‹ Histoire universelle de l'antiquité, trChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Philippe et Alexandre de Macédoine.

Etat politique,

c) Alexandre en rapport opec son siècle.

Li' ON a dit qu'Alexandre fut victime de ses con« quêtes; l'on a prétendu qu'elles répandirent le luxe et la mollesse, jusque sur les parties de la Grèce qui n'étaient point encore atteintes de la corruption, enfin que les richesses prodiguées à la noblesse dé Tliessalie et de Macédoine en furent les principales causes. Mais on avancerait plus justement queTOrient a gagné à la civilisation de la Grèce beaucoup plus que celle-ci n'a perdu en la lui communiquant. III. • 1

Seulement pour juger la question il ne faut pas la décider par des faits isolés.

Nous commencerons par ce qui concerne la table des rois de Perse. Alexandre, dit -on, fit renverser une colonne d'airain portant une ordonnance sur ce sujet; mais ce fut sans doute parce que cette ordonnance était déraisonnable, et non pas pour improuver le luxe des rois^. Celui de Perse, au lieu de payer ses serviteurs conmie on payait les Macédoniens , les nourrissait : une loi fixait ce qui devait être livré chaque jour. Il en résultait que partout l'arrivée du monarque était regardée comme un fléau, les pays voisins de sa résidence se trouvant toujours assujettis à des sacrifices extraordinaires. Les mêmes abus affligeaient l'Allemagne au moyen âge , quand les empereurs la parcouraient , et l'Angleterre les connut jusqu'au règne du roi Richard 2. Les grands de Perse pourvoyaient à l'en-

i Polyen, Stratagem. , liv. IV, chap. 3, §. 3a. Voyez aussi tout le quatrième liyre d^Athénée , et surtout les pages i43i5o de Tédition de 1597. Polyen en porte un jugement abtolument faux.

. % On lit dans Athénée , 1. IV, p. 1 4 S , ce passage d'*Héraclide. On tue pour le roi mille pièces de bétail par jour^ ce sont des cheyaux, des chameaux, des bœufs, des ânes, des cerfs, mais surtout des moutons (la colonne ne parlait ni d''anes ni de chameaux; Polyen, pag. 356, édit. de Maas, 1690, in-8.**; mais il est question de cent bœufs , de quatre cents moutons , d« trente cheyaiix)) on consomma «a giaad nombre de to-

(5) tretien de leur9 geas comine nos barons germains et Scandinaves. On conçoit, qu'il devait résuUer de ce système peu d avantages pour U roi et pour 1 etau Si Ton admet que dç la sorte chaque repas montait à quatre cents tolens, et qu en même tenips on dise avec Dinon et Ctésias que chaque jour on nourrissait ainsi quinze mille hommes , la dépense aura été do près de deux centi» francs par téie. Je prends ici pour base «)ne évaluation moyenne du talent; uv^is si Ton s'attache k celle de ftj. de Sainte-Croix, la somme sera beaucoup plus forte encorç. Aleximdre ne put tolérer un impôt si injuste, si inégal; en renversant la colonne, il annonça la suppression de cette charge. Du reste, il était bien plus libéral de sa t^ble que le roi de Perse; celui-rci n invitait jamais au-delà de

lailles, d'autruches {(rrùOvQût oi KfaL,QêOi)^ d'oies (la colonn* ne parle pas d''autruches , mais elle cite quatre cents oies grasses, trois cents pigeons sauvages [rpt/^^Vfç], six cents oiseaux de diverses «sp^es , trois otiits agneaux , cent oisons , tremtft gazelles). On en çert des rations {fMTfiei) à chfcuii ^e çf^% qui ont droit à la table , et ils envoient chez eux ce qu'ils n« peuvent manger. On porte dans la cour, pour la garde çt pour les troupes légères que le roi nourrit, la plupart des animaux taés. Les distributions de viande et de pain s'y fosC tu présence de tous. hfi9 mjercepaires «n Gréçç sont pajép pfn argent ^ ici ils le sont en alimeps, qui comptent dan^ l'imputa tion de leur solde. Les Perses qui occupent des emplois élevés reçoivent aussi des mets pour leur table , et quand on a fini de manger, le maître d^ôtel (o tÎç TfcLTriÇnç tTrtyL^ XQtifjLÊ^o^) distcibme U teste aux gens d« la xnaisoiu

éouze personnes , ce qui n'empêchait pas qu'il ne mangeai seul dans un cabinet , se faisant séparer de ses convives par un rideau qui lui permettait de les voir sans en être vu. Dans les grandes occasions ils dînaient avec lui ^ mais alors le roi était élevé fort haut , et ses hôtes étaient à terre. Il leur jetait des alimens et les aj^lait près de lui pour leur £ure boire du vin de moindre qualité que le sien ; enfin, on ne les laissait partir que complètement ivres. Alexandre , au contraire , ainsi que nous l'apprend rOlynthien Éphippus dans son livre sur la mort de ce prince et siur celle d'Éphestion , ne dépensait par repas que douze à quinze mille francs , invitant toujours soixante à soixante-dix personnes, et faisant régner à sa table la plus entière liberté, H aimait la conversation et buvait avec mesure, pendant que les autres versaient coup sur coup. Il est vrai qu'il changea im peu ses habitudes , à cet égard , une fois qu'il aima mieux être appelé roi de Perse que roi de Macédoine; mais aussi dès qu'il fut maître des trésors de la Perse , il ne négligea rien pour attirer en Asie toute la Grèce et toute la Macédoine , et il ne faut pas s'étonner de trouver après sa mort les arts , les sciences et les principales forces des Grecs en Asie et en Egypte.

