‹ Histoire universelle (volume 5)Chapitre 28 sur 86 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

TBOUBAPOOBS.

troubadours fur^t les premiers poètes de ]» oîvilisfttkm Houvelle; leurs cb^nt^ sont l'oroeinent et r4iue d^s (ét^ du moyeu âge. Provence^ fuyorisée par sa situation^ enrichie par le commerce, avait couservé beaucoup de souvenirs dp la civilisatioB municipale roumaine ; elle offrit à ces chanteurs passionnés les circonstances les plus heureuses pour leurs premiers essais } car, dorant deux siècles , aucune invasion, aucune guerre intérieure n'avaient troublé sa tranquillité , et ses princes nationaux ne son*geaieni qu'à faire prospérer son industrie , et à déployer dans leur cour la plus grande magnificence. Guillaume IX, comte de Poitiers, qui vivait vers 1Q70, est le plus ancien troubadour dont il reste des compositions; mais son langage est déjà si châtié, sou style oSfve tant de grâce , ses vers tant d'harmonie , et sa rime de si nonibreuses combinaisons , qu'il parait évident que d'autres l'avaient précédé. Sans que le latin eût acquis dans le pays la prépondérance qui le faisait préférer en Italie au laugage vulgaire dans tout ce qui s'écrivait y le dialecte qu'on y parlait en avait conservé assez pour former un idiome grammatical et poli (1). Ce fut donc dans cette langue que les troubadours commencèrent à rimer ; or, comme fervents adeptes de la 9»ie êcience, leurs compositions, la plupart dans le genre lyrique, célébraient les dames^ les chevaliers, les faits d'armes, les amours et la courtoisie. Destinées plutôt à flatter l'oreille qu'à parler à l'esprit , leur mérite disparait si on les dépouille des formes ; car c'est par là qu'elles briUeot, bien plus que par la pensée.

L4 rime était indispensable à des compositions dans lesquelles le nombre ancien ^st remplacé par le rhyûime moderne. Il n'est pas nécessaire ducroire avec quelques-uus que les troubadours l'aient empruntée aux Arabes, bien qu'il soit possible que leur voisinage, à r époque où ils occupaient le nord de l'Espagne, ait excité l'émalation poétique des Provepçaux, qui auraient pris d'eux certaines combinaisons dans l'arrangement des vers*

Ils appelaient mots les vers de différente mesure dont se com-

(1) Yoj. la Grammaire de Raynouard.

ONZIÈME iPOOUE.

posaient les strophes, en faisant un fréquent usage de la ritournelle ou refrain, forme qui convient particulièrement à la poésie populaire destinée à être chantée; de là^ le nom de son ou de stmnety sous lequel ils désignaient leurs poésies. Ils distinguaient des chansons proprement dites les sirvenies^ consacrés à Téloge et à la satire; le plaint, où s'épanchaient les regrets causés par la perte d'une amie ou d'un héros ; le tenson , qui, le plus souvent dialogué, offrait, comme nous l'avons dit, une discussion sur des questions d'amour, de morale, de chevalerie ; on l'appelait tournoi quand il y avait plus de deux interlocuteurs. Les troubadours faisaient en outre des pastourelles^ des ballades, des épitres, des novas ou nouvelles, compositions didactiques, morales, sacrées, trèscourtes d'ordinaire, bien que parfois ils en fissent de longue haleine. De ce nombre sont certains romans de chevalerie, comme le Gérard de Roussillon, en huit mille vers, Philomèle, Tristan et Iseult et d'autres encore. Maître Ermengald de Béziers écrivit un Bréviaire d'amour en vingt-sept mille vers, encyclopédie de toutes les sciences sacrées et profanes; Pierre de Corbie, un Trésor m huit cent quarante vers de douze syllabes, tous sur la même rime, à la manière arabe; le dominicain Izam, un tenson en huit cents vers contre les Albigeois; Dieudonné de Prades, un poème en trois mille six cents pas sur les oiseaux de vénerie et sur leur histoire naturelle.

Nous ferons'aussi mention du diseort, dans lequel on mariait ensemble des vers en plusieurs langues , mode que n'ont pas dédaigné plusieurs classiques italiens (1).

La poésie des troubadours est pauvre de savoir; mais on y rencontre, quant aux formes, cette facilité, souvent creuse, avec laquelle les paysans de la Romagne et de la Toscane enfilent des paroles en vers rimés ; quant aux choses, c'est grand hasard si vous rencontrez quelque pensée indiquantla connaissance desclassiques, ou même des notions en histoire , en mythologie, ou sur les mœurs des autres peuples. Ainsi, tandis qu'en Italie on substitua trop tôt l'étude à l'inspiration, aucune étude n'était nécessaire pour trouver agréablement en vers provençaux ; il suffisait d'une disposition harnionique qui permit d'arranger les paroles le mieux possible pour agir sur l'oreille, et par elle sur le cœur des chevaliers et des dames, doués les unsetles autres de beaucoup de sentiment, et parfois d'un esprit très-fin , mais poussant l'ignorance au point de ne pas même savoir lire.

(1) Pétrarque et Dante.

TROUBABOUBS.

La langue provençale est très-riche , égalant , si elle ne le surpasse, l'idiome italien par la flexibilité de ses verbes. Ses cadences régulières lui permettent de taire les pronoms^ et de rendre ainsi l'expression plus n^ide. Ses substantifs, variables à l'infini, expriment par leur terminaison l'accroissement, la diminution, l'idée de caresse et de dénigrement.

Favorisés par l'instrument qu'ils avaient à employer, et ne s'astreignant à aucune imitation dans des poésies purem^t de circonstance, où dominaient les mœurs chevaleresques, les opinions religîenses, le caractère national modifié par celui de chacun d'eux, les troubadours eurent de l'originalité ; ils créèrent la chanson d'amour, inconnue à l'idiome latin, avec des beautés de sentiment et des images étrangères à l'ancienne littérature.

Le plus grand nombre de leurs ouvrages consiste en vers passionnés et tendres, où respirent tour à tour un attachement fidèle^ une t^dresse délicate, une résignation touchante, une gaieté foUe; mais, à les entendre toujours parler d*amour, de beautés sans égales que ne distingue aucun trait particulier, la monotonie se fait bientôt sentir^ au point qu'il suffit d'avoir lu deux de ces poètes* pour les connaître tous. Loin de puiser dans la religion de hautes inspirations^ ils l'avilissent par des applicationsprofanes ; ils ne voient dans les croisades que l'ardeur guerrière, sans soupçonner la charité chrétienne : au lieu de la. fine satire, on trouve chez eux des injures grossières; des pensées mesquines, au lieu de grandes idées ; de la subtilité, au lieu de passion réelle; beaucoup de prolixité et la répétition continuelle d'un petit nombre d'ic^es, au milieu desquelles se montrent l'enfance des aits et la licence des moeurs.

