‹ Histoire universelle de l'antiquité, trChapitre 2 sur 17 · III · texte numérisé non relu

III

(54) pagnèrent Alexandre, et parmi eux Athénée nomme principalement Daïmachus. Il importe de lire la relation du siège de'Tyr dans Diodore de Sicile, pour bien connaître l'état des sciences militaires représentées aujourd'hui par l'artillerie et par le génie; on y trouve la confirmation de l'assertion qui donne les principales inventions aux états maritimes, et les perfectionnemens à Denys, à Philippe, à Alexandre, et plus tard à Démélrius Poliorcète et aux Ptolémées. Le roi fait un appel à toute la science des siens pour établir une digue dans la mer ; mais avant qu'elle joigne l'île où est la ville, il dresse des machines à l'extrémitépour jeter sur les assiégés des pierres, des poutres et des traits. Les Tyriens opposent travaux à travaux *. Alexandre est obligé de renoncer à l'espoir de réussir par le seul moyen de sa digue ; il arme des vaisseaux pour attaquer l'ennemi sur son propre élément ; il entoure la ville , probablement parce qu'elle était moins fortifiée du côté de la mer. Les Tyriens , qui n'ont pas le temps de construire une muraille robuste , en établissent une intérieure à dix pieds de l'ancienne, et comblent

1 Diodore de Sicile, liyre XVII, volume II, page iga. KetTiffKttia.a'etv ^iXon^vet ^ombifJUtTci. Ils inyentèrent des roues qui cassaient les objets lancés par les catapultes, et qui détruisaient ou détournaient Timpulsion donnée par les machines.

rintervalle de décombres et de pierres. Alexandre alors fait avancer de nouvelles machines, établies sur des vaisseaux, et parvient, de la sorte, à renverser cent pieds de cet immense édifice ; mais les machiiies des Ty riens jouent à leur tour, les Macédoniens sont repoussés la nuit par une quantité de projectiles, et la brèche est refermée. Enfin, la digue est poussée jusqu'à la ville; on élève des tours, on y adapte des ponts-levis pour pénétrer dans les tours opposées et passer sur les créneaux. Mais cette fois encore les Tyriens surpassent les assiégeans en in« ventions liabiles^ Ils chauffent du sable fin dans des boucliers de cuivre, puis une machine le répand au loin sur les soldats , dont il pénètre Tarmure en leur causant d'insupportables douleurs. Les machines tjriennes ne lançaient pas avec moins d actinté le feu, les javelots, les pierres; elles faisaient mouvoir avec célérité de longues perches armées de Êiux. On coupait les cordes des béUers et Ton faisait tomber sur l'ennemi une grêle de boulets rouges. *

1 Diodore , /. c. Les Tjriens saisissaient l«s botrcHers avec des harpons k trois pointes; puis, à Faide des maebtnes, on retirait la corde et Ton entraînait ainsi lllomme avec le bouclier. — — — D^antres avaient des filets dans lesquels ils embarrassaient les assicgeans en les empêchant de se servir de leurs mains, puis ils les précipitaient du ha\it des tours en les attirant à «ax.

a Diodore, /. c. hes Tyriens mirent an devant de leur»

Les Macédoniens, voyant que leurs machines d'assaut étaient inutiles, n'en mirent que plus d'activité à l'amélioration de celles qui accablaient leurs adversaires sous une pluie de projectiles, et les Ty riens surent encore y opposer d'autres inventions.

C'en est assez de ce que nous avons dit du siège de Tyr pour faire connaître l^tat de l'art des sièges; nous n'examinerons point si l'on savait dès -lors rendre le bois incombustible, chose qui parut si étonnante aux Romains du temps de Sylla, quand le général de Mithridate eut recours à ce moyen* Peut-être l'avait-il emprunté à l'histoire d'Alexandre ^. Il est singulier que les développemens de la mécanique n'aient amené ni la découverte des moulins à vent ni celle des moulins à eau, que l'on n'attribue qu'à Mithridate. Nous voici naturellement amenés aux arts de la paix.

De grands. maîtres fondent des écoles nouvelles de peinture et de sculpture. L'ancienne école de Sicyone s'éteint, et l'on nomme comme ses der-

murs des rouleaux ou roues de marbre, les faisant tourner k Taide de leurs machines, ce qui paralysait Feffet des masses jetées par les Macédoniens. Ils remplirent aussi d^herbes marines des peaux de bëtes et des couvertures qui recevaient le choc.

1 Voyez les notes de Penzel sur Strabon , liy. XII. On y trouve un passage important de Quadrigarius sur la manière de préserver le bois du feu.

BÎers peintres Âsclépiodore , Thermneste et Mélanthius. Apelle de Cos , qui réunissait la perfection de l'exécution à la philosc^hie de lart , en créa une autre. Nul ouvrage de ces temps ne s'est conservé jusqu'à nous , nous n'en avons qu'une multitude de noms ; tels sont Aristide de Thèbes , Protogène de Caunie , Antiphile de Naucratis , Nicias d'Athènes , Nicophane et Alcimachus. Les dames , dans ces tanpSy s'appliquaient à la peinture comme à la philosophie ; on cite des platoniciennes et des courtisanes philosophes selon la doctrine de Cyrêne; et dans la période suivante des filles n'auraient pas craint de lutter d'argumeps ingénieux avec les meilleurs épicuriens , telles étaient Léontîon,Marmorion, Hédéia, Érodion^ Niddion. Les femmes peintres du temps. d'Alexandre ne sont pas moins nombreuses : on cite surtout Aristarète, Irèn^ et Alcîsthène. .

Lj^ppe occupe parmi les sculpteurs et les fondeurs le même rang qu'ApeUe parmi lès peintres : on nomme encore Sthénis d'Olynthe , Ei^hronide , Sostrate de Chio,,Ion, Silanion d'Athènes; toutefois Alexandre ne distingua .que Lysippe. Les arts d'une utihté palpable sont toujours encouragés par le vulgaire ; mais selon la judicieuse remarque de Plutarque, les beaux -arts ont besoin de l'appui d'hom*. mes éclairés , soit que ces hommes occiq)ent un trône , ou qu'on les Voie à la tête de grandes jnai-

sons ou de républiques. Aussi les arts ont-ils sur-* tout prospéré sous Périclès, sous Alexandre et ses successeurs, sous Auguste, sous Titus, et au temps des Médicis, etc.

Alexandre n'était pas moins connaisseur en musique qu'en poésie, et trouvait le mérite en quelque lieu qu'il fût caché. Plutarque nous apprend que la flûte d'Antigénide faisait Sur le roi l'effet que produisait jadis le chant d'Orphée ^ Il honorait tellement Apelle, que souvent Ptolémée^et les autres généraux étaient mis après lui. Ce grand artiste avâdt peint ce monarque armé de la foudre et comme filft de Dieu, et ce portrait était si majestueux et d'une expression si énergique, que l'on avait coutume de dire qu'Alexandre, fils de Philippe, était invincible, mais qu'Alexandre, ouvrage. d' Apelle, était inimitable. Lysippe seul savait reproduire en pierre et en bronze l'œil d'Alexandre; lui seul savait rendre l'expression de cette tête incUnée vers l'ér paule, de ce regard élevé vers le ciel; il y réussissait sans nuire à T^isemble, sans donner au cou une attitude trop contournée, et sans détruire ce que le coup d'oeil d'Alexandre avait de mâle, enfin sans

1 Alexandre écoutant une marche militaire qu^il lui jouait, saisit ses armes et s^écria plein id'enthousiasme : les Spartiates «hantent avec raison.