Que de la table nous portions nos regards sur le gouvernement et sur l'administration , le premier objet à considérer sera la conduite d'Alexandre en-

vers son année et les différens peuples qui la composaient Les seuls Macédoniens lui étaient attachés par leur naissance , par leurs habitudes et par un intérêt commun : il fallait donc gagner tous les autres. Il y parvint par son aflabihté, et en les admettant aux récompenses qui réussirent si bien de nos jours à un conquérant heureux. Cependant Alexandre , tout en honorant les Grecs , les tint toujours à une certaine distance de la nation dominante ; il distingua parfois aussi des étrangers ; Eumène en est un exemple assez connu; mais, pour attirer ses récompenses, il fallait à ces étrangers un mérite éclatant; encore les Macédoniens haissaientils toujours celui qui était l'objet de ces distinctions* Ayant trouvé à Arbèle trois mille talens en ar^ gent j il en donna de suite mille aux Macédoniens chargés de garder les pays conquis jusqu'en CiUcie, afin qu'ils pussent engager à son service tous les Grecs qui se trouvaient dans ces pays ^ En même temps , et afin d'attirer à lui les Perses des provinces non encore somnises , il fit gouverneur d'Arménie

1 Diodore de Sicile , liy.'XVII, ch. 64» Tol. II, ptç. aog et a 1 o. «Il mit dans la citadelle Agathoa de Pjdaa ayec une « garnison de sept cents hommes. Il chargea Apollodoré « d^Amphipolis et Menés de Pella , de Tadministration de» « gooYememens de la Babjlonîe jusqu^en Cilicie, leur don* m nant mille talens , ayec ordre de recruter autant de soldats « ^'ils le pourraient. ^

ce Mithrines qui lui avait livré Sârde«. Chaque cavalier macédonien reçut h peu près six centd francs , et les autres environ cent Les soldats de la phalange obtinrent chacun plus de deux cents francs , tandis que les Grecs mercenaires n'etirent qu'une hautepaie pour deux mois. Quand il venait des renforts ^ Alexandre prenait aussi des mesures pour se les at-^ tftcher ^ Il s'arrêta dans le pays de Sitàcène, passa une revue, fit deà dispositions pour le bien-être de son armée, distribua des récompenses qu'on pourrait assimiler à nos décorations , et nomma uii certain nombre de généraux et de chefs , employant ainsi tous les petits moyens qui attadhent le soldat. ^ Alexandre continua à se conduire de la sorte pendant toute Tei^pédition , et il eut soin de renvoyer de temps à autre de petits détachemens chargés de présens ^ sachant bien que les Crées et les Macé-^ doniens , frappés de leurs récits et de la vue de leurs

1 Diodote, châp. 65. « Le roi ftMuiit déjà éloigné de Baby « lone, lofsque les renforts envoyés par Antipater le rejoint gnirent dans sa marche ; c^étaient cinq cents cavaliers ma- « cédoniens , six mille fantassins , six cents cavaliers de Thrace « tt trois diilU cià^ etnts Thtaces à ]|>ted , Donnils sous le V nom de Trallef. Il j avait en outre Quatre mille fantassins « du Pélo^onèse et u pea moins de mille cavaliers ; enfin » « èinqiiante jéuiles ge^s dea ptemîéres familles de Macédoine « {*rSv ^iXmV ^bi fiàurthitûç) <|ti« léori pérts destinaient k 41 Uk gardé da roi. ^

d Diodore , 1. c.

richesses , oublieraient et le nombre de ceux qui avaient péri dans les combats , et le destin de ceux qui tenaient garnison aux extrémités du monde. Alexandre en usa avec la même libéralité envers les invalides , qu'il renvoya après la mort de Darius , et son premier soin, à son retour de l'Inde, fut de récompenser ses compagnons d armes.

La magnificence avec laquelle il célébra ses noces et celles des quatre-vingts Macédoniens de distinct lion qui épousèrent des Persanes, enfin , la dot qu'il fit compter aux dix mille Macédoniens qui voulaient s'établir en Perse, supposent l'emploi de sommes immenses. Ce ne fiit néanmoins que le prélude des récompenses accordées à son armée. D'abord il pajBi les délies des officiers et des soldats ; puis il honora ceux qui l'avaient plus particulièrement servi, en leur accordant des distinctions du genre de celles qu'on recevait dans les jeux de la Grèce. Selon Arrien, ce paiement des dettes absorba vingt mille talens , ce qui , d'après notre compte , ferait cent vingt-un, d'après celui de M. de Sainte-Croix, cent trente-cinq millions de firancs. Néarque, Onésicritp, Peuceste ^ Éphestion , et les guides de sa personne , obtinrent des honneurs tout>à-fait extraordinaires. ^

1 Pe«o«6te lai avait sauTé la vie en le cotiTtaiit de son boi»- «lier i Léonnatas en ayait agi de même , et il aTait vaincn Iti Otius qmi a*4lai0ttt révoltés. Ces dettx hommes reeurent du

Dix mille hommes ayant été congédiés, on ftompta leur solde jusqu'à leur retour dans leur patrie et on les défraya. Chacun reçut en outre une gratification d'un talent II leur fut permis de porter une couronne d'honneur, d'occuper les premières places dans les fêtes et dans les jeux; enfin, leurs enfans jouirent leur vie durant de la solde de leur père ^ Avant le départ de ces soldats, où leur donna une fête semblable à celle des noces ^j cependant, après la mort de Darius, chaque cavaUer avait déjà l*eçu un talent ; chaque fantassLu dix mines. Ces Ubéralités expliquent la facilité avec laquelle les successeurs d'Alexandre purent faire des levées chez

les Grecs.

couronnes d^or. Néarque en reçut une aussi pour sa navigation de rindus vers la haute mer, etc. Arrien, liy. VU, chap. 5.

1 Sainte-Croix dit, pag. 4^7 ' .« Quelles récompenses! Juste tin porte k vingt mille talens le paiement des dettes; à quoi « si Ton joint les dix mille talens de gratifications, la somme « totale sera éyaluëe à cent quatre - vingts millions de notre a monnaie. Le premier licenciement, après la mort de Darius, « iivaît coûté à Alexandre vingt- un mille talens, c^est-à-dire « cent vingt-six millions : ainsi , en deux occasions seulement, « il fit don k ses soldats de plus de trois cents millions. ^ 1\ ajoute : « générosité dont Thistoire n^ofi're, ce me semble, a aucun exemple. ^

3 Arrien, Expéd. d^Alexandre, liv. VII, chap. ii , à la fin. q, Grêlait un fçstin public. Tons les Macédoniens se mirent k c table avec Alexandre , après eux les Perses , puis des hommes f 4^«aUes pations qi|i «^étaient distiqgués par knr vaUar» Qtc

Selon ce que nous lisons dans Justin et Frontin , Alexandre suivit dans son administration ' civile la méthode de son père. Après son expédi* tion de Thrace , il emmena en Asie tous les princes et tous ceux qu'il regardait comme dangereux. Il étabUt des garnisons à Rhodes et dans d'autres places importantes ; mais il laissa toutes les villes grecques maîtresses de leurs affaires intérieures, bien persuadé que les factions continueraient à s'agiter ^ Il avait été élu chef de l'aristocratie militaire de Thessalie; Antipater observait les états Ubres de la Grèce , Athènes et Sparte y compris. Il devait entretenir et la démocratie et les troubles qui en sont inséparables , enfin , il devait affaiblir le Pélor ponèse par des levées forcées et des engagemens vo/ontaires. U paraît qu'Alexandre faisait découler le droit d'opérer ces levées , de son titre de généralissime de la Grèce ^. U est vrai qu'il ne tira pas