Dscommencèrent-avec éclat , mais ils ne grandirent pas, comme ces enfants qui tout jeunes excitent l'étonnement, et font pitié à ans. Bientôt au sentiment harmonique ils substituèrent des difficultés bizarres et de capricieuses combinaisons de rimes. Aussi^ dans une si grande activité intellectuelle, pas un grand nom n'a sui^i, pas un poème n'a survécu. Sordello lui-même serait oublié si DÛite ne lui avait donné l'immortalité; le patriotisme, dont il est resté comme le type, ne se révèle dans aucune de ses poésies : fleurs avortées comme les autres, on y retrouve l'inspiration du siècle, non la sienne propre.

Les applaudissements qui accueillirent les chants des troubadours ont leur cause dans la richesse des rimes, dans l'accent sonore d'une langue musicale, dans l'appareil scénique, dans l'accompagnement du luth, auxquels se mariai^t des mélodies.

HIST. UWfV. — T. X. 13

ONZIÈME ÉPOQUE

D'ailleurs ne voyons-nous pas de nos jours le public applaudir encore à reffronterie ignorante des improvisateurs ?

Mais leur imagination était tellement liée à la vie romanesque quils n'auraient pu isoler leurs chants de leurs propres aventures. Or, comme dans un siècle tout s'empreint de Tidée prédominante, ils formèrent une chevalerie poétique; ils se dévouaient, comme les chevaliers^ au service d'une dame, faisant comme eux en son honneur leurs preuves d'esprit et de vaillance^ professant comme eux le culte de Dieu, de la valeur*et de Famour; comme eux encore, on les voyait errants et hébergés dans les manoirs où les attendaient les largesses des barons et les faveurs des belles châtelaines (4).

a Si mes chants, si mes actions me valent quelque renom, que « l'honneur en revienne à ma dame; elle a aiguisé mon esprit, a elle a encouragé mes travaux, elle m'a inspiré de gracieuses a chansons; mes œuvres n'ont de prix que parce qu'il se réfléchit a en moi quelque chose des charmes de ma dame, qui toujours a est le but suprême de mes pensées. »

Ainsi chantait Pierre Vidal de Toulouse, bon poète , esprit vif et plein de saillies. Ses aventures avec la dame de Saint-Gilles, qu'il avai^ mises en vers, lui attirèrent la vengeance du mari, qui lui fit percer la langue. Accueilli par Hugues de Baux, à peine fut-il guéri qu'il se remit à chanter et à faire l'amour, célébrant les attraits de la vicomtesse de Marseille ; mais il se permit de lui ravir un baiser pendant son sommeil , et elle en fut ou s'en montra tellement offensée que le troubadour dut s'éloigner. Il suivit en Palestine le marquis de Montferrat ; là, vivant au milieu des preux, il se crut lui-même un héros, et ne chanta plus que les exploits guerriers. 11 devint donc un objet de risée ; à Chypre , on lui fit épouser une Grecque, qu'on lui donna pour nièce et héritière de l'empereur de Gonstantinople. Dès lors, persuadé qu'il devioidrait

(1) NosTRADAiros, Vies des poètes provençaux^ avec les Additions de Cres-

aMBEMI.

MiixoT, Vies des Troubadours.

Fabbb d'Ouvei, le Troubadour, ou poésies occUaniquM du treizième siècle, traduites et publiées; Paris, 1803.

RAYNODARn, Choix de poésies originales des troubadours,

DiEz, Die poésie der Troubadours; Zwickao, 1826. Il prouve que la poësfe UaUenne ne (ut pas seulement une imitation de la poésie provençale, mais qu'elle en fut une continuation.

Arthcr Dinaux, Trouvères de la Flandre et du Tournaisis; Paris,

Galvani, Osserva9i(mi svlia poesia de' Thwadori; Modène, 1839.

TROUBlDOUftS.

Auguste, il prit des habits convenables à sa haute position, et fit porter un trône devant lui.

Les malheurs qu'il endura le forcèrent de renoncer à ses prétentions; il quitta TOrient, où il abandonna sa femme et ses espérances. A son retour, ayant appris la mort de Raymond de Toulouse , il laissa croître ses ongles et sa barbe, fit raser la téte à ses serviteurs, couper à ses chevaux la queue et les oreilles, et ne mit fin à son deuil que sur Tordre exprès d'Alphonse m d'Aragon.

U choisit alors pour l'objet de ses pensées la belle Lupa de Pénaatier; en témoignage de son affection , il prit non-8e«lement le nom , mais encore les manières du loup, au point de se promener revêtu de la peau de cet animal. Des paysans, qui le virent ^ aioai aceoutré, lancèrent contre lui leurs chiens, ce dont il lui arriva mal.

On a de lui une longue pièce de vers dans laquelle il donne des conseils à un troubadour pour exercer noWement l'art qu'il culâve, en fomentant les sentiments élevés et en instruisant ses auditeurs. Il regrette les années de sa jeupesse, quand régnaient Frédéric F en Allemagne; Henri II, avec ses trois fils, en Angleterre; le comte Raymond, à Toulouse; le comte Déranger et son fils, en Catalogne, glorieux héros célébrés par les poètes, sur l'exemple desquels les troubadours doivent former la génération nouvelle, tout en se montrant eux-mêmes modestes et exemplaires. On n'attendrait pas certainement d'aussi sages conseils de la part d'un homme capable d'actions aussi folles.

L'amour de ces poètes est équipé en paladin ; ce n'est plus ce dieu aveugle, armé de l'arc et du carquois, de la mythologie hellénique. « Lorsque je fus aux champs , dit le même troul^adour, a je rencontrai soudain un chevalier beau comme le jour, aux

yeux tendres et doux, au nez effilé , aux dents éclatantes comme « le pur argent, à la bouche fraîche et riante , à la taille svelte et c gracieuse. Son vêtement était parsemé de fleurs , et il avait sur f la téte une guirlande de roses. Son palefroi , blanc comme la « neige, était moucheté d'ébène et de pourpre ; l'arçon était de « jaspe, la, housse de saphir, les étriers de sardoine... Pierre « Vidal, me dit-il, sache que je suis V Amour; cette dame a a nom Compassion; cette jeune fille. Pudeur, et cet écuyer, c Loymêté. n

Il y aurait trop à faire si l'on voulait recueillir les diverses manières qu'ils employaient pour exprimer l'amour, pour se plaindre des rigueurs de leurs belles, ou pour déplorer leur insuffisance. Pétrarque a si souvent exploité leurs pensées amoureuses qu'il

ONZiiME ÉPOQUE.

