceux qui pardonnent & les offenses. Observez dans chacun, non ses mauvaises quaa lités, mais les bonnes. Pardonnez à qui vous outrage; fuyez a les ignorants, les orgueilleux; les querelleurs. Rendre le mal « pour le mal semble politique ou prudence ; mais les hommes « pieux reçoivent le mal et rendent le bien. L'homme pieux « paye les refus par des dons, les médisances par des louanges ; a il est à comparer à ces arbres qui donnent de l'ombre et des « fruits à ceux qui leur lancent des pierres. »
Mais, en conscience, quelle valeur ont de pareils conseils, disséminés çà et là dans l’ensemble d’une doctrine qui excite les passions ou en fomente les effets? S'ils purent apporter une amélioration momentanée parmi les compatriotes de Mahomet, ceux-ci ne tardérent pas à reprendre leur ancienne ma-
(1) L'unité de Dieu est proclamée dans le poëme d’Antar, antérieur à Mahomet.
= me À mr er LT tete et 2
nière de vivre. L’Arabe d'aujourd'hui vit libre, ignorant et pauvre, comme avant le prophète, faisant paître ses troupeaux, ou inquiétant par ses incursions les habitants de la Palestine, de la Syrie, de l'Irak. Au moment où nous écrivons (avril 4840), les habitants de Moka tremblent d'être abandonnés par les troupes de Méhémet-Ali, dans la crainte de voir les Bédouins tomber sur eux, comme il y a quelques années, pour semer la ruine et l’opprobre dans leur pays.
Les effets de l'Islam ne se firent donc pas sentir dans le pays où il naquit; au dehors, ils frappent nos regards. Mahomet fut appelé le Fils du glaive, tandis que le Christ s'appelait le Fils de l’homme. S'il fut charitable et bienveillant envers les fidèles, il se montra dans sa doctrine inflexible envers les ennemis, et consolida l’ancien droit de la victoire, qui rend esclave le vaincu dans sa personne, ou trouble sa conscience. Si le musulman ne tranche pas la tête de son prisonnier en l'honneur du prophète, il le lie à la queue de son cheval jusqu’à ce qu'il se soit résigné à l'esclavage. La sainteté des affections domestiques est profanée par les mariages multiples et par la facilité du divorce (1). La fortune du père se trouve divisée en plusieurs familles, et la tendresse maternelle, distraite par la jalousie d’épouse, est étouffée par la rivalité de marâtre. Nous frémissons au récit des fratricides habituels dans les maisons royales ; mais il faut mettre une grande distance entre les pieuses affections qui unissent chez nous les membres de la famille et la voluptueuse communauté du harem. Là l’hyménée et la paternité n'inspirent point de tendres sentiments ; les enfants trouvent à leur berceau les haines et les ranounes des mères, source de drames incessants, dont le dénoûment naturel est l'assassinat dès qu'il devient possible.
S'abstenir du vin (2) dans un pays qui n’en produit pas, jeûner des journées entières sous uh ciel de feu qui obligeait à les passer dans le sommeil, étaient des privations illusoires ; mais, aussitôt que les sectateurs de cette loi se trouvèrent transportés par la force des armes dans les délicieux climats de la Perse et de l’Asie Mineure, dans les îles où souriait une
(1) Eusèse pe SALLE (Voyage pittoresque, politique el historique en Égypte, Nubie, Syrie, Turquie, el en Grèce, pendant les années 1837 à 1839) raconte qu’il a rencontré un homme qui avait divorcé dix-neuf fois.
ue Le vin’ est appelé, dans le Coran, mère de l’avilissement (owmmowlchabai).
abondante vendange, ces préceptes, en opposition constante avec les appétits naturels, parurent rigoureux et diffciles ; dès lors le caractère du Sarrasin, d’enjoué qu'il était, devint sombre et farouche. Le titre de musulman fut substitué à tout autre lien de tribu, de nation, de famille. Point de nom commun dans une même descendance, point d’armoiries distinctives, point de.noblesse héréditaire ; sous ce système, qui pourrait songer à préparer des demeures ou à planter des arbres pour un avenir fatalement aveugle et inévitable ? Le Dieu un est jaloux même de ses symboles; aussi aucune image, aucun art d'imitation. Dieu et l’homme seulement, sans médiateur, sans cette échelle progressive qui conduit de l’humble créature jusqu'au créateur, sans hiérarchie ni dans le ciel ni sur la terre. La prédication, cet instrument principal de la civilisaüon parmi les chrétiens, fut conservée ; mais l’incurable imperfection de la doctrine la rendit stérile.