(59) négliger la grâce et la ni^ollesse presque féminine qui le distinguaient : aussi Alexandre ne voulait -il être représenté que de la main de ces deux artistes. Ce roi ne fut pas aussi heureux en architecture : si Ton peut s'en fier à la description de Diodore , Tédifiee qu'il fit élever pour le bûcher d'Éphestion était bien bizarre ^ L'esprit de Thomme quil consultait pour ses grandes constructions ne pouvait guère produire que des plans singuliers : c'était Stasicrate , dont le caractère flatteur et le goût pour lextraordinaire paraissent assez dans la proposi-

1 MM. de Caylas et Quatremère de Quincy oat accordé k cette description de Diodore une attention qu^elle ne mérite pas. On la trouve aussi , accompagnée d^un dessin , dans Tou- Fiage de M. de Sainte-Croix, pag. 372-374* — — — « Mais ff ^uel bizarre assemblage d'^bommes armés , de trophées , de c prônes de navires, de centaures, de lions, de sirènes, etc. « On n^aperçoit en tout cela que les conceptions mélancolique qaes- et dér^lées ,d^un monarque puissant , dont le goût c avait été corrompu par le luxe asiatique. Le monument « aurait été mieux placé dans la plaine de Babjrlone , et ce c fut sans doute le besoin de matériaux qui engagea à démolir « dix stades ou ^cinq cent dix toises du mar de cette grande « villa , lequd. avait cinquante coudées d^épaisseur sur deux « cents en bauteur. * Vojrez aussi deux dissertations de M. Quatremère, intitulées, Tune : Du cbar funéraire qui transporta de Babylone en Egypte le corps d'Alexandre ; Pautre : Du bûcber d'Éphestion , décrit par Diodore de Sicile ; elles sont dans les Mémoires de Plnstitut royal de France , classe d^bistoire et de littérature anciennes, vol. IV, pag. 3i5-4^^*

tîon qu'il fît au roi de convertir le mont Athos en statue , idée digne des anciens Égyptiens , de leurs sphinx de rochers et de leurs colosses. Alexandre , représenté par le mont Athos , devait tenir d'une main une ville de dix mille âmes, de l'autre une coupe d'où s'échappferait vers la mer un fleuve qui ne tarirait jamais. Alexandre comprit que le grandiose s'approchait ici de la folie , il craignit les railleries des gens sensés; il fit donc à ce projet une réponse raisonnable ^ Néanmoins il se sentit agréablement flatté de cette extravagante idée, la loua et prit souvent conseil de cet architecte pour d'autres affaires. U serait difficile de démontrer qu'Alexandre a commencé à écraser le caractère des arts de la Grèce sous la pompe de l'Orient ; mais ce qui est certain , c'est qu'il transplanta en Asie tout ce qu'il y avait de plus distingué en Grèce j c'est qu'il appela à Suze et à Babylone tous ceux qui ne pouvaient cependant réussir que dans leur

1 Laisse rAthos où il est et tel qa^il est. Il suffit qu^il soit encore un monument du fol orgueil de Xerxés. Le Caucase , les Uxmodes, le Don et la mer Caspiennp prendront soin de me montrer à la postérité. Voilk ce que dit Plutarque dans les ouvrages^ de sa jeunesse , dans ses discours de virt, seu fort, Altxanà, Plus tard, dans ses Biographies, il y ajoute : Tat/Tae /xfV où y ^oepjjTJfVfltTO , ^oM.flt J^' àTOTreirepet Kj S'etTraLVmportpot rovTeov ffo^t^djuavoç rort ^ trvfMfM^eiveifJiiyoç roTç n^viTAiç hirpi^ty.

patrie ou du moins dans son voisinage. Ce fut donc un événement heureux pour la civilisation de TEurope qbe sa mort, qui ramena dans l'Asie mineure» en Syrie , en Egypte les sièges des empires fondés par lui; car iln'y eut plus , après lui, en Asie, de ville qui pût attirer les Grecs comme le faisait son quartier général, c'est ce qui conserva aux arts et la variété et la vie. Si Ton veut voir comment Alexandre cherchait à faire accorder la magnificence persane avec le goût des Grecs , il faudra lire la description de ses noces et de celle de ses Macédoniens , dans Athénée, qui l'a prise à une histoire d'Alexandre écrite par Charès. ' On y trouve des renseignemens sur les arts usuels de là Grèce et sur ses meilleurs artistes ^ On avait disposé quatre-vingt-douze chamires à coucher et une salle à manger pour cent tables entourées de coussins ; chacun de ces coussins était recouvert d'un tapis nuptial de plus de deux mille francs de valeur. Le sopha d'Alexandre était monté en or. Chacun invitait ses amis à sa table. Vis-à-vis de ces tables Alexandre fit manger toute l'armée et toute la marine, et dans sa tente même se trouvaient tous les ambassadeurs et tous les étrangers reçus à sa cour. L'édifice entier était revêtu de tentures d'étoffes précieuses et de beaux tissus de coton blanc , mêlés de pièces d'écarlate et

> I I I I I mimmÊmmmmmmmmmm^mmm i ■ ■■ ■ i —.1— 1 »^— — —

1 héo XII, pag. 558.

de pourpre brodées en or. Le toit reposait sur des colonnes hautes de vingt coudées , qui étaient ornées d'or, d'argent et de pierres précieuses. Aux parois étaient suspendus des tapis où Ton voyait des figures d'animaux tissus en or, et qui étaient attachés à des bâtons dorés et argentés. La cour intérieure où on célébrait la fête, avait un quart de lieue de long. Les repas étaient accompagnés de fanfares , non* seulement dans cette solennité de noces, mais chaque fois que le roi en donnait de marquans. Ces fêtes des noces durèrent cinq jours ; on employa aux jeux un grs^d nombre de Grecs , de Perses et d'Indiens. Les principaux de ceux qui égayèrent l'assemblée, furent Scymnus de Tarente, Philistide de Syracuse , Héraclide de Mitylène , Alçxis de Tarente qui se distingua dans l'art de la déclamation ^ Après lui Cratinus de Méthymne , Aristonyme d'Athènes et Athénodore de Téos 2 dansèrent en s'accompagnant de la cithare; puis Héra* clite de Tarente et Aristocrate de Thèbes chantèrent en jouant aussi de la cithare. Denys d'Héraclée et Hyperbolus de Cyzique chantèrent après eux en se faisant accompagner de la flûte. Timothée, Phrynichus, Caphisias, Diophante et Évius le Ghalci-

1 Me9' ovç iiTtSil^ctTO ùct-^oofèç AXi^iç Tctpstvrîvoç» a On pourrait aussi traduire qu^ils jouèrent sans chanter, et la Icoon c£ui donne ce sens est peut-être préférable.

<Sen, parurent comme joueurs de flûte, exécutant d'abord le solo pyihien S ptûs soutenant le chœur. Charès nous dit qu'à partir de ce temps , les baladins de toute espèce , les chanteurs , les danseurs, les musiciens , les faiseurs de tours , au lieu d'être appelés les serviteurs de la cour de Bacchus , furent appelés la troupe d'Alexandre , qui leur fit des cadeaux d'une richesse démesurée. Il aimait à les entendre nonmier ainsi. Les acteurs tragiques qui figurèrent à ses noces, furent Adiénodore et Aristocritus; la comédie fiit jouée par Lycon, Phormion et AristoiL Le danseur Phasimélus ne manqua pas non plus de s'y trouver. ^

Alexandre ne se borna pas à manifester son amour

pour la poésie en conservant le manuscrit d'Homère,

revu par Aristote, dans une riche cassette d'essences

persanes ^ qu'il avait prise avec le butin ; il se livra

à ce penchant , qui ne peut être étranger à aucune

ame noble et grande , et dans ses momens de loi-

1 CTest nmitatiOB de la luUe d^Apollon arec le serpent.

3 Athénée , L c,, pag. SSg , dit qne les couronnes qae le roi lecnt à (^tt€ occasion de# amJbassadeurs et d^antres encore , ▼liaient qninie mille talcns. Les histoires qni suhrent sont nanifestement entachées d^exagéntion. Il en est de m^me de ee qu^on rapporte snr les excès de boisson auxquels se serait lirré Alexandre ; il y a on fond de yérité , mais ce n^était point che« lui nne passion dominante.

3 Yojea Sirabon, liv. XIII, pag. 867, édit. de Falcon.

sir il composa , dit-on , plusieurs petites pièces de vers. Athénée parle d'un drame satyrique * , mais il n'y a probablement que les vers menaçans contre Athènes^ cités par cet auteur, qui puissent être attribués au roi. Il serait facile de prouver qu'Alexandre voulut donner aux sciences proprement dites l'impulsion qu'elles reçurent après sa mort. Malheureusement en poésie il encouragea principalement la flatterie, et en philosophie cette fausse doctrine qui met à la j^ce de la sagesse et de la nature la simple apparence de la sagesse. Nous ne nierons pas qu'il ne comprît, qu'il n'estimât Aris^ tote , que les poëmes d'Homère n'aient été ses lectures habituelles^, qu'enfin il n'ait su apprécier ce qu'il y avait de grand dans la pensée de Diogène , qui disait que deux seules choses étaient dignes d'envie, et qu'il fallait savoir ou posséder le monde ou se passer du ilionde. Toutefois ce fut Alexandre

1 II dit, pag. 586 : O* JV yfûi-^etç rov Aytivct to ffctrvpt^ Kov i'pafÀÀTiov elirs UvdûiV icrriv i KetreLVouûÇj n ettlroç o j3ee-

a Plntarqae rapporte que durant sa marduT dans la Perse intérieure et dans Plnde , Alexandre, manquant de liyres , chargea Harpalus de lui en enToyer ^ et qu^il en reçut les ouvragés de Philistus, les plus dangereux que pût lire un jeune prince porté au despotisme. Il en reçut 'ftussi beaucoup de tragédies de Sophocle, d*Eschyle et d^urlpide, et les dithyrambes de Téleste et de Philoxène.

qui commença à rattacher la littérature au gouvernement , chose qui devint générale après lui. Avant même d'entrer dans Tlnde , il se brouilla avec Aiîstote, qui lui paraissait trop lié avec le vieil Antipater, Fami de son père. La faveur alors se porta sur Anaxarque et sur Pyrrhon, auquel il donna dix mille pièces d'or; il alla jusqu'à dix. talens dans ses libérahtés envers Facteur comique Lycon , ({ui avait intercalé un vers mendiant dans une pièce qu'il joua devant lui. Le misérable Onésicrite , qui malgré son avance et sa vanité faisait le cynique , fut souvent préféré au mérite réel et modeste.