suffit de le Kre pour connattre au moins la teneur de ces regrets plaintifs , de ces désirs sans espoir, de ces amours qui n'aspirent qu'à être agréés , de ces douces angoisses et de tout ce cortège de a dolci ire, dolci sdegni e dolci paci. o Ce grand poète lui-même ne sut pas toujours éviter Tétrange alliance de la dévotion avec la passion , de Dieu avec sa dame , dont ils lui donnaioit si souvent l'exemple, a Je vous aime , dit Ponce de Capdeuil^ avec une telle a tendresse que nul autre objet n'a place dans mon souvenir ; je a m'oublie moi-même pour penser à vous y et lors même que j'a- « dresse mes prières à Dieu, ma pensée est pleine de votre a image. » Hugues de la Bachelerie s'exprime d'une façon plus singulière : a Je ne récite pas une fois le Paier nosier qu'avant <c d'ajouter Quis es in cœlis, ma pensée et mon cœur ne se toura nent vers elle. » Bernard de Yentadour va jusqu'à l'impiété quand il dit : a Dieu fut à coup sûr dans l'étonnement lorsque <K je consentis à me séparer de ma dame» et Dieu dut me savoir a gré de m'éloigner d'elle pour lui. Il n'ignore pas que^ si je la « perds , jamais je ne retrouverai le bonheur, et que lui-même « n'aura pas de quoi me consoler. »

Aucun troubadour ne mérite moins qu'Arnaud Daniel les louanges que lui ont prodiguées Dante et Pétrarque ; incohérent dans les images, il est affecté dans la manière d'arranger les vers, les rimes et les strophes.

Raimbaud de Vaqueiras, qui accompagna le marquis de Montferrât à la quatrième croisade , combattit à ses côtés lors de la prise de Constantinople, puis le suivit dans le royaume de Thessalonique, où il obtint de lui des fiefs et des seigneuries en récompense de sa loyauté et des chants dans lesquels il avait célébré leurs communs exploits. L'amilié du troubadour envers le suzerain ne fut point attiédie par la sujétion féodale , et dans son maître il voyait toujours le frère de celle qu'il aimait, a Que m'ima portent à présent les conquêtes, les richesses, la gloire? Je « m'estimais bien plus heureux quand mon amour fidèle était « payé de retour. Je ne connais d'autre jouissance que d'aimer. « Je ne compte pour rien les grands biens, les vastes terres. Plus « je croîs en puissance et en richesses , plus je sens une douleur a profonde loin de mon beau chevalier, p

Pierre Cardinal , peu fait pour inspirer l'amour, s'adonna à la satire, décochant rudement ses traits contre les femmes, les guerriers et surtout contre les ecclésiastiques, a Du levant au couchant, a j'ai crié le marché suivant : Je promets un besant d'or à tout a homme loyal, pourvu que tout déloyal me donne un clou; un

TAOUBADOUBS.

« raarc d'or à tout homme courtois , si les discourtois me payent « chacun un denier ; un monceau d'or à tout homme véridîque, « si toat menteur veut seulement me donner un <Buf. U suffirait « d'une tartelette pour nourrir tous les honnêtes gens; mais^ si je a voulais traiter tous les ribauds pervers , j'irais criant partout « sans distinction : Venez ^ mes seigneurs, venez manger chez c moi. B

U s'exprime ainsi ailleurs : a Indulgences^ pardons. Dieu et le a diable, ces gens-là mettent tout en œuvre. A ceux-ci ils accor- « dent le paradis avec les pardons; ils envoient ceux-là en enfer a avec des excommunications; ils portent des coups dont iln*est a pas possible de se garantir, et personné n'inventerait un piège c qu'ils ne sussent le tendre plus adroitement. Il n'est point de a péchés dont on n'obtienne l'absolution des moines ; ils donnea raieift pour de l'argent , à des usuriers et à des renégats, la c sépulture qu'ils refusent aux pauvres, parce qu*ils n'ont pas de « quoi la payer. Vivre tranquilles, acheter de bon poisson, du a pain mollet, le meilleur vin, voilà à quoi ils passent Tannée a entière. Que ne suis-je un de la bande , si l'on fait salut à c pareil prix I

Bernard de Ventadour, de très-humble naissance , ayant été admis dans la cour d'un baron, obtint l'amour de sa femme; mais ils furent découverts , et la châtelaine se vit renfermée dans un couvent; forcé de fuir, Bernard alla se consoler par d'autres amours, surtout avec Ëléonore de Guienne, la trop fameuse duchesse de Normandie , qui fiit reine d'Angleterre après avoir été reine de France.

Guillaume de Saint-Didier, aussi opulent châtelain qu'habile troubadour, s'éprend de la belle et très-noble marquise de Polignac ; mais celle^ïi , quoique sensible aux flatteries du Byron d'alors, lui proteste qu'elle ne se rendra jamais à ses désirs, à moins d'y être conviée par son mari. Le sire de Polignac, qui se plaisait extrêmement à la poésie et à la musique , chantait volontiers les vers de Saint-Didier ; en conséquence, le troubadour s'avise de composer un sonnet propre à servir son de&ein , et confie au marquis la singulière condition que celle qu'il aime a mise à ses faveurs , sans toutefois la nommer. Le bon seigneur, charmé de pouvoir contribuer au bonheur de son ami , fait tout ce qu'il veut, et, sans plus de scrupule , la belle châtelaine comble les vœux de l'adroit troubadour.

Biais bientôt il en aime ou feint d'en aimer une autre, et la marquise^ furieuse, s'arrange pour le remplacer par celui qui

ONZiiME ÉPOQUE.

servait de confident à leurs amours. Sous prétexte d'un pèlcffinage à je ne sais quel sanctuaire^ ils passent par le chflteau de Saint- Didier^ où ils sont hébergés pour la nuit en l'absence du maître; la marquise en profite pour l'outrager dans son M même. L'aventure s'ébruita; Saint-Didier en conçut d'abord du courroux, puis il en rit, et se consola avec d'autres.

Nous avons raconté l'aventure de Geoffroy Rudel, qui , épris de la belle comtesse de Tripoli sur la renommée de ses charmes, part d'Angleterre en 1162, et meurt à pein^ arrivé en Syrie, en bénissant celle qui a daigné venir recevoir l'aveu de sa flamme (1).

Il serait difficile de dire quelle est la part de la Vérité et celle de l'imagination des poètes eux-mêmes dans ces aventures et dans beaucoup d'autres que nous passons sous silence (2). On aurait tort de croire cependant que les troubadours ne se soient jamais occupés que de frivolités et d'amours. Parfois on trouve chez eux les nobles élans d'une âme convaincue , soit qu'ils blâment ou louent les peuples , les pontifes et les rois; se faisant les interprètes de l'opinion publique , ils excitent à la guerre soit pour délivrer la terre sainte , soit pour exterminer les hérétiques , soit pour défendre leurs propres croyances, ou bien ils célèbrent les exploits des héros dont souvent iû ont partagé les dangers. Il n*est pas un événement de cette époque qui n'ait été Fobjet de leurs éloges ou de leurs réprobations.