1 Frontin, Stratagem. , Ht. II , chap. 1 1 , $.3. — — — i^nobilibu* autem relictit plebejos prœfecit : oonsecutua , uti principes , beneficiis ejus obstricti , nihil novare vellent } pleb$ vero ne posset tfuidem, spoliata principibus,

a M. de Sainte-Croix, pag. ^SS, s^est expliqué snr )e nomlm d'hommes qa^Alexandre tira successivement de la Macédoine et de la Grèce ; il Tévalue à cent cinquante mille , quoique le détail ne conduise qn''à un total de soixante - quinze mille. Ce fiit en Egypte, après la prise de Tjrr, et à Babyloné, qu''il reçut les renforts les plus considérables. M. de Sainte- Croix pense <fae Diodoze a exagéré le dernier. Nous crojons qat

.UtL

Cio)

plus de soldats de Sparte que d'Athènes , maïs Anlipater sut abattre la première et gagner la seconde par des flatteries. Nous avons déjà dit comment , pour se créer un parti dans chaque cité , il rappela les bannis ^ On ne saurait affirmer qu'en effet trente mille hommes rentrèrent dans leur patrie par l'effet de cette mesure ; il en est de cela comme de toutes les indications en nombre précis. Le rappel eut lieu solennellement aux jeux olympiques , et tous Icis états furent obligés de se soumettre à la volonté du roi \ Les Athéniens cl les Étohens en furent sensiblement affectés ; aussi les vit- on prendre les «armes immédiatement après la mort d'Alexandre y •afin de se soustraire aux ordres de la Macédoine.

Dans l'Asie mineure , le roi laissa aux états grecs leurs anciennes formes de gouvernement j mais il changea entièrement l'administration civile et militaire qui y avait été établie par les Perses. Les satrapes ne gouvernaient autrefois qu'en apparence;

les levées en Mac^oîne étaient forctes , et cela est conforme à Vidéû que nous nous faisons de la constitution de ce pays. Le Tassai , qu^on nous permette Fexpression , répondait à Tapptl dtt seigneur.

1 Diodore, liy^ XYIII » chap. 8, toL II, pàg. a63.

a Ibidem, u Le temps des jeu& olympiques approchant , n Alexandre enroja Micanor dû Sttigir* en Grèce , et lui donna <i une lettre sur le rappel des bannis» afin de la faire lire pat « le hétault qui, pour la force de la^oix, Fattrait emporté sur « tes riraux , eto. ^ Vc^es aussi Dinarque , in Dtmosth,

MUS Âleitandre, les municipaliiés des grandes villes, les principautés telles que la Carie, les confédérations telles que la Lycie, furent placées dans une dépendance réelle. Aleiandre, ainsi que Strabon et Plutarque l'attestent, pensait avec Platon, et contrairement à l'opinion de son maître Âristote, que le» Grecs n'avaient droit h aucune prérogative sur les autres peuples, et qu'il fallait les traiter absolument sur le même pied ^ U fut obligé à quelque prudence dans l'application de ce principe : aussi ne tiomma<-t41 que des Grecs pour gouverner les provinces en-deçà de l'Euphrate. Les pouvoirs civil et militaire étaient alors réunis , et la seule charge de lever l'impôt était attribuée séparément a des employés des finances. Nous avons déjà dit ^'Alexandre donna toute la partie septentrionale de l'Asie mineure à Calas , chef des Thessaliens ,

1 Strabon, liv. I, pag. gg, ne nomme pas Aristote, il dit seulement que Fôti aràft éoti^eillé à Alexandre de traiter les Gre€6 en amis et les antres èli tniiemis. GVst de ce principe , contredit par Platôii , que part Aristote dans sa politique. Cest pourquoi Plutarque dit {de Alex, seu virt, seufortuna, /, cbap. 6 , pag. Sgi , édit. de Tauchnitz) : «i II ne fit pas comme K lui coùfieillaft Aristote , etc. * Alexandre ne distinguait pas sealcmetit les Orétie des Barbhteë pat le Vêtement, lui armes; mais il «ntendait par greo » ce qut est bon et noble j fAt bar* bare , ce qui est dur et grossier. Strabon dit : « Alexandre sa-' « yait que chez les Grecs il 7 a beaucoup de méchans , et qu^ « thèa lëft Barbares il y a beaucoup d^bommes policés. ^

d que celle du centre, l'ancienne satrapie de Ly£e , fut confiée à Ménandre , l'un de ses nobles Macédoniens, qui avait commandé les mercenaires^ Il mit Néarque à la tête de toutes les provinces du Sud ; c'est-à-dire qu'il lui confia la côte depuis la Lycie jusqu'au Taurus. Néarque était habile marin , et dès-lors sans doute il commandait la flotte ; du

moins on voit Alexandre l'appeler plus tard près de lui et l'employer pour les affaires maritimes. Le roi fit Asclépiodore gouverneur de la Syrie. Il n'avait eu besoin d'aucune administration organisée des -finances avant le passage de TEuphrate; jusqu'alors il s'était borné à instituer deux trésoriers qui comptaient avec les gouverneurs des provinces^ Ce ne fiit qu'en Egypte qu'il conunença à séparer les pouvoirs , et quand il fiit de retour en Syrie , il étendit cette séparation aux autres provinces. Harpalus devint son trésorier, et Philoxène, l'un de ceux qui avaient été commissaires aux finances avant cette organisation , eut l'intendance générale des recettes et des impôts de toute l'Asie mineure , tandis que Coiranos, son ancien collègue, fut chargé de la Syrie et de la Phénicie.