Alexandre employa donc des sommes immenses a encourager les arts et- les sciences. On dit qu'il oBrit cinquante talens à Xénocrate, l'ami de Platon; s'il en faut croire une autorité peu sûre à la vérité, il dépensa jusqu'à huit cents talens pour l'histoire naturelle d' Aristote * , et il en destinait dix mille à la réparation des temples et des édifices publics de la Grèce Dans son entretien avec Diogène, U dit expressément qu'il a été frappé du contraste qui règne entre les doctrines et l'activité des Athéniens

1 En général, la compilation d^Athénée a puisé bien plus dans les auteurs légers que dans ceux qui méritent foi; mais ici même on ne parle de ce fait qu^en passant. Vojr. liy. IX, pag. 398.

et la vie passive de l'Inde. On peut voir dans Arrien et dans Strabon les détails relatif aux conversa* lions auxquelles le roi se livrait dans ce pays par le moyen d une triple interprétation : il nous semble inutile de lès faire entrer dans un tableau général de cette époque.

Etat de la littérature.

La littérature grecque avait déjà perfectionné tous ses genres ; tous étaient parvenus à leur plus haut point de splendeur avant Alexandre. A dater de son règne, les mathématiques et les sciences qui en dépendent devinrent le principal objet des études ; pour la première fois la philosophie fut enseignée avec système et dans toute son étendue. C'est donc de ces deux branches des connaissances humaines qu'il convient de nous occuper ici ^ j mais nous rappellerons encore que nous ne considérons les doctrines elles-mêmes ou leur histoire, qu'autant qu'elles ont influé sur la civilisation, sur les mœurs et sur le gouvernement, sans égard aux choses purement spéculatives.

Toutefois nous devons accorder aussi quelque place au drame. Le théâtre reçut de grands encou-

1 Nous y reyiendrons encore à la fin de la période suivante.

ragemens , même après Euripide et Aristophane. A partir d'Archélaûs , qui avait appelé Euripide a sa cour, les rois , et sourtout Pjiilippe et Alexandre f firent de grands efforts pour attirer chez eux des poètes que le sol de la Macédoine se refusait h produire. Le drame comique ^ absolument changé dans son essence , trouvait plus d'auteurs spiritueb capables de le bien traiter, que la tragédie, qui exige une liberté d'inspiration que déjà les écoles et les habitudes ne comportaient plus. L'art des acteurs ne peut être jugé qu'au moment de la représentation; mais cette époque nous a légué beaucoup {dus de noms célèbres qu'aucune autre. Les acteurs jouissaient d'une grande considération dans l'état; lis avaient dans la société un rang distingué ; enfin ils avaient de nombreuses occa;sions de fortune. Toutes ces circonstances ne contribuèrent pas peu a la perfection de l'art oratoire. Les savans ont péniblement rassemblé une foule de noms d'auteurs et de titres de pièces qui prouvent quelle était alors la fécondité des poètes dramatiques ^ Denys le tyran , quoiqu'il Ht de bien misérables tragédies , fut coiu-onné par les Athéniens , qui n'eussent point osé le faire , si ses ouvrages n'avaient pas en quelque sorte soutenu la comparaison avec ceux de ses

1 Fabricias , Biblioth. grœca , édition de Harles , yoI. II , pag. 4»9- 5o6.

concurrens. Une autre marque de la décadence tragique, c'est qu'Harpalus, dans le choix de livres qu'il fil pour Alexandre , s'en tint aux trois grands classiques, Eschyle, Sophocle et Euripide; mais quand il s'agit de dithyrambes, il y joignit des nouveautés. Les critiques d'Alexandrie qui entreprirent le catalogue des classiques , n'y mirent pas un seul

tragique de cette, période ; Achaeus et Ion , qu'ils y portèrent , appartiennent à la précédente ; Achseus est contemporain de Sophocle, il parait avoir mieux réussi dans la comédie que dans la tragédie : Ion marcha sur les traces d'Euripide ^ On nomme Chérémon , ïlégémon de Thasus , Chœriphon , Carcinus , Diogène d'Athènes , Anaxandride de Gamire , Théodecte de Phasélis , rt^n des nombreux disciples dlsocrate , Asclépias et l'Athénien Astydamas, qui sortirent de la même école, enfin Sosiclès de Syracuse et Néophron de Sicyone; mais aucun d'eux ■ ' ' ■ ' ' . < ■ . ■ ■ - '"^

1 Nous connaissons Achsus par les lexicographes , mais nous en savons un peu plus sur Ion. Les Athéniens ayant accordé le prix à sa tragédie, il leur donna k chacun un yase de terre , parce qu^on les faisait à merveille dans sa patrie. Léopardus , dans ses Emendationes , a rassemblé beaucoup de détails sur Ion. Voici des vers qui démontrent à la fois son penchant pour le vin et pour les ^femmes , et Foriginalité de son talent.

AS'a/jlov TreuSct TcLvptaTrov vtov ou viov HcT/rrov TrfoiroXov ^ApvyS)iV7ra>v ipeireûV'» OiVùV dipa-lTrvovv, ctvdpciTreùV TrpvTcLVtv*

ne franchit lea bornes de la médiocrité , et quand même il nous en resterait autre chose que les rares fiagmens réunis par Grotiui et par d autres, nous n'accorderions pas notre attention à ces poètes. La comédie ne tomba point de la chute de la liberté, die prit seulement une autre forme et se maintint chez un peuple vif, spirituel, riche en caractères originaux et disposé à saisir le ridicule aussi bien (p'à rire des choses sérieuses. Elle devint l'image fidèle de la yie, et changea de manière selon les modifications des habitudes et des mœurs. Voilà ^où Tiennent les dénominations de comédie ancienne, moyenne et nouvelle. Quoique la moyenne appartienne seule à cettepériode, nous accorderons un coup d'oeil à chacune des trois.

L'ancienne comédie mettait en scène les actions de la vie sous leur aspect le plus élevé. La poésie , la philosophie , l'art de gouverner, se peignaient de vives couleurs et présentaient le contraste des crhoses idéales et nobles avec les choses communes et positives qui occupent une vie libre de tout firein. La comédie moyenne mitigea ce contraste; elle mêle parfois la poésie à la vérité des images , et si elle peint encore des mœurs obscènes, elle a soin de mettre dans la bouche de ses p^sonnages une morale qui ne résulterait pas de l'action elle-même. La comédie nouvelle s'occupa des passions , noua une intrigue et fit des actions de la in. 4

vie commune un ensemble qn'dle forma à Fexemple de la tragécKe. EUe eorrigea les actions immorales , dont cHie finsait ses sujets , par lei sentences de ses personnages. Aussi Ménandre , l'auteur principal de la comédie nourelle, est -il si semblable à Euripide , que l'on ne sait souvent auquel des deux il eemvient d'attribuer tel ou tel fragment. Les anciens entîques j surtout Arts tarque et Aristophane , auteurs dm Ganon classique , oilt ajouté au comique Aristophane > Épicharme, Eupolis, Cratinus, Phérécrate, et Platon ; ils les citent comme ayant écrit aus^i là vieille comédie. Qn sait qu'Eupolîs mettait en scène lès pi'emiers personnages de 'son temps avec la ttétne hardiesse qu'Aristophane , et qu'il traita Protagoras comme Aristophane avait traité les sophistes dans là personne de Socrate. Quelques vïrps qui nous sont restés de lui , nous apprennent qif il n'était pas pht^ décent pour le choix de l'expression , héanmoins il avait aussi le sentiment du sérieux et du sublime : ce fut lui qui réunit les odes de Pindaré et qui les sauva de la destruction. >

Parmi Itê nombreux auteurs de la comédSé moyenne on distingua Alexis et Antiphane. Les critiques d^ Alexandrie vantent surtout ce dernier, sur lequel Dorotheus cFAscalon a écrit un traité particulier. Les collecteurs de fîragmen^ hà atttu

