Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complète
DE LA CONVERSION DES NORMANDS (922) AU COMMENGEAIËNT DE l'eMPEREUR OTHON l" (962).
Quarante ans du dixième siècle.
Entre tous les siècles chrétiens le dixième siècle passe pour le siècle de fer ; nous allons continuer d'étudier la période de quarante ans qui passe pour en former la plus triste partie.
Nous commençons à savoir ce qu'il en est. Nous avons vu le Pape Jean X, à la demande des peuples et des rois, employer et la puissance de son génie et la puissance de son autorité pour rétablir l'ordre et la paix entre les rois et les rois, entre les peuples et les peuples d'Italie, de France, d'Allemagne, d'Orient. C'est dans cette œuvre de pacification que le Pape Jean X terminera sa carrière.
En France la race de Charlemagne dégénérait déplus en plus; en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, on voyait, au contraire, monter sur le trône des hommes de tête et de cœur. Aussi la France était-elle en travail d'une nouvelle dynastie. Ce travail pénible durera tout un siècle, depuis le couronnement du roi Eudes, comte de Paris, en 888, jusqu'au couronnement du roi Hugues Capet, duc de France, en 987. Durant cet enfantement il y aura des crises plus ou moins vio-
lentes; il y aura des intrigues, desluttes, des combats môme; mais, prodige inouï jusqu'alors dans l'histoire humaine, durant cette alternative séculaire entre la dynastie qui s'en va et la dynastie qui se met à sa place, il n'y a pas un meurtre, il n'y a pas une mutilation politique : ce qui suffit pour élever les Français du dixième siècle au-dessus des Francs du quatrième et du cinquième, au-dessus des Français du dix-huitième et du dix-neuvième, peut-être même au-dessus de tous les peuples de la terre.
Nous avons vu qu'à leur entrée dans les Gaules les Francs chassèrent du trône leur roi Childéric parce qu'il s'y conduisait mal, et qu'ils élurent àsa place un homme qui n'était pas même de leur nation, le comte Égidius, commandant des troupes romaines ; nous avons vu que, Childéric s'étant corrigé, les Francs le rappelèrent après huit années d'exil et partagèrent la royautéentre lui etÉgidius, Nousavonsvu, dansune charte ou capitulaire de Charlemagne, que, si parmi les fils d'un roi défunt le peuple en voyait un capable de régner, il pouvait le choisir pour roi. Dans la
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charte constitutionnelle de 817, sous Louis le Débonnaire, nous avons vu des articles semblables.
En vertu de cette loi primitive, l'an 888, pendant le bas âge de Charles le Simple, les Français élurent pour roi le vaillant comte de Paris, Eudes, fils de Robert le Fort. Il régna dix ans, concurremment avec Charles, à peu près comme Égidius et Ghildéric avaient régné ensemble. A sa mort, en 898, il laissait un frère digne et capable de lui succéder, Robert, duc de France ; mais, au heu de lui faire passer la couronne, il pria tous les seigneurs de se soumettre à Charles En conséquence, depuis l'an 898 jusqu'en 922, Charles le Simple régna seul, ou plutôt, au lieu de régner, il se laissait gouverner par son favori nommé Haganon ; ce qui fut cause que, l'an 920, presque tous les grands du royaume l'abandonnèrent à Soissons ; le seul Hervée, archevêque de Reims, lui demeura fidèle, l'accompagna pendant près de sept mois et fit tant qu'il le rétabht sur le trône *. Mais la discorde se ralluma plus vive que jamais, et, dans les derniers jours du mois de juin 922, presque tous les seigneurs et les évêques du royaume, assemblés à Reims, proclament roi le duc Robert de France. Il est sacré par l'archevêque Hervée, qui meurt trois jours après. L'année suivante (923), pendant un armistice, Chailes le Simple, avec une armée de Lorrains, vint surprendre Robert, qui se trouvait à la tête de peu de monde. La bataille s'engagea aussitôt, le dimanche 15 juin, près de Soissons, au moment où les Français s'y attendaient le moins et où la plupart étaient à dîner. Il périt beaucoup de monde de part et d'autre. Le roi Robert fut tué à coups de lance ; mais son fils Hugues le Grand et Héribert, comte de Vermandois, mirent en déroute le roi Charles et son armée.
Après la bataille de Soissons les Français firent ce qu'ils avaient lait après la bataille de Fotitenay. L'archevêque Séulfede Reims, qui avait succédé à Hérivée ou Hervée, tint, la même année 923, un concile auquel se Uùuvèrent Abboii, évêque de Soissons, Adcielmede Laon, KtieimcdeCamhrai, Adelehnc
» Sifçebert, an 898. — «Flodoard, Hist., I. li. Dom Doufjuet, t. «, p. 103. Id., Clironic, t, 8, p. 178.
de Senlis, Airard, qui y fut ordonné évêque de Noyon, et les députés des autres évêques de la province de Reims. Dans ce concile on ordonna à ceux qui s'étaient trouvés à la bataille de Soissons, entre Robert etCharles, de faire pénitence pendant trois carêmes, trois années durant. « Le premier carême, dit le concile, ils demeureront hors de l'église et seront r éconciliés le jeudi saint ; chacun de ces trois carêmes ils jeûneront au pain et à l'eau, le lundi, le mercredi et le vendredi, ou ils le rachèteront. Ils observeront le môme jeûne quinze jours avant la Saint-Jean, et quinze jours avant Noël, et tous les vendredis de l'année, s'ils ne le rachètent par des aumônes ou s'il n'arrive ce jour-là une fête solennelle, s'ils ne sont malades ou occupés au service de guerre \ » Voilà comment les Français du dixième siècle expièrent, par une rude pénitence, la victoire qu'ils venaient de reraportersur d'autres Français,qui toutefois lesavaient déloyalement surpris pendant une trêve.
Après la bataille de Soissons le roi Charles le Simple, se voyant abandonné des Lorrains, envoya députation sur députation au comte Hériberl de Vermandois, à l'archevêque Séulfe de Reims et autres grands du royaume, pour les conjurer de revenir à lui ; ils s'y refusèrent et appelèrent Rodolfe ou Raoul, duc de Bourgogne, gendre du roi Robert, et beaufrère de Hugues le Grand, duc de France. Raoul vint aussitôt avec une puissante armée. De son côté Charles manda aux Normands de venir à son secours; mais les Français, avec l'armée de Raoul, se postent sur l'Oise, onlre les Normands et Charles, qui s'enfuit au delà de la Meuse. Alors tous les Français élisent pour roi Raoul de Bourgogne, qui est sacré à SoissonsparVautier, archevêque de Sens; Sd femme Emma est sacrée à Reims parl'archevê(jue Séulfe. Raoul fut également reconnu par les Lorrains *. Dans l'intervalle le comte Hérihcrt de Vermandois prit déloyalement le roi Charles le Simple et l'enferma dans le château de Péronne, comme Charles luimême avait déloyalement surpris les Français pendant la trêve.
' Labbc, t. 0, p. 681. — > Flod.. Chron., ann. 923.
Séulfe, archevêque de Reims, mourut l'an 925, après trois ans et cinq jours d'épiscopal, et le bruit courut qu'il avait été empoisonné par les gens du comte Héribert de Vermandois. En effet le comte vint aussitôt à Reims, et y (it venir Abbon, évôque deSoissons, et Bovon de Chàlons, avec lesquels il traita de l'élection d'un archevêque, et gagna le clergé et le peuple à sa volonté, leurfaisant craindre que les biens de l'évêché ne fussent divisés et donnés à des étrangers. Héribert eut assez d'autorité pour faire élire archevêque de Reims son cinquième fils, nommé Hugues, quoiqu'il n'eût pas encore cinq ans; puis ils allèrent en diligence trouver le roi Raoul pour avoir son agrément. Le roi, par le conseil des deux évêques, approuva l'élection de cet enfant, et donna au comte Héribert, son père, l'administration de l'archevêché. Le comte Héribert envoya à Rome les députés de l'ÉgUse de Reims, avec Abbon, évêque de Soissons, pour demander la confirmation de cette élection, dont ils portaient le décret. Ils obtinrent du Pape JeanX ce qu'ils désiraient, et il commit l'évêque Abbon pour exercer les fonctions épiscopales dans l'archevêché de Reims en attendant que le jeune Hugues eût l'âge d'être ordonné
Cette condescendance du Pape Jean X est sans doute bien extraordinaire. Quels pouvaientêtreses motifs? Comme nous lui avons reconnu jusqu'à présent un génie supérieur, nous pouvons lui supposer des motifs qui n'étaient pas méprisables. Par exemple, comme le comteHéribert tenait en prison le roi Charles, supposons que le Pape ne lui accordât sa demande insolite qu'à la condition de rendre la hberté au roi et même de le rétablir sur le trône; dans cette supposition la conduite du Pape Jean X nous paraîtrait-elle encore aussi étrange ? Or la supposition que nous venons de faire n'est que l'histoire même. Le même historien qui nous apprendl'élection du jeune Huguesnousapprend aussi quele Pape JeanX obligea son père Héribert, sous peine d'excommunication, de travailler de toutes ses forcesàrétablir le roi Charles sur le trône ; il nous apprend même que ce ne fut pas sans
•Flod., flirt., 1. 4, c. 19,20. C/iron.^ ann. 925.
succès, et qu'en 9281e comte Héribert vint à Reims avec le roiCharles, et de là envoya des députésau Pape Jean avec des lettres où il lui marquait qu'il travaillait de toutes ses forces au rétablissement du roi Charles, selon qu'il le lui avait commandé sous menace d'excommunication Voilà ce que Flodoard, témoin oculaire, rapporte en propres termes, et dans sa Chronique, et dans son Histoire. Plus d'un historien moderne, au lieu de s'évertuer à blâmer le Pape en ne faisant connaître à ses lecteurs que la moitié de sa conduite, se fût montré plus juste en la leur faisant connaître tout entière.
Vers le même temps Agius, archevêque de Narbonne, étant mort, Aimeric lui succéda d'une manière paisible et canonique. Aussitôt après son élection il écrivit au Pape Jean X une lettre qu'il fit signer par deux évêques, Hugues de Toulouse et Bernard de Bézicrs. Il priait le Pape de l'excuser de ce que, selon la coutume, il n'était pas allé à Rome lui présenter ses respects et de ce qu'il n'y avait envoyé personne en sa place, parce que la province venait d'être cruellement ravagée par les Hongrois et qu'il n'avait pas cru devoir abandonner son troupeau dans cette, désolation ; qu'à la vérité la bravoure du jeune marquis Pons avait chassé ces Barbares, mais que les Sarrasins occupaient encore les passages des Alpes. Le Pape Jean répondit à ces prélats qu'il était sensiblement affligé des malheurs de leur province. Il accorde le pallium à Aimeric, mais en ne lui permettant de le porter qu'aux jours de Noël, de Saint- Jean- Baptiste, de l'Assomption et de la dédicace de son église, et pour l'ordination d'un évêque.
L'an 92S les Hongrois se répandirent en effet comme un torrent sur les bords du* Rhin et dans le royaume de Lorraine, saccageant les monastères et autres heux consacrés à la piété. Sainte Wiborade, qui vivait recluse dans une cellule proche le monastère dtj Saint-Gall, eut révélation de ces nouveaux ravages; elle en avertit les moines un an auparavant. Personne n'ajouta foi à sa prédiction. Les Hongrois parurent dans le pays au mois de mai de l'an 925 ; sur le bruit de leur
» Ibid., ann. 928, Hist.^ 1. 4, c. 21 .
(De 923 à 962
marche Engilbert, abbé de Saint-Gall, fit retirer ses religieux avec le trésor du monastère dans un château voisin qu'il avait fait fortifier.
II pressa ensuite sainte Wiborade de s'y abriter avec les autres; mais la sainte fille ne put jamais se résoudre à sortir de sa cellule, qu'elle avait regardée en y entrant comme un tombeau. Les Barbares y arrivèrent bientôt, et, ne voyant pas de porte pour entrer, ils montèrent sur le toit, d'où étant descendus ils trouvèrent Wiborade prosternée en prière devant l'autel de son petit oratoire. Ils la dépouillèrent de ses habits, excepté du cilice qu'elle portait sur sa chair, et la tuèrent à coups de hache. Elle est honorée comme martyre le 2 mai. Wiborade avait une disciple nommée Rachilde, recluse dans une cellule attenante à la sienne, et à qui les Barbares ne firent aucun mal, suivant la prédiction de la sainte.
Les Hongrois se répandirent ensuite dans le royaume de Lorraine et dans la Bourgogne, d'où ils passèrent dans le Languedoc et dans la Provence, pour pénétrer en Italie ; mais ils furent entièrement défaits par la valeur d'un jeune marquis, Pons, qui fonda, quelques années après, le monastère de Saint-Pons de Tomières, érigé depuis en évêché. En même temps, le Ciel combattant pour les chrétiens, une maladie contagieuse se mit dans l'armée des Barbares et en fit périr la plus grande partie'.
Flodoard, après avoir rapporté l'élection du jeune Hugues à l'archevêché de Reims, ajoute que le député du comte Héribert, revenant de Rome, annonça que le Pape Jean avait été jeté en prison par Gui, frère du roi Hugues d'Italie. Gui ou Widon, duc de Toscane, était le second mari de la patricienne Marozie, veuve d'Albéric, duc de Camérino et de Spolète. Nous avons vu que cet Albéric, jaloux de la gloire du Pape Jean parce que celui-ci avait expulsé les Sarrasins de la province romaine, fut tué dans une émeute qu'il avait lui-môme provoquée. Afin de soutenir sa puissance à Rome sa veuve Marozie épousa en secondes noces Gui, duc de Toscane, qui
' Hist. de tÈyl, gallic, L 18. Epùt. Aimerici ad Joann.
devint ainsi l'ennemi politique du Pape Jean X. Pour échapper à sa tyrannie le Pape chercha un appui ailleurs. Il n'était pas facile à trouver.
L'empereur Bérenger avait été assassiné l'an 924. Cet homme était digne de régner ; il était brave, pieux, clément, et d'une confiance généreuse en ses ennemis. Ce fut l'héroïsme de sa confiante générosité qui lui coûta la vie.
En 921 Bérenger était sorti triomphant d'une longue guerre civile, et pour la première fois la paix régnait dans ses États; mais plusieurs seigneurs, tous comblés de ses bienfaits, ourdirent une trame contre sa personne. Ils offrirent sa couronne à Rodolfe, roi de la Bourgogne transjurane, qu'ils invitèrent à passer en Italie. Bérenger, averti de la conspiration, crut désarmer ses ennemis à force de bienfaits. Gui, duc de Toscane, et sa mère Berthe étaient peu auparavant tombés entre ses mains et il leur avait rendu la liberté. Adelbert, marquis d'Ivrée, et le comte Gilbert furent faits prisonniers par un parti de Hongrois à la solde de Bérenger; le premier échappa par son adresse, mais le second ne dut sa liberté qu'à la clémence de l'empereur. Bérenger marcha ensuite contre Rodolfe et le battit. Sa victoire, il est vrai, le rendit trop confiant ; il tomba quelque temps après dans une embuscade et fut entièrement défait. Alors il se retira dans sa ville de Vérone, qui lui avait souvent servi de refuge. Les conjurés l'y pousuivirent ; ils engagèrent un nommé Flambert, noble Véronais dont l'empereur avait tenu un fils sur les fonts du baptême, à l'assassiner. Bérenger, prévenu à temps, fit venir ce seigneur devant lui ; il lui rappela l'affection qu'il lui avait vouée, les faveurs qu'il lui avait accordées ; il lui fit sentir l'énormité de son crime et le peu de fruit qu'il pouvait en attendre; puis, prenant une coupe d'or : « Que cette coupe, dit-il, soit entre nous le gage de l'oubli de votre faute et de votre retour à la vertu. Prenez-la, et rappelez-vous que votre empereur est le parrain de votre fils. » La même nuit Bérenger, pour montrer qu'il était au-dessus du soupçon, au lieu de s'enfermer dans son palais, (|Ui était fortifié, alla coucher, sans
de l'ère clir.J DE L'ÉGUSE
gardes, dans une cabane au milieu de<( jardins. Vers la fin de la nuit, comme il se rendait à l'église pour entendre matines, Flambert, accompagné d'hommes armés, vint à sa rencontre, et, feignant de vouloir l'embrasser, il le poignarda lâchement. Quelques moments après l'assassin et ses complices furent mis en pièces par Milon, comte de Vérone '. C'était en 924.
Deux ans après, c'est-à-dire en 926, les ItalienschassèrentRodolfe.roideBourgogne, et appelèrent Hugues, comte d'Arles, fils du comte Thibaut et de Berthe, fille du roi Lothaire et de Valdrade. Hugues vint par mer en Italie et arriva à Pise, où se trouvèrent des députés du Pape Jean et de la plupart des seigneurs, qui l'invitèrent à accepter le gouvernement du pays. Le Pape alla luimême le trouver à Mantoue ; il en fut reçu avec les plus grands honneurs, eut avec lui de fréquents et longs entretiens, et conclut enfin avec lui une alliance secrète. Vraisemblablement il promit au roi Hugues la couronne impériale, à condition que, de son côté, il viendrait avec une armée à Rome et mettrait fin à la domination de Marozie et de Gui, son époux. Mais cette visite du Pape au roi d'Italie réveilla les soupçons du couple ambitieux. Un Pape du caractère de Jean X leur parut à craindre ; ils résolurent de s'en défaire, ainsi que de Pierre, son frère, en qui il avait toute confiance. Un jour donc que le Pape Jean était avec lui et quelque peu d'autres dans le palais de Latran, des soldats de Gui et de Marozie entrèrent, qui tuèrent Pierre sous les yeux du Pape, le prirent luimême et le mirent en prison. Quelques jours après le bruit se répandit que le Pape Jean X était mort. La persuasion générale fut qu'on l'avait fait mourir ; les uns disaient qu'on l'avait étranglé; d'autres, qu'on l'avait étouffé en lui mettant un oreiller sur la bouche. Gui de Toscane, son assassin, mourut bientôt. L'historien Flodoard termine ainsi l'éloge de Jean X : « Tandis qu'il se rend illustre par la paix il est circonvenu par une perfide patricienne, jeté en prison, resserré dans un sombre cachot. Mais son esprit ne saurait
» Luitpr., 1. 2, c. 16-20.
être retenu dans ces antres cruels ; il s'élance au-dessus des cieux et monte sur le trône qui lui est destiné. » C'était en 928 '.
Le successeur de Jean X fut Léon VIÏ, Romain de naissance, fils du primicier Chris tophe, qui mourut après sept mois et cinq jours de pontificat. Il eut à son tour pour successeurÉtienne VII, qui tint le Saint-Sié/;'e deux ans un mois et douze jours. Tout ce que disent de ces deux Papes leur contemporain Flodoard et les écrivains postérieurs, c'est quec'étaientdeuxhommes vertueux, remplis de douceur et de piété. Il existe Un acte de donation daté de la première année d'Étienne VII, souverain Pontife et Pape universel. La donatrice y jure par le salut du Pape Étienne VII, et l'acte est signé de quatre témoins qui portent les titres de consuls et de ducs'.
Le Pape Étienne VII, mort l'an 931, eut pour successeur Jean XI. Un auteur contemporain, l'Anonyme de Salerne, dit que Jean XI était fils du patrice Albéric ; Léon d'Ostie, qui écrivit dans le siècle suivant, assure demêmequeJeanXIétaitfils d'Albéric et de Marozie. Albéric, duc de Camérino et de Spolète, était en effet le premier époux de la patricienne Marozie ou Marie, dont la famille était la plus puissante de Rome, et nous l'avons vu prendre une part active à l'expédition glorieuse du Pape Jean X contre les Sarrasins du Garilian. Voilà ce que disent ces auteurs contemporains, ainsi que plusieurs autres, de la naissance du Pape Jean XI. Luitprand en fait le fils du Pape Sergius III; mais Luitprand est seul , et nous savons quelle confiance il mérite. Nous l'avons vu, pour mieux infliger cette tache à la mémoire de Sergius III, le faire succéder immédiatement au Pape Formose, lui faire déterrer, juger et mutiler son cadavre, quoiqu'il y ait eu huit Papes entre les deux et que cette étrange procédureappartienne certainement à Étienne VI. Ici pareillement, pour mieux flétrir la naissance de Jean XI, il suppose que sa mère Marozie et son beau-père Gui de Toscane le firent succéder immédiatement à Jean X, qu'ils venaient de faire mourir en
' Pagi, ann. 928, n. 2. — *Baron., ann. 929, édit. Mansi.
HISTOIRE UNVERSELLE
[De 922 à 9G2
prison, tandis qu'il y a eu deux Papes entre l'un et l'autre, et que, suivant toutes les apparences, Gui de Toscane était mort dès l'an 9^29. Nous croyons donc, avec Muratori et Kerz, que ces anecdotes de Luitprand ne sont que des contes qui, bien examinés, se détruisent eux-mêmes'.
Quant au caractère et à la vie du Pape Jean XI, aucun ancien n'en dit de mal. Un de ses contemporains, Ratliier, évôque de Vérone, l'appelle Pontife d'un glorieux carac- [ tère. Flodoard ajoute qu'il fut sans autorité j et sans éclat, uniquement occupé du sacré j ministère, à cause que le patrice son frère j lui enleva le gouvernement de Rome. Ce frère patrice se nommait Albéric, comme leur père.
Marozie, leur mère, se voyant veuve pour la seconde fois, envoya proposer à Hugues, roideLoml)ardie, de l'épouser et de le rendre maître de Rome, où elle occupait le château Saint- Ange. Il accepta la proposition, vint à Rome, prit possession du château Saint- Ange et y épousa Marozie, qui y demeurait pour sa sûreté. Gui de Toscane, second époux de Marozie, était frère utérin de Hugues ; mais Hugues le niait ; on ignora d'ailleurs si le Pape Jean XI ne donna point dispense de parenté pour ce mariage. Quoi qu'il en soit, le roi Hugues, croyant sa domination bien affermie, commença à mépriser les Romains, et particulièrement Albéric, lils de Marozie, sa nouvelleépouse,ctdeson premier mari, le marquis Albéric de Camérino et de Spolète. Comme, par ordre de sa mère, le jeune Albéric donnait à laver au roi, son beau-père, celui-ci lui donna un soufflet parce qu'il avait trop versé d'eau. Albéric, outré de cet affront, assembla les Romains et les excita si violemment contre Hugues et contre sa propre mère, qu'ils choisirent Albéric même pour leur chef et allèrent aussitôt attaquer le château Saint-Ange afin de ne pas laisser au roi le temps d'assembler ses troupes. Hugues, épouvanté, se sauva par l'endroit où la forteresse joignait les murs de la ville. Albéric, ainsi maître de Rome, tint enfermés dans le château Marozie, sa mère,
* Muratori, Annali d'itulia, 931. Kerz, Continuât, do Stolbcrg, t. 18.
et le Pape Jean, son frère. Nous verrons un saint, venu de France, réconcilier le prince Albéric avec le roi Hugues, qui donnera au prince une de ses filles en mariage'.
Avant que le roi Hugues vint à Rome il avait donné l'évêché de Vérone à Hilduin, qui avait prétendu à l'évêché de Liège, mais qui, ayant été obhgé de céder à Rieher, s'était retiré auprès de ce prince. Rathier, moine de Lobes, un des plus savants hommes de son siècle, avait suivi Hilduin, pour lequel il s'était toujours déclaré, et le roi Hugues, en donnant à Hilduin l'évêché de Vérone, promit à Rathier de l'en investir quand Hilduin serait élevé à une plus haute place. Il devint en effet archevêque de Milan, et Rathier fut envoyé à Rome pour demander le pallium, qu'il apporta avec des lettres du Pape Jean, parlesquellesilpriaitque Rathier fût ordonné évêque de Vérone. Mais le roi Hugues avait changé de disposition à son égard et voulait donner cet évêché à un autre; c'est pourquoi cette prière du Pape lui fut très-désagréable. Toutefois elle l'emporta, à la sollicitation de l'archevêque Hilduin et des grands du royaume, et Rathier fut ordonné évêque de Vérone. Le roi jura qu'il ne s'en réjouirait de sa vie et ne cessa de le persécuter depuis. Il lui envoya un état de ce qu'il devait prendre comme évêque sur les revenus de son Église, voulant qu'il s'engageât par serment à n'en jamais demander davantage du vivant de Hugues et de Lambert, son fils. Rathier refusa cet engagement comme indigne, et le roi, sous quelque prétexte, le mit en prison dans une tour, à Pavie, où il demeura deux ans et demi*. C'est de ce roi Hugues que Luitprand se glorifie d'avoir été page et d'avoir mérité la faveur par l'agrément de sa voix.
En Lorraine Vigeric, évêcjue de Metz, étant mort l'an 927, le roi Henri l'Oiseleur, qui était alors maître de ce pays, fit ordonner évêque de Metz un saint homme nonnné Bennon, sans qu'il eût été élu ni par le clergé ni parle peuple. Bennou avait été chanoine de Strasbourg, et il menait depuis vingt ans la vie érémitique dans la forêt Noire, proche
« Ltiitpr., Uist.,\. 3,c. 12. — ^AdaSS. Ord.S.Dened,, suct. 5, p. 478,
de l'ère chr.]
du lac de Zurich. Le roi crut sans doute qu'en considération de sa sainteté on pouvait passer par-dessus les règles ordinaires; mais Bcnnon ne tint ce siège qu'environ deux ans, au bout desquels quelquesscélérats lui crevèrent les yeux et le mutilèrent honteusement. On assembla, l'an 928, un concile à Duisbourg, dans le duché de Clèves, où les auteurs de cet attentat furent excommuniés. Bennon y abdiqua l'épiscopat, et Adalbéron fut élu canoniquement comme son successeur. On donna à Bennon, pour sa subsistance, une abbaye où il acheva de se sanctider. Il est honoré, avec le titre de bienheureux, le 3 août; quelques auteurs lui donnent môme la qualité de saint. Dans le lieu de sa retraite, qui fut aussi celle de saint Méginrade, a été bâti le célèbre monastère d'Einsiedlen, autrement Notre-Dame des Ermites. Saint Méginrade avait reçu l'habit rehgieux au monastère de Reichenau, d'où il ne sortit que pour aller mener la vie érémitique dans la forêt Noire. Il y fut assassiné par deux voleurs qui crurent trouver de grands trésors dans sa cellule. Il est honoré comme martyr le 21 janvier Depuis quarante ans sa cellule était vide lorsque le bienheureux Bennon s'y retira.
Adalbéron, successeur de ce dernier dans l'évêché de Metz, était de race royale, frère de Frédéric, duc de Lorraine. Son mérite et sonzèleétaientaussi grands que sanaissance, et il fit servir le tout à la réforme du clergé et des moines de son diocèse. Il donna ses premiers soins au rétablissement du monastère de Gorze, presque ruiné. Après en avoir réparé les édifices il s'appliqua à y faire refleurir la discipline. Ayant su que plusieurs ecclésiastiques d'une grande piété s'étaient associés ensemble et songeaient à passer en Italie pour y mener une vie plus parfaite, il les arrêta dans son diocèse et leur offrit le monastère de Gorze, qu'ils acceptèrent. Ils en prirent possession, l'an 933, au nombre de sept, parmi lesquels les plus distingués étaient Einolde et saint Jean de Vandières.
Jean naquit vers la fin du neuvième siècle dans le village de Vandières, ancienne maison royale, près de Pont-à-Mousson, diocèse
» Ada SS., 3 août et 21 janv. Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6.
de Nancy. Ses parents étaient d'une condition médiocre, mais ils jouissaient d'une fortune plus grande que leur condition. Son père, qui vécut plus de quatre-vingt-dix ans, gouvernait avec une heureuse industrieses biens et sa famille, se faisant aimer de tout le monde par son équité, sa bienveillance, son hospitalité, ses aumônes, son zèle pour la décoration de l'église et ses bonnes œuvres. Il était d'un âge déjà bien avancé quand il épousa une jeune femme, dont il eut trois fils; le premier fut Jean. Son père, l'ayant eu dans une extrême vieillesse, l'aimait avec une tendresse particulière et l'éleva d'abord à la maison, sous ses yeux, de crainte qu'il ne lui arrivât quelque fâcheux accident. Ilapprit les premiers éléments des lettres à une petite distance de chez son père; ensuite il étudia dans les écoles de Metz, quoique son père souffrît avec peine cet éloignement. Il fut aussi quelque temps pour ses études dans le monastère de Saint-Mihiel, où uncertain Hildebolde, disciple de Remi d'Auxerre, enseignait la grammaire; Jean y fit peu de progrès, par l'incurie ou le dédain du professeur, quoique fréquemment on lui fît des présents qui n'étaient pas médiocres. Le père de Jean étant mort, et sa mère, encore jeune s'étant remariée, il fut rappelé à la maison pour avoir soin de ses frères et de toute la famille. Appliqué à l'économie domestique Jean y déploya un talent supérieur; il prit connaissance des divers arts qui s'y rapportent, à tel point que, dans les affaires de ce monde, il y avait peu de choses qu'il ne sût. Aussi nonseulement il pourvut à l'entretien de sa famille et à l'éducation de ses frères, mais il en augmentaencore considérablement les biens.
Cette administration le mit en rapport avec des personnages distingués de l'Église et de l'État, dont l'exemple lui apprit la bonne façon de vivre. L'évêque de Verdun, le célèbre Dadon, de qui nous avons déjà parlé, employa souvent son habileté dans les affaires et aurait bien voulu se l'attacher pour toujours. Le comte Riquin, frère du duc Giselbert de Lorraine, le retint plusieurs années dans sa maison et lui donna en bénéfice l'église de Vandières, son endroit natal. Il reçut vers le même temps, d'un gentilhoinnie
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nommé Warnier, l'église de Saint-Laurent, dans le village de Fontenoi, auprès de Toul.
Comme ces deux églises étaient du diocèse de Toul il eut souvent occasion d'aller dans cette ville; il y reprit ses études sous la direction d'un homme de grande doctrine et de sainte vie, le diacre Bernier. Guidé par cet habile maître il apprit la première partie de la grammaire de Donat et s'appliqua ensuite à l'étude des divines Écritures, dont il acquiten peude temps une connaissanceprodigieuse.il affectionnait surtout l'église de Saint-Laurent et l'ornait avec tout le zèle et toute la piété possibles. Quand il avait quelque loisir il y passait de suite plusieurs jours et plusieurs •luits en prières ; quoiqu'il parût encore se plaire dans le monde, il s'adonnait en temps et lieu à la méditation des choses spirituelles. Pendant son absence une femme pieuse, à laquelle il faisait un traitement convenable, avait soin de l'église . Il y entretenait de plus, avec beaucoup de charité, un vieux prêtre, réfugié de la Beauce pour échapper aux ravages des Normands. Ce prêtre, qui avait une dévotion particulière à la récitation de l'office divin, et le diacre Bernier, qui se distinguait par une chasteté exemplaire, donnaient à Jean des avis, quelquefois même assez sévères, sur les fautes de légèreté qui lui échappaient encore, et il en profitait. Une circonstance singulière acheva de le déterminer tout à fait à une sainte vie.
Comme l'église et le bénéfice dont il était pourvu dépendaient du monastère de Saint- Pierre de Metz, il était obhgé d'y servir à l'autel par semaine. C'était un monastère de religieuses à qui l'évêque Adalbéron avait l'ait reprendre la règle de saint Benoît. Parmi les pensionnaires du monastère se trouvait une très-jeune personne, nommée Geise, que salante, qui était religieuse , élevait avec un soin particulier. Geise s'appliquaitavecgrand zèle à la pratique de la vertu, tellement que, sous ses habits ordinaires, elle portait continuellement un rude ciUce. Jusqu'alors Jean ne savait pas même ce que c'était. Un jour donQ.qu'il causait avec elle il crut apercevoir quelque chose de sombre sur ses épaules, que son habit ne couvrait point assez; il y porta la main et sentit je ne sais quoi de bien
rude ; il en fut si étonné qu'il en frémit par tout son corps et demanda instamment quel habit c'était là. La jeune fille rougit, demeura quelque temps interdite, et enfin lui apprit que c'était un ciliée, ajoutant : « Ne savez-vous pas que nous ne devons pas vivre pour ce monde ? Les plaisirs que cherchent la plupart sont la perdition des âmes; moi je veux sauver la mienne. » Jean, comme réveillé d'un long sommeil, s'écria avec un profond soupir : «Malheur à moi, lâche que je suis, qui depuis si longtemps traîne une vie non-seulement stérile, mais perdue!
Comment, moi, un homme, il faut que ce sexe fragile me devance dans la vertu ! Mais, ce qui est le comble de l'opprobre, non-seulement je ne l'atteins pas dans sa marche, je n'ai pas même le courage de me lever de terre et de faire un pas! »
Dès ce moment, et de concert avec les pieuses servantes de Dieu, il commença sérieusement une vie plus parfaite; il lut et apprit par cœur tout l'Ancien et le Nouveau Testament, les livres des offices divins, les décrets des conciles, les règles de la pénitence, les cérémonies et le chant de l'Église, la jurisprudence ecclésiastique, les lois civiles, les homélies des Pères et les vies des saints, à tel point qu'il en parlait avec autant de facilité que s'il lisait dans le livre. A ces travaux il joignait le jeûne, les veilles, les prières fréquentes et les macérations. Ilaspirait enfin de tout son cœur à quitter le monde et tous ses biens; mais il ne savait trop où se retirer, car, par suite des guerres, la discipline monastique était fort relâchée en deçà des Alpes; on disait qu'à peine y avait-il en Italie quelque monastère où la régularité s'était maintenue. En attendant il se mit sous la conduite de deux ecclésiastiques de grande vertu, l'un nommé Roland, maître de chant à Saint-Étienne de Metz; l'autre était curé de Saint-Sauveur et s'appelait Warimbert. La vie qu'on y menait, quoique fort réglée, lui parut trop commune pour le désir qu'il avait de tendre à la perfection. Sur ce qu'il entendit dire il se retira auprès d'un reclus de Verdun, nommé Humbert, homme trèsmortifié et très-instruit dans les saintes lettres, auquel il fit une confession générale de
de.rèrechr.) DE L'ÉGLISE
tous les péchés de sa vie. On croit que ce fut là qu'il commença à s'abstenir de viandes pour le reste de ses jours et à jeûner très-rigoureusement.
De chezHumbertil alla dans la forêt d'Argonne passer quelque temps auprès d'un prêtre solitaire appelé Lambert. C'était un homme d'une sainteté publiquement reconnue, mais d'une conduite fort irrégulière ; il n'avait point d'heure réglée ni pour dire la messe, ni pour manger, ni pour faire tous ses exercices ; tout lui était indifférent, la nuit comme le jour; il se souciait peu de garder aucune bienséance avec le monde et même de se couvrir autant que la pudeur le demandait. Tout à coup il sortait de sa retraite, parcourait les villes et les campagnes ; puis, tout à coup, il rentrait dans sa cellule. Sa piété consistait à s'accabler de travail, quelquefois hors de raison, vivant d'une façon si extraordinaire qu'il était impossible de le voir sans rire. Sanourriture répondait à tout le reste. Il réduisait un muid entier de farine en un seul pain, qui lui suffisait pour deux mois et qui devenait à la fin si dur qu'on ne pouvait en avoir des morceaux qu'à coups de hache. Jean observa cet homme de près et tira de sa vie intérieure ce qu'il y avait de plus praticable. Ensuite, par le conseil d'Humbert, ainsi que d'un pieux et savant Breton nommé André, il entreprit le pèlerinage de Rome, résolu de chercher d'autres modèles de spiritualité dans les monastères et les ermitages d'Italie. Il fut accompagné dans ce voyage par Bernacer, clerc de l'Église de Metz, qui avait vécu quelque temps dans la communauté de Saint-Sauveur, homme très-habile à écrire, à chanter et à calculer, de peu de fortune, mais d'une grande dévotion.
Arrivé à Rome, et y ayant satisfait sa piété, il lui vint le désir d'aller encore plus loin. Y laissant plusieurs de ses compagnons, il partit avec Bernacer et quelque peu d'autres ; il alla jusqu'au mont Gargan, dédié àl'archange saint Michel. Il visita en passant le mont Cassin, rendu si célèbre par saint Benoît, et y demeura quelques jours parmi les serviteurs de Dieu, explorant avec curiosité le saint institut dont il restait encore plusieurs traces. Il visita de même les serviteurs de Dieu qui
habitaient au pied du mont Vésuve, se recommanda à leurs prières et leur fit riuelques présents de ce qu'il avait apporté. Enfin il revint heureusement en Lorraine, et, de l'avis d'Humbert, se retira chez lui, n'ayant pu encore trouver de retraite convenable. En attendant sa vie était celled'un religieux, continuellement appliqué à l'étude, à la prière, aux jeûnes, aux veilles et aux autres moi tifications.
Dans ce temps il y avait à Toul un saint et savant homme jouissant d'une grande fortune : c'était l'archidiacre Einold. Touché de l'amour deDieuildistribua tous ses biens aux pauvres, ne gardant qu'un simple vêlement, avec ses livres et les habits sacerdotaux, se renferma dans une cellule attenante au cloître de la cathédrale, et, pendant trois ans, n'en sortit guère que pour célébrer la messe etassisteràl'office delà nuit. Une vivait que de ce que le saint évêque Gauzelin voulait bien lui envoyer par charité. Un jour qu'il était tout seul dans sa cellule il entendit une voix qui disait distinctement ces paroles : « Je vous élèverai sur les hauteurs de la terre, je vous rassasierai de l'héritage de Jacob, votre père ; c'estla bouchedu Seigneur quia parlé. » Etonné de cette voix, il envoya son domestique regarder tout autour si ce n'était pas quelque enfant de l'école qui eût récité ces paroles de l'Écriture ; mais il n'y en avait pas un, ni à cette heure ni dans les environs, il comprit que c'était un avertissement du Ciel et en conçut une grande confiance. Peu après, à sa grande surprise, il vit arriver le reclus Humbert de Verdun, qui le pria de lui trouver quelque solitude plus tranquille où ils pussent demeurer ensemble. Ils s'en allèrent tous deux dans un désert au delà de la Moselle; mais, après en avoir essayé, ils virent qu'il ne leur convenait pas, et Humbert retourna à sa cellule. Toutefois il revenait voir de temps en temps l'archidiacre Einold, pour se consulter avec lui sur le projet de retraite qui les occupait l'un et l'autre.
Un jour qu'ils examinaient ensemble ijueiles personnes de leur connaissance étaient propres au genre de vie qu'ils méditaient, Humbert de Verdun nomma Jean de Vandières. « Je le connais depuis longtemps, dit
[De 922 h nG3
Einold deToul, mais j'ignore s'il est dans ces dispositions. — Il y est, reprit Humbert; mais c'est un homme qui ne s'ouvre pas à tout le monde ; il lui faut quelqu'un qu'il connaisse d'une manière intime, et même, alors ne s'ouvre-t-il pas facilement. Au reste vous n'avez qu'à le prier de venir, et vous le saurez bientôt de lui-même. » Jean étant venu, ses deux amis lui exposèrent de quoi il était question. Le bienheureux Jean leur apprit alors non-seulement qu'il élaît prêt lui-même, mais que plusieurs de ses amis de Metz soupiraient après le même bonheur, savoir, les deux saintes religieuses du monastère de Saint-Pierre, Geise et sa tante Fredbourg, avec plusieurs autres du même monastère; le clerc Salécon de Saint-Martin, le prêtre Radingue de Saint-Symphorien et le diacre Bernacer ; car les deux autres vertueux ecclésiastiques dont nousavonsparlé, Roland et Warimbert, étaient morts. A cette heureuse nouvelle Einold quitta la cathédrale de Toul et Humbert sa cellule de Verdun, pour se réunir à Metz à cette société de saintes personnes. Ils cherchaient tous ensemble dans quel lieu ils pourraient pratiquer la vie commune; n'en trouvant point dans le pays à leur gré, attendu que la discipline monastique y était trop relâchée, ils résolurent de passer en Italie et de s'établir soit dans la province de Bénévent, soit aux environs du mont Cassin ou du mont Vésuve. La résolution prise ils se préparèrent à partir au plus tôt.
