TROUBADOURS
c et» si tu apprends à bien les toucher, ils suffiront à tous tes béer soins..... Apprends par cœur les nouvelles et les romans les c plus fameux; comme TAmour court et vole^ comme il va nu de « naissance, comme il repousse la justice avec ses dards aigus...., « apprends les ordonnances d'Amour, ses privilèges et ses reff mMes ; tu sauras alors en expliquer les degrés divers , dire c comment il va rapide, de quoi il vit , ce qu'il fait quand il part, ff comme il abuse et fait souffrir ses serviteurs. x>
On aurait donc fait injure au troubadour en le confondant avec le jongleur, et c'est ce dont Sordello se plaint hautement :
< Celui-ci n'a jamais porté ni reçu un coup, et ne peut se vanter
< d'un beau fait d'armes. Jamais on ne vit plus grand poltron; car il c ne sait toucher arme quelconque sans trembler. C'est à tort qu'il
< me donne le titre de jongleur, qui ne convient qu'à lui ; àlui qui c chemine derrière les autres, quand les autres marchent sur mes f traces. Il reçoit, et ne donne jamais; moi je donne, et nere- « çois rien. Il se vend à quiconque veut le payer ; moi je n'accepte « rien qui puisse m'ôtre reproché. Je vis de mes revenus,-et n'at- « tends rien de qui que ce soit. Au lieu de jaque, il porte une caff misolede tricot; au lieu d'un destrier, il monte un roussinqui a va l'amble ; au lieu du casque, il a un capuce froncé ; au lieu de c l'écu, un manteau. On peut bien accuser l'Amour de trahison <K si avec cela il gagne le cœur d'une seule femme. »
Les ménestrels ou ménestriers, inviolables de leur personne , avaient droit, en Angleterre, d'entrer où il leur plaisait, d'obtenir partout la nourriture et le logement sans autre payement que leurs chansons. Le roi Édouard , qui détruisit les bardes du pays de Galles parce qu'ils relevaient l'esprit national par leurs chants, puUia le décret suivant :
ff Attendu que beaucoup d'oisifs, sous le nom de ménestrels, ff ont été et sont reçus à boire et à manger chez les autres, et ne ff se tiennent point satisfaits si le maître de la maison ne leur fait « un don ; voulant réprimer cette manière d'agir insolente et cette ff fainéantise , nous ordonnons que personne ne puisse s'introff duire, pour boire et manger, dans la demeure des prélats, « comtes et barons, s'il n'est ménestrel..... Il ne pourra venir de « ceux-ci que trois ou quatre au plus par jour. Quant aux mai- « sons de moindre qualité , aucun ne pourra y entrer s'il n'est deff mandé, et celui qui sera demandé devra se contenter de boire c et de manger sans réclamer autre chose , sinon il perdra le rang ff de ménestrel. »
Un jour qu'Édouard II tenait cour plénière, recevait les grands
ONZIÈME iPOOUE-
et les prélats du royaume, et les traitait sous la feuillée , une femme se présenta vêtue en ménestrel , lui récita une satire violente contre son gouvernement^ et puis se retira.
Une liberté pareille devait être vue de mauvais oeil par les souverains ; aussi la réprimèrent-ils souvent par leurs édits. Les ménestrels survécurent pourtant jusqu'à l'époque où Élisabeth ordonna qu'ils fussent châtiés comme vagabonds. En France , les ménestrels, comme tous les individus de semblable profession^ se constituèrent en corporations; én 4321 , le jongleur Pariset fit adopter le premier règlement pour celle de Paris.