Mais quand Alexandre eut gagné la bataille d'Arbèle, il mit tous ses soins à ce que les Perses ne fassent plus traités en naûon vaincue; il voulut qu'ils fussent placés à côté des Macédoniens. Après la mort de Darius y lorsqu'il put en quelque sorte

(»3) «e regarder comme rhériiier du trône , ce principe fut la source de toutes les mesures qui furent si mal interprétées par les Macédoni^is. Quelques traits que le hasard nous a conservés, nous feront comprendre aisément pourquoi Alexandre préféra confier l'administration à des indigènes. L'auteur d*un ouvrage en deux livres , qui s'est mal à propos introduit dans la collection des œuvres d'Aristote , nous parle des intendans de l'Asie mineure , de la Syrie et de l'Egypte. Philoxène y est qualifié de gouverneur de Carie, ce qui suiBSt pour prouver que le livre ne peut être d'Aristote , qui sans doute connaissait mieux ce Philoxène. Celui-ci, afin d'avoir l'occasion d'exercer des exactions, créa des fèies de Bacchus, et choisit pour chorèges, c'està-dire pour tenir la fête , les plus riches propriétaires, prescrivant la dépense à faire dans cette solennité ; puis , s'apercevant bientôt combien ils étaient mécontens des honneurs qu'on leur avait déférés , il leur fit demander ce qu'ils voulaient payer pour être affranchis de cette charge publique. Les propriétaires , pour ne pas être long-temps éloignés de leurs affaires , pour se soustraire d'ailleurs à d'autres vexations, promirent beaucoup plus que n'eût coûté la fête. Alors Philoxène reçut leur argent et désigna pour chorèges ceux qui passaient pour les plus riches après eux. Il renouvela ce manège jusqu'à ce qu'il eut autant d'argent qu'il en

voulait , ou plutôt; autant que la province en pou-* vait fournir. ^

Les deux autres intendans se conduisaient à peu prè^ de même; mais il n'çst parlé dune manière précis que de Cléomène. Alexandre ayant voulu que rÉgypte eut des nomarques nationaux , son

FBW^riFW"— r»-

1 Les prÎQces du p^ys en.ayaieiit agi de mémej TÉcddoinîqufi , attribas à Aristote , et d^où nous tirons ce qui concerne Philoxène et Cléoméne^ rapporte sur Tadministration de Mausole plusieurs traits semblables. Un jour, le roi de Pofse ay^nt riclamé le tribut , Mausole conyoqua l£S plutf Ticjhes du pays et leur déclara son embarras. Quelques hommes apostés offrirent alors des sommes d^argent. Ceux qui étaient plus riches , ne purent s^empécher d'en offrir de plus fortes , soit par peUi', soit par hdnte. Une autre fois Mausole convoqua les habitans d« Mjlasa , leur exposant qu'ails n'avaient point d^ murfdlle^ pour sç défendre d'une attaque du roi d^ Perse : il* les détermina au ^acriûce d'uuç partie de leur fortune pour assurer l'autre^ mais quand il tint Targent, il déclara que la divinité s'opposait pour le moment à cette construction. Gondalos , fon gouveraeur de Lycie , poussait le» choses evpore plus loin : si quclqu'uii , dans ses voyages , luî donnait un mouton ou un veau» il enregistrait le nom du donateur et lui rendait l'animal pour l'élever^ puis, au bout d'un certain temps, il le réclamait avec une somme destinée Il représenter la jouissance. Voyant que les Lyciens portaient une longue ebevelure, il dit que le roi de Perse voulait des chev«ux pour l'usage de la cour et des prêtres j qu'eu conséquence Mausole avait ordonné de faire tondre tous les Lyciens ; en même temps il offrit à ceux-ci de se racheter pour un prix déterminé , afin qu'il pût faire venir des cheveux de

inlendant des finances en profita pour se livrer a des exactions que sans doute U n'eût pas osé commettre envers des chefs macédoniens. Le principal revenu du pays consistait en grains ; une mauvabe année pour les autres contrées rendit l'exportation très- favorable : Cléomène l'interdit, sous prétexte que la moisson n'avait pas été asses abondante en Égjrpte. Les nomarques , responsables du paiement de l'impôt , ayant objecté qu'ils ne pourraient sans cette ressource parvenir à le solder» il finit par autoriser l'exportation , mais il eut soin de l'entraver d'une taxe arbitraire fort élevée. L'auteur de XEconomique vante la sagesse de Géomène, parce que, tout en empêchant une exportation démesurée ^ î\ sut se faire un produit notable; mais dans la réalice' ce n était qu'une révoltante vexation , faite pour opprimer l'industrie du peuple., Une autre fois^ Cléomène traversait sur le Nil le district où l'on révérait les crocodiles ; l'un d'eux dévora un esdave : alors il appela les prêtres et leur déclara qu'il allait ordonner une chasse contre ces animaux. Lest prêtres, voyant qu'il s'agissait de sauver leur dieu, réunirent autant d'or qu'ils purent, et Cléomène révoqua un ordre que sans doute il n'avait pas donné sérieusement La fondation même d'Alexandrie devint pour lui un moyen de richesse : pour la faire prospérer, le roi avait ordonné qu'on y transportât le commerce , les marins et les iiiar-

diands de Goiope. Avant que la nouvelle ville fut achevée , Cléomène eut soin de se rendre à Canope et d'annoncer aux prêtres et aux étrangers que leurs affaires y attiraient , que Ton allait tout faire partir pour Alexandrie. Naturellement on ne négligea rien pour le déterminer à laisser les choses dans Tétat actuel Cléomène feignit de céder, reçut beaucoup d argent et partit; mais quand les travaux furent achevés il revint et s'excusa de ne pouvoir tenir pa^ rôle; il prétexta qu'il y avait une différence énorme entre les droits perçus dans les deux places , et demanda cette différence. Les habitans de Canope ne pouvant la lui payer, il eut une raison apparente de les transporter corps et biens à Alexandrie , ainsi qu'il en avait toujours eu l'intention.

On conçoit que Cléomène ait fait le commerce et se soit enrichi par des voies illicites ; mais qu'il ait fait le monopole des grains , qu'aux dépens de l'armée il ait enrichi le trésor*, ce sera toujours une tache pour le gouvernement d'Alexandre , qui

1 Le faux Aristote rapporte qne Cléomène, ayant appris qne le blé se vendait dix drachmes, il fit Tenir tous les pro^ priétaires et leur demanda k quel prix ils voulaient lui donner le leur : ils dirent qu'ils le lui vendraient à meilleur compte qu'aux étrangers, mais il déclara qu^l en paierait tout autant; puis, quand tout fut dans ses mains, il fixa le prix à trente drachmes, et les habitans des villes furent obligés de le payer sur ce pied.