La chute de Richard Cœur de lion fut pleurée par Gaucelin Faydit : « Il est mort, ce vaillant roi !... Bien m'étonne que , dans a ce siècle faux et avare, il se trouve encore quelque homme « prudent et courtois quand ni gages discours ni actions génétf reuses ne servent à rien. A quoi bon faire beaucoup d*efîorts? a à quoi bon en faire peut La mort nous révèle sa p«rissance en a abattant d'un seul coup ce qu'il y avait de mieux sur la terre... a Hélas ! roi vaillant et généreux^ que seront désormais les ba-

( I) Ce même Geoffroy, Élte ftscM et SaTary de MaMe arimaienl en même temps Guillemette de Bénagues, faux nom -d^une t>elle Ticomtesse de Gascogpie. Tous trois se trouvant ensemble avec elle, elle lance une œillade au premier, presse la main de Tautre, et appuie son pied sur celui de Savary. Chacun d*eu\ se crut préféré, et les de<ix premiers se vantèrent de leur bonheur ; l'autre se (ut, dans hi peniée qu'il avait obtenu la démonstration la phis slgiilHea^>e. Rngaes de la Bachelerie et Gaucelin Faydit furent enfin consultés à ce sujet, et les débats de» trois rivaux font la matière d'un tournoi dont nous laissons ks jugement aux pei-sonncs comi>étente.«;.

(2) La Curne de Sainte- Palaye rapporte un poëmc, riche de détails, ((ni contient des préceptes de chevaierie et d'amour.

TROUBAIK)UfiS.

« iaiUes^ les tournois ^ les banqaets^ les largesses quand tu y « feras défaut^ toi qui en étais la téte et romement La déff lîmdee de la terre sainte est devenue plus difficile désormais; « Dieu le veut amsi. p

Le Génois PHcivalle d'Oria accompagna Charles d'Anjou à la conquête du royaume de PoutUe ^ et composa un trailé qu'il intitula la Qnerre de ChariêSy roi de NapUs, et du tyran Mainfroy. Lorsque Gonradin eut péri sous la hache du prince angevin , Barthélémy Giorgi s'écriait : « Si le monde tombait en rn?ne par une < catastrophe.épouvantable ; si tout ce qu'il y a de lumière dans c l'univers se trouvait enseveli dans les ténèbres , je n*en saurais t faire plus grande lamentation que d'avoir vu le jeune Gonradin a et le duc Frédéric si méchamment mis à mort. Oh ! maudite raille « fois la Sicile, qui laissa commettre un si grand méfait! Oh 1 que t peuvent désormais attendre les gens de bien^ sinon de vivre f dans Fabjecttont Y eut-il jamais ennemi plus impitoyable que c le duc d'Anjou? b

Les troubadours prirent parti tout spécialement dans la croisade contre les Albigeois; les uns soutenaient Rome^ la plupart la maudissaient Le dominicain Izarn fit sur ce sujet un poëme entter, qui peut passer pour le modèle poétique de la sainté inqui^ fitton.

Plus que totls autres y Bertrand de Bom^ vicomte de Hautefort^ châteaiÉ dû Périgord qui renfermait près de mille hommes de garnison (i), prit une part active à la politique du temps. Tison de discorde continuelle entre les rois de France et d'Angleterre , il les aiguiUonnait Fun contre l'autre aussitôt qu'ils faisaient la paix, leur reprochant d'être plus couards que desfiiioines, tandis qu'il avait pour eux des applaudissements tout prêts quand ils reprenaient les armes. Quand ces deux rois sont sur le point de s'entendre, il entonne « une chanson telle que, s'ils ont quelque peu c de respect pour eux-mêmes, ils aspireront à combattre. À t

qu'il est fatMe le roi qui , après être entré en campagne, vient c à négocier I Une telle paix ne rapporte pas renom de vaillance t à Vwi , et ne tourne pas au gré de l'autre. Ce ne sont pas les c hommes d'Anjgu ni ceux du Maine qui ont défait les Champeflt noîs, mtà% les Estertmgs. » Se croyant offensé par Richard Cœur de lion* il s*attaohè à son frère Henri , suscite des ennemis

(t) Totz temps ac guerra ab tolz los siens ve:iins.„ Bons cavaliers fo e bons guerriers e bon domnelaire e bon irobaire; e savis e ben parlons; e stmp ben trattar mais e bens, Sà vie, én langne romane i èst itlsétée daiïs le Recueil de Raynouard.

ONZIÈME ÉPOQUE

au premier, et pousse l'autre à la rébellion contre son père. U faisait retentir à ses oreilles des chants comme celui-ci : a Misérable « est celui qui vit à la solde d'autrui , qui porte la livrée d'auirui. a Un roi couronné qui reçoit la solde d'un autre ne ressemble a guère aux anciens preux , qui acquirent si grand renom. Henri « trompa les Poitevins et les trahit ; qu'il n'espère plus se voir aimé a d'eux. Serait-ce pour dormir qu'il est roi d'Angleterre et de a Cumberland , conquérant de l'Irlande et seigneur de tant de pays ? a Quoi qu'il veuille me donner, Richard n'obtiendra point mon ^ a chant, quand il me le demanderait. Déjà, pour soutenir son « frère , il ne caresse plus ses hommes et ne fait pas comme lui , a mais il les assujettit et les soumet aux tailles ; il leur prend leurs a châteaux , les renverse et les brûle. Mais bientôt il se lasse, o

Ailleurs : a Bien me pkdt le doux printemps , qui fait venir les a feuilles et les fleurs; il me plaît d'écouter la joie des oiseaux, a qui font retentir leurs chants par le bocage ; il me plaît de voir a sur la prairie tentes et pavillons plantés ; il me platt jusqu'au 0 fond du cœur de voir rangés, dans la campagne, cavaliers avec « chevaux armés.

a J'aime quand les coureurs font fuir gens et troupeaux. J'aime * a à voir à leur suite beaucoup d'hommes d^armes rugir ensemble ; a j'ai grande allégresse quand je vois châteaux forts assiégés et a murs déracinés , et quand je vois l'armée près de l'enceinte décc fendue par des fossés et des palissades garnies de forts pieux.

a U me plaît le bon seigneur qui est le premier à l'attaque avec « un cheval armé, et se montre sans crainte, parce qu'il excite « les siens par sa vaillante prouesse. Et quand il reviait au camp, a chacun doit s'empresser et le suivre de bon coeur; car nul a homme n'est prisé tant qu'il n'a pas reçu et donné bien des « coups.

a Nous verroas les lances et les épées briser et dégarnir les a casques et les écus dès l'entrée du combat, et les vassaux a frapper ensemble ; nous verrons fuir à l'aventure les chevaux n des morts et des blessés, et quand le combat sera bien mèlé^ a que nul homme de haut parage n'ait autre pensée que de a couper têtes et bras; car mieux vaut être mort que vivre vaincu.

a Je vous le dis : le manger, le boire , le dormir n'ont pas tant a de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts, A euxl et « d'entendreiiennir chevaux démontés dans la forêt , et d'entendre « crier, A Vaide , à l'aide ! et de voir tomber dans les fossés petits a et grands sur l'herbe, et de voir les morts avec des tronçons a de lances dans les flancs.

TROOBÂBOUfiS.

c Banxis , mettez en gage châteaux ^ villages et cités pour guer- « royer.