Cependant le diacre Bernacer, qui avait reçu d'un noble seigneur, nommé Lambert, un bénéfice dans l'église de Saint-Sauveur, crut, par reconnaissance, ne pouvoir s'en aller sans lui dire pourquoi; il lui apprit donc en confidence de quoi il était question, lui parla de la sainteté d'Einold et de Jean de Vandièrcs, ainsi que de leurs compagnons. Lambert, aussi pieux que noble, lui recommanda de les retenir de quelque manière jusqu'à ce qu'il en eût parlé à l'évôque Adalbéron, dont il était l'ami et le conseiller intime. Il en parla effectivement à l'évè(|ue, ajoutant que ce serait une honte pour un si giand diocèse, (|Hi avait tant de monastères, délaisser paitir ((itte sainte colonie faute de lui trouver un lieu convenable, L'évùque dit
que le plus cher de ses vœux était de les retenir et lui demanda quelle demeure on pourrait leur proposer, Lambert nomma le monastère de Gorze, peu éloigné de la ville, mais réduit en solitude et n'ayant plus que quelques individus portant l'habit de moine. Les biens du monastère avaient été donnés en fief au comte Adelbert, homme violent et intraitable, beau-frère de Lambert et frère de l'évêque de Verdun. Aussitôt Adalbéron se rappelle un vœu qu'il avait fait avant d'être évêque. Sous le pontificat de son prédécesseur, dans un temps de sécheresse, il alla, avec le peuple de Metz, en procession, nupieds, à l'église de Gorze, pour obtenir de la pluie. Prosterné devant le tombeau du saint martyr Gorgon, il fut profondément affligé de voir cette église si délabrée par la négligence des prélats ; car il aperçut des traces d'animaux jusqu'auprès de l'autel et promit à Dieu que, si jamais il jugeait à propos de le faire évêque, il rétablirait ce sanctuaire. Adalbéron, se rappelant donc ce vœu, fut charmé de la proposition de son ami Lambert, et le pria de garder le secret jusqu'à ce qu'il eût fait venir tous ces pieux personnages pour leur offrir le monastère en question, Lambert, de son côté, recommanda de suite à Bernacer de leur persuader de tout son pouvoir, quand l'évôque les appellerait pour faire un choix, de ne demander absolument que le monastère de Gorze.
Tandis que tout cela s'arrangeait en secret et que les autres, qui n'en avaient pas la moindre connaissance, s'occupaient de leur prochain départ, un d'entre eux, le chanoine Radingue, dit à Einold qu'il lui semblait peu convenable de quitter son litre canonial à l'insu et sans la permission de l'évêque. Einold et tous les autres convinrent qu'il avait raison, et, par leur conseil, ayant obtenu une audience de révê(|ue Adalbéron, par l'entremise du seigneur Lambert, il lui lit connaître quel était son projet et celui de ses compagnons, et lui demanda la permission de partir. Tous les assistants, émerveillés et ravis de ce qu'ils venaient d'apprendre, priaient et suppliaient qu'on ne laissât jamais partir de pareils hommes, mais qu'on leur procurât une habitation digne d'eux.
(le l'ère chr.î
L'évôque, les ayant fait venir sur-le-cliamp tous ensemble, les assura de toute sa bienveillance et leur permit de choisir un lieu convenable dans tout son diocèse; ils demandèrent et obtinrent quelques moments pour délibérer à part. Bernacer, qui avait reçu secrètement le mot d'ordre, nomma Goize. Comme les autres hésitaient, aimant mieux s'expatrier, Jean de Vandières, qui le i^ouhailait plus que personne, dit toutefois (juc Gorze était le meilleur endroit qu'on pouvait demander. C'était une finesse de sa part; car il croyait la chose impossible, les biens du monastère étant entre les mains du comte Adelbert, qui ne voudrait jamais les rendre. Il espérait donc qu'on leur refuserait Gorze et qu'ensuite on ne pourrait plus les empêcher de partir. Ils en firent la demande dans la persuasion qu'on les refuserait; mais l'évêque les prit au mot, leur donna le monastère à l'instant, se chargea lui-même des réparations et des frais nécessaires pour les établir, et, quelque temps après, leur fit rendre les biens que retenait le comte Adelbert. Jean de Vandières, avec ses compagnons, au nombre de sept, y entra en l'an 933. Dès que les ruines causées par les Normands et les Hongrois furent réparées on y introduisit, par l'autorité de l'évêque Adalbéron, la réforme, qui fut embrassée même par le peu d'anciens moines qui s'y trouvèrent.
Einold y fut établi abbé et Jean procureur et cellérier, à cause de son expérience des affaires et de sa science de l'économie. Il donna tous les biens de son ample patrimoine à l'abbaye, après avoir persuadé aux deux frères qu'il avait de s'y retirer. Il y attira .même sa mère, qu'il eut soin d'entretenir durant le reste de ses jours dans un appartement hors de Tenclosdu monastère. Quoiquelacommunauté,que la réputationde cette nouvelle réforme rendit très-nombreuse dès le commencement, regardât Jean comme son principal auteur et l'honorât déjà comme son père, il voulut toujours y être considéré comme le dernier de la maison et comme le sei viteur de tous. Il donna aux frères l'exemple d'une soumission parfaite dans son obéissance envers l'abbé Einold, qui affecta de changer souvent ses fonctions et de les mul-
tiplier, soit par suite des besoins de la communauté, soit pour l'exemple des religieux, par la bonne opinion qu'il avait de ses forces, de sa patience et de son humilité. Il porta ces deux vertus au delà même de ce qu'on pourrait s'imaginer du plus patient cl du plus humble des hommes. C'est ce qu'on remarqua dans la manière dont il souffrait les reproches les plus injustes et les plus fàciicnx effets de la mauvaise humeur des autres, et dont il se chargea, outre ses fonctions ordinaires, des offices les plus bas et les plus pénibles de la boulangerie et de la cuisine. Il était très -sévère, pour ne pas dire cruel, à lui-même, mais fort doux et compatissant envers les autres. Il se refusait les soulagements les plus légitimes que la règle permettait pour réparer les forces de la nature. Jamais il ne se recouchait après matines, quoiqu'il eût toujours plus à combattre qu'un autre contre le sommeil. Son abbé lui laissa sur ce point la liberté de se faire violence ; mais il employa toute son autorité pour lui faire modérer ses abstinences excessives. Tel était saint Jean de Vandières ou de Gorze, que nous reverrons encore plus tard
Saint Gauzelin, évêque de Toul, dont il a été parlé incidemment, travaillait lui-même, et avec succès, au rétabhssement de la discipline monastique dans son diocèse. Il était d'une illustre famille, avait été élevé dans le palais des rois, et fut fait évêque de Toul en 922, Au faubourg de sa ville épiscopale s'élevait l'ancien monastère de Saint-Aper ou Saint-Èvre, l'un de ses prédécesseurs ; mais la discipline y était fort déchue. Animé du même esprit que son vertueux archidiacre Einold et saint Jean de Vandières, Gauzelin cherchait à y rétablir la régularité. Dans ce dessein il se rendit lui-môme au monastère de Fleury-sur-Loire, où saint Odon venait de ramener la ferveur primitive. Il étudia soigneusement et la lettre et la pratique de la règle de saint Benoît, puis l'introduisit avec succès dans le monastère de Saint-Èvre, auquel il donna pour abbé Archambauld, qui justifia pleinement sa confiance; et, afin que l'indigence ne fût pas un prétexte aux moi-
^ActaSS., 2T iévr. Acta SS. 0. S. Bened., sect. 5.
/De 922 à 9G2
nés de violer la règle, il leur assigna plusieurs terres pour leur subsistance. Par la charte qu'il en fit dresser, et que nous avons encore, il les obligea à réciter tous les jours pour lui le psaume De profundis, et à faire tous les ans un service le jour de son anniversaire, avec ordre à l'abbé de régaler la communauté ce jour-là. C'était vers l'an 935. Le nombre des moines s'étant beaucoup augmenté depuis la réforme, il leur donna de nouvelles terres en 940 et fit confirmer le tout par le roi Othon de Germanie. Du monastère de Saint-Èvre la réforme se répandit dans plusieurs autres.
Le saint évêque, ayant ainsi réussi pour les moines, entreprit d'en faire autant pour les religieuses. En parcourant son diocèse il remarqua, sur le penchant d'une montagne au pied de laquelle était le village deBouxières, près de la Meurthe, une ancienne église dédiée à la sainte Vierge, où les peuples affluaient souvent, parce que les malades y étaient guéris par l'intercession de la Mère de Dieu, Cette égUse était bien négligée; le saint pontife résolut de lui rendre la splendeur convenable et d'y rassembler en communauté, sous la règle de saint Benoît, les religieuses dispersées de côté et d'autre. Il y réussit également, leur assigna des terres pour leur subsistance, et leur donna pour abbesse une sainte fille nommée Rothilde, que le reclus Humbert de Verdun avait formée lui-même à la vie religieuse. Le Pape Étienne VIII, qui occupa le Saint-Siège de l'an 939 à 942, informé de cette fondation par l'abbé Archambauld, la confirma par une lettre à l'abbesse Rothilde, dans laquelle il parle avec la plus tendre affection et de grands éloges du saint évêque de Toul, qui est honoré comme saint le septième jour de septembre
Le monastère de Gorze, restauré l'an 933 par saint Jean de Vandières, sous l'autorité de l'évêque Adalbéron de Metz, devint dès lors une école de toutes les vertus, où ceux qui voulaient se rendre parfaits dans l'état religieux venaient prendre des leçons. Saint Guibert, fondateur de Gemblours, près de Namur, fut de ce nombre. Sa naissance l'a-
• Âcta SS,, 1 septembre.
vait obligé à suivre quelque temps le parti des armes lorsqu'il résolut de se consacrer au service de Dieu. Il changea sa maison de Gemblours en un monastère dédié à saint Pierre et à saint Exupère, et il alla étudier les pratiques de la vie religieuse à Gorze. Il Y trouva un moine de sa connaissance, nommé Herluin ; il le demanda et l'obtint pour l'établir abbé de Gemblours. Il retourna à ce monastère avec le nouvel abbé ; mais il n'y fut pas longtemps tranquille. On prétendit (]ue Gemblours était une terre du fisc, et on lui en fit un crime auprès du roi Othon et de l'étabhssement qu'il avait fait ; car Gemblours était du royaume de Lorraine. Guibert et Herluin allèrent trouver ce prince, et, comme il avait beaucoup de piété, ils n'eurent pas de peine à lui faire goûter leurs raisons. Il confirma la fondation de Gemblours par un acte daté de l'an 942, et permit aux moines d'avoir un avoué et un abbé régulier qui serait nommé par le prince, de bâtir un château, d'établir des marchés publics et de battre monnaie. Quand saint Guibert eut mis ordre aux affaires de son monastère il retourna à Gorze, pour y vivre dans une plus grande retraite. Il y mourut samtement le 13 mai, l'an 962. L'Église honore sa mémoire le jour de sa mort *.
Adalbéron n'avait pas moins de zèle pour la réforme de son clergé. Le monastère de Saint-Arnoulfe de Jlelz était possédé par des chanoines qui vivaient dans un grand dérèglement ; l'évêque les exhorta plusieurs fois à mener une vie plus conforme à la sainteté de leur état; mais, les voyant incorrigibles, il prit la résolution de les chasser et d'y mettre des moines en leur place, s'ils ne voulaient.eux-mêmes embrasser la vie monastique. Ayant donc pris l'avis du reste de son clergé, il établit un abbé dans le monastère de Saint-Arnoulfe, pour instruire de la discipline monastique ceux qui y seraient reçus. Les chanoines se plaignirent à Othon, roi de Germanie et de Lorraine, de ce qu'on les chassait d'un lieu qui était comme leur patrimoine et leur héritage; mais ce prince, qui cherchait le bien, ayant appris les rai-
> Acta SS., 13 mai.
dertrechr.] DE L'ÉGLISE
sons de l'évêque, confirma ce qu'il avait fait, et Adalbéron en dressa un acte daté de l'an 942 ».
Le même évêqueappelaàMetzsaintKadroé pour rétablir et réformer le monastère de Saint-Clément de celte ville. Kadroé avait passé d'Irlande en France avec douze compagnons. Il alla d'abord à Péronne visiter le tombeau de saint Fursi, où il y avait un monastère d'Écossais ou d'Irlandais ; ensuite une sainte dame, nommée Hersende, leur donna un oratoire de Saint-Michel, dans la forêt de Thiérache. Ils y vécurent en communauté, ayant pour supérieur saint Maccalan. Cette dame, voulant les perfectionner dans les pratiques de la vie religieuse, envoya Maccalan à Gorze et Kadroé à Fleurysur-Loire, où ils prirent l'habit monastique ; après quoi Maccalan fut nommé abbé de Saint-Michel et Kadroé de Vassor. Ce furent les vertus qu'il fit éclater dans le gouvernement de ce monastère qui déterminèrent Adalbéron à lui confier celui de Saint-Clément de Metz. Saint Kadroé est honoré le 6 mars et saint Maccalan le 21 janvier. Vingt-trois ans après l'arrivée de ces saints abbés en France, saint Foranna y amena une nouvelle colonie de moines irlandais et fut aussi abbé de Vassor. Il est honoré le 30 avril *.
Un illustre réformateur de l'ordre monastiquedans le royaume de Lorraine fut encore saint Gérard de Brogne. Il était né, dans le territoire de Namur, d'une famille distinguée, et il montra dès son enfance une tendre dévotion et surtout un grand éloignement de tout ce qui pouvait souiller la pureté. Il fil plusieurs campagnes sous Bérenger, comte de Namur, sans que sa vertu en reçût aucune atteinte ; au contraire, la licence des armes ne servit qu'à la faire mieux éclater. Sa probité et sa sagesse le rendirent le conseil et le confident du comte de Namur, qui l'envoya pour quelques négociations vers le duc Robert, depuis roi de France.
Gérard, pendant cette ambassade, visita le monastère de Sainl-Dcnis et y assista à l'office de vêpres, où, ayant entendu faire mémoire
» Labbe, t. U, p. (i07. —^AdaSS., Cmars, 21 janv., 30 avril.
CATHOLIQUE. id
de saint Eugène, il demanda quel était ce saint; on lui répondit que c'était un compagnon de saint Denis ; qu'il avait été le premier évêque de Tolède ; que, étant revenu dans la Gaule, il avait souffert le martyre au village de Deuil, et que ses reliques, que l'on conservait à Saint-Denis, opéraient plusieurs miracles. Il pria instamment lesmoinesdelui donner le corps de ce saint martyr pour le placer dans la nouvelle église qu'il avait fait bâtir dans sa terre de Brogne. On le lui refusa, en lui faisant toutefois entendre que, s'il voulait se faire moine à Saint-Denis, on pourrait lui accorder sa demande. Gérard conçut dès la nuit suivante le dessein d'embrasser la vie religieuse. Étant de retour, il le découvrit au comte de Namur, qui s'efforça vainement de l'en détourner. Il en parla aussi à Étienne, évêque de Liège, son oncle maternel. Ce prélat, craignant de s'opposer aux desseins de Dieu sur son neveu, lui donna sa bénédiction, après lui avoir donné les avis convenables pour s'assurer de sa vocation.
Gérard retourna donc à Saint-Denis, où il prit l'habit monastique vers l'an 928, après s'être coupé les cheveux et rasé la barbe. Il commença à apprendre l'alphabet comme les enfants, et fit de grands progrès dans les lettres et de plus grands encore dans la vertu. Il demeura dix ans àSaint-Denis et fut ordonné prêtre la neuvième année par Adhelme, évêque de Paris, successeur de Fuldrade ; après quoi, ayant enfin obtenu les reliques de saint Eugène, il retournaà Brogne, où il mil douze moines de Saint-Denis à la place des clercs qui desservaient celte église. II y fonda un monastère qu'il gouverna, et qui devint célèbre par les vertus des moines et par celles de l'abbé.
Gislebert, duc de Lorraine, et Arnoulfe le Grand, comte de Flandre, en furent si édiliés qu'ils chargèrentGérard de mettre la réforme dans toutes les abbayes des terres de leuv obéissance. Les principaux monastères qu'il réforma et gouverna dans la Flandre furent Brogne, Saint-Ghislain, Saint-Pierre et Saint- Bavon de Gand, Saint-Martin de Tournay, Marchicnnes, Hasnon, Saint- Vaast d'Arras, Sainl-Bcrtin, Sainl-Omer, Saint-Amand, Saint- Vulmcr ou Saraer, outre les nionus^
[De 922 â iTcrt
tères de Lorraine et plusieurs de France, tels que Saint-Remi de Reims et Saint-Riquier. D'éclatants miracles augmentèrent l'autorité que la vertu et la sagesse donnaient à saint Gérard.
Arnoulfe, comte de Flandre, était cruellement tourmenté de la pierre, et il ne pouvait se résoudre à se faire tailler, quoique les médecins et les chirurgiens lui eussent déclaré que c'était l'unique remède, et que, pour le rassurercontre la crainte d'unesi dangereuse opération, ils l'eussent faite en sa présence à dix-huit personnes atteintes du même mal, dont une seule mourut. Malgré ces expériences le comte ne voulut pas essayer un remède qui lui paraissait plus douloureux que le mal même. 11 eut recours à saint Gérard, et ce saint abbé lui obtint par ses prières une guérison parfaite.
Sur la fin de sa vie Gérard fit le voyage de Rome pour obtenir des privilèges en faveur de son monastère de Rrogne ; après quoi il visita tous les monastères soumis à son obéissance, et se démit ensuite du gouvernement pour mieux se prépareràlamort. Elle arriva un lundi 3 octobre 9S9. Après qu'il eut reçu le saint Viatique avec de grands sentiments de piété, il donna ordre que l'on sonnât une cloche qu'il avait fait bénir par l'évêque, et dèsqu'elleeut commencé de sonner il expira. Nous avons vu que saint Sturme, abbé de Fulde, fit aussi sonner les cloches pour avertir qu'il était à l'agonie
Un autre saint de même nom illustrait le royaume de Lorraine, savoir saint Gérard, cvêque de Toul et successeur de saint Gauzeiin. Il était né d'une noble famille du territoire de Cologne, et son éducation répondit à sa naissance. 11 fut élevé avec grand soin à Ciulogne, dans un monastère de clercs ou de chanoines réguliers, et les semences de pieté qu'on y jeta dans son cœur ne tardèrent pas à produire d'excellents fruits. Sa mère ayant été tuée d'un coup de foudre il imputa ce malheur à ses propres péchés, et ce fut pour lui un motif de redoubler ses macérations. Il était cellérier de la communauté lorsque saint Brunon, archevêque de Cologne et vice-
« ActaSS., 3 octobr. Acta S^. Oïd. S. Dened., sect 5.
roi de Lorraine, jeta les yeux sur lui pour remplir le siège de Toul, vacant par la mori de saint Gauzelin. Gérard était en pénitence pour quelque faute assez légère lorsqu'on lui apporta la nouvelle de son élection. Son humihté résista longtemps; mais il fallut céder aux ordres de Bru non. Il fui ordonné l'an 963, le 29 mars, qui, cette année, était un dimanche.
Gérard conserva dans l'épiscopat toutes les vertus qu'il avait acquises dans la retraite, et il sut les allier avec celles qui étaient propres à sa nouvelle dignité. Il donna surtout ses soins à réparer les églises de son diocèse. Il fit rebâtir celle de Saint-ftiansuet, premier évêque de Toul, celle de Saint-Étienne, qui est la cathédrale, et celle de Saint-Gengoulfe, où il établit une collégiale de chanoines. Ces deux églises subsistent encore. Il n'avait pas moins de zèle pour les reliques des saints ; il lit l'élévation de celle de saint Aper ou Èvre, et obtint de Troyes celle de sainte Apronie, sœur de ce saint évêque. Il eut la dévotion d'aller honorer les tombeaux des saints apôtres, et il fit le pèlerinage de Rome avec douze de ses clercs. Le voyage ne fut qu'une procession continuelle ; car on portait la croix devant cette troupe de pèlerins et ils chantaient sans cesse des psaumes. Sa réputation, qui l'avait précédé à Rome, y attira de grands honneurs à sa vertu. Gérard tint le siège de Toul trente et un ans et quelques semaines, et mourut saintement le 23 avril 994
La vie monastique commençait aussi à refleurir dans la partie de la Neustrie qui avait été cédée aux Normands. Guillaume, surnommé Longue-Épée, fils et successeur de Rollon ou Robert, premier duc de Normandie, avait hérité de toutes les belles qualités de son père, sans enavoirles défauts. Il avait plus de bonté pour ses peuples, plus de piéié envers Dieu, et, quoiqu'il aimât moins la guerre, il n'avait pas moins de bravoure. Il profita de la paix dont jouissaient ses États pour rebâtir plusieurs monastères et entre autres celuide Jumiéges, détruit par Ilastings. Voici ce qui engagea ce prince à rebâtir ce célèbre monastère.
' Ada SS., 23 avril.
dertrechr.] DE L'ÉGLISE
Le duc Guillaume, chassant un jour dans la forôt de Jumiéges, trouva deux moines occupés à relever les anciennes ruines du monastère pour en bâtir quelques cellules. Ils luioffrircnt des rafraîchissements coni'ormes à leur pauvreté, savoir du pain d'orge et de l'eau. Il les refusa, et, s'étant enfoncé dans la forêt pour chasser un sanglier, l'animal furieux revint sur lui et le renversa de cheval. Le duc, qui fut secouru à propos, ayant échappé à ce danger, retourna à Jumiéges, demanda les rafraîchissements qu'il avait d'abord refusés et promit de faire rétablir le monastère; ce qu'il exécuta incessamment. Il prit des mesures en même temps pour y rétablir la règle, et, dès que les bâtiments furent en état, il pria la comtesse de Poitiers, sa sœur, de lui envoyer douze moines du monastère de Saint-Cyprien, avec Martin, leur abbé. Le duc reçut avec joie cette sainte colonie et la mit en possession de Jumiéges, où l'édilication qu'elle donna à toute la province devint pour le duc Guillaume un nouveau motif d'embrasser la vie monastique.
Ce prince avait pris, dès sa plus tendre jeunesse, la résolution de renoncer aux grandeurs du monde pour se consacrer à Dieu dans la religion. Les intérêts publics ne lui permirent pas d'exécuter alors ce pieux dessein, mais il ne le perdit point de vue. Quand il eut rebâti Jumiéges il se sentit plus fortement que jamais appelé à la vie religieuse, etil fit vœu de se faire moine dans ce monastère. Il s'en ouvrit à l'abbé, qui, préférant le bien public à celui de sa communauté, s'opposa constamment à ce dessein. 11 représenta au duc que, son fils Richard étant encore enfant, il serait responsable des troubles qui ne manqueraient pas d'arriver après son abdication. Ces raisons ébranlèrent Guillaume Longue-Épée ; mais elles ne purent empêcher qu'il ne prît à l'abbé un cuculle et une tunique de moine, qu'il emporta et qu'il enferma sous clef, afin de s'en revêtir en temps et lieu. On voit par ce trait quel heureux changement la religion avait déjà fait dans les mœurs féroces des Normands
Le duc Guillaume fut indignement assas-
< Guillelm. Gemet., 1. 3, c. 7 et 8.
siné l'an 943. Arnoulfe, comte de Flandre, (jui était en guerre avec ce prince, lui proposa une conférence à Piquigni, dans une île de la Somme. Guillaume s'y rendit, et, après quelqucscontestations,la paix futjurée de part etd'autre. Mais on vit, pourcette fois, la confiance et la bonne foi du côté des Normands et la plus noire perfidie du côté des Flamands. A peine le duc Guillaume fut-il rentré seul dans sa barque, avec un rameur, que quatre des gens du comte le rappelèrent, disant qu'Arnoulfe avait oublié de lui parler d'une affaire de la dernière importance. Guillaume revint à bord, et à l'instant il fut assassiné par ces quatre scélérats, à la vue de son armée, qui était sur l'autre bord, le 17 décembre de l'an 943. Comme on le déshabillait pour visiter ses plaies, on trouva sur lui une petite clef d'argent qu'on crut être celle de son trésor. Son chambellan dit que c'était la clef d'une cassette où était l'habit de moine qu'il avait résolu de prendre à Jumiéges après cette malheureuse conférence, et c'était là ce qu'il gardait comme son plus précieux trésor. Il fut enterré à Notre-Dame de Rouen, et son fils Richard, encore jeune, fut reconnu duc de Normandie *.
Ce qu'il aurait fallu à cette province, c'étai t un archevêque de Rouen qui ressemblât au duc Guillaume. Il en fut bien autrement. L'année même avant sa mort le duc Guillaume mit sur ce grand siège un moine de Saint-Denis, nomméHugues.Il était d'illustre naissance, mais il oublia tellement la sainteté de sa profession qu'il s'abandonna à la débauche eteut un grand nombre d'enfanis. 11 dissipales biens de l'Éghse et donnai Raoul, son frère, seigneur très-puissant, une terre considérable du domaine de l'archevêché *. Pour le malheur de la Normandie Hugues tint le siège de Rouen quarante-sept ans et ne mourut qu'en 989.
Au moins lejeuneHugues, fils du comte de Vermandois, élu dès l'âge de cinq ans, par la puissance de son père, à l'archevêché de Reims, ne donna jamais de pareils scandales. En attendant l'âge d'être ordonné il lui faisait donner une éducation cléricale chez l'évêque
' Guillelm. Gemet. , 1. 3,c. 1 1 et 12. Hist.de l'Église gai' /îc.,1. 18. — ^Orderic, 1. 5, c. 43. Acta arch. Rotom.,U'it
[De 922 à 962
Guid'Auxerre.où il étudia quinze ans. Quant à son père, le comte Héribert, il jouit pendant plus de six ans du temporel de l'Église de Reims, sous le nom de son fils ; mais, quoiqu'il eût promis au roi Raoul, quand il obtint de lui cet archevêché, d'en bien user, tant avec les clercs qu'avec les laïques, etde conserver à chacun ses droits, il disposa de tout comme il lui plut. Il dépouilla plusieurs clercs de leurs bénéfices, c'est-à-dire des fonds dont les évêques précédents leur avaient donné l'usufruit en considération de leurs services, et il donna ces terres à qui bon lui sembla. Pour faire des fonctions spirituelles Héribert reçut en l'ÉgHse de Reims Odalric, archevêque d'Aix, en Provence, qui avait quitté son siège à cause des incursions des Sarrasins, et il lui donna l'abbaye de Timothée avec la prébende, c'est-à-dire la portion d'un clerc. C'était en 928. Cependant Héribert jouissait de tout le temporel, logeant même dans l'évêché avec sa femme.
Enfin, l'an 931, il se brouilla avec le roi Raoul, qui résolut de satisfaire aux plaintes des évêques ; car ils lui témoignaient leur indignation de voir si longtemps cette Église sans pasteur.
Raoul envoya donc à Reims des lettres au clergé et au peuple pour procéder à l'élection d'un archevêque; mais ils répondirent qu'ils ne le pouvaient, puisqu'ils en avaient déjà fait une qui subsistait. Sur ce refus le roi Raoul, avec le comte Hugues le Grand de Paris, plusieurs autres seigneurs et quelques évêques, vinrent assiéger Reims, en l'absence du comte Héribert. La troisième semaine du siège, tous les clercs et les laïques du diocèse qui étaient hors de la ville et une partie de ceux qui étaient dedans s'accordèrent à élire Artold, moine de l'abbaye de Saint-Remi, qui avait quitté le parti d'Héribert pour s'attacher au comte Hugues. Alors les vassaux de l'ÉgHse ouvrirent les portes au roi, et il fit ordonner Artold par dix-huit évêques, qu'il avait assemblés tant de France que de Bourgogne. Il fut intronisé par les évêques de la province et reconnu par le clergé et le peuple; puis il envoya à Rojne et obtint le pallium du Pape Jean XI
' l'iuiliju]'»!.
L'état politique du royaume de France su bissait de nouvelles variations. Le roi Charles le Simple était mort dès l'an 929, le 7 d'octobre, à Péronne, où le comte Héribert le tenait en prison ; mais sa mort n'apporta aucun changement aux affaires du vivant de Raoul, qui était reconnu pour roi. Raoul lui-même mourut le 15 janvier 936, et alors les seigneurs, ayant à leur tête Hugues le Grand, comte de Paris,rappellèrent en France Louis, fils de Charles le Simple, que sa mère Ogive avait emmené en Angleterre, auprès du ro Édelstan, son frère. Il fut sacré à Laon par Artold, archevêque de Reims, en présence des seigneurs et de plus de vingt évêques, le dimanche 19 juin 936. Son séjour en Angleterre l'a fait depuis nommer Louis d'Outre-Mer
Au milieu de ces variations politiques l'Esprit de Dieu continuait son œuvre de restauration rehgieuse, en France comme ailleurs. Le bienheureux Bernon, fondateur deCluny, gouverna seize ans ce monastère et mourut l'an 927. Sur la fin de sa vie il avait établi abbé de la Baume un de ses plus chers disciples, nommé Odon; mais les moines ne voulurent pas lui obéir, ce qui obligea Bernon de changer cette disposition. Il fit un testament que nous avons encore, et où il déclare que, connaissant que sa fin est proche, il a choisi pour lui succéder dans le gouvernement de ses monastèies deux de ses religieux, savoir, Vidon ou Gui, son parent, et Odon. Il donna à Vidon le gouvernement de quatre monastères, qui furent la Baume, Gigni, Éthice et la celle de Saint-Laulein. On sait d'ailleurs que Vidon fut aussi abbé de Vézelay. Bernon laissa à Odon les monastères de Cluny, de Massai et de Bourdieux. Il légua quelques terres particuhères à Cluny, à la charge de payer tous les ans dix deniers aux moines deGigni. « Et que personne, ajoute-t-il, ne trouve mauvais que je fasse celte donation à Cluny, puisque j'y ai choisi ma sépulture, et que ce monastère, qui est demeuré orphelin par la mort du duc Guillaume, demeure imparfait par la mienne.
Celte maison est pauvre, et elle a cependant
< Id„ Chron. et IJist., I. 4, c. 26.
de- l'ère chr.l
une nombreuse communauté à nourrir.» On voit par ces paroles que la régularité (lui s'observait à Cluny y avait attiré un grand nombre de religieux. Ce testament est de l'an 926. Bernon mourut le 13 janvier de l'année suivante. On voit, parle partage qu'il fit de ses monastères, qu'il ne pensait point encore à former un corps de congrégation, et c'est saint Odon qui a proprement commencé celle qui depuis a porté le nom de Cluny ».
Saint Odon naquit au pays du Maine, en l'an 879. Son père, Abbon, était un seigneur d'une piété singulière; il savait par cœur riiistoire ancienne et le droit romain, au moins les Novelles de Justinien ; car les seigneurs rendaient alors la justice en personne. Abbon s'en acquittait si bien qu'on le prenait pour arbitre de tous les différends, et il était chéri de tout le monde, particulièrement de Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, qui fut le fondateur de Cluny. Abbon faisait toujours lire l'Évangile à sa table et observait exactement les vigiles des fêtes, passant les nuits sans dormir, particulièrement celle de Noël. Ce fut en celle-ci qu'il obtint par ses prières d'avoir ce tils, quoique sa femme fût déjà avancée en âge, et, le trouvant un jour tout seul dans son berceau, sans gardien auprès de lui, il le prit et l'offrit à saint Martin, sans en rien dire à personne. D'abord il le donna à un prêtre de sa dépendance, pour commencer à l'instruire des lettres ; ensuite il le vit si bien fait qu'il changea le dessein de le consacrer à l'Église et le mit au service du duc Guillaume pour apprendre les exercices des armes; mais le jeune Odon commença bientôt à craindre qu'il ne fût pas dans la voie où Dieu le voulait; la chasse n'était pour lui qu'une fatigue, et il ne goûtait point les divertissementsdeson âge. Il avait près de seize ans lorsque, pendant la nuit de Noël, à l'église, il pria instamment la sainte Vierge d'intercéder auprès de son Fils pour qu'il daignât l'éclairer dans son incertitude. Aussitôt il fut saisi d'un mal de tète si violent qu'il crut être à la mort, et ce mal lui dura trois ans. On le ramena dans la maison pa-
« Acta SS. Ord. S. Bened., sect, 6.
ternelle, et pendant deux ans on lui fit inutilement toutes sortes de remèdes. Enfin son père crut que saint Martin le redemandait; lui-môme en fut persuadé; il se fit couper les cheveux et se mit entre les chanoines de Saint-Martin de Tours, dans la dix-neuvième année de son âge, l'an 898. Sa réception fut solennelle; il y eut un grand concours de seigneurs, entre autres Foulques le Bon, comte d'Anjou, qui l'avait nourri quelque temps, et qui lui donna aussitôt une cellule auprès de l'église et une pension sur le revenu de l'abbaye.
Odon commença alors à s'appliquer à la prière et à l'étude, priant la nuit et lisant presque tout le jour. Après avoir étudié la longue grammaire de Priscienil futdétourné de la lecture de Virgile parun songe où il vit un vase très-beau en dehors, mais plein de serpents, et, laissant les poètes, il se donna tout entier à l'étude des interprètes de l'Écriture sainte. Les autres chanoines le trouvaient mauvais, demandant pourquoi il s'embarrassait de tant de lectures et voulant qu'il se contentât de savoir les Psaumes parcœur; mais il les laissait dire et joignait à l'étude la pauvreté et la mortification; car il donna aux pauvres tout ce qu'il avait apporté avec lui et couchait sur une natte tout vêtu. Parmi ses lectures fut celle de la règle de saint Benoît, qu'il commença dès lors à pratiquer, autant que son état le permettait. Il jeûnait fréquemment, ne mangeant qu'une demilivre de pain avec une poignée de fèves et buvant très-pou.
Gomme il y avait un grand concours de dévotion à Saint -Martin de Tours, en sorte que les rois mêmes et les princes de diverses nations y venaient avec des offrandes, plusieurs personnes s'adressaient au chanoine Odon, tout jeune qu'il était, et il donnait à tous lesavis convenables pour la correction de leurs mœurs. Ils lui offraient de grands présents, maisil les refusait constamment, et, le comte Foulques l'ayant contraint à recevoir cent sous d'or, il les distribua aussitôt aux pauvres. Il alla ensuite à Paris, où il étudiasous Remi d'Auxerre, qui lui fit lire la Dialectique de saint Augustin elle Traité de* Artsg ibéraux de Marcien. Uemi, fameux docteur de
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ce temps-là, était un moine de Saint-Germain d'Auxerre, qui avait eu pour maître Héric, moine de la môme communauté, disciple de Loup de Ferrières et de Haimon d'Halberstadt, qui tous deux l'avaient été de Raban, et celui-ci d'Alcuin.
Odon, étant revenu à Tours, s'appliqua à la lecture des morales de saint Grégoire sur Job, et y prit tant de plaisir qu'il en fit un abrégé que nous avons. Les chanoines de Saint-Martin, réduits à cent cinquante au lieu de trois cents moines, gardaient encore beaucoup de régularité; ils s'acquittaient tidèlement des heures séparées, auxquelles on avait restreint la psalmodie perpétuelle. Les femmes n'entraient point dans le cloître, et, quelques années après, comme on s'était relâché de cette observance, le Pape Léon VII écrivit à Hugues le Grand, comte de Paris et abbé séculier de Saint-Martin, pour la faire rétablir.
Par la lecture des Pères, et particulièrementde larègle de saintBenoît, Odon conçut un grand désir de pratiquer la vie monastique ; il fut secondé dans ce dessein par un chevalier nommé Adegrira, qui quitta leservice du comte Foulques et vint demeurer avec lui. Par tous les lieux de France où ils apprirent qu'il y avait eu des monastères célèbres ils y allèrent eux-mêmes ou y envoyèrent, et, n'en trouvant point où ils pussent vivre avec la régularité qu'ils cherchaient, ils revenaient tristes à leur cellule. En effet, depuis soixante ans, les guerres civiles et les ravages des Normands avaient ruiné la plupart des monastères. Les moines avaient été en partie tués, en partis mis en fuite, emportant leurs reliques et le peu qu'ils pouvaient sauver de leurs Uvres et du trésor de leurs églises. Ils se retiraient dans les lieux les plus sûrs ou demeuraient errants, menant une vie vagabonde et méprisable. S'ils pouvaient respirer quelque part ils y bâtissaient des cal)anes où ils cherchaient plutôt à subsister qu'à pratiquer leur règle. Quelques maisons abandonnées par les moines furent occupées par des clercs qui ne laissèrent pas de les garder quand ies temps furent devenus meilleurs.
Lfcsdeuxamis ne trouvant point en France
de monastère à leur gré, Adegrim résolut d'aller à Rome ; mais en passant paria Bourgogne il arriva à la Baume, ce nouveau monastère du bienheureux Bernon.Il y fut reçu, selon la règle de saint Benoît, dans la maison des hôtes, et voulut y demeurer quelque temps pour apprendre les mœurs et les usages des religieux. C'étaient les institutions de saint Benoît d'Aniane. Adegrim, les ayant examinées, en donna avis à saint Odon, qui aussitôt allale trouver, portant ses livres, au nombre de cent volumes. Adegrim se ren> ferma dans une cellule, par la permission de l'abbé Bernon, et y demeura trois ans; Odon, comme savant, fut chargé de l'école, c'est-àdire de la conduite des enfants qu'on élevait dans le monastère. 11 avait alors trente ans, ce qui montre que c'était l'an 909. Adegrim, suivant son attrait pour la solitude, se retira, avec permission, dans un désert et se logea dans une petite caverne. Il vécut ainsi plus de trente ans, venant seulement les dimanches au monastère de Cluny, dont il n'était qu'à deux milles. Il y prenait de la farine pour faire son pain et quelque peu de fèves, et retournait aussitôt à son désert, souffrant les incommodités du chaud et du froid, et quelquefois des tentations violentes d'ennui et de désespoir.
Pour saint Odon il eut beaucoup à souffrir dans le monastère de la part de quelques mauvais moines, qui, pour ébranler sa vocation, se plaignaient de la dureté de l'abbé Bernon ou lui faisaient à lui-même des reproches et des insultes dont il ne se défendait que par une extrême patience. Il les tirait à part, leur demandait pardon, prosterné à leurs pieds, et ne laissait pas ensuite de leur enseigner ce qu'ils désiraient et de leur faire tous les plaisirs qu'il pouvait. Ayant un grand zèle pour la conversion de ses parents, il obtint la permission d'aller chez son père et ramena au monastère, où il le tit recevoir. 11 fit aussi prendre le voile à sa mère. Le bienheureux abbé Bernon, prévoyant qu'Odon serait un jour un homme illustre, le fit ordonner prêtre, contre son gré, par Turpion, év6(|ue de Limoges, prélat distingué par sa vertu et par sa science. Bernon lui ayant envoyé Odou à quelque occasion, l'évêque eut avec lui uij
de rfcre chr.]
grand entretien sur la dignité du sacerdoce et sur l'état présent de l'Église. Odon s'étendit beaucoup à déplorer les désordres des prêtres, et Turpion fut si touché de ce discours qu'il le pria de le lui donner par écrit. Odon refusa de le faire sans l'ordre de son abbé ; mais, l'évêque ra"ant facilement obtenu, il rédigea ce discours en trois livres, qui portent le titre de Conférences.