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I Athékiée, Ct. I^ HhU,

taeût au itioiiid deut cent qutre-vingts pièces, et, Éàan d'ttut^ès, il en ëciÎTit tfois cent soixante.. Nous ferons feitûirqôèr atl sttjet des oùvtdgès d^Ântiphane, fd^Ateûtndrè fit pttiMe â'vai jùgetiieïit bien éclairé M lès M|ipoHs de là ftioraki avec la lîttératore; il fcbsait ^e leà intrigues d'albour, qui disaient le ÈKÉttè àe la eMàédie too^énne, étaient phis fâcheuses fG^aficune des olyscénités de l'ancienne >; c'est du iDOins àe qu'il est permis de conclure d'une réponse qn'Antipfaane lui fit après lui aroir lu une de ses iMeœs»

La nouvelle comédie appartient à la période d'Alexandrie ; le Canon critique admet Philémon , Klénandre, Philippide, Diphile et ApoUodore. On ^^Mila bMucoup k Athènes pour savoir lequel, de MéBandre bu de Philémon $ était le plus grand j^ëte. Quinctilien et Aulu-Gelle n'hésitent point à préférer Ménandre. Quinctilien ae fonde sur l'avanlags que l'orateur peut tirer de ses nombreuses séntetices et de ses longues périodes ; mais il vante surtout ses caractères et l'accord du langage avec eux^. Au surplus, ce n'est pas le seul Quinctilien

• rt

I Aihéftëe, Ht. XIII, pag. 5S5. Antiphaoe ajrant remarqué M }&kt tpt H létiutt d^une dé ses pièces ne lai avait pas WtÈàe&ùp flfà , lài dit (fie , pôar aimer cette pièce , il fallait tétMi àtth sottTêtlt à une table où chacun amenât sa maîtresse.

91 Toici lé jttgénké'At dé Qninètilién. Institut, orat,, liy. X, «hap. I. Hune (Euripidtm) et aàfnitatus maxime en { ta sapé

qui recommande Philémon et Ménandre à Tora^ teur futur , tous les maîtres de Tart oratoire s'en servent comme les grammairiens font usage dSomère. La comédie^ qu'avec raison l'on a qualifiée de- comédie de caractère, ne pouvait être qu'un excellent moyen d'enseignement. Plus riche que Philémon - en sentences morales , plus conforme dans ses pièces kla nouvelle déclamation , Ménandre servait dans les écoles de rhéteurs aux exercice de

testatur) et secutus y quamquam. in opère diverse, Menander, qui vel unus^ meo judicio diligenter lectus ad euncta quœ prm^ cipimus ^jffingenda sufficiat, ita omnem vitœ imaginem expreS" sit y tanta in eo invêniendi copia et eloquendi facuUas , ita est omnibus rebùs , personis , affectibus aetommodatus» JVee nihil profecto vidérunt, qui orationes, quœ Ckarisii nomine eduiUur, a Menandro scriptas putent, Sed mihi longe magis orator pro-^ bari in opère suo videtur, nisi forte aut illa mala judicia , quœ Epitrepontas , Epieleros, Lochos habtnt, aut meditaliones in Psophoda et Nomotheta et HjrpoboUmœo , non omnibus ora'^ toriis numeris sunt absolutœ, £gù tamen. plus adhue mliquid declamatoribus collaturum puto , quoniam his neeesse est mcmhdum conditionem controuersiarum plures subire personas, pa^ ^trum , filiorum , maritorum , militum , rusticorum , diyitum , pauperum, irascentium, deprecantium , mitium, asperorum. In quibus omnibus mire custoditur ab hoc poëta décorum. Atqum aie quidem omnibus ejusdem operis auctoribus abstulit nomen , Hfidgore quodam suœ claritatis tenebras obduxit. Habent au^ tem alii quoque eomici, si cum venia legantur, quœdam, qum possis decerpere, et prœeipue Philémon y qui, ut pravis sus temporis judiçiis Menandro sœpe prçf lotus est , itu cQiuensu omnium meruit credi secundus.

iéhnt : on recommandait davantage la lecture dt Philémon ^ Les Romains firent grand cas de Mé^ naùdre'. Nous ne connaissons Diphile et ApoUo*. dore que par Plante et Térence. ^

Nous avons vu l'école d'Élée et celle d'Ionie faire descendre la philosophie dans la vie commune. Peu avant Socrate , la première de ces écoles en&nta la ]plus subtile dialecUque qui ait jamais existé, et, comme nous l'avons vu dans l'histoire de l'art oratoire, elle se répandit dans Athènes, où Anaxagore et Péridès , son élève, avaient autrefois mis en honneur un autre genre de philosophie spéculative:

1 lU étaient toas deux féconds , Vvtn composa quatre-yingtdix-sept pièces ,' Fautre cent neuf. Les f ragmens de ces poètes ont donné lieu à de yiolentes disputes entre les sa^ans. Ledero le$ poblia en 1709. Benthley et Burm,ann rinyectivaient Pan*- 9ée suîva^tç. GronoT ayant été offensé aussi par les remarques de Bentley, il écrivit à son tour un traité intitulé : Infamia emendationum in Menandri reliquias nuper eâitarum, et critiqua et Ltederc et Bentley. Enfin, de Panw défendit Leolere avec non moins de yinilence.

a Plutarqne, Sjrmpos., liy. VII « qnest. 3, $.3. Jl dit qu^à table on se serait plutôt passé de yin que d^nn lecteur de Ménandre.

3 Les anciens ont accusé Diphile d^étre froid $ quelques passages , conservés dans Athénée , justifient ce jugement» Clément d^Alexandrie vante la beauté de ses septenices morales. Térence lui a pris ses Adelphes. L^Hécyre est cmpruntée ^ ApoUodore, mais nous ne sayons pas le titre des pièces )d'où le poète latin IV tirée.

Même avant de pénétrer à Athènes , celle d'Élée se divisa en deux branches ; Xénoph^e enseignant l'idéalisme et voulant faire dériver les choses çxlérieures des choses inlirieures; Lieucippe suivan^t un chemin- contraire. J^^'une et l'autre des subdivisions de l'école d'Élée donna naissance à des dialecticiens distingués , et toutes ^ux existaient avant la guerre des Perses. Démocrite^ et ^près lui |4ér Irodore et Épicure réunirent la doqtrii^e. de I^eiir cippe 'Cn 111} système qui fonda suf Texpéi^ncfe e( l'observation les préceptes de la nature pt 4^ la y^e, de la physique et de la morale. Ce système trouva dans la suite de nombreux partisans : nous y reviendrons. Quant à présent, nous nous bor- |ie|ron$ à repiarquer que le^ trois écoles , savoir : /eelle dlonie, à partir d'Anaxagore; pelle ^'Élée^ depuis X^ophane ; enfin , Leucippe et ses sectateurs ^ se' mirent ^i opposition directe avec la r&li^on populaire, en ep^ieignai^t à la je{ines§e une autre théorie de la eréaûon et des Iqî/^ 4§ J'upi» vers que celle que l'on demandait jusque-la aux poètes et aux mystères, et qui était faite surtout pour les images et pour les sens. De quelque obsr

curité qu'ils eQtoura.^eut lcmr# doctriu^, qu4que

som qu'ils prissent de se cacher dans les profondeurs de la dialectique, on poursuivit k Athènes et Ton. condamna comme athées, Anaxagore de la première de ces écoles, JPiagor{t$ 4e 13. seqpnde, fst

Protagora^ de la troisième ^ ; mais cela n'empêcha p les progrès de la philosophie : les Grecs en avaient besoin, comme ils avaient besoin de la poésie et de lart oratoire, quj sans elle qe produisent qu'un vain bioiit de mots. No.us avons déj4 nommé les maîtres en subtilités, les Protagoras, les Parménides, et çewf. qui, loin d'avoir leur esprit inventif, ont fait métier de la philosophie, les Goi^pias, les Polus, etc. La philosophie d'Anaxa* gore , qui , dans son origine , n'était pas étrangère aux affaires , fut ausâ changée en sophisiifue. Son élève, Archélaùs , enseignait à Athènes ;. aussi 1q

1 Selon tHoçhlt de Laerte , eaqvel d^eUleiirs aims s^aoeor* dont pes tiop de comfi«noe p Xinopliaiie e^ëtait' mo^é dé§k des dirimxés d'Homère et d^Uésiode ; il ayait ri <)e Tfaalès et de Pf thagore , et surtout des idées théologi<jues de ce dernier. Sans doute le système de Lencippe est To^posé de celui de Fécole d^ée, mais dans Torigine il ëkait bien différent de «e qall fat danc la saite : tons sont d'aecoid sor ce poiat* VAèvt de Démocrite^ Protagoras» fit pour ^el^ue tempf passer la doctrine atomistique dans cette même dialectic[ue dont se servaient, pour Técole dallée, Parménide, Zenon, Mélissos, etc. La doctrine des Éléates ne trouva personne ponr la sanver) ceUe de Leucippe fut délivrée des maint des aopkincs par Métrodore et Épiçare. Limpîété de^Protagoras ^t de Diagoras paraît établie par le dialogue de Platon qui porte le nom du premier. Quant à Diagoras, si Ton pouvait s^en rapporter à Tatianus et aux lexicographes, il aurait été reBsemi de la religion payenae comme les éerivaia» du iS.* Vé.taient du f^tbolicifMpe.