(17) n'ignorait pas cette conduite. Il nous suffira de citer un seul exemple. On vit sous ce roi, chose rare en Egypte, le prix du médimne atiique ou de cent soixante livres pesant, s'élever jusqu'à dix francs. Le fiiux Aristote loue Cléoniène de ce qu'il fit tourner cette cherté au profit des revenus royaux , en poussant les choses au point que le prix fiit encore plus que triplé. U n'est pas une branche d administration civile dont ce gouverneur , favori d'Alexandre, n'ait su faire un moyen d'extorsion : c'est ainsi que , sous prétexte de protéger l'agriculture et l'industrie, il déclara qu'il y avait en Egypte trop de biens entre des mains oisives^ que d'ailleurs les dépenses pour les fêtes , les sacrifices et les prêtres étaient trop fortes. Afin de conserver et les temples et leur propre existence, les prêtres donnèrent chacun quelque chose de ses deniers, outre ce qu'ils puisèrent dans les trésors des temples. La lettre que peu de temps avant de mourir le roi écrivit à cet infâme oppresseur, prouve combien il s'était écarté des principes qui l'avaient guindé jusqu'alors ; car il lui pardonne non - seulement tous les méfaits qu'il a commis, mais encore tous ceux qu'il commettra, sous la seule condition de £iire honorer Éphestion en Egypte comme un denû-dieu et de lui faire ériger des temples. Arrien lui-même, malgré son admiration pour Alexandre, malgré le soin qu'il prend constamment de pré- III. :i

senter ses actions sous le jour le plus Ëivorable , se détourne avec horreur de son héros ^ Au surplus , Cléomène subit plus tard la peine qu'il méritait, et ses trésors convinrent fort à Ptolémée quand il vint organiser sa puissance en Egypte. Ce chef, qui devait partager avec lui le gouvernement du pays, le fit tuer dans le trésor d'Alexandrie; mais il n'y trouva que huit mille talens. La fortune particulière de Cléomène n'en était sans doute que plus considérable : elle devint aussi le partage de Ptolémée.

Il parait qu'Alexandre n'avait rien changé au gouvernement de l'Oasis , qui avait fait sa soumission sans difficulté. En Perse , il créa de nouvelles institutions et fonda un grand nombre de villes. Nous avons déjà dit qu'il fit tracer une route*militaire de la côte à l'intérieur du pays; nous avons indiqué aussi les travaux qu'il fît exécuter par ses généraux pour mettre la Bithynie et le Pont en rapport avec le centre de l'empire. Dans la Perse proprement dite, il fit plus encore; il ouvrit une communication sûre de Suze à Persépolis et à Pasagardes^, tandis que les rois étaient obligés autrefois

i Arrien, liy. VII, ckap. a3. Alexandre voalait qu''£phestlon eût un temple non-seulement dans la yille , mais encore dans nie de Pharos.

2 Comment faire des recherches sur la direction de ces rentes à trarert ua pajrs ^i , éXon comme aujoard'hui , était

( »9 ) d'acheter le passage à prix d'argent Alexandre fraya un chemin à travers les montagnes des Uxiens et des Cosséens belliqueux , et finit par exterminer ces derniers; il soumit les Cadusiens, qui n'avaient cessé de menacer le roi de Perse ; il réduisit à Tobéissance les Amardes, du pays aujourd'hui nommé Ghilan; mais après lui ils secouèrent le joug. Son expédition en Bactriane et ed Sogdiane , où il laissa quatorze mille Grecs, préserva l'empire des incursions des Barbares du Nord , -et rendit la vie à l'agiiculture dans ces contrées. Celle qu'il entreprit jusqu'au Zadracarta en Hyrcanie vers le lac d'Arachosie , assura les chemins et fixa l'administration des montagnes du Chorasan et du pays de Seistan. A partir du lac Zerrah ou Arachoiis , il marcha droit au Nord pour établir une communication avec la Bactriane et la Sogdiane , en passant le Paropamisus , après en avoir créé déjà une plus commode d'Astérabad vers la mer Caspienne, et une autre d'Hérat à travers l'ouverture de la montagne au sud de Khélat , et un peu plus h l'orient au sud de Méru. Les villes et les forts fondés dans ces pays Tavaient été dans la même vue. La première ville destinée à devenir colonie, fut Alexandrie sur l'Arius, que nous croyons retrouver dans

occupé par des nations indépendantes ou même par des hordes •rraates.

lHérirood. Nous n'en connaissons pas Te cours entier, nous savons seulement qu'il passe à Hérat. Cette Alexandrie occupait -elle le même sol qu'Hérat , comme on le prétend ? Cest un point que nous n'entreprendrons point de décider; ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle était dans ce pays. Les routes du Nord venaient de Khélat et de Musched , ou du fleuve Tedschen (Tedîzen, Ochus), et celles de Méru ou du fleuve Murghab (Moorghaub) et de Balkh , se croisaient en ce point , et les montagnes étaient voisines. De plus , il y avait près du lac Zerrah (Palus Aria) et vers le désert de Seistan une Alexandrie, siège de l'administration. L'Alexandrie d'Arachosie protégeait une route qui de là se dirigeait vers l'Indus inférieur; c'était le point fixe, le centre des montagnes du Beludschistan ^ aussi Alexandre crut -il devoir y mettre un chef tel que Ménon avec quatre mille hommes d'infanterie et six cents cavaliers. On est d'accord sur ce point que l'Alexandrie du Caucase indien ne peut pas avoir été loin de Candahar. Les sept mille hommes et les invalides qui y furent laissés par le roi , défendaient donc le passage vers l'Inde , ainsi que le point le plus avancé vers le nord -est Outre ces colonies , composées de Grecs et d'indigènes , et qui devaient en cas de besoin tenir le pays au nom de la domination macédonienne jusqu'à l'arrivée de secours , le midi de Flnde avait reçu un

gouverneur grec ^ En Perse on suivait a peu près le même système , avec cette seule différence , que les pouvoirs militaire et civil et les places de finances étaient séparés. Alexandre maintint Finstitution des satrapes , toutefois il supprima les livraisons et les prestations en nature , et établit un trésor à Ecbatane.

