‹ Histoire universelleChapitre 59 sur 79 · RAPPROCHEMENTS · texte numérisé non relu

RAPPROCHEMENTS

Tandis que la Vénus de Médicis et V Apollon du* Belvédère révèlent un peuple idolâtre des beautés de la forme, les statuettes et les colosses égyptiens indiquent une nation grave, servile, compassée. Les monuments de la Grèce attirent et plaisent; ceux de TÉgypte produisent je ne sais quel découragement qui inspire le silence et la réflexion. Les premiers excitent le goût du beau chez le peuple qui les contemple; les autres, toujours religieux, éveillent Tidée de Tinfini.

On ne saurait confondre non plus les ouvrages des Égyptiens avec ceux des Indiens. Us concordent au fond, c'est-àdire dans l'expression symbolique ; mais leur développement successif se diversifie selon des circonstances particulières. L'architecture des premiers est simple jusqu'à la monotonie; dans l'Inde, tout est varié avec une bizarrerie inépuisable, et l'accessoire l'emporte sur l'ensemble, tandis qu'en Égypte l'ensemble permet à peine de songer à Tomement. Sur le Nil, tout est ligne droite ; tout est mélange de lignes sur le Gange : difTérence naturelle entre un peuple sévère et géométrique et une nation à l'imagination vive. La sculpture égyptienne manque de mouvement; elle grandit, mais sans violer les proportions; celle de l'Inde est décousue, disproportionnée, maniérée dans la pose et dans l'expression. Les pyramides de l'Inde le cèdent de beaucoup à celles de l'Égypte, puisque la pyramide indienne qu'on appelle la Grande, et que lord Yalentia considère comme un prodige, s'élève à peine à 66 mètres. Les pagodes aussi n'ont en pierre détaille que la base ; le reste est en bois revêtu d'un enduit et de faïence. L'Égypte ne consacrait pas un grand travail à ses grottes, qu'elle destinait à la sépulture des cadavres ; l'imagination, moins vive, ne produisit pas chez elle autant de poèmes ni de traités de philosophie, tandis que la profondeur de la pensée et la jalousie sacerdotale .y inventèrent les hiéroglyphes, tout à fait inconnus à l'Inde.

Des ressemblances de plus ea plus frappantes résultent de la comparaison générale de ces deux peuples. L'inspection

ÉGYPTE, INBE. — RAPPBOGHEMENTS.

des crânes a conduit aux mêmes résultats, et démontré la prédominance des classes sacerdotales et guerrières. Chez Tun et chez Tautre, la législation est dans la main des prêtres. Le roi, choisi parmi les guerriers, est entravé par le cérémonial, et toute la constitution se fonde sur la division des castes, qui est identique dans la classe élevée, et varie selon les circonstances dans la classe inférieure. Les prêtres ont dans les ^euz pays les mêmes droits, les mêmes domaines, le même vêtement, et leur autorité est également fondée sur la science. Les guerriers emploient la même espèce d'armes, combattent sur des chars et non sur des chevaux; seulement^ en Egypte, ils- font moins usage des éléphants et acquièrent une plus grande puissance (1). En Égypte, la propriété foncière fut réglée comme dans l'Inde, jusqu'à ce que Joseph vînt la concentrer tout entière dans les mains du pharaon.. La civilisation y marcha du même pas, quoique l'égalité du sol permit de réduire plus facilement en un seul les petits États de l'Égypte.

Les dieux se ressemblent beaucoup ; Isis et Osiris rappellent llsi et l'Isaoura des Indiens. Le lingam est vénéré chez tous deux ; les animaux sont sacrés aussi dans l'Inde, quoiqu'à un degré bien moindre qu'en Égypte; l'œuf, qui symbolisait pour les Indiens l'origine de toute chose, figurait sur les bords du Nil dans la bouche de Kneph, et Horus, fils d'Isis, imitait le Kana, né de Lakchmi. Gœrres trouve dans Osiris la septième incarnation de Vichnou ; mais Creuzer le compare avec plus déraison à Krichna, qui, noir comme Osiris, entouré de nymphes et d'animaux, répand comme lui la fécondité sur l'agriculture, obtient par excellence le titre de bon, et expire cloué par une flèche au tronc d'un sandal à la fin de l'avantrdernière période du monde. En général, la religion égyptienne, de même que celle de l'Inde, réduit le dualisme en panthéisme, ainsi qu'il apparaît par la légende d'Isis rendant la liberté à Typhon vaincu par Horus. Le culte extérieur est attaché dans les deux pays à certains sanctuaires, et célébré avec des sacrifices de sang et d'amour, des pèlerinages, des pénitences, des baptêmes, des processions dans lesquelles la divinité est conduite d'un temple à

(1) Dalbbiu}, Ueber die Musik der Inder, pl. n, donne deux figures de Kchatrias, qui ressemblent beaucoup, surtout pour la coiffure^ aux guerriers égyptiens dessinés dans le t. II, pl. X, de la Description de VÈgypte.

un autre (1). Llndien répète coniiDuellemenidtim, I^Egjrptien on, et tous deux croient au jugement des morls avec Tassistance de deux génies, Tun ami, Tautre ennemi : jugement qui livre les méchants àTenfer. Tous deux croient à la transmigration des âmes, s'accordent même dans le nombre des degrés qu'elles ont à parcourir et dans la durée des périodes.