cite- 1- on comme le premier de Técole ionieftne qud l'ait transportée dans cette ville; il en revint à la philosophie de la nature, en y joignant une sorte de philosophie morale. Elle était hien inférieure à celle-là, selon le témoignage formel des anciens; toutefois elle paraît avoir eu plus d'attrait pour l'esprit sensé et pratique de Socfate. U nous semble qu'on peut déduire la pMlosophie de Socrate de l'école d'Archélaûs , à peu près conmie on fait dériver la religion chrétienne des prophètes et des écrits de Moïse. Dans l'un et dans l'autre de ces termes de comparaison on voit une doctrine en produire une autre, lui donner naissance et cependant conserver peu de rapports avec elle. Socrate avait cherché à former l'esprit par tous les -moyens poss^les : les mathématiques , la dialectique , la physique, la morale et jusqu'aux entretiens de Diotime et d'Aspasie, il avait tout en^ployé, non pour monter en chaire et fonder une école, mais afin de devenir ^ge lui-même, afin de rechercher les bases du bien et du vrai , afin de n'être point ébloui par de Êtusses apparences. La religion poétique des Grecs ne pouvait pas plus être la sienne que les rêves des auteurs de systèmes ne pouvaient lui paraître propres à guider l'homme au milieu des orages de la vie. U voyait tous ses contemporains, avides de connais^mccis ou de possessions, se prévaloir d'une philosophie à la mode pour parvenir aux

(57) unes ou aux autres. La dialectique était honorée et payée par-dessus toutes les autres sciences. Et comment ne l'eût- elle pas été? Seule elle doiùiait aux Athéniens l'apparence de posséder toutes les connaissances dont leur vanité &isait gloire , mais qu'ils n'avaient ni l'envie ni la patience d'ai^pcendre ; seule die présentait la facilité de se débarrasser de vérités qui frappent d'elles-mêmes la raison , mais qui sont importunes à l'ambition et à l'avarice. Le but dé la vie de Socrate fut de venir au secours de k raison' au moyen de la science ; d'inspirer à l'hoiàme la' confiance en lui -même , abstraction fidte de tous' les sophismes ; de montrer le' vide des subtilités de l'école et IHnutiUté de toute spéculation sur la nature ou sur raM*ononiie qui ne serait point fondée sur l'observadiHi ou 'sur l'eii^rîence. Aussi fut -il persécuté par ceux dont la vanité ou l'avarice s'en trouvaient compromis^. Le calme et la modération qu^il opposa aux persécutions, la constance avec laquelle il suttnourir, mirent le sceau à cette vérité qu'il aimait et qu'il enseignait Cette doctrine était fort propre à remplacer une religion qui avait perdu son importance. Les démonstrations négatives , et le talent de Socrate pour le genre satyrique et ironique étaient bien propres à confondre les absurdités des sophistes , mais il ne s'agissait pas de créer une école ; le siècle était venu au point qu'il lui fallait un système de philosophie, une croyance

OU upe incrédulité positive. Il en fut donc de la philosophie de Soerate comme de la religion chré- Ûeaae après la mort de soq fondateur. Trois écri* vains , Eschine , Xénophon et Platon ont pris soin cb ^recueillir et de tnmsmettre à la. postérité ce que Sourate pe croyait utile qu'à son éiècle, ce qu'il n'avait ycru bon que pour le moment ^ ce qu'enfin il n'avait pas jugé conyenable d'écrirt^ lui-même. Chacun lui met ses idées dans la boucha et nous le représente comme il Ta compris. La philosophie populaire de Xénophon et le système idéal de Platon sont devenus plus importans pour l'humanité qu'aucune autre doctrine» si l'on en excepte celle d'Aristote. Les^dialogues d'Eschine, outre que leur authenticité est contestée, n'ont pas exercé, une grande influence sur la cîviUsation ^ Mais quel que

1 Od prétenVl qu'il j avait sept dialogues d^schine, disciple de Sociate ^ mais celai auquel on les attribue , ne peut guère être honoré de et titre y car il n^était pas étranger à ce commerce des cens qui faisaient métier de leur science. S^il eût bien compris son maitre , il serait resté à Athènes pour y faire des souliers et des habits plutôt que décrire des dialogues sûr 1» vérité, sur la richesse et sur la mort, dans la vue de vivre de débris de la table d^un homme qui foulait aux pieds la vertu , qui ne dédaignait aucun moyen de se procurer la richesse, et qui craignait la mort à bon droit, il alla trouver Denys, mais èans Aristippe et Platon, qui le protégèrent, il n^aurait même pu faire agréer sa dédicace. Sa philosophie ne lui rapportant pas assex, il se fit avocat, et Ton peut croire». diaprés Lysias»

soit leur autour, il est certain qu'il a cherché i reproduii*6 le ton et la manière de Socrate saii3 9^ laisser influencer par aucun système. Nou3 avom parlé ailleurs de ^iénophon et de $es rapports avec les Grecs de son temps ; il est plus l^omme d'état^ plus historien. que philosophe : c'en donc à Platou ^e npus consacrerons notre principale atteniioqu Ce n'est point de son système q\iç npu^ nou^ occuperons 9 si toutefois on peut lui atti^)ier un ^rstkne dai|s le sens moderne du nipt ; il ^'agit tou«- |our^ 4e fe^ rapporta avec son si^e ^t de h m^chf de I4 civilisation en g^ral. J^ form? 4? ### ou«trages a beaucoup contribué à leur ii^lueiiçç sur un niOBde qui sacrifie voloptiers Iç fond lyi-mêmç a 4^ dehoirs séducteurs. Socrate est présenté 4aBS Platon sous les couleurs polies 4p l'aristocratie , tandis que d^ms !X.énophon il Jrespire et la monar* chie et la démocratie. . Le Socrate de Platon plaît par l'expression, par le sentiment, par le tOQ de la homie compagnie ; lors même que l'ironie contre les sophistes est poussée à l'extrême , pu nç franchit jamais les bornes d^ convenances* Chaque dialogue

tfCîi te noA^ra marchand de subtilitéf^ Meiners , dans le 5.* ▼olnme des Mémoires de Gœttingue , et Fischer, qui a donné i^atre éditions de ces dialogues, sont d^accord pour reconnaîtra qvi*iU v^^Q^% pM été écrits p^f }e disciple de Socrate; jQu di^Téve ^eancQ^p sur U temps de leur réd^ctio^ et $Dr lei;r auteur : cVst aux philologues ^ décider.

est une espèce de df ame ; chacun , outre le but philosophique qu'il se propose, a encore un but poé- ^que , et quand on y fait entrer un personnage ovt une classe d'individus , les mœurs et les caractères ne sont pas moins fidèles que dsms une tragédie ou dans une comédie. Aussi des personnes étrangères a la philosophie ont-elles étudié Platon. Les poètes, les orateurs ont puisé dans ses dialogues, et ses écrits ont Tendu à la haute société de l'antiquité le service que Socrate voulait rendre au peuple athénien <le son temps. Les élémens de la civilisation des Grecs s'y réunirent comme en un foyer. Ce grand philosophe aimait et étudiait beaucoup les ouvrages d'Aristophane ; l'on pt^étend même qu'il s'en occupait encore au lit dé la mort II lui doit ces tableaux si animés ,de la vie humaine et des mobiles- qui font agir les hommes. Platon lisait aussi Sophron, contemporain d'Euripide, que l'on a surnommé le mimo^ graphe. L'on dit que le genre de drame appelé mime, était à la fois le type des dialogues écrits au nom de Socrate et des bucoliques de Théocrite dont nous nous occuperons dans la suite ^ Malheureusement nous n'avons que des indications isolées sur ces mimes; il faut deviner leur caractère d'après les

1 Nous snîvroDs ici le comte de Finkenstein , dans son histoire des poètes' bucoli^es de PantSi^mtë, intitulée Arethuse»

Idylles de Théocrite et d'après quelques définitions. U s'agit de pièces dialoguées , destinées à dépeindre certaines mœurs de certaines classes d'individus, ou bien à mettre en action telles ou telles passions. Ces mimes n'étaient pas en vers; il est à peu près démontre qu'on observait seulement une sorte de mesure pour l'oreille , et que dans l'origine . cette prose poétique servait principalement à la raillerie* Ce genre de mœurs , de descriptions et de caractères convenait par&item^t aux dialogues de Platon ; c'étaient les meilleures sources d'ironie et de bonne plaisanterie ; d'ailleurs ce genre venait d'attôndre sa perfection ; il se trouvait entièrement à la dispositions de Platon. En Sicile et même en Lacome on av^ assujetti cette poésie à des règles, et Sofhron , au temps' de Grél9n , l'avait transformée en une véritable comédie , semblable à nos pièces en un acte, mais sans action, sans dévelc^pemens et sans chœurs. Chez un peuple mobile et dont les mœurs étaioit restées plus près de la nature que les nôtres, ces sortes de pièces devaient trouver des sujets plus variés à traiter ^ Le ton en était

I Eisai far !• poème bncoliqne , paç. a i . D^aboid ces sortes de représenutions n^éuient destinées qo^k faire rire; elles étaient composées de farces et d^obscénités ; dans la régie elles restèrent teUes (Mimoi geloioon)^ mais entre de bonnes mains eUes pouTaient derenir le miroir des mœurs et plaire à m public éclairé {Manoi spondaiçi). ht^ mimes ronains de

populaires une tournure poétique, Platon put de la sorte ouvrir un vaste champ aux rêves philosophiques , il put indiquer ce qu'il n'eût osé présenter comme doctrine. Dans un temps où la vie active absorbait toutes les facultés de l'homme , ses divagations étaient sans danger; mais dans les siècles suivans elles ont privé la société de plusieurs de ses élémens , et trompé bien des hommes, sur le but réel de leur existence.