Depuis la mort de Darius , Alexandre admit les Perses dans Tarmée, et donna à ceux d'entre eux qu'il voulait exercer au métier des armes, des Perses pour généraux. Dans sa nouvelle administration il employa tantôt des Macédoniens , tantôt des Grecs, tantôt des Perses, tantôt enfin des Mèdes ou des hommes des nations que les Perses avaient traités en sujets conquis. Il aimait à voir ses généraux apprendre le persan, comme l'avaient fait Léonnatus , Éphestion et Eumène. Les Macédoniens , mécontens , pensaient qu'on leur ôtait tout ce que Ton donnait aux Perses. Ils n'avaient pas tort; car, si le plan d'Alexandre eût été accompli , l'Orient y eût gagné les inappréciables biens de l'ame et du corps , tandis que la Macédoine et la Grèce n'eussent possédé en échange que de l'or. Les vaincus seraient devenus vainqueurs, et les vainqueurs étaient sur le point de perdre les plus nobles avantages de

1 PoTUS et Taxile étaient les princes indiens qui avaient reconnu rantoritë d^Alexandre. Eudème et Philippe furent les gouTcmeurs macédoniens quUl leur associa.

l'homme , la liberté , régalité , la franchise de la parole et tous leurs droits héréditaires. Alexandre voulut d'abord changer le cérémonial, l'étiquette et les vétemens * ; cela irrita beaucoup les Macédoniens; car, sans même apercevoir ce que le sage voit d'essentiel sous ces petitesses , la foule s'en irrite plus que de toute autre chose. Néanmoins Alexandre chercha bientôt à s'affranchir toujours plus des formes gênantes d'une monarchie légale ^j il lui fallait une armée qui n'obéît qu'à lui seul et qui ne tint pas, comme les Macédoniens^ à une noblesse indépendante. Avant son départ , il avait ordonné aux gouverneurs macédoniens et persans des provinces conquises , et surtout des villes nouvcUenient fondées dont la population était mêlée, d'armer et d'exercer à la manière macédonienne la, jeunesse vigoureuse du pays. Une race d'hommes robustes comme Tétaient les Persans, surtout ceux des provinces du Nord , ne pouvait fournir que de bons soldats. Le^roi, à son retour de l'Inde, trouva une armée de trente mille hommes, exercée de manière à pouvoir tenir tête à ses Macédoniens?. Après

I Vojre» M. de Suinte -Croix, pag. 337 -34^.

wifti siVùU fltJTttî ttTTO T»ç c^tirnroç Tf ij v^ftoç tSç MetJteS'ovtitiiç*

Atr. , 1. VII , c. »9. Patrios mores disciplinant Macedonum regum

MéUubritêjr temperatam -^ -<- despiciens , etc. Q. G., lîy. VI, ch. 6.

3 Diod. de Sicile, liii. XVII, cbap. 108, yol. II, pag. 344

la revue de Suze , il lui donna rang immédiatement après la phalange, au grand déplaisir de ceux-ci j il ne faut pas toutefois confondre cette troupe avec ceUe qui fut composée des enfans des soldats, et qui fut nommée Tarmée des épigones^ Outre cela, il créa un corps où les Macédoniens et les Perses étaient mêlés de telle sorte., qu'il y eut dans chaque subdivision de compagnie quatre Macédoniens et douze Perses. Les Alacédoniens y étaient sous-oQiciers armés à leur mode ; les Perses avaient ou des arcs ou des lances persanes. Il ne parait pas que les Macédoniens s'en trouvassent blessés , c'était un corps nou-

et 345. Le roi s^ctaît déterminé k cette formation d^une armée persane, loTsqu^il yit ses Macédoniens refuser de marcher vers \e Gange, mvrmurer contre lui dans leurs réunions, rire de 5a ^âJiié de descendant de Jupiter Ammon , etc.

I Justin, liy. XII, chsn. 4- — — In supplementa quoqu9 militum minus exhauriri posse Bfacedoniam , si'veteranis patrie hus tironesJilU succédèrent, militaturi in vallo , in quo essent nati , constantiores que futur i , si non solum tirocinia, verum et incunabula in ipsis castris posuissent, Quœ consuetudo in suceessores quoqut j4lexandri mansit. Igitur alimenta pueris sta^ tuta , et instrumenta armorum equorumque juwenibus data , et patribus pro numéro Jîliorum prœmia statut a. Si quorum patres occidissent , nihilominus pupilli stipendia patrum trahehant , quorufn pueritia inter varias expeditiones militià erat, Itaqu» a parvula œtate periculis laboribusque indurati ini»ictus exer* citus fuere , neque castra aliter quam patriam , nequû pugnam aliud umquam quam. victoriam duxere. Hœc soboles nomcn habuit Epigoni. Arrien, liv. VII, chap. 8 : Tùiv éTtyovCûV rSv fictf/iûipàfy Tct MetKtS'ovtitct v6it^

veau , et ils né s'offensèrent que de Fadmission des Perses dans leur sein. Déjà ils s'étaient effarouchés de la faveur accordée à Peuceste , pour avoir pris dans le gouvernement de sa province la langue et les manières du pays; mais le mécontentement fut porté au comble, quand le roi leva en Bactriane, en Sogdiane, en Arachosie, chez les Dringes, chez les Aréèns , chez les Parthes , chez les Euaques persans , peuples renommés dans tous les temps pour leur cavalerie , des hommes qu'il choisit parmi les plus beaux et les plus forts pour les faire entrer, dans sa garde noble à cheval. Dans la suite il ajouta un cinquième escadron à ses quatre escadrons de Macédoniens , et celui-ci fut formé de Macédoniens , de Grecs et de Perses ; enfin il reçut des Perses qu'Ai-rien désigne par leur nom, au nombre des satellites de sa personne. Parmi les moyens qui devaient opérer la fusion des peuples, il faut compter l'admission des mille Persans, gardes-du-corps , au service des audiences : on les appelait mélophores j de la couleur de leur vêtement; c'était celle du coing. Du reste , la résolution de créer une garde persane avec des dénominations macédoniennes , ne fut que l'inspiration momentanée de la colère et n'eut pas de suite. *

Quelque sage que pût être ce plan de concilia-

1 Arrien, liv. VI, chap. ii.

tîon entre les vainqueurs et les vaincus , et ce projet de fusion entre- les nations les plus éloignées de la terre , il ne faut pas se dissimuler qu'Alexandre le paya fort cher. On ne change pas aussi facilement de mœurs et d'habitudes que de vêtement Ses généraux cependant furent plus prompts à se laisser corrompre par le luxe. Il serait difficile de lui reprocher de véritables débauches, son défaut était de pencher trop vers l'arbitraire. Il s'offensait de plus en plus de la contradiction; enfin , la constitution que lui-même et son père avaient respectée, fut regardée bientôt comme une entrave insupportable ; la liberté et la franchise lui devinrent également odieuses. A dater de ce moment , on ne plaisait qu^en flattant ses faiblesses , qu'en prévenant ses désirs j qu'en se montrant disposé à tout faire pour son service. Sa conduit^ dans l'Inde prouve combien son noble caractère en avait été altéré. Les Bramines de Flndus exfcitent leurs compatriotes à la défense de la patrie, il les fait impitoyablement périr. Musicanus et ses prêtres veulent délivrer leur pays de sa tyrannie , il les fait pendre ^ Les accusateurs et les calomniateurs qu'autrefois il renvoyait couverts de honte, furent dès -lors nécessairement écoutés j car Alexandre devait savoir qu'il était entouré d'implacables ennemis. Pour être des-

