TU
OU par négligence, ce que nous laissons à votre discrétion.
«Quant aux clers ordonnés par des évêques excommuniés, nous n'en portons pas encore de jugement, parce qu'ilfaut un concile général. Nous vous répondons toutofois, quant à présent, que vous pouvez laisser dans les Oi dres qu'ils ont reçus ceux qui ont été ordonnés par des évêques excommuniés, maisauparavanlcalholi(iues, pourvu que ces évêques ne soient pas simoniaques et que les clercs dont il s'agit n'aient pas reçu d'eux les Ordres par simonie, pourvu aussi qu'ils soient recommandables par leurs mœurs et leur doctrine. A ces conditions vous pourrez les laisser dans leurs ordres, après leur avoir imposé la pénitence que vous jugerez convenable ; mais nous ne leur permettons point de monter aux ordres supérieurs, sinon pour une plus grande utilité de l'Église, et rarement.» Le Pape permet de même, pour la nécessité présente de l'Église contre les schismatiques, de laisser ou de rétablir dans leurs fonctions les prêtres et les autres clercs tombés dans le crime, marquant toutefois qu'il ne veut pas donner d'atteinte à l'ancienne discipline, qui ne réhabililait jamais les clercs criminels, quelque pénitence qu'ils eussent faite.
Le Pape donne ensuite à Guebhard la juridiction sur l'île de Reichenau, sauf l'exemption des moines, auxquels il commande de donner un abbé catholique, aussi bien qu'à Saint-Gall et aux monastères qui en manquent. Il lui enjoint de pourvoir encore aux évêchés d'Aoste et de Coire, et aux autres où l'évêque de Passau ne pourra venir. « Car, ajoute-t-il, nous lui avons donné, comme à vous, la commission de gouverner à noire place la Saxe, l'Allemagne et les autres pays voisins, afin que vous réprouviez les mauvaises ordinations, que vous confirmiez les bonnes et que vous régliez toutes les affaires ecclésiastiques, après avoir pris conseil des hommes pieux, jusqu'à ce que vous puissiez recevoir un légat plus particulier du Saint- Siège. » La bulle est datée de Rome, le 18 avril
« Labbe,t. 10, p. 445.
Il n'était pas aisé de tenir alors le juste milieu entre la trop grande indulgence, qui eût affaibli la discipline, et la rigueur excessive, qui eût révolté les coupables; car l'antipape Guibert et ses sectateurs ne cessaient de faire des ordinations dans les lieux qui obéissaient au roi Henri et de les vendre bien cher, ce qui multipliait tellement le nombre des excommuniés que les catholiques avaient bien de la peine à les éviter. Le Pape tint, cette année 1089, un concile général de cent quinze évêques, où il y a apparence que l'on confirma l'indulgence à 1 égard des schismatiques ; car les Romains chassèrent lionteusement l'antipape Guibert, et lui firent promettre avec serment qu'il n'usurperait plus le Saint-Siège.
Les deux partis cherchaient à faire la paix, et il y eut une conférence des ducs et des comtes catholiques avec le roi Henri. Ils lui promettaient leur secours pour le rétablir dans son royaume s'il voulait abandonner l'antipape Guibert et reconnaître le Pape Urbain, et il ne s'en éloignait pas beaucoup, mais il voulait avoir le consenlementdes seigneurs de son parti. Entre ceux-ci étaient les évêques ordonnés par les schismatiques, qui, voyant qu'ils seraient infaihibiement déposés avec Guibert, détournèrent absolument le prince de se réconcilier avec le Pape.
Pour fortifier d'autant plus le parti catholique le Pape Urbain persuada à la comte.^se Malhilde d'épouser Guelfe, fils de Guelfe, duc de Bavière, et petit-fils d'Azzon, marquis de Ferrare. Mathilde était veuve depuis treize ans et en avait quarante-trois; aussi ne fitelle ce mariage que par obéissance pour le Pape, pour être mieux en état de soutenir l'Église romaine contre les schismatiques, et Guelfe protesta depuis ne l'avoir jamais touchée. CemariagealHigca beaucoup Heiui d'Allemagne
En Bavière le parti des catholiques prenait le dessus, en sorte qu'ils remplii cnt le siège c^s Salzhourg, vacant depuis un an et demi par le décès de rai clievèi|ue saint Giiebhard, arrivé le io juin 4088. On élut à sa place le
* Ueriliuld, Biiii. lUôS) et l(\'Jb.
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saint abbé Thiémon, né en Bavière, d'une haute noblesse. Dès sa première jeunesse il embrassa la vie monastique dans l'abbaye d'Altaha, d'où il fut tiré par l'archevêque saint Guebhard, qui le fit abbé d'un monastère de son diocèse. Il y rétablit la discipline, joignant la discrétion à l'autorité et à l'austérité de la vie. Saint Guebhard ayant été chassé par les partisans du roi Henri, et un usurpateur, nommé Berthold, mis en sa place, le saint abbé Thiémon se retira à Schaffhouse et à Hirsau, monastères alors fameux par leur régularité. Après avoir demeuré quelque temps eu ce dernier il revint à Salzbourg, où le schismatique Berthold le reçut très-humainement, espérant que le désir de rentrer dans son abbaye lui ferait embrasser son parti ; mais saint Thiémon se retira dans un désert voisin, dans une communauté pauvre, qui le reçut avec grande charité.
Après la mort du saint archevêque Guebhard les gens de bien voulaient lui donner saint Thiémon pour successeur; les autres proposaient un homme qui n'était considérable que par sa noblesse et sa puissance. Le jour de l'élection venu, on s'assembla au lieu marqué; saint AUmann, évêque de Passau, légat du Saint-Siège, y était avec le clergé de Salzbourg, Guelfe, duc de Bavière, les comtes et un grand peuple. Le compétiteur de Thiémon entra dans un bateau, pour passer la rivière de Salza, et se noya à la vue de toute l'assemblée. Alors tous se réunirent, et saint Thiémon fut élu d'un commun consentement. Il fut sacré solennellement, le 7 avril 1090, par le légat saint Altmann, assisté de saint Adaihéron de Wurzbourg et de Mcginward de Frisingue. 3Iais saint Adaihéron mourut la môme année, le 5 octobre, après quarante-cinq ans d'épiscopat. Ce saint évêque, étant chassé de Wurzbourg par les schismatiques, dont il était un des plus zélés adversaires, se retira dans èon pays, dans le monastère de Lauibach, en Autriche, fondé par son père, qu'il rétablit dès l'année 1050, et de là il ne laissait pas de consa- /crcr des églises, de rétablir des monastères et de rendre d'autres services à la religion, il l'ut enterré ù Lambach cl il se lit plusieurs
de l'ère chr.]
miracles à son tombeau Herman, évôque de iMetz, mourut au mois de mai de la môme année, aussi bien que Berthold, duc d'Allemagne ou de Souabe, gendre du roi Rodolphe, et sa sœur, la reine de Hongrie. Egbert, margrave de Saxe, fut tué en trahison, et l'on en accusa l'abbesse de Qiiedlinbourg, sœur du roi Henri. Le parti catholique, à son grand regret, fit toutes ces pertes cette année. De la part des schismatiques Lutold, duc de Carinlhie, mourut subitement, ayant répudié depuis peu sa femme légitime pour en prendre une autre, avec la permission de l'antipape Guibert *.
Ces perles des catholiques ayant relevé le courage des schismatiques, ceux-ci reprirent les armes, disant hautement que le Pape Urbain allait périr. WaUam, évôque henricien deNaumbourg, voulant attirer le comte Louis de Thuringe au parti de Henri, lui écrivit une lettre où il disait entre autres choses : « L'Apôtre inspiré de Dieu dit : « Que toute personne soit soumise aux puissances supérieures, parce qu'il n'y a point de puissance si ce n'est de Dieu, et qui lui résiste résiste à l'ordre de Dieu. » Cependant nos amis disent aux femmes et au simple peuple qu'il ne faut pas se soumettre à la puissance royale. Veulent-ils résister à Dieu ? Sont-ils plus forts que lui ? Mais que dit le prophète ? « Tous ceux qui combattent contre vous seront confondus et ceux qui vous résistent périront. » Rodolphe, Hildebrand, Egbert et une infinité d'autres seigneurs ont résisté à l'ordre de Dieu en la personne de l'empereur Henri, et ils ont péri. Ce qui a eu une mauvaise fin doit avoir eu un mauvais principe. Mais comme nos adversaires nous opposent des raisonnements, examinons dans une conférence, d'après le témoignage de l'Écriture et des anciens Pères, de quel côté est le droit. Et pour qu'on ne s'y refuse pas, la loi du combat sera telle : ou bien j'embrasserai moimême le sentiment des peuples, ou bien, si nous triomphons, vous reviendrez à notre seigneur l'empereur*. » Ces dernières paroles sont remarquables ; on y voit que les peuples étaient prononcés pour Grégoire
» Acia SS., fi octobre, — «Berthold, ann. 1090.— •Dodechin. Baronius.
contre Henri, pour l'interprète de la loi divine contre celui qui n'usaitde sa force que pour fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines.
Le comte Louis, ayant reçu celte lettre, y fit répondre par Élienne, autrement Herrand, évôque d'Halberstadt, dont la lettre portait eti substance : (i Nous disons que vous entendez mal le précepte de l'Apôtre; car, si toute puissance vient de Dieu, comme vous l'entendez, d'où vient qu'il dit par son prophète : « Ils ont régné, mais ce n'est pas par moi ; ils sont devenus princes, et je ne les connais point? » Écoutons l'Apôtre, qui s'explique lui-môme : Il nyapointde puissance si ce rC est de Dieu. Que dit-il ensuite? Et celles qui viennent de Dieusont ordonnées. Pourquoi avez-vous supprimé ces paroles? Donnez-nous donc une puissance ordonnée; nous ne résisterons point, nous donnerons aussitôt les mains. 31ais ne rougissez-vous pas de dire que le seigneur Henri soit roi ou qu'il ait de l'ordre? Est-ce avoir de l'ordre que d'autoriser le crime et de confondre tout droit divin et humain ? Est-ce avoir de l'ordre que de pécher contre son propre corps et d'abuser de sa femme d'une manière inouïe, d'en faire un mauvais lieu? Est-ce avoir de l'ordre que de prostituerles veuvesqui viennent demander justice?
« Pour ne point parler de ses autres crimes sans nombre, les incendies, les pillages d'églises, les homicides, les mutilations, parlons de ce qui afflige le plus l'Église de Dieu. Quiconque vend les dignités spirituelles est hérétique. Or leseigneur Henri, qu'on nomme roi, a vendu les évêchés de Constance, de Bamberg, de Mayence et plusieurs autres pourderargent;ceuxdeRalisbonne,d'Augsbourg et de Strasbourg pour des meurtres; l'abbaye de Fulde pour un adultère; l'évêché de Munster pour le crime détestable de Sodome. îl est donc hérétique, et, étant excommunié par le Saint-Siège pour tous ces crimes, il ne peut plus avoir aucune puissance sur nous qui sommes catlroliques; nous ne le comptons plus entre nos frères, el nous le haïssons de cette haine parfaite dont le Psalmiste haïssait les ennemis de Dieu. Quant à ce que vous dites que le Pape Grégoire, le roi
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Rodolphe et le margrave Egbert sont morts misérablement, et que vous félicilez voire maître de leur avoir survécu, vous devez aussi estimer heureux Néron d'avoir survécu à saint Pierre et à saint Paul, Hérode à saint Jacques et Pilate à Jésus-Christ »
Fleury dit à ce propos: « Cette lettre est pleine d'aigreur et d'emportement, et roule principalement sur ce faux principe qu'un roi criminel n'est point véritablement roi*. » Nous pensons différemment de Fleury.
Cette lettre roule principalement sur le principe fondamental de la constitution politique de toutes les nations chrétiennes au moyen âge, savoir: Pour être citoyen d'un royaume, surtout pour en être le chef, il fallait être catholique ; celui qui cessait de l'être cessait par là même de pouvoir être le roi d'une nation chrétienne. En Allemagne il y avait un autre article fondamental du droit politique : c'est que celui qui restait dans l'excommunication plus d'un an était par là même déchu de tous ses droits. Nous en avons vu les preuves. Ainsi l'ignorance et le mauvais raisonnement ne se trouvent point du côté de l'évêque catholique d'Halberstadt, mais de celui du mauvais critique qui le censure avec tant d'amertume et qui ne trouve rien à reprendre dans l'avocat du schisme.
Si l'on peut s'en rapporter à un protestant du seizième siècle, qui le premier l'a fait connaître, l'évêque schismatique de Naumbourg serait encore l'auteur d'une apologie de Henri IV, en deux livres, sous ce titre : de la Nécessité et des moyens de conserver Vunitéde l'Église. L'auteur entend par unité de l'Église le schisme de l'antipape Guibert. Voici comment il justifie ce schisme dans son principe même : « Henri était roi d'Allemagne et d'Italie par droit héréditaire; il se voyait attaqué par le Pape Grégoire VII; il n'y avait pas d'autre oioyen de se défendre que de faire un autre Pape; donc il a eu raison de le faire, puisque c'était une nécessité ; donc le Pape Grégoire VII n'est plus que le moine Hildebrand; donc ceux qui le reconnaissent encore pour Pape sont des schismaliques et déchirent l'Église. » Voilà ce que
' Doilucli. Burouiu», — » Fleury, 1, C3, u. 62.
l'auteur dit, répète, délaye, ressasse dans deux livres d'une déclamation emportée et fastidieuse. Nous sommes bien porté à croire que cette pièce est moins une découverte qu'une invention protestante du seizième siècle *.
Plus tard l'évêque Waltram ou Waleram de Naumbourg, voulant répondre à des Grecs venus en Allemagne, consulta saint Anselme de Cantorbéry sur les questions de Saint-Esprit et des azymes. Saint Anselme lui répondit : « Si j'étais certain que vous ne favorisiez point le successeur de Néron et de Julien l'Apostat contre le successeur de saint Pierre je vous saluerais comme évêque avec respect et amitié. » On voit ce que saint Anselme pensait de Henri d'Allemagne; nous avons déjà vu le bienheureux Yves de Chartres l'appeler un autre Achab. Saint Anselme ajoute: « Mais, parce que nous ne devons manquer à personne pour la défense de la vérité, que vous cherchez contre les Grecs qui sont venus chez vous, je vous envoie l'ouvrage que j'ai publié contre eux sur la procession du Saint-Esprit. » L'évêque Waleram profita de cet avertissement. Dans une lettre subséquente à saint Anselme il dit : « L'Église catholique glorifie Dieu de mon changement ; d'adversaire de l'Église romaine je suis devenu très-agréable au Pape Pascal et admis dans ses conseils avec les cardinaux. J'étais autrefois à la cour de l'empereur Henri, comme Joseph à la cour de Pharaon, sans participer à ses péchés *. »
En 1090 Henri, nommé empereur par les siens, entra en Lombardie, où il brûla et ravagea les terres du duc Guelfe ; mais la princesse Mathilde, son épouse, l'encouragea à demeurer ferme dans le parti catholique et à résister vigoureusement à Henri. Godefroi, évêque de Lucques, demanda au Pape s'il fallait mettre en pénitence ceux qui avaient tué des excommuniés. Le Pape répondit:
« Imposez-leur une satisfaction convenable selon leur intention, comme vous avez appris dans l'ordre de l'Église romaine ; car nous n'estimons point homicides ceux qui, brûlant de zèle pour l'Église contre les ex-
' Frélier, Sa ipt. rer. Gei tn., t. 1. — * Dodccliiii, aiiii. lOUi. Ai'ud Anscim., e/^i*/. 137.
de l'ère chr.l
CATHOLJQUE.
communiés, en auront tué quelques-uns.
Toutefois, pour ne pas abandonner la discipline de l'Église, imposez-leur une pénitence de la manière que nous avons dit, afin qu'ils puissent apaiser la justice divine s'ils ont mêlé quelque faiblesse humaine à cette action. » Il ne faut point oublier que le Pape parle ici d'un temps de guerre publique et déclarée
Dès le commencement de l'année 1091 le Pape demeurait en Campanie, quoiqu'il eût pu aisément entrer dans Rome avec une armée et soumettre les rebelles ; mais il aimait mieux soutenir ses droits avec douceur. Les schismatiques demeuraient donc les plus forts à Rome, où ils surprirent le château Saint-Ange, qui jusque-là avait tenu pour le Pape, et la prise de Mantoue releva leur courage; car leur empereur Henri, qui l'assiégeait depuis un an, s'en rendit maître par composition le vendredi saint, 11 avril ; après quoi les Romains permirent à l'antipape Guibert de rentrer dans Rome, d'où ils l'avaient chassé depuis deux ans *.
Cependant le Pape Urbain tint un concile à Bénévent le 28 mars. On y réitéra l'anathème contre Guibert et ses complices, et on y fit quatre canons. On n'élira point d'évêque à l'avenir qu'il ne soit dans les ordres sacrés, c'est-à-dire la prêtrise ou le diaconat; car ce sont les seuls sur lesquels l'Apôtre nous donne des règles. Nous ne permettrons d'élire évêques des sous-diacres que très-rarement, et par permission du Pape et du métropolitain. Nous interdisons les prêtres qui servent dans les églises au delà du nombre prescrit, sans permission de l'évêque, et qui ont obtenu des dîmes des laïques. Aucun laïque ne mangera de la chair depuis le jour des Cendres, et, ce jour-là, tous, clercs, laïques, hommes et femmes, recevront des cendres sur la tête. Défense de contracter mariage depuis la Septuagésime jusqu'à l'octave de la Pentecôte et depuis l'Avent jusqu'à l'octave de l'Épiphanie *.
L'Église d'Allemagne perdit cette année (1091) trois saints et grands personnages : le principal fut saint Altmann, évêque de Pas-
> Yvon. Décret. Mansi, t. 20, p. 713. — » Berthold, ann. i091. — «Labbe, t. lO.p. 484.
sau. Il mourut le 8 août, dans une heureuse vieillesse, après avoir gouverné son Église vingt-six ans, soutenu la religion avec grand zèle contre les schismatiques, essuyé plusieurs périls et souffert de grandes persécutions. Il fonda trois communautés de chanoines réguliers. Dieu honora son tombeau de plusieurs miracles *.
Dès le 22 avril était mort le bienheureux Wolphelme, abbé de Brunviller, près de Cologne. Illustre par sa naissance, il était plus illustre encore par sa piété et son érudition. Savant dans les lettres divines et humaines, éloquent et d'un génie subtil, il composa plusieurs ouvrages en vers et en prose. Il écrivit entre autres une lettre pour réfuter l'hérésie de Bérenger. Il mettait à la tête des livres de sa bibliothèque quelques vers qui donnaient le précis de chacun ; c'étaient des espèces de sommaires qui étaient d'une grande utilité. Chaque année il faisait lire devant la communauté tout l'Ancien et le Nouveau Testament, et, à chaque Quatre- Temps, quatre diacres lisaient successivement chacun un Évangile dans les quatre côtés du cloître. Mais en ordonnant ces lectures il en fit voir les avantages dans un petit poëme de quarante-deux vers. Il fit plusieurs miracles avant et après sa mort. Sa vie fut écrite par un de ses disciples *.