Le bienheureux Bernon, se voyant, comme il a été dit, près de sa fin, pria les frères de lui choisir un successeur, et ils lui amenèrent Odon comme par force, criant tous qu'il devait être leur abbé. Comme il ne se rendait pas encore il céda à la menace d'excommunication des évêques qui étaient présents. Il reçut la bénédiction abbatiale étant âgé de quarante-huit ans. Après la mort de Bernon il vint s'établir à Cluny, le principal des trois monastères dont il avait la conduite, et en acheva les bâtiments avec des secours qu'il regarda comme miraculeux, entre autres trois mille sous d'or qui lui vinrent de Gothie. Dès lors le monastère de Cluny commença à se distinguer de tous les autres par l'exacte observance de la règle, l'émulation de vertu entre les frères, l'étude de la religion et la charité envers les pauvres*.
La charité et la conversation du saint abbé étaient aimables ; il avait coutume de dire que les aveugles et les estropiés seraient les portiers du ciel, qu'il fallait donc bien se garder de leur fermer la porte sur la terre. Quand il voyait quelque domestique, ennuyé de leur importunité, leur dire quelque mot dur ou leur refuser l'entrée, il le réprimandait sévèrement et disait au pauvre : « Quand il viendra à la porte du paï adis rendez-lui la pareille. » Quelqu'un, qui avait l'air de n'êlre paslropàl'ai3e, lui apportait-il quelque présent : il lui demandait s'il avait besoin de quelque chose, et, sur sa réponse affirmative, lui faisait donner le double de ce qu'il avait apporté. Dans ses voyages, lorsqu'il rencontrait des enfants, il les obligeait de chanter pour avoir occasion de leur donner une récompense. Rencontrait-il en route une vieille femme ou une personne impotente : il des-
*ActaSS. Ord.S. Bened. ,scct. 5. VitaS.Odon., l.l.
cendaitdc chevalet l'y faisait monter, ordonnant à un domestique de se tenir à côté d'elle pour l'empêcher de tomber. Quand ses compagnons de voyage voulaient faire la même chose il ne le souffrait pas, persuadé qu'on le faisaità cause de lui et non à cause du pauvre. Cette bonté et cette charité inspiiaient à tout le monde un tel amour pour lui et une telle vénération que non-seulement le peuple, mais ses propres moines, en particulier l'historien de sa vie, baisaient avec respect et en cachette le bord de son vêtement.
Tant de vertus attirèrent à Cluny un grand nombre d'hommes distingués par leur naissance et leur dignité. Non-seulement des laïques de la première quahté y venaient pour pratiquer la pénitence, mais des chanoines et même des évêques quittaient leurs Églises pour y embrasser la vie monastique. Les comtes elles ducs s'empressaient de soumettre les monastères de leur dépendance à celui de Cluny, afin que le saint abbé y mît la réforme ; car bientôt il ne se borna plus à sa communauté. Il travailla avec un zèle infatigable au rétablissement de la discipline monastique dans toute la France et même dans l'Italie. Les principaux monastères où il mit la réforme sont : Fleury-sur-Loire, au diocèse d'Orléans ; Saint-Pierre le Vif de Sens, Saint-Julien de Tours; Carlieu, au diocèse de Màcon ; Saint-Paul de Rome et Saint- Augustin de Pavie. Ce furent là les commencements de la célèbre congrégation de Cluny.
Où il trouva le plus de résistance pour la réforme ce fut à Fleury, autrement Saint- Benoît sur Loire. Le comte Élisiard, ayant obtenu cette abbaye du roi Raoul, la donna à saint Odon pour la réformer. Le saint abbé, ayant accepté la commission, se mit en chemin, avec quelques évêques qu'il avait priés de l'accompagner, pour se rendre à ce monastère ; mais, dès que les mornes eurent appris le sujet pour lequel i/ menait, ils s'armèrent de casques et d'épées il firent la garde aux portes du monastère pour l'empêcher d'entrer et empêcher la réforme d'entrer avec lui. Ils se fondaient sur d'anciens privilèges selon lesquels l'abbé d'un autre monastère ne pouvait l'être du leur. Cependant, pour paraître prendre les voies de la douceur avant que
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d'en venirà la violence, ils députèrent un d'entre eux au-devant d'Odon. Ce moine, ayant rencontré le saint abbé à quelque distance du monastère, lui fit connaître les privilèges en question et lui demanda le sujet de son voyage ; il répondit qu'il venait apporter la paix, qu'il ne ferait de mal à personne et tâcherait seulement de rétablir la règle. C'était justement ce que les moines craignaient le plus.
Celte réponse, leur ayant été rapportée» répandit l'alarme et les fit recourir à d'autres stratagèmes; ils n'omirent rien pour intimider le saint abbé, tantôt en le menaçant du roi, tantôt en le faisant assurer par leurs émissaires que, s'il osait mettre le pied dans le monastère, il ne manquerait pas d'y être assassiné. Les prélats qui l'accompagnaient eurent peur pour lui et pour eux et lui conseillèrent de s'en retourner. Trois jours s'étaient passés en ces négociations avec les moines lorsque saint Odon, n'écoutant que son zèle, prit tout à coup sa résolution, monta sur son âne et marcha droit au monastère. Les prélats eurent beau lui représenter qu'il courait à une mort certaine et qu'il n'y avait point de crimes dont de mauvais moines ne fussent capables, il continua seul sa route ; mais le Seigneur, qui lui avait inspiré cette résolution, changea tellement les cœurs des religieux de Fleury, à son arrivée, qu'ils jetèrent leurs armes et vinrent lui embrasser les pieds. Il les reçut avec un air de bonté qui acheva de dissiper les alarmes ; ils craignirent moins la réforme dès qu'ils eurent connu celui qui était chargé de l'établir. Pour en jeter les premiers fondements Odon travailla à leur persuader de ne plus manger de chair et de remettre en commun les biens du monastère, qu'ils avaient partagés entre eux. Il eut bien de la peine à obtenir ces deux articles; mais enfin il en vint à bout par ses douces insinuations, et le reste suivit de près.
C'était particulièrement par l'observance du silet)ce que saint Odon introduisait la réforme. Il savait que la paix et la charité régnent dans une communauté où règne le silence. Ses moines le gardaient si religieusement aux heures marquées, même hors du
monastère, qu'un d'eux étant im jour à la campagne, en prières, pendant la nuit, tandis que son cheval paissait, aima mieux laisser prendre* le cheval par un voleur que de rompre le silence en criant ; mais le lendemain matin le voleur fut trouvé comme immobile sur le cheval, près du lieu où il l'avait pris, et saint Odon, à qui on le conduisit, lui fit donner cinq sous d'argent, disant qu'il était juste de le récompenser de la fatigue qu'il avait essuyée toute la nuit*. C'était le fils d'un meunier du monastère. Dans la suite chaque fois que le meunier se montrait revêche, les moines, pour lui donner une leçon, lui faisaient redemander les cinq sous.
Deux autres moines de Cluny ayant été pris par les Normands, en allant à Tours, se laissèrentconduireetmaltraiter sansdire un seul mot, et jamais ces Barbares ne purent les obliger de proférer une seule parole que le temps du silence prescrit par la règle ne fût passé. Ces exemples de régularité, portés peut-être trop loin, servent du moins à faire connaître à quel point la discipline était en vigueur dans la congrégation de Cluny sous le gouvernement de saint Odon*.
Dans le midi delà France, nommé souvent Gothie, à cause des Visigoths qui y avaient régnéetqui formèrent toujours une grande partie de la population, l'état monastique commençaitégalement à refleurir. Pons Raimond, comte de Toulouse, avait fondé, dès l'an 936, un monastère à Tomières, en l'honneur du martyr saint Pons, son patron. L'église en fut dédiée deux ans après, et Aimeric, archevêque de Narbonne, se trouva à la dédicace. Ce monastère devint célèbre par les grands hommes qui en sortirent; depuis, une ville s'étant formée à l'entour, il fut érigé en siège épiscopal. Nous avons le testament du comte ou marquis Pons, qui est unenouvelle preuve de sa piété et de sa libéralité envers les églises *.
Gothescalc, évêque du Puy, réforma et rétablit le monastère de Saint-TheolTroi, vulgairementSaint-Chaffre, et fit venir Arnoulfe, abbé du monastère de Saint-Gérauld pour y faire observer la règle de saint Benoit. Il
1 Vita s. Odon., I. 2, n. 80. — *lbid.,u. lï — »C«-
tel, Mdm. sur te Languedoc.
de l'ère clir.]
DE L'EGLISE CATHOLIQGE.
donna au môme monastère plusieurs terres, à la charge que, tous les jours, excepté les fêtes et les dimanches, les moines chanteraient à genoux deux psaumes pour lui, pour ses successeurs et les autres clercs de son Église, et diraient la messe et l'office des Morts à la même intention, quand ils le pourraient. L'acte est daté de la deuxièmeannée du roi Louis d'Outre-Mer, c'est-à-dire de l'an 938, et signé de plusieurs évêques et abbés *.
En Espagne le roi Alphonse IV, ayant régné quelques années, résolut de quitter le monde et d'embrasser la vie monastique.
Comme son fils Ordogne était en bas âge, il envoya chercher son frère Ramire, lui découvrit son dessein, lui céda le royaume et se retira au monastère de Saint-Fagon ; mais, quelque temps après, ayant voulu reprendre la couronne, il fut pris par son frère, qui lui fit crever les yeux. Alphonse le Moine, car le nom lui en est demeuré, régna en tout sept ans et sept mois. Ramire H, son frère, commença à régner l'an 983 ; il consacra à Dieu sa fille Elvire, et bâtit pour elle, dans la ville de Léon, un grand monastère en l'honneur de saint Sauveur. Il bâtit encore quatre autres monastères, et, à la fin de sa vie, par les instantes prières des évêques et des abbés, il reçut la confession, c'est-à-dire l'habit monastique, et mourut après avoir régné près de dix-huit ans et trois mois. Son fils Ordogne III lui succéda l'an 94o *.
En Angleterre l'archevêque Plegmond de Cantorbéry mourut vers l'an 922, après avoir tenu ce siège durant trente-quatre ans. Son successeur fut Athelme, pendant trois ans; Vulfelme lui succéda en 92o, et à celuici saint Eude ou Odon, en 942. Il était fils d'un seigneur danois païen établi en Angleterre, qui, lui voyant de l'inclination pour la religion chrétienne, l'en détournait autant qu'il pouvait, ne voulant pas même souffrir qu'il nommât Jésus-Christ. Le jeune Odon ne laissa pas de continuer à fréquenter les églises et de rapporter au logis les bonnes instructions qu'il y entendait, en raison de quoi son père, outré de colère, le déshérita.
« ilahUl. , de Re dipiom., l. 6, p. 669. — «Sampir.
Le jeune homme, ravi de perdre pour Dieu tout ce qu'il pouvait espérer sur la terre, quitta ses parents et se mit au service d'Athelme, un des principaux et des plus pieux seigneurs de la cour du roi Alfred le Grand. Celui-ci, voyant les bonnes dispositions d'Odon, le reçut avec une affection de père, lui donna tous les secours nécessaires, et le fit si bien étudier qu'il apprit le grec et le latin au point d'écrire facilement en vers et en prose dans ces deux langues. Après avoir été baptisé il reçut la tonsure cléricale et les ordres jusqu'au sous-diaconat, dans lequel il demeura quelques années à cause de sa jeunesse ; mais, ayant été ordonné prêtre, il fut en grande vénération au duc Athelme et aux autres seigneurs, qui se confessaient à lui et recevaient ses conseils.
Odon fit avec ce ducle pèlerinage de Rome, pendant lequel il le guérit par ses prières, en lui faisant boire du vin sur lequel il avait fait le signe de la croix. Après la mort du duc Athelme et du roi Alfred il fut en grande estime auprès du roi Édouard, son fils, et du roi Édelstan, fils d'Edouard, qui le fit évêque de Schireburne, malgré sa résistance, par le choix du clergé et du peuple, et Vulfelme, alors archevêque de Cantorbéry, le consacra avec joie. Édelstan crut devoir à ses prières une grande victoire qu'il remporta sur les païens, l'an 938, quatorzième de son règne. Ce roi mourut trois ans après, en 941. Son frère Edmond lui succéda, et l'évêque Odon ne lui fut pas moins cher. Vulfelme, archevêque de Cantorbéry, étant mort peu de temps après, le roi pressa Odon de prendre sa place ; mais il s'en défendit par l'autorité des canons, qui condamnent les translations. Le roi lui représenta que saint Pierre avait été transféré d'Antioche à Rome, ainsi que plusieurs autres dont les noms sont rapportés dans l'histoire ; enfin qu'en Angleterre même saint Mellit avait passé de Londres à Cantorbéry et saint Just de Rochester. Odon se rendit à ces exemples, mais il opposa une autre difficulté. « Tous ceux, dit-il, qui ont rempli le siège de Cantorbéry, depuis la conversion des Anglais, ont été moines ; je ne veux pas violer une si sainte et si ancienne coutume ;
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aussi bien désiré-je depuis longtemps d'embrasser la profession monastique. » Le roi loua son humilité et sa piété, et l'on envoya en diligence au monastère de Fleurysur-Loire, qui était alors en très-grande réputation pour la régularité de l'ohservance, au lieu qu'elle était fort déchue en Angleterre. L'abbé de Fleury vint lui-môme apporter à Odon l'habit monastique, et, après l'avoir reçu, il prit possession du siège de Cantorbéry, vers l'an 942 *.
Quelque temps après il fît des constitutions pour la consolation du roi Edmond et l'instruction de son peuple, qui sont comprises en dix articles. Il y recommande l'immunité des églises, défendant de les charger d'aucun tribut, et cela d'après l'autorité des saints Pères; il maï queles devoirs du roi et des seigneurs, particulièrement l'oljéissance aux èvêques, qui ont reçu le pouvoir de lier et de délier; les devoirs des évêques, surtout la visite de leur diocèse tous les ans ; les devoirs des prêtres, des clercs et des moines, recommandant à ceux-ci la stabilité et le travail des mains. Le reste regarde tout le peuple. On trouve aussi une lettre synodale à ses suffragants, qui semble être du même temps *.
De son côté le roi Edmond, de concert avec les évêques et les seigneurs, fit plusieurs lois pour réprimer les meurtres et les vengeances particulières et pour seconder la propagation de la foi chrétienne. Il y recommande la continence aux clercs, sous peine de perdre leurs biens temporels pendant la vie et d'être privés de la sépulture après leur mort. Il charge les évêques des réparations des églises et promet sûreté à ceux qui s'y réfugient
Le roi Edmond se lia d'amitié avec un saint plus illu.stre encore; c'était saint Dunstan, né, la première année du règne d'Édelstan, qui fut l'an 924, près du monastère de Glastonbury; dans le Wessex. Ses parents étaient de la première noblesse, et dès l'enfance ils le firent éleverdans cette maison de Glastonbury, où demeuraient quelques moines irlandais qui instruisaient la jeunesse.
« Âcta SS., 4 juin. Acta SS. Ord. S. Be«erf.,scr,t. 5. — 2 Labbc, t. y, p. C0!>. — » P. 013.
Dunslan y apprit les premiers éléments des sciences. A l'usage familier de la langue latine il joignit une connaissance étendue de la philosophie; les saintes Écritures et les ouvrages des Pères étaient le sujet de ses méditations continuelles ; ses succès dans différents arts, tels que la musique, la7)eiiiture, la gravure, et surtout dans le travail des métaux, le faisaient applaudir de tout le monde. Enfin, ayant reçu les ordres mineurs il passa à Cantorbéry, auprès de l'évêque Alhelme, son oncle paternel, qui le recommanda au roi Édelstan et le mil à son service. Comme il réussissait parfaitement en tout, son mérite lui attira des envieux, qui l'accusèrent auprès du roi d'être magicien et d'avoir commerce avec les démons. On dit que le fondement de ce reproche fut qu'en une certaine occasion, Dunstan ayant suspendu sa harpe contre une muraille, elle joua toute seule et chanta une antienne.
Il quitta la cour de lui-même, sans attendre d'être congédié, et se relira près de saint EIfége, évôque de Winchcsler, son parent, qui l'exhorta à embrasser la vie monastique; mais le jeune homme lui résista quelque temps, croyant devoir se marier. Une maladie qui le réduisit à l'extrémité le dclcrmina, et, en étant revenu, il reçut l'habit monastique de la main du saint évêque, qui ensuite l'ordonna prêtre, après les intervalles canoniques, lui donnant pour titre l'église de Notre-Dame de Glastonbury. Après avoir reçu quelque temps les instructions de son saint parent EIfége, pour se fortifier contre les tentations, il retourna à Glastonbury servir l'église de son titre, près de laquelle il se fit une cellule si étroite qu'elle ressemblait à un sépulcre. Elle n'avait que cinq pieds de long, deux et demi de large, et lahaulenr nécessaire pour y pouvoir être debout. La porte faisait un des côtés et avait de petites fenêtres par où il recevait du jour pour travailler. Il jeûnait et priait assidûment, et cette manière de vie lui attiia bientôt des visites de toutes sortes de personnes qui publiaient ses vertus.
Après la mort du roi Édelstan, son frère et son successeur Edmond appela saint Diuistan à la cour pour l'aitlor de ses conseils;
de l'ère chr.)
mais bientôt, circonvenu par les intrigues des envieux, il le disgracia honteusement. Dès le lendemain le roi, qui aimait beaucoup la chasse, poursuivait à cheval un cerf au milieu des forêts. Au plus fort de la course il arrive au bord d'un précipice ; il s'efforce de retenir son cheval, mais en vain. Ne voyant plus d'espoir, il se recommande <à Dieu, le remercie de n'avoir pas commis de péchés ces jours-là, sinon d'avoir offensé Dunstan, promettant de réparer sa faute si par miséricorde il en revient. Aussitôt son cheval, qui avait déjà les pieds de devant comme au-dessus de l'abîme, s'arrête. Le roi Edmond rend à Dieu les plus vives actions de grâces, et de cœur et de bouche. Revenu à la maison il fait appeler Dunstan, lui dit de monter à cheval et de l'accompagner dans un petit voyage. Ils arrivent tous deux à Glastonbury, entrent dans l'église, et, après que le roi y eut prié avec larmes, il prend la main droite de Dunstan, le baise avec respect et le place dans la chaire sacerdotale, en disant : « Sois le prélat de cette chaire et le très-fidèle abbé de cette église. S'il te manque quelque chose pour le culte divin ou l'observation de la règle, moi j'y suppléerai de grand cœur. »
Peu dejours après Dunstan commença à y jeter les fondements d'une église plus magnifique et à y bâtir des lieux réguliers. Quand tout fut achevé il y assembla, sous la règle de saint Benoît, une grande communauté de moines, dont il fut le premier abbé, et il les conduisit à une grande perfection. La doctrine et la piété brillaient tellement dans ce monastère que l'on en tira dans la suite un grand nombre d'évôques et d'abbés, en sorte que saint Dunstan fut le principal restaurateur de la religion par toute l'Angleterre ' ; car, avec les grands biens que lui laissèrent son père et sa mère, ainsi que la princesse Édelflède, nièce du roi, non-seulement il donna au monastère de Glastonbury plusieurs terres qui étaient proches, mais il fonda encore en divers lieux cinq autres monastères où se formèrent depuis, par ses soins, de grandes et édifiantes communautés.
• Ada SS., 19 mai. Ada SS. Ord. S. R(?nerf.,sPCt. 5.
Un autre personnage illustre édifiaità cette époque toute l'Angleterre et secondait saint Dunstan dans son œuvre de restauration religieuse ; c'était le vénérable Turquetul, chancelier du royaume et restaurateur et abbé du monastère de Croiland. Il était neveu du roi Édouard le Vieux et naquit l'an 887. Le roi, son oncle, lui proposa plusieurs mariages avec des filles de ducs et de comtes, qu'il refusa toutes par amour de la continence ; c'est pourquoi le roi, jugeant qu'il servirait utilement l'Église, le voulait préférer à tous les autres pour remplir les principaux sièges d'Angleterre. Il lui offrit l'évêché de Winchester ; mais Turquetul, s'en déclarant indigne, le fit donner à Fridestan, son frère de lait. Le roi lui offrit encore l'évêché de Dorchester, par le conseil de l'archevêque Plegmond ; mais il le refusa avec la même fermeté.
Le roi, voyant donc que, content de son patrimoine, il était sans ambition et sans intérêt, le fit son chancelier, comme très-capable, par sa sagesse et sa fidélité, de régler toutes les affaires temporelles et spirituelles du royaume, et ce fut par son conseil que, sur les lettres du Pape, il donna en un même jour à sept Églises des évêques, qui furent sacrés ensemble par l'archevêque Plegmond. Après la mort d'Édouard Turquetul continua de servir le roiÉdelstan, son fils, même à la guerre, où il se distingua par sa valeur. En 937 plusieurs rois écossais, danois, bretons, soumis jusqu'alors au roi d'Angleterre, secouèrent lejoug et formèrent une coalition formidable, en appelant à leur secours plusieurs rois de la mer ou chefs de pirates. Cinqnationscomposaient l'armée ennemie :
les Norwégiens, les Danois, les Irlandais, les Écossais et les Bretons. Le roi Édelstan, marchant contre eux, fit sa prière dans l'é glisede Beverley, posa son poignard sur l'autel et fit vœu de le racheter, s'il revenait vainqueur, à un prix digne d'un roi. Cent bannières|flottaient dans l'armée anglaise, et autourde chacune d'elles, suivant un auteur du temps, mille guerriers étaient rangés. La bataille se livra près de Brunabourg, au pays des Northnmbres ; elle dura toute la journée. L'issue en était encore douteuse lorsque
[De 922 à 902
le chancelier Turquetul avec les citoyens de Londres, le comte Singin avec ceux de Worcliester s'élancent jusqu'au milieu des Écossais, tuent leur roi Constantin et décident la victoire. Cinq ou six rois ennemis restèrent sur le champ de bataille. Le roi Édelstan racheta son poignard à l'église de Beverley en lui accordant de grands et nombreux privilèges.
Cette victoire, en affermissant la suprématie d'Édelstan sur toutes les nations de la Grande-Bretagne, augmenta sa renommée parmi toutes les nations chrétiennes. De ses neuf sœurs trois embrassèrent la vie religieuse ; les autres furent mariées aux plus puissants princes de l'Europe ; Ogive ou Edgive épousa Charles le Simple, roi de France, dentelle eut un fîls, Louis d'Outre-Mer ; Hugues le Grand, père de Hugues Capet, demanda et obtint la main d'Éthilde ; Henri l'Oiseleur, roi de Germanie, demanda Édithe pour son fils Othon, et le chancelier Turquetul la conduisit jusqu'à Cologne. Édelstan mourut l'an 940, regretté de ses sujets et admiré des nations voisines. Sans compter le grand nombre d'églises qu'il bâtit ou répara, il lachetait annuellement, à ses propres dépens, un certain nombre de coupables qui avaient perdu leur liberté à cause de leurs crimes, et ses baillis avaient ordre, sous des peines très-sévères, d'entretenir un pauvre d'extraction anglaise par chaque possession de deux fermes. Chaque pauvre recevait par an un assortiment complet d'habits et par mois une mesure de farine, un quartier de porc, ou un bélier de la valeur de quatre sous d'argent*.
Turquetul servit avec le même zèle et la mômeridélité le roi Edmond, fi ère et successeur d'Édelstan, etcefutpar son conseil qu'il rappela saint Dunstan ; car ce saint prêtre était l'ami intime et le confesseur du chancelier. Le roi Edmond fut tué le 26 mai 946, aprèsavoir régné six ans et demi, et eut pour successeur son frère Édrède, troisième fils du roi Édouard. La seconde année de son règne il cnvoyale chancelier TurquetulàYork pour maintenir dans son service la Northumbrie,
• Vila Turquet. Actu SS. Ord.S. Bened., sect. ."i, Jingiird, l. 1.
OÙ il craignait une révolte. Le chancelier logea en passant au monastère de Croiland, ruiné par les Normands plus de soixantequinze ans auparavant. Toutefois il restait encore cinq des anciens moines, dont deux, très-versés dans les lettres, s'étaient retirés dans d'autres communautés ; les trois qui étaient demeurés à Croiland espéraient toujours que Dieu leur enverrait quelqu'un pour rétablir leur maison. Ils allèrent donc audevant du chancelier, et, comme le jour finissait, ils le prièrent d'entrer chez eux. Ils lemenèrent d'abord fairesa prière au petit oratoire qu'ils avaient dressé dans un coin de leur église ruinée, lui montrèrent les reliques de saint Gutlac, et lui contèrent l'histoire de leur désolation, dont il fut sensiblement touché. Puis, le menant à leur hospice, ils employèrent toutes leurs provisions à le traiter, lui et toute sa suite, le mieux qu'il leur fut possible, le priant d'intercéder auprès du roi pour rétablir cette maison, suivant la volonté du roi Édelstan, son frère. Le chancelier le promit et même d'y donner du sien. Depuis ce jour il leur fut uni d'une affection fort tendre et publiait partout leur charité.
Au retour d'York il y logea encore et leur donna vingt livr esd'argent; puis, ayantrendu compte au roi du succès de son voyage, il l'entretint aussi de ce monastère et lui fit promettre de le rétablir. Alors il déclara devant tout le monde qu'il voulait s'y rendre moine lui-même, et à ce sujet le roi, fort surpris, lui représenta qu'étant déjà avancé en âge, et ayant jusque-là vécu délicatement, il aurait de la peine à pratiquer une vie aussi austère; de plus, qu'il lui était nécessaire pour les affaires de son royaume. Le chancelier répondit : « Seigneur, j'ai servi les rois vos frères et vous avec la fidélité que je devais, selon mon pouvoir; permettez que je serve Dieu, du moins en ma vieillesse. Taiit (|iie je vivrai mes conseils ne vous manqueront jamais ; mais certainement je ne porterai plus les armes. » Le roi entendit ces paroles avec chagrin; mais, comme ilétaittrès-pieux, (ju'il voyait ce désir du chancelier croître de jour en jour, et qu'il ci aignait d'aller contre la volonté divine, il le fait venir dans sou cabinet, se jette, à ses pieds el le prie avec lar-
de l'ère clir.l
mes d'avoir pitié de lui et de ne pas l'abandonner au. milieu des dildcultés. Le chancelier, voyani son maître à ses pieds, se jelle lui-même par terre et le supplie, au milieu des sanglots, d'avoir pitié de son àme; il l'en conjure par saint Paul, à qui le roi portait ime dévotion spéciale, et enfin il l'emporte. Se levant donc tous les deux, ils conviennent du jour où ils iraient à Croiland et exécuteraient la chose de la manière la plus convenable.
La retraite du chancelier Turquetul étant ainsi résolue, il fît crier par les rues de Londres que ceux à qui il devait se trouvassent tel jour en tel lieu, pour être payés, et que, s'ilavait fait tort à quelqu'un, ille réparerait au triple. Après avoir satisfait tout le monde il donna au roi soixante terres dont il était seigneur, à la réserve de six, voisines de Croi land, qu'il donna au monastère, pour offrir à Dieu la dîme de ses biens.
Le chancelier Turquetul vint à Croiland avec le roi la veille de l'Assomption, 14 août 948. Il fit avertir les deux anciens moines qui s'étaient retirés ailleurs et qui étaient recommandables parleur scienceet par leur vertu ; ils revinrent avec joie, et, le jour de Saint- Barthélemi, le chancelier Turquetul quitta l'habit séculier et se revêtit de l'habit monastique, au milieu des cinq anciens. Aussitôt le roi lui donna le bâton pastoral, et l'évêque CédulfedeDorchester.qui était le diocésain, lui donna la bénédiction abbatiale. Le même jour, d'après l'avis des jurisconsultes, et pour mieux assurer le monastère contre les violences des méchants, le nouvel abbé et les cinq anciens, qui faisaient tonte la communauté, remirent le monastère entre les mains duroi, qui donna les ordres nécessaires pour rebâtir l'église et les lieux réguliers.
Ensuite le roi, l'abbé Turquetul et deux de ses moines allèrent à Londres où l'on tint un concile le jour de la Nativité de la sainte Vierge, et là le roi donna solennellement au nouvelabbé le monastère de Croiland, afin de lui en assurer la possession à l'avenir. L'acte de cette donation, de l'an 948, est souscrit par les deux archevêques Vulstan d'York et saint Odon deCantorbéry, par quatre évoques et deux abbés, dont l'un est saint Dunstan, et
par une dizaine deseigneurs. Turque! ilune voulut point rétablir l'ancien droit d'iuinuinitéoud'asile dece monastère, pour ne point participeraux crimes deceux qui viendraient y chercher l'impunité. Plusieurs hommes lettrés le suivirent dans sa retraite et dix prirent l'habit monastique; les autres, craignant l'austérité de la règle, gardèrent leur habit séculier, demeurant toutefois dans le monastère, carils ne pouvaient se résoudre à quitter le saint abbé. Dans la suite il leur donna un logement séparé, avec une chapelle où ils faisaient l'office du jour et de la nuit aux mêmes heures que les moines. Leur habit était uniforme etnoir, mais ils n'observaient de la règle que la continence et l'obéissance. La plupart finirent leurs jours dans cette communauté '. Tel était l'état de la religion en Angleterre sous les fils et les pelitS' fils d'Alfred le Grand.
A Rome le Pape Jean XI, étant mort l'an 936, eut pour successeur Léon. C'était unserviteurde Dieu qui, suivant toute apparence, avait pratiqué la vie monastique sousla règle de saint Benoît, qu'il appelle notre bienheureux Père. Bien loin de rechercher la dignité pontificale il fit ce qu'il put pour l'éviter et y fut élevé malgré lui ; il continua sa manière de vivre, appliqué à la prière et à la méditation des choses célestes, affable, sage et agréable dans ses discours. Flodoard, qui le décrit ainsi, l'avait vu dans son pèlerinage de Rome; il avait mangé et conversé avec lui. Léon tint le Saint-Siège trois ans et demi, le prince Albéric étant toujours maître de Rome, nonobstant les vains efforts du roi Hugues d'Italie pour la reprendre.
Le Pape, voulant accorder les deux princes, fit venir à Rome, la même année (936), saint Odon,abbéde Cluny, dontlecréditélait grand auprès duroi Hugues. Lesaint abbé fit le voyage et réussit si bien dans son entreprise que le roi Hugues donna sa fille en mariage au prince Albéric. Ce dernier conçut tant de respect pour Odon qu'il voulut faire couper les mains à un paysan qui avait pensé le frapper; mais le saint homme l'en empêcha. Le Pape et tout le clergé de Rome l'obli-
» Ada SS. Ord. S. Bened., sect. 5.
gèrent à rétablir le monastère de Saint-Paul comme il avait été autrefois, et ily faisait ordinairement sa demeure tantqu'ilfutà Rome. Dans ce voyage Odon fit paraître sa patience et sa charité,répandant partout d'abondantes aumônes. En passant à Sienne, où régnait la lamine, il vit dans la rue trois hommes qui paraissaient de qualité; pour leur épargner la honte de recevoir l'aumône il fit semblant d'avoir envie de grains de laurier qu'il trouva à leur porte et les acheta bien cher.
Deux ans après, c'est-à-dire en l'an 938, la guerre s'étant rallumée entre Hugues et Albéric, Odon fît un second voyage à Rome avec le même succès. Dans un de ces voyages il rencontra un voleur qui, frappé de la sainteté qui brillait sur son visage, se prosterna à ses pieds en le priant de l'admettre au nombre de ses moines. Le saint abbé, avant que de le recevoir, s'informa quel homme c'était, et, ayant appris que c'était un insigne voleur, il lui dit que, quand il aurait des preuves qu'il se serait corrigé, il le recevrait volontiers dans sa communauté. Le voleur insista et protesta au saint abbé que, s'il ne le recevait pas sur l'heure, Dieu lui demanderait compte de son âme. Saint Odon, touché des heureuses dispositions où il vit ce voleur, l'admit surle-champ et l'envoya avant lui à Cluny, où il devint un des plus fervents religieux de son temps. Il mourut saintement quelque temps après. Odon, le voyant au lit de la mort, lui demanda si , depuis qu'ilétait moine, il se reprochait quelque faute ; il répondit qu'il aval t donnésans permission sa tuniqueàunpauvre qu'il avait trouvé nu, et qu'il avait pris au monastère une corde de crin dont il s'était ceint la chair. On la trouva en effet sur lui : c'était tout ce qu'il avait à se reprocher. Il ajouta qu'une dame de grande beauté, qui se disait la Mère de miséricorde, lui avait apparuet l'avait assuré qu'il n'avait plus que trois jours à vivre.
Il y a lieu de croire que ce fut ce saint abbé qui, par le zèle qu'il avait pour la gloire de saint Martin, avertit le Pape Léon d'un abus qui se glissait dans le monastère de Saint- Martin de Tours, dont on commençait à permettre l'entrée aux femmes. Le Pape en écrivit à Hugues le Grand, duc des Français, qui
[De 9^2 à 962
en était abbé séculier. Le Pape Léon fait d'abord dans cette lettre un bel éloge de saint Martin, et il dit qu'après les tombeaux de£' apôtres celui de saint Martin est le pèlerinage le plus célèbre et où la dévotion attire les fidèles des pays les plus éloignés. « Ce saint lieu, ajoute-t-il, a toujours été révéré non-seulement du peuple, mais encore des plus grands rois; car, comme nous l'avons appris, jamais aucune femme n'a eu la permission d'entrer dans l'enceinte de ce monastère, et, quand les excursions des païens ont obligé de placer ce précieux dépôt dans la ville, les serviteurs de saint Martin pleuraient, dans la pensée qu'ils ne pourraient pas en éloigner les femmes. C'est pourquoi on entoura ce lieu d'une muraille, tant pour mettre l'église à couvert des incendies que pour empêcher les femmes d'entrer dans l'enceinte du monastère ; mais tout le contraire est arrivé, et ces fortifications ont servi de prétexte pour permettre aux femmes d'y entrer ou môme d'y demeurer. »
Le Pape défend cet abus, sous peine d'excommunication, et recommande au princeabbé Hugues et aux prévôls du monastère de tenir la main à l'exécution de ses ordres. La lettre est du mois de janvier 938 L'église de Saint-Martin de Tours était d'abord hors de la ville; mais la crainte des Normands et le concours continuel des pèlerins que la célébrité du lieu y attirait engagèrent, dans la suite, les Tourangeaux à y bâtir une ville, qui fut nommée Martinople, c'est-à-dire la ville de Saint- Martin.
En 942 le Pape Étienne VHI, qui avait succédé à Léon VII, mort en 939, fit venir à Rome, pour la troisième fois, saint Odon de Cluny, afin de procurer la paix entre Hugues, roi d'Italie, et le patrice Albéric;car la guerre avait recommencéentre eux. Pendant que saint Odon fut à Rome Albéric lui donna le monastère de Saint-Élie, à Suppenton, près de Népi, pour y établir la réforme. Il y mit pour abbé un de ses disciples, nommé Théodard, qui, voyant les anciens moines fort attachés à manger de la chair, leur faisait apporter, à grands frais, du poisson des
« Lnbbo, t. y, p. 594.
lieux d'alentour; mais un torrent qui passait près du monastère forma un étang qui les exempta de cette peine; ce qui fut regardé comme un miracle etaltrihué aux prières de saint Odon. îl avait également introduit la réforme dans un monastère de Salerne et dans un autre de Pavie.
Étant à Rome en ce dernier voyage il fut attaqué d'une fièvre violente et continue qui le réduisit à l'extrémité; mais, comme il souhaitait ardemment de finir ses jours au tombeau de saint Martin, où il avait commencé à goûter la piété, il vit en songe un personnage respectable qui lui dit que sa mort était proche, et que toutefois saint Martin lui avait obtenu un délai pour retourner en son pays. En effet son mal diminua considérablement, et en peu de temps il se trouva assez de forces pour entreprendre un si long voyage. Il arriva à Tours vers la fête de Saint- Martin et il la célébra avec un redoublement de ferveur. Le quatrième jour de l'octave la fièvre le reprit. Il ne songea plus qu'à se disposer à la mort, à laquelle toute sa vie avait été une excellente préparation. Il donna sa bénédiction et des instructions salutaires aux moines qui étaient accourus de toutes parts pour profiter de ses derniers avis. Il dit en particulier au moine Jean, qui a écrit sa vie : « Écoulez, mon fils, ce que je vous dis. Je rends grâces à Dieu de ce qu'il m'a puni en ce monde de tous les péchés que j'ai faits dans ma jeunesse, excepté de ceux que j'ai commis autrefois à l'égard de mon abl)é. J'ai toujours soupiré après le moment où je suis, et je conjurele Seigneur de ne pas attendre à l'autre monde à me punir, et maintenant j'ai confiance qu'il m'a exaucé. » Odon, ayant reçu le saint Viatique, mourut en invoquant Jésus-Christ et saint Martin, l'an 942, le 18 novembre, jour de l'octave de ce saint \
Il nous reste plusieurs ouvrages de saint Odon, savoir : la Vie de saint Gérauld, en quatre livres; trois livres de Conférences, à l'évèque Turpin de Limoges; trente-cinq livres de Morales sur Job, tirées pour la plus grande partie de celles de saint Grégoire ; plusieurs traités ou sermons en l'honneur
» Âda SS, Ord. S. Dened., sect. 5.
de saint Martin, de saint Benoît, de sainte Magdeleine, avec des hymnes en l'honneur du Saint-Sacrement, de saint Martin et de sainte Magdeleine Il composa même un hymne en l'honneur de saint Martin durant sa dernière maladie. Il eut pour successeur, dans le gouvernement du monastère de Cluny, saint Aimard, homme d'une grande innocence et d'une aimable simplicité.
L'an 940 l'Église de Reims, pour des causes purement politiques, subit un nouveau changement. L'archevêque Artold la gouvernait depuis huit ans et sept mois; il était fortement attaché au roi Louis d'Outre-Mer, qui lui avait donné le duché de Reims, avec le droit de battre monnaie. Artold avait même excommunié, en présence du roi, le comte Héribert de Vermandois, parce qu'il retenait encore plusieurs terres de son Église, par suite de ce que son fils Hugues avait été élu pour l'archevêché de Reims. Cette fermeté d'Artold et son attachement pour le roi irritèrent fort le comte Héribert, qui, l'an 940, vint assiéger Reims avec Hugues le Grand, com te deParis, Guillaume, ducdeNormandic, et quelques évêques de France et de Bourgogne. Le siège ne dura que six jours; Artold, abandonné de presque tous ses vassaux, fut obligé de se rendre. Le comte Héribert, étant entré dans la ville, le fit venir à Saint-Remi, devant les seigneurs et les évêques, où, partie par persuasion, partie par crainte, on le fit renoncer à l'administration de l'archevêché de Reims, l'obligeant de se contenter des abbayes de Saint-Basle et d'Avenai et de demeurer à Saint-Basle. Quelque temps après Artold se retira auprès du roi Louis, avec quelques-uns de ses parents, à qui Héribert avait ôté les bénéfices ou fiefs qu'ils tenaient de l'Église. Quand on se rappelle que l'archevêque Hincmar et le roi Charles le Chauve firent crever les yeux à l'évèque Hincmar de Laon pour un litige politique beaucoup moins grave, on ne peut s'empêcher de reconnaître ici un grand progrès de douceur et d'humanité chrétienne dans les mœurs publiques.
L'année suivante (941) les comtes Hugues
1 liibl. PP., t. 17.
[De 922 à 9C2
et Héribert assemblèrent les évêqiies de la province de Reims et firent tenir un concile à Soissons dans l'église de Saint-Cyprien, pour régler le gouvernement de l'archevêché. Ils 'invoyèrent Hildegaire, évêque de Beauvais, qu'Artold lui-même avait ordonné l'an 933, avec quelques autres députés, vers Artold, qui était à Laon, à la cour du roi Louis, lui ordonnant de se rendre au concile ; il répondit qu'il ne pouvait aller où ses ennemis étaient assemblés, et ils convinrent d'un autre lieu pour conférer ensemble. Là il se jeta à leurs pieds, les priant, pour l'amour de Dieu, de lui donner un conseil convenable à eux et à lui. Ils le pressèrent de consentir à l'ordination de Hugues, promettant d'obtenir pour lui quelque partie des biens de l'archevêché. Artold, après avoir longtemps différé de répondre, les voyant fermes dans leur résolution, se leva et leur déclara tout haut qu'il leur défendait, sous peine d'excommunication, d'ordonner un archevêque de Reims de son vivant ; s'ils le faisaient, il appellerait au Saint-Siège. Cette protestation les ayant irrités, pour se tirer de leurs mains et pour pouvoir retourner à Laon, il adoucit sa réponse et les pria d'envoyer avec lui quelqu'un qui pût leur rapporter la résolution qu'il prendrait avec la reine et son conseil; car le roi n'y était pas. Ils envoyèrent Dérolde, évêque d'Amiens; mais quand Artold se vit à Laon, en sûreté, devant la reine et les seigneurs de la cour, il réitéra la menace d'excommunication et d'appellation au Pape, excommuniant Dérolde lui-même dans le cas où il ne ferait pas un rapport fidèle de ce qu'il venait d'entendre.