« Et toi , Papiol , cours vite vers Oui et Non; dis-lui qu'il reste a trop longtemps en paix. »

Papiol était Técuyer du poète ^ et c'était Richard Coeur de lion que Bertrand appélait Oui et Non. Quand ce prince réussit à se rendre maître du château de Hautefort^ Bertrand tomba en son pouvoir ; mais Richard lui fit grâce de la vie , et lui laissa ses iHcns. Le roi Richard lui-même se conrsolait dans sa prison en faisant des chansons provençales.

Les exhortations des troubadours avaient surtout pour objet la guerre sainte. Guillaume III y comte de Poitiers et duc d'Aquitaine^ prit part à la première croisade , et la chanta en vers.

f Fidèle à l'honneur et à la vaillance , je prends les armes; c partons : je vais outre-mer, où les pèlerins implorent le pardon,

« Adieu splendides tournois , adieu grandeur et magnificence, ( et tout ce qui plaisait à mon cœur! Rien ne m'arrête plus, je e vais aux lieux où Dieu promet la rémission des péchés.

c Pardonnez-moi 9 compagnons que je peux avoir offensés; c j'implore mon pardon , j'offre mon repèntir à Jésus , maître de a la foudre ; je lui adresse ma prière en langue romane et en f latin.

a Trop longtemps je m'égarai en distractions mondaines ; mais

< la voix du Seigneur se fait entendre^ il faut paraître à son tria bunal. Je succombe sous mes iniquités.

« 0 mes amis ! quand je serai en face de la mort^ réunissezc vous tous près de moi , accordez-moi vos regrets et vos conso-

< lations. d

Lorsque la croisade de 1188 fut publiée ^ et avant que Philippe- Auguste et Henri H se fussent réconciliés pour en prendre la direction , Ponce de Capdeuil composait ce chant dévot :

« En l'honneur du Père^ qui est toute puissance et toute vé- « rité , du Fils^ en qui brille toute justice et toute sagesse , du t Saint-Esprit , source de tout bien , nous devons croire en chaff cun d'eux et en tous trois. Je sais que la très-sainte Trinité est « le vrai Dieu qui pardonne ^ le vrai Sauveur qui récompense ; je c m'accuse donc des péchés mortels que j'ai commis en paroles, c en pensées j en mensonges^ en actions, et j'en demande le « pardon.

a Celui qui siège sur la chaire de saint Pierre , qui a le droit « de délier l'homme de ses péchés sur la terre et dans le ciel, a nous a transmis l'absolution de nos fautes par l'entremise de

ONZIÈME ÉPOQ0E.

tf ses légats. Malheur à qui dotrterait de son pouvoir 1 II est fanx ,

« perfide, déloyal envers notre loi , et, s'il ne se hâte de prendre a la croix et de partir, il résiste à la volonté de Dieû.

a Le chrétien qui prend la croix assure sa propre félicité. Le a plus vaillant , le pitis honoré sera un lâche et honni de tous s'il a demeure , tandis que le plus vil deviendra libre et généreux ce s'il part. Rien ne lui manquera, le monde entier consacrera sa <i gloire. Ce n'est plus le temps oii la tonsure et l'austérité péa nitente des monastères étaient un moyen de mériter te ctel ; « Dieu assure le salut à ceux qui , armés en son nom , iront ven- « ger sur les Turcs les souffrances que nous avons endurées, souf* a frances les plus dures de toutes.

« L'homme le jAns puissant ne produit souvent que folie et <c dommage lorsqu'il ravit l'héritage d'autrui^ attaque les cbâ- (i teaux , les tottrs, les enceintes fortifiées; il croit avoir fait les a plus belles conquêtes, et possède moins qU'ùn pauvre dans sa a nudité. Lazare se trouvait bien misérable; mais que valurent <c ses trésors au riche qui lui refusa pitié quand la mort Tatteia gnit? Qu'il tremble celui qui s'est enrichi par Tinjustiee 1 le riche « orgueilleux fut réprolivé , le pauvre obtint les trésors du ciel.

« Roi de France y roi d'Angleterre, faites la paix une fois. Celui « de vous qui le premier y consentira sera le plus honoré aux a yeux de l'Étemel; sa récompense est sûre, la couronne de « gloire l'attend dans le ciel. Puissent aussi le roi de Fouille et a l'empereur s'unir comme amis et frères , jusqu'à ce que le saint a sépulcre soit délivré! Gomme ils se padrdonneront, il leur sera a pardonné au jour du jugement.

(c Vierge glorieuse, mère de miséricorde et de vérité, lumière « de sahit, espérance, divin flambeau de foi, vous en qui Dieu « s'incafrna pour racheter les péchés du monde , priez pour nous, « pécheurs, votre Père, votre Fils; n'étes-vous pas et fille et a mère? Vierge de douceur et de gloire , protégez notre sainte « loi , et donnez-nous la force et la puissance d'exterminer les a Turcs félons et nràcréants. d

Ce ton de prédication n'est pas rare chez les troubadours ; il est du moins supportable, vu la nature de l'entreprise à laquelle il s'agissait d'exciter, et l'habitude des prédicateurs de pousser à la guerre sainte par des motifs moraux. Le même poète s'élève un peu plus en chantant ailleurs la croisade elle-même :

a Qu'il soit désormais notre guide et notre protecteur celui a qui conduisit les trois rois à Bethléem; que sa miséricorde nous a indique une voie par laquelle les plus grands pécheurs puissent

TiOUBABOUBS.

c arriver au salut Insensé ^ 6 insensé l'homme qui, par un lècbe c attachement aux terres ou aux richesses^ négligera de prendre « la croix ; car^ par sa faute et sa lâcheté y il perd à la fois Thon- « neur et Dieu.

c Combien il est fou celui qui ne prend pas les armes! Jésus ^ c Dieu de vérité^ a dit aux apôtres qu'il fallait le suivre ^ en renon-

< çantaux biens et aux affections terrestres. Le moment est tenu c d'accomplir son saint commandement. Mieux vaut mourir outrec mer pour son saint nom que de vivre ici sans gloire; oui^ la c vie eat ici pire que la mort. A quoi bon une vie honteuse? mais « mourir en affrontant de glorieux périls^ c'est triompher de la f mort mèxm et s'assurer Tétemelle félicité...

a Qu'il n'espère pas être compté parmi les preux le baron qui

< refusera d'arborer la croix et d'aller délivrer le saint sépulcre.

< Aujourd'hui les armes ^ les batailles^ la chevalerie^ tout ce que « le monde a de beau y de séduisant peuvent procurer la gloire « et la félicité du céleste séjour. Que sauraient désirer de mieux a les rois et les comtes > s'ils peuvent par des exploits signalés se c racheter de l'enfer^ et des flammes qui dévorent les réprouvés « pour l'éternité

Quand on connut les désastres survenus dans la terre sainte y Ëflaeric de Péguilain chantait en ces termes :

a Qu'ils se montrent à cette heure les preux qui ont la noble c ambition de mériter tout ensemble la gloire du monde et celle « du ciel ! Vous pourrez obtenir l'une et l'autre , vous qui vous f consacrez au pieux passage pour délivrer le saint sépulcre, a Grand Dieu , quelle douleur I Les Turcs l'ont conquis et profané ; « cet opprobre mortel nous pénètre jusqu'au fond du cœur. Pre- « nons le signe des croisés^ allons outre-mer ; nous avons un guide c courageux et sûr dans le pape Innocent.