Le bienheureux Guillaume, abbé de Hirsau, ne survécut qu'environ deux mois à Wolphelme, étant mort le 4 juillet de la même année 1091. Il avait fait profession de la vie monastique dans l'abbaye de Saint-Emmeran, à Ratisbonne, lorsqu'il fut choisi abbé de Hirsau en 1070. Il possédait tous les arts libéraux, le sens des divines Écritures, les lois de son état, et il les pratiquait. Toujours occupé ou à la lecture, ou à la prière, ou au travail, on ne le trouvait jamais oisif. Il n'avait pas moins de soin d'occuper ses religieux. Considérant les talents de chacun, il les employait à ce qu'ils faisaient le mieux, et, afin que ceux qui aimaient la lecture eussent les moyens de s'instruire, il en forma douze pour transcrire des livres de l'Écriture sainte et les écrits des saints Pères. Un des douze,
î Acfa SS.t 8 août. — *Ibid. , 22 avril.
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instruit de toute sorte de sciences, présidait à ce travail, clioisissait les livres qu'on devait copier et corrigeait les fautes des copistes. C'était le raoyen d'enrichir en peu de temps la bibliothèque de Hirsau. Mais Guillaume avait des vues plus étendues. On lui demandait de tous côtés des religieux de sa maison pour mettre la réforme en d'autres monastères. A mesure qu'il en envoyait il leur fournissait tous les livres et toutes les autres choses nécessaires, en sorte qu'il ne restait à Ilirsau qu'un très-petit nombre deslivres q u'on y transcrivait. Sa communauté était ordinairement de deux cent soixante personnes, y compris les frères lais ou convej s, espèce de religieux dont on le regarde comme l'instituteur, quoiqu'il y en eût déjà à Vallombreuse. On en prenait de tous les métiers qui pouvaient être d'usage au monastère.
Le saint abbé Guillaume fit pour eux des ÊÎatuts. Ils se relevaient la nuit comme les moines du chœur, mais leurs matines étaient beaucoup plus courtes ; ensuite ceux qui voulaient se recouchaient. Chaque jour, dès le matin, ils entendaient la messe, allaient au chapitre s'accuser des fautes qu'ils avaient commises, puis au travail qui leur était enjoint, soit au dedans, soit au dehors du monastère. A l'heure marquée ils s'assemblaient au réfectoire pour prendre leur repas, après lequel il n'était plus permis de boire ni de manger. Ils passaient les fêtes et les dimanches en exercices de piélé. Celui qui était chargé de leur conduite leur faisait deux fois des conférences, le matin après prime, ra|)rès-mi(li au sortir du duier ou à l'heure de none. Guillaume admit encore dans son monastère, à l'imitation de Cluny, desdonnés ou oblats, auxquels il permit de garderl'habi t séculier. Il leur donna des constitutions particulières et un de ses moines pour les gouverner. On les employait aux gros ouvrages du dehors et quelquefois à servir les pauvres et les infirmes dans l'hôpital. Ils ne mangeaient ni avec les religieux du chœur ni avec les frères convcrs, mais dans un l él'ectoire séparé. Du reste ils étaient soumis en tout aux supérieurs , obligés au silence , même pendant le travail, et gardaient le célibat. Si on les envoyait en campagne ils se
disposaient au voyage par la confession de leurs péchés et par la communion du corps de .lésus-Christ. Le bienheureux Guillaume composa un livre rfe la Musique, deux du Comput ecclésiastique, deux de la Correction, deux des Constitutions pour les moines, et les Lsages de Hirsau^ plusieurs lettres et autres opuscules. Il fonda ou. rétablit quinze monastères et forma plusieurs disciples ihiistres, entre autres saint Thiémon, archevêque de Salzbourg; Guebhard, évêque de Constance, légat du Saint-Siège; Guebhard , évêque de Spire ; saint Théoger, évêque de Metz.
La grande vertu du saint abbé Guillaume était la charité et la compassion. Un jour, au milieu de l'hiver, ayant rencontré deux pauvres qui lui demandaient de quoi se vêtir, il coupa son manteau en deux et leur en domia à chacun la moitié. Il visitait les paysans malades, leur procurait toutes les consolations et avait soin de leur sépulture. Il avait une compassion particulière pour les aliénés, faisait sur eux des prières avec sa communauté et les renvoyait guéris. Bien des fois Dieu multiplia les vivres sous sa main pour nourrir les pauvres. Un jour, traversant un pont, il renconfra un malheureux qui ne pouvait marcher qu'à l'aide de deux crosses. Le saint homme lui en prit une, s'arrêta quelques pas plus loin et lui dit de venir à lui. Le pauvre prolestad'abordque cela lui était impossible; mais, sur l'ordre réitéré du saint, il fit des efforts, s'approcha peu à peu, jeta enfin son autre ci'osse et se trouva guéri. La compassion de Guillaume s'étendait jusqu'aux animaux. Pendant un hiver très-rude, où la terre était couverte de beaucoup de neige, il ordonna de mettre dans les haies des gerbes d'avoine pour les petits oiseaux, qui périssaient de faim et de froid. Enfin, l'année même de sa mort, pour faire la dédicace d'ime église qu'il faisaitbàlir depuis neuf ans, il commença par la remplir de pauvres d'un bout à l'autre, s'y enferma avec eux et les servit de ses propres mains. C'est dans ces pratiques de charité qu'il mourut, le 4 juillet 1091, après avoir embrassé tous ses religieux et leur avoir recommandé surtout de persévérer jusqu'à la mort dans l'unité do
de l'ère chr. DE L'ÉfiLISE C
^'É^lise et l'obéissance au Saint-Siège *.
En ce temps-là un grand nombre de laïques, en Allemagne, embrassèrent la vie commune, renonçant au monde et se donnant, eux et leurs biens, au service des communautés de clercs et de moines, pour vivre sous leur conduite. Quelques envieux blâmèrent leur manière de vivre ; mais le Pape Urbain, l'ayantappris, écrivit en ces termes aux supérieurs de ces bons laïques : « Nous approuvons cette manière de vie, que nous avons vue de nos yeux, la jugeant louable et digne d'être perpétuée comme une image de la primitive Église, et nous la confirmons, par ces présentes, de notre autorité apostolique. » Outre une multitude innombrable d'iiommes et de femmes qui se donnèrent ainsi au service des moines et des clercs, il y eut à la campagne une infinité de filles qui, renonçant au mariage et au monde, se mettaient sous la conduite de quelque prêtre, et même des femmes mariées, et vivaient ainsi, sousTobéissance, dans une grande piété. Des villages entiers embrassèrent cette dévotion et s'efforçaient de se surpasser l'un l'autre en sainteté *. Nous ne nous souvenons pas d'avoir vu dans aucun siècle des effets plus merveilleux de cet esprit de vie qui est toujours avec l'Église, et nous en verrons des effels plus merveilleux encore.
Un homme surtout contribuait à réveiller cet esprit de foi et de piété en Allemagne : c'était saint Ulric ou Udalric. Il naquit à Ratisbonne, d'une famille illustre, et son père fut chéri de l'empereur Henri le Noir, à la cour duquel il mit le jeune Ulric, déjà fort avancé dans l'étude des lettres et dans la piété. 11 conserva à la cour la pureté de ses mœurs, et s'y conduisit même avec tant de sagesse que l'impératrice Agnès voulut l'avoir à son service particulier, pour profiter de ses exemples, de ses entretiens et de ses conseils. Quelque temps après, l'évèque de Fi isingue, son oncle paternel, l'invita à venir le voir, et, trouvant en lui les qualités nécessairesau sacré ministère, il l'ordonnadiacre; ensuite il le fit prévôt de son église. Ulric accompagna l'empereur dans un voyage d'I-
*Âclu SS., 4 juin.— »Berthold, aiin. 1091.
ATHOLIQUE.
talie; mais, ayant appris en chomin que ses confrères les chanoines de Frisingue souffraient, comme les autres, de la famine qui régnait dans le pays, il obtint de ce prince la permission de revenir les soulager. Il engagea à cet effet ses terres et employa l'argent aux besoins non-seulement de ses confrères, mais aussi de tous les malheureux.
Ce fléau étant passé, il fit le pèlerinage de Jérusalem. Chaque jour, avant de monter à cheval, il récitait le psautier. Arrivé à la porte de la ville sainte il y entra nu-pieds et visita en cet état les saints lieux, fondant en larmes. De Jérusalem il passa à Bethléhem ; puis il alla se laver dans les eaux du Jourdain, méditant en tous ces lieux les myt^tères qui s'y étaient opérés. De retour à Frisingue il trouva un autre évêque à la place de son oncle, qui était mort, et sa propre place remplie par un autre prévôt. Il souffrit cette disgrâce avec patience et se retira à Ratisbonne, auprès d'un ecclésiastique de ses parents. Uliic demeura chez lui jusqu'à ce qu'il eût dégagé ses terres, qu'il voulait employer à la fondation de quelque monastère; mais, lescirconstances et le peu de piété des évêques l'ayant ompêchéde l'exécuter, il résolut de se donner lui-même à Dieu. Il commença par distribuer ses biens, partie aux pauvres, partie à ses parents, réservant toutefois de quoi faire une fondation. Il communiqua son dessein à Girald, chef de l'école de Ratisbonne, auquel il persuada de quitter aussi le monde. Ils firent ensemble le pèlerinage de Rome pour obtenir la rémission de leurs péchés au tombeau des saints apôtres. Au retour ils passèrent à Cluny, où ils furent reçus par saint Hugues, qui en était alors abbé. C'était en 1052. Girald y fut quelques années grandprieur; dansla suite le PapesaintGrégoireVH le fit élire évêque d'Ostie, et l'empereur l'employa, comme nous l'avons vu, en diverses légations.
Saint Ulric avait trente ans quand il entra à Cluny. Le saint abbé Hugues le fit ordonner prêtre, le prit pour son chapelain et le donna pour confesseur à la communauté.
Jeunes et vieux, tous s'adressaient à lui avec confiance. U les aimait tous et il en était aimé ; mais il se faisait surtout un devoir de
former les novices. Saint Hugues le fit ensuite supérieur d'un monastère de religieuses, à Marcigni, dans le diocèse d'Autun ; puis il l'envoya, avec le moine Cunon, pour fonder un monastère dans les terres d'un seigneur allemand nommé Lutold, qui voulait en faire toute la dépense.
Après avoir marqué le lieu, en attendant le temps propre pour bàlir, les deux moines ne voulurent point loger chez des séculiers, maisils se retirèrent dansune caverne, oùils passèrent le carême au pain et à l'eau. Cette manière de vivre attira les gens du pays à venir les voir, d'abord par curiosité, ensuite pour écouter leurs instructions, qui en convertirent un grand nombre. Le printemps venu, on bâtit le monastère avec le secours du peuple d'alentour. Alors deux curés du voisinage, étant jaloux et craignant la diminution de leurs offrandes, commencèrent à déclamer contre ces nouveaux hôtes, les traitant d'hypocrites et d'intéressés. Un de ces curés, quelque temps après, surpris par la nuit, fut obligé de demander le couvert dans le monastère. Saint Ulricalla au-devant, l'embrassa et le reçut avec toute la charité possi- Lle, ce qui gagna tellement le curé qu'il se rétracta publiquement devant son peuple et fut depuis le meilleur ami des moines.
Ce monastère, qui, du lieu, prit le nom de Rumeling, étant achevé, l'abbé Hugues y laissa Cunon pour le gouverner et envoya Ulric comme prieur à Patcrni, dans le diocèse de Lausanne. Burcard, qui en était évoque, favorisait l'an tipapeGuibert. Ulric essaya inutilement de le ramener à l'unité de l'Église ; l'évôque le contraignit de retourner à CInny. Quelque temps après, un seigneur de Brisgau ayant fait donation de ses terres à Cluny, à conditiond'y bâtir un monastère, la commission en fut donnée à saint Uh'ic. Il le plaça d'abord en un lieu nommé Gruning ; mais, le trouvant trop exposé à la fréquentation des séculiers, il le transféra à la Celle, dans la forêt Noire. Il en bâtit un second, pour des filles, à quelque distance de là, où il établit, comme à ia Celle, une discipline très-exacte et une grande pauvreté. Il conseillait aux riches ()ui voulaient embrasser la vie monastique d'aller à d'autres maisons
plus aisées ; mais ceux qui cherchaient Dieu sincèrement ne se rebutaient pas pour cette difficulté.
Peut-être n'y avait-il personne dans Cluny de plus capable que saint Ulric de fonder de telles colonies,, par le soin qu'il avait pris de s'instruire avec la dernière exactitude de tous les usages du monastère. C'est ce que l'on voit par le traité qu'il composa, à la prière du bienheureux Guillaume, abbé de Hirsau ; car, ayant été envoyé en Allemagne par le saint abbé Hugues pour quelques affaires à la cour, il passa par ce monastère, situé au diocèse de Spire, dans la forêt Noire. Le saint abbé Guillaume, qui le connaissait dès l'enfance, le reçut avec une grande joie, et, comme ils s'entretenaient continuellement des usages de Cluny, il dit à Ulric : o Votre monastère est en grande réputation parmi nous, et nous n'en connaissons point qui lui soit semblable dans la discipline régulière. C'est pourquoi nous vous serons très-obligés de nous rapporter quelque chose de vos usages, quand ce ne serait que poumons humilier de nous en voir si éloignés. » Ulric répondit : « Un étranger comme moi, qui me suis trouvé presque barbare en ce lieu-là, par la diversité de la langue, et qui y suis entré tard, ne peut s'instruire aussi facilement de toutes choses qu'un naturel du pays, nourri dès l'enfance dans la maison. Pour moi, jusqu'à l'âge d'environ trente ans je n'ai guère songé qu'aux choses du monde. Toutefois je vous dirai volontiers ce que je sais. »
Ulric continua son voyage, et, étant arrivé à la cour, il lui manqua quelque chose du nécessaire pour revenir ; et toutefois il ne put se résoudre à rien demander ni au roi ni à un prélat tiès-riche à qui il avait affaire, se souvenant de cette sentence de saint Jérôme, qu'un moine ne doit jamais rien demander et prendre rarement ce qu'on lui offre. Il repassa par Hirsau, comme il l'avait promis à l'abbé Guillaume, qui, s'clant aperçu de ce qui lui manquait, n'attendit pas qu'il le lui demandât et pourvut à tout abondamment. Il lui rendit toutes sortes de services et le pria de l'instruire des usages de Cluny. Saint Ulric écrivit depuis ses conversations cl en composa son recueil.
de l'ère chrj
Depuis longtemps le saint homme avait perdu un œil ; deux ans avant sa mort il perdit l'autre. Incapable, en cet état, du soin des choses extérieures, il s'appliqua tout entier à l'oraison, à la méditation et àla psalmodie. Saint Hugues, ayant appris qu'il était aveugle, envoya Cunon pour le rappeler à Cluny, voulant lui donner, dans son infirmité, toute la consolation possible, et, après sa mort, enrichir son église de ses reliques ; mais Ulricne voulut point quillerlaCelle, et yacheva ses jours, dans une grande vieillesse, le 14 juillet, l'an 1093. Pendant sa vie il eut le don des miracles ; il s'en fit à son tombeau après sa mort. Sa vie fut écrite, peu d'années après, par un moine de la Celle'.
Son Recueil des Coutumes de Cluny ne fut pas seulementutileà l'abbaye de Hirsau,pour laquelle il avait été écrit, mais à plusieurs autres monastères de la haute Allemagne et des autres pays, qui recherchèrent cet ouvrage psmme un précieux trésor, ce qu'il est en effet. Il est divisé en trois livres, à la tête desquels est une lettre à l'abbé Guillaume, où l'auteur se plaint d'abord d'un abus qu'il dit être la principale cause de la ruine des monastères : c'est que les pères qui avaient grand nombre d'enfants cherchaient à s'en décharger, principalement s'il y en avait quelqu'un de manchot, de boiteux ou autrement incommodé. «Les maisons remplies de ces invalides ne peuvent, dit-il, garder aucune régularité, et l'observance n'est exacte que dans celles où le plus grand nombre est d'hommes qui y sont entrés en âge mûr et de leur propre mouvement. »
Des trois livres de ce recueil le premier contient ce qui regarde l'office divin ; le second, l'instruction des novices; le troisième, les offices du monastère. Les usages qui y sont rapportés n'avaient pas été introduits à Cluny du vivant d'Ulric, ils étaient beaucoup plus anciens ; d'où vient que l'éditeur les a intitulés : Anciens Usages de Cluny. Il remarque, et on le verra dans la suite, que, encore qu'ils fussent propres à ce monastère, il y en avait toutefois de communs à toute l'Église, ceux-là, entre autres, qui appar-
*Acla SS. Ord. S. Bened . ,%<icl. 6. Acla SS., 10 juiil.
tiennent à l'administration des sacrements et au sacrifice de la messe. Dans le premier livre saint Ulric fait la description de l'office divin, qu'il commence par la distribution de l'Écriture sainte pour les leçons de la nuit. Elles étaient plus longues en hiver qu'en clé, ce qui n'empêchait pas qu'on ne lût l'Ancien et le Nouveau 'Testament tout entiers dans un an, et, pour en trouver le temps, on continuait au réfectoire la lecture commencée à l'église. Il arrivait, par ce moyen, que le livre de la Genèse se lisait enlièremctit pendant la semaine de la Septuagésime, et qu'à l'entrée du carême on avait achevé la lecturedu Pentateuque et des trois livres suivants. On ne laissait pas de tirer des mêmes livres des leçons pour les quatre preuiiers dimanches de carême; mais, au dimanche de la Passion, on lisait la prophétie de Jérémie jusqu'au jeudi saintexclusivement; à Pâques, les Actes des apôtres, ensuite l'Apocalypse et les Épîtres catholiques. Les livres des Rois, de Salomon, de Job, de Tobie, de Judith, d'Esther, d'Esdras et des Machabées, servaient uniquement aux lectures du réfectoire, à la réserve de quelques endroits que l'on en tirait pour les leçons des dimanches à matines. Le premier jour de novembre on commençait la lectrre d'Ézéchiel et des autres prophètes. Suivaient les Épîtres de saint Paul. Si l'on avait fini la lecture avant la Septuagésime on suppléait par quelques homélies de saint Chrysostome ou de quelques autres Pères, ei; on observait cet usage dans tous les temps où l'on avait fini un livre de l'Écriture plus tôt qu'on ne s'y attendait. On voitquel'éludereligieusede l'Écriture sainte était loin d'être négligée dans ces siècles appelés d'ignorance et de barbarie; car, la meilleure manière de la bien étudier, c'est de la lire et de la relire avec foi et piété, ei avec suite. De là, chez les écrivains de cette période, ce langage si substantiellement nourri des pensées et des paroles de la sainte Écriture.