Le concile de Soissons ne laissa pas de passer outre; on prétendit qu'Artold, ayant une fois renoncé avec serment à l'administration de son Église, ne pouvait plus y revenir. On lit valoir les plaintes du clergé et de la noblesse sur la vacance de ce siège ; enfin l'on jugea qu'ondevait ordonner archevêque Hugues, fils du comte Héribert, qui y avait été destiné depuis longtemps et qui était demandé par le clergé et par le peuple, c'esl-à-dire par une partie. 11 n'avait qu'environ vingt ans, et, pendant les quinze an-
nées qui s'étaient écoulées depuis son élection, il était demeuré à Auxerre et y avait fait ses études auprès de l'évêque Gui, qui l'avait ordonné diacre-. Gui, évêque de Soissons, l'ordonna prêtre trois mois après son retour à Reims, Suivant la résolution du concile de Soissons, les évôques se transportèrent à Reims et en ordonnèrent Hugues archevêque, dans l'église de Saint-Remi. On peut se rappeler que saint Remi lui-même fut fait évêque à l'âge de vingt-deux ans.
Le nouvel archevêque de Reims, Hugues, fils du comte Héribert, envoya des députés à Rome pour demander le pallium au Pape Etienne VIII, Il accorda le pallium à Hugues pour l'archevêché de Reims, et les députés revinrent, en 942, avec un évêque nommé Damase, que le Pape envoya comme légat en France. Ce légat était chargé d'une négociation que les écrivains modernes n'ont point assez remarq uée ; il portai t des lettres apostoliques à tous les princes du royaume et à tous les habitants de France et de Bourgogne, pour qu'ils eussent à reconnaître le roi Louis et à envoyer des députés à Rome, avec menace d'excommunication s'ils ne satisfaisaient avant Noël et s'ils continuaient de lui faire la guerre. C'est ce que dit Flodoard, historien du temps et témoin oculaire des faits. Il paraît que le roi lui-môme avait demandé cette médiation du Pape; car Flodoard remarque que le légat ne vint que quand le roi n'eut pu réussir à obtenir luimême la paix. Il ajoute que, d'après ces lettres du Pape, les évôques de la province de Reims, dans une conférence avec le comte Héribert, le prièrent d'intercéder auprès du comte Hugues de Paris pour lui faire reconnaître le roi. Enfin il nous apprend que, la même année 942, et le comte Hugues et le comte Héribert se soumirent à Louis, et que l'année suivante le comte Hugues tint sur les fonts de baptême une fille du roi et reçut de ce prince le duché de France avec toute la Bourgogne *,
On voit que, si le Pape Étienne VIH condescendit à l'ordination de l'archevêque Hugues, à qui d'ailleurs on ne fait aucun repro-
» Flod., Chron. , anu. 942 et U43.
de l'ère chr.]
che ni pour la doctrine ni pour les mœurs, il avait pour cela les motifs les plus graves : c'était la pacification de la France, c'était la reconnaissance du roiLouispar les seigneurs qui lui faisaient la guerre, et ce but si digne du chef de la chrétienté fut obtenu par sa condescendance. Quant à l'Église de Reims, si elle souffrit par ce changement de pasteur, jamais elle n'éprouva de schisme proprement dit ; car jamais elle ne reconnut d'archevêque en titre que celui que le chef de l'Église catholique lui donnait pour tel.
Baronius, et Fleury à sa suite, disent que le Pape Étienne VIII était Allemand de naissance, qu'il fut élu par le crédit du roi Olhon, malgré le clergé romain, et que, pour celte raison, les Romains le prirent en telle aversion qu'ils lui découpèrent le visage et le défigurèrent au point qu'il n'osait plus paraître en public. Nous dirons, avec Muratori et Kerz, que Baronius et Fleury ont adopté bien légèrement une idée fausse ; car les monuments les plus anciens indiquent positivement qu'Étienne VllI était Romain de naissance ; d'ailleurs, à cette époque, le roi de Germanie n'avait aucune autorité à Rome, qui était au pouvoir du prince Albéric. L'origine allemande d'Étienne VIII et ce qui s'y rattache doit donc être regardée comme une fable
En Allemagne Henri l'Oiseleur, devenu roi de Germanie l'an 919, eut à combattre, l'année suivante, l'insurrection d'Arnoulfe, duc de Bavière ; il le vainquit par sa générosité. Les deux armées étant en présence, Henri lui demanda une entrevue. Arnoulfe, persuadé que c'était pour un duel, y vint armé de toutes pièces ; il fut bien étonné de voir le monarque sans armes. Celui-ci, avec une éloquence qui partait du cœur, lui représenta les suites funestes de la désunion entre les princes et les peuples de l'Allemagne, et, pour preuve de sa loyauté, lui offrit sa vie durant les prérogatives de la royauté pour la Bavière. La paix fut conclue avant la bataille. Il s'entendit de même avec le roi de France, Charles le Simple, qui lui céda la Lorraine. En 923, une armée de Hongrois ayant fait
> Hurat., ilnn. d'italia, ann. 939. Kerz, t. 18, p. 314.
une irruption en Allemagne, Henri, qui ne se sentait pas assez fort pour les vaincre en bataille rangée, eut l'adresse de leur prendre leur principal chef; il ne le leur rendit qu'après leur avoir fait jurer une trêve de neuf ans, durant laquelle il leur payerait un tribut sous le nom de présent ou de pension, tant était redoutable la nation des Hongrois.
Henri profita de ces neuf ans de trêve pour mettre l'Allemagne en état de défense et y former des troupes bien aguerries. Il obligea ses grands vassaux à entretenir des corps de milices destinés à maintenir la tranquillité publique et à proléger les voyageurs, que les plus petits seigneurs se croyaient en droit de rançonner. Avant lui les villes n'étaient que des bourgades défendues par quelques fossés ; il les lit environner de murs garnis de tours et de boulevards. On y établit des magasins où les cultivateurs devaient apporter le tiers de leurs récoltes pour faire subsister les armées en temps de guerre. C'est ainsi qu'il bâtit Brandebourg, SIeswig, Meissen, Golha, Erfurt, Goslar et plusieurs autres ; enfin il établit, sous le nom de margraves ou comtes des frontières, des gouverneurs chargés spécialement de s'opposer aux nouvelles invasions des Barbares. Pour aguerrir ses troupes il se mità châtier les Slaves et autres peuples limitrophes des ravages qu'ils avaient faits plus d'une fois dans la Saxe ; il prit leurs forteresses et en bâtit de nouvelles au milieu d'eux pour les contenir.
Henri avait une armée exercée et habituée à la victoire ; par sa sagesse et sa modération la paix régnait dans toutes les provinces de l'Allemagne ; mais la trêve conclue avec les Hongrois était expirée. Henri assembla son peuple et dit : « Je vous ai dépouillés jusqu'ici, vous et vos enfants, pour remplir les trésors des Hongrois. Maintenant je suis obligé de dépouiller les églises et leurs ministres. Que me conseillez-vous ? Prendrai-je l'argent destiné au service de Dieu pour le donner à ses ennemis et nous racheter de leurs mains, ou bien n'attendrons-nous d'être rachetés que de Dieu ? » Tout le peuple s'écria qu'il n'attendait son salut que de Dieu, et, levant les mains au ciel, il promit de servir dans cette guerre. Bientôt arrivèrent les
IVERSELLE
(De 922 à 9G2
députés des Hongrois, réclamant le tribut accoutumé ; pour toute réponse Henri leur fit donner un cliiengaleuxauquelon avaitcoupé la (|ueue et les oreilles. C'était l'an 931. La même année, pour venger cet affront, les Hongrois s'avancèrent en deux armées innombrables ; elles furent battues toutes les deux et plusieurs de leurs rois demeurèrent sur le cliamp de bataille. Ces Barbares revinrent l'année suivante plus nombreux encore ; ils essuyèrent une défaite plus sanglante encore et laissèrent l'Allemagne trantjuille pendantvingtans.Le roi Henri appliqua au service de Dieu et au soulagement des pauvres le tribut qu'on leur payait
Le grand étendard du roi Henri, qu'il faisait porter devant lui dans les combats, avait le nom et l'image d'un ange, et ce prince avait grande confiance en une lance que l'on disait avoir été celle du grand Constantin, ornée, en forme de croix, des clous qui avaient percé les membres de Notre-Seigneur. Cette lance était en la possession de Rodolfe H, roi de Bourgogne, à qui le roi Henri la fit demander, en offrant une grande récompense. Rodolfe répondit qu'il ne s'en déferait jamais ; mais, Henri l'ayant menacé de désoler tout son royaume par le fer et par le feu, il se rendit, et le roi Henri, ravi enfin d'avoir ce trésor, donna au roi Rodolfe de grands présents en or et en argent et une bonne partie de la Souabe.
Le roi Henri travailla aussi à la conversion des infidèles et fit baptiser un roi des Obotrites et un roi des Danois ou Normands. Leur principal roi, nommé Gourm, était grand ennemi et persécuteur des cbrétiens ; il avait détruit presque tous les signes de Christianisme dans sesÉtats, et, pendantqucHenri était occupé contre les Hongrois, il fit deux irruptions dans la Saxe. Pour l'en châtier Henri s'avança dans le Danemark, réduisit Gourm à demander la paix et à lui céder le pays de Sleswig; Henri y mit une colonie de Saxons, avec un margrave ou comte de la frontière. Alors Unni, archevêque de Brème, voyant la porte ouverte à l'Évangile, entreprit de rétablir l'Église de Hambourg, négli-
' Script, rerum Germanie, RéginoD. Horman. Marian. Vitiq.
gée depuis longtemps. Il résolut de faire par lui-même la visite de son vaste diocèse, et le peuple de Brème, ne pouvant souffrir son absence, le suivit dans ses courses, prêt à s'exposera tout avec lui. Unni étant arrivé chez les Danois ne put rien gagner sur leur roi Gourm ; mais il convertit son fils, le roi Harold, en sorte qu'il permit la profession publique du Christianisme quoiqu'il ne fût pas encore baptisé.
L'archevêque, ayant donc ordonné des prêtres dans chaque église de Danemark, recommanda les fidèles au roi Harold, et, avec son secours et un ambassadeur de sa part, il parcourut les îles des Danois, prêchant l'Évangile aux infidèles et affermissant dans la foi les chrétiens qu'il trouvait captifs. Puis, suivant les traces de saint Anschaire, son prédécesseur, il passa la mer Baltique et vint au port de Bire ; car, pendant soixante-dix ans qui s'étaient écoulés depuis la mort de saint Anschaire, aucun missionnaire n'avait osé passer en Suède que le seul prêtre Rimberl. L'archevêque Unni y étant donc arrivé trouva que la religion chrétienne y avait été entièrement oubliée pendant les règnes courts et sanglants de plusieurs rois; aussi eut-il bien de la peine à se faire écouter. Il avait achevé sa mission et se préparait au retour quand il fut attaqué de maladie et mourut vers la miseptembre (932)
Quarante ans auparavant, en 932, il avait assisté au concile que le roi Henri fit tenir à Erfurt par les conseils d'Hildebert, archevê- (jue de Mayence. Hildebert, auparavant alibé de Fulde, où il avaitélé élevé et instruit, était un prélat d'une grande vertu et d'un grand esprit naturel, cultivé par l'étude ; on lui attribue même le don de prophétie. Dans ce concile on lit cinq canons qui portent que l'on célébrera les fêtes des douze apôtres et que l'on jeûnera les vigiles observées jusqu'alors ; mais il est défendu de s'imposer un jeûne sans la permission de l'évôque, parce que c'était une superstition pour deviner. L'on ne tiendra pointlesaudiencesou assemblées séculières les dimanches, les fêtes ou les jours de jeûne, et le roi défend aux juges
* Scr^t. rerum Germaitic. Les mCmps et Adam ilq 'jrÈiiie,
de l'êre ehr.]
défaire citer personne à leurs audiences sept jours avant Noël, depuis la Quinquagésirne jusqu'à l'octave de Pâques el sept jours avant le Saint-Jean. On ne sera sujet à aucun ban ou citation de la puissance publique en allant à l'église, y étant ou en revenant *.
Parmi les dix évêques qui assistèrent à ce concile, outre trois archevêques, le plus illustre était saint Udalric, évêque d'Augsbourg depuis 924, époque à laquelle mourut son prédécesseur Hillin. A la sollicitation de Buichard, duc d'Allemagne ou de Souabe, neveu d'Udalric, et d'autres de ses parents, il fut alors présenté au roi Henri pour être pourvu de cet évêcbé, que le roi lui accorda en considération de sa doctrine. On l'amena donc à Augsbourg, où il fut ordonné le jour des Saints-Innocents. Il s'appliqua d'abord à rebâtir son église, brûlée sous son prédécesseur, ce qu'il eut bien de la peine à exécuter, parce que les païens, c'est-à-d ireles Hongrois, avaient brûlé el pillé les villes voisines, tué la plus grande partie des serfs de l'église et laissé les autres dans une extrême pauvreté. Cependant le saint évêque allait de temps en temps à la cour rendre ses services au roi Henri *.
Ce prince mourut le second jour de juillet 936. Pendant qu'il était à l'extrémité la reine sainte Mathilde, son épouse, alla se mettre en prières dans l'église. Les cris du peuple lui ayant appris qu'il était mort, elle demanda s'il y avait quelque prêtre encore à jeun qui pût célébrer la messe pour lui; Adaldague s'offrit. C'était un prêtre de famille noble, parent et disciple d'Adalvard, évêque de Werden, qui prêchait chez les Slaves dans le temps où l'archevêque Unni prêchait chez les Suédois. Adalvard était connu à la cour et fit connaître le jeune Adaldague, qui était bien fait de sa personne, maisbien plus aimablepar ses mœurs. Quand il se tut donc offert à dire la messe pour le roi Henri, la reine Mathilde lui donna surle-champ des bracelets d'or qu'elle portait ; elle lui sut gré toute sa vie d'avoir dit la première messe pour l'âme du roi, son époux, et l'archevêque Unni étant mort deux mois
» Labbe, i. 9, p. 591. — » Àcta SS., 4 juill.
après, elle obtint pour lui du roi Olhon, son fils, l'archevêché de Brème. Elle fil porter le corps du roi Henri à Quediimbourg, près d'Halberstudt, où elle avait résolu avec lui de fonder un monastère de filles, ce qu'elle exécuta incontinent. C'étaient toutes personnes nobles, et sainte Mathilde se retira avec elles pour y achever ses jours*.
! Elle avait eu du roi Henri trois fils, Olhon, I Henri et Brunon. Elle avait une prédilection singulière pour le second, ce qui fut la source de grands malheurs ; car, après la mort de son époux, elle souhaitait de faire reconnaître ce fils pour son successeur ; il y avait un prétexte de le préférer à Olhon, son aîné, en ce que celui-ci était né avant que le père fût roi. Olhon, déjà désigné parle père, l'emporla par le suffrage des Francs et des Saxons; mais Henri, qui fut duc de Bavière, garda toujours des prétentions et se révolta plusieurs fois. Le troisième frère, Brunon, appliqué dès l'enfance à l'étude et destiné au service de l'Église, devint un grand saint.
Le lieu du couronnement d'Othon fut indiqué à Aix-la-Chapelle, où premièrementles seigneurs lui prêtèrent serment de fidéhlé hors de l'église, dans laquelle Hildeberl, archevêque de Mayence, l'altendail avec tout son clergé. L'archevêque de Trêves, à cause de l'antiquité de son siège, et celui de Cologne, comme diocésain, prétendaient faire cette cérémonie; mais ils cédèrent au mérite de l'archevêque de Mayence . Celui de Cologne était Vicfred, qui avait succédé à Herman, moiten925. L'archevêque de Trêves était Robert, oncle d'Othon et frère de la reine JVIathilde, sa mère ; il avait succédé à Roger, mort en 934. Quand Otbon entra dans l'église l'archevêque de Mayence s'avança el lui toucha la main droite ; puis, se tournant vers le peuple qui remplissait les galeries hautes et basses, il dit : « Voici Olhon que je vous amène ; Dieu l'a choisi, le roi Henri l'a désigné depuis longtemps, tous les seigneurs viennent de le faire roi. Si cette élection vous est agréable, témoignez-le en élevant les mains au ciel. » Tout le peuple leva la main, avec de grandes acclamations, pour souhai-
» Vita B. Mathild. Acta SS., 14 mars. Ada SS. Ord, S, Bened., scct. 6-
[De 925 à 9G2
ter au nouveau prince toute sorte de prospérité.
Alors l'archevêque s'avança avec le roi, qui était revêtu d'une tuni(|ue étroite, à la franque, et le mena derrière l'autel, sur lequel étaient les ornements royaux, savoir l'épée avec le baudrier, le manteau avec les bracelets, le bâton avec le sceptre et le diadème. L'archevêque prit l'épée, et, se tournant vers le roi, lui dit : « Recevez cette épée pour repousser tous les ennemis du Christ, Barbares et mauvais chrétiens, puisque Dieu vous donne la puissance de tout l'empire des Francspour affermir la paix delà chrétienté.» Eu lui mettant les bracelets et le manteau royal il dit : « Ces ornements, qui pendent jusqu'à terre, vous montrent l'étendue du zèle que vous devez avoir pour les intérêts de Dieu et avec quelle constance vous devez jusqu'à la fin persévérer dans le soin de procurer la paix. » En lui mettant en main le sceptre et le bâton appelé depuis la main de justice il dit : « Que ces symboles vous fassent souvenir sans cesse de régner sur vos sujets avec une douceur paternelle, de tendre surtout une main secourable aux ministres du Seigneur, aux veuves et aux orphelins, et que l'huile de la miséricorde ne doit jamais cesser de couler de votre tête, afin que vous méritiez de recevoir non-seulement la couronne temporelle maintenant, mais encore la couronne impérissable dans l'élernité . »
Après ces instructions l'archevêque de Mayence et celui de Cologne firent les onctions au prince et lui placèrent la couronne sur la tête ; ensuite ils le conduisirent au trône élevé entre deux colonnes de marbre, afin qu'il fût vu de tout le peuple. La messe' ayant été célébrée, le roi descendit au palais et s'assit à la table de marbre, avec les pontifes et toutle peuple, pour le festin solennel ; les ducs servaient. Ce sont les paroles d'un auteur contemporain. Le duc Gislebert de Lorraine, qui avait épousé une sœur d'Otlion, était chargé de coordonner tout l'ensemble, et, comme Aix-la-Chapelle était dans son gouvernement, de pourvoir à tout ce (jui était nécessaire pour la fête. Le magnanime duc Éberhard de Franconie, frère du roi Conrad cl .uni intime dn roi Henri, s'était
chargé particulièrement de ce qui regardait le manger, le duc Herman de Souabe de ce qui regardait le boire, et le duc Arnoulfe de Bavière de loger et de défrayer les chevaliers sans nombre qui se trouvèrent présents. C'était en 936, et Othon régna trente-six ans '.
Hildebert, archevêque de Mayence, qui avait présidé à cette importante solennité, n'y survécut pas longtemps; il mourut l'an 937, le dernier jour de mai. Il eut pour successeur Frédéric, comme lui moine de Fulde. Ce fut par le conseil de ce prélat, d'Adaldague, archevêque de Brème, et de plusieurs autres évêques que le roi Othon, voulant étabUr la religion chrétienne chez les Slaves voisins de l'Elbe, qu'il avait vaincus, fortifia la ville de Magdebourg et y fonda un monastère, à quoi il fut excité et aidé par la pieuse reine Édithe, son épouse. Il y lit apporter les reliques de saintlnnocent, martyr, apparemment celui de la légion Thébaine, qui lui furent envoyées par Rodolfe, roi de Bourgogne. Le monastère fut établi le 23 septembre 937, la secoade année du règne d'Othon, dédié à saint Pierre, saint Maurice et saint Innocent, et mis sous la protection du Saint-Siège. Le premier abbé du nouveau monastère fut Annon, depuis évêque de Wurzbourg*.
De l'an 936 à l'an 939 Gérard, archevêque de Lorch, qui reçut le pallium du Pape Léon VII, fit un pèlerinage à Rome pour consulter le même Pontife sur plusieurs articles, en son nom et au nom des prélats des Gaules et de Germanie. Le Pape répondit par une lettre adressée aux rois, aux ducs, aux évêques, aux abbés et aux comtes, particulièrement aux évêques de Juvaveou Salzbourg, de Ratisbonne, de Frisingue, de Sebone, transtéré depuis à Brixen, et généralement ù tous ceux de Gaule, de Germanie, de Bavière et d'Allemagne ou de Souabe.
« Si les pontifesdu Seigneur, y dit Léon VII, voulaient conserver dans leur intégrité les institutions ecclésiastiques, tellesqu'elles ont été transmises par les bienheureux apôtres, il n'y aurait aucune diversité dans les ordres et les consécrations : mais, parce que chacun
1 Viliq., I. 2.— Mc<a SS. Ord. S.Bened., sect. 6, I p. 573.
de l'ère chr.]
DE L'ÉGLISK
croit devoir tenir, non ce qui a été transmis, mais ce qu'il juge à propos, on voit des usages et des cérémonies divers suivant la diversité des lieux et des Églises. De là scandale pour les peuples lorsque, dans votre province, on voit faire bien des choses contre les canons de l'Église et les décrets des Pères ; abus qu'il serait facile de réformer s'ils n'avaient pour auteurs des évêques qui, appliqués aux choses séculières et ambitionnant la faveur des hommes, violent la religion et corrompent les ordres. Pour nous les préceptes divins et apostoliques nous excitent à veiller, avec une affection infatigable, au bien de toutes les Églises. Nous faisons donc savoir à votre fraternité que, Gérard, archevêque de la sainte Église de Lauriac, étant venu prier aux tombeaux des apôtres, il s'est empressé de visiter notre présence apostolique et de solliciter la grâce de notre bénédiction. Il nous a fait connaître, avec des paroles entrecoupées delarmes, bien des choses répréhensibles, et, du fond de son cœur, il a demandé conseil à notre autorité apostolique sur ce qui se fait contre la règle et contre les décrets des Pères dans vos provinces. Car vous savez que le Seigneur lui-même a confié au bienheureux Pierre, prince des apôtres, et à ses vicaires le soin de toutes les Églises, laTérité même disant : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église; » Pierre, auquel il confia ses brebis, disant : « Si tu m'aimes, pais mes brebis. » C'est pourquoi nous portons la sollicitude de toutes les Églises, et, posés comme en sentinelle, nous examinons avec une grande vigilance ce qui se fait par toutes les provinces de l'univers. Sur quels articles il nous a consulté et quelles réponses nous lui avons données, nous vous le faisons connaître par les présentes.
« On demande s'il faut mettre en pénitence ceux qui ont fait mourir les sorciers, les augures et les enchanteurs. La loi de Moïse marque qu'il faut exterminer ces sortes de personnes. Nous devons cependant, par nos exhortations, tâcher de les porter à la pénitence ; mais, s'ils méprisent les jugements de l'Église, il faut qu'ils éprouvent la rigueur des lois humaines, et celui qui les condamne n'est pas coupable, vu.
« On demande si les évêques doivent dire Pax vobis ou bien Dominus voùiscum. Vous devez vous conformer là-dessus, dans votre province, à l'usage de l'Église romaine. Les fêtes et les dimanchesnous disons le Gloria in excelsis et le Pax vobis; mais en carême, aux Quatre-Temps, aux vigiles des saints et autres jours de jeûne, nous disons seulement Dominus vobiscum. L'archevêque Gérard nous a ensuite demandé si l'on doit dire l'Oraison dominicale dans la bénédiction de la table; on ne doit pas la dire, parce que les apôtres la récitaient pour la consécration du corps et du sang de Notre-Seigneiir. » Malgré celte décision de Léon VII on dit aujourd'hui le Pater dans la bénédiction de la table, môme suivant la rubrique romaine, mais on le dit à voix basse.
« Il nous a proposé une autre question bien digne de larmes, continue le Pape, savoir, si les enfants des prêtres qui se sont mariés publiquement peuvent être promus aux ordres. Ces mariages sont un crime condamné par l'Écriture et par les canons, qui défendent aux prêtres de demeurer avec des femmes, à plus forte raison de se marier. Cependant les enfants de ces prêtres ne participent pas à leur crime, et d'ailleurs le baptême remet tous les péchés. Il a demandé si un chorévêque peut consacrer les églises, ordonner les prêtres, faire l'onction du chrême et l'imposition des mains. Nous défendons, selon les canons, toutes cesfonctions aux chorévêques. Il a demandé si un homme et une femme, s'étant mariés au troisième et au quatrième degré de parenté, sans le savoir, peuvent, quand ils l'ont connu et s'en sont confessés, persister dans ce mariage. Ils ne le peuvent pas sans encourir l'excommunication portée par les canons. Pour la manière dont il convient d'agir envers ceux qui pillent les églises, sur quoi il nous a aussi consulté, nous ne répondrons que ces mots de l'Apôtre à Timothée : «Reprenez, priez, menacez. » Le Pape, en finissant sa lettre, avertit les évêques de Gaule et de Germanie qu'il a établi l'archevêque Gérard son vicaire dans leurs provinces, et il leur ordonne de lui obéir en toutes choses concernant l'ordre ecclésiastique et le rétablissement de la discipline. Enfin il en-
HISTOIKK UNIVEKSELLE
(De 922 à 962
joint à Éverard, duc de Bavière, de lui prêter secours
Othon, dès le commencement de son règne, fit la guerre à Boleslas, duc des Slaves de Bohème, qui avait fait mourir son frère, le duc saint Venceslas. Ils étaient fils de Vratislas et petits-fils deBorzivoï, premier chrétien entre les ducs de Bohême. Drahomire, leur mère, était païenne et avait élevé Boleslas; saint Venceslas avait été élevé par sainte Ludmille, son aïeule, chrétienne et trèspieuse. Le duc Vralislas ayant laissé ses fils en bas âge, Drahomire s'empara du gouvernement, abolit l'exercice de la religion chrétienne et excita une violente persécution. Sainte Ludmille, pour en arrêter le progrès, fit déclarer duc Venceslas, et on fit un partage des États de Bohême entre lui et son frère; ce que Drahomire ne pouvant souffrir, elle fit assassiner sainte Ludmille, sa belle-mère, qui est honorée comme martyre le 16 septembre *. Enfin Boleslas, voulant secouer le joug d'Olhon, à qui son frère saint Venceslas était fidèle, se laissa emporter à l'envie, à l'ambition et à la haine du Christianisme, jusqu'à entreprendre sur la vie de son saint frère, et on dit môme qu'il le tua de sa main. Saint Venceslas est honoré le 28 septembre
Ensuite Boleslas, craignant un prince voisin, lui déclara la guerre. Celui-ci envoya en Saxe demander du secours; Othon lui en envoya et commença ainsi une guerre de quatorze ans, qui se termina, en 950, par la soumission de Boleslas. La plupart des Slaves promirent de payer tribut et de se faire chrétiens. On bâtit chez eux plusieurs nouvelles églises et plusieurs monastères d'hommes et de femmes ; le pays fut divisé en dix-huit cantons, qui tous embrassèrent la foi chrétienne, à la réserve de trois *.
En Saxe Adaldague, ayant été choisi pour l'archevêché de Brème dès l'an 936, reçut le bâton pastoral d'Olhon et le palliuni du Pape Léon VII; mais il fut ordonné, comme ses prédécesseurs, par l'archevêque de Mayencc, parce que son siège n'avait point encore de
» Labbe, t. 9, p. S)91. — *Ada SS., I(i sept. —^Ihid. , 28 sept. — *Adura, 1.2, c. 'i.Acla SS, Oïd. S 'icncd., HCt. 5, |>. 574.
suffragants. Il commença par obtenir du roi la liberté et l'immunité de la ville de Brème contre l'oppression des seigneurs; ensuite il s'appliqua à la mission qu'il avait reçue du Siège apostolique, comme ses prédécesseurs, pour la conversion des infidèles. Son zèle fut appuyé par celui d'Othon, auprès duquel il avait un grand crédit, en sorte qu'il le quittait rarement, sans préjudice toutefois du service de son diocèse et de sa mission
Les Danois s'étant révoltés contre Othon, ce prince leur fit la guerre avec avantage et réduisit leur roi Harold à demander la paix, à condition de tenir de lui son royaume et de recevoir la religion chrétienne dans le Danemark. Harold se fit aussitôt baptiser avec sa femme et son fils encore jeune, dont Othon fut parrain. On rapporte aussi un miracle qui contribua à la conversion du roi Harold. Dans un festin oïi il était il y eut contestation sur le culte des dieux. Les Danois disaient que Jésus-Christ, à la vérité, était un dieu, mais qu'il y en avait de plus grands, parce qu'ils montraient aux hommes de plus grands prodiges. Un prêtre nommé Poppon, qui fut depuis évêque, soutint que Jésus-Christ était le seul Dieu avecle Père et le Saint-Esprit. Le roi Harold lui demanda s'il voulait donner en sa personne la preuve de cette créance. Il le promit, elle roi le fit garder. Le lendemain matin il fit rougir un fer très-pesant et commanda à Poppon de le porter en témoignage de la supériorité de la foi chréfienne. Il le prit sans hésiter, après l'avoir béni, le porta autant que le roi voulut, puis montra à tout le monde sa main saine et entière. Le roi Harold ordoinia qu'on rejetterait les idoles et qu'on n'adorerait que Jésus-Christ.
Alors le Julland ou Danemark de deçà la mer fut divise en trois évêchés soumis à l'archevêché de Hambourg ; mais Othon les donnait comme suzerain du roi de Danemark. Le Pape Agapit, qui siégea de 946 à 955, confirma à l'Église de Hambourg tous les privilèges accordés par ses prédécesseurs, et donna le pouvoir à l'archevêque Adaldague d'ordonner des évéques, tant pour le Dane-
' Adam, 1. 2, c. J.
de l'ère clir.]
mark que pour le reste du Nord. L'archevôque ordonna donc les premiers évêques pour Jes trois Églises de Sleswig, de Rippen et d'Arhus, et il leur recommanda les Églises qui étaient au delà de la mer Baltique, en Finlande, en Zélande, en Schonen et en Suède. C'était la douzième année de son épiscopat, c'est-à-dire l'an 948, et depuis cet établissement la religion chrétienne fit de grands progrès dans tout le Nord
En France nous avons vu qu'en 942, par la médiation du Pape Étienne VIII, secondé par le roi Othon de Germanie, la paix fut rétablie entre le roi Louis d'outre-Mer d'une part, les comtes Hugues de Paris et Héribert de Vermandois de l'autre. Le roi Louis avait une certaine énergie dans le caractère, mais peut-être point assez de loyauté ; il voulut user de tromperie, il y fut pris lui-même, et plus d'une fois. Il était beau-frère du comte Hugues le Grand, duc de France, l'un et l'autre ayant épousé, Hugues en troisièmes noces, une sœur du roi Othon.
Héribert, comte de Vermandois, mourut l'an 943, laissant cinq fils, tous parvenus à l'âge d'homme. Louis entreprit de leur enlever par la ruse les biens de leur père ; Hugues le Grand, qui était leur oncle, prit leur défense ; les deux prince? envoyèrent des députés à leur beau-frère Othon, devant lequel il fut constaté que Louis usait de mauvaise foi envers Othon lui-même *.
Guillaume, duc de Normandie, avait été assassiné en 942, laissant un fils âgé de dix ans, nommé Richard et surnommé depuis sans Peur. Louis voulut profiter de l'occasion pour reprendre la Normandie, sous prétexte de pourvoir à la régence de ce duché et à l'éducation du jeune duc, qu'il emmena avec lui dans sa forteresse et son palais de Laon. Pour mieux assurer la réussite de son dessein il proposa et convint avec Hugues le Grand de partager entre eux la Normandie, de manière que le roi eiit la ville de Rouen et Hugues celle de Bayeux. Par leur courage et leur adresse les Normands se Jouèrent de l'un et de l'autre.
Le Normand Osmond, précepteur du jeune
'Adam, 1. 2. Vitiq., 1. 3. Dilmar, 1 ?.2FloiOMiï, Chion., aan.
duc, voyant que son élève était réellement captif à Laon, se travestit en palefrenier, enveloppe le jeune prince dans une botte de foin et l'emporte sur ses épaules hors de la ville de Laon, où des chevaux l'attendaient, qui le mirent bientôt en sûreté*. D'un autre côté le Normand Bernard, gouverneur de Rouen, offre à Louis la soumission la plus entière de toute la Normandie ; seulement il le prie de ne point partager cette province avec Hugues de Paris. Charmé de ces dispositions Louis fait son entrée solennelle à Rouen, et de là mande à Hugues de ne point inquiéter Bayeux, attendu qu'il l'a pris sous sa protection. Quelque temps après, le roi Harold de Danemark, venu au secours du jeune duc de Normandie, dont le père l'avait rétabli lui-même sur le trône, eut une entrevue avec Louis d'outre-Mer. Une querelle s'éleva entre les seigneurs danois et français ; dix-huit comtes français y furent tués avec la plupart de leurs soldats. Louis réussit à s'échapper de la mêlée et à se réfugier à Rouen; mais le gouverneur Bernard l'y fit arrêter et jeter en prison. Il ne recouvra la liberté qu'en confirmant au jeune duc de Normandie toutes ses prérogatives et en donnant lui-même son second fils pour otage et garant de sa personne. A ces conditions lesNormands remirent Louis entre les mains de son beau-frère Hugues le Grand, qui déclara à son tour qu'il ne le remettrait en liberté que quand il lui aurait cédé la ville de Laon, la seule qui fût demeurée sous le domaine immédiat de la couronne. Louis resta une année entière en prison avant de pouvoir se résigner à donner sa dernière forteresse. Il s'y résolut enfin. Dans l'intervalle Hugues de Paris avait reconduit à Rouen le jeune duc Richard et promis de lui donner en mariage sa fille Emma, lorsque les deux époux seraient en âge de s'unir. Dès ce moment les Normands marchèrent sous les bannières du comte de Paris. Voilà tout ce que Louis d'outre-Mer gagna dans son affaire avec les Normands*.
Au milieu de ces brouilleries, qui dégéné-
• Villelm. Gemet., Hist. Normann., I. 4, c. 4 etS. — * Flodoard, Chron., ano. 945. Villelm. Gcraet., 1. 4, c. 7 et 8. Dom Bouquet, t. 8-
NIVERSELLE
raient souvent en hostilités ouvertes, l'archevêché de Reims était toujours disputé par Hugues et Artold, et l'un ou l'autre prenait le dessus selon que le prince qui le soutenait était assez puissant ; car cette affaire regardait autant l'État que l'Église, à cause des grands biens de cet archevêché et de sa situation aux frontières de France et de Lorraine. Le comte Héribert, père de l'archevêque Hugues, étant mort l'an 934, le roi Louis reçut en ses bonnes grâces les enfants de ce comte, à la prière de Hugues, comte de Paris, leur oncle maternel. Le premier qui se réconcilia avec le roi fut l'archevêque Hugues, et le roi consentit qu'il gardât le siège de Reims, à condition de rendre à Artold les abbayes qu'il avait laissées et de lui donner un autre évêché. On devait aussi rendre à ses frères les fiefs qu'ils tenaient de l'Église de Reims. Ainsi l'archevêque Hugues demeura pour lors en possession.
Mais, l'année suivante (944), les enfants de Héribert s'étant brouillés de nouveau avec le roi, celui-ci fit piller par ses vassaux les terres de l'Église de Reims. En 94o il vint assiéger la ville, amenant l'archevêque Artold. Enfin, par la médiation du comte de Paris le roi convint de lever le siège, à condition que l'archevêque Hugues se présenterait à une assemblée nationale pour rendre compte au roi de tout ce qu'il lui demandait. Peu après le roi Louis fut pris par les Normands et retenu en prison près d'un an, comme nous l'avons vu. Étant délivré en 946, il fit venir à son secours son beau-frère Othon, roi de Germanie, et ils assiégèrent ensemble la ville de Reims. L'archevêque Hugues vit bien qu'il ne pouvait résister, et ses amis lui représentèrent que, s'il laissait forcer la ville, on ne pourrait empêcher les rois de lui faire arracher les yeux. Il se rendit donc après trois jours de siège, à condition de sortir sain et sauf avec ceux qui le voudraient suivre. Alors les rois entrèrent dans Reims, et Artold fut remis dans son siège par deux archevêques, Robert de Trêves et Frédéric de Mayence, qui le tenaient par les deux mains'.
» Fold., C/iro«.,943. //«<., 1. 4, c, 30. etc.
L'archevêque Hugues se retira à Mousson, et tenta inutilement, l'année suivante, de reprendre Reims avec le secours du comte de Paris. Mais Derolde, évêque d'Amjens, étant mort, il ordonna à sa place un clerc de Soissons,nommé Thetbauld. La même année(947) les deux rois Louis et Othon tinrent une assemblée nationale où l'affaire des évêques de Reimsfut examinée par lesévêques. Hugues y produisit de prétendues lettres d'Artold au Pape, portant qu'il renonçait à l'archevêché ; mais Artold protesta qu'il ne les avait jamais dictées ni souscrites. On ne put terminer l'affaire en cette assemblée, parce que ce n'était pas un concile, et on en indiqua un pour la mi-novembre. Cependant on ordonna qu'Artold demeurerait en possession du siège de Reims, et on permit à Hugues de demeurer à fliousson. Le concile se tint à Verdun ; Robert, archevêque de Trêves, y présida avec Artold et Odalric, archevêque d'Aix, réfugié à Reims; les évêques étaient Adalbéron de Metz, saint Gauzelin de Toul, Hildebald de Munster, et Israël, évêque dans la Grande- Bretagne; ils étaient sept en tout. Saint Brunon, abbé de Lauresheim et frère du roi Othon, et deux autres abbés y assistèrent. L'archevêque Hugues, cité à ce concile par deux évêques, n'y ayant pas voulu venir, on confirma à Artold la possession du siège de Reims et on indiqua un autre concile pour le 13 janvier.
U se tint à Saint-Pierre, près de Mousson, par Robert, archevêque de Trêves, avec les évêques de sa province et quelques-uns de celle de Reims. L'archevêque Hugues vint lui parler sans vouloir entrer dans le concile ; mais il envoya aux évêques de prétendues lettres du Pape Agapit, par un de ses clercs qui les avait apportées de Rome. Elles contenaient seulement un ordre de rendre à Hugues le siège de Reims et ne parurent point conformes aux canons. Les évêques, ayant pris conseil des abbés et des autres habiles gens qui étaient au concile, répondirent qu'ils avaient un autre ordre du Pape, apporté par Frédéric, archevêque de Mayence, et reçu par Robert de Trêves, en présence des évêques de Gaule et de Germanie, et qu'ils l'avaient déjà en partie exécuté, fi II n'est donc pas raisonna-
de l'ère chr.]
ble, ajoutèrent-ils, d'avoir plus d'égard à des lettres surprises par l'adversaire d'Artold, et il faut achever la procédure canonique que nous avons commencée. » On fit lire le canon dix-neuvième du concile de Carthage, touchant l'accusateur et l'accusé, et en conséquence on jugea qu'Artold devait conserver la communion ecclésiastique et la possession du siège de Reiras; mais que Hugues, qui, étant appelé à deux conciles, avait refusé d'y venir, devait être privé de la communion et du gouvernement de l'Église de Reims jusqu'à ce qu'il vînt se justifier devant un concile général qui était indiqué au premier jour d'août. Les évêques firent écrire en leur présence le canon du concile de Carthage, y ajoutant leur décret, et l'envoyèrent à Hugues. Il envoya le lendemain ce papier à Robert, lui mandant seulement de bouche qu'il n'obéirait point à leur jugement. L'archevêque Artold envoya aussi ses plaintes à Rome par les ambassadeurs du roi Othon *.