« Chacun est invité^ chacun est appelé; que tous se préparent « et se croisent au nom de ce Dieu qui a été crucifié entre deux « larrons y après avoir été condamné avec iniquité par les Juifs, a Si la loyauté et la valeur ont encore quelque prix^ nous ne laisc serons pas le Christ ainsi déshérité ; mais nous aimons et voulons c ce qui est mal^ et nous négligeons ce qui nous serait utile et « tournerait à notre bien. Hé quoil la vie dans nos contrées est a pour nous on péril continuel ; la mort en terre sainte serait pour « nous la félicité éternelle.

« Qui hésitera à défier, à souffrir la mort pour le service de « Dieu, -qui daigna l'endurer pour notre rédemption ? Ils seront a sauvés comme saint André ceux qui planteront sur le Thabor

ONZIÈME ÉPOQUE

e la croix victorieuse. Que personne ne redoute dans le voyage la « mort delà chair; on ne doit craindre que la mort de Tàme, qui a nous précipite dans ce gouffre où il y a des pleurs et des grina céments de dents ^ comme l'atteste saint Matthieu.

« On veiTa à cette heure les hommes qui obéissent aux lois de « rËtemel , qui n^appelle que les preux et les vaillants ; il recevra a dans sa gloire les généreux^ qui , sachant souffrir pour la foi a et combattre pour Dieu, lui consacreront franchement leur géa nérosité, leur loyauté, leur valeur. Qu'ils restent ici ceux qui e aiment la vie, qui sont esclaves de leurs richesses; Dieu veut a seulement les bons et les preux : aujourd'hui, il commande à a ses serviteurs fidèles de faire leur salut par de grands exploits a de guerre; il veut que la gloire des batailles leur ouvre les a portes du ciel.

a Vaillant marquis Malaspina , toujours tu fus Thonneur dn a siècle y et tu le montres bien à Dieu même aujourd'hui que tu a prends la croix pour secourir le saint sépulcre et le fief de Dieu. « Honte à Tempereur et au roi qui ne cessent pas leurs discordes « et leurs guerres ! Ëh ! qu'ils s'arrangent en paix et s'unissent a pour délivrer le saint sépulcre , la lampe divine, la vraie croix a et le royaume entier du Christ, qui depuis trop longtemps sont a dans les mains des Turcs! Qui peut, à ces mots, ne pas gémir a de honte et de douleur?

a Et vous, marquis de Montferrat, vos aïeux se comblèrent jaa dis de gloire en Syrie ; imitez leur noble dévouement, arbores a la croix sainte, traversez les mers, en méritant que les hommes a vous accordent leur adixiiration , et Dieu les récompenses « éternelles.

a Tout ce que l'homme fait ici-bas n'est rien, rien si sa dévoa tion ne le rend digne de la gloire éternelle (1). b

Les troubadours empruntent parfois des élans plus poétiques aux sentiments pieux ; c'est ainsi que Foulquet de Romans s'écrie : a Quelle douleur, quel désespoir, quels gémissements quand Dieu a dira : AlleZy malheureux^ allez à T enfer, où vous serez punissons a fin pour n'avoir pas cru que foie souffert une passion cruelle» a Jesuis mortpour vous^ et vous m'avezmis enoubU. Mais ceux qui « auront rencontré la mort dans la croisade pourront dire : a Nous aussi y Seigneur , nous sommes morts pour toi. »

(1) M. de Montalembert cite, dans la Vie de sainte Élisabeth^ des poésies de WalUier von der Vogelweldt et du roi de Navarre , sur Tabandon daas lequel éthit laissée Jérusalem.

TROUBADOUBS.

A la nouvelle des revers essuyés par les chrétiens dans la terre sainte, le chevalier du Temple s'abandonnait à une inspiration dont Pénergie Tentraînait jusqu'au désespoir et au blasphènie :

a Le deuil et la tristesse m'accablent au point que je me sens c mourir. Elle est vaincue^ elle est avilie^ cette croix dont nous c nous sommes revêtus en l'honneur de celui qui expira sur « la croix pour nous racheter. Ni ce signe révéré ni nos saintes f lois ne nous protègent contre les Turcs barbares. Dieu les

< maudisse! Mais, hélas! s'il est donné à l'honmie d'en juger, « il seinble que Dieu lui-même les soutienne à notre préju-

< dice.

c Ha ont d'abord recouvré Gésarée; le fort d'Assur a cédé à

< l'impétuosité de leurs assauts. 0 Dieu! qu'est devenue cette a légion de preux chevaliers, d'hommes d*armes, de bourgeois c dont Assur était remplie? Hélas! hélas! le royaume de Syrie t a souffert de terribles désastres. Il n'est plus possible^ malheu- « reusement , que sa puissance se relève jamais.

c Ne croyez pascependant que la Syrie s'afflige. Infidèle, elle a ff juré qu'il ne resterait plus dans son sein aucun serviteur du « Christ; qu'elle changerait en mosquée le couvent de Sainte* « Marie. Et quand le Christ l'a souffert, lui , fils de Marie , qui t devrait s'en chagriner? Puisqu'un tel désastre lui (flatt, pourff quoi ne nous plairait-il pas aussi à nous?

a Mille fois insensé qui veut encore combattre les Turcs, puis- « que le Christ lui-même ne leur dispute rien. J'en gémis ; ils ont ff vaincu, ils continuent à vaincre Francs, Tartares, Arméniens, • Persans, et chaque jour ils remportent de nouvelles victoires, t Dieu sommeille, Dieu, qui naguère veillait pour nous, et Maff homet exalte sa puissance en élevant la gloire du soudan.