La psalmodie prescrite par les usages de Cluny était plus longue que celle de la régie de saint Benoît. Depuis le 1" novembre jusqu'au jeudi saint on disait tous les jours de férié, avant les nocturnes, trente psaumes,
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savoir, depuis le psaume 119 jusqu'au psaume 150; à laudes et à vêpres ils ajoutaienten tout temps quatre psaumes, deux à compiles et cinq à prime, outre le. Symbole Quicunque, qu'ils récitaient chaque jour. Après prime ils disaient les sept psaumes de la Pénitence avec les litanies, et ensuite quatre psaumes pour les défunts, avec les collectes. L'office des Morts, à neuf leçons, avait lieu pendant toute l'année, hors la nuit desdimanches ; maison ydisait les psaumes graduels avant les matines.
Les joursde férié on chantait deux messes, l'une du jour, l'autre des Morts. Les dimanches on en disait trois: la messe matutinale, qui était du jour ; la seconde, qui était de la Trinité, et la messe solennelle. Ceux qui voulaient communier le faisaient à celle-ci. On consommait les hosties qui étaient en réserve dans le ciboire suspendu sur l'autel, et on y en mettait de nouvelles pour les malades ou les moribonds. Après la messe matutinale le prêtre qui devait chanter la grand'messe bénissait l'eau, dont il faisait l'aspersion dans le chœur, autour des autels et dans tous les lieux réguliers, ayant d'un côté un frère convers portant la croix et de l'autre celui qui portait le vase plein d'eau bénite. Pendant trois jours de la semaine tous ceux qui étaient au côté gauche du chœur faisaient l'offrande, donnaient et recevaient la paix, et pouvaient communier suivant leur dévotion ; c'est pourquoi on consacrait trois hosties ; ceux du côté droit faisaient la même chose les troisautres jours.
Aux jours solennels, ceux qui chaulaient l'invitatoire étaient vêtus d'aubes ; le prêtre encensait les autels en chape ; on couvrait de tapis les chaises du chœur ; on allumait un plus grand nombre de cierges que les jours de dimanche, et tous ceux qui savaient chanter s'habillaient en aube. En certains jours, comme à la fêle de l'Exaltation de la sainte Croix, tous étaient vêtus de chapes. La nuit du jeudi saint et les deux suivantes, c'était la coutume d'allumer quinze cierges, d'en éteindre un à chaque psaume, de réciter à voix basse les quinze psaumes graduels et les leçons de Jérémie, sans les chanter comme faisaient les chanoines, et
sans nommer les lettres de l'alphabet hébraïque. Chacun de ces trois jours on bénissait le feu nouveau, que l'on tirait d'une pierre précieuse nommée béryl ; tous les frères recevaient la paix et communiaient. On lavait les pieds à autant de pauvres qu'il y avait de frères dans la maison, et l'abbé y en ajoutait pour les amis autant qu'il jugeait à propos. La cérémonie se faisait dans le cloître. On donnait à chaque pauvre une oublieensigne de communion, parcequ'il y aurait eu de la témérité à donner le corps de Jésus-Christ à ceux dont on ne connaissait pas la conscience. Après quoi on leur servait à manger deux mets, l'un de fèves, l'autre de millet. L'abbé lavait aussi les pieds aux frères et leur faisait ensuite donner un coup à boire. Le vendredi saint tous les frères venaient nu-pieds à prime; puis ils s'assemblaient dans le cloître, où ils chantaient tout le psautier, suivaient l'office et l'adoration de la croix, la communion, qui se faisait des hosties réservées la veille. La messe et toutes les autres cérémonies de ce jour étaient semblables aux nôtres. A ces paroles de la Passion : Ils ont partagé mes vêtements, deux moines tiraient, chacun de son côté, des pièces d'étoffe de dessus l'autel. Le repas des frères, en ce jour, n'était que du pain et des herbes crues, et, pour la collation, un peu de vin.
Le samedi saint onfaisait l'office à peu près comme aujourd'hui ; mais dans la bénédiction du cierge pascal l'abbé Hugues avait fait ôter ces mots: 0 heureuse faute, et péché d'Aiam nécessaire / que nous disons encore. On permettait de dire des messes basses après l'évangiledelagrand'messe. Ou pouvait aussi en dire le jeudi saint, avant la grand'messe, mais sans cierges allumés, à cause que le nouveau feu n'était pas encore consacré. Le jour de Pâques avait ses premières vêpres entières, où l'on chantait les psaumes ordinaires, avec les répons et l'hymne Ad cœnam, et ses vigiles à trois nocturnes et douze leçons. Lcsdeux messes de l'octave de Pâques étaient les mômes, sauf {'Introït. La procession dos Rogations se faisait nu-pieds, et l'on donnait à chaque moine un bâton pour se soutenir. On y portait des croix, des reliques, le livre
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des Évangiles et Teau bénite. A l'octave de la Pentecôte la nnesse matutinale était du Saint- Esprit et la grand'messe de la Trinité, parce qu'on en faisait ce jour-là l'oflice à Cluny, tant à vêpres qu'à matines et aux autres heures du jour. Quoiqu'on ne fît point d'octave de "cette fête on ne laissait point, pendant toute la semaine, de chanter la grand' nipsse de la Trinité. La fête de la Nativité de saint Jean se célébrait avec octave, de même que celle des apôtres saint Pierre et saint Paul, de la translation de saint Benoît, de l'Assomption de la sainte Vierge et de saint Martin. L'office se faisait solennellement aux veilles de saint Pierre et de l'Assomption, excepté que l'on ne disait à la messe ni le Gloria in excelsis, ni V Alléluia.
Le 6 août, lorsque les raisins commençaient à mûrir, on en bénissait à la messe pendant la récitation du canon. Le prêtre les distribuait ensuite aux frères, dans le réfectoire, au lieu des eulogies ordinaires. On bénissaitaussi, mais au réfectoire, denouvelles lèves, de nouveau pain et du moût de vin. A la fête de l'Exaltation de la sainte Croix on l'adorait solennellement, comme le vendredi saint. Ulric remarque exactement tous les changements qui se faisaient dans l'office divin en chaque saison. Il dit qu'à la fête de saint Pierre, patron de Cluny, les nocturnes, les matines et les laudes étaient si longues qu'on les commençait la veille, avantlanuit, et qu'on ne les finissait que le jour de la fête, après le soleil levé, en sorte qu'on ne dormait point. L'office de la Toussaint et la Commémoration des fidèles trépassés se célébraient comme aujourd'hui dans le rite romain.
Toutes les messes étaient pour les défunts, et l'on donnait pour eux, aux pauvres, tout ce qui était resté la veille au réfectoire, après le repas delà communauté, lequel, à cause de la fête, était servi plus abondamment qu'un autre jour.
Depuis la Septuagésime jusqu'à Pâques les moines de Cluny ne mangeaient point de graisse, et à la Quinquagésime ils commençaient à s'abstenir de fromage et d'œufs. Ils n'avaient à souper que du pain, des pommes crues et des oublies. Le lundi de la première semaine de carême on lisait en communauté
le catalogue des livres que chacun avait, et, après qu'il les avait rendus, on lui en donnait d'autres pour le reste de Tannée, et on les inscrivait. Cette distribution faite l'abhé permettait des mortifications particulières, pourvu qu'elles fussent modérées et qu'elles ne nuisissent point à la pratique ordinaire des exercices réguliers. Nous ne suivrons pas Ulric dans le détail des cérémonies pour les fêtes de Noël, de la Circoncision, de l'Épiphanie, de la Purification et pour les autres fêtes de l'année. Ce qu'il en dit a beaucoup derapportavec ce que les Bénédictins pratiquent encore ; mais il diffère dans le nombre des psaumes, des antiennes, des leçons, des collectes, lequel était si considérable qu'à peine restait-il du temps aux moines pour l'oraison mentale et le travail des mains, recommandé particulièrement dans la règle de saint Benoît. Aussi Ulric convient que celte sorte de prière ne se faisait point en com mu n , et qu'il était à la liberté de chacun de prier ou vocalement ou mentalement; à l'égard du travail des mains, il consistait à écosser des fèves, ou à arracher de mauvaises herbes dans le jardin, ou à pétrir du pain. Ce changement avait son origine dans les décrets du concile d'Aix-la-Chapelle, où, du consentement du Pape et de l'empereur Louis le Débonnaire, les évêques ordonnèrent que les moines seraient dispensés du gros travail, à cause du sacerdoce dont la plupart étaient revêtus, et qu'au lieu de travail ils ajouteraient aux heures de l'office certains psaumes, avec des oraisons pour les vivants et les morts.
On donnait à Cluny l'habit monastique aux novices en les recevant ; mais il n'éluit pas tout à fait le même que celui des profès, et les novices n'avaient de communication avec ceux-ci qu'à l'église et au chapitre, lorsqu'on y lisait et expliquait la règle. Le silence s'observait exactement aux heures marquées, et jamais on ne parlait à l'église, au dortoir et à la cuisine ; mais, s'il y était besoin de se faire entendre, on le faisait par signes avec les doigts. Ulric emploie un chapitre entier à l'explication de ces signes, dont on avait soin d'instruire les novices. Ensuite il entre dans le détail de tout ce
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qu'un moine devait faire, depuis son lever jusqu'à son coucher, dans les divers offices auxquels il était employé. Celui qui se sentait coupable de quelque péché s'en confessait au chapitre à celui des prêtres qu'il jugeait à propos ; mais les novices confessaient à l'abbé toutes les fautes qu'ils avaient commises dans le monde. Il était d'usage que le prêtre qui avait chanté la grand'messe pendant la semaine chantât, pendant la suivante, la messe matutinale. Ce que dit saint Ulric de la manière de faire le pain destiné au sacrifice de l'autel est remarquable.
On faisait toujours ce pain avant le dîner, et, quelque bon que fût le grain dont on devait le composer, on le choisissait grain à grain, on le lavait exactement et on le mettait en réserve dans un sac fait exprès, que l'on confiait à un serviteur d'une pureté reconnue, pour le porter au mouUn. Il en lavait les meules et les couvrait dessous et dessus, revêtu lui-même d'une aube et d'un amict qui lui couvrait la tête et le visage audessous des yeux. Eu cet état, il moulait le blé et sassaitla farine avec un crible bien nettoyé. Deux prêtres et deux diacres, vêtus de même, pétrissaient la pâte dans de l'eau froide, afin qu'elle fût plus blanche, et formaient les hosties. Un frère convers, ayant des gants aux mains, tenait les fers gravés où l'on devait les cuire. Le feu était de bois sec et choisi. Pendant ce travail on chantait des psaumes ou l'office de la Vierge. Ceux qui avaient fait ces hosties ne mangeaient point ce jour-là avec les frères, mais avec les serviteurs, et on leur donnait quelque chose de plus qu'à la communauté.
Il y avait devant l'autel une armoire garnie en dedans, où l'on ne mettait que les vases destinés au saint Sacrifice, savoir : deux calices d'or avec plusieurs patènes, un troisième calice plus petit, des coupes, des burettes, des corporaux, des vases à mettre de l'eau pour laver les mains, des linges pour les essuyer. Tous les frères offraient leurs hosties à l'autel ; le sous-diacre les présentait au diacre, qui en choisissait trois pour les consacrer. Il ne prenait du vin offert qu'autant qu'il en fallait pour la consécration ; le reste était mis par le sous-diacre dans un au-
tre calice. Les frères communiaient selon leur rang ; mais, avant de leur donner le corps de Jésus-Christ, le prêtre le trempait dans le sang précieux, contre l'usage des autres Églises d'Occident ; mais on en usait ainsi à Cluny à cause des novices, à qui on ne jugeait pas à propos de donner le sang séparément. La communion finie, le sous-diacre examinait soigneusement s'il n'était rien resté du sacré corps sur la patène ; s'il en apercevait des parcelles il les prenait avec sa langue, ou, les jetant dans le calice où le prêtre et le diacre avaient purifié leurs doigts, il les prenait avec le vin qui était dans ce calice. Les jours de férié on portait au réfectoire les hosties offertes et non consacrées, et le prêtre les distribuait à ceux qui n'avaient pas communié, en commençant par la table de l'abbé.
Personne n'avait voix dans l'élection de l'abbé que ceux qui étaient profès de Cluny. Il avait dans le monastère tous les droits honorifiques, comme d'occuper la première place, de chanter les premières antiennes, de lire l'évangile à matines. Tous se levaient lorsqu'il entrait au chapitre ou au réfectoire. Ce qu'il avait réglé passait pour une loi. A lui seul appartenait d'imposer des pénitences pour des fautes considérables. La pénitence pour ces sortes de fautes était d'être fustigé en plein chapitre avec des verges, d'être séparé de la communauté, de se prosterner aux pieds des frères lorsqu'ils sortaient de l'église et de se tenir à cet efletà la porte à toutes les heures. Si la faute avait été commise devant le peuple le coupable était fustigé au milieu de la place publique, afin que ceux qui avaient été témoins de son péché le fussent de sa pénitence. Pour une faute moins grave on se contentait d'obliger le coupable de se tenir nu-pieds à la porte de l'église, le dimanche à la messe matutinale ; un serviteur était chargé de dire à ceux qui entraient quelle faute le pénitent avait faite, quand les entrants le demandaient. Lorsqu'un frère désobéissait ou se révoltait contre la correction, les autres, sans attemire l'ordre de personne, se saisissaient de lui ot le menaient en prison, où l'on descendait par une échelle. Celle prison n'avait ni porte
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ni fenêtre ; on ne croyait point que les monastères fussent déshonorés par les fautes des moines, mais par leur impunité.
Le grand-prieur était élu par l'abbé, de l'avis de la communauté. Dès le moment de son élection on le chargeait du soin du temporel et du spirituel, mais toujours sous les ordres de l'abbé, et on lui donnait des aides, surtout pour les affaires du dehors. Il y avait en outre un prieur claustral, qui ne sortait point du monastère ; c'était le vicaire du grandprieur. Il occupait la troisième place. Les circulateurs faisaient de temps entemps la ronde dans le cloître pour observer si tout y était dans le bon ordre, en sorte qu'il n'y avait ni lieu ni moment où les frères pussent se déranger en stlrelé. Us proclamaient en chapitre ceux qu'ils avaient trouvés en faute. Aussitôt qu'un enfant était offert à Dieu solennellement on lui donnait l'habit; mais on différait sa profession jusqu'à l'âge de quinze ans ou plus. Leur nombre n'était que de six. Us avaient deux maîtres, couchaient dans un dortoir séparé, dont personne n'approchait, et quelque part qu'ils allassent, même pour les besoins les plus secrets, ils étaientacconipagnés d'un maître et d'un autre enfant. Us assistaient à l'office. S'ils y faisaient des fautes en psalmodiant, en chantant, en lisant, on les punissait sur-le-champ à coups de verges, mais sur la chemise ; car ils ne portaient point de sergettes comme les moines. Us étaient mieux nourris que la communauté et dispensés de la rigueur du jeûne. Saint Ulric, faisant réflexion sur les soins qu'on prenait d'eux jour et nuit, dit qu'il était difficile qu'un fils de roi fût élevé dans son palais avec plus de précaution que le moindre enfant à Cluny. Les jeunes proies avaient aussi un gardien qui ne les quittait pas tant que l'abbé le jugeait à propos.
Un môme religieux avait la qualité de chantre et de bibliothécaire et faisait les fonctions de l'un et de l'autre. Il réglait le chant et prenait soin de la bibliothèque. C'était encore à lui à désigner le prêtre qui devait porter l'Extrême-Onction au malade et lui donner le Viatique,-fant au dedans qu'au dehors du monastère, à écrire dans le nécrologe les noms des frères défunts et à donner
avis de leur mort dans les provinces. Le chambrier avait à sa garde tout ce qui regardait le vestiaire et l'argent nécessaire pour acheteraux frèresles habillements que la règle leur permettait. Onleurdonnait de plus, à Cluny, despelissesou robes fourréesde peaux de moutons et des bottines de feutre pour la nuit, suivant le règlement du concile d'Aix-la-Chapelle. Saint Ulric donne de suite ce qui concernaitl'offîce de trésorierou garde du trésor de l'église, du sacristain, du cellérier, du jardinier, del'hôtelier, de l'infirmier et de tous les autres officiers du monastère. Les prêtres et les diacres étaient seuls chargés de laver les corporaux et les vases sacrés. S'il fallait porter les reliques en procession le sacristain ornait les châsses qui les contenaient; avec elles on portait des cierges, des croix, de l'encens, de l'eau bénite, et l'image de saint Pierre, patron de l'abbaye.
On rasait les moines une fois en trois semaines, tous en un même jour, excepté les infirmes. Pendant cette opération on chantait le cinquième psaume et quelques autres. Us prenaient le bain deux fois l'année, avant Noël et avant Pâques. Les étrangers qui venaient à cheval au monastère étaient reçus par riiôlelier, et ceux qui venaient à pied par l'aumônier. Tous y recevaient une nourriture convenable; mais chaque jouron nourrissait dix-huit pauvres appelés prébendiers, auxquels, en certains jours de fête, on donnait de la chair au lieu de fèves. Au carême entrant ou pendant les derniers jours gras on distribuait aux pauvres du lard ou d'autres viandes. Saint Ulric dit que, l'année où il écrivait son recueil, il s'était trouvé en ces jours dix-sept mille pauvres, et qu'on leur donna, au nom de Jésus-Christ, deux cent cinquante jambons.
Il finit ce recueil par ce qui regarde les infirmes et la sépulture des morts. L'infirmier avait à sa disposition tout ce qui était nécessaire pour le soulagement des malades, et des domestiques à ses ordres, soit pour les servir, soit pour faire leurs lits. Chaque jour, après compiles, on y jetait de l'eau bénite. On servait de la viande aux- infirmes, même en carême, si leur maladië le deman-
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dait. S'ils se trouvaient en danger ils confessaient leurs péchés à l'abbé ou au prieur, puis ils le priaient de leur administrer l'huile des infirmes. On conduisait le malade au chapitre, où il demandait pardon des fautes qu'il avait commises contre Dieu et contre ses frères. Le prieur lui en donnait l'absolution. On le remenait à l'infirmerie. Ensuite le semainier, vêtu d'une aube et d'une étole, venait, précédé de la croix, des cierges et de l'eau bénite, et, après les prières marquées pour l'Extrême-Onction, il oignait l'infirme comme il se pratique encore, tous les frères étant autour de lui. Cette fonction achevée le prêtre retournait à l'église, accompagné de deux céroféraires, prenait le corps du Seigneur, l'encensait, le rompait, en prenait une partie, et, la tenant sur un calice, l'apportait au malade. Pendant ce temps-là on lavait la bouche du malade ; puis le prêtre, trempant le corps du Seigneur dans le vin, lui en donnait la communion. On lui donnait ensuite le vin qui était dans le calice; puis le prêtre purifiait ses doigts avec du yin, qu'on faisait encore boire à l'infirme. On lui donnait la croix à baiser, et il donnait lui-même le baiser de paix à tous les frères, en commençant par le prêtre, pour leur dire le dernier adieu. Puis tous s'en retournaient en disant le psaume cinquantième. Aux approches de la mort on récitait auprès du malade le Symbole Quicungue et grand nombre de prières. En lavant le mort on couvrait ce que la pudeur ne permet pas de voir. Tous les prêtres disaient la messe pour le repos de son âme; on faisait des aumônes, et la portion qu'il devait avoir au réfectoire pendant son vivant était donnée aux pauvres durant trente jours d'après sa mort. On l'enterrait avec ses habits monastiques; mais, s'il était abbé, on le revotait de tous les ornements sacerdotaux'.