Ils trouvèrent Agapit II sur le Saint-Siège; car Étienne VIII mourut en 943, après l'avoir tenu trois ans et quatre mois; Marin II lui succéda. Pendant trois ans et demi que dura son pontificat il ne travailla pas seulement par ses lettres à terminer les différends des princes séculiers, mais il s'appliqua encore avec grand soin à mettre l'ordre dans l'Église, à régler le clergé, à réformer les religieux, à rétablir les Églises et à soulager les pauvres. Il accorda des privilèges aux abbayes de Vézelay et de Solignac, et il reprit sévèrement un évêque de Capoue de ce qu'au lieu de s'appliquera l'étude des saints canons et à pratiquer ce qu'ils enseignentil les ignorait et les transgressait impunément, et menait une vie toute séculière \ Marin II mourut en 946 et eut pour successeur Agapit il, qui tint le Saint-Siège neuf ans et sept mois. C'était un Pape d'une vie innocente, qui aimait l'Église, et qui s'opposait vivement aux entreprises que faisaient les princes contre les droits des monastères*.
Ce Pape, à la prière du roi Louis et de l'archevêque Artold, envoya en France Marin,
» Labbe, t. 9, p. 622. Flod., Chron. et Hist.~* Baron. d'Acheri, t. 3, p. 404. Ughelli, t. 1, coJ. 133. Léo Ost-, 1. ), c. CO. — »Id., 1. 1, c. «2.
évêque de Polymarthe, en Toscane, pour présider au concile en qualité de légat du Saint- Siège. Outre l'affaire de Reims Marin était chargé de procéder canoniquement contre les seigneurs qui étaient rebelles au roi et surtout contre Hugues le Grand. Le Pape écrivit môme à plusieurs évêques pour les inviter au concile. Quoiqu'il eût été indiqué pour le premier jour d'août, il se tint à Ingelheim, dans l'église de Saint-Remi, le 7 juin 948. Le légat Marin y présidait, et il y avait trente-deux évêques, lui compris, savoir : cinq archevêques, Vicfred.de Cologne, Frédéric de Mayence, Robert de Trêves, Artold de Reims, Adaldaguede Hambourg, et vingt-six évêques, dont les plus connus sont saint Udalricd'Augsbourg, saint Gauzelin de Toul et Adalbéron de Metz. Il y avait de plus un bon nombre d'abbés, de chanoines et de moines.
Après les prières ordinairesle légatfltl'ouverture du concile par un discours, et fit lire ensuite les lettres de sa légation par lesquelles le Pape Agapit lui donnait le pouvoir de terminer, comme son vicaire, les affaires ecclésiastiques occurrentes, et de lier et délier par l'autorité apostolique ce qu'il jugerait à propos. Les deux rois Louis et Othon, qui étaient présents,dèclarèrent qu'ils se conformeraient à ce qui était contenu dans ces lettres, et les évêques firent la même déclaration. Après ces préliminaires le roi Louis, se levant de son siège, placé à côté du roi Othon, adressa au légat et à tout le concile sa plainte contre Hugues le Grand. 11 exposa comment il avait été appelé des régions d'outre-mer par les députés de Hugues et des autres princes de France pour recevoir d'eux le royaume, son héritage paternel ; comment il avait été élevé et consacré aux acclamations des grands et de toute la milice des Francs, qui lui avaient confié le gouvernement royal ; comment il avait ensuite été rejeté par le môme Hugues, poursuivi par ses artifices, arrêté et retenu parlai prisonnier pendant une année entière ; comment il n'avait, plus lard, pu obtenir sa liberté qu'en remettant à Hugues, qui l'avait aussitôt occupé, le château de Laon, la seule de toutes les demeures royales que la reine Gerbergeeût pu jusqu'alors conserver pour
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lui avec l'aide de ses fidèles. Et si quelqu'un objectait que tous ces outrages qu'il avait reçus depuis qu'il gouvernait le royaume lui avaient été faits en punition de quelque manquement qui vînt de lui, il était prêt à se purger d'une telle accusation par le jugement du concile, suivant l'ordre du roi Othon, ou à s'en justifier par un combat singulier. L'objection que le roi Louis cherche ici à prévenir n'était pas sans quelque fondement, ainsi que nous l'avons vu.
Après le discours du roi l'archevêque Artoldse leva,et, pour l'instruction de son procès, il lut une lettre qu'il avait écrite au légat Marin, et où il raconte fort en détail ce qui s'était passé dans sa cause ; mais il y dissimule ce qui pouvait être favorable à son adversaire. Par exemple il passe sous silence que Hugues avait été élu avant lui et que le Pape Jean X avait confirmé cette élection. C'étaient cependant les meilleurs moyens de défense pour Hugues. Comme cette lettre était écrite en latin, Artold la traduisit entudesque pour l'intelligence des deux rois ; ce qui montre qu'au milieu du dixième siècle le tudesque ou l'ancien franc était encore tellement répandu dans la France romane qu'un évêque français traduisait une longue composition du latin en allemand pour la faire comprendre d'un roi de France dont le territoire ne s'étendait pas même jusqu'à la Lorraine
Alors un clerc de Hugues, nommé Sigebald, entra au concile et montra des lettres du Pape, qu'il disait avoir reçues à Rome du légat Marin, qui était présent ; c'étaicntcelles qu'on avait déjà produites au concile de Mousson. Le légat Marin montra les lettres queSigebald avait apportées à Rome elles fit lire dans le concile. On y marquait que Gui de Soissons, Hildegairede Reauvais, Rodolphe de Laonet les autres évôques de la provincedeReims envoyaient ces lettres au Pape pour obtenir le rétablissement de Hugues et l'expulsion d'Artold. Rodolphe de Laon et Fulbert de Cambrai se récrièrent et soutinrent que c'était une imposture, qu'ils n'avaient jamais vu ces lettres et n'avaient nullement consenti à ce qu'elles fussent écrites.
« Labbc, t. 9, p. C23. Flod., 1. 4, c. 35. C/iron., ann.
Comme Sigebald répondait par des injures, le légat demanda au concile comment on devait traiter ce calomniateur. On lut sur ce point les canons, et, suivant les dispositions qu'on y trouva, Sigebald fut dégradé du diaconat et chassé honteusement du concile. Au' contraire Artold, qui s'était présenté à tous les conciles sans jamais fuir le jugement, fut maintenu dans la possession de l'archevêché de Reims.
Le lendemain, après qu'on eut lu quelques endroits des livres saints, le légat Marin fit un autre discours au concile, après lequel Robert de Trêves représenta que, puisqu'on avait rendu, selon les canons, l'archevêché de Reims à Artold, il était convenable de rendre une sentence synodale contre l'usurpateur de ce siège. Le légat ordonna qu'il fût jugé canoniquement; on lut les canons, et ensuite on prononça contre Hugues la sentence d'excommunication jusqu'à ce qu'il vînt à résipiscence. Les jours suivants furent employés à dresser des canons sur qiieiques abus auxquels on jugea nécessaire de remédier. On en fit dix, dont voici les principales dispositions.
a Que personne, dans la suite, ne donne atteinte à la puissance royale ni ne se rende coupable à son égard d'aucune félonie ; car nous avons décerné, en exécution du jugement du concile de Tolède, que le comte Hugues, qui a occupé les États du roi Louis, devait être frappé du glaive de l'excommunication, à moins qu'il ne fasse satisfaction dans le temps prescrit, au jugement d'un concile. Nous rétablissons avec honneur Artold, qui avait été chassé de son siège. Hugues, qui s'en étaitempaie, est excommunié, aussi bien que les prélats qui l'ont ordonné ou qu'il a ordonnes, à moins qu'ils ne viennent se présenter au concile qui sera tenu à Trêves le 8 septembre suivant, pour y recevoir une pénitence convenable à leur faute. Si le comte Hugues ne fait pas satisfaction à ce concile nous avons résolu de l'excommunier pour une autre raison que celle que nous avons marquée, savoir, parce qu'il a chassé de son siège Rodolphe, évêque de l aon, dont la (idélilé pour le roi Louis a été tout le crime. » Dél'ense aux laïques de pla-
de l'ère chr.]
cer des prêtres dans les églises ou de les en chasser sans l'agrément de révêi|ue. On recommande aux laïques de ne faire aucune insulte ni aucun tort aux prêtres. On chômera toute la semaine de Pâques et quatre jours à la Pentecôte. On jeûnera le jour de la grande Litanie, comme on fait les trois jours des Rogations. Défense aux laïques de rien retenir ou usurper des offrandes que les fidèles font à l'autel, puisqu'il est écrit que ceux qui servent l'autel doivent vivre de l'autel. Si l'avarice porte des laïques à usurper les dîmes, les procès qui naîtront là-dessus ne seront point portés au barreau, mais lisseront terminés dans le concile
Louis d'outre-Mer prévoyait bien que le comte Hugues ne s'empresserait guère de se soumettre à la sommation assez vague du concile d'Ingelheim ; il se tourna vers son beau-frère Othon, pour lui demander quelques secours contre ses ennemis. Othon donna en effet commission à Conrad, son gendre, qui, en 944, avait réuni le duché de Lorraine à celui de Franconie, de rassembler l'armée des Lorrains pour soutenir le roi de France. En attendant que cette armée fût prêle à marcher les évêques lorrains se chargèrent de donner l'hospitalité au roi et aux évêques de France qui l'avaient suivi en Allemagne. Lorsque enfin la campagne commença, ses résultats se bornèrent à la prise de Mousson, à celle de Montaigu, près de Laon, et à la soumission volontaire de l'évêque de Soissons, tandis que Hugues, pour s'en venger, prit la ville de Soissons et la brûla en partie. Toutefois il ne put empêcher que plusieurs de ses soldats nequittassent son parti excommunié pour se ranger à celui d'Artold «.
Cet archevêque se rendit à Trêves avec Rodolphe de Laon, Gui de Soissons et Vicfrid de Térouanne, pour le concile qu'on y avait indiqué. Ils y trouvèrent le légat Marin, qui les y attendait avec Robert de Trêves ; mais il n'y parut aucun autre évêque de Lorraine et de Germanie. On ne laissa pas de tenir le concile. Le légat demanda de (]uelle manière le comte Hugues s'était comporté, tant envers
« Labbe, t. 9, p. 623. — fpiod., Chion., ann, !)i8 ;
le roi qu'envers les évêques, depuis le concile d'Ingelheim. On lui fit le récit des maux rpi'il avait faits aux églises dans les derniers ravages. Le légat demanda ensuite si Hugues avait été cité et s'il avait reçu les lettres qu'il avait ordonné qu'on lui envoyât. Artold répondit que Hugues avait reçu quelques-unes de ces lettres, que le porteur des autres avait été pris par des partis ennemis, mais que sa détention n'avait pas empêché que Hugues n'eût été cité tant par lettres que de vive voix.
Sur ces assurances on demanda s'il y avait quelque envoyé de Hugues chargé de répondre pour lui, et, comme il ne s'en trouva pas, on résolut d'atiendreau lendemain pour voir s'il ne se présenterait pas quelqu'un de sa part. Personne ne parut, et, le concile s'étant rassemblé, les clercs et les seigneurF laïques qui étaient présents crièrent qu'oi ne devait plus différer l'excommunication. Cependant les Pères du concile accordèrent encore un jour de délai. En attendant on parla des évêques qui, ayant été appelés au concile, avaient différé de s'y rendre, et de ceux qui avaient ordonné Hugues de Reims. Alors Gui de Soissons se prosterna aux pieds du légat et lui demanda de nouveau pardon d'avoir fait cette ordination. Le légat le lui accorda, à la prière de Robert de Trêves et d'Artold de Reims. Arriva ce même jour un député de Transmare, évêque deNoyon, qui apportait les excuses de cet évêque, qu'une grande maladie avait empêché de se mettre en chemin.
Le troisième jour on excommunia enfin le comte Hugues, à la requête de Ludolfe, envoyé d'Othon ; car ce prince avait donné des ordres précis là-dessus; mais le comte ne fut excommunié que jusqu'à ceque, venant à résipiscence, il fît satisfaction en présence du légat ou des évêques qu'il avait offensés, sans quoi on déclara qu'il serait obligé d'aller se faire absoudre à Rome. On excommunia en même temps deux évêques ordonnés par Hugues de Reims, savoir Thetbauld d'Amiens et Yves de Senlis. Il avait ordonné le premier après son expulsion de son siège et le second après sa condamnation. Hildegaire de Beauvais, qui avait assisté à ces ordinations, fut cité pour rendre compte de sa conduite
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devant le légat ou à Rome devant le Pape. Héribert, comte de Meaux, fils du comte de Vermandois de ce nom, fut aussi pareillement cité pour répondre sur quelques violences qu'il avait faites à des évêques. C'est ce qui se passa au concile de Trêves * .
Tlielbauld fut quelque temps après chassé par les habitants d'Amiens, et Artold leur ordonna pour évêque un moine d'Arras nommé Ragembauld, ({u'ils avaient élu d'abord. Il sacra aussi l'évêqueRoricon, frère de du roi Louis d'outre-Mer, pour le siège de Laon, qui était vacant par la mort de Rodolphe. Le légat Marin, ayant terminé toutes ces affaires, prit sa route par l'Allemagne pour saluer le roiOthon, etil retourna à Rome au printemps de l'année 949. Après son arrivée le Pape Agapit tint un concile dans l'église de Saint Pierre, où il confirma la déposition de l'archevôque Hugues et l'excommunication portée contre le comie Hugues, qui enfin fit sa paix avec le roi Louis l'année suivante (950) et lui rendit le château de Laon ^ Quant au comte Héribert, frère de l'archevêque Hugues, il épousa, l'an 951, la reineGerberge, mère du roi Louis.
Le Pape Agapilll, par une lettre du 2 janvier 946 à l'archevêque Adalgaire, autrement Adaldague de Hambourg, termina l'ancien différend entre cette Église et celle de Cologne. Il unit définitivement les sièges de Hambourg et de Brème, et confirma à l'archevêque de Hambourg les privilèges de métropolitain indépendant de Cologne et d'ailleurs, comme le Pape saint Nicolas les lui avait accordés ^.
Au milieu de ces variations politiques la congrégation de Cluny continuait à produire des saints et à propager la restauration religieuse. L'abbé saint Aimard, successeur de saint Odon, ayant perdu la vue, prit pour coadjuteur saint Mayeul, né en Provence vers l'an 906. Foucher, son père, était de la première noblesse, et si riche qu'il donna au monastère de Cluny vingt terres avec les églises qui en dépendaient, situées dans les diocèses de Riez, d'Aix et de Sisteron. Saint Mayeul était encore jeune quand il perdit son
» Labbe, t. 9, p. 632. — » Flodoard, Chroti., ann. 960 et . — ' Mansi, Concil., t. l«, col. 40» et seqq.
père et sa mère, et, ses terres ayant été ravagées par les Barbares, il fut obligé de quitter son pays et d'aller en Bourgogne, où il se retira à Mâcon. Ces Barbares étaient les Sarrasins et les Hongrois, mais principalement les Sarrasins, qui, de leur forteresse de Freyssinet, dans les Alpes, faisaient des courses dans tous les pays voisins. Le jeune Mayeul fut reçu à Mâcon par un seigneur de ses parents, et, après quelque séjour, l'évêque Bernon, connaissant son beau naturel, le mit entre ses chanoines et lui recommandait en secret de se conserver dans la pureté, comme il fit. Ayant appris qu'il y avait à Lyon un docteur fameux, Antoine, abbé de l'île Barbe, il alla étudier sous lui, et y profita beaucoup pour les mœurs aussi bien que pour la doctrine ; car Lyon était alors l'école la plus célèbre du pays, et on y étudiait sérieusement les arts libéraux et la philosophie.
Saint Mayeul, en étant revenu, fut promu, par tous les degrés, jusqu'au diaconat, par l'évêque de Mâcon, qui le fit même archidiacre. Dans cette dignité il fit paraître principalement sa charité envers les pauvres, s'appliquant aussi à instruire les clercs qui venaient le trouver de divers lieux. Sa réputation devinttelle que, l'archevêché de Besançon venant à vaquer, il fut élu par un commun consentement du prince, du clergé et du peuple ; mais il s'y refusa constamment et conçut même dès lors la pensée de quitter le monde. Comme le monastère de Cluny était dans le voisinage de Mâcon, saint Mayeul y faisait de fréquentes visites du temps de l'abbé Aimard et y avait souvent des entretiens spirituels avec les moines, qui, de leur côté, le souhaitaient pour confrère, comme un homme capable de les gouverner un jour. Celui qui contribua le plus à l'y attirer fut Hildebrand, prévôt du monastère, qui refusa deux fois d'en être abbé. Enfin, vers l'an 943, Mayeul embrassa la vie monastique dans cette sainte communauté.
Il ne s'y distingua que par ses vertus, surtout l'obéissance et l'humilité. L'abbé le lit bibliothécaire et apocrisiaire ; la première charge lui donnait l'intendance des études, cl il s'en servait pour détourner les moinesde la lecture des poêles profanes, même de Vir-
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
gile. La fonction d'apocrisiaire comprenait la garde du trésor de l'église et des offrandes et le soin des affaires du dehors. Saint Mayeul fut envoyé à Rome en cette qualité, et pendant ce voyage, étant à Ivrée, il guérit, par l'onction de l'huile sainte, le moine Heldric, qui l'accompagnait. Il avait été des premiers de la cour du roi d'Italie ; mais, attiré par la réputation de saint Mayeul, il quitta sa femme, ses biens, qui étaient grands,et sa charge, et vint se rendre moin^e à Cluny.
La sixième année depuis que saint Mayeul y fut entré, c'est-à-dire l'an 948, le saint abbé Aimard, se sentant vieux et aveugle et craignant que ses infirmités ne fussent cause de quelque relâchement dans l'observance, le déclara abbé, du consentement de toute la communauté, et, afin que saint Mayeul ne pût s'en excuser, il prit le conseil de quelques évôques et de quelques abbés. Nous avons l'acte authentique qu'il en fit dresser, où il déclare qu'il lui donne le gouvernement du monastère deCluny, avec toutes les abbayes et les autres lieux qui en dépendent. Cet acte fut souscrit par Mainbolde, évêque de Màcon, et par deux autres évêques, par deux abbés et par cent trente moines, soit de Cluny, soit des monastères voisins. Lélolde, comte de Mâcon et avoué ou protecteur de Cluny, donna ses lettres d'approbation. Par cet acte saint Aimard prenait saint Mayeul plutôt pour coadjuleur que pour successeur ; car on trouve Aimard nommé comme abbé dans plusieurs chartes des années suivantes, jusqu'en 964*.
En Allemagne saint Udalric,évêqued' Augsbourg, joignait les vertus d'un solitaire à celles d'un évêque. Depuis la mort de Henri l'Oiseleur il s'était dispensé d'aller à la cour et de mener ses troupes en personne au service du roi, s'étant déchargé de ce devoir sur Adalbéron, son neveu. Il se donnait donc tout entier à ses fonctions spirituelles, et voici le règlement de sa vie. Il disait tous les jours l'office avec le clergé de sa cathédrale, et, de plus, l'office delà sainte Vierge, celui de la croix et un troisième de tous les saints, outre plusieurs autres psaumes et le psautier, qu'il
^Ada SS. Ord. S. Bened.,Ka. 5. Acta SS., Il mai.
récitait entier tous les jours, autant qu'il pouvait. Il disait tous les jours une, deux ou trois messes, selon qu'il en avait le temps.
Il gardait toutes les observances monastiques, couchant sur une natte, ne portant point de linge et ne mangeant point de chair, quoiqu'il en fît servir abondamment à ceux qui mangeaient avec lui. Le premier service de sa table était, pour la plus grande partie, distribué aux pauvres, outre les invalides de toutes sortes qu'il faisait nourrir tous les jours en sa présence. Il exerçait l'hospitalité avec joie envers tout le monde, principalement les clercs, les moines et les religieuses, et prenait grand soin de l'éducation et de l'instruction du clergé. Il écoutait avec bonté les plaintes des serfs de sa dépendance, soit contre leurs seigneurs, ses vassaux, soit contre les autres serfs, et leur faisait rendre justice avec fermeté. Il n'était jamais oisif, mais toujours occupé ou à régler ses chanoines et son école, ou à pourvoir à l'entretien de sa famille, ou à réparei' et orner son église, ou à fortifier sa ville contre les insultes continuelles des Hongrois.
Dans le saint temps de carCme il passait presque la journée entière et la moitié de la nuit dans l'église. Il y allait après minuit ou vers les trois heures du matin, assistait aux offices nocturnes que nous appelons matines, puis aux laudes jusqu'au point du jour. Il commençait alors à dire le psautier, et ensuite les litanies et les prières qui y étaient jointes, jusqu'à ce qu'on sonnât les vigiles des morts. Lorsque ces vigiles, auxquelles il assistait, étaient finies, il chantait prime avec les autres ; puis il demeurait dans l'église pendant qu'on faisait la procession audchoi s et disait un abrégé des Psaumes, avec d'autres prières réglées. On chantait la messe commune du chœur au retour de la procession, et il y offrait son oblation comme les autres, baisant humblement la main du prêtre, sans avoir égard au caractère épiscopal. Après la messe il disait tierce avec les frères, c'est-à-dire avec les chanoines. Tandis que les frères allaient de là au chapitre il demeurait à l'église jusqu'à l'heure de sexte. Cet office étant dit, il faisait les stations devant les autels. De là il allait à sa chambre se laver et
[De 923 à 962
se préparer pour dire la messe lui-même. Après la messe il disait vêpres au chœur avec les autres. Lorsque tout l'office du jour était ainsi achevé il s'en allait à l'église de l'hôpital, où il lavait les pieds à douze pauvres et leur donnait l'aumône séparément. Étant retourné chez lui sur la fin du jour, il se mettait à table, où il faisait faire la lecture et où il faisait entrer tous les pauvres de dehors qui se présentaient, pour les faire manger autour de lui. En se levant de table il disait ses compiles; puis il se retirait dans sa chambre, pour n'avoir plus de commerce qu'avec Dieu jusqu'au lendemain. C'est la conduite que, d'après l'auteur de sa vie, témoin oculaire, il gardait depuis le commencement du carême jusqu'au dimanche des Rameaux. Trois jours après il tenait son synode, qu'il recommençait encore au mois de septembre suivant. Il faisait les bénédictions et toutes les autres cérémonies de la semaine sainte et de celle de Pâques avec une majesté et une dévotion tout extraordinaires.
Il faisait régulièrement la visite de son diocèse dans une voiture traînée par des bœufs, non pas tant qu'il eût peine d'aller à cheval que pour être seul avec un chapelain et chanter des psaumes en liberté ; car il avait toujours une grande suite de prêtres et d'autres clercs, de laïques d'entre ses vassaux, de serfs choisis de sa famille et de pauvres, et il les défrayait tous largement. Dans la visite il prêchait, il écoutait les plaintes, il examinait les prêtres des lieux, il donnait la Confirmation et continuait quelquefois la nuit aux flambeaux. Telle était la vie ordinaire de saint Udalric.
Il ne se montra pas moins grand ni moins admirable danslesoccasionsextraordinaires.
Dès l'année 953 Ludolfe, fils du roi Othon, mais d'une première femme, se révolta contre son père et excita une guerre civile en Allemagne. Le plus grand effort fut en Bavière. Augsbourg fut pris et pillé ; mais saint Udalric, qui en était évêque, quoique beaucoup plus faible que les rebelles, fut toujours fidèle au roi Othon, et, comme l'armée de ce prince et celle de son fils étaient en présence et près d'en venir aux mains, le saint pontife, prenant avec lui Ilaribert, évêque de Coiro, né-
gocia la paix entre eux si heureusement qu'il les mit d'accord, ran.9S4.
L'année suivante les Hongrois Inondèrent l'Allemagne avec une armée innombrable et ravagèrent tout le pays depuis le Danube jusqu'à la forêt Noire. Ils assiégèrent Augsbourg, qui n'avait que des murailles basses, sans toufs ; mais le saint évêque avait rassemblé au dedans un grand nombre de très-bonnes troupes de ses vassaux. Ils combattirent avec avantage devant une des portes de la ville, ayant avec eux l'évêque, qui, sans autres armes que son étole, ne laissait pas de s'exposer aux coups de pierres et de trait, dont toutefois il ne fut point blessé. Le combat fini, après avoir donné les ordres pour la défense de la ville, il passa la nuit en prières et excita les femmes pieuses à se partager en deux troupes, dont l'une ferait le tour de la ville en dedans, portant des croix et priant Dieu à haute voix ; l'autre, prosternée sur le pavé de l'église, implorerait le secours de la sainte Vierge. Il fit aussi apporter tous les enfants à la mamelle et les fit étendre à terre autour de lui devant les autels, afin que, par leurs cris, ils priassent à leur manière.
Après avoir pris un peu de repos il célébra la messe au point du jour, donna la communion à tous les assistants et les exhorta à ne mettre leur espérance qu'en Dieu. Le jour venu, comme les Hongrois étaient près de donner l'assaut, leur roi apprit que le roi Othon approchait, ce qui l'obligea de quitter la ville pour aller à lui, espérant la prendre sans résistance après l'avoir défait. L'évêque Udalric, le comte Tietbald, son frère, et plusieurs autres sortirent de nuit et allèrent se joindre à Othon, qui, pour se préparer au combat, se prosterna devant Dieu, se reconnaissant le plus coupable de tous, et fit vœu de fonder un évêché à Mersebourg si Dieu lui donnait la victoire. S'étant relevé il entendit la messe et communia de la main du saint évêque, son confesseur ; puis il prit le bouclier et la sainte lance, marcha contre les ennemis, et les défit par la victoire la plus signalée qui eût encore été remportée sur eux. C'est le jour de Saint-Laurent, \0 août 9oS
» Vita S. Vldalr. Acta SS., 4 juill. Ada SS. Ord. S.Pe>ifid.,socU 5. Ufigiii., cû«/rM ll'iman. Dilmar. Frod.
de l'ère chr.]
Deux années auparavant, c'est-à-dire en 953, l'abbé Brunon de Laurcsheim, frère d'Othon, avait été élu arclievôque de Cologne et devint un des plus grands ornements do l'Église d'Allemagne. Dès l'âge de quatre ans il avait été envoyé à Utreclit pour étudier sous la conduite de l'évêque Baldric. Après qu'il eut appris les premiers éléments de la grammaire on lui fit lire le poëte Prudence, qu'il goûta merveilleusement;ensuiteil parcourut tous les auteurs de la littérature grecque et latine. Ni les richesses ni la foule de ceux qui l'environnaient ne le détournaient de l'étude, et il aimait tellement ses livres qu'il ne souffrait point qu'on les gâtât ni qu'on les maniât négligemment. Othon, son frère, étant devenu roi, le fit venir à sa cour, où il fut un modèle de doctrine et de vertu. Il renouvela l'étude des sept arts libéraux ; il étudia les historiens, les orateurs, les poètes et les philosophes, avec les hommes les plus savants, grecs et latins, leur servant quelquefois d'interprète, et le roi, son frère, étant souvent témoin de leurs doctes entretiens. Israël, évèque écossais, qui était un de ses maîtres, en parlait comme d'un saint; les Grecs, qu'il faisait venir pour l'instruire, l'admiraient et rapportaient chez eux les merveilles de sa conduite.
Il était fort occupé à secourir les malheureux qui sans cesse recouraient à lui sans toutefois se détourner de ses études. Il composait, il dictait, il cultivait l'élégance de la langue latine et l'inspirait aux autres, mais sans faste et avec une gravité polie. Il s'appliquait, même après les repas, à la lecture et à la méditation, et ménageait très-soigneusement les matinées. Il lisait sérieusement jusqu'aux comédies, ne s'atlaehant qu'au style et comptant pour rien la matière. Comme la cour du roi, son frère, était ambulante, il faisait porter avec lui sa bibliothèque et gardait sa tranquillité au milieu de cette agitation, s'occupant môme dans les marches. Il était très-attentif aux divins offices, et, voyant son frère Henri s'entretenir pendant la messe avec Conrad, duc de Lorraine, il prédit que leur amitié produirait de grands maux ; ce qui en effet eut lieu, car il en résulta des guerres civiles. Tout ce qu'il y avait en ce
temps-là d'évôques ou d'hommes pieux qui avaient quelque grand dessein pour la religion regardaient Brunon comme leur appui, et ne croyaient pas leur autorité suffisante pour faire le bien sans le secours de la sienne.
Son premier gouvernement ecclésiastique fut la conduite de quelques monastères, qu'il reçut étant encore fort jeune. Il s'en servit pour les réduire à l'observance régulière, partie de gré, partie de force, et pour les rétablir dans leurs anciens privilèges par l'autorité du roi, son frère, ne se réservant rien du revenu, pour lui ou pour les siens, que ce qne les supérieurs lui offrirent volontairement. Entre ces monastères était celui de Lauresham ou Lauresheim, que le roi Henri avait refusé à un seigneur qui le demandait à contretemps; car, dans la guerre que lui fit, au commencement de son règne, Gislebert, duc de Lorraine, soutenu par le roi de France, un comte très-puissant, et qui lui avait amené de grandes troupes de ses vassaux, voyant le roi abandonné de plusieurs des siens, crut qu'en une telle occasion il ne pourrait rien lui refuser. Il lui envoya donc demander l'abbaye de Lauresheim, dont les grands revenus lui aideraient à entretenir ses troupes. Le roi dit qu'il lui ferait réponse de bouche ; le comte accourut, croyant avoir obtenu ce qu'il demandait. Le roi lui dit en présence de tout le monde : « Les biens des monastères ne sont pas destinés à entretenir des gens de guerre, et, d'ailleurs, votre demande est plutôt une menace qu'une prière ; c'est pourquoi je ne vous accorderai jamais ni cette grâce ni aucune autre. Si vous voulez vous retirer avec ceux qui manquent à la fidéUté qu'ils me doivent, retirez-vous au plus tôt. » Le comte, chargé de confusion, se jeta aux pieds du roi, reconnaissant la grandeur de sa faute.
Vicfrid, archevêque de Cologne, étant mort en 953, le clergé, les nobles et tout le peuple s'accordèrent à désirer que Brunon lui succédât. Sa jeunesse était balancée par la maturité de ses mœurs ; l'éclat de sa naissance, par son humilité et sa douceur; sa science, par sa sagesse et sa modestie ; ses richesses, par sa libéralité. Il fut donc élu tout d'une voix ; mais on craignait que cette place ne parût au-dessous d'un si grand prince. L'élec-
HISTOIRL UNIVERSELLE
[ De 922 à 962
tion se fit, selon la coutume, avant que le prédécesseur fût enterré, et on envoya au roi Olhon quatre députés du clergé de la cathédrale et quatr'' laïques pour lui demander son consentemem, qu'il accordatout de suite, envoyant aussitôt Brunon, son frère, à Cologne. 11 y fut reçu avec une joie extrême, ordonné évêque et intronisé sur son siège. Le roi lui donna en même temps If" gouvernement du royaume de Lorraine. Les premiers soins de l'archevêque Brunon furent d'établir l'union entre toutes les communautés qui d'épendaient de son siège, de retrancher la superfluité des habits et de faire célébrer l'office divin avec toute la décence possible.
Aussitôt après son ordination il députa à Rome Hadumar, abbé de Fulde, avec une lettre synodiqueau Pape Agapit, danslaquelle il faisait sa profession de foi et demandait le pallium. Le Pape Agapit, que le biographe de saint Brunon appelle un Pontife d'une admirable sainteté, lui accorda non-seulement le pallium, mais encore le privilège d'en user quand il voudrait; il y joignit les reliques du martyr saint Pantaléon. Quand l'abbé Hadumar approcha de Cologne avec le pallium et les reliques toute la ville alla au-devant, et les reliques furent déposées dans une ancienne église des faubourgs*.
Quant à la reine Mathilde, mère du saint archevêque de Cologne et du roi Othon, après la mort du roi Henri l'Oiseleur, son époux, elle se retira au monastère de Quedlimbourg, qu'elle avait fondé. Là elle observait toute la discipline, et, conservant une dignité merveilleuse dans ses actions et ses discours, elle ne laissait pas de montrer une modestie et une pudeur qui l'auraient fait passer pour une vierge si on n'avait vu les princes ses enfants. La nuit, outre l'office, auquel elle assistait, elle priait longtemps avant et après. Jamais elle n'approcha de l'autel les mains vides, soit du vivant du roi, son époux, soit après sa mort. Tous les jours elle présentait au prêtre son offrande de pain et de vin pour le salut de toute l'Église; mais, depuis qu'elle fut veuve, elle ne cessa point de faire offrir le saint Sacrifice pour les péchés du roi, son
*ActaSS., H octobre. ActaSS Ord.S. Beneil , scct.:,.
époux, en quoi elle surpassa toutes les femmes de son temps. Elle observa toute sa vie le huitième jour de la mort du prince, le trentième et l'anniversaire.
Vers l'an 946 elle soutint une rude persécution de la part des princes, ses enfants. Comme elle faisait de grandes aumônes on leur rapporta qu'elle avait consumé des sommes immenses des revenus de l'État, et la chose alla si loin que Othon envoya des espions pour arrêter ceux par qui la reine, sa mère, envoyait ses libéralités, les leur ôler e! les maltraiter. Ou voulait qu'elle abandonnât les terres qu'elle avait reçues en douaire et qu'elle prît le voile de religieuse. Pour comble d'affliction le prince Henri, son lils, qu'elle aimait uniquement, s'accordait avec Othon contre elle. Comme elle vit augmenter de jour en jour leurs mauvais traitements, elle laissa tout ce que le roi Henri lui avait donné en douaire et se retira dans l'Angrie, qui faisait partie de la Westphalie actuelle. Mais, quelque temps après, Othon, ayant eu des revers à la guerre, céda aux exhortations de la reine Édithe, son épouse, des évêques et des seigneurs, rappela la reine, sa mère, lui demanda pardon publiquement et lui rendit les terres qu'il lui avait ôtées. Le prince Henri, imitant l'exemple de son frère Othon, se réconcilia pareillement avec elle.
La sainte reine Mathilde, étant ainsi rétablie dans sa première autorité, s'appliqua plus qu'auparavant aux aumônes et à toutes soi tes de bonnes œuvres, et, avec le secours du roi, son fils, elle fonda plusieurs églises et cinq monastères, entre autres celui de Palide ou Polden, dans le duché de Brunswick, où elle assembla trois mille moines. Le roi Othon confirma cette donation par ses lettres de l'an 955.
La même année arriva la mort de ifcnri, alors duc de Bavière ; la reine Mathilde, sa mère, en fut si affligée qu'elle quitta le peu d'ornements qu'elle avait gardés pendant sa viduité et ne parut plus qu'en habit de deuil . Elle ne voulut plus entendre aucune chanson profane ni voir aucun jeu; elle n'écoulait que des cantiques tirés de l'Écriture sainte ou des vies des saints. Elle faisait donner à manger aux pauvres deux fois par jour et
de l'ère chr].
leur en distribuait encore pendant son repas. Dans ses voyages elle faisait porter des cierges pour distribuer aux églises et de la nourriture pour les pauvres, et avait chargé une religieuse qui la servait, nommée Richeburge, de n'en laisser passer aucun sans aumônes. Dans toutes les villes où elle séjournait l'hiver elle faisait allumer, pour les pauvres, un grand feu qui durait toute la nuit. Elle redoublait ses charités le samedi, parce que c'était le jour de la mort du roi, son époux ; le matin elle faisait préparer un bain pour les pauvres et les passants, et quelquefois elle les servait de ses propres mains ; puis elle les faisait entrer dans une chambre où elle leur donnait de la nourriture ou des habits, selonleur besoin. Elle observait exactement de faire tous les jours quelque ouvrage de ses mains '.
Tel était, au milieu du dixième siècle, l'état religieux et politique de l'Occident. Il y avait des commotions politiques, il y avait, comme toujours, les misères humaines, et dans l'Église universelle et dans les sociétés nationales ; mais, par l'intermédiaire de l'Église de Dieu, il y avait partout un principe de vie, de guérison, de restauration et de force plus qu'humaine. Nous l'avons vu et nous continuerons à le voir. Et c'est même là le grand mystère de l'histoire humaine. En Orient, chez les Grecs, ce principe de vie et de restauration allait s'affaiblissant, et c'est un autre mystère dont l'histoire doit chercher l'explication.
A Constantinople le patriarche Nicolas le Mystique mourut l'an 925. Étienne, métropolitain d'Amasée, qui était eunuque, fut reconnu patriarche au mois d'août de la même année ; mais il ne jouit de cette dignité que deux ans et onze mois, et mourut le 45 juillet 928. Son successeur fut le moine Tryphon, qui était en réputation de sainteté, et toutefois il souffrit, contre les règles, de n'être ordonné que pour un temps, jusqu'à ce que Théophylacte, fils de l'empereur Romain Lecapène, fût en âge de recevoir la dignité patriarcale qui lui était destinée. C'est le premier exemple illustre de cet abus,
* Actd SS., 14 mars.
nommé depuis con/îrf(?nc<?, et qui, comme on voit, commence à Constantinople et chez les Grecs.
Tryphon fut ordonné patriarche de Constantinople le a décemiare 928. Il fut déposé au mois d'août 931 et se retira à son monastère, où il mourut. Le siège de Constantinople demeura vacant pendant un an et cinq mois, parce que Théophylacte était encore trop jeune. Enfin il fut ordonné le jour de la Purification, 2 février 933, à l'âge de seize ans, et cette ordination se fit du consentement du Pape Jean XI, qui avait envoyé des légats avec une lettre synodique pour l'autoriser, sans doute par dispense ; car, pour les ordinations, les Grecs faisaient moins attention à l'âge que les Latins. Les historiens grecs ajoutent que ce furent les légats du Pape qui placèrent Théophylacte sur le siège patriarcal Luitprand, qui vint à Constantinople trente-cinq ans après, dit que le Pape Jean XI accorda au patriarche Théophylacte et à ses successeurs le palliuin à perpétuité, et que de là est né l'abus si répréhensible que non-seulement les patriarches, mais encore tous les évôques grecs, portent le pallium. C'est une nouvelle erreur de Luitprand ; car, plus de soixante ans auparavant, au huitième concile général, nous avons vu le patriarche saint Ignace rendre le pallium à chaque évêque photien qui se réconciliait à l'Église. L'usage de cette sorte de pallium parmi les évêques grecs ne pouvait donc pas venir du Pape Jean XI ; c'est l'envie de médire qui a trompé Luitprand ^
Voici comment l'historien du Bas-Empire résume, d'aprèslcs auteurs grecs, la conduite du patriarche Théophylacte. Dès qu'il fut maître de ses démarches il ne justifia que trop la sagesse des lois canoniques qui ont fixé l'âge auquel il est permis de monter aux divers degrés de la hiérarchie. Il ne connut plus de règle et se livra sans pudeur à toutes ses passions. Il méprisait les fonctions de son ministère. Maître des dispenses, il crut pouvoir se dispenser lui-même des lois de l'Évangile et de toute décence. L'histoire avertit qu'elle rougirait de raconter ce qu'il ne rou-
^ PostTheoph.,n. 19. Sim. Mag., n. 3S Ancu.,it. 32. — * Pagi, ann. 93J. Luitpr., Lcg.