Si l'on compare aux dialogues de Platon ceux que Cicéron a écrits avec la volonté de les revêtir d'une forme poétique , on en sentira plus vivement la supériorité de Platon , qui était à la fois poète et orateur, tandis que Cicéron n'avait que la dernière de ces qualités. Théaetétus, Gor^as, Protâgoras et Parmienides , sont les dialogues qui font le mieux juger combien Platon s'était approprié la dialectique et la sophistique de son temps ; et c'est dans le Ti* mée qu'il faut voir les cosmogonies de l'Orient et les idées des écoles mystiques -, enfin , la conception. poUtique de ce philosophe est consignée surtout dans le Dialogue politique, dans la République et dans ses Lois. Au surplus il n'a jamais étabU de système et n'a voulu qu'aplanir le chemin vers la civilisation générale. Le dialogue intitulé jPo/ÂfMriAS, est en quelque sorte le prélude, l'introduction à b République. On serait tenté de croire que celui qui a rédigé le MÎQOs , a pensé que les^ Lois avaient

besoin aussi d'une pareille introduction ; car ce morceau a été écrit uniquement dans cette vue.

Platon dans sa République déclare , comme Pa fait depuis Rousseau dans son Emile , qu'il serait absurde de vouloir donner la vie à une partie de sa doctrine sans adopter le tout L'un et l'autre philosophe disent que leurs systèmes seront d'une appUcation impossible , tant que la terre n'enfantera pas une génération exempte des vices des précédentes. Dans la République, comme dans l'Emile ^ il. est beaucoup de choses qui choquent , parce que l'on a coutume, pour mieux saisir la pensée de l'auteur, de ramener toujours l'idéal à ce qui existe. Dans les Lois, au contraire,* Platon se sert S&émens réels pour constituer, d'après ses idées, un état grec , et le disposer selon les particularités du caractère national. Souvent même il descend à des détails très -minutieux.

L'idée dominante du dialogue intitulé Poliiicus , est de ramener vers un état de nature qui n'a jamais existé. On suppose^ comme le fait Rousseau, que les hommes ont été autrefois plus heureux. Ceue idée était conforme aux doctrines de TOrient, aux mystères; elle convenait aux rêveurs italiques qui s'appelaient Pythagoriciens , et Platon la devait en partie à leur école. Mais , Athénien , il respectait surtout la Hberté de la pensée et n'imagina jamais de bâtir sur cette idée un ordre invariable , un sys- III. â

lème à la mode de l'Orient. Il remarque avec raison ':4^G la fixité répugne à la nature des êtres ayant XlZ^ corps ^ Platon pense que le monde primitif était conduit par la volonté sainte et invariable de la divinité, et que par conséquent il n'avait pas besoin de constitutions. Quand cette période assignée au gouvernement de la divinité se fut écoulée, quand l'état de nature cessa d'exister, le monde se conduisit par lui-même. D'abord les lois divines continuèrent à vivre dans la mémoire des êtres , mais bientôt tout s'embrouilla et se confondit, et l'on comprit le besoin d'avoir vn chef : il fallut aux hommes des protecteurs , aux animaux des pasteurs. On rechercha l'être capable de présider à toutes les affaires, à toutes les professions, h tous les emplois que la vie sociale rend nécessaires , celui qui pourrait enfin tenir la place de la divinité elle-même. Platon appelle cet être privilégié , l'homme vraiment royal , l'honrune d'état par excellence , le seul qui le soit véritablement Afin de le découvrir, il compare à l'idéal de la vie toutes les diverses affaires qui l'occupent; puis il examine dans quels rapports se trouvent avec la constitution idéale , à la tète de laquelle il veut mettre

1 To KsLTct TAvroL i^ toVût Jtû)ç e;^f/f du , 7^ tavtov àvetu Cela n^appartient qu^à ce ^^il y a de plus diyin parmi tous les HttB, Les corps ne sont pas de cette même classe ( oC Tsttirnç riç T«t$f«ç)«

son homme d'état , les trois espèces de gouvernement , la monarchie 9 l'aristocratie et la démocratie, ainsi que le despotisme et l'oligarchie qui sont des espèces secondaires. Lorsque les lois et les mœurs sont conservées par les hommes revêtu^ du pouvoir , il y a vraiment aristocratie , autrement ce ne sont que des- oligarques. D'un autre côté, quand le souverain respecte les lois , sans en rien ôter, sans y rien ajouter, c'est un monarque; mai$ quand il fait pHer le drpit à sa volonté , c'est un despote. La démocratie est considérée par Platon sous le même point de vue que par ses frères le9 Pythagoriciens; il regarde comme étant presque impossible, que la multitude observe inviolablement le droit et les lois , il faut pour cela fermeté et modération , et ces deux qualités , qui paraissent sou- Fent opposées en apparence, ne se trouvent quç dans cet homme royal, dans ce type des publicistes, qui toujours sait les faire accorder. La modération lui apprend à conserver ce qui est juste et bon , la fermeté le met à même de repousser ce qui troublerait l'ordre. Il se sert de deux mobiles , l'un est divin , l'autre est humain ; le premier eat puisé dans la religion , dans les cérémonies , le second consiste en peines et en récompenses. Le problème à résoudre dans la constitution de l'état est donc de déterminer comment on unira la sévérité et la douceur, la force et la faiblesse , et «'est là l'objet de» dix

livres de la République. Au commencement du premier l'on appelk justice, la qualité qui fait observer la mesure nécessaire entre ces choses.

Considérée comme elle l'est par Platon, la société répond parfaitement à l'organisation de l'homme. Cest un composé <Je diverses facultés , dé diverses dispositions : il eh est d'élevées, il en est de basses. Une partie de la société répond à celles-ci, une autre à celles-là. Ainsi que l'individu a besoin de tous ses moyens physiques et moraux pour parvenir à son but, ainsi qu'ils peuvent l'y conduire s'il en fait lin juste emploi, de même les diverses dispositions des hommes et leurs caractères , lorsqu'on sait en faire usa^e, peuvent opérer le bien des sociétés. La première condition d'une société qui veut faire régner la justice et la raison , c'est de placer à un rang inférieur les chose^ vulgaires , et d'élever ce qui est noble. Il ne s'agit point du plus ou moins de possibilité dans l'application, cela dépend de circonstances tout r à -fait étrangères, et surtout du caractère local des peuples, qui ne peut être pris en considération dans les choses idéales.

Il faut , continue Platon , que chaque société soit assurée de sa durée; car, selon le Politicus ^ c'est le besoin de se secourir #qui a créé les états. •La sécurité peut être compromise à l'intérieur, elle peut l'être à l'extérieur. Il faut donc que les membres de l'état chargés de la protéger j soient les plus

nûsonnabLes et les plus vigoureux. Dans une cité bien constituée, ce sont des organes essentiels, comme le sont pour Thomnié le cœur et la tête. Platon pense que, pour pouvoir gouverner les autres au moyen de la religion, des images et des symboles, il ne faut pas se faire de la divinité les idées puériles qui se trouvent dans Homère et dans les poésies des temps héroïques ; il veut que Ton ait sur ce point des vues pures et philosophiques. Ces objets, exposés à la fin du second Uvre, sont développés dans le troisième.