On voit dans ce recueil de saint Ulric la règle et la pratique de la vie religieuse et du gouvernement religieux, règle et pratique qui, deCluny,se répandaient principalement dans les monastères d'Allemagne, et que les populations des campagnes cherchaient à
< D'Achori, Spici/eg., t. 4. Ccillier, t. 21. P. Lorain,, Hist. de /'abbaye de Clu/iy, p. 182 et suiv.
suivre autant que possible. Voilà ce qui faisait comme l'àme de l'Europe chrétienne; mais il y avait en même temps comme une autre âme, qui voulait refaire une Europe païenne. Ces deux âmes, ces deux esprits se voient dans la personne et la famille du roi d'Allemagne Henri IV.
Dès l'an 1069 ce prince avait cherché à répudier son épouse légitime, nommée Berllie comme celle du roi de France; il donnait pour raison qu'il ne pouvait consommer son mariage avec elle. Ce n'était qu'un prétexte pour pouvoir promener plus librement sa passion de côté et d'autre. N'ayant pas réussi dans .son scandaleux projet par l'opposition du Pape Alexandre II et des seigneurs d'Ailemagne, il reprit, bien malgré lui, la reine Berthe et en eut plusieurs enfants, entre autres l'aîné, Conrad, qu'il fit élire et couronner roi dès son bas âge. Conrad fut bien différent de son père. D'après les historiens du temps c'était un prince accompli. « Ce Conrad, dit l'un, se distinguait par une bonté et une probité parfaites; il était humble et modeste'. » Or voici ce qui arriva entre le père et le fils. Le père, après la mort de Berthe, sa première femme, en prit une seconde, nommée Praxède et Adélaïde, de la famille ducale de Lorraine. Bientôt il s'en dégoûte, il la prend en haine, il la jette dans uncachot, il la fait violer par ses compagnons de débauche, il ordonne enfin à son fils d'en faire autant, et, sur son refus, il le renie pour son fils et le déclare bâtard*. Certes, devant tous les tribunaux, un pareil homme serait interdit de tout pouvoir paternel, et ses enfants, même mineurs, soustraits à sa dépendance. Le prince Conrad, d'ailleurs déjà élu et couronné roi, se relira donc d'auprès de son père et se joignit au parti de Guelfe, duc de Toscane, et des autres catholiques. C'était en 1093. Les villes de Milan, Crémone, Lodi et Plaisance se déclarèrent pour lui et firent une ligue de vingt ans contre Henri. Ce dernier trouva moyen de prendre son fils ; mais il lui échappa, et, étant soutenu par le duc Guelfe et la comtesse Mathilde, son épouse, il fut couronné roi par Anselme Hl, archevC-
' Dodechiii, iimi. 101)3. — 'Id.
de l'ère clirj
que très-catholique de Milan, tandis que Henri, son père, se vit réduit à s'enfermer dans une forteresse, où il demeura longtemps sans porter les marques de sa dignité, et vint, dit-on, à un tel désespoir qu'il se serait lué si les siens ne l'en eussent empêché *.
Voici comment parle du fils un ancien auteur, généralement trop favorable au père. « Conrad eut le nom et la dignité de roi pendant près de neuf ans. Dans cet intervalle son caractère lui valut une si bonne renommée qu'il n'y avait pas un homme religieux, pas un homme sage qui ne crût indubitablement que la chose publique se rétablirait au moins en lui ; car c'était un homme catholique en tout, très-soumis au Siège apostolique, plus porté à la religion qu'au faste delà domination et aux armes, quoiqu'il eût naturellement beaucoup de valeur et même d'audace, il aimait mieux s'appliquer à la lecture qu'au jeu ; la compassion et la miséricorde en faisaient véritablement le prochain de tous les malheureux, mais principalement des soldats tombés dans la misère. Il ne méprisait personne, ne faisait de violence ni de préjudice à personne, était affable à tout le monde; aussi fut-il toujours, et à bon droit, chéri de Dieu et des hommes. Il avait résolu de garder la continence perpétuelle, lorsque, pressé par les siens, il épousa la fille de Roger, duc de Sicile, qui a vécu presque de nos temps ; mais il en usa si chastement avec elle qu'on croit qu'il ne l'a jamais connue. Il observait scrupuleusement ce précepte de la loi : « Tu ne révéleras point la turpitude de ton père ; » et cet autre : « Honore ton père. » Par tout l'empire romain les mœurs de son père excitaient les murmures de tout le monde ; partout on répétait que c'était pour cela que le père était irrité contre le fils et que le fils s'était séparé du père. Or jamais Conrad ne souffrit qu'on tînt de ces propos à ses oreilles; toujours il appelait son père son seigneur, lui donnant les noms de césar et d'empereur. Tous ceux qui lui venaient du palais de son père, il les recevait avec une bienveillance de camarade et leur donnait ce nom, même aux derniers. Outre
les vertus de l'âme et la régularité des mœurs il était de bonne mine et de grande taille*. » Voilà ce que dit de Conrad un ancien auteur à peu près contemporain, et non suspect.
Peu après que Conrad se fut retiré d'auprès de son père l'impératrice Adélaïde ou Praxède, sœur de Godefroi, duc de Bouillon et de Lorraine, parvint aussi à s'échapper du cachot où son indigne mari la tenait enfermée depuis plusieurs années*. Elle y avait souffert de si horribles outrages qu'il lui semblait que des ennemis mêmes auraient compassion d'elle. Son espoir ne fut pas trompé. La comtesse Malthide et le duc Guelfe, son époux, auprès de qui elle se réfugia, l'accueillirent et la traitèrent avec beaucoup d'amitié *.
Qu'on juge quel homme devait être ce roi d'Allemagne, Henri IV. Les Pontifes romains, vicaires du Christ, l'excommunient pour ses crimes; tous les catholiques l'ont en horreur ; saint Anselme de Cantorbéry le compare à Néron et à Julien l'Apostat; le bienheureux Yves de Chartres, à l'impie Achab; l'évêque de Naumbourg, un de ses propres partisans, à Pharaon ; son précepteur, saint Annon de Cologne, pense là-dessus comme les Papes elles catholiques; sa mère, l'impératrice Agnès, comme son précepteur ; son fils Conrad, comme sa mère ; sa femme Adélaïde, comme son fils Conrad. Tout se réunit pour nous en donner une idée telle que le plus grand malheur qu'on pût souhaiter à une femme, à un fils, à une mère, à un peuple, serait d'avoir un pareil époux, un pareil père, un pareil fils, un pareil souverain.
Cependant le Pape Urbain II avait érigé en archevêché l'Église de Pise, ville célèbre et ancienne de Toscane, dont Daïbei t ou Dagobert était évêque depuis 1088. Comme la ville de Pise avait toujours été attachée aux Papes légitimes pendant le schisme, aussi bien que la comtesse Mathilde, à qui elle appartenait, Urbain voulut en témoigner sa reconnaissance ; et premièrement il donna à l'ésêque de Pise l'île de Corse, par une bulle où il dit : « Comme toutes les îles sont de
> Bcrtbold.
^ Chron. Ursperg., Ann. 1099. — ^ Oïderic Vilai.— ' Bei'iliold, aiiii. luui.
[De 1085 à 1 106
droit public, selon les lois, il est certain que l'empereur Constantin les a données à saint Pierre et à ées vicaires ; mais plusieurs calamités survenues ont fait perdre à l'Église romaine la propriété de quelques-unes. Toutefois, suivant les maximes des lois et des canons, ni la division des royaumes, ni la longue possession ne peuvent la priver de ses droits. Ainsi, quoique l'île de Corse ait été longtemps hors de la possession de l'Église romaine, on sait néanmoins que Grégoire VII, notre prédécesseur, y est rentré. C'est pourquoi, à la prière de notre cher frère Daïbert, évêque de Pise, de ses nobles citoyens et de la très-chère fille de saint Pierre, la comtesse Mathilde, nous donnons cette île à l'Église de Pise, pour en jouir tant qu'elle aura un évêque légitime et qu'elle demeurera fidèle à l'Église romaine,à la charge de payer tous les ans au palais de Latran cinquante livres, monnaie de Lucques. » Cette bulle fut donnée à Bénévent le 28 juin 1091 .
L'année suivante (4092), le 22 avril, le Pape, étant à Anagni, en donna une autre, où il relève les services que la ville de Pise et son évêque ont rendus à l'Église romaine pendant ce long schisme, les' victoires des Pisans sur les Sarrasins et l'accroissement de leurs biens temporels. C'est pourquoi il donne à l'évêque Daïbert la supériorité sur les évêques de l'île de Corse, dont il le fait archevêque, pour y rétablir les bonnes mœurs et la discipline ecclésiastique, et lui accorde le pallium
Le Pape Urbain célébra la fête de Noël, l'an 1092, hors de Rome, toutefois dans les terres de l'Église romaine, parce qu'il n'aurait pu entrer à Rome (ju'à main armée, tant les schismatiques y étaient encore puissants, quoique l'antipape Guibert lùtcnLombardie avec l'empereur Henri. Pendant le carême de l'année suivante (1093) le Pape Urbain tint un concile à Troie, en Apuhe, le 11 mars, auquel assistèrent environ soixante-quinze évêques etdouze abbés. On y parla des mariages contractés entre parents, et on fit des règlements à ce sujet, ainsi que sur l'observation de la trêve de Dieu *. A la
* Apiid Uglicll., t. 3. Baronitis, de Maiisi, anii. lOUl vl lUU:. — -:.;ibl,i', l. 10, p. i'JJ
fin de la même année l'antipape Guibert, avec son empereur Henri, était à Vérone et feignait de vouloir renoncer au pontificat si la paix de l'Église ne pouvait être rétablie autrement. Cependant le Pape Urbain était à Rome, où il célébra solennellement la fête de Noël. Il savait que plusieurs guibertins y étaient encore cachés ; mais il ne voulut pas les en chasser, parce qu'il eût fallu le faire à main armée et troubler la tranquillité de Rome
Pour les expulser sans effusion de sang le Pape avait écrit pour lever des collectes sur les Églises, comme on le voit par sa lettre aux évêques d'Aquitaine ; mais celui qui le servit le plus utilement en cette occasion fut Geoffroi, nouvel abbé de la Trinité de Vendôme ; car, ayant appris la peine et la disette où était le Pape Urbain, il vint à Rome et eut beaucoup à souffrir, tant dans le voyage qu'à Rome même, où, pour n'être point reconnu, il passait pour valet de ses domestiques. Il vint voir le Pape, de nuit, dans la maison de Jean de Frangipane, où il se tenait caché, et le trouva presque dénué de tout et accablé de dettes. H y demeura avec lui pendant le carême de l'année 1094, et le soulagea, autant qu'il put, de l'argent qu'il avait apporté, montant à plus de douze mille sous d'or. Quinze jours avant Pâques, un certain Ferruchio, à qui l'antipape Guibert avait donné la garde du palais de Latran, lit parler au Pape, demandant de l'argent pour lui rendre ce palais et la tour. Le Pape, en ayant conféré avec les évêques et les cardinaux qui étaient avec lui, leur demanda l'argent qu'on lui demandait à lui-même ; mais il en trouva peu chez eux, parce qu'ils étaient dans la persécution comme lui. L'abbé Geoffroi, voyant le Pape si affligé et si embarrassé qu'il en répandait des larmes, s'approcha de lui et lui dit de traiter hardiment avec Ferruchio. Il y employa non-seulement son argent, mais encore ses mules et ses chevaux. Ainsi le Pape entra dans le palais de Latran, et Geoffroi fut le premier qui lui baisa les pieds dans la Chaire pontificale, où depuis longtemps aucun Pape catholiiiue ne
de l*ëre chr.]
g'élait assis. Le Pape Urbain ordonna prêtre I l'abbé Gcoiïroi et le remit en possession de l'Église deSaint-Prisque, que le Pape Alexandre II avait donnée à Odcric, son prédécesseur, pour lui et ses successeurs, avecle litre de cardinal; mais les guibertins les en avaient dépossédés. Les abbés de Vendôme ont gardé le titre de cardinal pendant trois cents ans
C'est le temps où saint Nicolas le Pèlerin se faisait admirer dans l'Apulie.Il était Grec, né dans l'Attique, en un village près de Stérion, monastère fameux de saint Luc le Jeune. Ses parents étaient pauvres, et il n'apprit ni les lettres ni aucun métier; mais dès l'âge de huit ans sa mère l'envoya garder les moutons. Dès lors il se mit à chanter tout haut : Seigneur, ayez pitié de nous, en grec, Kyrie, eleison, ce qu'il faisait jour et nuit, et celte dévotion lui dura toute sa vie. Sa mère, n'ayant pu l'en détourner, le crut possédé du démon et le mena aux moines de Stérion, qui l'enfermèrent et le maltraitèrent sans pouvoir lui faire quitter son chant. Il souffrait tout avec patience, mais il recommençait toujours Kyrie, eleison. Étant retourné chez sa mère, il prit une hache et un couteau, et, montant sur la montagne, il coupait du bois de cèdre et en faisait des croix, qu'il plantait sur les chemins et dans les lieux inacessibles, louant Dieu continuellement.
Il se bâtit sur cette montagne une petite cabane de bois et y vécut quelque temps seul, travaillant sans cesse. Ensuite il vint à Naupacte ou Lépante, où un moine nommé Barthélemi se joignit à lui et ne le quitta plus. Ils s'embarquèrent et passèrent à Otrante, en Italie, etde là en divers lieux, oùNicolasétait traité tantôt comme un saint, tantôt comme un insensé. Il jeûnait tous les jours jusqu'au soir; sa nourriture n'était qu'un peu de pain et d'eau, et toutefois il n'était pas maigre. Il passait la plupart des nuits à prier debout. Il était vêtu seulement d'une tunique courte jusqu'aux genoux, les jambeset les pieds nus, aussi bien que la tête. Il portail à la main une croix légère de bois, et en écharpe une gibe-
» Episl. Go lefr. Vindom. Apud Baron, et Sirmoiid.
vu.
ciôre où il mettait Icsaumônes qu'il recevait fît qu'il employait principalement à acheter des fruits, pour dormer aux enfants qu'il attirait autour de lui afin de chanter avec lui Kyrie, eleison.
Ce fut en Italie qu'on le surnomma Pérégriri ou Pèlerin, c'est-à-dire étranger, et il y fit plusieurs miracles, continuant toujours son chant et exhortant tout le monde à la pénitence ; mais ses manières extraordinaires le firent souvent maltraiter, quelquefois même par l'ordre des évêques. Il passa à Tarente, puis à Trani. Comme, dans celte dernière ville, il faisait le tour des remparts en chantant A'yr/e, eleison, avec les enfants qui l'accompagnaient, l'archevêque Bisance, qui n'était pas médiocrement instruit, demanda ce que c'était. On lui répondit que c'était un jeune Grec qui venait d'arriver et qui ne savait autre chose que de crier Kyrie, eleison. L'archevêque le fit venir et lui demanda pourquoi il faisait ainsi. Nicolas lui répondit tranquillement : « Seigneur, comme aucun des préceptes de l'Évangile ne vous est caché, vous n'ignorez pas comment Notre- Seigneur a ordonné que quiconque voulait venir après lui prendrait sa croix et le suivrait. Vous savez aussi qu'il a dit à ses disciples que, s'ils ne se convertissaient et ne devenaient comme de petits enfants ils n'entreraient pas dans le royaume des cieux. Ayant donc compris ces choses, je n'ai pas rougi de porter intérieurement et extérieurement le signe de la croix et de marcher commeun petit enfant, et je n'ai pas évité les moqueries des hommes. De savoir si je dois le faire, je le laisse à votre jugement ; car mon intention est de demeurer chez vous si cela ne vous déplaît pas, autrement je m'en irai ailleurs de moi-même. » L'archevêque, l'ayant entendu raisonner avec tant de bon sens, reconnut que c'était un serviteur de Dieu de beaucoup de mérite et lui dit : « Comme je vois, par votre explication, que c'est pour obéir à Dieu que vous agissez de la sorte, pourquoi irais-je vous en détourner? J'aime mieux que vous restiez ici jusqu'à la fête des saints apôtres Pierre et Paul, chantant vos prières accoutumée* ; j'aurai soin de votre subsistance. »
IVERSELLÊ
(De i08S à tlôf)
L'archevêque voulait ajouter plusieurs autres choses, lorsque le bon jeune homme, l'ayant salué, se retira subitement pour aller rejoindre les petits enfants, qui l'attendaient avec impatience, surtout à cause de ses pommes. Il parcourut joyeusement avec eux, pendant trois jours, les rues de la ville, implorant avec eux la miséricorde divine. Bientôt toule la population voulut le voir ; mais il tomba malade le quatrième jour et mourut le 2 juin 1094, étant encore tout jeune. On vint le voir en foule pendant sa maladie et iui demander sa bénédiction ; les petits enfants surtout étaient inconsolables. Le concours fut encore plus grand à ses funérailles. Il fut enterré dans l'église cathédrale avec grande solennité, et il se fît à son tombeau un grand nombre de miracles, rapportés par des témoins oculaires. Sa canonisation fut proposée devant le Pape Urbain II, qui en chargea l'archevêque de Trani. Onl'invoquait particulièrement pour les naufrages, comme saint Nicolas de Myre
En Allemagne l'évêque Guebhard de Constance, légat du Saint-Siège, travaillait avec ardeur et succès à fortifler l'union, la paix et la discipline parmi les catholiques. L'an 1093 il reçut comme vassal de l'Église romaine le duc Guelfe de Bavière ; il avait déjà reçu en cette qualité son propre frère, Berthold, duc d'Allemagne ou de Souabe.