« Le pape dispense les indulgences à qui s'arme contre les t Allemands; ses légats montrent parmi nous une avidité insaff tiable. Nos croix le cèdent à celles qui figurent dans les tour- « nois , ^ la croisade sainte se convertit en guerre contre la i Lorabardie. J'oserai donc dire que les légats vendent Dieu, et c qu'ils vendent les indulgences pour de criminelles richesses.

a O Français ! Alexandrie vous a fait plus de mal que la Loma hardie; là les Turcs vous ont enlevé la gloire, ils vous ont vainff eus, chargés de fers, et vous ne vous êtes rachetés qu'en cétf dantceque vous possédiez. »

C'était sur un ton contraire que le ménestrel Rutebeuf, au monient où saint Louis s'apprêtait pour une nouvelle croisade, dé-

ONZiiMB ÉPOQinS.

plorait cette expéditions qui renouvelait les douleurs de la première (1):

a Monté sur mon destrier , j'allais vers Saint-Remy, et je pasce sais le long d'un verger en pensant à nos pauvres chrétiens « d'Acre et de terre sainte, quand j'entendis deux chevaliers dis- « courir en ces termes :

Le croisé, a Bel ami, Dieu nous appelle aux saints lieux pour a les défendre contre la profanation, n

Le déeroisé. a Hé quoi I j'irais, au prix de mon sang, conquéa rir un pays lomiain^ dont il ne me sera pas concédé un pouce^ « et je laisserais ici, à la garde des chiens, mon fief, ma femme et <r mes enfants? Ne serai t-<^ pas folie d'abandonner cent méc tairies et de me mettre à la solde pour en gagner quarante? »

Le croisé, a Mais la providence de Dieu veillera à tout, et ren- « dra au centuple ce qui sera perdu pour Dieu. »

Le décroisé, a C'est pour cela que tous ceux qui font le voyage « de Rome et de Saint-Jacques de Gompostelle reviennent tout a nus^ sans serviteurs ni valets, o

Le croisé, a Mais est-il possible de se sauver en vivant dans la « joie et dans les plaisirs? Voyez le roi de France, qui prend le « bourdon et la croix, qui abandonne sesenfants etson royaume... « Certes il laisse plus que nous. »

Le décroisé, a Messire, je dors mes nuits complètes , je vis <r aimé de mes voisins et d'accord avec eux ; par saint Pierre, je a veux mener le plus longtemps que je pourrai cette Joyeuse « existence avec ceux qui me sont chers. 81 le Soudan venait m'ata taquer, obi alors il trouverait ma bannière et mes armes. De « plus, je traverse volontiers un ruisseau, je le saute et je le passe c hardiment; mais, d'ici à Saint-Jean d'Acre, Teau est trop proa fonde, le canal est trop large. Dieu est partout; il est pour moi « en France, comme il est pour vous à Jérusalem. 0

La discussion continue sur ce ton, et le croisé finit par persuader Tautre; mais les arguments de celui-ci durent prot^Âlement faire une impression plus profonde quand le mauvais succès eut éteint l'enthousiasme pour ces saintes expéditions.

On peut voir, au surplus, même dans une traduction, qu'il ne faut pas chercher dans ces compositions, la poésie de l'écrivain^ mais celle du sujet.

Les troubadours fréquentaient aussi les palais et les cours dl-

(1) DispiUizons du croisié et du descroUié, manuscrit publié par Achille Ju« binai, avec d'autres poésies de Rutebeuf.

TROUBADOUBS.

telle, où îlg ne tardèrent pas à trouver des émules. Foulqnetde Marseille fut le premier Italien qui fit des vers en langue provençale. Bien d'autres marchèrent sur ses traces (i).

La plupart appartiennent à la haute Italie, où le contact avcc^ les Provençaux et l'éloignement de la Sicile , qui s'essayait alors à la poésie dans la langue du Si, disposaient davantage à goûter la versification dont nous venons déparier. Néanmoins ii est encore fait mention à Pise de Paul Lanfranchi ; de Roggerotto^ à Lucqaes ; de Migliore Abbati, à Florence ; de Lambertino Bonarello, à Bologne, tant Tidiome provençal était répandu en Italie^ et tant on le considérait comme plus propice à la poési^ que la langue même du pays.

Il faut distinguer parmi tous le poète Hugues Gatola, qui, dans un temps de galanteries futiles, éleva la voix pour maudire la corruption des petits seigneurs de fiefs. Nous ne passerons pas non plus sous silence la trovatrice donna Tiburzia (Natiburz) , qui nous a laissé peu de vers, mais qui fit grand bruit dans le monde par ses aventures, et à qui l'amour de beaucoup d'hommes attira la haine de beaucoup de femmes.

Émeric de Péguilain vint vers 1201 en Italie, où il resta plus de cinquante ans, fété dans les cours des seigneurs de Montferrat, d'£ste, de Malaspina, et composant des chansons populaires sur les actualités d'alors, comme la lutte des empereurs avec les papes , des Guelfes avec les Gibelins.

Les troubadours eurent un protecteur splendide dans Azzo VII d*Este, marquis de Ferrare. Ses filles et lui sont souvent cités comme des modèles de courtoisie et de vertu dans les chants des poètes, prodigues de louanges envers quiconque se montre prodigue de dons. A la fin d'un recueil manuscrit de poètes provençaux remontant à 1254, et conservé dans la bibliothèque de Modène, on lit une annotation ainsi conçue : « Maître Ferrari fut de • Ferrare et jongleur, et s'entendit mjeux à trouver ou rimer en ff provençal que nul homme ayant jamais existé en Lombardie. c II ent^dait au mieux la langue provençale, savait beaucoup c en littérature, et, pour écrive, il n'y avait personne qui l'éga-* c lAt. Il fit plusieurs bons et beaux livres. Courtois de sa per-

(1) A Gênes, Boniface Cal?i, Percivalle etSimonDoria, Hugues de Orimaido, Jacques Grillo, Lanfraac GicaU ; en Piémont, Pierra de la Rovère, Nicoletto de Tarin, Pierre de la Caravane. Albenga y\i naUre son Albert Quaglio; Nice, Guillaume Brievo ; la Lunigiane, Albert, marquis Malaspina ; le Montferrat, Pierre de la Mole Pavie un Ladovie ; Fossano, son Moine ; Venise, Barthf^lemy Zonî.

ONZIÈVE ÉPOOUE.

a sonne^ il fréquenta et servit volontiers barons et chevaliers ; il « fut longtemps commensal de la maison d'Esté, et^ quand il ar- <i rivait que les marquis faisaient féte et tenaient cour^ on voyait ^ a accourir des jongleurs habiles dans la langue provençale, qui se (X concertaient avec lui, et l'appelaient maître. S'il en venait quela qu'un plus savant que les autres, et qui soulevât une discus- « sion sur son talent poétique ou sur celui d'un autre, maître Pera rari lui faisait une réponse improvisée, si bien qu'il était comme a un champion dans la cour du marquis d'Esté. Dans sa jeunesse* « il donna ses soins à une dame qui avait nom Turca, et fit pour « elle beaucoup de bonnes choses. Devenu vieux, il allait peu a dans le monde; mais il se rendait à Trévise chez messire Géc( riurd deCaminoet chez ses fils, dont il recevait grand honneur a et beaucoup d'accudl, et qui lui faisaient des dons avec lara gesse. »

Le plus célèbre des troubadours italiens fut Sordello de Mantoue, qui réunit la palme du guerrier, le myrte de l'amant et le laurier du poète. On raconte de lui d'étranges aventures (i) , et Ton a Beaucoup parlé de ses amours avec Cunizza, soeur du farouche tyran Ezzelin de Romano; mais, sans nous y arrêter, nous dirons que la plupart de ses poésies ne célèbrent que l'amour, et parfois sur un tout autre ton qu'on ne devrait l'attendre de celui que Dante appelle âme lombarde ^ altière et dédaigneuse.