Les mahométans n’eurent pas d’architecture religieuse, parce que leur foi sépare entièrement Dieu de son œuvre, ne le fait connaître ni en lui-même ni dans ses rapports avec la création, et le relègue au fond des ténèbres inexplorables de son unité absolue. Rien n'’éveilla non plus, . chez les Arabes, ce besoin de remonter du phénomène à l’idée, de découvrir la raison des choses, motif principal des progrès des sciences parmi les chrétiens. Tout ce qui restait des anciennes civilisations orientales fut détruit; l’Afrique redevint barbare ; l’Europe, pour lutter contre la nouvelle invasion, dut suspendre l’œuvre de sa régénération. Une domination meurtrière s’étendit sur la plus grande partie du monde, sur les pays les plus favorisés de la nature, non pour leur infiltrer un sang nouveau, comme firent les barbares septentrionaux, mais pour arrêter tout progrès au milieu des fureurs du carnage et dans l’apathie de la fatalité. Le Coran, en devenant loi religieuse et civile, empêcha toute amélioration, même dans les lois, sanctionna l'injustice à titre de révélation divine, et repoussa quelque réforme que ce fût. L'autorité des califes n'étant point tempérée par les priviléges de l’Église ou des communes, ni par les souvenirs de libertés antérieures, resta absolue comme elle l’est d'ordinaire dans un gouvernement patriarcal ; imans et princes à la fois, ils interprétèrent le Coran, et purent couvrir l'injustice du manteau de la religion.
Aujourd'hui même que les idées de la France, les spéculations de l’Angleterre, les intrigues de la Russie, agitent l'Orient
de toutes parts, à quoi se réduisent les réformes vantées par ceux qui les font consister à boire du vin et à changer la manière de se vêtir? Sous ce Méhémet-Ali que l’on prône, il n’y a dans toute l'Égypte d’autre propriétaire que lui, et le fellah ne peut soustraire à la mutilation ses fils destinés à être eunuques ; on condamne encore les filles séduites à être cousues nues avec un chat dans un sac de cuir, puis jetées à la mer ; tout le royaume des Pharaons et des Ptolémées ne contient pas au delà d’un million et demi d'habitants, en comptant les cent cinquante mille de la capitale. Que dire ensuite de l’empire ottoman, quand il n’est pas jusqu'aux décrets pa- -ternels dictés au jeune sultan qui ne respirent des idées et ne révèlent des maux qui affligeaient, il y a mille ans, la société européenne ? |
Voilà les fruits tardifs mais naturels de l'Islam, qui ralentit l’œuvre des siècles, celle de la législation romaine et du christianisme, renouvela la servitude domestique et la polygamie, accompagnées des crimes qui en sont inséparables, et des maux dont la nature punit les outrages qu’on lui fait. L'esclavage fut perpétué, et le despotisme éternisé au profit de chefs exerçant, en vertu de la volonté divine, un pouvoir sans frein (1) et le droit de conquête dans toute son iniquité. Leur loi fut l'atroce raison d’État, qui rend lés consciences esclaves du glaive; qui égorge rivaux, fils, frères, pour la sûreté du premier-né ; qui ordonne de ne pas lier l’ombilic aux filles que les sultanes mettent au monde; qui envoie l’ordre de se tuer à quiconque donne ombrage; qui sacrifie la justice au bien public identifié avec le caprice du monarque, el trace ces mots dans les constitutions d’un empire établi sur les plus magnifiques contrées de l’Europe : La plus grande partie des légistes a déclaré permis à tous mes fils et descendants appelés à gouverner de faire mourir leurs frères pour assurer la tranquillité du monde. Qu'ils fassent donc ainsi (2).
(1) « La réhellion est pire que les supplices. » (Coran.)
(2) Con;’ilulion oftomane de Mahomet 11.
Le peu de ressourees que j'ai à ma portée ne me permettant pas de toat vérifer avant de publier mon travail, dans mon constant désir de l'améliorer, je fais appel à la critique éclairée des hammes que je crois les plus capables de me conseiller ou de me corriger, principalement sur des matières où il ne m'est pas permis de puiser aux sources. Ainsi j’ai prié M. le baron de Hammer, juge compétent en tout ce qui concerne l'Arabie, de vouloir bien m'adresser ses observations sur ce livre IX. Je consignerai ici divers points qu'il m'a signalés
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