Avec ces deux princes et les autres de l'Allemagne il tint une assemblée générale à Ulm, où il fui convenu qu'on obéirait religieusement à l'évêque de Constance, suivant les canons, et qu'on seconderait le duc Berthold, suivant la loi des Allemands. Ensuite les ducs et les comtes jurèrent une paix de deux ans, spécialement applicable aux clercs et aux moines catholiques, aux églises et à leurs dépendances, et à tous ceux qui avaient juré la paix de leur côté. Les princes la firent jurer chacun dans leur domaine. Le duc Guelfe de Bavière l'étendit jusqu'en Hongrie. La France teutonique et l'Alsace la jurèrent; mais nulle part elle ne fut mieux observée qu'en Allemagne ou en Souabe. Le duc Berthold y fît si bonne justice qu'il sur-
Acla SS , 'l juin.
passa en bonne renommée tous ses prédécesseurs. Pendant la semaine sainte 109i le légat Guebhard de Constance, avec les princes, les abbés et les clercs, qui étaient sans nombre, tint un grand concile dans son église. Il y corrigea beaucoup de choses qui avaient besoin de correction. On y renouvela les défenses d'entendre l'office célébré par les prêtres simoniaques ou incontinents. L'impératrice Praxède, qui depuis assez longtemps avait quitté son mari pour se retirer auprès du duc Guelfe de Toscane, envoya sa plainte au concile de Constance ; elle se plaignait d'avoir été réduite à souffrir des débauches siinfâmes, et de la part de tant de personnes, que ses ennemis mêmes ne pouvaient s'empêcher d'excuser sa fuite et que tous les catholiques étaient touchés de compassion*.
Il y eut, cette année 1094, en Bavière, une grande mortalité, qui s'étendit dans le reste de l'Allemagne, et même en France, en Bourgogne et en Italie ; mais les plus sages ne jugeaient pas que ce fût un si grand m;il ; car, comme presque personne ne guérissait de cette maladie, la plupart de ceux qui en étaient attaqués se préparaient sérieusement à la mort et paraissaient mourir dans de grands sentiments de pénitence. Ceux mêmes qui survivaient s'abstenaient des tavernes et autres divertissements, couraient à la confession et ne cessaient de se recommander aux prêtres. Il y avait alors en Alsace un docteur, nommé Manegold de Luttenbach, qui profita merveilleusement de ces conjonctures pour l'utilité de la religion; car, pendant cette mortalité, .qui fut longue, toute la noblesse du pays venait le trouver enfouie pour se faire absoudre de l'excommunication, en vertu du pouvoir qu'il en avait reçu du Pape; après quoi ils recevaient la pénitence et l'absolution de leurs autres péchés. Ils demeurèrent tous très-fidèles au Pape Urbain et ne voulaient point assister à l'office des prêtres simonia(pies ou incontinents. Manegold avait fondé à iMarbach un monastère de chanoines réguliers, entre lesquels il vivait lui- môme en comnumauté. Le Pape Urbain, à l'exemple de saint Grégoire VII,
» Bi.'i lhold, aiin. 10^3 ot lOUi .
de l'ère chr.J DE L'EGLISE
avait déjà modéré les excommunications en exceptant plusieurs personnes de la nécessité d'éviter les excommuniés. Urbain céléijra la fêle de Noë^ 1094 en Toscane, où l'arclievêque de Pise, Daïbert, le servit avec grande affection. Henri IV, appelé empereur par les siens, demeurait cependant en Lombardie, presque destitué de toute dignité royale; car toute la force de son armée obéissait à son fils, le roi Conrad, qui était attaché à la comtesse Mathilde et au Pape Urbain. Dans cet état de choses le Pape Urbain indiqua un grand concile à Plaisance pour la mi-carèrae de l'anl09S
Dans ce concile et dans celui de Clermont, qui suivra de près, se manifesta au monde et à elle-même la nouvelle humanité que le Christianisme, au milieu des révolutions des empires, formait depuis onze siècles. Rien de pareil ne se sera vu depuis que les enfants d'Israël, sortis de l'Égypte, voyagèrent dans le désert et entrèrent dans la terre de Chanaan. Que dis-je ? Rien de pareil ne se sera vu depuis la réunion générale des hommes dans la plaine de Sennaar et leur dispersion forcée par la confusion des langues. Vingt peuples divers, qui, l'un après l'autre, quelquefois plusieurs ensemble, ont attaqué, ravagé, démembré, anéanti l'empire temporel et matériel de Rome païenne, sujets dociles ou plutôt enfants unis, se montreront l'empire spirituel et vivant de Rome chrétienne, n'auront qu'une même pensée, qu'un môme sentiment. Vingt peuples divers, adorant autrefois des milliers d'idoles, n'adorent que le même Dieu, le même Christ, dans la même foi, la môme espérance, la même charité. Vingt peuples divers, divisés autrefois les uns contre les autres sous vingt enseignes diverses, sont tous réunis sons le même étendard du Fils de l'homme, qui a été élevé d'abord sur le Golgotha pour commencer la guei-re ouverte du ciel contre l'enfer, et qui apparaîtra un jour au haut des nues pour terminer cette grande guerre par une éternelle victoire; et sous cet étendard la chrétienté romaine commence, ou plutôt agrandit et régularise, contre l'antichrétienté mahomé-
1 Berthold.
tane, ce combat de douze ou treize siècles qui paraît vouloir se terminer de nos jours.
L'Orient, l'empire grec, qui, par sa grande hérésie, l'antichristianisme doctrinal d'Arius, dont les autres hérésies ne sont que la suite, a préparé lesvoiesà l'antichristianisme politique, 1 empireantichrétien de Mahomet, l'empire grec, disons-nous, subissait et subit encore le châtiment de son crime. L'Occident aussi avait vu les hordes antichréliennes de Mahomet, le faux prophète ; il les avait vues et aux portes de Rome et au cœur de la France ; mais l'Occident, malgré ses diversités nationales, était uni dans la même foi etsousle même chef spirituel; il avait vaincu et chassé les armées du faux prophète; il les avait chassées des Gaules et de l'Italie; il les chassait de la Sicile, de la Corse et de la Sardaigne ; il les chassait de plus en plus de l'Espagne. Depuis quatre siècles l'épée de Charles-Martel et de Charlemagnc, l'épée de l'Occident n'était pas rentrée dans le fourreau; elle n'y est pas même rentrée après douze siècles, aujourd'hui que l'épée de la France continue sur la terre d'Afrique ce qu'elle a commencé dans les champs de Poitiers. L'Orient, au contraire, l'empire grec, divisé d'aveclachrétientéromaine et d'avec lui-même, au spirituel par l'esprit de schisme et d'hérésie, au temporel par l'esprit d'anarchie et de révolution qui ne cessait d'ensanglanter le trône se voyait attaqué, entamé, mutilé, amoindri de plus en plus par l'empire antichrétien du faux prophète. L'empire grec avait perdu l'Afrique, l'Égypte, la Syrie, il venait de perdre l'Asie Mineure ; un sultan régnait à Icône, un autre régnait à Nicée ; Antioche venait de retomber en leurs mains, ils menaçaient Constantinople.
L'empereur iMichel Ducas avait imploré les secours du Pape saint Grégoire VII. Déjà ce grand Pontife avait enrôlé cinquante mille hommes pour voler au secours des chrétiens d'Orient et les réunir au centre vivant de la chrétienté ; mais un malheur non moins funeste menaçait l'Occident même. Un roi allemand prétendait imposer à des peuples chrétiens, à l'Église entière, un despotisme non moins brutal et non moins abrutissant que celui des Turcs. Il fallait sauver la chrétienté
[De 1085 à 1108
au dedans avant même que de la défendre au dehors. Le Pape saint Grégoire VU courut au plus pressé, sans oublier le reste. Sous Urbain II, son deuxième successeur, le mal interne avait subi une crise favorable ; il n'y avait plus de danger. La chrétienté romaine pouvait sans risque agrandir la guerre contre l'antichrétienté mahométane. L'empereur Alexis Coranène, pressé d'un côté par les Turcs, de l'autre par les Petchenègues ou Cof aques, venait d'appeler à son secours tous les guerriers de l'Occident par la lettre suivante, adressée au comte Robert de Flandre, à tous les princes chrétiens, clercs et laïques.
« Glorieux comte, défenseur de la foi chrétienne, je veux faire connaître à votre prudence la position désespérée de l'empire chrétien de Constantinople. Les choses saintes et les fidèles de Jésus-Christ sont chaque jour l'objet de nouveaux outrages; les Turcs et les Pincinates envahissent notre empire. Sur les fonts baptismaux les Barbares, par mépris pour le Sauveur, font couler le sang de nos enfants et de nos jeunes gens sous le fer de la circoncision ; ils les forcent à y répandre leur urine et les traînent autour des égUses pour les contraindre à blasphémer contre le nom et la foi de la sainte Trinité; ceux qui refusent d'obéir ils les font expirer dans les tourments les plus horribles. Ils outragent de nobles matrones comme de vils animaux; ils déshonorent les vierges sous les yeux de leurs mères, qu'ils contraignent d'y applaudir par des chansons impies et licencieuses. Les Bal)yloniens, entre autres moqueries, disaient au peuple de Dieu : « Chantez-nous des cantiques de Sion. » Ici les mères sont contr ain tes de chanterle déshonneur de leurs tilles. C'est plutôt le lieu de pleurer avec Ilachel. Encore les mères des innocents égorgés par liérode, si elles avaient à pleurer leur mort, pouvaient se consoler du salut de leurs âmes; mais ici nulle consolation; car les corps et les âmes y périssent. Que dironsnous encore? Il y a des choses plus épouvantables. Les Turcs, puisqu'il faut le dire, contraignent à leur servir de jouet pour le crime de Sodome, ils y contraignent des hommes de tout âge et de toute condition, Ucs enfants, des adolescents, des jeunes
hommes, des vieillards, des nobles, des esclaves, et, ce qui est plus infâme encore, des clercs et des moines, et même, ô crime, ô douleur! des évêques, et ils en ont fait périr dans cet abominable péché ! Ils profanent les lieux saints de mille manières, les détruisent et menacent de faire pis encore. Au récit de tant de maux qui ne sera touché de compassion? qui ne versera des larmes ?
tt Ces Barbares ont envahi presque tout le pays depuis Jérusalem jusqu'à la Grèce, toutes les régions supérieures de l'empire grec, les deux Cappadoces, les deux Phrygies, la Bithynie, Troie, le Pont, laGalatie, la Libye, la Pamphylie, l'Isaurie, la Lycie, avec les principales îles; il ne me reste presque plus que Constantinople, qu'ils menacent de nous enlever bientôt si Dieu et les Latins ne viennent à notre secours; car déjà, avec deux cents navires qu'ils ont fait construire par des prisonniers grecs, ils se sont rendus maîtres d'une place importante sur la Propontide, d'où ils menacent de prendre bientôt Constantinople par terre et par mer.
« Nous vous prions donc, pour l'amour de Dieu et par compassion pour tous les Grecs qui sont chrétiens, de rassembler tous les guerriers chrétiens que vous pourrez et de venir à notre secours aOn que, comme ces guerriers ont déjà commencé à délivrer les Gaules et les autres royaumes de l'Occident du joug des païens, ils s'efforcent de délivrer pareillement l'empire grec pour le salut de leurs âmes. Car pour moi, tout empereur que je suis, je ne puis trouver ni remède ni conseil; sans cesse je fuis devant les Turcs et les Pincinates; je ne reste dans chaque ville qu'en attendant leur approche. J'aime mieux être soumis aux Latins que de devenir le jouet de ces païens barbares. Avant que Constantinople soit prise par eux vous devez donc combattre de toutes vos forces, afin de recevoir en môme temps la récompense glorieuse et ineffable du Ciel. »
L'empereur Alexis rappelle ensuite au comte de Flandre et aux princes de l'Occident les richesses immenses de Constantinople et fait l'énuméiation de toutes les reliques qui se trouvent dans cette cité. « II;\tez-vuos donc avec toutes vos troupes et
de l'ère chr.]
combattez de toutes vos forces, pour que de pareils trésors ne tombent pas aux mains des Turcs et des Pincinates, qui, déjà sans nombre, attendent chaque jour soixante- dix mille hommes de plus. Je crains qu'ils ne profitent de ces trésors pour séduire peu à peu mes soldats, comme Jules César a fait pour conquérir l'empire des Francs, et comme fera l'Antéchrist, à la fin du moride, pour s'emparer de l'univers entier. Faites donc en sorte, pendant qu'il est temps encore, de ne pas perdre l'empire des chrétiens et, ce qui est plus encore, le sépulcre du Seigneur, mais de mériter la récompense du ciel au lieu du châtiment. » Alexis parle même de la beauté des femmes grecques, supposant que les guerriers chrétiens de l'Occident en seraient aussi épris que les Turcs*. Ces supplications, moitié religieuses, moitié politiques, de la vanité et de la bassesse grecques, n'eussent pas suffi pour déterminer les chrétiens del'Occident; un pauvre pèlerin, par sa foi seule, eut plus d'Influence sur leurs cœurs.
Il y avait en France un ermite nommé Pierre, du diocèse d'Amiens, homme d'une grande vertu et vivant dans une extrême pauvreté. Il était de petite taille, avait le visage maigre, l'extérieur négligé * ; allait nu-pieds, couvert d'un méchant manteau, et n'usait d'autre monture que d'un âne. Il alla par dévotion visiter le saint sépulcre et fut sensiblement touché de voir les saints lieux sous la domination des infidèles, la place du temple occupée par leur mosquée et des écuries joignant l'église du Saint-Sépulcre. Il s'enquit de son hôte, qui était chrétien, non-seulement de leur misère présente, mais de ce que souffraient leurs ancêtres depuis plusieurs siècles, et, pendant un assez long séjour qu'il fit dans la ville, il visita les églises et reconnut par lui-même l'état des choses.
Comme il apprit que le patriarche Siméon était un homme vertueux et craignant Dieu,
1 Martenne, i^mp/. CoUect., t. 1, p. 571. Guibert. Noviog., liUt. Hiei'oso/ym. V VusWus, dit Guillaume de Tyr, persona contemptibilis, viviicis ingenii et oculuin habens perspicacem gratumque, et sponte ilaens ei non deerat eloquium. ■
il alla le voir et entra en conférence avec lui par interprète. Le patriarche, reconnaissant que ce pèlerin était homme sensé, de grande expérience et persuasif, s'ouvrit à lui avec confiance, et, voyant qu'il ne pouvait retenir ses larmes et demandait s'il n'y avait point de remède à tant de maux, il lui dit : « Nos iniquités empêchent que Dieu n'exauce nos prières, elles ne sont pas encore assez punies ; mais nous aurions quelque espérance si votre peuple, qui sert Dieu sincèrement, et dont les forces sont encore entières et formidables à nos ennemis, voulait venir à notre secours ou du moins prier Jésus-Christ pour nous-, car nous n'attendons plus rien des Grecs, quoiqu'ils soient plus proches de nous et par les lieux et par la liaison du sang, et que leurs richesses soient plus grandes. A peine peuvent-ils se défendre eux-mêmes; toute leur force est tombée, et vous pouvez avoir appris que, depuis peu d'années, ils ont perdu plus de la moitié de leur empire. »
Pierre répondit: «Sachez, saint père, que, si l'Église romaine et les princes d'Occident étaient instruits de la persécution que vous souffrez par une personne exacte et digne de foi, ils essayeraient au plus tôt d'y apporter remède. Écrivez donc au Pape et aux princes des lettres étendues et scellées de votre sceau; je m'offre d'en être le porteur et d'aller partout, avec l'aide de Dieu, solliciter du secours pour vous. » Ce discours plut extrêmement au patriarche et aux chrétiens qui étaient présents, et, après avoir rendu à Pierre l'Ermite de grandes actions de grâces, ils lui donnèrent les lettres qu'il demandait. Quelque temps après, comme Pierre priait dans l'église du Saint-Sépulcre pour le succès de son voyage, il s'endormit et vit en songe Jésus-Christ qui lui disait : 0 Lève-toi, Pierre, hâte-toi d'exécuter ta commission sans rien craindre, car je serai avec toi ! Il est temps que les lieux saints soient purifié et smes serviteurs secourus* ! »
Pierre l'Ermite, encouragé par ce songe, prit congé du patriarche, s'embarqua, arriva en Pouille à Bari, vint à Rome, rendit au
' Guillaume, archevêque de Tyr, Histoire de ce qui s'est plissé au delà des mers, depuis les successeurs dt Mahomet Jusqu'en l'année du Seigneur 1184, 1. 1.
Pape Urbain les lettres du patriarche et des chrétiens de Jérusalem, et s'acquitta fidèlement de sa commission. Il fut très-bien reçu du Pape, qui lui promit de s'employer sérieusement pour cette affaire quand il en trouverait l'occasion. En attendant Pierre l'Ermite, poussé par son zèle, parcourut toute l'Italie, passa les Alpes et alla trouver, l'un après l'autre, tous les princes d'Occident, les sollicitant, les pressant de secourir les chrétiens d'Orient et de délivrer les saints lieux. Il en persuada plusieurs. Non content de parler aux grands, il exhortait aussi les peuples à la même œuvre, et avec une éloquence si persuasive que c'était presque toujours avec fruit. Pierre fut ainsi comme le précurseur du Pape dans cette grande entreprise.
Cependant, par la grâce de Dieu et la protection de saint Pierre, le Pape légitime Urbain II avait tellement pris le dessus qu'il indiqua, ainsi quenous avons vu, un concile général à Plaisance, au milieu de la Lombardie et des schismatiques. Il y appela les évêques d'Italie, de Rourgogne, de France, d'Allemagne, de Bavière et d'autres provinces. Le concile commença le jeudi de la mi-carême, 1" jour de mars 1095, et dura sept jours. Il s'y trouva deux cents évêques, près de quatre mille ecclésiastiques et plus de trente mille laïques, entre lesquelsl'impératricePraxède, les ambassadeurs de Philippe, roi de France, les ambassadeurs de l'empereur de Constantinople. Jamais on n'avait vu un concile aussi nombreux. Comme il n'y avait point d'église qui pût contenir une si grande multitude, il fallut tenir les assemblées en pleine campagne. Cette multitude de fidèles réunis aux pieds du vicaire de Jésus-Christ rappelait aux contemporains les enfants d'Israël assemblés dans les plaines du Sinaï pour entendre la loi de Dieu par le ministère de Moïse, et ces peuples de la Judée qui suivaient le Sauveur et qu'il enseignait du haut de la montagne.
Dans ce concile l'impératrice Praxède, sœur du ducGodefroi de Bouillon et tille de la hienheureuse Ide, comtesse de Boulogne, se plaignit des outrages et des infamies que son jndijjiie époux Henri lui avait fait souf-
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friret les confessa publiquement, et, comme le Pape savait qu'elle n'y avait point consenti, il la dispensa de la pénitence qu'elle aurait pu mériter; mais elle ne laissa-pas de se retirer dans un monastère, où elle mourut saintement. Ces crimes de Henri, étant devenus publics, déterminèrent un grand nombre de ses partisans à l'abandonner.
Philippe, roi de France, envoya une ambassade à ce concile et manda qu'il s'était mis en chemin pour y aller, mais (|u'il en avait été empêché par des raisons légitimes. C'est pourquoi il demandait un délai jusqu'à la Pentecôte, que le Pape lui accorda à la prière du concile. Il s'agissait de son mariage avec Rertrade. Mais Hugues, archevêque de Lyon, qui avait été appelé au concile, fut suspendu de ses fonctions pour n'y être pas venu et n'avoir point envoyé d'excuse canonique.