De 922 à 062
gissait pas de faire. II fournissait aux dépenses de sesdébauches par le trafic des évêchésetdes autres places ecclésiastiques, qu'il vendait au plusoflVant.il porta jusque dans le sanctuaire le goût de la dissipation et du plaisir, et, pour égayer la sérieuse dignité des cérémonies de l'Église, il introduisit dans les offices publics les plus solennels des danses, des divertissements, des clameurs insensées, des chansons profanes et même déshonnêtes, qui, mêlées au chant des hymnes, alliaient le culte du diable avec celui de la majesté divine. Un auteur qui vivait cinquante ans après remarque que cet usage monstrueux n'était pas encore aboli de son temps. On peut croire que c'est de là qu'il s'est répandu jusqu'en Occident, où une ignorance licencieuse a maintenu dans quelques diocèses, pendant des siècles entiers, un abus aussi scandaleux que ridicule, malgré toutes lescensures ecclésiastiques. Les chevaux étaient la passion dominante de Théophylacte ; on lui en comptait plus de deux mille ; ses écuries emportaient tous ses soins; c'était pour lui la portion la plus chérie de son diocèse. Insensible aux misères des pauvres, il nourrissait ses chevaux, à grands frais, des fruits les plus exquis, et n'épargnait pour eux ni les liqueurs les plus recherchées ni les parfums les plus précieux. On rapporte qu'un jour de jeudi saint, tandis qu'il célébrait la messe, on vint lui annoncer que sa plus belle jument, qu'on lui nomma, venait de mettre bas. L'impatience que lui causa une nouvelle si intéressante lui fit achever le saint Sacrifice avec une indécente précipitation. Il jette aussitôt ses habits pontificaux, court à son écurie pour voir le poulain, et ce ne fut qu'après l'avoir contemplé à son aise qu'il revint à Sainte-Sophie achever l'office. Nous le verrons trouver la mort dans une cavalcade, son occupation ordinaire
Avant de placer son quatrième fils sur le siège patriarcal de Constantinople l'empereur Romain Lecapène avait placé les trois premiers sur le trône impérial. Dès son avènement à l'empire, en 9;2Û, il avait déclaré empereur son fils aîné, Christophe. Il donna dans la suite la qualité d'empereurs à ses au-
» Hist. du Bas-Empire, 1. 73.
très fils, Etienne et Constantin, et il leur associa encore Romain, fils aîné de Christophe. Touscesnouveauxempereursprenaientlepas sur Constantin Porphyrogénète, fils de Léon le Philosophe. Avec un fils patriarche, avec quatre fils ou petits-fils empereurs, Romain Lecapène secroyaitbien affermi sur le trône. Il y fut trompé; son fils aîné Christophe mourut en 931, après son propre fils Romain.
Le 20 décembre 944 l'empereur Étienne, second fils de Lecapène, entre avec les conjurés dans l'appartement de son père, le saisit dans son lit, le menace d'un plus mauvais traitement s'il jette le moindre cri, l'enveloppe d'un voile et le transporte sans bruit hors du palais, et de là dans l'île de Proté, à l'entrée de la Propontide. On l'enferme dans un monastère, où, sur-le-champ, on lui coupe les cheveux et on lui fait prendre l'habit de moine. Il avait régné vingt-six ans.
L'empereur Romain Lecapène avait du bon et du mauvais. Il était dévoré d'ambition et de passions libertines, mais il rougissait de ses vices. Il aimait l'argent, mais la compassion pour les malheureux était plus forte en lui que l'avarice. Au jour de NoCl (932) commença un hiver si rigoureux que la terre fut couverte de neige et de glace pendant quatre mois entiers. La peste et la famine firent encore un ravage affreux ; un incendie consuma une partie de Constantinople, et une pierre énorme, détachée de la voûte d'un des marchés de la ville, écrasa soixante personnes. Tant de calamités remplirent la ville de misérables et firent connaître la charité de l'empereur. Les hôpitaux étant remplis, il fit fermer les portiques de cloisons pour y loger les malades. De distance en distance, en dehors, on posa des boîtes fermées, mais percées d'une ouverture pour recevoir les aumônes. Il tirait de son trésor les charités les plus abondantes ; il lui en coûtait tous les mois cinquante mille écus de notre monnaie pour secourir tant les malades que les autres pauvres de sa capitale. Il faisait tous lesjours manger à sa table trois pauvres, aux()uels il distribuait encore une aumône ; le mercredi et le vendredi c'étaient trois moines. On faisait une lecture édifiante pendant le repas. Après ce tcnips d'infortune, dontseslibérali-
it l ërc chr.]
tés adoucirent îa rigueur, il ne cessa d'employer, le reste de sa vie, une partie de ses trésors au soulagement des mallieureux, à la décoration des églises et à l'entretien des monastères. Il respectait les moines dont il connaissait la vertu, et, loin de s'offenser de leur liberté à le reprendre de ses désordres, il écoutait leurs remontrances avec douceur, avouait ses fautes et versait des larmes, mais sans se corriger. Le moine Basile lui ayant un jour reproché en face qu'il se déshonorait lui-même et qu'il attirait sur lui et sur ses États la colère de Dieu en corrompant les filles de ses sujets, il reçut cette correction avec une humble confusion et voulut même la payer d'une somme d'or que le saint refusa. La misère des temps avait ruiné quantité de familles, et la somme de l'argent emprunté par des débiteurs insolvables dans la ville de Constantinople montait à trois millions de nos francs. Il s'en chargea, et, après avoir satisfait les créanciers, il ht brûler au milieu J'une place toutes les obligations. Il payade plus le loyer dû pour les habitations, il fit rebâtir ou réparer plusieurs villes de Thrace et de Macédoine ruinées par les Barbares. Constantinople vit, par ses ordres, éle ver plusieurs palais, planter des jardins délicieux; mais elle lui sut encore plus de gré d'ouvrir des asiles à la misère, à la vieillesse et aux maladies. Compatissant aux malheurs des exilés, il ne les perdait pas de vue; il était attentif à s'informer de leur état, à les secourir dans leur indigence, aussi empressé à les rappeler qu'eux-mêmes l'étaient à revoir leur patrie, etlorsqu'il fut détrôné il n'y avait personne en exil *.
Il fut vengé peu après de ses deux fils Étienne et Constantin ; car l'empereur Constantin Porphyrogénète, averti qu'ils avaient aussi conspiré contre lui, et jugeant bien qu'ilsl'épargneraient moins encorequ'ilsn'avaient épargné leur père, les fît arrêter le 27 janvier 945, comme ils étaient à table avec lui. Ils furent emmenés en exil dans les îles voisines, et on leur fit couper les cheveux comme à des clercs. Peu de temps après, ayant obtenu la permission d'aller voir leur
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père, ils vinrent à l'île Proté, et, le voyant revêtu de l'habit monastique, ils furent sensiblement touchés. Le vieillard pleura et dit ces paroles de l'Écriture : « J'ai engendré et élevé des enfants, et ils m'ont méprisé. » Il fut consolé dans son exil par deux moines de grand mérite, Sergius et Polyeucte ; celui-ci futdepuis patriarche. Sergius était neveu du fameux Photius, mais plus illustre par sa vertu que par sa naissance, et sa science n'é- ,tait pas moindre que sa vertu. Il avait un grand discernement, une grande fermeté, beaucoup d'agrément dans ses manières et ses discours, et une grande humilité.Romain, étant encore empereur, l'avait toujours auprès de lui et l'honorait comme son père spirituel.
Constantin, son fils, ayant voulu se révolter dans son exil, tua celui qui commandait ses gardes et fut tué lui-même. Ce que Romain ayant vu en songe le même jour, il envoya à tous les monastères et à toutes les laures, jusqu'à Jérusalem et à Rome, et, ayant assemblé trois cents moines au lieu où il était le jeudi saint il se présenta dans l'éghse sans tunique et sans manteau, lorsque le prêtre allait faire l'élévation du Pain sacré. Il tenait un papier où étaient écrits tous ses péchés et les déclara devant tout le monde. Les moines crièrent Kyrie, eleison, en versant des larmes, et Romain leur demanda l'absolution, s'inclinant devant chacun d'eux. Ils la lui donnèrent, il communia, et, comme ils allaient se mettre à table, il donna à un petit garçon une corde et un fouet, dont il lui frappait les pieds en disant : « Entre, mauvais vieillard !» Et il s'assit après tous les autres, pleurant et gémissant. Renvoya sa confession cachetée aux autres caloyersou moines, particulièrement à Dermocaire, abbé du mont Olympe, avec deux cents livres d'or. Celui-ci fit jeûner tous ses moines pendant deux semaines, après lesquelles on prétend qu'il eut révélation que les péchés de Romain étaient effacés, et qu'ouvrant sa confession il ne trouva plus qu'un papier blanc. Il le montra à tous les moines, qui envoyèrent à Romain une absolution par écrit, et elle fut enterrée avec lui.
Nonobstant cette pénitence Romain ne
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laissa pas de consentir à une conjuration que forma le patriarche Théophylacte, son fils, avec quelques autres, pour le rétablir sur le Irône ; mais la conjuration fut découverte et les coupables punis. Enfin le vieux Romain mourut le 15 juin 948 dans l'île Proté, lieu de son exil. Ce prince, auquel l'élévation de sa famille avait coûté tant de travaux, et même des crimes et des perfidies, en vit périr une partie de son vivant; le reste s'éteignit bientôt, après lui sans laisser de traces'.
Constantin Porphyrogénète régna encore quinze ans depuis qu'il fut demeuré seul empereur, délivré de Romain et de ses enfants; mais il ne remplit pas l'attente qu'on avait conçue de lui. Il était sujet au vin, fuyant le travail, difficile à apaiser dans sa colère et punissant sans miséricorde. Sa paresse lui faisait donner sans choix les charges et les emplois ; de quoi l'impératrice Hélène et son frère le chambellan Basile profitaient pour lesvendre. Ce que Constantin eut de meilleur fut l'amour des sciences et des arts, tombés en décadence par la négligence de ses prédécesseurs.* Il s'appliqua donc à les rétablir, chercha ceux qui y excellaient et les chargea de les enseigner. Il donna l'intendance de l'école de philosophie à Constantin, premier écuyer et secrétaire intime ; celle de l'école de rhétorique à Alexandre, métropolitain de Nicée ; celle de l'école de géométrie au patrice Nicéphore ; celle de l'école d'astronomie au secrétaire Grégoire. Il prenait grand soin des étudiants, s'entretenait souvent avec eux, leur donnait de l'argent, les faisait même manger à sa table ; ainsi les études firent en peu de temps un grand progrès. L'empereur ne négligeait pas les arts ; il avait une telle connaissance de la peinture, sans l'avoir apprise, qu'il corrigeait les maîtres mômes, et aussi les oi févres, les forgerons, les tailleurs de pierres, descendant jusqu'aux arts mécaniques. Il avait beaucoup de religion, au moins extérieure, et jamais n'alluit à l'église aux jours solennels sans donner de magnifiques offrandes, des vases d'or ornés de pierreries et des ornements d'étoffes précieuses. On loue encore sa justice et son humanité.
' Anonyme, post Thcojih.
Après avoir rassemblé une bibliothèque nombreuse, qu'il rendit publique, il travailla lui-même et fit travailler sous ses yeux à extraire de cette multitude d'ouvrages ce qu'il y avait de plus utile. C'est à ses soins et à ses ordres qu'on est redevable des livres d'agriculture intitulés Géoponiques, des traités de médecine vétérinaire nommés Hippiatriques. Mais l'ouvrage le plus considérable qui ait paru sous son nom est un grand recueil où il avait rassemblé, sous cinquantetrois titres, tout ce qu'il avait trouvé de plus mémorable dans les anciens sur différentes matières. On aurait pu nommer ce recueil Encyclopédie historique. Il n'était extrait que des auteurs grecs. Il ne nous en reste que deux articles, le vingt-septième, qui traite des ambassades, et le cinquantième, des vertus et des vices. Il n'est pas certain que Constantin .soit lui-môme l'auteur de tous ces écrits ; mais ceux qui lui appartiennent comme sortis de sa plume, et qui sont parvenus jusqu'à nous, sont les deux livres qui contiennent la description géographique des provinces de l'empire tel qu'il était alors, et le traité de l'administration de l'empire adressé à son fils l'empereur Romain. On a encore de lui une vie ou plutôt un panégyrique de son aïeul l'empereur Basile, un fragment de tactique, enfin une histoire de la fameuse image d'Édesse'.
C'était un voile que l'on gardait dans cetta ville, et sur lequel on croyait voir .la face de Jésus-Christ, imprimée, disait-on, par luimême, et envoyée au roi Abgare. En 942 un général de l'empereur Romain Lecapène, étant sur le point de prendre la ville d'Édcsse sur les Sarrasins, menaça d'en passer tous les habitants au fil de l'épée si on ne lui remettait ce voile fameux, offrant au contraire de rendre à ce prix tous les prisonniers. Le calife Almottaki consulta les gens de loi qui se trouvèrent partagés de sentiments, les uns disant qu'il leur serait honteux d'accorder par crainte aux chrétiens ce qu'ils ne demandaient que pour insulter à leur faiblesse ; les autres, que ce serait racheter à bon mar ché tant de musulmans. Ce dernier avis pré-
I » Posl Thcoph. Cédrén.
de l'ère chr.]
valut. Le voile fut porté à Constatitinople. Le patriarche, suivi du clei'gé et d'une foule de peuple, alla au-devant jusqu'en Bithynic. Cette relique, si célèbre en Orient, entra dans la ville le 15 août et fut d'abord portée à l'église de Blaquernes, où l'empereur la reçut avec grande vénération. Le lendemain toute la famille impériale se joignit au clergé et au sénat pour l'accompagner à Sainte-Sophie, où elle reçut les hommages de toute la ville. Elle lut de là transportée dans le palais *.
Le patriarche Théophylacte scandalisait depuis plus de vingt ans l'Église de Constanlinople. Dans une cavalcade, cequi faisait son occupation ordinaire, s'étant froissé rudement contre une muraille, il fut pris d'une violente hémorragie. Après avoir été à la mort il se porta mieux ; mais il ne se corrigea pas et continua de vendre des évêchés, d'aimer les chevaux et de mener une vie molle et indigne de son rang. Il traîna ainsi deux ans, et son mal se tourna en hydropisie, dont il mourut le 27 février 9S6. Pour réparer le mal qu'avait l'ait ce mauvais prélat l'empereur nomma patriarche Polyeucte, né à Constanlinople. Ses parents, par un esprit de dévotion fort mal entendu, mais assez ordinaire parmi les Grecs de ce temps-là, le destinant à la vie monastique, l'avaient fait eunuque dès l'enfance. La vocation qu'ils lui avaient donnée se trouva par bonheur être la sienne. Il fut l'exemple des monastères et devint aussi éclairé dans la science du salut qu'il était vertueux et détaché de tout intérêt. L'évêque d'Héraclée, qui devait sacrer le patriarche, étant alors dans la disgrâce de l'empereur, Polyeucte fut ordonné parle métropolitain de Césarée, auquel cette l'onction appartenait au défaut de celui d'Héraclée. Cette circonstance commença à indisposer contre le nouveau prélat plusieurs évêques, qui regardèrent son ordination comme irrégulière. Polyeucte augmenta ce mécontentement en insérant dans les diptyques le nom du patriarche Euthymius, qui avait admis à la communion l'empereur Léon, excommunié par Nicolas après ses quatrièmes noces. Il se forma un schisme,
*Post Theoph, VU.
mais qui fut de courte durée par complaisance pour l'empereur, et qui rendit ces prélats également ridicules par la cause de leur séparation et par la légèreté de leur réconciliation. Polyeucte, moins courtisan qu'évêque, perdit bientôt lui-même les bonnes grâces de l'empereur par la liberté qu'il prit de lui faire des remontrances sur les malversations de ses proches, qui pillaient l'Église et l'empire. Théodore, évôque de Cyzique, homme puissant en intrigues, souleva une partie du clergé, et l'empereur, séduit par ces cabales, cherchait l'occasion de déposer Polyeucte, lorsque la mort fit échouer ce mauvais dessein *.
Dès l'an 949 Constantin Porphyrogénète avait fait couronner empereur Romain, son fils ; c'est pour lui qu'il composa son Traité sur la manière de gouverner V empire. Mais, dix ans après, le fils s'ennuyait d'attendre. Excité surtout par sa femme Théophano, qui était fille d'un cabaretier, il résolut de hâter la mort de son père. Un jour donc que le père devait prendre une médecine, son fils y fit mêler du poison. Par un bonheur extraordinaire, l'empereur, tenant en main la coupe empoisonnée, fit un faux pas et en répandit la plus grande partie. Cequ'il en but n'eut pas assez de force pour lui ôter la vie, mais le fit tomber dans une langueur dont il ne put guérir. Au mois de septembre 939 il alla au mont Olympe, en Natolie, sous prétexte de se recommander aux prières des solitaires avant que de marcher en Syrie contre les musulmans, mais en effet pour prendre des mesures avec Théodore de Cyzique touchant la déposition du patriarche Polyeucte. Là il retomba malade, et, sentant de grandes douleurs, il se fit rapporter à Constanlinople, où il mourut le 9 octobre, âgé de cinquante-quatre ans. Son fils Romain lui succéda.
Ce prince, surnommé le Jeune pour le distinguer de Romain Lecapène, était âgé de vingt et un ans. Monté sur le trône par un parricide, la suite de son règne répondit à ce commencement. Il prit pour officiers du palais les compagnons de ses débauches, pour
» Post Theoph. GéUr.
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principal confident un moine apostat. A la suggestion de sa femme il cliassa du palais l'impératrice Hélène, sa mère, et ses sœurs, qu'il sépara d'elle et qu'il fit raser de force comme religieuses. Sa mère Hélène en mourut de chagrin. Pour lui, s'étant décliargé de toutes les affaires sur un eunuque nommé Bringas, il n'en eut point d'autres que ses plaisirs. Il passait sa vie avec des femmes perdues et avec des hommes encore plus méprisables. Des comédiens, des bouffons faisaient sa compagnie ordinaire. Sa plus sérieuse occupation était la chasse. Rarement dans son palais, il vivait dans ses maisons de campagne ou dans les forêts, au milieu des chiens, toujours à la poursuite des bêtes.
Voici le détail d'une de ses journées, selon le récit d'un panégyriste. Le matin il présida aux jeux du cirque ; il dîna ensuite avec le sénat, distribua des présents aux convives, joua à la paume avec les plus habiles joueurs et gagna plusieurs parties, passa le Bosphore, tua à la chasse quatre grands sangliers et les rapporta le soir à son palais. L'historien grec ne peut s'empêcher d'admirer une activité si infatigable et le royal usage que ce prince savait faire de tous ses moments. Son règne ne dura guère. Des le 15 mars 963, n'étant âgé que de vingtquatre ans, il mourut soit de débauche, soit de poison, soit de l'un et de l'autre. On disait que le poison lui avait été donné par sa femme, pour laquelle il avait fait mourir son père. Tels étaient en général les empereurs grecs de Constanlinople. Certainement, à la même époque, les princes de l'Occident, avec tous leurs défauts, valaient beaucoup mieux
De plus, vers le milieu du dixième siècle, nous trouvons en Occident un grand nombre de saints illustres, mais des saints pleins de vie et de force pour se sanctifier eux-mêmes et pour sanctifier les autres ; parmi lesGrccs nous ne trouvons que deux solitaires, saint Luc le Jeune et saint Paul de Latre.
Les parents de Luc, oi iginaircs de l'île d'Égine, passèrent sur la terre ferme pour se garantir des incursions des Arabes, et il
' Gédién . lli'it. du lias-E»ipire, I. 74.
naquit en Thessalie vers l'an 890. Dès l'enfance il pratiqua l'abstinence et le jeûne, ne mangeant ni chair, ni œufs, ni fromage, vivant ordinairement de pain d'orge et de légumes, et ne buvant que de l'eau. Son père l'occupant à garder un troupeau, il donnait aux pauvres sa nourriture et ses habits, en sorte qu'il revenait quelquefois au logis tout nu. Il entra d'abord dans un monastère d'Athènes et y prit le petit habit ; mais sa mère l'en retira et lui permit ensuite de vivre en solitude plus près d'elle, sur le mont de Saint- Joannice, el il s'y établit à l'âge de dixhuit ans. Ce fut là qu'il reçut le grand habit monastique, de deux moines vénérables qui allaient à Rome en députalion et qu'il logea en passant ; car il exerçait volontiers l'hospitalité. Il augmenta ensuite ses jeûnes et ses autres exercices de piété, et reçut le don des miracles et de prophétie, en sorte qu'il prédit l'incursion des Bulgares, qui ravagèrent quelque temps après tout le pays.
Il dit un jour à ceux qui étaient avec lui : « Il nous vient un homme qui porte un pesant fardeau, et qui souffre beaucoup ; » puis il se retira sur la montagne. Incontinent après vint un homme seul, qui ne portait rien et demandait Luc, disant avoir besoin de secours. Il attendit sept jours, après lesquels le saint homme parut, et, le regardant de travers, lui dit d'un ton rude :« Qu'as-lu à faire dans ce désert? Pourquoi laisses-tu les pasteurs de l'Église pour venir chercher des hommes rustiques et ignorants ? Comment oses-tu paraître, étant chargé de si grands crimes ? Déclare publiquement le meurtre que tu as commis, afin que Dieu te pardonne. » Le pécheur, effrayé, dit : «Homme do Dieu, pourquoi me demandez-vous ce que vous savez déjà, quoique je l'aie fait en secret ? Mais, pour vous obéir, je dirai tout. » Alors il déclara toutes les circonstances de son crime et se jeta aux pieds du saint, le priant de ne pas le dédaigner. Luc le releva, lui donna les avis et les règles qu'il crut convenables, lui ordonnant entreautrcs choses d'aller à la sépulture du mort, d'y répandre beaucoup de larmes, de lui faire célébrer honorablement le service du troisième, du neuvième et du (|uaraiilième jour;
de l'ère chr.]
d'y faire, s'il pouvait, au moins trois mille génuflexions, surtout de pleurer son péché tout le reste de sa vie et de l'avoir toujours devant les yeux.
Après que Luc eut passé sept ans au désert de Saint-Joannice il fut obligé de quitter le pays avec tous les autres habitants, par la crainte des Bulgares, qui, sous leur roi Syméon, vinrent le ravager vers l'an 915. Luc se retira dans une île, d'où, les Barbares y étant encore passés, il se sauva à la nage et vint à Corinthe. Là le désir de lire l'Écriture sainte le fit aller à l'école avec les enfants, quoiqu'il eût de la barbe et fût âgé d'environ vingt-cinq ans ; mais les mauvaises mœurs des écoliers le dégoûtèrent bientôt de l'étude, et il se mit auprès d'un stylite qu'il servit dix ans, péchant pour lui, portant du bois et lui faisant la cuisine. La paix étant rétablie, sous Piei-re, roi des Bulgares, Luc revint au mont Saint-Joannice. Ayant appris que l'archevêque de Corinthe passait par là, il alla le trouver et lui porta des herbes de son jardin. L'archevêque, s'étant informé qui il était, voulut voir sa cellule, et, fort édifie de sa manière de vivre, il lui fit donner une certaine quantité d'or. Le saint homme le refusa, disant : « Seigneur, je n'ai pas besoin d'or, mais seulement de prières et d'instruction. » Toutefois, voyant le prélat affligpde son refus, il prit une pièce d'or. Puis il lui dit avec une grande humilité : « Seigneur, nous autres que nos péchés ont réduits à demeurer dans les déserts et les montagnes, comment pouvons-nous participer aux mystères terribles sans avoir de i)rètres ? » L'archevêque répondit : « Il faut avoir un prêtre autant qu'il se peut. S'il est absolument impossible, il faut mettre le vase des présanctifiés sur la sainte table, si c'est dans un oratoire ; si c'est dans une cellule, sur un banc très-propre. Ensuite, ayant déplié le voile, vous mettrez dessus les saintes particules Vous ferez brûler de l'encens, puis vous chanterez les psaumes des Typiques ou le Trisagion, avec le symbole de la foi. Après avoîr fait trois génuflexions vous [oindrez les mains, et vous prendi ez avec la iiouche le corps de Jésus-Christ, en disant : Amen. Au lieu du précieux sang vous boirez
du vin dans une coupe qui ne servira à aucun autre usage. Vous renfermerez avec le voile les autres particules dans le vase, et vous prendrez bien garde qu'il n'en tombe pas le moindre fragment qui puisse être foulé aux pieds. »
Luc fut encore obligé de changer quelquefois de demeure ; mais enfin il se fixa dans l'Attique, en un lieu nommé Sotérion, où il y avait une fontaine et un bois qu'il défricha, et enfin un jardin agréable; mais il en éloigna sa cellule afin d'être plus caché. Ce fut là qu'il mourut saintement, vers l'an 946, et il y fut enterré; on changea sa cellule en oratoire, et il s'y fit quantité de miracles, comme il en avait fait plusieurs de son vivant. L'Église grecque l'honore le 7 février, et le nomme saint Luc le Jeune, non par rapport à l'évangélisle, mais pour le distinguer d'un autre Luc, abbé en Sicile, près du mont Etna, plus ancien au moins d'un siècle
Quant à saint Paul de Latre il était né en Asie, à Élée, près de Pergame. Son père Antiochus, officier sur la flotte, ayant été tué à la guerre contre les musulmans, sa mère Eudocie se relira on Bithynie, près de Marycale, d'où était saint Joatmice. Elle avait deux (ils, Basile et Paul, dont nous parlons. Elle maria Basile; mais au moment du mariage il s'enfuit au mont Olympe et se fit moine dans la laure de Saint-Élie ; puis, se trouvant importuné des visites de ses parents et de ses amis, il se retira plus avant, près du mont de Latre. De là il envoya chercher son frère, qui, depuis la mort de leur mère, était tombé dans une telle pauvreté qu'il était réduit à garder les pourceaux ; il le mena au mont de Latre et le mit entre les mains de Pierre, abbé du monastère nombreux de Carye, que lui-même avait fondé. Cet abbé, voyant les excellentes dispositions du jeune Paul, le retint pour le service de sa personne. Basile retourna au mont Olympe et mourut abbé de la laure de Saint-Élie.
Paul s'exerçait à mater son corps et particulièrement à vaincre le sommeil. On ne le vit jamais couché pour dormir ; il sappuyait
1 Ada SS.. 7 févr. Couibef., Auct., t. 2, p, 969.
NIVERSELLE
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seulement contre un arbre ou contre une pierre. On ne lui entendit jamais dire une parole oiseuse. Étant employé à la cuisine, le souvenir du feu de l'enfer lui faisait verser des larmes. L'abbé Pierre lui refusa toujours, à cause de sa jeunesse, la permission de se retirer dans le désert, qu'il lui demandait instamment; mais, après la mort de l'abbé, Paul communiqua son dessein à Démétrius, son ami, et ils se retirèrent ensemble à la cime du mont de Latre, près de la lau»e de Cellibares. Paul s'arrêta à une grotte nommée de la Mère de Dieu. Démétrius voulait se mettre plus près de la laure, pour avoir de quoi subsister. « Non, dit Paul, il faut demeurer ici. — Et de quoi vivronsnous? dit Démétrius. — Du fruit de ces arbres, reprit Paul, en montrant des chênes chargésde glands. — Des pourceauxn'en mangeraient pas, répondit-il, à présent qu'ils ne sont pas mûrs. — Vous parlez, dit Paul, suivant la prudence de la chair. » Après avoir été huit jours sans manger ils essayèrent de manger de ces glands, qui les firent vomir jusqu'au sang. « Eh bien ! mon père, dit Démétrius, ne vous l'avais-je pas dit? » Paul répondit : « Ils nous ont délivrés de nos mauvaises humeurs ; nous ne serons plus malades. »
Démétrius, n'y pouvant tenir, se rapprocha de la laure et se joignit à un vieil anachorète nommé Matthieu, homme d'une grande sainteté. Il lui conta ce qui lui était arrivé avec Paul et comment il était demeuré sans aucun secours humain. Matthieu lui dit: « Demeurez ici, mon fils, et portez-lui, dans le temps qu'il voudra, quelque partie de la nourriture que Dieu nous donne. » Démétrius ayant rapporté ce discours à Paul, celui-ci dit, pleurant de joie : « Vous voyez, mon frère, que Dieu ne délaisse point ceux qui S'abandonnent à lui. » Paul demeura donc huit mois dans cette caverne, pratiquant des veilles et des jeûnes extraordinail es, faisant des génuflexions sans nombre et souffrant des tentations violentes du démon.
Ensuite Paul et Démétrius revinrent à leur monastère de Carye, par ordre de l'abbé ; mais, peu de jours après, il permit à Paul (J en sortir encore. Il retourna au mont de
Latre, où il trouva Athanase, qui, après avoir gouverné un monastère, vivait en retraite près de la laure du Sauveur. Paul le pria de lui faire bâtir une colonne près de la laure, et Athanase lui indiqua une colonne toute naturelle, c'est-à-dire une roche très-élevée, au haut de laquelle était une grotte. Un autre Athanase, du temps des iconoclastes, ayant quitté Constantinople pour éviter la persécution, avait passé vingt-deux ans dans cette caverne. Paul y entra sans aucune provision; mais un laboureur, cherchant deux de ses chèvres, trouva Paul et prit soin de lui porter à manger avec les petits meubles nécessaires, une lampe, une pierre à fusil, un peu d'huile. Ce laboureur s'élant retiré pour la récolte de ses fruits, Paul demeura plusieurs jours sans manger ; enfin, respirant à peine, il ramassa ses forces et but l'huile et l'eau de sa lampe, ce qui le remit un peu. Ensuite Athanase se souvint de lui et lui apporta la nourriture nécessaire ; car il n'en voulait pas davantage ; et Démétrius, ayant appris comment il vivait, prit aussi soin de lui. Paul demeura douze ans dans cette caverne, où il souffrit encore de grandes tentations des démons pendant trois ans. Comme il avait un grand désir d'y faire célébrer le saint Sacrifice, Athanase prépara une échelle et un prêtre y monta avec quelques autres. Après l'élévation tous cédèrent à Paul l'honneur de communier le premier, et il arriva un tremblement de terre et un mouvement des roches qui effrayèrent les assistants ; mais ceux qui étaient demeurés en bas ne s'en aperçurent point. Paul, ayant besoin d'eau, fit sortir, près de sa caverne, une fontaine qui coula toujours depuis.
Dès lors il devint célèbre ; plusieurs venaient recevoir ses instructions, et il se forma une laure près de sa caverne. Les uns y bâtirent des cabanes, les autres se logèrent dans des cavernes voisines ; puis on bâtit un petit oratoire sous le nom de Saint-Michel. Paul, si peu soigneux de sa propre subsistance, pourvut abondamment à celle de ses disciples, pour leur ôtcr tout prétexte de relâchement. Il distingua ceux qui devaient demeurer seuls ou vivre en communauté; ils n'avaient rien de caché pour lui, n'allaient
dei'trechr.j DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. S3
nulle part sans son congé, n'osaient cuire leur pain ou faire la moindre chose sans sa bénédiction et ne possédaient rien en propre.
Paul, ayant demeuré douze ans dans celle caverne et importuné des visites de ses disciples et des autres, en sortit secrètement et se retira sur le plus désert delà montagne. Là, n'ayant pour compagnie que les bêtes, il souffrait le chaud, le froid et toutes sortes d'incommodités. Il venait de temps en temps à la laure encourager les frères, les avertissant surtout de ne point se confier en euxmêmes; celui qui le servait lui apportait de temps en temps quelque nourriture. Démétrius se plaignait un jour à lui qu'on ne voyait plus de ces -grands hommes et de ces grâces merveilleuses des derniers siècles. Paul lui répondit en souriant : « Il semble que vous ne croyiez pas que Dieu soit toujours le même. » Puis il lui conta plusieurs merveilles qui lui étaient arrivées. Un autre de ses disciples, nommé Siméon, lui demandait pourquoi il paraissait tantôt gai et tantôt triste; il répondit : « Quandrien ne me détourne de la contemplation, je me vois environné d'une lumière si agréable que j'oublie la nourriture et toutes les choses terrestres ; mais on m'afflige lorsqu'on m'interrompt et qu'on m'oblige à parler. » Aussi, quand il marchait avec ses disciples, il s'avançait seul assez loin pour chanter les louanges de Dieu et penser continuellement à lui, outre qu'il voyait toujours son bon ange.
Le désir d'une plus grande retraite lui fit prendre le dessein de passer à l'île de Samos. Étant près de s'embarquer, il vit dix soldats prisonniers pour désertion, et dit d'union ferme à l'officier qui les conduisait de les laisser en liberté. Celui ci, voyant un petit homme mal vêtu, le prit d'abord pour un paysan ; mais il fut touché de sa hardiesse et de la sagesse qui paraissait sur son visage. Le saint homme lui dit : « Dites au gouverneur que le moine Paul vous les a enlevés de force. » Il délivra ainsi ces malheureux. Étant arrivé à Samos il se retira au mont Cercès, dans une caverne où l'on disait qu'avait vécu le philosophe Pythagore.
Comme il fut bientôt connu, on venait de
tous côtés recevoir ses instructions, et par ses exhortations on rétablit les trois laures decetteîle (jue les Sarrasins avaient ruinées. Cependant les moines de Latre cherchaient Paul de tous côtés; enfin, ayant appris qu'il était à Samos, ils lui écrivirent par un des leurs, qui le ramena aussitôt; car il ne tenait à rien. Depuis ce retour il avança encore dans la perfection.
Sa réputation s'étendait de tous côtés et jusqu'à Rome. Le Pape envoya exprès un moine avancé en âge pour le voir, examiiv^^ sa manière de vivre et lui en faire le rapport. Pierre, roi des Bulgares, lui écrivait souvent pour se recommander à ses prières. L'empereur Constantin Porphyrogénète lui écrivit plusieurs lettres que l'on garda longtemps depuis dans la laure. Ce prince, voulant envoyer en Crète une armée navale contre les Sarrasins, consulta le saint homme, qui lui fit réponse que cette entreprise n'était pas agréable à Dieu ; mais l'empereur, ne voulant pas perdre la dépense de cet armement, suivit son dessein et s'en repentit, ce qui lui arriva plus d'une fois. L'empereur lui envoya un jour le patrice Photius, un de ses principaux ministres, avec ordre de bien observer son visage et tout son extérieur ; mais, quand le patrice voulait regarder le saint, il ne pouvait soutenir l'éclat de son visage, ce qui arriva encore à d'autres. Toutefois cette lumière n'était visible qu'à ceux que Dieu voulait en favoriser. Paul pria ce patrice d'appliquer sur la sainte image d'Édesse un linge de même grandeur et de le lui envoyer. Quand on l'eut apporté et déplié, le saint homme y vit clairement l'image semblable à l'original, mais les autres n'y virent rien. Il employa son crédit auprès de l'empereur pour faire bannir loin de Cibyrréote et de Miletles phjs considérables et les plus dangereux des manichéens.
Paul avait coutume de faire un festin le dimanche de l'octave de Pâques et d'y convier beaucoup de monde. L'économe de la laure se trouva une année fort embarrassé, n'ayant ni farine, ni vin, ni légumes. Il en avertit le saint, qui lui reprocha son peu de foi; et dès le matin vinrent des mulets chargés de pain blanc, de vin, de fromage, d'œufs etdequan-
tité d'autres provisions envoyées par les voisins, entre autres par l'évêque d'Amazone et son clergé. Une des fêtes que Paul célébrait avec le plus de solennité était celle de sainte Catherine ou Écatliérine; c'est la preuve la plus ancienne que l'on trouve de son culte. Il avait une telle affection pour l'aumône qu'il donnait tout, jusqu'à sa nourriture et ses habits, et enfin il voulut une fois se faire vendre comme esclave en pays inconnu pour en donner le prix aux pauvres.
Sentant approcher sa fin, il appela son disciple et lui dicta des règles pour les moines de la laure; puis il retourna à la montagne jusqu'au jour de Saint-Nicolas, 6 décembre, où il revint à la laure et fit célébrer la messe plus tôt qu'à l'ordinaire. Puis il se coucha sur un lit, contre sa coutume, et la fièvre le prit; mais il ne cessa point de prier Dieu et d'exhorter ses moines, sans vouloir nommer son successeur, qu'il laissa à leur choix. Il mourut l'an 956, le iS décembre.
> Un des moines ayant été délivré, à son tombeau, du démon qui le possédait, Siméon, indigné du tumulte qu'il avait causé dans l'église, s'approcha du tombeau du saint et lui dit, comme s'il eût été vivant : «Est-ce donc là votre aversion pour la gloire humaine, votre amour pour lasolitude ella tranquillité? Vous allez nous jeter dans des troubles infinis. Ce lieu sera bientôt rempli d'hommes, de femmes et d'enfants; et quelle liberté, après cela, quel repos aurons-nous? Si vous prétendez nous troubler ainsi par vos miracles faites-le-nous savoir promptement ; nous vous descendrons de la montagne et vous laisserons en bas faire ce qu'il vous plaira. » Depuis cette remontrance le saint ne guérit en public aucun possédé, quoiqu'il fît plusieurs miracles sur les malades et les autres qui l'invoquaient, comme il en avait fait un grand nombre durant sa vie *.
Si, vers le milieu du dixième siècle, l'Église grecque produisit peu de saints, elleeut du moins un homme illustre qui recueillit leurs vies avec beaucoup de zèle; ce fut Siméon, surnommé Métaphrasle. Il naquit à Constantiriopie, d'une famille illustre et opu-
t Fleury, 1. &5. Manuscr. de la Bibl. royale, n. 2450, f. 204.
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lente; mais il se distingua encore plus par son mérite personnel. Il avait apporté en naissant de grands talents pour les sciences ; il les cultiva avec soin et y fit de grands progrès. L'empereur Léon le Philosophe lui confia les plus grands emplois de la cour, de maître de tous les offices et de logotlrète ou grand-trésorier. Siméon était, pour l'exécution comme pour le conseil, propre aux négociations et au métier de la guerre. En 90 i il fut député avec le général Himérius vers les Arabes pour les engager à sortir de l'île de Crète, dont ils s'étaient emparés. Ensuite il alla à Thessalonique, où il racheta les captifs qu'y avaient faits les Sarrasins àla prise de cette ville. N'ayant pas sur lui les sommes nécessaires pour la rançon de tous ces malheureux, il donna sa propre personne pour caution pendant un certain temps. Un écrivain, qui était présent, dit de Siméon que c'était un homme d'une grande prudence et célèbre par son expérience dans les affaires.
Pendant son ambassade dans l'île de Crète Siméon eut occasion de voir à Paros un anachorète de son nom, qui lui apprit la vie de sainte Théoctiste de Lesbos, semblable en plusieurs points à celle de sainte Marie Égyptienne. L'anachorète, après la lui avoir racontée, le pressa vivement de la mettre par écrit. Siméon s'en défendit d'abord sur ses grandes occupations et sur les soins qu'il devait à sa maison, à sa femme et à ses enfants, car il était marié; toutefois il promit d'écrire cette vie et tint parole. Ce fut son premier écrit de ce genre; il n'y mit la dernière main qu'après la mort de Léon le Philosophe.