D'un dialogue, sous forme de tenson , entre Bertrand de Bom et Sordello, il semble résulter que ce dernier ne jouissait pas, parmi ses contemporains, de cette réputation d'héroïsme que lui ont faite les chroniques de Mantoue et les vers de Dante :

Sordello. a Si tu avais à perdre la joie des dames et à renoncer aux belles, ou bien à sacrifier à la dame de ton cœur ce que tu as de plus cher, l'honneur que tu as acquis ou acquerras en oeuvres de chevalerie , que choisirais-tu?

Bertrand, a Les dames que j'ai aimées m'ont fait éprouver tant de refus, j'ai obtenu d'elles si peu de bien que je ne puis le mettre en comparaison avec la chevalerie. Garde pour toi la folie de l'amour, jouissance si vaine ; cours après des plaisirs qui perdent leur prix lorsqu'ils sont obtenps.Moi, dans la voie des armes, je veux toujours courir au-devant de nouvelles conquêtes et d'une gloire nouvelle, d

Sordello. « Est-il de la gloire sans amour? (bmment aban-

(1) Notamment daos le poème d'Aliprand BuonamoDle, Antiq. Ual. $Md»

TROUBABOUES.

doDoer la galanterie pour des combats et des blessures ? La faim , la soif, Tardeur du soleil, la rigueur du froid sont-elles à préférer à Tamour? Je te laisse volontiers ces avantages^ pour les joies suprêmes que j'attends de ma dame. »

Bertrand. « Quoi donc, oserais-tu paraître devant ta belle sans prendre lesarmes pour combattre? Il n'est pas de loi véritable sans la valeur^ laquelle élève aux plus grands honneurs; mais les folles jouissances de l'amour conduisent à l'avilissement et à la bassesse. »

Sordello. a Pourvu que je sois vaillant aux yeux de celle que j'adore^ je me soucie peu que les autres fassent fi de moi ; toute ma félicité me vient d'elle seule, et je n'en veux pas d'autre. Va, renverse châteaux et murailles 3 je recevrai un doux baiser de mon amie; tu gagneras los et renom parmi les seigneurs français; j'aime bien mieux les innocentes faveurs que les meilleurs coups de lance. »

Bertrand. « Celui qui aime sans vaillance trompe son amante, Sordello ; je ne voudrais pas l'amour de ma dame si je ne méritais pas son estime; un bienfait mal acquis ferait mon malheur. Garde donc pour toi les tromperies d'amour; laisse-moi l'honneur des armes, si tu es assez fou pour mettre en balance une fausse fidélité avec une jouissance légitime, d

En effet, il est une pièce où il se vante de ses triomphes sur toutes les femmes, comme pourrait le faire don Juan , sans la moindre délicatesse chevaleresque et avec une sorte de grossièreté. Dans une autre, il répond au comte d'Anjou, qui l'invite à se croiser : « Seigneur comte , n'exigez pas que j'aille cher- « cher la mort. Dans les eaux salées, on gagne trop vite son « salut. Je n'ai pas hftte de l'obtenir, et je veux arriver le plus c tard possible à l'éternité.»

Peut-être ne faut-il voir dans ses triomf^es que des forfanteries, dans sa Véponse qu'une ironie profonde ; car, dans d'autres vers^ Sordello montre une âme fière et élevée, qui, ne tenant compte ni de la grandeur ni de la puissance, foudroie la lâcheté partout où elle se laisse apercevoir.

Tel est son fameux sirvente sur la mort du sire de Blacas , remarquable par la hardiesse outrageuse qui lui fait partager en morceaux le cœur de ce preux guerrier, pour le distribuer aux différents rois de l'Europe , et avoir occasion de reprocher à chacun d'eux son manque de cœur.

Une poésie frivole , la manie du romanesque fit dégénérer jongieon. les troubadours en une espèce de charlatans, et leur valut

■WT. BIOV. — T. x. 14

ONZIEME ÉPOQIIE.

d'être confondus avec les 'jongleurs. Ce nom, dans Forigine , signifiait chanteurs; en effet, Giraud de Riquier, troubadour du treizième siècle, disait : a La jonglerie fut instituée par a des hommes d'esprit et de savoir, afin de diriger les gens de c bien sur le chemin de la joie et de Thonneur, moyennant le c plaisir que procure un instrument touché de main de maître, c Plus tard vinrent les troubadours, pour raconter les histoires « du passé, pour exciter les braves en célébrant les exploits des « anciens preux; mais, depuis quelque temps, tout décline. Il « s'est élevé une race qui, dénuée d'esprit et de savoir, usurpe c la condition de chanteur, de musicien, de troubadour, pour a ravir la récompense due aux hommes d'un talent véritable , c qu'ils cherchent à diffamer. »

De là vient que le nom de jongleur finit par être employé dans une acception défavorable, pour désigner des gens qui faisaient métier de réciter des poésies composées par d'autres , afin d'égayer les compagnies par des bouffonneries et des jeux d'adresse. Qoelques-uns, comme les fous dans la suite, étaient attachés à certaines cours ou bien à des personnages; d'autres s'en allaient errants^ revêtus d'habits bariolés, avec la viole ou le rebec à trois cordes, suspendu à l'arçon de la selle ou sur l'épaule, et la bourse à la ceinture pour la quête. Souvent un de ces jongleurs marchait avec le troubadour, dont il accompagnait le chant en jouant du luth ; parfois il en obtenait une chanson, ou un sirvente qu'il déclamait à la ronde pour de l'argent (4j. Un troubadour disait à son jongleur : c Sache bien trouver, bien rimer, bien exécuter un jeu ; sache faire a résonner la cymbale et le tambour, jeter et recevoir des fruits a sur les couteaux, imiter le gazouillement des oiseaux, jouter « avec des corbeilles aux pieds, assaillir des ch&teaux , et faire a sauter ( des singes? ) à travers quatre cerceaux; toucher de la

.« cithare ou de la mandore, le monocorde ou la guitare

a Jongleur, apprête-nous de nouveaux instruments à dix cordes^

(1) Bertrand de Born dit à son jongleur, dans Tenvoi d^unecbanson : Fa, Papiol; tu me porteras avec [mon sirvente dans le pays d'Artois. Là tu parleras comme une femme accêrie^ qui peut Jurer merveille sur la loi ; car la politesse est ma manière.

Raymond de Miraval dit à son jongleur: Baffonne^ je sais que tu es pemu pour avoir de moi un sirvente. Voici le troisième que je te donne. Avec les deux premiers, tu Ces procuré de Vor, de Vargent, quelques vieilles armes et des vêtements tant bons que rdpés.

On denumdait souvent des sonnets à Pétrarque, et il raconte qu*!! ?it que], quefois reparaître bien vêtus et la poche garnie ceux qui s^étâieut mit en rooAe pauvres et en guenilles, pour chanter ses poésies.

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