De leur côté les ambassadeurs d'Alexis Comnène, empereur de Constantinople, supplièrent humblement lePape ettousles chrétiens de venir à son secours contre les infidèles pour la défense de l'Église, qu'ils avaient presque détruite en Orient; car ils y étaient si puissants qu'ils venaient jusqu'aux murs de Constantinople. Le Pape excita les fidèles à secourir l'empire grec, de telle sorte qu'un grand nombre s'engasèretit par serment à faire le voyage et à aider fidèlement l'empereur de Constantinople, selon leur pouvoir.
Pour affermir de plus en plus l'unité et la discipline de l'Église on renouvela dans ce concile la condamnation de l'hérésie de Rérenger, et on déclara que le pain et le vin, quand on les consacre àl'autel, sont changés, non-seulement en figure, mais véiitai)lemerit et essentiellement, au corps et au sang de Notre-Soigneur. On condamna aussi l'hérésie des nicolaïtes, c'est-à-dire des prêtres et autres clercs majeurs qui prétendaient n'être pas obligés à la continence; on leur défendit de faire leurs fonctions et au peuple d'y assister. On confirma tous les règlements des Papes précédents sur la simonie, en défendant de rien exiger pour le saint chrême, le baptême et la sépulture. On déclare milles les ordinations faites |)ar rauti()ape Guihert
de l'ère chr.l
et par les autres évôqnes intrus ou nommément excommuniés; mais on use d'indulgence à l'égard de ceux qui ont été ordonnés sans simonie par des schismatiques ou des simoniaques, sans les connaître pour tels, ou qui ont renoncé aux églises qu'ils avaient obtenues par simonie, sans toutefois que cette indulgence porte préjudice aux saints canons, hors les cas de nécessité. Le jeûne des Qoatre-Temps est fixé aux mêmes jours où nous l'observons encore. On défend de recevoir à la ()énitence ceux qui ne voudront pas renoncer au concubinage, à la haine ou à quelque autre péché mortel.
Qu'aucun prêtre ne reçoive personne à pénitence sans commission de l'évêque, et qu'on ne refuse pas les sacrements à ceux qui ne demeurent avec les excommuniés que par la présence corporelle, sans participer à leurs sacrements *.
Après le concile de Plaisance le Pape Urbain passa à Crémone, où le jeune roi Conrad, fils de Henri, vint à sa rencontre et lui servit d'écuyer ; le Pape y fit ainsi son entrée le 10 avril. Le roi Conrad lui prêta serment de fidélité, promettant de lui conserver la vie, les membres et la dignité pontificale. Le Pape, de son côté, le recul pour fils de l'Église romaine, et lui promit aide et conseil pour se maintenir dans le royaume et obtenir la couronne impériale, à la charge de renoncer aux investitures. Le bienheureux Yves de Chartres, écrivant au Pape, lui témoigne sa joie de la réduction du royaume d'Italie à son obéissance et de la soumission du nouveau roi * .
Arnoulphe, archevêque de Milan, avait été élu dès l'année 1093, à la mort d'Anselme III, et avait reçu l'investiture de la main de Henri IV, par l'anneau et le bâton pastoral ; mais son élection avaitété déclarée nulle par le légat du Pape. Arnoulphe acquiesça et se retira dans un monastère jusqu'à ce que le Pape, venant sur les lieux et ne voulant pas laisser plus longtemps vacant le siège de Milan, le fit sacrer par saint Dimon ou Thiémon, archevêque de Salzbourg, Ulric, évèque de Passau, et Guebhard, de Constance,
1 Labbe, t. 10, p. 500. Mansi, t. 20. Berlhold, ann. }095. — Bertlioid. Yves, epul. 43.
qui avaient assisté tous les trois au concile de Plaisance ; mais Arnoulphe mourut l'année suivante (1096) ef eut pour successeur Anselme IV *.
Ayant ainsi pourvu à la tranquillité de l'Italie le Pape Urbain prit la résolution de venir tenir un concile dans les Gaules. Il s'y rendit par mer, et il célébra la fête de l'Assomption à Notre-Dame du Puy, d'où, par des lettres adressées aux métropolitains, il indiqua un concile à Clermont, en Auvergne, pour le jour de l'octave deSaint-Martin, c'està-dire pour le 18 novembre de la même année (1095). Hugues, archevêque de Lyon, apprit cette nouvelle au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Jacques en Galice, et il se rendit aussitôt auprès du Pape, qui alla du Puy au monastère de la Chaise-Dieu, où il dédia l'église, le dimanche 25 août, en l'honneur des saints Vital et Agricole. Le Pape alla ensuite à Saint-Gilles, à Tarascon et à Màcon, d'où il se rendit à Cluny.
Urbain II eut une sensible consolation de revoir cette florissante communauté, où il avait été moine et prieur. Il embrassa avec tendresse le saint abbé Hugues, qui lui avait donné l'habit monastique, et qui, dans un âge avancé, jouissait encore d'une santé parfaite. On pria le Pape de consacrer le grand autel de la nouvelle église, que saint Hugues avait fait bâtir. Le Pape le fit le 2o octobre, et, après la cérémonie, il fit un sermon au peuple, où il dit qu'il était le premier Pape qui eût visité le monastère de Cluny, soumis Immédiatement au Saint-Siège par son fondateur, le duc Guillaume d'Aquitaine, et que le plaisir de revoir une maison si célèbre, où il avait eu le bonheur d'embrasser la vie monastique, avait été un des principaux motifs de son voyage en France. Il accorda de nouveaux privilèges à ce monastère, après quoi il en partit pour Souvigni, où il plaça dans un lieu plus honorable les reliques de saint Mayeul, et il obligea Archambauld de jurer, sur le tombeau de son père, qu'il n'exigerait plus les redevances injustes que son pèie avait imposées au monastère. Enfin le Pape alla de Souvigni à Clermont, où il arriva
1 Uglielli, t. 4, p. 158.
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quelques jours avant le temps marqué pour la tenue du concile. . .
Durand était alors évêque de Clermont, et il avait quelques démêlés avec les moines de Cluny au sujet de l'abbaye de Moissac. Les moines s'étaient même proposé de le faire déposer ; mais le Pape déconcerta leur projet en cboisissant son logement cbez le prélat, qui en fut extrêmement consolé. Cependant il tomba malade des mouvements qu'il s'était donnés pour recevoir le Pape et pour préparer ce qui était nécessaire à la célébration d'un concile, et mourut avant qu'on en eût fait l'ouverture. Saint Hugues, évêque de Grenoble, Jarenton, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, et Ponce, abbé de la Chaise-Dieu, qui avaient été ses religieux lorsqu'il était abbé de ce dernier monastère, prirent soin de ses funérailles. Le Pape, qui l'avait visité et lui avait donné l'absolution dans sa maladie, les cardinaux et les évêques qui étaient arrivés à Clermont pour le concile, assistèrent à l'enterrement et parurent s'être assemblés de toutes les parties de l'univers pour honorer ses obsèques. Durand avait succédé àÉtienne de Polignac, et Guillaume de Baïf fut son successeur*.
Le concile de Clermont s'ouvrit au jour marqué, le 18 novembre 109S. Suivant l'historien Berthold il s'y trouva treize archevêques etdeux cent cinq prélats portant crosse, tant évêques qu'abbés; d'autres en comptent jusqu'à quatre cents. Entre les archevêques il y en avait deux d'Italie qui avaient suivi le Pape, savoir, Daïbert de Pise et Ranger de Reggio. 11 y en avait trois qui étaient légats dans leurs provinces : Hugues de Lyon, Amar de Bordeaux, Bernard de Tolède. Les autres archevêques étaient Rainai deReims, Aubertde Bourges, qui moururent dans la même année, Raoul dcTours, Riclier de Sens, Dalmace de Narbonne, Gui de Viemie, depuis Pape sous le nom de Calixle [I, Bérenger de Tarragone, Pierre d'Aix. Les plus connus d'entre les évêques sont, premièrement, trois qui accompagnaient le l'ape, savoir : Jean de Porto, Gaulier d'Albane, qui venait de sa légation d'An-
I HugoFlav., in Chron.
gleterre, et saint Brnnon de Segni. Il y avait aussi à la suite du Pape plusieurs cardinaux, entre autres Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, et le chancelier Jean de Gaëtc.
Les autres évêques étaient presque tous Français. On remarque entre eux Lambert d'Arras, Gaucher de Cambrai, Hugues de Soissons ; Hilgot, son prédécesseur, qui, pour assurer son salut, s'était fait moine à Cluny ; Odon de Bayeux, oncle du roi d'Angleterre ; Roland de Dol, en Bretagne, qui se prétendait archevêque ;le bienheureux Yves de Chartres, saint Hugues de Grenoble, Adhémar du Puy. On y trouve aussi deux évêques d'Espagne, Dalmace de Compostelle et Pierre de Parapelune. Entre les abbés on remarque, outre le cardinal Richard, saint Hugues de Cluny, Baudri de Bourgueil etGeoffroi de Vendôme.
Enfin la ville de Clermont put à peine recevoir dans ses murs tous les princes, les ambassadeurs et les prélats qui s'étaient rendus au concile, « de sorte que, dit une ancienne chronique, vers le milieu du mois de novembre, les villes et villages des environs se tr ouvèrent remplis de peuple, et plusieurs furent contraints de faire dresser leurs tentes et pavillons au milieu des champs et des prairies, encore que la saison et le pays fussent d'extrême froidure. »
Deux grands objets devaient occuper le concile de Clermont : la paix de Dieu et la guerre de Dieu ; la paix ou plutôt la trêve de Dieu parmi les chrétiens, la guerre de Dieu contre les infidèles.
Avantd'être adoucies parle Christianisme, les nations qui composent l'Europe ne connaissaient, n'aimaient que la guerre. Le Franc, le Goth, le Lombard, le Saxon, le Vandale ne quittait jamais son épée; c'était sa vie et son salut pendant la guerre ; c'élait son tribunal et sa justice pendant la paix, autant que la paix peut se concevoir parmi dos populations barbares toujours en armes. De là, pour qui pense, il est aisé de sentir combien il fallut à l'Église de Dieu de temps et de patience pour apprivoiser et adoucir cette multitude si diverse de caractères intraitables. La grande édulcoration de l'Europe par l'Efjlise avançait assez bien sons Charleiuagnc,
de l'ère chr.J
ce dévot auxiliaire de l'Église romaine en toutes choses, ainsi que lui-même s'appelle; mais sous son pelit-flls, Charles le Chauve, les terribles hommes du Nord vinrent troubler et interrompre celle assimilalion chrélienne de l'Europe, non-seulement en ce qu'ils y mêlèrent en leur personne un élément tout sauvage, mais en ce que, par l'impuissance de l'autorité publique à défendre la France contre leurs incursions, chaque ville, chaque monastère, chaque seigneur, chaque propriétaire de terrain fut formellement autorisé à se défendre soi-même. De là cette habitude, déjà si naturelle chez ces peuples, de se faire la guerre, non pas d'individu à individu, mais de ville avilie, de chàlean à château.
Pour y mettre un terme les évêques et les conciles, à la demande des populations ellesmêmes, ordonnèrent la paix de Dieu, et tout le monde la jura; mais le remède était trop fort; au lieu d'une paix absolue il fallut revenir à une trêve pour certains jours. La trêve de Dieu fut donc établie par toute l'Europe chrétienne et gardée plus ou moins bien. Le grand remède allait être appliqué à cegrand mal : c'était de transporter la guerre, de la transporter d'Europe en Asie, d'où les Turcs menaçaient l'Europe même.
En attendant le concile de Clermont renouvela la trêve de Dieu. Depuis le dimanche de la Quinquagésime jusqu'au lundi après l'octave de la Pentecôte, depuis le mercredi qui précède l'Avent jusqu'à l'octave de l'Épiphanie, il était défendu à tout homme d'en provoquer un autre, de le tuer, de le blesser ou d'enlever du bétail ou du butin. La même défense était fail-^ pour toutes les semaines de l'année, depuis le mercredi au soleil couchant jusqu'au lundi au soleil levant, et pour toutes les fêtes de l'année, les fêtes de Notre- Dame et des apôtres avec leurs vigiles. Le concile décida en outre que toutes les églises et leurs parvis, les croix sur les chemins, les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins, les marchands avec leurs domestiques, les bœufs, les chevaux de labour, leshommes conduisant leurcharrue, les bergers avec leurs troupeaux jouiraient d'une paix peipétuelle et resteraient tou-
jours à l'abri de la violence et du brigandage ; que non-seulement les églises et leurs parvis, mais encore les croix sur les chemins, seraient des asiles inviolables pour ceux qui s'y réfugieraient. Tout chrétien, depuis l'Age de douze ans, devait jurer de se soumettre à la trêve de Dieu et de s'armer contre ceux qui refusaient leur serment et leur soumission à cette loi. Tous ceux qui ne jureraient pas d'obéir à la trêve de Dieu devaient être frappés d'anathème.
Pour consolider cette pacification publique le concile de Clermont s'appliqua surtout à consolider l'ordre moral parmi le clergé et le peuple. Il confirma d'abord tous les décrets des conciles que le Pape Urbain avait tenusàMelphe, à Bénévent, àTroie et à Plaisance. On renouvela les défenses d'usurper les biens des évêques ou des clercs à leur mort, et on ordonnaqu'ils seraient disti ibués en œuvres pies, selon leur intention, ou réservésà leur successeur. Défense aux évêques d'instituer un archidiacre qui ne soit diacre, un archi prêtre ou un doyen qui ne soit prêtre ; défense d'élire un évêque qui ne soit au moins diacre ; défense de recevoir de la main d'un laïque aucune dignité ecclésiastique ni de lui en faire hommage lige, et à aucun prince d'en donner investiture; défense aux laïques d'avoir des chapelains qui ne soient donnés parl'évôque pour la conduite de leurs âmes. Aucun clerc ne pourra avoir deux prébendes en deux villes différentes, parce qu'il ne peut avoir deux titres. Défense d'avoir deux dignités dans une même église ; défense de communier sans prendre séparément le corps et le sang, à moins qu'on ne le fasse par nécessité et avec précaution, apparemment de crainte de répandre quelques gouttes du sang de Jésus-Christ. Ce canon proscrit l'usage de donner le corps du Seigneur trempé dans le sang, comme on faisait dans l'Église grecque et à Cluny. L'usage de Église de Jérusalem était de ne donner la communion que sous l'espèce du pain, et, après la conquête de Jérusalem, cet usage s'établit insensiblement dans les Églises d'Occident.
Il se fit encore quelques autres règlements dans ce concile. Le Pape y confirma la pri-
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matie de l'Église de Lyon; il condamna le , prétendu archevêque de Dol, en Bretagne, à être soumis à l'archevêque de Tours et à lui l'aire satisfaction pour la désobéissance passée. Il fit lire publiquement la bulle du rétablissement de l'Église d'Arras, et à cette séance assistaient quatorzearchevêques, deux cent vingt-cinq évêques et plus de quatrevingt-dix abbés. La bulle fut approuvée et confirmée de tout le concile, où Lambert, nouvel évêqiie d'Arras, avait pris séance, y étant nommément appelé par le Pape ; mais Gaucher, qui se prétendait évêque de Cambrai, l'ut déposé de toute fonction d'évêque et de prêtre, avec menace d'anathème contre lui et ses fauteurs, s'il occupait davantage ce siège, parce qu'il l'avait acheté à prix d'argent et avait reçu la crosse et l'anneau du soi-disant empereur Henri. Le concile confirma l'élection de Manassès, archidiacrede Reims, et ordonna qu'il serait sacré évêque de Cambrai, ce que Gaucher avait empêché jusquelà par l'autorité du soi-disant empereur. Toutefois le simoniaque Gaucher se soutint après le concile par la même protection, et le schisme de l'Église de Cambrai dura encoredix ans, jusqu'à la mortde l'empereur simoniaque. Enfin le roi Philippe de France fut excommunié de nouveau, parce que, malgré sesserments et ses promesses, et après tous les délais que le Pape lui avait accordés au concile de Plaisance, il ne renvoyait point à son mari légitime, le comte d'Anjou, son parent et son vassal, la fameuse Bertrade, qu'il lui avait enlevée et avec laquelle il vivait en adultère public
Réprimer, contenir dans de certaines bornes les passions des souverains, dont les scandales peuvent corrompre des nations entières; obliger les souverains à respecter les saintes lois du mariage, les saintes lois de la société domestique, base première de la société publique, c'était là une chose non moins utile, non moins nécessaire à l'Europe et à l'humanité entière que d'aller défendre l'Europe et l'humanité tonireles Turcs. Que servait-il d'aller combattre les Tuics d'Asie si un Philippe de France, un
> Utjbe, t. 10, p. iOO. Maiisi, t. 20, '
Henri d'Allemagne implantaient les mœurs des Turcs en Europe ? La vigueur de l'Église contre l'un et contre l'autre était donc utile, était donc nécessaire, surtout dans un moment où les guerriers de la France et de l'Allemagne allaient y laisser leurs femmes et leurs enfants pour repousser la puissance antichrétienne qui eût foulé aux pieds l'honneur des premières et la liberté des seconds.
Les fidèles accourus de toutes parts à Clermontet dans le voisinage attendaient de jour en jour que le Pape vint à parler de la grande expédition. Urbain satisfît enfin leur impatience. Le concile tint sa dixième séance dans la grande place de Clermont, qui se remplit bientôt d'une foule immense. Suivi de ses cardinaux, le Pape monta sur une espèce de trône qu'on avait dressé pour lui; à ses côtés on vit paraître l'ermite Pierre avec un bâton de pèlerin et le manteau de laine qui lui avait attiré partout l'attention et le respect de la multitude. Il parla le premier des outrages faits à la foi du Christ; il rappelales profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin, les tourments et les persécutions que les enfants d'Agar, les Sai rasins, faisaient souffrir à ceux qui allaient visiter les saints lieux. Il avait vu des chrétiens chargés de fers, traînés en esclavage, attelés au joug comme des bêtes de somme ; il avait vu les oppresseurs de Jérusalem vendre aux enfants du Christ la permission de saluer le tombeau de leur Dieu, leur arracher jusqu'au pain de la misère et tourmenter la pauvreté elle-même pour en obtenir des tributs; il avait vu les ministres du Très-Hautarrachés ausanctuaire, battus de verges et condamnés à une mort ignominieuse. En racontant les malheurs et la honte des chrétiens Pierre avait le visage abattu et consterné, sa voix était étouffée par ses sanglots, sa vive émotion pénétrait tous les cœurs.