Les anciens ont reproché à Platon d avoir banni les poètes de sa république ; cela tient à l'ensemble de son système, qui n'est pas fait uniquement pour les Grecs , mais qui doit reposer sur des dispositions et sur des qualités conununes à tous les hommes. Après avoir condamné les mouvemens d'un certain genre de poésie , Platon reconnaît luimême qu'il en est un autre genre indispensable à la culture de l'esprit , toutes les afiaires de la vie devant être' réglées sur la mesure, le rythme et l'harmonie. Enfin, il démontre combien la poésie et la musique disposent l'ame aux grandes choses , il enseigne que la gynmastique est pour le corps ce que la musique est pour l'ame. Mais tous n'ont pas les dispositions physiques nécessaires , tous n'ont pas non plus celles de l'esprit ; et plus rarement encore elles se trouvant réunies. Aussi Platon ,

(70) «prés àVoir prescrit l'éducation k donner aux êtres les plus privilégiés sous ce rapport, s'occupe-t-il immédiatement du choix des individus. Il se prononce formellement contre l'aristocratie héréditaire; on pourrait croire toutefois qu'il penche à favoriser l'esprit de caste , s'il ne disait , qu'en règle générale un noble tronc porte de nobles fruits , mais que trop souvent il dégénère , de telle sorte que dans le choix des gouvemans ce n'est plus à la souche qu'il faut s'attacher , mais aux fruits. Platon fonde l'inégalité des conditions sur l'aristocratie du mérite , et après avoir épuisé ce sujet dans ses trois premiers livres , il passe à l'inégalité des propriétés et de la jouissance. Celle des propriétés ne peut reposer que sur celle des jouissances , sans laquelle personne ne chercherait à posséder de grands biens; mais proscrire le^ jouissances, c'est exciter à désirer ces biens : il faut donc que l'éducation et la religion ^'emparent du corps et de l'esprit, compriment les désirs et dirigent les sens vers un autre but. L'éducation , selon Platon , rendrait inutiles toutes les lois morales des anciennes cités grecques ; une génération bien élevée devant suivre ces préceptes d'ellemême , tandis qu'une population dissolue laisserait tomber les lois les plus sages de Solon ou de Draton. La religion est destinée à entretenir chez tous les citoyens la pensée que l'homme appartient à ulie classe d'êtres supérieurs à l'ordre physique.

Quant au culte , il £iut suivre celui que le temps a consacré dès les siècles les plus anciens. Néanmoins, et malgré l'éducation et la religion , Tesprit de ùr mille troublera toujours légalité et la juste disiri*bution des places et des afiaires ; aussi le cinquième livre de la république enseigne-t-il à rompre ces rapports de famille. Quand on répète que Platon, rétablit la communauté des femmes et des biens, et qu'il veut indifféremment appliquer aux mêmes affaires et les hommes et les femmes , on croit entendre une plaisanterie et l'on cherche où est le philosophe; mais les choses changeront d'aspect, si l'on songe qu'il n'a eu d'autre objet que de faire le tableau des inconséquences qui résultent de nos însùiutions. Il nous apprend pourquoi, dans les états les mieux organisés, les désordres ne peuvent être évités, et cependant ce tableau n'est pas une satyre soutenue. Platon lui-même indique que telle est l'intention générale de l'ouvrage et de cette fable en particuUer; car nous ne pouvons qualifier autrem^it cette proposition. Il a voulu dire seulement que les principaux vices des monarchies comme des réptibliques, ne tiennent qu'à des minuties à peine dignes d'être nommées ^ quoique notre vie toute entière soit précisément à la merci de ces minuties.^

1 Le pliilo90plift fait le tablefta de tous les mami dont om. serait délivré : le pauvre ne flatterait plus le riche ; on ne

La constitution, l'ordre, la loi ne conservent l'état qu'autant que ceux qui sont chargés de le gouverner sont eux-mêmes l'image vivante de la loi. Platon exprime un peu différemment cette idée. L'état, dit-il, n'est heureux que quand les philosophes gouvernent ; mais le mot philosophe n'a pas m.ein$ d'acceptions que chez les chrétiens le mot religieux. Au commencement du sixième livre il déclare* que celui-là seul est philosophe, qui véritablement et par principe est libéral, sobre, courageux, généreux et doux, et qui veille fortement à l'exécution de la loi. Vers le milieu de ce livre il y a entre les hommes d'état de son temps et les chefs de sa répubUque idéale une comparaison propre à mieux faire cqmprendre le but de cette définition.

Au septième livre pn fait mieux ressortir encore l'opposition qui existe entre une vie adonnée aux choses vulgaires et dépourvue de vraie science, et cette -autre vie des âmes nobles qui , par la conscience même de leur force, s'élèvent au-dessus de la terre et de ses jouissances. L'état de l'ame pure et sa félicité , sont à l'égard d'une foule adonnée aux passions et aux plaisirs des sens , comme le reflet est à la lumière , comme l'ombre est aux corps. L'homme qui triomphe de son corps et de ses penr

serait plus toarmenté da soin d^élever ses enfans; il n^ aurait plus d^embarras d^argent pour le soutien des familles, etc., etc.

chans , est au-dessus de celui qui en est l'esclave » autant que Thomme libre est au-dessus du prisonnier. L'homme accoutumé à Tobscurité des cachots, au poids des fers , celui qui ne connaît la lumière que par les reflets qui pénètrent dans les ténèbres, ne pourra qu'en être ébloui si on la lui montre subitement , il marchera d'un pas mal assuré ; le passage subit d'un état à l'autre ne peut que lui être funeste. Il en est de mènfie de l'homme que d'une vie commune et de ses vues étroites on voudrait foire passer sans intermédiaire à la vie philosophique : il ne pourra se foire à sa nouvelle existence. Pour améliorer par degrés notre vie, il fout commencer par en bien ordonner les jouissances. Il ne faut pas que ceux qui gouvernent cette républiqae idéale s'abandonnent entièrement à la vie contemplative, il faut qu'ils appartiennent à la vie active. Ce n'est que de la sorte qu'ils seront capables de considérer et d'exposer toutes les sciences dans leur application inférieure aux usages de la vie, puis dans leurs rapports plus nobles avec l'essence intérieure de l'homme. Platon passe en revue plusieurs de ces sciences : l'arithmétique , la géométrie , l'as^ tronomie, la dialectique; il montre d'abord quelles elles sont dans leur application usuelle , puis il fait voir jusqu'où elles s'élèvent quand on les rapporte à la nature intérieure de l'homme.

C'est ainsi qu'en sept livres il accomplit l'idéal ,

èe .sa république et de l'être qui répond à cette orgaimation autant que ^es dispositions et ses forces lui permettent de se conformer à la constitution imaginée par Platon. Dans ce qui suit, ce philosophe explique pourquoi ^ aucune société humaine ne pourra jamais accomplir cette idée : ce n'est point parce qu'on repoussera ses bizarres institutions (Platon ne les propose que par forme d'exemples , et pour mettre de la cohérence dans ses doctrines pleines d^images); mais c'est parce qu'il est de notre nature de fausser la véritable aristocratie, et de faire ensuite dégénérer l'aristocratie en démocratie, et celle-ci en despotisme. Il marque ensuite plus particulièrement ces transitions : la première cause de dégénération vient de ce qu'on méconnaît le principe qui veut que le maniement des affaires pubUques soit confié aux meilleurs citoyens. L'esprit de caste s'introduit facilement, et Platon repousse d'autant plus cet esprit de caste que sa théologie mystique est tout-à-fait contraire à un pareil système ^ Quand ce n'est plus le mérite réel, dit -il, quand c'est la naissance qui. donne droit à l'administration de l'état, l'aristocratie devient une timarchie- Il convient qu'il est naturel d'attendre de bons fruits d'un bon arbre j mai^ il

1 II dit au 8.* livre : î(m ii Srtlo fMV ytVfirS Ttipiotoç , if dfêfxèç vrtftKttixl^vu rtXuoç , x. r. A.

ajoute que trop souvent on est trompé dans cellft attente , et il en résulte des conséquences qu'il me croit pas pouvoir peindre de couleurs assez fortes. Après cela il fait le tableau de Sparte, qu'il représente sous des traits faciles à saisir; il montre combien sa constitution si célèbre s'est éloignée de son but idéal II poursuit ce récit jusqu'au point où faristocratie devint une espèce d'oligarchie féodale , qui ne pouvait manquer de devenir à son tour une démocratie , le peuple éiant fatigué de l'oppression. Mais la véritable liberté ne saurait naître de l'esclavage : aussi Platon ne fait-il de ce genre de démocratie qu'une esquisse tout-à-fait ironique, peignant la politique d'Athènes des mêmes couleurs que déjà il avait employées pour Sparte.