Chez les deux peuples, on rencontre d'ailleurs un zèle égal pour la culture des champs, la même forme dejcharrue, la même habileté à tisser le coton, la polygamie permise sans être généralement passée dans les mœurs, des classes réprouvées, déshéritées même des droits de l'humanité.

Quand Burr, capitaine anglais de la division des Indes, fut envoyé en Égypte avec un corps d'Indiens pour combattre Bonaparte, il trouva que les prêtres représentés sur le temple de Denderah et ceux des bords du Gange se ressemblaient beaucoup. « Les Indiens qui nous accompagnaient, dit-il, « observaient ces ruines avec une admiration respectueuse, « à raison de la ressemblance entre les diverses figures qu'ils « voyaient là et les divinités de leur patrie ; aussi croyaient- « ils que ce temple était l'ouvrage d'un de leurs rajâiis, qui « avait visité ce pays (2). »

Tant de rapports pourraient-ils être seulement accidentels? N'indiqueraient-ils qu'une simple origine commune? ou la colonie qui civilisa l'Égypte venait-elle de l'Inde? La tradition veut que ce fussent des Indiens, probablement des Banians conduits par des Brahmanes. Les tombes égyptiennes sont pleines d'étoffes, de pierres fines et d'ustensiles indiens qui attestent des relations entre les deux pays, malgré l'antique préjugé qui attribue aux sujets des pharaons l'horreur de la mer. Le nom même de Ménès, auteur de la civilisation égyptienne, qui se rapproche de celui de l'Indien Manou (3), attesterait que quelque colonie indienne, parvenue sur la côte occidentale de la mer Rouge, au lieu de s'y établir, gagna l'Éthiopie, assujettit la race primitive des Arabes abys-

(1) Pritchard établit un long parallèle entre les deoz religions (Londres, 1819), mais, par système, il ne se sert pas des monuments ni des découvertes récentes.

(2) Bibliothèque Mtannique, t. XXXVUI, p. 208-221.

(3) Carvbr, dans les Travels through the interior parts of north America, dit que certains sauvages adorent un génie Manitou, sous la forme d*un grand serpent. Cela viendrait à Tappui d*une hypothèse que nous avons exposée plus haut.

PHiNICIBNS. — HISTOIRE BT INSTITUTIONS.

sinienSy et se répandit de là eo Égypte. On a découvert en Éthiopie des caractères ressemblant extrêmement à ceux de l'ancien sanscrit, surtout dans les grottes de Kanara, et les caractères himyarites que révèle actuellement l'Afrique orientale ornaient encore au quatrième siècle de notre ère les portes de Samarcande. Mais faisons trêve aux inductions auxquelles on ne sait si de nouvelles découvertes viendront ajputer du poids ou enlever toute valeur; et de nouvelles découvertes réduiront à sa juste mesure le mérite des Égyptiens, objet de trop de dédains d'un cêté, de trop d'enthousiasme de l'autre. Dans le même moment où quelques-uns admirent leurs chefs-d'œuvre, il en est qui ne sauraient, au milieu de tant de grandeur et de solidité, y apercevoir rien qu'un éclair de beauté; ils ne peuvent reconnaître le génie dans ces ouvrages, qui pour eux ressemblent à une ruche immense où chaque abeille construit sa cellule, où rien n'apparaît que l'oppression de générations entières. Gomment parler de leur science avec certitude, lorsque la tenir secrète fui pour eux une étude capitale? Leur politique à l'intérieur eut pour objet d'assujettir le plus grand nombre au crédit et à la puissance de quelques-uns ; à l'extérieur, de tenir le peuple isolé, sans pourvoir à le rendre fort. Aussi, ses barrières une fois abattues par les Perses, l'Égypte devint-elle le théâtre d'invasions irrésistibles : Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Fatimites, Kurdes, Mameluks, Turcs, la désolèrent successivement, jusqu'au pharaon moderne qui maintenant V opprime savamment.

L'Arabie Heureuse devait anciennement renfermer un grand peuple agricole et commerçant, dont la navigation s'étendait le long de l'Afrique jusqu'à Sofala, ainsi que sur les cêtes occidentales de l'Inde et celles du midi de la Perse. Quelques voyageurs (4) ont affirmé l'existence de ce peuple

(1) PocKOOKB, Spécimen historm Arabum. — Schultkns, Historia imperii vettutisrimi Joctanidarum in ArabiaFeïice; Harderwyk, 1786, 1, 86.

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