Urbain parla après Pierre l'Ermite et s'exprima en ces termes : « Vous venez d'entendre l'envoyé des chrétiens d'Orient. Il vous a dit le sort lamentable de Jérusalem et du peuple de Dieu; il vous a dit comment la ville du Roi des rois, qui transmit aux autres les préceptes d'une foi pure, a été contrainte I de servir aux superstitions des païens ; coin-
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ment le tombeau miraculeux où la mort n'avait pu garder sa proie, ce tombeau, source de la vie future, sur lequel s'est levé le soleil de la résurrection, a été souillé par ceux qui ne doiventressusciter eux-mêmes que pour servir de paille au feu éternel. L'impiété victorieuse a répandu ses ténèbres sur les plus riches contrées de l'Asie ; Antioche, Éphèse, Nicée sont devenues des cités musulmanes; les hordes barbares des Turcs ont planté leurs étendards sur les rives de l'Hellespont, d'où elles menacent tous les pays chrétiens. Si Dieu lui-même, armant contre elles ses propres enfants, ne les arrête dans leur marche triomphante, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de l'Occident ? »
Le Pape Urbain II était Français de naissance, fils du comte de Sémur ; il parlait à des Français, à des compatriotes ; c'est dans le courage des Français que l'Église plaçait son principal espoir; leurs ancêtres, sous Charles-Martel, avaient arrêté et brisé la puissance mahométane dans les plaines de Poitiers; c'était aux descendants d'aller achever en Asie l'œuvre glorieuse de leurs ancêtres ; c'est parce que le Pape, leur compatriote, connaissait leur bravoure et leur piété qu'il avait traversé les Alpes et qu'il leur apportait la parole de Dieu. Qu'on juge de l'impression profonde que durent produire sur les seigneurs et les barons chrétiens de France ces réflexions répétées en plus d'une rencontre par le vicaire de Jésus-Christ, par le chef de la chrétienté, leur compatriote, leur parent, leur ami ! Combien durent retentir dans leurs nobles cœurs les paroles suivantes du Pontife !
« Le peuple digne de louanges, ce peuple que le Seij^neur notre Dieu a béni, gémit et succombe sous le poids des outrages et des exactions les plus honteuses. La race des élus subit d'indignes persécutions; la rage impie des Sarrasins, de ces enfants d'Agar, n'a respecté ni les vierges du Seigneur, ni le collège royal des prêtres. Ils ont chargé de fers les mains des infirmes et des vieillards ; des enfants arrachés aux embrassements maternels oublient maintenant chez les Barbares Je nom du Dieu véritable; les hospices qui
attendaient les voyageurs sur la route des saints lieux ont reçu sous leur toit profané une nation perverse ; le temple du Seigneur a été traité comme un homme inlàme, et les ornements du sanctuaire ont été emmenés comme des captifs. Que vous dirai-je de plus ? Au milieu de tant de maux, qui aurait pu retenir dans leurs demeures désolées les iiabitants de Jérusalem, les gardiens du Calvaire, les serviteurs et les concitoyens de l'Homme-Dieu, s'ils ne s'étaient pas imposé la loi de recevoir et de secoui ir les pèlerins, s'ils n'avaient pas craint de laisser sans prêtres, sans autels, sans cérémonies religieuses, une terre toute couverte encore du sang de Jésus-Christ ?
« ftlalheur à nous, mes enfants et mes frères, qui avons vécu dans ces jours de calamité ! Sommes-nous donc venus dans ce siècle réprouvé du Ciel pour voir la désolation de la ville sainte et pour rester en paix lorsqu'elle est livrée entre les mains de ses ennemis ? Ne vaut-il pas mieux mourir dans la guerre que de supporter plus longtemps cet horrible spectacle ? Pleurons tous ensemble sur nos fautes qui ont armé la colère divine; pleurons, mais que nos larmes ne soient point comme la semence jetée sur le sable, et que la guerre sainte s'allume au feu de notre repentir, que l'amour de nos frères nous anime au combat et soit plus fort que la mort même contre les ennemis du peuple chrétien !
« Guerriers qui m'écoutez, poursuivait le Pontife, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous, car voici une guerre légitime. Le moment est venu de montrer si vous êtes animés d'un vrai courage ; le moment est venu d'expier tant de violences commises au sein de la paix, tant de victoires souillées par l'injustice. Tournez contre l'ennemi du nom chrétien les armes que vous employez injustement les uns contre les autres. Vous qui fûtes si souvent la terreur de vos concitoyens et qui vendez pour un vil salaire vos bras aux fureurs d'autrui, armés du glaive^des Machabées, allez défendre la maison d'Israël, qui est la vigne du Seigneur des armées; allez réprimer l'insolence des infidèles, qui
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veulent se soumettre les royaumes et les empires et se proposent d'éteindre le nom cliréticn. Il ne s'agit plus de venger les injures des hommes, mais celles de la Divinité ; il ne s'agit plus de l'attaque d'uue ville ou d'un château, mais de la conquête des lieiuc saints. Si vous triomphez les hénédictions du Ciel et les royaumes de l'Asie seront votre partage ; si vous succomhez vous aurez la gloire de mourir aux mêmes lieux que Jésus-Christ, et Dieu n'ouhliera point qu'il vous aura vusdanssamilice sainte. Cependantnous prenons sous la protection de l'Église et des apôtres saint Pierre et saint Paul ceux qui s'engageront dans cette entreprise, et nous ordonnons que leurs hiens soient dans une entière sûreté. Que si quelqu'un est assez hardi pour les inquiéter, il sera excommunié par l'évêque du lieu jusqu'à la satisfaction convenable, et les éveques et les prêtres qui ne lui résisteront pas vigoureusement seront suspendus de leurs fonctions jusqu'à ce qu'ils obtiennent grâce du Saint-Siège.
« Soldats du Dieu vivant, qu'aucune lâche affection, qu'aucun sentiment profane ne vous retienne dans vos foyers ! N'écoulez plus que les gémissements de Sion; brisez tous les liens de la terre et ressouvenez-vous de ce qu'a dit le Seigneur : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; quiconque abandonnera sa maison, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou son héritage pour mon nom, sera récompensé au centuple et possédera la vie éternelle. »
A ces paroles du Pontife suprême l'assemblée des fidèles se leva tout entière et fit entendre ces mots : « Dieu le veut ! Dieu le • veut ! » Ce cri unanime fut répété à plusieurs rcpi ises ; il retentit au loin dans la cité de Clermont et jusque sur les montagnes du voisinage. Alors le Pape, levant les yeux au ciel et faisant signe de la main pour imposer silence, continua ainsi : « Mes frères, vous voyczaujourd'hui l'accomplissement de cette parole du Seigneur que, là où les siens sont assemblés en son nom, il est au milieu d'eux ; car, s'il ne vous l'avait inspiré lui-même, vous n'auriez point ainsi crié tout d'une voix. Que ces paroles : « Dieu le veut ! »
soient désormais votre cri de guerre, et qu'elles annoncent partout la présence du Dieu des armées. Au reste, nous ne prétendons pas que les vieillards ou les invalides et ceux qui ne sont pas propres aux armes, entreprennent ce voyage, non plus que les femmes sans leurs maris, leurs frères ou d'autres hommes qui en répondent. Toutes ces personnes donnent plus d'embarras que de secours. Les riches aideront les pauvres et mèneront avec eux des gens de service à leurs dépens. Les prêtres et les clercs n'iront point sans la permission de leurs évêques, de qui les laïques mêmes doivent prendre la bénédiction pour entreprendre un pèlerinage. Quiconque veut entreprendre celui-ci doit porter sur lui la figure de la croix. Elle sera le signe élevé entre les nations pour réunir les enfants dispersés de la maison d'IsraCl ; portez-la sur vos épaules ou sur votre poitrine ; qu'elle brille sur vos armes et sur vos étendards; elle deviendra pour vous le gage de la victoire ou la palme du martyre ; elle vous rappellera sans cesse que Jésus-Christ est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui *)
Lorsque Urbain eut cessé de parler l'agitation fut grande ; on n'entendait plus que ces acclamations : « Dieu le veut ! Dieu le veut! » qui étaient comme la voix de tout le peuple chrétien. Le cardinal Grégoire, qui monta depuis sur la Chaire de Saint-Pierre sous le nom d'Innocent II, prononça à haute voix une formule de confession générale ; tous les assistants se prosternèrent à genoux, se ■frappèrent la poitrine et reçurent l'absolution de leurs péchés.
Adhémar de Monteil, évêque du Puy, demanda le premier à entrer dans la voie aa Dieu et prit la croix des mains du Pape ; plusieurs évêques suivirent son exemple.
Raymond, comte de Toulouse et de Saint- Gilles, s'excusa, par ses ambassadeurs, de n'avoir pu assister au concile de Clermont ; il avait déjà combattu les Sarrasins en Espagne, il promettait d'aller les combattre en
> Baron., anii. 1095. Voir dans Vllistnive tnmerselle de Cantii, t. 10, p. X'I, le discours que Malmosbnry, qui .issisliiil. nu coucilo, prCle lui souverain Pontifia. Ce d scours porte pout-êtio une marque d'aulliciicilO pliissùir.
de l'ère clir.]
Asie, suivi de ses plus fidèles guerriers. Les barons elles chevaliers, qui avaient entendu les exiiortations d'Urbain, firent tous le serment de venger la cause de Jésus-Ciirist ; ils oublièrentleurs propres querelles et jurèrent de combattre ensemble les ennemis de la foi chrétienne. Tous les fidèles promirent de respecter les décisions du concile et décorèrent leurs vêtements d'une croix rouge, de drap ou de soie ; ils prirent dès lors le nom de croisés, et le nom de croisade fut donné à la guerre qu'on allait faire aux Sarrasins. Le Pape, d'après la voix unanime des évêques, nomma pour chef spirituel de la croisade l'évôque Adhémar du Puy, en qualité de légat, comme très-instruit de la religion et des affaires temporelles. Le comte de Toulouse et de Saint-Gilles en fut regardé comme le chef séculier, étant jusqu'alors le plus distingué d'entre les seigneurs qui avaient pris la croix.
Enfin, pour attirer les bénédictions du Ciel sur cette grande entreprise, le Pape Urbain crut qu'il fallait y intéresser la Mère de Dieu. Pour cela, ayant pris l'avis des Pères du concile, il ordonna que les clercs réciteraient le petit office de la Vierge, qui était en usage parmi les ermites institués par saint Pierre Damien. Non-seulement le clergé, mais les laïques et môme les femmes reçurent avec joie cette sainte pratique et en retirèrent de grands fruits. On ajoute que le même Pape ordonna que le samedi serait spécialement consacré à la sainte Vierge et qu'on en ferait l'office ce jour-là.
En sortant de Clermont le Pape visita plusieurs Églises de France, notamment celles de Limoges, de Poitiers, d'Angers, de Tours. Dans celte dernière ville, le dimanche Zfetare, qui est le quatrième de carême, le Pape se couronna de palmes, selon l'usage de Piome. Il fit aussi, le même jour, la bénédiction de la rose d'or, comme il est marqué dans l'ordre romain, et, pendant la procession qu'il fil ensuite de l'égUse de Saint- Martin à cellede Saint-Gatien, il donna celle rose à Foulque, comte d'Anjou, qui était pré.-^ent, et qui la porta le reste de la procession ; car, quand il se trouvait à Rome quelque prince à la procession qu'on faisait après
la bénédiction de la rose d'or, c'était l'usage que le Pape la lui donnât ; sinon il l'envoyait, par honneur, k quelque princesse ou à quelque prince absent. Le comte d'Anjou fut si charmé de ce présent que, pour témoigner l'estime qu'il en faisait, il s'engagea à porter tous les ans cette fleur à la procession du dimanche des Rameaux, et il ordonna que ses successeurs ne manquassent pas de la porter à la même procession, qui était fort célèbre à Angers dès le temps de Théodulphe, évêque d'Orléans, comme on le voit parla belle hymne qu'il composa pour y être chantée. On y portait non-seulement des rameaux, mais encore des fleurs, et c'est peut-être d'où nous est venu le nom de Pâque fleurie'^.
Au mois de juillet 1096, après avoir visité plusieurs autres Églises, le Pape se rendit à Nîmes, où il tint le concile qu'il avait indique à Arles. Le roi Philippe de France, malgré la violente passion qui l'attachait àBertrade, ne put soutenir longtemps le poids de l'excommunication dont il était frappé. La grâce agissant sur son cœur, il fit, pour rompre les chaînes qui le captivaient, des efforts qui parurent sincères. Il se sépara de sa concubine et alla lui-même au concile de Nîmes pour demander son absolution, en promettant qu'il n'aurailplus aucun commerce avec Bertrade. Cetledémarchedonna la plus sensible consolation au Pape, qui leva avec plaisir les censures qu'il s'était cru obligé de porler contre ce prince. Urbain avait montré peu aupar avant qu'il ne cherchait en tout que le bien du royaume de France et de l'Église catholique. Guillaume de Montforl, frère de Bertrade, avait été élu évêque de Paris à la mort de Gcoffroi, oncle du duc Godefroi de Bouillon. Guillaume était disciple du bienheureux Yves de Chartres; il consulta son maître pour savoir s'il devait accepter. Yves, qui connaissait ses bonnes qualités, fut d'avis qu'il acceptât si, après un examen qu'il ferait surles lieux, il reconnaissait que son élection n'eût point été l'effet de la brigue, de la faveur ou de la simonie. Guillaume, s'étant assuré de la canonicité de son élection, accepta l'épiscopat ; mais sa jeunes^o étdil un autre obstacle.
1 Loiigucval, 1. 21.
[De 1085 ;\ Ui U
Yves lui conseilla de demander dispense au Pape, et cependant de garder les interstices en recevant les différenis ordres avant qiiede se faire sacrer évêque. C'est ce que l'évêque de Chartres écrivit au Pape, qu'il alla trouver ensuite en personne. Urbain fit examiner j'affaire, et, comme il lui restait encore quelque doute, il chargea Yves de recevoir le serment des principaux ecclésiastiques, que l'influence du roi ou de Bei trade n'avait été pour rien dans cette élection. Guillaume fut en conséquence ordonné évêque de Paris *.
Dans tous ces conciles, et surtout dans ceux que le Pape tint à Limoges, à Tours et à Nîmes, on publiait et on prêchait la croisade ; le Pape distribuait lui-même les croix à ceux qui voulaient s'enrôler dans la sainte milice. En même temps les évoques la prêchaient de toutes parts, avec un succès qui surpassa les espérances. Pierre l'Ermite parcourait sans cesse les provinces et les cours des princes pour la prêcher. Son zèle, son désintéressement et ses morlilications lui donnaient l'air et l'autorité d'un prophète. Il n'avait qu'à parler pour persuader. 11 marchait ordinairement nu-pieds, vôiu d'un chétif manteau de laine. Il distribuait aux pauvres les aumônes qu'on lui faisait, ne mangeait que du pain et ne buvait que de l'eau, mais sans affectation ; car il mangeait quelquefois du poisson par complaisance et buvait un peu de vin. Les peuples conçurent un si grand respect pour sa vertu qu'on le suivait en foule partout où il allait, et l'on arrachait les poils de sa monture, qui était un âne, pour les conserver comme des reliques.
Tout fut bientôt en mouvement dans la France, dans l'Italie et dans l'Allemagne. On vit parmi les grands et parmi le peuple un égal empressement à prendre la croix. Les paysans quittaient leurs campagnes et les artisans leurs boutiques pour s'enrôler. Les femmes et les vieillards voulaient les suivre, moins pour combattre que pour avoir la consolation de mourir dans une terre arrosée du sang de Jésus-Christ. On s'empressait de vendre son patrimoine à vil prix pour trouver de quoi fournir à la dépense du voyage,
Yves, efjist. 5'i.
et ce n'était pas le vendeur, c'était Tacheteur, qui taxait le prix. Les communautés religieuses acquirent par là de grands biens à bon marché. Ce qu'il y eut de plus édifiant, c'est que toutes les inimitiés et les gueiros particulières quiétaienlauparavantallumées en France, dans toutes les provinces, cessèrent partout, aussi bien que les violences et les vols. La paix et la justice semblaient être revenuessurla terre pour préparer les hommes à une si sainte guerre ^.
Parmi les seigneurs français qui se croisèrent les plus distingués furent Hugues le Grand, frère du roi Philippe et comte de Vermandois; Raymond, comte de Toulouse etde Provence, dit Raymond de Saint-Giiles; Robert II, comte de Flandre, dit depuis le Jérosiilymitain ; Robert II, duc de Normandie; Éiienne, comte de Chartres et de Blois; Godefroi de Bouillon, duc de Lorraine, avec ses frères Baudouin et Eustache, et leur cousin, Baudouin du Bourg, fils du comte de Réthel. Quant à la multitude des croisés de tout rang et de toute nation, elle était telle qu'un historien de cette croisade, Foucher de Chartres, qui en fut lui-môme, s'en exprime en ces termes : « Si tous ceux qui, sortis de leurs maisons, avaient commencé le voyage promis, eussent pu être assemblés en uu même lieu, ils se seraient trouvés sans aucun doute soixante fois cent mille combattants, c'est-à-dire six millions ; mais un grand nombre, craignant la fatigue, retournèrent chez eux, les uns de Rome et de la Pouille, les autresde laHongrieetderEsclavonie;un grand nombre encore moururent en route, les uns de maladie, les autres par le fer de l'ennemi *. » Quoi qu'il en soit de cette estimation de Foucher de Chartres, il est certain que, malgré toutes ces causes de diminution, les croisés se trouvèrent encore six cent mille combattants dans les plaines de Bilhynie.
Ce nombre rappelait les six cent mille combattants qui se trouvèrent parmi les enfants d'Isiael quand ils sortirent de l'Egypte pour aller conquéi ir cette môme Terre pro-
' Voir les liistoricin coiitfiiiiporains de la croisade, diin» la collection luibliéo par Bonyars, sons le titre de Giîsta Dki pkk Francos, m qui: Dieu a fuit i>nr les /Ov/«c?, — «Apvid Diuliosiie, t. 'i, p. b22,etapiid Bongnrs,
de Vin chr.]
DE L'ÉGIJSK CATHOLIQUE.
mise. Il est encore d'autres points de ressemblance entre les deux expédilions. A la sortie d'Egypte les douze tribus d'Israël qui marchaient en ordre de bataille étaient accompagnées d'une multitude innombrable, ramassée de toutes parts. Ce l'ut la cause première de bien des troubles, de bien des malheurs. Il en arriva autant à la première croisade ; outre les armées régulières, qui marchaient en ordre chacun sous son prince et sous sa bannière, il s'en forma d'autres qui étaient plutôt des rassemblements que des armées proprement dites.