Après cet essai il entreprit de rassembler dans une collection générale les vies particulières des saints. L'empereur Constantin Porphyrogénète l'engagea lui-même à cette entreprise. Siméon avait tout ce qu'il fallait pour y réussir, de grands talents, de grands biens, pour ne manquer ni de livres ni de copistes. Il avait sous lui des écrivains de trois sortes : des notaires ou sténographes, qui écrivaient en notes ce qui leur était dicté ; des copistes qui transcrivaient ce premier travail des sténographes, et enfin dos correc-
EISTOIRE UNIVERSELLE
de l'ère chr.]
tcurs qui revoyaient le tout. Les vies des saints dont il forma sa collection sont également de trois sortes. Il nous en a coiisorvé plusieurs dans leur pureté originale et sans y touclier; tels sont les actes du martyre de saint Justin et d'un grand nombre d'auties. Il en est plusieurs qu'il composa lui-môme, comme les vies de saint Marcien de Conslantinople, de saint Polyeucte, martyr, de saint Jean l'Aumônier et d'autres. Sa vie de ce dci nier saint s'accorde avec celle que Léoncf, évèque de Naplouse en Chypre, écrivit du même saint d'après la relation du clergé d'Alexandrie, ce qui montre que Siméon était bien informé. Entin le grand nombre des vies de sa collection sont celles qu'il a revues ou retouchées, comme les vies de saint Siméon Stylite, de saint Sabas et autres. Bien souvent en ceci son travail se réduit à peu de chose. Ainsi, les actes très-authentiques, mais très-longs, des martyrs Taraque, Andronic et Probus, il n'a fait que les abréger. Aux actes de saint Démétrius, martyr à Thessalonique, dont nous n'avons probablement qu'un abrégé dans la Bibliothèque de Photius, il ajoute des détails qu'il pouvait avoir puisés dans des actes plus complets. Aux actes du martyr saint Nicéphore il n'ajoute que quelques mots pour servir de liaison ou pour compléter des citations de l'Écriture. Au plus grand nombre il n'a fait d'autre changement que de transformer les phrases, pour rendre le style plus agréable, ce qui lui a fait donner le surnom deMétaphrasle ou transformateur de phrases.
Avant lui, assure son panégyriste Psellus, plusieurs avaient donné chez les Grecs des vies particulières de saints, mais elles étaient ou écrites d'un style rude et grossier, ou remplies de fables. S'ils racontaient les combals des martyrs, c'était sans faire sentir ia cruauté des persécuteurs et des bourreaux, sans l'aire remarquer aux lecteurs la prudence et la sagesse des réponses des martyrs. Ils en avaient usé de même dans les vies des saints moines et anachorètes, ne racontant leurs vertus qu'en des termes bas et indécents, ce qui tendait à ravaler les faits les plus admirables et où il y avait le plus de mérite. Siméon, conservant ce qu'il y avait de vrai
dans ces vies pour le fond des cho.ses, les transforma par son style. Voilà ce que dil P.sellus, et ce qu'il dit est confirmé par le savant de Montfaucon, qui cite un manuscrit grec du neuvième siècle où se trouvent, pour les mois de mai, juin, juillet et août, des vies de saints telles qu'elles étaient avant que Siméon Métaphraste y mît la main. Cet auteur n'a donc rien fait que de très-utile, et on lui en doit de la reconnaissance '.
Toutefois il a été fort décrié par certains critiques modernes. A ceci il y a plusieurs causes. Comme il acquit une grande renommée par son travail, on lui supposa plus tard bien des vies mal faites dont il n'est pas l'auteur, ce à quoi ces critiques n'ont pas toujours fait attention. Ensuite leurs procédés à son égard ne paraissent pjis toujours fort équitables. Tillemonl et Baillet, qui le décrient le plus, se servent cependant beaucoup des pièces de sa collection, niais sans lui faire l'honneur de le nommer; ils lui reprochent ses additions et ses métaphrases, et ils en font de pareilles et quelquefois de plus grandes. C'est ce que fait bien voir le critique le plus judicieux que nous connaissons, le Père Honoré de Sainte-Marie, dans ses excellentes Réflexions sur les règles et l'usage de la Critique ^.
Quant aux Églises orientales qui gémissaient sous la domination des mahométans, voici tout ce qu'on sait de leur état. L'an 933, Christodule, patriarche catholique d'Alexandrie, mourutaprès vingt-six ans de pontificat et fut enterré à Fostat, autrement le Caire, capitale de l'Égypte depuis la conquête des Sarrasins. Son successeur fut Eutychius, médecin de la même ville. Il y était né l'an 876 et fut placé sur le siège d'Alexandrie le 8 février 933. Son nom arabe était Saïde, qui signifie Fortuné; le nom grec d'Eutychius en est la traduction. Nous avons de lui un abrégé d'histoire universelle depuis la création du monde jusqu'à son temps, écrit en arabe, qui était sa langue naturelle; cet abrégé, quoiqu'ilrenferme bien des inexactitudes sur les temps antérieurs, ne laisse pas d'être précieux. Le pontificat d'Eutychius ne fut que
• Psellus, De Simeone, apud Allât. Montfauc, Pal(e<yi yrapli., i. 4,C. 1. — *T. 1 , disscrt. 2jpart. 2, art. 4.
de sept ans, pendant lesquels il fut presque toujours en division avec son peuple, dont la plupart étaient jacobites ; mais le gouverneur musulman de l'Égypte exigea d'eux de si grosses sommes et leur fit tant d'avanies qu'il les mit d'accord avec leur patriarche et les réduisit à s'assembler dans la même église. Eutychiùs mourut l'an 940. Après lui Sophrone II, Isaac et Job occupèrent successivement le siège d'Alexandrie, mais sans qu'on sache d'eux autre chose que leurs noms
A Antioche le patriarche catholique Élie mourut l'an 929. Le siège vaqua quatre ans, et l'an 933 on ordonna patriarche Théodose, autrement nommé Étienne. Il était cateb ou écrivain, et avait été à Bagdad, avec l'eunuque Mounès, trésorier du calife. On ne sait quand il mourut. Après lui on trouve les noms de Théodoret II, Agapius I" et Christophe*. Le patriarche de Jérusalem était Christophe ou Chrisiodule I", qui avait deux fils et deux filles. De son temps, les mahométans, ayant excité du tumulte dans l'église de Constantin, en brûlèrent les portes vers la féte de Pâques (937) et pillèrent l'église du Saint- Sépulcre 3.
Quant aux califes ou papes des mahométans, Moktader Billah ayant été tué l'an 932, son frère Kaher fut tiré de la prison pour être placé sur le trône. Cruel et avare, il fit souffrir des tourments inouïs à sa mère, à ses autres parents et à tous ceux qu'il crut s'être enrichis sous le règne précédent. Il fit mourir, contre sa parole, plusieurs personnages distingués de l'empire, entre autres celui qui avait été la principale cause de son élévation. Enfin il se gouverna si mal qu'après dix-huit mois il fut déposé et privé de la vue par les soldats, qui pillèrent Bagdad. Il vécut encore onze ans, réduit à mendier son pain à la porte de la mosquée. Son successeur fut, en 934, son neveu Radi, qui créa la dignité d'émir desémirs, équivalente à celle de maire du palais, et mourut l'an 940. Il a pour successeur son frère Motaki, auquel son principal ministre fait quitter le trône et crever les
*AclaSS.,t. à, juin. Hist. patriarch . Alex. — * ActaSS.yt. 4, Juin. Uist. paMarch. Aniioch. —'ActaSS., t. a, mai.
fD<j 9S2 à 9GÎ
yeux en 944. A celui-ci succède son neveu Mostakfi, qui éprouve le même sort en 040. Son cousin Mothi, calife de nom et sans autorité, abdique de gré ou de force en 974'.
Dès le temps de Radi la puissance des califes tomba entièrement, et tout ce grand empire se divisa entre plusieurs seigneurs qui faisaient porter à leur irésor l'argent des tributs, prenaient les armes, les quittaient quand il leur plaisait, et ne laissaient au calife que le nom de souverain; car ils le reconnaissaient toujours, du moins la plupart, pour le chef de la religion et de l'empire ; ils le nommaient à la prière publique et mettaient son nom sur la monnaie; enfin ils recevaientde lui l'investiture, dont le signe était un étendard ; mais il ne la refusait jama/s à celui qui était le plus fort. L'Égypte donc et la Syrie avaient un maître, le Diarbékir ou la Mésopotamie un autre, l'Arabie un autre, la Perse un autre, et ainsi du reste. Bagdad même, où le calife résidait, avait pour seigneur véritable l'émir des émirs. Il y avait longtemps que les musulmans d'Espagne étaient indépendants; ceux d'Afrique commencèrent aussi à l'être en 909, sous Obéidallah, qui prétendait descendre d'Ali et de Fatime, et qui se fit proclamer souverain de l'Afrique sous le litre de mahadi ou directeur. Ses successeurs prirent dans la suite le titre d'émir-al-moumenim, c'est-à-dire commandant des croyants, dont les chrétiens d'Occident firent, par contraction, le nom de Miramolin*.
En Espagne Abdérame III, qui régna de 912 à 961, prit le môme titre. Au commencement de son règne tout était dans le trouble; des provinces entières avaient secoué le joug. Abdérame s'efforçait d'y porter remède, lorsque les chrétiens, devenus redoutables, sortirent de leurs montagnes et vinrent l'attaquer. Il fut battu successivement près de Talavéra de Saint -Étienne de Gormaz par Ordogno II, roi de Léon. Cette guerre, après avoir été suspendue plusieurs années, se ralluma avec une nouvelle fureur. Déjà amollis parlesarts et le luxe, les musulmans n'étaient plus en état de soutenir seuls les efforts réi-
» UArt de vérifier les dates. — * Elraacin, 1. 2, c. 19. I Dibl. orientale, art. Fatehiah, Mabadi.
de /'ère clir.]
térés d'un ennemi qu'ils avaient presque anéanti deux siècles auparavant. Abdéramo implora le secours des Maures d'Afrique, et, secondé par eux, il rassembla une armée de cent cinquante mille hommes et s'avança au centre de la Castille, portant le fer et le feu sur son passage. Ramire II, roi de Léon, le joignit le 5 août 939, dans la plaine de Simancas. La bataille dura une journée entière, et ce ne fut qu'après huit heures de carnage que la victoire se déclara en faveur des chrétiens. Quatre-vingt mille musulmans périrent par l'épée et dans les eaux de la Pisiierga et du Duéro, Ahdérame voulut rallier les débris de ses troupes près de Salamanque ; mais, attaqué une seconde fois par les chrétiens et blessé dans l'action, il se vit obligé de fuir avec les restes de son armée. Il sut cependant réparer ses pertes et profita habilement de quelques légers avantages. Battu souvent, quelquefois vaincu, toujours grand et redouté, il soutint longtemps la guerre contre les rois de Léon elles comtes de Castille, qui lui enlevèrent la ville de Madrid, alors peu considérable. Enfm il passa les vingt premières années de son règne en guerres continuelles et les trente autres en paix.
En 9S5 il envoya à Othon, roi de Germanie, une ambassade dont le chef était un évôque, qui fut reçu avec grand honneur et retenu longtemps à la cour d'Othon, où il mourut. On délibéra qui on enverrait à sa place pour porter en Espagne la réponse à la lettre d'Abdérame; car, encore qu'il y demandât à Othon son amitié, il y avait mis quelques termes injurieux à la rehgion chrétienne ; ce qui fit résoudre d'envoyer vers lui des hommes savants, pour ajouter de vive voix aux lettres d'Othon ce qu'ils jugeraient à propos et convertir même le prince infidèle, si Dieu leur en donnait les moyens.
Adalbéron, évêfjiie de Metz, se trouvait alors à la cour, et le saint archevêque Brunon, frère du roi, qui avait part à tous les conseils, crut que personne ne pouvait mieux que cet évêque donner des gens propres pour l'ambassade d'Espagne. Ils'adressaà Einold, abbé de Gorze, qui lui donna deux de ses moines; l'un d'eux ayant manqué, saint Jean
de Vandières s'offrit généreusement, dans l'espoir du martyre, pour remplir la place, et fut agréé du roi. Étant arrivé à Barcelone avec ceux qui l'accompagnaient, ils attendirent quinze jours pour envoyer à Tortose, qui était la première ville de l'obéissance des musulmans. Aussitôt le gouverneur leur manda devenir en diligence. Les ayant reçus, il les fournit abondamment de toutes les choses nécessaires et les retint un mois jusqu'à ce que le piince eût donné ses ordres pour les bien recevoir partoutoii ils devaient passer. Quand ils furent à Cordoue, qui était sa capitale, on les logea dans une maison éloignée de deux milles du palais, où on les traita magnifiquement; mais on les fit encore attendre quelques jours.
Comme ils demandèrent à ceux qui prenaient soin d'eux la raison de ce retardement, on leur répondit que les ambassadeurs d'Abdérame avaient été retenus trois ans par Othon: c'est pourquoi ils devaient être trois fois autant sans voir Abtlérame, c'est-à-dire neuf ans. Cependant il venait des gens du palais pour les voir et s'informer du sujet de leur voyage; mais, quelque artifice qu'ils employassent, ils n'en purent tirer autre chose sinon qu'ils diraient leur commission au roi et qu'il ne leur était pas permis de la dire à d'autres. Les Arabes disaient : « Nous savons déjà tout; vous apportez au roi des lettres contraires à nos lois, et vous êtes menacés du dernier péril; car ces lettres sont venues àla connaissance du roi. » Ils disaient vrai; car un prêtre, qui avait accompagné l'évêque espagnol envoyé par Abdéramo, étant revenu avec les Français, avait fait en sorte de prendre copie des lettres d'Othon, et, étant arrivé avant eux à Cordoue, les avait fait connaître à la cour.
Les Français apprirent que chez les musulmans le roi était soumis aux lois comme le peuple et que la première était la défense de parler contre leur religion. Si un étranger le faisait il était puni de mort sans rémission; si le roi, l'ayant appris, différait la punition au lendemain, il était lui-môme puni de mort. Donc Ahdérame, craignant pour lui sur le bruit de ces lettres, qu'il savait être véritable, envoya aux ambassadeurs français
[De 922 à 9G2
un Juif qui s'adressa au bienheureux Jean de Vandières, parce qu'il était reconnu pour le porteur des ordres du roi, son maître. Il commença par le rassurer en lui disant qu'ils ne souffriraient aucun mal et qu'on les renverrait avec honneur dans leur pays. Il leur donna plusieurs avis touchant les mœurs de la nation et la manière de se conduire avec eux; qu'ils empêchassent les jeunes gens de leur suite de faire ou dire aucune insolence, parce que tout serait aussitôt rapporté au roi, et qu'ils s'observassent surtout à l'égard des femmes; qu'ils n'excédassent en rien de ce qui leur serait prescrit. L'ambassadeur Jean de Vandières le remercia de ses bons avis, et, après plusieurs discours, insensiblement le Juif entra en matière et demanda le sujet de l'ambassade. Jean le lui découvrit enfin et lui dit la substance de la lettre. « Il est dangereux, dit le Juif, de la présenter au roi; prenez garde même à ce que vous direz à ceux qui viendront de sa part. Je crois que vous savez la sévérité de la loi des musulmans. »
Quelques mois après on leur envoya un évêque nommé Jean, qui leur proposa, de la part du roi, de venir à son audience avec les présents seulement. « Que deviendront donc leslettres de notre maître ? dit l'ambassadeur Jean de Vandières. N'est-ce pas principalement pour les apporter que je suis venu, et pour réfuter les blasphèmes contenus dans celle de votre roi? » L'évêque répondit : «Il faut s'accommoder au temps età la condition où nous sommes réduits pour nos péchés. L'Apôtre nous défend de résister aux puissances, et nous devons d'autant moins le l'aire ici qu'on nous permet de vivre selon nos lois. Les Arabes estiment même ceux d'entre nousqu'ils voient fidèles à observer notre religion et mangent volontiers avec eux, au lieu qu'ils s'éloignent des Juifsavoc horreur. Nous tenons donc pour maxime d'avoir de la complaisance pour eux en tout ce qui ne nuit point à lareligion. C'est pourquoi vous devez plutôt supprimer celte lettre que de nous attirer de mauvaislraitemenlssans nécessité.» L'ambassadeur répondit avec quelque émotion : « Ce discours conviendrait mieux à un autre qu'à vous, qui paraissez évêque, et qui,
en cette qualité, devez enseigner et défendre la foi. Un chrétien doit plutôt souffrir la faim que de manger avec les infidèles, au scandale des autres. J'apprends d'ailleurs que vous vous circoncisez comme eux et que vous vous abstenez, parcomplaisance, des mêmes viandes qu'eux, contre la défense expresse de l'Apôtre. » L'évêque répondit : « La nécessité nous y contraint, parce qu'autrement nous n'aurions pas la liberté de demeurer avec eux, et nous tenons cetusage de nos ancêtres. — Je n'approuverai jamais, reprit l'ambassadeur, que, par crainte ou par respect humain, on viole les ordonnances des apôtres, et, puisque vous avouez que je ne suis point dans cette nécessité, je suis résolu de ne point m'écarter des ordres que j'ai reçus du roi, mon maître. Je n'irai donc à l'audience de votre roi qu'avec la lettre du mien, sans en ôter un seul trait, et, s'il dit quelque chose contre la foi catholique, je lui résisterai en face, quand il devrait m'en coûter la vie. »
Tout cela fut rapporté en secret à Abdérame, et, comme c'était le plus rusé de tous les Hommes, il employa toutes sortes d'artifices pour ébranler l'ambassadeur. On ne lui permettait d'aller à l'église que les dimanches et les principales fêtes, et on le menait à la plus proche, dédiée à saint Martin. Un dimanche donc, comme il y allait, on lui apporta une lettre du roi contenant quantité de menaces, et enfin celle-ci : «Si tu m'obliges à te faire mourir je ne laisserai pas un chrétien en vie dans toute l'Espagne. Pense de combien de vies tu répondras devant Dieu, s'ils périssent par ton obstination.» Le bienheureux Jean répondit par une lettre qu'il exécuterait fidèlement les oi'dres de sou maître. «Quand vous devriez, disait-il, me faire démembrer peu à peu, me couper aujourd'hui un doigt, demain un autre, puis un bras, un pied, une jambe, et ainsi du reste de jour en jour, vous ne m'ébranlerez pas. Que si vous faites mourir à cause de moi les autres chrétiens, ce ne sera point à moi que Dieu l'imputera, mais à votre cruauté, qui nous procurera par ce moyen une meilleure vie. »
Cette lettre, loin d'irriter le roi Abdérame,
dfi l'ère chr.l
l'apaisa; car il était hion informé de la puissance d'Othon et ne voulait pas s'attirer un tel ennemi. Il tit donc dire à Jean qu'il dît lui-même ce qu'il jugeait à propos de faire. Le bienheureux Jean répondit : « A la fin vous avez pris le bon parti ; si vous aviez l'ait d'abord cette proposition vous nous auiiez épargné, et à vous aussi, bien du temps et du chagrin. L'expédient est facile : que votre roi envoie au nôtre demander ce que je dois faire; j'obéirai ponctuellement. »
La proposition fut acceptée ; mais on avait peine à trouver quelqu'un qui voulût entreprendre ce voyage, quoique Abdérame promît une grande récompense. Il y avait à sa cour un chrétien nommé Recemond, savant dans les deux langues, le latin et l'arabe, du nombre de ceux qui écrivaient les plaintes ou les demandes des particuliers au roi et ses réponses ; car à cette cour tout se traitait par écrit. Il s'offrit pbur aller vers le roi Othon, et, étant agréé, il vint trouver le bienheureux Jean et s'informa des mœurs de ce roi de la nation. Jean l'assura qu'il serait trèsbien reçu et lui promit des lettres pour son abbé. En ce temps-là il vaquait un évôché en Espagne; Recemond le demanda pour récompense et l'obtint facilement; ainsi de laïque il devint tout d'un coup évêque.
En deux mois et demi il arriva à l'abbaye de Corze, où il fut reçu avec joie ; puis il alla à Metz et fut bien traité par l'évôque Adalbéron, jusqu'à ce qu'il fût temps de le présenter au roi Othon, ce qui se tit à Francfort. On loua extrêmement la fermeté de l'ambassadeur Jean, et on lui renvoya des lettres plus douces, avec ordre de supprimer les premières, de conclure, à quelque prix que ce fût, un traité de paix et d'amitié avec Abdérame, pour arrêter les courses des Sarrasins, et enfin de revenir au plus tôt. Recemond étant arrivé à Cordoue avec un nouvel envoyé d'Othon, nommé Dudon, ils demandèrent audience; mais Abdérame dit qu'il voulait auparavant en donner une aux premiers ambassadeurs et voir ce moine si opiniâtre. Ainsi, au bout de trois ans, il fut résolu que Jean aurait audience.
On voulait qu'il prît des habits magnifiques pour paraître devant le roi, suivant la cou-
tume de la nation, et, comme il s'en défendait, le roi, croyant que c'était parpauvrolé, lui fit donner dix livres de monnaie. Le bienheureux Jean, après avoir délibéré quelque peu, les reçut avec action de grâces pour les donner aux pauvres; mais il protes(;i qu'il ne quitterait point son habit monastique. « Je l'econnais en tout sa fermeté, dit Abdérame; qu'il vienne, s'il veut, rcvôlu d'un sac, je ne l'en aimerai que mieux. » Le jour de l'audience étant venu, les Français furent conduits et reçus au palais avec grand appareil. Le roi, qui élait seul dans sa chambre, assis les jambes croisées sur un tapis précieux, donna au bienheureux Jean sa main à baiser en dedans, ce qui était le plus grand honneur; puis il lui fit signe de s'asseoir sur un siège qui lui était préparé. Après quelques éclaircissements sur le long retardement de l'audience, Jean donna les présents de son maître et demanda aussitôt son congé. Abdérame en fut surpris et dit qu'après une si longue attente il ne fallait pas se séparer si promptement. A une seconde audience il lui parla beaucoup de la puissance et des actions du roi Othon, témoignant une grande estime pour lui, mais désapprouvant l'autorité qu'il laissait aux seigneurs et qui était souvent une cause de guerres civiles. Là finit l'unique exemplaire de la Vie de saint Jean de Vandières ou de Gorze, écrite dans le môme temps par Jean, abbé de Saint-Arnoulfede Metz, son disciple, homme sensé et judicieux. On sait d'ailleurs que Jean, au retour de cette ambassade, fut abbé de Gorze vers l'an 960 et mourut l'an 963, qui était le quarantième de sa profession monastique. Son nom se trouve marqué, dans plusieurs martyrologes, au 27 février
On a de Jean de Vandières une vie de sainte Glossinde, vierge, née vers la fin du sixième siècle dans la Gaule belgique, nommée depuis France. Sa famille était des plus illustres; son père, Vintron, avait le titre du duc. Frédégaire nous apprend qu'il était duc de Champagne, et que la troisième année du règne de Théodebert, en 598, il fut mis à mort par les intrigues de Brunehaut. Glode-
> Ada SS., 27 févr. Acta SS. Ord. S. Bened.,se.t. à.
[De 922 à 962
sinde ou Glossinde pratiqua la vertu dès son enfance dans la maison paternelle, où elle fut élevée avec le plus grand soin. Elle se consacra dès lors à Dieu, ne désirant d'autre époux que celui des vierges. Cependant, lorsqu'elle fut en âge, ses parents la tiancèrent à un noble jeune homme, nommé Obolen. Le jour même où il devait l'emmener dans sa maison, avec grand appareil, pour y célébrer les noces, il fut appelé dans le palais du roi. C'était le temps de Brunehaut et de Frédégonde, temps de factions et de meurtres politiques. Obolen est accusé devant le roi de crimes énormes, plongé dans un cachot toute une année, puis condamné à perdre la tête. Demeurée ainsi vierge, Glossinde se résolut plus que jamais à n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ. Ses parents toutefois pensaient à un second mariage, mais elle y résistait de toutes ses forces. Son père avait à Trêves une sœur nommée Rotlinde, abbesse d'un monastère. Il songeait à lui conduire sa fille, pour qu'elle lui persuadât d'acquiescer aux désirs de ses parents. Glossinde, ayant connu ce dessein, se sauva dans la ville de Metz et se réfugia dans l'église Saint-Élienne, qui est la cathédrale. Ses parents la suivirent de près, mirent des gardes à toutes les portes pour s'emparer de sa personne si elle venait à sortir. Glossinde demeura dans l'église six jours de suite, non-seulement sans sortir, mais sans boire ni manger, Dieu la soutenant par la nourriture des anges. Le septième jour, qui était le jour du Seigneur, un personnage d'un aspect angélique, suivi de deux beaux enfants, arrive à la vue de tout le monde, marche droit à la partie de l'autel où s'était réfugiée Glossinde, et, sous les yeux de tous les assistants, lui pose le voile de religion sur la tête. Puis, avec ses deux suivants, il disparaît soudain aux regards des spectateurs, qui restent muets de surprise, de crainte et d'admiration, en présence de la vierge couverte de son voile. Tous reconnaissent qu'un ange de Dieu vient d'apparaître. Les gardes eux-mêmes viennent se prosterner aux pieds de Glossinde et lui demandent pardon de la violence qu'ils avaient pensé lui faire. Elle leur pardonna de grand cœur, rentra chez ses parents soumise, alla
voir sa tante à Trêves, apprit d'elle tout ce qui concerne la vie religeuse, revint dans sa chère ville de Metz, s'y associa un certain nombre de pieuses tilles, obtint de ses parents un terrain qu'ils avaient dans l'enceinte des murs, et y fonda un monastère où elle réunit bientôt jusqu'à cent religieuses. Elle le gouverna six ans et y mourut à l'âge de trente ans, vers l'an 640; car il est dit qu'elle mourut avant saint Arnoulfe dont la mort arriva l'an 645.
Le monastère prit le nom de Saint-Pierre ou de Sainte-GIossinde. C'est à l'autel de ce monastère que Jean de Vandières devait servir par semaine, à raison de ses bénéfices. C'est là qu'il fît connaissance avec des ferventes religieuses, qui le prièrent d'écrire la vie de sainte Glossinde, avec l'histoire de ses translations et de ses miracles. Il écrivit cette vie sur une autre plus ancienne, mais plus courte et d'un style inculte, que nous avons aussi. Le fond de l'une et de l'autre est le même.
Vingt-cinq ans après sa mort le corps de la sainte fut transféré de l'église des Apôtres ou de Saint-Arnoulfe, hors de la ville, dans une nouvelle église de la sainte Vierge attenante au monastère et qui servit de sépulture aux religieuses. Le corps fut trouvé sans corruption. Une seconde translation eut lieu de cette église dans celle du monastère même, sous Louis le Débonnaire, par son frère Drogon, évèque de Metz; une troisième en 851, sous l'évêque Adalbéron, lorsqu'il fallut restaurer l'église. Jean de Vandières ou de Gorze, qui fut témoin de la dernière, décrit donc les miracles de toutes les trois*.
Étant abbé de Gorze sous le même évêque Adalbéron, Jean de Vandières écrivit encore une histoire des miracles de saint Gorgon, l'un des patrons de son abbaye. Saint Chrodegang, ayant fondé cette abbaye au temps du roi Pépin, désira l'enrichir de quelques trésors célestes. Dans un voyage de Rome il en demanda ay Pape Paul, qui lui accorda les corps des trois martyrs Gorgon, Naboret Nazaire.Chrodegand céda saint Naborau monastère deSaint-Hilaire, appelé depuisNabor
' Ada SS. OrJ. S. Bened., t. 8.
de rtre ci.r.] DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 61
sur la Moselle, saint Nazaire à celui de Lauresheim, et amena saint Gorgon à celui de Goi ze en 765, où il voulut lui-même être enseveli. De Rome à Gorze il se faisait des miracles à chaque station, le long de la route. Jean de Vandières cite nommément le village deVarangise ou Varangé ville sur laMeurthe, les lieux nommés Mont-Viron ou Moivron, Nomante ou Nomeny, sur la Seille. Vers l'an 919, sous l'épiscopat de Vigeric, lors de l'invasion des Hongrois, comme l'abbaye de Gorze n'était pas fortifiée de murs, lesmoines se réfugièrent àMetz avec ce qu'ils avaient de plus précieux et déposèrent les reliques de saint Gorgon dans l'église de Saint-Sauveur. Le prêtre de l'église, homme très-pieux, désirait ardemment avoir quelque parcelle des saintes reliques ; à force d'instances il persuada à un des moines de lui en donner secrètement ; mais, quand le moine porta la main à la châsse, ils tombèrent tous deux à la renverse et restèrent sans connaissance trois ou quatre heures. Quelque temps après, étant guéris tous deux, le bon prêtre dit au moine : « Si je n'ai pas été digne de recevoir quelque relique du saint corps, veuillez m'accorder au moinsquelquepetiteparcellede lâchasse.»
Le moine essaya, mais ils furent encore renversés tous deux comme la première fois et restèrent comme morts. Par ces faits, qui s'ébruitèrent bientôt, le saint répandit une si grande terreur que personne n'osa plus troubler son repos. Jean de Vandières, étant dans sa première jeunesse, connut lui-même ce moine, qui passait alors pour centenaire.
Lorsque l'évêque Adalbéron eut donné le monastère de Gorze à saint Jean de Vandières et à ses amis, il y vint pour la fête anniversaire de saint Gorgon. A l'office de la nuit, lorsqu'on allait chanter l'invitatoire, un homme aveugle depuis douze ans, qui priait saint Gorgon d'avoir pitié de lui, recouvra subitement la vue. L'évêque, qui était présent, en eut une joie extrême, rendit de solennelles actions de grâces à Dieu et jeta son manteau sur le tombeau du saint.
Un muet de naissance vint de la ville d'Autun, à la suite d'une révélation, chercher sa guérison au monastère de Gorze. Il y était depuis quelques jours lorsqu'il obtint du
gardien de l'église d'y passer la nuit en prièles. Vers minuit, lorsque tout le monde dormait, la châsse du saint martyr retentit d'un si grand bruit (|u'il réveilla le gardien. Quant à l'homme muet, il lui semblait qu'un jeune adolescent, sorti de la châsse, lui mettait le doigt dans la bouche, lui détachait la langue du palais, en sorte qu'il rendit beaucoup de sang à la vue de tous les frères ; mais en même temps il parlait librement, louant Dieu et saint Gorgon. A son retour, passant parle villaged'Arnold, maintenant Arnaville, il se mit en colère contre son domestique et le frappa rudement. Aussitôt il perdit la faculté de parler. Touché de repentir, il vint de nouveau implorerla miséricorde du saint et récupéra la parole. Jean de Vandières en fut témoin
Que Jean lui-même soit l'auteur de cette relation anonyme, il y a de bonnes raisons pour le croire. D'abord Jean n'y est pas nommé une seule fois, quoiqu'il s'agisse bien souvent de choses arrivées à Gorze pendant qu'il y était procureur et ensuite abbé, et de choses auxquelles il eut la plus grande part. Il y a surtout deux affaires principales, mentionnées à la fois et dans sa Vie par Jean de Metz, et dans la relation anonyme des miracles de saint Gorgon. Dans sa Vie, écrite après sa mort, il est dit formellement que c'est Jean de Vandières qui entreprit ces deux affaires et les fit réussir malgré de grands obstacles ; l'auteur de la relation dit simplement que c'est quelqu'un de nos anciens. Pourquoi ? parce que c'était lui-même et qu'il était alors abbé du monastère. Et, de fait, l'auteurdela relation, quoiqu'il nese nomme pas, paraît partout comme le chef de la communauté. Enfin son biographe proteste qu'il ne dit rien dans sa Vie qu'il n'ait appris de lui-même ou de ses amis. Or, dans sa Vie, il transcrit plusieurs passages de la relation anonyme. D'où il est naturel de conclure que l'auteur de cette relation est Jean de Vandières lui-même, qui, comme nous en avertit son biographe, fuyait toujours la gloire humaine. C'est une raison de plus de lui rendre ce qui lui est dû.
» Acta SS. Ord. S. Baied., sect. 3, pars 2. Acla SS., 9 septembre Monumcnla Germam'rp, \ 4, p ?:J5.
[De 922 à 962
Dans l'Espagne chrétienne le roi de Léon, Ramire II, qui avait remporté une si grande ■victoire sur Abdérame, mourut le 5 janvier 950, dans de grands sentiments de piété, laii^sant deux fils qui lui succédèrent et une fille qui fut religieuse. Ordogne III, son fils aîné et son premier successeur, mourut l'an 95o, après avoir régné cinq ans et sept mois. Il quitta sa femme Urraque el épousa Eivire, dont il laissa un fils nommé Bermond; mais, comme il était encore en bas âge, son oncle Sanche le Gros, frère d'Ordogne, fut reconnu roi et régna douze ans. Il envoya à Cordoue Vélasco, évêque de Léon, avec d'autres ambassadeurs, pour traiter de la paix et demander le corps de saint Pélage, martyrisé en 924.
Du temps de ces rois vivait Dulquite, abbé d'Albélada, monastère fondé en 924 parSanche.roide Navarre, près de la ville de Logrono. Il avait plusieurs monastères sous sa conduite et gouvernait plus de deux cents moines. Godescalc, évêque de Pu y en Velay, allant en pèlerinage à Saint-Jacques en Galice, passa par le monastère de Hilde, un de ceux qui dépendaient de Dulquite, et obtint de lui une copie du livre de saint Ildefonse de Tolède sur la Virginité de Marie. Cette copie fut écrite par un prêtre du monastère, nommé Gomesan, et l'évcqueGodescalcremporta au mois de janvier 951.
Le successeur de Dulquite fut Salvus ou Salvius, abbé d'Albélada, homme savant et élo(iuent, qui dressa une règle pour les religieuses, par où l'on voit qu'il en avait aussi sous sa conduite. Il composa des hymnes, des oraisons et des messes dont le style inspirait beaucoup de dévotion. Il était de petite taille et d'une faible complexion, mais d'un esprit fervent et d'une conversation fort agréa])le, plus distingué encore par ses boinies œuvres que par sa science. Il mourut du temps de Garcia I"', roi d'Aragon, et de Tliéodemir, évêque de Najarre, le 10 février 962. Entre ses disciples on remarque un évêque nommé Vélasco et un moine nommé Vigila, qui, en 97G, écrivit un volume contenant soixante el un conciles, cent une décrétalcs et quelques autres ouvrages *. On voit (|u'au milieu du
• ilç/« ilii. Ord. S. Bemd, , sect. 5, p. 207.
dixième siècle, et en Espagne même, les études et les sciences ecclésiastiques n'étaient pas tout à fait négligées.
En Italie Atton, évêque de Verceil, se distinguait par sa science et son zèle. Il était fils du vicomte Aldegaire, ce qui donne lieu de conclure qu'il était Français de nation, ce titre n'ayant encore passé ni en Italie, ni en Allemagne. On a de lui, sous le nom de Capitulaire, une instruction générale à son clergé et à son peuple. Elle est divisée en cent chapitres tirés des anciens conciles, des décrétalcs de Papes, des capitulaires d'autres évêques, particulièrement de Théodulfe d'Orléans. Quoiqu'il n'y ait presque rien mis de son propre fonds, on y voit toujours son grand zèle pour l'établissement et le maintien du boa ordre.
Il y a du choix dans les différentes matières qu'il y fait entrer. Il y insiste en particulier sur l'inslruction du clergé et tâche d'en bannir l'ignorance, qui est, dit-il, la mère de toutes les erreurs. Entre les moyens qu'il prescrit pour l'éviter il recommande la tenue des conférences au premier jour de chaque mois. Il en avait vu l'usage déjà établi dans les Églises de France et en connaissait toute l'utilité. Outre ce qu'il dit en faveur de l'instruction du peuple, dans les endroits où il parle de celle du clergé, il en traite encore dans plusieurs autres chapitres. Il n'oublie pas les petites écoles, dont il prescrit l'établissement sur le même pied et dans les mêmes termes que Théodulfe d'Orléans. Il finit cette longue instruction par le décret entier du Pape saint Gélase sur les livres approuvés ou non dans l'Église
Un autre ouvrage d'Alton, mais où il y a beaucoup de lacunes pai'cc que le manuscrit s'en est trouvé détérioré, est un Traité des Souffrances de l'Église. L'auteur l'a divisé en trois parties, et montre, par l'usage presque perpétuel qu'il y faildes livres sacrés ella justesse de leur application, qu'il en avait une grande intelligence. Dans la première partie, qui est intitulée des Jugements des évêques, il établit d'abord pour maxime constante (jue, les souffrances ayant été prédites à l'Église,
« D'Acheri, SpiciL,\. I, p. 402, in-fol.
de l'ère chr.J DE L'ÉGLISE
elle n'en manquera jamais, non-seulement de la part des étrangers, mais de la part même .-le? fidèles. Il passe ensuite h relever ]«is divers abus qui s'étaient glissés dans les jugements des évêques ; il combat en particulier le serment ,«t le duel qu'on exigeait dos évêques accusés, pour se justider, au défaut de preuves. Ce n'est pas qu'on obligeait les évêques à se battre en personne, mais seulement à donner un champion qui se batlait en leur nom. Plaisante justification, qui dépendait de la valeur ou de l'adresse d'un homme, et qui ne pouvait se faire que par l'effusion du sang, pour se décharger d'une accusation le plus souvent fausse. Notre prélat veut donc que les jugements se rendent suivant les règles, et que la correction des ecclésiastiques se fasse par le ministère des évêques. Il soutient qu'il n'appartient qu'à ceux-ci de les juger et que les laïques ne doivent s'en mêler qu'à leur prière.
Atton emploie la seconde partie de son ouvrage à traiter des ordinations des évêques. Ce morceau est intéressant et mérite d'être lu. L'auteur y pose d'abord pour principe que les ordinations failes selon les canons doivent être regardées comme venant de Dieu même ; « mais, ajoute-t-il, les princes peu religieux, méprisant ces règles, veulent que leur seule volonté l'emporte, et trouvent très-mauvais qu'un évêque soit élu par d'autres que par eux, quelque mérite qu'il ait, ou que l'on rejette celui qu'ils ont choisi, quelque indigne qu'il soit. Ils n'y considèrent que les richesses, la parenté, les services ; l'une de ces qualités leur suffit. S'ils ne vendent pas les évêchés pour de l'argent ils les donnent à leurs parents ou à ceux qui leur font la cour. D'autres sont tellement aveuglés qu'ils élèvent des enfants à l'épiscopat et font juges et docteurs ceux qui ont encore besoin des premières instructions. On ne les loue que de leur chasteté, qui est encore sans mérite. On oblige le peuple de rendre témoignage à un enfant dont l'inutilité est connue de tout le monde. La plupart rient, les uns de joie pour l'honneur qu'ils reçoivent, les autres en se moquant d'une illusion si manifeste. On interroge le pauvre enfant sur quelques articles qu'il a péniblcnicnl uppi is par cœur ou qu'il
lit en tremblant dans un papier, plus par la crainte d'avoir le fouet que de perdre l'épiscopat. Ceux qui l'interrogiint savent bien qu'il n'entend pas ce qu'il dit; ils ne le font pas pour l'examiner, mais pour garder la forme canonique et assurer la fraude par l'apparence de la vérité. Ces évêques, ordonnés contre les l'ègles, sont aussi accusés sans respect, opprimés injustement, chassés avec perfidie et quelquefois cruellement mis à mort. »
Enfin la troisième et dernière partie du traité roule sur les biens des églises. Atton s'y arrête particulièrement à déplorer ce qui se pratiquait à la mort ou à l'expulsion d'un évêque. Au lieu que les biens de son Éghse devaient être précieusement conservés par de fidèles économes jusqu'à l'ordination de son successeur, ils étaient livrés en pillage à des laïques. Il montre qu'il y avait autant de mal à les piller alors que si on l'avait fait du vivant de l'évêque
L'incontinence des clercs dans le diocèse deVorceil était montée à un tel excès qu'Alton crut devoir s'en plaindre à eux-mêmes dans une lettre circulaire qu'il leur écrivit. Elle est forte et paihéfique, digne d'un grand évêque. Il est inutile de s'étendre sur les désordres contre lesquels il déploie son zèle. Voici ce qu'il dit àces clercs incontinents. « Par quelle présomption criminelle osez-vous consacrer et donner aux autres le corps et le sang de Jésus-Christ, vous sentant coupables de pareilles impuretés? ou comment entreprenezvous de servir dans l'église, vous qui, dans vos maisons, vous livrez continuellement à une passion criminelle ? N'est-il pas du devoir des prêtres de régler par leurs propres paroles et par leurs exemples le peuple dont le soin leur est confié ? » Il les renvoie aux saintesÉcritures et aux anciens canons de l'Église pour y apprendre avec quelle pureté et quelle innocence de vie ils doivent exercer leurs fonctions, se contentant de leur rapporter dans sa lettre le second canon de Nicée, qui défend aux clercs d'avoir chez eux d'autres femmes que leurs plus proches parentes ou celles qui sont hors de tout soupçon. Celte
' D'Acheii, SpiciL, t. 1, p. 414-431.