Les troubadours eux-mêmes ne tardèrent pas beaucoup non plus à se voir assimilés aux jongleurs. Pierre Vidal , Fun des meilleurs parmi eux , gémissait de cette dépravation; cherchant à ramener l'art à sa destination primitive^ il aurait désiré que les troubadours rappelassent les rois , les comtes, les vassaux au bon sens, au savoir, à la loyauté, en leur inspirant la gaieté, la franchise , la douceur^ la prudence, a N'imitez pas, leur disait-il , ces a poètes qui ennuient le monde de leurs lais amoureux. Il faut a seconder la tristesse ou la joie des auditeurs, mais éviter et toujours de se rendre méprisable par des récits bas et ignoa bles. j>
Giraud de Riquier regrettait de même les beaux temps de la gaie science; dans une épttre adressée à Alphonse de Castille, il l'exhortait à la relever de Tavilissement où elle était tombée depuis que des charlatans et des saltimbanques avaient usurpé le nom de chanteurs de cour. Il lui demandait de les diviser, de son autorité royale , en quatre classes : maîtres en l'art de trouver, troubadours, jongleurs et bouffons.
Mais il n'était plus temps. L^esprit chevaleresque, sur lequel reposait ^existence de ces chantres nomades , se refroidissait de jour en jour. Les cours plénières, les tribunaux d'amour, où ils venaient faire montre de leur habileté, cédaient la place à des guerres réelles, à des calculs intéressés. Vint ensuite la bourrasque de la croisade albigeoise, qui déracina ces fleurs délicates dont l'éclat faisait tout le mérite; elle périrent entièrement lorsque Charles d'Anjou, comte de Provence, transporta sa cour à Naples^ et que les papes transportèrent en Provence leur cour italienne. Alors les villes prévalurent sur les châteaux , les négociants sur les barons, la vie active sur l'existence artistique. Cependant Jes aqriiouls de Toulouse cherchèrent à donner au moins une vie artificielle à cette institution nationale , et^ en 1323 , ils établirent une acadéuSk^""' mie du gai siwoir, dans laquelle, au 1^' mai de l'année soi-
LÉaJSNDES^ NOavEiLESy EOMANS.
vantOy fut donnée une violette d*or à la meilleure poésie provençale, n est parlé d'une Clémence Isaure^ ftme de ces réunions où la foule accourait avec empressement, et dans lesquelles brillait entre tous Arnaud Vidal ^ de Castelnaudary. Trois prix étaient décernés dans ces jeux Floraux : la violette d'or à la plus belle chanson (ode), le jasmin d'argent au meilleur sirvente ou à la meilleure pastorale , la fleur d'acacia à la ballade la plus méritante. Cet usage fut tellement au gré des habitants du pays qu'ils n'y ont pas renoncé encore dans ce siècle positif (i).
La langue et la littérature provençales furent ensuite transplan- . tées en Aragon^ où les troubadours continuèrent pendant longtempe encore à chanter. Henri , marquis de Yillena^ personnage de grand crédit tant en France qu'en Espagne , ses domaines étant limitrophes entre ces deux royaumes, fit instituer à Barcelone^ par Jean I*' , roi d'Aragon, une académie à Timitation de celle de Toulouse; mais son existence fut de courte durée. Vers le milieu du quinzième siècle, Ausias, marquis de Valence , qu'on a voulu comparer à Pétrarque pour le mérite comme pour ses aventures, composa aussi des poésies en langue provençale. Nous en passons sous silence d'autres moins importants. Les Aragonais avaient exigé que le provençal fût substitué au latin dans les actes publics ; puis ils y renoncèrent pour complaire aux rois de Castiiie. Les traces de cet idiome disparurent chez eux sous la domination autrichienne, et ce fut en vain qu'ils voulurent le faire revivre plus tard avec leurs autres franchises.
L'un des mérites les plus vantés chez les troubadours et les jongleurs, mais spécialement chez les ménestrels, était d'avoir toujours.des récits prêts pour égayer les banquets et les veillées.
(1) L'Académie des jeux Floraux publie eu oe moment les Momiments de la Uttéraiwre tmnane, comprenant le texte et la traduction des meilleures compositions en cette langue, soumises aux concours qui commencèrent en 1324. Le premier volume X Toulouse» 1S41 ) comprend las Ftors de Gay Saber, estier Dichas las Letfi d^Amors , espèce de traité de la langue et de la poésie proven* çales. Cette publication a été suivie, en 1849, de celle de las Joyas del Gay Saber^ recueil de pièces couronnées depuis 1324 jusqu'en 1498.