1 Arrien, Ht. VI, chap. 16.

pote persan , il avait besoin des peines barbares des Perses y il fallait punir outre mesure les fautes les plus légères , et se conduire d'après l'horrible principe , que quiconque a commis une simple infraction est capable de se livrer au crime. ^

Quant aux voluptés et aux débauches, il faut commencer par tenir compte de ce que fît Alexandre pour favoriser les arts, qui ne pouvaient se propager qu'au moyen d'un luxe plus grand et d'une cour plus magnifique. Il faut faire aussi la part de l'invention dans les reproches qui partent des auteurs suspects dont Athénée a entassé les passages sans choix ni critique dans le douzième livre de sa collection. Enfin , les généraux ont droit à une bonne part de ces reproches. Toutefois il reste une vérité assez triste , c'est qu'Alexandre lui-même , ce prince qui voulait régénérer le monde, fut infidèle à ses principes , et sacrifia tout aux pompes et aux flatteries des vaincus. L'Olynthien Éphlppus nous a conservé plusieurs détails sur la tenue de ses audiences et sur son costume ^ , et , sauf quelques

1 Arrien, lîv. VII, chap. 4*

a Athénée, liy. XII, pag. SSy. Il y aWit, dans ses jardins, un trône d^or et des sophas à pieds d^argent , où il s^asseyait quand lui et ses amis donnaient audience à des ambassadeurs étrangers. Plus loin Athénée rapporte, d''après le même Éphip» pus , que dans ses festins , Alexandre portait des yétemens comme ceux qiie Ton donnait aux dieux et à leurs prêtres 'y

(27) exagérations qu'il faut en retranclier, ce qu'il dit rentre dans le système d'Alexandre d adopter les usages du pays. Mais il n'y a pas de volupté persane dans ce que rapporte Nicobule, savoir, que dans ses festins les plus grands artistes se disputaient le soin de le divertir j il n'y en a pas davantage dans ce qu'on ajoute à ce fait qu'à son, dernier repas, Alexandre récita des vers de l'Androinaque d'Euripide, qu'il fit assaut de déclamation avec des acteurs , et qu'il but à ses convives en les provoquant à boire aussL Le festin qu'il se fit donner par Satrabatus est à nos yeux du nombre des choses qui marquent le changement opéré dans son caractère. ^ 11 faut ranger dans la même catégorie sa lettre a tous les iabricans de pourpre de la cote dlonie : le roi iàisait acheter tout ce qu'on en pouvait découvrir, voulant que tous ses courtisans fussent vêtus de cette couleur, jusqu'alors réservée aux monar-

cVtait tantôt la robe de pourpre d^Amraon , sa chaussure et ses cornes, tantôt le costume de Diane; il mettait celui-ci qnand il se faisait traîner en char. Quelquefois on voyait passer le vêtement des Perses sous le manteau qui lui couvrait les épanles. D'^autres fois il paraissait vêtu en Mercure. Du reste, il portait habituellement la chlamyde de pourpre et une coiffure à laquelle était adapté le diadème. Il paraissait quelquefois parmi ses courtisans avec la chaussure ailée, le casque ailé et le caducée de Mercure; ou bien il se couvrait de la peau de lion et s^armait de la massue d''Hercule. 1 Athénée y Deipnos,, liv. XII, pag. 538.

ques. Cette lettre ayaiit été lue publiquement à Chio , le spirituel Théocrite fît une application très -heureuse d'un vers qur revient souvent dans Homère. ^

Phylarqué nous a communiqué quelques particularités sur les audiences que donnait Alexandre dans les derniers temps. Sa tente était si vaste qu'elle contenait cent sophas -, elle reposait sur huit colonnes d'or (probablement qu'il faut entendre par là qu'elles étaient dorées), et le tout était recouvert d'un baldaquin broché en or. Dans la tente même , auprès du roi , il y avait cinq cents de ces gardes perses appelés mélophores , vêtus de robes couleur citron et de pourpre. Après eux venaient mille autres gardes, les uns habillés d'un jaune éclatant, les autres couleur écarlate; il y en avait encore une division vêtue de bleuj^ enfin, cinq cents, Macédoniens au bouclier d'argent les précédaient II y avait, dans le milieu de la tente , un siège d^argent fort élevé ; c'est là que s'asseyait Alexandre quand il rendait la justice, et ses satellites l'entouraient. En dehors étaient rangés tous les éléphans, mille Macédoniens dans leur costume national et dix mille Perses. Le nombre des hommes auxquels Alexandre avait permis de porter la pourpre , s'élevait à cinq cents.

La mort à la couleur pourpre et la puifsaate dées&e d« destin se sont emparées de lui. ^

Saisi d'admiration , le Grec qui rapporte tous ces &its, s'écrie que cette magnificence, cette multitude de courtisans, de chefs qui se pressaient autour d'Akxandre , faisaient une telle impression qu'on n'osait s'approcher de lui , ce qui veut dire en d autres termes que le disciple d'Aristote. avait oubUé les choses essentielles pour celles qui ne l'étaient pas. Mais quant à ces honneurs divins qu'il réclamait, quant à cette généalogie à laquelle il pré-^ tendait , il y a lieu de les regarder plutôt comme des moyens de gouvernement U les imagina dès le principe , et l'abus ne vint que plus tard , quand il prit plaisir à ces pompes , qui réduisaient les rois de Perse , vaincus -par lui , à )ouer d^ personnages de divinités de théâtre. Les anecdotes que nous transmet Piutarque sur la manière dont il s'y prit pour se dire fUs d'un dieu , appartiennent aux premiers temps de son expédition ^ ; au contraire , la lettre dans laquelle il ordonne aux Athéniens de rendre la liberté à Samos que Phihppe leur Rivait cédée ^ , est d'une époque où déjà sa déification avait passé dans le cérémonial de sa cour et dans le style de sa chancellerie.