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lellre ne fut point sans effet ; plusieurs cliangèrent de conduite. Atton en écrivit une seconde sur le même sujet, par manière d'exhortation. Il y invite ceux qui s'étaient rendus à la première à prier pour les autres que la miséricorde de Dieu n'avait pas encore retirés de leurs désordres *.
Une cause particulière de ces désordres dans le clergé d'Italie était les fréquentes révolutions politiques, mais notamment le règne de Hugues, qui, de comte de Provence, était devenu roi d'Italie. Plusieurs de ses compatriotes allèrent chercher fortune dans ses nouveaux États. Ainsi Hilduin, ayant manqué l'évèché de Liège, reçut de lui l'évêché de Vérone, puis l 'archevêché de Milan . Manassès, archevêque d'Arles et parent de Hugues, abandonna son Église et vint pareillement en Italie, où le roi, sans doute pour affermir luimême sa domination, lui donna les évêchés de Vérone, de Mantoue et de Trente, avec le gouvernement du Trenlin, ce qui l'engagea à devenir guerrier plutôt qu'évêque. Plus tard il quitta le parti du roi Hugues et vendit son évêché de Vérone pour avoir l'archevêché de Milan. Il disait, par une raillerie impie, qu'il ne faisait en cela qu'imiter saint Pierre, qui avait abandonné le siège d'Antioche pour posséder celui de Rome et celui de Ravenne, Joignez à ceci les mœurs scandaleuses du roi Hugues lui-même. Non content de sa légitime épouse, il entretenait un troupeau de concubines. Plusieurs de ses bâtards furent élevés aux premières dignités de l'Église, ou du moins ils en usurpèrent les revenus ; plusieurs de ses maîtresses reçurent des abbayes en récompense et les patrimoines ecclésiastiques étaient entre ses mains l'objet d'un commerce scandaleux, au moyen duquel il amassa de grandes richesses *.
Hugues régnait depuis cinq ans sur l'Italie ; il s'y était rendu odieux par plusieurs actes tyranniques, lorsque, pour mieux assurer sa couronne, il s'associa, en 931, son tils Lothaire, qu'il avait eu de sa première femme. Lothaire, fort jeune encore, était étranger à la politique perlidc cl à la cruauté de son père. En 938 celui-ci lui lit épouser
' IVAclicvi, S/,ictl.,l. I, p. 'li'C-i'il. - îLiiilinaud,!. 3 et i.
Adélaïde, fille de Rodolphe II, roi de Bourgogne. Les vertus de cette princesse, que l'Église a placée au nombre des saintes, eurent une heureuse influence sur le caractère de Lothaire, et ce jeune prince était autant aimé des Lombards que Hugues en était détesté. Hugues avait successivement dépouillé tous les grands feudataires. Son neveu Bérenger, marquis d'Ivrée, fut le dernier qu'il consentit à ménager. Il voulut enfin l'accabler à son tour, et il donna des ordres, en 940, pour l'enlever avecson épouse et lui arracher les yeux. Bérenger, averti à temps du danger qu'il courait, par Lothaire, propre fils de Hugues, s'échappa, malgré les rigueurs de l'hiver, par les passages du Saint- Bernard, et se réfugia en Allemagne près du roi Othon le Grand. De là il commença, en 943, à soulever les Italiens contre Hugues. Un gentilhomme lombard nommé Amédée parcourut, déguisé en pèlerin, les cours de tous les grands feudataires ; il leur promit les secours de Bérenger et leur inspira la résolution de secouer un joug insupportable. Amédée osa même se présenter devant le roi et observer les dispositions de ses courtisans. Il revint ensuite en Allemagne et excita Bérenger à tout entreprendre. Celui-ci entra en Italie, en 94S, par l'évêché de Trente. Milon, comte de Vérone, se déclara pour lui ; presque tous les prélats d'Italie en firent autant, et Bérenger, invité à venir à Milan, y futaccueiUi avec enthousiasme par une diète des grands feudataires d'Italie. Hugues, désespérant de pouvoir se défendre, offrit de renoncer à la couronne en faveur de son fils Lothaire, qui n'avait point mérité, comme lui, la haine du peuple. Cette proposition fut acceptée, et Lothaire parut quelque temps régner, tandis qu'en réalité toute l'autorité était dévolue à Bérenger.
Le roillugues ayant étéainsi chassé en 945, Rathier, évêque de Vérone, qu'il tenait en prison depuis deux ans, en sortit alors ; mais il fui arrêté de nouveau par Bérenger, à la poursuite de Manassès, archevêque de Milan. On le tint trois mois et demi en prison ; puis on le mena à Vérone, où Milon, qui avait été intrus à sa place et ordonné évêque, le reçut par artifice, pourcxclure Manassès, ciaigiianl
de l'ère cht.\
qu'il ne rappelât Je roi Hugues. Milon feignit de reconnaître Rathier pour légitime évêque de Vérone, mais il lui donnait tous les chagrins qu'il pouvait, protégeant contre lui les clercs, les vassaux et les serfs de l'Église, eu sorte que Rathier ne pouvait ni tenir de synode, ni assister au chapitre, ni rien ordonner, ni seulement parler de rien corriger, et était si méprisé qu'un jour, comme il faisait une ordination, l'archidiacre et tout le clergé le laissèrent seul et s'en allèrent dans une autre église. Enfin l'archevêque Manassès ordonna évôque de Vérone un clerc de son diocèse d'Arles. Milon, qui était l'auteur de tous ces mauvais traitements, feignait cependant si bien d'être le protecteur de Rathier que, dans le royaume de Lombardie, la plupart le regardaient comme son meilleur ami.
Rathier souffrit deux ans cette persécution, qui lui semblait plus rude que celle du roi Hugues ; mais il craignait d'abandonner son troupeau comme un pasteur mercenaire.
Enfin le roi Lothaire lui envoya dire qu'il sortît de la ville pour céder la place à Manassès, qui voulait envahir le siège de Vérone, outre tant d'autres qu'il avait déjà. Le roi ajoutait : « Je vous avertis en ami de vous retirer plutôt que de vous exposer à être mutilé ou tué par la trahison de Milon, ou tout au moins arrêté et emmené où vous ne voudriez pas. » Rathier quitta donc Vérone et se retira en Provence chez un seigneur nommé Rostaing, dont il instruisit le fils, pour lequel il composa une grammaire qu'il intitula -Se? va-Dorsum, voulant dire qu'elle garantissait les écoliers du fouet. En récompense de ce service on donna à Rathier un évêché en Provence; mais il le quitta pour retourner à l'abbaye de Lobes vers l'an 941 .
Richer, qui était alors évêque de Liège, le reçut favorablement, et, quelque temps après, le roi Otiion l'appela pour servir à l'instruction de Brunon, son frère. Il fut regardé comme le premier des savants de cette cour, et Brunon crut lui avoir tant d'obligation de SCS instructions qu'après la mort de Fiirabert il lui procura l'évêché de Liège, en 953, vers letemps où il fut lui-même ordonné arclievêquede Cologtie. Il crul que Rathier, par sa vu.
doctrine et son éloquence, serait utile nonseulement à l'Église de Liège, mais encore à plusieurs autres des environs, outre qu'en ces quartiers-là il y avait des évêques qui, s'appuyant trop sur la puissance temporelle, scandalisaient les peuples parleurs divisions. 11 semblait donc que Rathier serait inviolablement attaché au prince par an tel bienfait, et que d'ailleurs sa vie irréprochable fermerait la bouche à la médisance ; mais, avec des mœurs pures et beaucoup d'esprit, Ralhier n'avait pas le talent de se faire aimer. Son peuple le prit en aversion et ne cessa de le persécuter. Enfin, comme il célébrait magnifiquement la fête de Noël dans l'abbaye de Lobes, il s'éleva à Liège contre lui une conspiration si violente que Brunon, bien qu'il eût toute l'autorité temporelle dans le pays, fut obligé de céder à la nécessité des affaires et d'ôter Rathier de Liège, pour y mettre Baidric, issu de la noblesse du pays. C'était en l'an 956 *.
En Italie le bon roi Lothaire était mort dès le 22 novembre 950, empoisonné, dit-on, par le marquis Bérenger, son compétiteur, à qui cependant, comme nous l'avons vu, il avait sauvé la vie. Lothaire ne laissait de sa femme, sainte Adélaïde, qu'une fille, Emma, qui fut mariée à Lothaire II, roi de France. Le 15 décembre de la même année Bérenger se fit couronner roi d'Italie, avec Adalbert, son fils. Il voulut faire épouser à celui-ci la reine Adélaïde, veuve de Lothaire. La pieuse princesse s'y étant refusée, il la livra à toutes les fureurs de la reine sa femme. Villa, qui la traita avec la dernière inhumanité, jusqu'à lui faire arracher les cheveux et la faire battre à coups de pied et de poing. Enfin, n'ayant pu vaincre sa constance, Bérenger H la fit enfermer dans le château de Garda, au bord du lac de ce nom. Là, dépouillée de tous ses biens et retenue au fond d'une tour, elle n'avait qu'une seule femme pour la servir. Adelard, évêque de Reggio, eut pitié de son sort et entreprit de la délivrer. Il avait été l'ami intime du roi Lothaire et se souvenait de ses bienfaits. Martin, un de ses prêtres, autrefois chapelain du même prince,
1 D'Achcri, SpiaV.. t. 2. Geillier, t. 19.
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Partageait tous les sentiments de son cvôque. Ils concertèrent tous deux un plan, avec Azzou, seigneur de Canosseet bisaïeul de la célèbre comtesse Malhilde. Martin fut envoyé vers la princesse; il lui communiqua secrètement le plan d'évasion. Grâce à l'or qu'il avait apporté il gagna quelques-uns des gardes ; avec leur aide il creusa un passage souterrain dans la tour. La nuit, la reine Adélaïde et sa suivante s'enfuirent par là, déguisées en hommes; à la pointe du jour elles se cachèrent avec le fidèle Martin dans les roseaux du lac. Us y passèrent la journée entière, et allaient mourir de faim lorsqu'un pêcheur, qui passait auprès avec son bateau, eut pitié d'eux et leur donna quelques poissons. '
Informé de l'évasion d'Adélaïde, Bérenger la fît traquer de toutes parts; lui-même se mita la tête d'une bande de soldats pour la découvrir. Elle fut donc réduite à se cacher le jour dans l«s bois, les marais, les cavernes, vivant de racines et d'herbes sauvages, et à voyager la nuit par des chemins souvent i mpraticables et dans des transes continuelles. Un jour qu'elle était cachée dans un chanp de blé elle entendit arriver derrière elle une troupe de cavaliers ; c'était Bérenger luimême avec son escorte. A l'entrée du champ il donna l'ordre de le fureter en tous sens, en écartant les blés avec la lance. Lui-même se dirigea du côlé où Adélaïde était couchée dans le creux d'un sillon ; toutefois il ne la découvrit point. Peu de temps après, le comte Azzon, prévenu par le fîdèle Martin, vint au-devant d'elle avec une couipaguiede braves, la reçut avec le plus grand rcspecl, et la conduisit de même dans la forteresse imprenable de Canosse, bâtie non loin de Reggio, sur un rocher isolé et taillé à pic.
Cependant les seigneurs italiens, irrités contre Bérenger, avaient invoqué contre lui les secours du roi Othon de Germanie. Ce prince était veuf depuis trois ou qualie ans de sa première femme Édithe. Il entra en Italie peu de mois après l'évasion d'Adélaïde, il arriva jusqu'à Pavie sans éprouver de résistance, et y é[)0usa Adélaïde, aux fêles de Noël de l'an -"iSl. Ces événements furent tiaulés daiis ce temps-là même, en assez
beaux vers latins, par un poète d'autant plus remarquable que c'élaitune simple rehgieuse d'Allemagne, qui, pour apprendre le latin et le grec, n'eut d'autres maîtres que deux religieuses de son couvent ; phénomène des siècles d'ignorance, en particulier du dixième, qu'on ne retrouvera point dans les siècles qui se disent éclairés, pas même dans celui de Louis XIV. Nous aurons occasion de connaître de plus près la religieuse poëte de Gandersheim, la sœur Roswithe
Le roi Othon, se trouvant en Italie, envoya au Pape Agapit une ambassade pour demander la permission de venir à Rome, sans doute pour recevoir la couronne impériale. N'ayant pas obtenu la permission qu'il demandait, il s'en retourna en Allemagne avec sa femme. C'est à l'historien Flodoard que nous devons la connaissance de cette particularité. L'année suivante (952), le septième jour d'août, Othon tinta Augsbourg une assembléegénéraledesévêquesetdes seigneurs d'Allemagne et d'Italie. Il y assista vingtquatre évêques, entre autres les archevêques de Milan et de Ravenne. S'étant formés en concile, ils prièrent le roi d'y assister et l'y reçurent avec l'honneur convenable. L'archevêque de Mayence se leva de son siège et proposa ce qui avait été résolu, priant le roi de l'appuyer de son autorité, et il le promit avec un grand zèle. On fit en ce concile onze canons, portant premièrement défense à tous les clercs, depuis l'évêque jusqu'au sous-diacre, de se marier ou d'user de leurs femmes sous peine de déposition, et à tous les clercs id'avoir chez eux des femmes sous-inlroduites ; autrement, permis à l'évêque de faire fustiger et tondre la femme suspecte. Enfîn ce concile veut que tous les clercs étant venus en âge de maturité soient contraints, même malgré eux, de garder la continence. Défense aux évêques et aux clercs d'avoir des chiens ou des oiseaux pour la chasse ou de jouer aux jeux de hasard. Les moines ne se mêleront pas d'affaires et ne sortiront point du cloître sans congé de l'abbé, et tous les monastères seront sous la conduite de l'évêque diocésain ; mais les évêques n'empêcheront
^ Scriptores rer. Germun, C&uis., t 4,in-fol. Vita
S- Adeihaidce.
de iVre clir.]
point les clercs d'embrasser la vie monastique. Dans ce concile on cite souvent les anciens canons
A cette même assemblée d'Augsbourg se présenta Eérenger II, avec son tils Adalbert, fioiir demander au roi Othon son amitié et la restitution de la couronne d'Italie, aux conditions que lui-même voudrait y mettre. Ollion, en effet, rendit l'Ilalie à Bérenger, mais comme un fief qui relevait de l'Allemagne, et il se réserva la Marche de Vérone, qui lui ouvrait l'entrée de ce pays. Bérenger rentra donc en Italie comme roi ; mais il continua d'y maltraiter les évèques et les seigneurs comme auparavant.
Le Pape Agapit II mourut l'an 9S6, après avoir tenu le Sainl-Siége près de dix ans. Le prince Albéric était mort dès l'an 954, et son fils Octavien, quoique clerc, lui avait succédé dans sa dignité et son autorité dans Rome. A la mort d' Agapit il est fait Pape, d'après le vœu que lui en témoignèrent les Romains*. C'est ce que dit Flodoard, auteur du temps. Son père s'étant marié en 937, il pouvait avoir dix-neuf ans. Il prit le nom de Jean XII. C'est le premier Pape qui ait changé de nom.
De son temps saint Dunstan vint à Rome demander le pallium comme archevêque de Cantorbéry. Après la mort du roi Edmond, qui fut assassiné l'an 946, Edred, son frère et son successeur, qui était un prince trèspieux, mit en l'abbé Dunstan sa principale confiance, lui donna la garde de ses trésors et de ses chartes, et gouverna le royaume par ses conseils. Il voulut lui donner l'évèché de Winchester après la mort de saint Elfége, et il l'en fit presser instamment par la reine, sa mère ; mais Dunstan demeura ferme à le refuser. Le roi Edred, étant mort, eut pour successeur, en 635, son neveu Edwi, prince jeune et sans conduite, qui ne suivait que ses passions et les conseils des jeunes gens. II proscrivait les riches pour les dépouiller de leurs biens, surtout s'ils étaient vertueux ; îl pillait les églises, méprisait la religion, chargeait les villes d'exactions. Il maltraitait ses parents, même
> Labbe, t. 9, p. 635. — * Flodoard, Cfiron., ann.
la reine, son aïeule, et s'abandonnait aux femmes avec excès. Dunstan, ayant essayé de le corriger et voyant ses avis méprisés, se retira à son monastère de Glastoobury.
Il assista toutefois au sacre du jeune roi, qui, le jour même, quitta brusquement les prélats et les seigneurs avec lesquels il avait .dîné pour s'enfermer avec une femme (|u'il entretenait. Ils en furent honteux et affligés, et saint Odon, archevêque de Cantorbéry, proposa d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour ramener le roi. On choisit le saint abbé Dunstan, avec un évèque, son parent; il alla trouver le roi, le tira par force d'entre les bras de cette malheureuse, et, lui ayant remis la couronne sur la tète, le ramena devant l'archevêque Odon. La femme ne lui pardonna pas et ne laissa point le roi en repos qu'il ne l'eût envoyé en exil. Il fit donc premièrement un édit pour ôter les biens à tous les monastères ; ensuite on vint à Glastonbury, et, après avoir fait l'inventaire de tout ce qui appartenait à cette maison, on enleva Dunstan, au milieu des plaintes des moines, de ses amis et des pauvres. Il s'embarqua et passa en Flandre, où le comte le reçut favorablement, et il se retira au monastère de Saini-Pierre de Gand, le plus estimé de tous pour la piété et les études.
L'archevêque Odon, de concert avec les seigneurs du royaume, voyant que le jeune roi n'écoutait point ses remontrances, envoya des gens de guerre tirer par force de sa cour cette concubine qu'il aimait le plus, et, après qu'on l'eut défigurée au visage et marquée d'un fer chaud, il l'envoya en exil en Irlande. Elle en sortit quelque temps après et vint à Glocester; mais les gens de l'archevêque la prirent, lui coupèrent les jarrets, et, peu de jours après, la firent mourir misérablement. Le roi Edwi luimême, devenu insupportable par sa mauvaise conduite, fut chassé, et on reconnut pour roi son frère Edgar, en 957
Peu de jours apiès son élection le nouveau roi d'Angleterre tint une assemblée générale de tout son royaume, où il cassa toutes les
' Vita s. Odon. Acta SS.,i juill. Ada «S Ord. S. Dcned., scct. 5.
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lois injustes de son frère et répara toutes ses violences. Il rappela glorieusement l'abbé Dunstan de son exil et lui rendit plus d'honneur encore que les rois ses prédécesseurs. Quelque temps après, l'évôché de Worcester étant venu à vaquer, il l'obligea de l'accepter, et Dunstan vint à Cantorbéry se faire sacrer. L'archevêque saint Odon le fit avec plaisir; mais, dans la cérémonie, au lieu de nommer Dunstan évêque de Worcester, il le nommait archevêque de Cantorhéry, comme s'il l'eût ordonné pour son Église. Les assistants, croyant que c'était par mégarde, le lui firent remarquer, et il leur répondit : « Je sais, mes enfants, ce que Dieu opère en moi ; de mon vivant il sera évêque de Worcester, mais après ma mort il gouvernera toute l'Angleterre. » L'évêque de Londres étant mort, le roiEdgard, les seigneurs et les habitants de la ville pressèrent saint Dunstan de prendre encore cette Église. Il s'en défendait par l'autorité des canons, qui ne permettent pas de donner deux Églises à un évêque, non plus que deux évêques à une même Église ; mais on lui représenta que l'apôlre saint Jean avait gouverné sept Églises et leurs évêques, et que saint Paul avait eu le soin de toutes les Églises. Dunstan se rendit à ces exemples, Incn ou mal appliqués, et gouverna les deux Églises de Londres et de Worcester comme évêque de l'une et de l'autre.
L'archevêque saint Odon, après avoir tenu vingt ans le siège de Cantorbéry, mourut l'an 961, le 4 juillet, jour auquel l'Église honore sa mémoire. Le roi pria saint Dunstan de prendre sa place et ne put la lui faire accepter. A son refus Elfîn, évêque de Winchester, ayant gagné par argent les seigneurs les plus puissants de la cour du roi Edgar, se fit donner celte dignité, qu'il désirait depuis longtemps ; mais, comme il allait à Rome quérir le paUium, il mourut de froid en passant les Alpes. Le roi pria encore saint Dunstan d'accepter le siège de Cantorl)éry et il le refusa encore. On choisit donc, pour le remplir, Berlhelm, évêque de Dorsel, homme bon, mais si peu capable qu'au bout de quelques jours le roi le renvoya à son évèchèet revint pour lalroisièuie
fois à Dunstan. Tous les évêques, se joignant au roi, lui persuadèrent enfin de passer au siège de Cantorbéry. Aussitôt, suivant la coutume de ses prédécesseurs, il entreprit le voyage de Rome pour demander au Pape, avec le pallium, la confirmation de sa nouvelle dignité. Le Pape Jean XII, qui l'estimait singulièrement, le nomma légat du Saint- Siège en Angleterre et lui donna le pallium avec la lettre ordinaire, contenant les devoirs d'un bon évêque. 11 lui donna la lettre de sa main, mais il lui tit prendre le pallium sur l'autel de Saint-Pierre *.
Le même Pape eut encore l'occasion d'exercer son autorité en France pour la répression des injustices et le rétahUssement de la paix. Un seigneur nommé Isoard s'étant emparé, enProvence, de quelques terres appartenant au monastère de Saint-Symphorien d'Autun, Rotmond, évêque de cette ville, alla à Rome s'en plaindre au Pape Agapit II. Le Pape répondit que, si les usurpateurs, après avoir été admonestés, ne restituaient, on devait les excommunier. En conséquence de cette réponse les évêques de Bourgogne, au nombre de neuf, tinrent un concile vers l'an 955. Il ne nous en reste que la lettre qu'ils écrivirent à Manassès d'Arles et aux autres évêques de province, où ils parlent ainsi : « Le seigneur Rotmond, revenant depuis peu de Rome, nous a apporté des lettres du Pape Agapit, qui traitent particulièrement de la terre de Saint-Symphorien, située en Provence et usurpée par Isoard et ses complices. Comme vous êtes dans ces cantons et qu'un frère doit aider son frère^ nous vous prions de faire à ces usurpateurs trois monitions pour les engager à restituer cette terre, ou, s'ils veulent la garder, de l'obtenir de ceux à qui elle appartient; sinon, comme le Pape nous l'a mandé, qu'ils soient excommuniés en son nom et au nôtre et séparés de la société des chrétiens ; qu'ils n'entrent pas dans l'église, qu'ils n'assistent pas à la messe ; qu'ils ne mangent, ne boivent, ni ne couchent avec aucun chrétien; s'ils sont malades, qu'on ne les visite point; s'ils meurent, qu'on ne les
• Ada SS , 19 mai. Acla SS. OrJ. S. Ikned., soct 5.
CATHOLIQOE.
enterre pas, mais qu'ils soient englontisavec Coré, DaLliari et Abiron dans l'abîme de perdition » On voit ici quelle était la formule alors en usagepour excomnmnier quelqu'un et quels étaient les effets extérieurs de celte censure.
Manassès, à qui cette lettre est adressée, était, nous l'avons vu, peu propre à faire respecter les canons, qu'il violait lui-même de la manière la plus scandaleuse ; aussi Isoard continua-t-il de retenir la terre usurpée ; mais, après la mort d'Agapit II, Rotmond d'Autun, qui avait cette affaire à cœur, envoya pour ce sujet à Rome Girard, qui fut son successeur. Le Pape Jean Xll excommunia derechef Isoard et ses complices en ces termes : « Par l'autorité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par celle de tous les saints et par la nôtre, nous excommunions et frappons d'anathème Isoard et ses complices.
Qu'aucun d'eux n'entre désormais dans l'église, qu'il n'assiste pas à la messe, qu'il ne reçoive la paix d'aucun chrétien ; qu'il ne mange, ne boive, ni ne couche avec aucun ; s'il tombe malade, qu'on ne le visite point ; s'il meurt, qu'on ne lui donne point la sépulture et qu'on ne prie pas pour lui, à moins qu'il ne soit venu à résipiscence*. » Isoard satisfît enfin l'évôque Girard d'Autun, l'an 972.
Louis d'outre-Mer était mort d'un accident, dès l'année 9S4. Il se rendait de Laou à Reims lorsque, sur les bords de l'Aisne, un oup croisa son chemin ; Louis voulut le poursuivre ; mais son cheval effrayé se renversa sur lui et le froissa grièvement par sa chute. Louis fut rapporté à Reims, où il languit quelque temps entre les mains des médecins. Il mourut enfin, le 10 septembre 9S4, âgé de trente-trois ans. Il laissait une veuve avec deux jeunes fils, Lothaire et Charles ; mais sa veuve, la reine Gerberge, était la sœur du roi Othon le Grand et de saint Brunon, archevêque de Cologne et duc de Lorraine; mais Hedwige,sœurde Gerberge, était la femme de Hugues le Grand, comte de Paris et duc de France.
Par l'influence de ses oncles, Hugues et Brunon, le jeune Lothaire, qui n'avait que
» Labbe, t. 9, p. 639. — « Id., t. 9, p. 612 et seqq.
treize ans, fut élu roi pdf tous les seigneurs des Francs, comme il le dit lui-même *, et couronné par l'archevêque Artold à Saint- Remi de Reims, le 12 novembre 954; en retour, il joignit aux duchés de France et de Bourgogne, que son oncle Hugues possédait déjà, la concession de celui d'Aquitaine
HuguesleGrandmourullui-mêmeran956, laissant de sa troisième femme, Hedwige, trois fils, Othon, Hugues et Henri ou Eudes. Othon mourut duc de Bourgogne en 963 et eut pour successeur son troisième frère, qui est nommé tantôt Eudes, tantôt Henri. Son second frère, Hugues, surnommé Capet, fut comte de Paris, duc de France, et enfin roi de France et chef de la troisième dynastie royale. Il n'avait, comme l'on croit, que dix ans à la mort de son père. Son cousin, le roi Lothaire, n'en avait que quinze. On aurait pu craindre des troubles et des guerres civiles sous leur minorité; il n'en fut rien. Leurs deux mères et tutrices, Gerberge et Hedwige,agirent d'accord comme deux sœurs véritables ; elles se mirent ensemble sous la protection et la direction de leur saint frère Brunon, archevêque de Cologne et duc de Lorraine, et elles surveillèrent en commun l'éducation de leurs enfants, tandis que les grands seigneurs se faisaient des guerres particulières, auxquelles le roi et le comte de Paris prenaient peu de part. Quelques soulèvements ayant eu lieu dans le royaume de Lorraine, saint Brunon en prit occasion de le partager en deux duchés. Il donna pour duc à la Lorraine supérieure Frédéric, frère d'Adalbéron, évêque de Metz, et époux de Béatrix, sœur de Hugues Capet. Frédéric fut la tige de la maison de Bar. Le duc de la Lorraine inférieure ou de la Belgique fcl Godefrid ou Godefroi, que saint Brunon avait élevé lui-même et dont sortit plus tard Godefroi de Bouillon, le hérxjs des croisades
L'archevêque Artold de Reims mourut le dernier jour de septembre 961. Alors son ancien compétiteur Hugues, tils du comte Héribert de Verraandois, se flatta de remonter sur son siège, et toute sa famille, qui était
» Dora Bouquet, t. 9, p. 617. — « Fludoard, Chron., ann. 954. Dom Bouquet, t. 8, p. "-OO. --• » Flod. , anu. 9(iO. Vdu S. Brun. Acta SS., 11 oct.
[De m à 962
d'autant plus puissante qu'un de ses frères avait épousé la reine Ogive, veuve de Charles le Simple, employa son crédit auprès du roi Lothaire pour lui faire rendre cet archevêché; mais le saint archevêque de Cologne, qui avait eu beaucoup de part à sa déposition, s'y opposa. Il eut à ce sujet une conférence avec la reine Gerberge, sa sœur, et il lui persuada que, Hugues ayant été légitimement déposé, elle devait empêcher qu'il ne fût rétabli. Treize évêques des provinces de Sens et de Reims s'assemblèrent pour l'élection, l'année suivante, vers la mi-avril, en un lieu sur la Marne, dans le territoire de Meaux. Les partisans de Hugues se donnèrent de grands mouvements en sa faveur pour gagner les suffrages ; mais Roricon, évêquede Laon, et Gibuin, évêque de Châlon, s'opposèrent avec force à son rétablissement, et représentèrent que, Hugues ayant été excommunié par un concile plus nombreux, auquel présidait un légat du Saint-Siège, il n'était pas en leur pouvoir de l'absoudre. On convint de s'en rapporter au Pape, qui était Jean XII. Il répondit que Hugues, ayant été excommunié à Rome dans un concile, et ensuite à Pavie, ne pouvait plus occuper le siège. Saint Brunon, qui reçut cette réponse, la fit savoir à Reims, et en conséquence on y procéda à une nouvelle élection. Odalric, fils du comte Hugues, différent de Hugues le Grand, fut élu archevêque et ordonné à Reims*.
Une affaire bien autrement grave occupait le Pape Jean XII : c'était de trouver à l'Église romaine et à l'Église universelle, sous le titre d'empereur, un défenseur armé pour la proléger à l'exemple de Charlemagne. Depuis près de quarante ans, à partir de la mort de l'empereur Bérenger, aucun prince n'avait porté ce titre. Son petit-lils Bérenger H, roi d'Italie, avec son fils Adalbert, s'en montrait indigne par son gouvernement tyrannique. Le Pape jela les yeux sur le roi Othon, qui rappelailCharlemagne àquelques égards. Dès son preuiier voyage d'Italie ce prince avait demandé au Pape Agapit d'ôtre reçu à Rome pour y être couronné empereur, sans
> Flod., Chron., ann. !)G1. Lablju, t. !), p. 04!).
avoir pu l'obtenir. Depuis ce temps la tyrannie de Bérenger et de son fils Adalbert était devenue intolérable. Dans ces conjonctures Jean XII, souverain Pontife et Pape universel, dit Luitprand ou son continuateur, envoya, l'an 960, deux légats, Jean, cardinaldiacre, et Azon, scriniaire de l'Église romaine, supplier le roi Othon de Germanie, pour l'amour de Dieu et des saints apôtres Pierre et Paul, de venir le délivrer, lui et la sainte Église romaine, de la tyrannie de Bérenger et de son fils Adalbert'. Othon accepta l'invitation et fit, entre les mains des légats, le serment suivant :
« Avons, seigneur Jean, Pape, moi Othon, roi, je fais promettre et jurer, par le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, par le bois sacré de la croix et par ces reliques des saints, que si. Dieu permettant, j'arrive à Rome, j'exalterai, selon mon pouvoir, l'Église romaine et vous son chef ; que, de ma volonté, de mon conseil ou de mon consentement, vous ne perdrez ni la vie, ni les memhres, ni la dignité que vous avez. Je ne ferai dans la ville de Rome, sans votre participation, aucune ordonnance sur rien de ce qui regarde les Romains ou votre personne. Tout ce qui, de la terre de saint Pierre, viendra en notre puissance, jevousle rendrai, et celui auquel je commettrai le royaume d'Italie, je lui ferai jurer d'être votre aide à défendre la terre de saint Pierre selon son pouvoir. Ainsi Dieu me soiten aide et ses saints Évangiles *. »
Le Pape Jean XII ne fut pas le seul à appeler Othon au secours de l'Italie. Peu après les légatsapostoliques vint en Allemagne l'archevêque de Milan, Valbert, se plaignant que Bérenger et son fils avaient donné son Église, contre toute sorte de droit, à Manassès, archevêque d'Arles. Valdon, évêque de Côme, le suivit, faisant une plainte pareille. Il y vint aussi des laïques, et il n'y eut presque aucun évêque ni aucun seigneur en Italie qui n'envoyât à Othon des lettres ou des députés. Il résolut donc de passer en Italie une .seconde fois, A cet effet il tint une assemblée générale à Worms, en 961, où il lit élire roi Othon, son lils du second lit, qui n'avait en-
> Luitjir., I. (i, c. G. — siîaroii. , ad .iiin. 9G0.
de l'ère clir.]
core que sept ans. De son premier mariage il avait eu deux fils, Ludolfe, qui mourut en 957, et Guillaume, qu'il fit ordonner archevêque de Mayence en 9S4, après la mort de Frédéric. Ayant donc fait reconnaître roi le jeune Othon, il le laissa sous la conduite des archevêques de Cologne et de Mayence, son oncle et son frère, et entra en Italie, mit en fuite Bérenger et son fils Adalhert, fut couronné roi des Lombards à Milan, et célébra la fête de Noël à Pavie.
Au mois de janvier 962, parti de Pavie pour Rome, où il s'était fait précéder par Valbert, archevêque de Milan, et Hatton, abbé de Fulde, il y fut accueilli avec une joie incroyable et créé auguste et empereur par le Pape Jean XII; c'est ce qu'attestent les historiens les plus anciens. Luitprand ou son continuateur dit que ce prince, accueilli à Rome avec une magnificence extraordinaire, reçut du souverain Pontife et Pape universel Jean l'onction de l'empire. Le continuateur de Réginon dit que, reçu à Rome aux acclamations de tout le peuple, ce prince fut appelé et ordonné auguste et empereur par l'apostolique Jean. Lambert d'Aschaffenbourg, auteur très-exact et voisin de ces temps, dit que le Pape Jean, l'ayant reçu avec joie, le plaça sur le trône des Augustes, et, par sa bénédiction et sa consécration, lefit empereur
De son côté Othon, devenu empereur, rendit à l'Église romaine ce qui lui avait été ôté en Italie et fit au Pape en particulier de grands présents d'or et de pierreries. Il confirma par un acte authentique tous les droits temporels de l'Église romaine, ainsi que les donations qui lui avaient été faites par Charlemagne.Ce diplôme de confirmation, transcrit presque tout entier sur celui de Louis le Débonnaire, commence en ces termes : « Au nom du Seigneur Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit, moi Othon, par la grâce de Dieu empereur auguste, avec le glorieux roi Othon, notre fils, suivant l'ordre de la providence divine, nous vouons et promettons, par ce pacte de notre confirmation, à vous, bienheureux Pierre, prince des apôtres
» Luitpr., 1. G, c. C. Réginon, ad ann. 9C2. Lambert Scbaff-, aiii). 902.
et porte-clef du ciel, et par vous à votre vicaire le seigneur Jean XII, souverain Pontife et Pape universel, comme depuis vos prédécesseurs jusqu'à présent vous avez tenu et disposé en votre puissance et souveraineté la ville de Rome et son duché, ses faubourgs, villages, territoires de montagnes et maritimes, ports, cités, châteaux, bourgs et hameaux. » Suivent les noms de ces villes et de ces territoires, tant du côté de la Toscane que du côté de la Campanie.
Dans cette première partie dudécret Othon, non plus que Louis le Débonnaire, ne fait que garantir et assurer au Pape la ville de Rome et son duché, comme les Papes, ses prédécesseurs, l'avaient possédée jusqu'alors, non par la donation de Pépin ou de Charlemagne, où il n'en est pas question, mais par le fait du temps et des circonstances et par la volonté des peuples. Othon, non plus que Louis le Débonnaire, ne parle de la donation de Charlemagne que pour l'exarchat de Ravenne et la Pentapole. Othon ajoute : « Nous vous offrons de plus^ bienheureux apôtre Pierre, et à votre vicaire le seigneur Pape Jean et à ses successeurs, pour le salut de notre âme, pour le salut de notre fils et de nos parents, nous vous offrons, de notre propre royaume, les villes suivantes avec leurs pêcheries : Riéti, Amiterne » et cinq autres villes. Othon confirme ensuite, dans les mêmes termes que Louis, les donations particulières, les cens, pensions, redevances annuelles que Pépin et Charlemagne avaient assignés à l'église de Saint-Pierre sur les duchés de Toscane et de Spolète, « sauf en tout, dit-il, notre domination sur ces mêmes duchés. »
Enfin, après avoir récapitulé les droits, donations anciennes et nouvelles qu'il confirme à saint Pierre et à ses successeurs, et dont il leur garantit le domaine et la disposition, l'empereur ajoute celte clause: « Sauf en tout notre puissance et celle de notre fils et de nos descendants, suivant que cela est contenu dans le pacte, la constitution et le décret confirmatif du Pape Eugène et de ses successeurs, à savoir, que lout ie clergé et la noblesse romaine, à cause de diverses nécessités pour n'primer les duretés déraisonna-
[De 922 k 9C:
hles des Pontifes envers le peuple qui leur i est soumis, s'obligent par serment à ce que la future élection des Pontifes, autant qu'il sera à leur connaissance, se fasse canoniqueraent et justement, et que celui qui est élu à ce saint et apostolique gouvernement ne soit point consacré Pontife avant qu'en présence de nos envoyés ou de ceux de notre fils, ou bien en la présence de toute la généralité, il ait fait, pour la satisfaction et la conservation de tous, une promesse telle qu'on sait que notre Père spirituel, le seigneur Léon IV, a faite de lui-même. »
On voit ici, clair comme le jour, quelle est la puissance que se réserve en tout l'empereur Othon ; c'est la puissance conférée ou plutôt l'obligation imposée aux empereurs par le Pape Eugène II et ses successeurs, obligation par laquelle, comme défenseurs armés de l'Église, ils doivent faire jurer au clergé et à la noblesse de Rome que l'élection du Pape se fera canoniquement, et que le nouvel élu ne sera point sacré qu'il n'ait promis publiquement, en présence des commissaires de l'empereur, de conserver les droits de tous, promesse que les bons Papes, tels que Léon IV, avaient faite spontanément.
Alafîn, et par mesure de précaution, Othon renouvelle la constitution que le pape Eugène II avait fait faire à l'empereur Lothaire en 824. Personne, qu'il soit libre ou serf, ne se permettra de venir à Rome pour faire un empêchementquelconqueàceuxdesRomains que regarde l'élection du Pape, d'après l'ancienne constitution des saints Pères. Les contrevenants seront punis de l'exil. « De plus, nous défendons qu'aucun de nos envoyés se permette jamais de machiner aucun obstacle contre ladite élection ; car nous voulons absolument que tous ceux qui ont été une fois
reçus sous la protection spéciale du seigneur apostolique ou sous la nôtre jouissent librement de cette protection. Si quelqu'un ose attenter à quelqu'un d'entre eux il court risque de la vie. Ce que nous confirmons encore, c'est qu'on rendra en tout au seigneur apostolique, à ses ducs et à ses juges, une juste obéissance pour faire justice. Il y aura toujours des commissaires du seigneur apostolique et des nôtres, qui puissent nous rapporter tous les ans, à nous ou à notre fils, comment les ducs et les seigneurs rendent la justice au peuple. Ils porteront premièrement au Seigneur apostolique les plaintes qu'ils recevront, et il choisira de deux choses l'une, ou d'y faire remédier aussitôt par ces mémos commissaires, ou bien qu'avertis par le nôtre nous envoyions d'autres commissaires à cet effet »
Ces clauses sont renouvelées textuellement de la constitution impériale que le Pape Eugène II fît faire à l'empereur Lothaire en 824 ; elles ont pour but de régler et d'assurer la bonne harmonie entre le Pape et l'empereur, pour le gouvernementdu temporel de l'Église romaine. Si le Pape se trouvait assez fort par lui-même pour réprimer les injustices et les violences il ne recourait point à l'empereur ; dans le cas contraire l'empereur devait, 'comme défenseur armé de l'Église et de son chef, y remédier par la force. Tels étaient les rapports simples et naturels entre le Pape et l'empereur, entre l'Église et l'empire, etlorsqu'en 8001e Pape saint Léon III rétablit l'empire d'Occident dans la personne de Charlemagne, et lorsqu'en 962 le Pape Jean XII transféra cet empire aux princes d'Allemagne.
t Labbe, t. 9, D. 643.
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE. 73