Quelle que soit la pensée de Platon quant à la démocratie , que bien certainement il ne voulait pas présenter du côté le plus favorable, on n'en voit pas moins , par sa description , de quelle liberté , de quelle indépendance on jouissait à Athènes; combien il y avait, dans cette cité, de vie et de mouvement, combien toutes les ressources y étaient multipliées. Platon convient qu'une pareille constitution doit offrir de l'attrait à quiconque ne considère de la vie humaine que les avantages extérieurs; mais, continue ce philosophe, quelque agréable que puisse être l'apparence, il faudra nécessairement que la sensualité, qui n'est réprimée ni par les lois

ni par les mœurs , s'élève bientôt au-clessus dé tout i en dépit de 1 autorité , e% bientôt aussi elle étouffera . les plus nobles sentimens ; elle méprisera les plaisirs de l'ame et en général toutes les idées dont la portée dépasse les choses vulgaires. Cela arrivera d'autant plus aisément, que dans une cité où tout est en mouvement ,' l'art du sophiste aura promptement appliqué son habileté à justifier toutes les extravagances , à ridiculiser tout ce qui. est grave et sérieux. Alors tout ordre cesse ; on voit régner la vénalité et la violence, et la transition au despotisme commence. La multitude des pauvres se voue bientôt au service d'un seul, qui s'en sert pour, s'emparer de la souveraine puissance; et pour la conserver , il faut qu'il emploie les moyens qui la lui ont donnée. Â la £n du huitième livre , Platon indique et les moyens et l'usage que le tyran fera du pouvoir.

Le but du neuvième livre est de ramener dans le bon chemin Thomme égaré , de prouver à celui qui est avide de félicité , qu'en s'attachant aux principes et aux règles qui font dégénérer l'aristocratie, qui créent et renversent le despotisme , et qui dirigent le tyran dans toutes ses actions, on n'arrive pas, fût -on même favorisé delà fortune, au bonheur et aux délices qu'on en attendait , et que , loin de là, les conséquences de ce système ne produisent que des maux incalculables. Platon s'attache aux

(77) doctrines d'Eschyle , d'Hérodote , de Thucydide , et montre pour l'arbitraire la même aversion que tous lès grands hommes qui vivaient dans les beaux temps de la Grèce , alors que l'enthousiasme de la liberté s'alliait dans le cœur des Athéniens au respect pour les lois et pour tout ce qui est saint, juste et bon. Les couleurs dont Platon peint le tyran sont si fortes , que dans la suite tous les Grecs et tous les Romains instruits ont puisé dans cet écrit leur haine contre la puissance illégale. Les modernes sont aussi revenus à cette source dans les siècles d'indépendance de l'Italie, quand on vit renaître et, régner le goût des sciences et des arts avec l'amour de la liberté. Le tyran, s'écrie Maton, n'atteint pas même son but, qui est la domination ; il est vraiment l'esclave des plus vils flatteurs- et des serviteurs les plus infômes ; il est lui-même le flatteur des hommes les plus abjects. Ses désirs ne peuvent s'apaiser, et la plupart ne sont jamais satisÊdts. Que si l'on veut considérer l'état naoral du tyran , on se convaincra qu'il demeure toujours pauvre, que la crainte domine toute sa vie ^ qu'il est sans cesse en proie aux atteintes de h dauleur ou des passions.

Mus loin, Platon résume en peu de mots tout

ce qu'il a dit, afin de comparer entre eux les carac-

* tères distiilctifs du gouvernement royal et du gou-

Temement despotique , de la démocratie et du règne

(78) de la multitude ou ochlocratie^ de rarisiocratLey i l'oligarchie et de la timocratie. L'aristocratie propRment dite est la seule qui , dans son essence vi> ment royale , mette son bonheur et sa gloire da la contemplation et dans la connaissance de la lé rite 9 et qui emploie tous ses efforts à régler la li humaine en conséquence de 9&& principes. Qvri aux autres natures de gouvernement , l'ambitioD à l'avarice les égarent dans des voies diflRsrentes^ Fb ton sait bien que cette nature royale est. purenui idéale ; il le fait voir lui-même à la 6n du neuvièw hvre , quand il enseigne que le botiheur ne poU être que le résultat du désintéressement » de la j» tice , et qu'aucun état existant ne remplit les oo ditions exigées. Le dixième livre ^st entièreoxf pythagoricien ; il couronne l'œuvre par un récit qi ouvrit, pour les platoniciens d'un autre âge, t pour Ficinus , un vaste champ de divagations, Pktfli a grand soin de distinguer la grandeipr, la beMH^' la bonté poétique, de ce que sont ces iquédités sdoi •la philosophie. Cela le conduit à la différence (|i existe entre l'apparence et les objets , puis à IW men de ceux-ci au moyen des mesures, des poii| et des nombres. Il montre combien il est difficile <k ! passer de l'apparence à la réalité, de ce qui est in^ giné à ce qui est vrai, du fini à l'infini, à l'éterodi Dans les Lois^ Platon a voulu présenter YyiA d'une constitution grecque telle qu'elle sersii M*

les défauts qu'il signale dans celles de Sparte et d'Athènes. La nature même de ce plan devait le faire entrer dans des détails dans lesquels nous ne le suivrons pas , parce que nous avons suffisamment indiqué ses idées générales sur la politique. Nous laissons aux philosophes à juger le système de flaton, et nous nous attacherons à la marche de son école, de l'académie, seulement en ce qui concerne les hommes qu'elle a formés. On pourrait citer d'innombrables passages de Cicéron, pour démontrer que l'académie ouverte par Platon, et convertie par son successeur Speusippe en une école lucrative du genre de celle des sophistes , était regardée par les anciens comme un établissement propre à foriper des orateurs et des hommes d'état Sans nous arrêter aux mauvais bruits semés sur Speusippe, non plus qu'aux railleries de Denys que BOUS a transmises Athénée, nous reconnaîtrons qu'il était propre à créer une philosophie telle que ia voulait l'aristocratie de son temps. On vit des dames grecques s'enfoncer, aux dépens de leur bonne repommée , dans le pythagorisme de Speusippe, comme on vit plus tard des courtisanes se précipiter en foule vers la doctrine' d'Épicure et se £ûré une réputation de philosophes. Quant à ia partie rhétorique de son école, il parait que Speusippe s'était approprié et vendait fort cher les SjBcrets de l'art 4'lMcrat^ pour la rondeur des pé-*

riodes et la chute rythmique du discours. Aristote, en achetant pour un prix immense les écrits de Speusippe, a voulu peut-être acquérir les dernières et les plus importantes des idées d'Isocrate; mais, peut-être aussi , n'avait-il en vue que les doctrines secrètes des pythagoriciens. Platon n'épargnait ni soins ni argent pour se les procurer; elles ne se bornaient pas à des sujets mystiques et théologiques, dont Aristote faisait peu de cas , elles contenaient aussi des recherches mathématiques et physiques, des découvertes, ainsi que des observations politiques. Nous avons déjà parlé , sous les mêmes rapports, d'Archytas et de ses disciples; nous avons rappelé quelle importance ces hommes, quoique doués d'un esprit aristocratique, acquirent dans leurs cités démocratiques, au moyen de leurs connaissance3 et de leur activité pour la marine et le commercé. Speusippe et Xénocrate donnèrent au platonisme une grande influence. Les liaisons de Speusippe avec la ligue pythagoricienne de Sicile furent plus étroites encore que celles de Platon; il était plus intimement lié avec Dion, et Platon s'en servit à Syracuse pour effacer , par sa popularité , le mauvais effet produit sur les Syracusains par ses manières solennelles. Adoptant beaucoup plus que Platon le genre et la doctrine des pythagoriciens d'Italie, Speusippe, qui d'ailleurs demeura le disciple fidèle d^ ce maître * ne pouvait manquer de

plaire davantage aux voluptueux des classes élevées qui cherchaient tine nourriture à Timagination ^ tandis que leurs corps étaient' énervés. Une chose qui ne devait pas le rendre moins agréable aux initiés qui voulaient gouverner, c'est qu'il avait pour ceux qui le pouvaient payer une doctrine ésotérique , tandis qu'il n'instruisait le vulgaire que par symboles.^

A l'exemple deSpeusippe, Xénocrate s'appliqua à former des hommes d'état ; il accommoda sa doctrine à la vocation de ceux qui se destinaient au gouvernement Alexandre s'adressa à lui quand il fut brouillé avec Aristote ; il lui offrit d'immenses présens, mais dans la crainte de là jalousie des Athéniens , Xénocrate les refusa '. Diogène de Laë'rte cite, pamii les ouvrages de ce philosophe, des principes de gouvernement rédigés pour Alexandre. On peut démontrer aussi , par les écrits de Cicéron ^ que les trois autres mmtres de l'ancienne académie tenaient des écoles pubUques pour cette portion de l'aristocratie qui s'appliquait à briller dans les états libres par son éloquence et par ses talens. L'écrit attribué k Polémon, et ce chef-d'œuvre de rhétorique. de^Crantor que Cicéron admirait tant,

I Fabrichis, tom. UI, pag. 1S7, rapporte les titres des écrits de Speusij^e. -

3 Voyez Bmcker, Hiêtoria eritioa philosophiœ , II.* partie^ Ut. II, «ëct. a/ cbap. 6, yoI. i , pag. 728 et saiy.

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