1 Platarque , in jilexand. , chap. a8 , k la fin.

a II leur écrit : « Ce n^est pas moi qui tous ai abandonné ( an état libre et célèbre; sll est en votre puissance, c^est f uni^ement parce que tous le tenez de celui qui régnait c ' alors et ^ue Von .appelle mon pôie. ^

En ce qui touche la superstition , Alexandre croyait à des êtres d'un autre ordre que les puissances physiques qui se manifestent ordinairement j il avait foi aux présages et aux oracles; mais bien souvent il s'en servit comme d'un moyen d'action ^ a l'exemple de Xénophon , qui n'y croyait pas. Ainsi le bouclier sacré qu'il prend dans lé temple de Minerve à lUon , n'apparaît jamais que comme un objet magique, capable de diriger, dans le moment du péril , tout l'effort de Farmée sur un seul , point. Ainsi encore, quand le voyant, le prophète Arislandre, est pris au dépourvu, Alexandre, qui s'entend avec lui , lui aidé à sortir d'embarras. *■ On voit ce prince, tant qu'il peut se servir des Chaldéens, rendre -hommage à leur science astrologique; mais quand il s'aperçoit que leurs ruses tendent à l'éloigner de Babylone, il rit de leurs tours et n'entre pas même par la porte qu'ils lui

ont désignée 2. Au temps d'Arrien les superstitions'

1 Plutarque , in Alexand, , chap. a 5. Il avait annoncé que TyT serait prise dans , le mois : on en rit généralement , car on était alors au dernier jour du mois \ mais le roi , qui voulait qu^on crût aux prophéties, publia un ordre pour déclarer qu'ion n^en était pas an trentième jour, maiâ au vingt-troisième.

a Arrien , liv. VII, chap. i6. Les interprètes des signes (Ao^/o/) vinrent au devant de lui, le prirent à part et le prièrent de différer son entrée à Babjlone , disant avoir reçu de leur dieu Béius un oracle qui annonçait que pour cette fois elle ne lui tournerait pas à bien* Alexandre répondit à ces Cbal^

avaient repris tant d'empire, que cet auteur voit dans rincrédulité du roi un arrêt de la divinité^ mais c'est avec raison qu'il blâme comme puérile, comme indigne d'Alexandre, la vengeance qu U tira (fËsculape;, dont il fît détruire le temple, parce qu'il n'avait point guéii son ami Épbestion.

d) Arts y industrie.

Nous commencerons par l'art militaire, sans tou* tefûis nous livrer sur l'état des mathématiques et de la mécanique à des digressions que nous pourrions emprunter aux écrivains qui suivirent immédiatement Alexandre ^ mais qui nous éloigneraient trop de riiistoire générale. Alexandre avait un étatmajor absolument selon nos idées , et cet état-major se composait 4'tme section de géographie et d'une autre chargée des plans , des mesures et des campemens. Cette dernière avait pour chefs Bœton , Diognète et Nicobule. Amyntas était à la tête de toutes les parties scientifiques de Tétat-major ^ La

déens par un vers d^Euripide , dont le sens est que le meilleur prophète est celui qui devine juste. Alors les Chaldëens lui conseillèrent de ne point entrer de manière à faire face à rOccident ^ mais il n^en tint pas compte non pins , à cause de quelques difficultés locales.

1 Pline appelle Baeton et Diognète itinerum j4lexandri meri" tores. Athénée, Ut. X, pag. 44^ > ^'^^ ^^ livre de Baeton sont le titre de STetBfAO?^ qui ne contenait pas seulement des mesures^ nais CBCore des descriptioiii de peuples et de paji :

description de l'Inde et de la Perse orientale demeura, jusqu'au temps de Strabon, la meilleure source des connaissances acquises sur ces contrées. * Ces cartes étaient les seules qui fussent sûres. Quant aux géographes qui écrivaient pour le public , tels que Daîmaque, Mégasthène, Onésicrite et Néarque, Strabon leur reproche non - seulement des négligences- et des méprises , mais des exagérations et des mensonges évidens et laits à dessein. Ce reproche s'adresse surtout à Daïmaque et à Mégasthène. Us avaient été envoyés à Palimbothra au roi des provinces du* Gange 5 savoir, Mégasthène à Sandrocottus, et Daïmaque à son fils Allitrochades. Quoi qujil en soit des récits fabuleux de ce dernier pour rinde , son témoignage , quant à l'art militaire , quant à ses rapports avec la statique et la mécanique , est aussi précieux que pourraient l'être

il paraît que ce Hyre» éuH extrait des trayàuz officiels de Bseton; car» selon Athénée, Amyntàs, le chef d'état -maj or , publia tous son nom les mêmes choses ayec le même titre de

1 SinJioii, liy. II, édition de Falcon. , toI. II, pag. 10 4* Patrocle dit qu'à la vérité ceux qui accompagnèrent Alexandre jusque dans Plnde, ne prirent sur chaque objet que des renseignemeus très-superficiels, mais que ce prince eut soin d^ea recueillir pour lui-même de fort exacts, et quHl se fit donner une description du pays par des gens qui le connaissaient bien. On peut croire aussi Patrocle , quand il nous assure que cette «description lui fut conuaiuiiqu^e par le trésorier Xç^oclès.

pour la géographie mathématique et la statistique ceux d'Amyntas, de Diognète et de Baeton. L'un des anciens qui ont écrit sur les constructions militaires , s'est occupé surtout des progrès faits en ce genre par des hommes qui vivaient à Alexandrie, peu de temps après Alexandre. Il rapporte tout le système des machines de guerre à Rhodes et aux écoles de marine qui y étaient établies pour la navigation et les constructions ^ Un . autre cite les Carthaginois ^. L'antiquité attribuait donc à des étais commerçans les premières applications des mathématiques à l'art militaire : nous allons voir que le perfectionnement de cette science appartient au temps de PhiUppe et d'Alexandre. Le matliématicien J^ûiènée,nous apprend que Denys , dans ses guerres et dans ses sièges, fit usage des inventions militaires des Carthaginois , et que Philippe employa contre Byzance et Périnthe les constructeurs et les machinistes instruits en Sicile , ou du moins qu'il sut tirer parti de leurs travaux. Non-seulement Polyide, le Thessalien, fut célèbre par sa science, mais il forma encore des hommes qui frayèrent, le chemin suivi par les Apollonius, les Hégésistrate , les Dias, etc. Ce furent des disciples de Polyide qui accom-

1 Philon, De telorum constructione. Mathemat, vet., Paris, in-fol., pag. 5o.

a Athénée, De machinis. Mathemat» vet., pag. 3.

Page 1