Les princes et les capitaines qui devaient conduire les croisés étaient convenus entre eux qu'ils ne partiraient pas tous en même temps, qu'ils suivraient des routes différentes et se réuniraient à Constantinople ; mais tandis que les princes s'occupaient de leurs préparatifs de départ, la multitude qui suivait Pierre l'Ermite dans ses prédications se montra impatiente de devancer les autres croisés. Comme elle était sans chef, elle jeta les yeux sur celui qu'elle regardait comme un envoyé du Ciel et choisit Pierre l'Ermite pour la conduire en Asie. Le cénohile, trompé par l'excès de son zèle, crut que l'enthousiasme pouvait seul répondre de tous les succès de la guerre et qu'il lui serait facile de conduire une troupe indisciplinée qui avait pris les armes à sa voix. Il se rendit aux prières de la multitude, et, revêtu de ses habits de moine, n'ayant pour monture que la mule avec laquelle il avait parcouru l'Europe, il prit possession du commandement. Sa troupe, qui partit des bords de la Meuse et de la Moselle, se dirigea vers l'Allemagne, et se grossiten chemin d'une foule de pèlerins accourus delà Champagne, de la Bourgogne et des provinces voisines. Pierre vit bientôt quatre-vingt ou cent mille hommes sous ses drapeaux, traînant à leur suite des femmes, des enfants, des vieillards, des malades.
L'armée de Pierre l'Ermite était divisée en deux corps : l'avant-garde marchait sous les ordres d'un gentilhomme bourguignon, Gauthier Sans-Avoir, dont le surnom, conservé par l'histoire, prouve que les chefs étaient aussi misérables que les soldats. Celte avant-garde ne comptait que huit ca-
valiers ; tout le reste allait à la conquête de l'Orient en demandant l'aumône. Tant que les croisés furent sur le territoire français la chai ité des fidèles qui accouraient sur leur passage pourvut à leurs besoins. Ils échauffèrent le zèle des Allemands, parmi lesquels on n'avait pas encore prêché la croisade. Leur troupe, qu'on regardait partout comme le peuple de Dieu, ne trouva point d'ennemis sur les bords du Rhin ; mais de nouveaux Amalécites, les Hongrois et les Bulgares, les attendaient sur les rives de la Save et du Danube.
Lorsque l'avant-garde de l'armée de Pieprc entra dans la Hongrie elle ne fut troublée dans sa marche que par quelques insultes, que Gauthier supporta avec résignation et dontil laissa lapunition au Dieu qu'il servait; mais, à mesure que les croisés s'avançaient dans des pays inconinis, la misère s'accroissait, et avec elle la licence et l'oubli des vertus pacifiques. Arrivés dans la Bulgarie les pèlerins manquèrent tout à fait de vivres, et, le gouverneur de Belgrade ayant l efusé de leur en fournir, ils se répandirent dans les campagnes, enlevèrent les troupeaux, hrùlèrentles maisons et massacrèrent quelques-uns des habitants qui s'opposaient à leurs violences. Les Bulgares irrités coururent aux armes et fondirent sur les soldats de Gauthier, chargés de butin. Soixante croisés périrent, au milieu des flammes, dans une église où ils avaient cru trouver un asile ; les autres cherchèrent leur salut dans la fuite. Après cette défaite, qu'il n'entreprit point de réparer, Gauthier pressa sa marciie à travers les forêts et les déserts, poursuivi par la faim et traînant les débris de son armée. Il se présenta en suppliant devant le gouverneur de Nissa, qui fut touché de la misère des croisés et leur fit donner des vivres, des armes et des vêtements. Les soldats de Gauthier, persuadés que leurs revers étaient une punition du Ciel, furent ramenés à la discipline par la crainte de Dieu. Ils passèrent le mont Hémus, traversèrent Philippopolis et Andrinople sans commettre de désordres et sans éprouver de nouveaux malheurs. Après deux mois de fatigue et de misère ils arrivèrent sous les murs de Cons-
tantinople, où l'empereur Alexis leur permit d'altendre l'armée de Pierre l'Ermite.
Celte armée, qui avait traversé la Bavière et l'Autriche, devait être bientôt plus maltraiice que son avant-garde. Elle obtint du roi Colman de Hongrie, successeur de saint Ladislas, le libre passage à travers son royaume, mais sous la condition qu'elle suivrait paisiblement son chemin et qu'elle achèterait les vivres dont elle aurait besoin. L'armée de Pierre arriva sans obstacle jusqu'à Semlin. A la porte de la ville avaient été suspendues les armes et les dépouilles de seize croisés. A cette vue l'ermite Pierre n'eut pas la patience de Gauthier Sans- Avoir ; ne pouvant contenir son indignation, il donne le signal de la guerre. La ville est prise et quatre mille des habitants mis à mort. Les croisés, menacés d'une armée hongroise, traversèrent Belgrade, qu'ils trouvèrent déserte, et arrivèrent à Nissa, dans la Bulgarie. Les pèlerins, après avoir obtenu des vivres, venaient de se remettre en marche lorsqu'une querelle entre les habitants et quelques soldats fit éclater la guerre. Cent croisés allemands, que Guillaume de Tyr appelle des enfants de Bélial, et qui avaient à se plaindre de quelques marchands, voulurent se venger et mirent le feu à sept moulins placés sur la rivière. A l'aspect de l'incendie les habitants de Nissa se précipitèrent hors de leurs remparts, tombèrent sur l'arrière-garde de Pierre, massacreront tout ce qui se rencontra sur leur passage, enlevèrent deux mille chariots et tirent un grand nombre de prisonniers. Pierre, qui avait déjà quitté le territoire de Nissa, averti du désastre de ses compagnons, revient sur ses pas avec son armée, et réclame au gouverneur de Nissa les prisonniers et les bagages enlevés par les Bulgares. Le gouverneur s'y refuse d'abord ; mais Pierre espérait le ramener à des sentiments plus pacil)(|ues lorsque le combat se rallume de part et d'autre, malgré les deux chefs. Les croisés, qui combattaient sans ordre, sont défaits ; dix mille restent sur le champ di; bataille. L'armée de Pierre, réduite à trente mille combattants, s'avança tristement vers les frontières di' la Tlu acc ; elle était sans moyens de sub-
sister et de combattre ; elle avait à craindre une nouvelle déroute si elle rencontrait les Bulgares, et toutes les horreurs delà famine si elle trouvait un pays désert. Les soldats de Pierre se repentirent alors de leurs excès. Le malheur les rendit plus dociles et leur inspira des sentiments de modération. La pitié qu'on eut pour leur misère les servit mieux que la terreur qu'ils avaient voulu répandre. Lorsqu'on cessa de les redouter on vint à leur secours. Comme ils entraient sur le territoire de la Thrace, l'empereur grec leur envoya des députés pour se plaindre de leurs désordres et leur annoncer en même temps sa clémence. Pierre, qui craignait de nouveaux désastres, pleura de joie en apprenant qu'il avait trouvé grâce auprès d'Alexis. Plein de confiance et d'espoir il poursuivit sa marche, et les croisés qu'il commandait, portant des palmes dans leurs mains, arrivèrent sans obstacles sous les murs de Constantinople *.
Ce qui dominait dans ces deux premiers corps d'armée était le sentiment religieux ; il ne leur manquait qu'une discipline plus sévère. Ils furent suivis de deux autres qui valaient beaucoup moins ; ils étaient composés en grande partie de vagabonds et d'aventuriers, qui, par suite des guerres civiles, fourmillaient en Allemagne. Un prêtre allemand, nommé Gothescalc, en rassembla quinze mille, par ses prédications, sur les bords du Rhin et de la Moselle. Cette armée arriva en Hongrie vers la fin de l'été. La récolte, qui était abondante, fournit aux Allemands une occasion facile de se livrer à l'intempérance. Au milieu des scènes tumultueuses de la dé])au(he ils oublièrent Coustantinople, Jérusalem et Jésus-Christ lui-môme, dont ils allaient défendre le culte et les lois. Le pillage, le viol, le meurtre marquèrent partout leur passage. Une armée hongroise s'avance pour les châtier, l.cs Allemands, pleins de bravoure, se défendirent d'abord avec avantage. Le général hongrois employa la ruse, ou plutôt la perfidie, pour les réduire ; il leuroffrillapaix, lescom-
' Guillaume- de Tyr. Fouclier de Chartres. Miclinnd^ llist. des Croitades, Ole. Voyez aussi le Diclionuaire du croisades, de M. d'Ault-Duiiiéiiii (cdil.. Migiio).
de l'ère chr.l
bla de caresses, les traita comme des amis et des frères. Les Allemands, simples et crédules, déposèrent leurs armes et montrèrent une aveugle confiance ; aussitôt le chef des Hongrois en fit faire un horrible carnage.
Une nouvelle troupe, d'environ deux cent mille hommes, plus séditieuse, plus indisciplinée que celle de Gothescalc, s'assembla sur les bords du Rhin et de la Moselle. On leur avait dit que la croisade devait racheter tous les péchés ; sous œ prétexte ils commettaient les plus grands crimes avec sécurité. Animés d'un fanatique orgueil ils se crurent en droit de mépriser et de maltraiter tous ceux qui ne les suivaient pas dans la sainte expédition. La guerre qu'ils allaient faire leur paraissait si agréable à Dieu, ils croyaient rendre un si grand service à l'Église que tous les biens de la terre pouvaient à peine suffire à payer leur dévouement. Tout ce qui tombait entre leurs mains leur semblait une conquête sur les infidèles et devait être le juste prix de leurs travaux.
Aucun capitaine n'osait se mettre à la tête de cette troupe furieuse, quoiqu'il y eût au milieu d'elle quelques nobles ; elle errait en désordre et n'obéissait qu'à ceux qui partageaient son délire. Un prêtre nommé Volkmar et un comte Émicon, qui croyait expier les dérèglements de sa jeunesse en exagérant les sentiments et les opinions de la multitude, attirèrent par leurs déclamations l'attention et la confiance des nouveaux croisés. Ces deux chefs s'étonnèrent qu'on allât faire la guerre aux musulmans qui retenaient sous leurs lois le tombeau de Jésus- Christ tandis qu'on laissait en paix un peuple qui avait crucifié Jésus-Christ lui-môme. Pour enflammer les passions ils eurent soin de faire parler le Ciel et d'appuyer leur opinion de visions miraculeuses. Le peuple, pour qui les Juifs étaient partout un objet de haine et d'horreur, ne se montrait déjà que trop disposé à les persécuter. Le commerce, qu'ils faisaient presque seuls, avait mis entre leurs mains une grande partie de l'or qui circulait en Europe. La vue de leurs richesses devait irriter les croisés, qui étaient la plupart réduits à implorer la charité des fidèles pour accomplir leur pèlerinage. 11 est probavu.
ble aussi que les Juifs insultèrent par leurs railleries àl'eiilhousiasme des chrétiens pour la croisade. Tous ces motifs, réunis à la soif du pillage, mirent comme le feu à la haine publique. Émicon et Volkma. donnèrent le signal et l'exemple; àleurvoixune multitude furieuse se répandit dans les villes voisines du Rhin et de la Moselle; elle massacra impitoyablement tous les Juifs qu'elle rencontra sur son passage, principalement à Cologne et à Mayence.
A Spire les Juifs se réfugièrent dans le palais du roi et se défendirent par le secours de l'évôque Jean, qui fit ensuite mourir quelques chrétiens pour ce sujet, étant gagné par l'argent des Juifs *. A Worms les Juifs, poursuivis par les chrétiens, allèrent trouver l'évêque, qui ne leur promit de les sauver qu'à condition qu'ils recevraient le Baptême ; ils demandèrent du temps pour délibérer, et aussitôt, entrant dans la chambre de l'évêque, tandis que les chrétiens attendaient dehors leur réponse, ils se tuèrent eux-mêmes.
A Trêves, les Juifs voyant approcher les croisés, quelques-uns d'entre eux prirent leurs enfants et leur enfoncèrent le couteau dans le ventre, disant qu'ils voulaient les envoyer dans le sein d'Abraham plutôt que de les exposer aux insultes des chrétiens. Quelques-unes de leurs femmes montèrent sur le bord de la rivière, et, ayant empli de pierres leur sein et leurs manches, se précipitèrent au fond de l'eau. Les autres, qui voulaient conserver leur vie, prirent avec eux leurs enfants et leurs biens et se retirèrent au palais, qui était un lieu de franchise et la demeure de l'archevêque Égilbert. Ils lui demandèrent avec larmes sa protection, et lui, profitant de l'occasion, les exhorta à se convertir, leur représentant qu'ils s'étaient attire celte persécution parleurs péchés, principalement par leurs blasphèmes contre Jésus-Christ et sa sainte Mère, et leur promettant de les mettre en sûreté s'ils recevaient le Baptême.
Alors leur rabbin, nommé Michée, pria l'archevêque de les instruire de la foi chrétienne ; ce qu'il fit, leur expliquant sommairement le Symbole. Michée dit ensuite : «Je
< Berthold, ann. 1096.
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proteste devant Dieu que je crois ce que vous venez de dire; je renonce au judaïsme, et j'aurai soin de m'instruire plus à loisir de ce que je n'entends pas bien encore. Bapliseznous seulement pour nous délivrer des mains de ceux qui nous poursuivent. » Tous les autres Juifs en dirent autant. L'archevêque baptisa donc Michée et lui donna son nom ; les prêtres qui étaient présents baptisèrent les autres ; mais, l'année suivante, le péril étant passé, tous apostasièrent, àl'exception du rabbin, qui persévéra dans la foi
Les soldats d'Émicon s'applaudissaient de eurs exploits contre les Juifs et les scènes de carnage les enivraient d'orgueil. Ils étaient en même temps livrés à la plus brutale superstition et se faisaient précéder d'une chèvre et d'une oie, auxquelles ils attribuaient quelque chose de divin. Ces vils animaux, à la tête des bataillons, étaient comme leurs chefs et partageaient le respect et la confiance de la multitude avec tous ceux qui donnaient l'ey^mple des plus horribles excès. Cette multitude effrénée, sans connaître le peuple qu'elle rencontrait et les contrées qu'elle avait à traverser, ignorant même les désastres de ceux qui l'avaient précédée dans cette périlleuse carrière, s'avançait comme un violent orage vers les plaines de la Hongrie. La ville de Mosebourg leur ferma ses portes et leur refusa des vivres; ils s'indignèrent qu'on eût si peu d'égard pour les soldats du Christ et se mirent en devoir de traiter les Hongrois comme ils avaient traité les Juifs. Ils assiégèrent la ville ; ils étaient même sur le point de la prendre lorsque Dieu luimôme, dit Guillaume de Tyr, répandit la terreur dans leurs rangs, pour châtier leurs crimes et pour accomplir cette parole du sage: « L'impie fuitsans qu'on le poursuive. » Les habitants de Mosebourg, sortant de leurs remparts, en tuèrent un grand nombre ; d'autres périrent dans les marais et dans le Danube. Émicon put se sauver en Allemagne, où il linit ses jours. Les anciennes légendes du pays racontent qu'après leur mort Émicon et ses compagnons revenaient la nuit autour de Worms, IhéAtre de leurs
*Hist. Trevir.,&pudd'Achm,Spicileg., t. 12, p. 230.
excès, revêtus d'armures de fer, poussant d'affreux gémissements et demandant des prières pour le soulagement de leurs âmes.
L'avant-garde de cette armée éprouva le même sort chez les Bulgares, sur le territoire desquels elle était parvenue. Dans les villes, dans les campagnes, ces indignes croisés trouvèrent partout des hommes qui étaient, comme eux, féroces et implacables, et qui semblaient avoir été placés sur le passage des pèlerins comme des instruments de la colère divine. Parmi le petit nombre de ceux qui trouvèrent leur salut dans la fuite les uns retournèrent dans leurs pays, où ils furent accueillis par les railleries de leurs compatriotes; les autres arrivèrent jusqu'à Cojistantinople, où les Grecs apprirent les nouveaux désastres des Latins avec d'autant plus de joie qu'ils avaient eu beaucoup à souffrir des excès auxquels s'était livrée l'armée de Pierre l'Ermite *.
Cette armée, réunie à la troupe deGauthier Sans-Avoir, avait reçu sous ses drapeaux des Pisans, des Vénitiens et des Génois; elle pouvait compter cent raille combattants. Le souvenir de leur misère leur fit respecter quelque temps les ordres de l'empereur et les lois de l'hospitalité ; mais l'abondance, l'oisiveté, la vue des richesses de Constantinople ramenèrent dans leur camp la licence, l'indiscipline et la soif du brigandage. Impatients de recevoir le signal de la guerre, ils pillèrent les maisons, les palais et même les églises des faubourgs de Byzance. Pour délivrer sa capitale de ces hôtes destructeurs Alexis leur fournit des vaisseaux et les fit transporter au delà du Bosphore.
Quand cette armée fut arrivée à Nicomédie les Italiens, les Lombards et les Allemands se séparèrent des Français, dont ils disaient ne pouvoir supporter la fierté, et ils se donnèrent un chef nommé Rainald, qui se laissa imprudemment assiéger dans un fort où la plupart de ses soldats périrent de soir. Ils en étaient réduits à saigner les ânes et les chevaux pour en boire le sang. Après avoir souffert celte extrémité pendant huit jours Rainald fit semblant de vouloir combattre les as-
<Guill.de Tyr, 1. l,c. 30.
do l'ère chp.| DE L'ÉGLISE
siégeants avec des soldats qui pouvaient à peine soutenir leurs armes ; mais, ayant rangé son armée en bataille, il alla se rendre aux Turcs, et leur livra ainsi la plus grande partie de ses gens, qui eussent préféré la mort à une si dure captivité. Les Turcs, tenant leur sabre levé sur la tèle de plusieurs de ces prisonniers, tâchèrent de les faire renoncer à Jésus-Christ ; mais la plupart le confessèrent généreusement et eurent la tèle tranchée. Ce furent les premiers martyrs de ces croisades.
Quand cette nouvelle vint au camp des autres croisés elle y jeta une horrible confusion. Toute l'armée sort du camp au nombre de vingt-cinq mille hommes de pied et de cinq cents cavaliers couverts de cuirasses; elle s'avance du côté deNicée; mais, sans qu'elle s'en doutât, le sultan marchait contre elle avec des troupes beaucoup plus nombreuses. Aussitôt que les deux armées sont en présence la bataille se livre ; mais les chrétiens n'avaient pu rallier leurs bataillons ; ils sont accablés parle nombre. Jamais les soldats de la croix, disent les chroniques, ne combattirent plus vaillamment; aucun d'eux ne regarda derrière lui ni ne songea à prendre la fuite. Dès les premiers moments du combat ils perdirent leurs principaux chefs ; Gauthier Sans- Avoir tomba percé de sept flèches. Le carnage fut effroyable. Le sultan de Nicée, après cette victoire, marche vers le camp des croisés, où il n'était resté que des moines, des femmes, des enfants et des malades ; le vainqueur épargna seulement les jeunes garçons et les jeunes filles, qui furent emmenés en esclavage. A l'exception de trois mille fugitifs délivrés par les Grecs, toute l'armée chrétienne disparut en un jour et ne présenta plus que des monceauxd'ossements entassés dans le vallon de Civitot et sur la route de Nicée, déplorable monument qui devait montrer aux autres croisés le chemin de la Terre-Sainte
L'Europe apprit sans doute avec effroi la fin malheureuse de plus de trois cent mille croisés qu'elle avait vus partir; mais ceux qui devaient les suivre ne furent point découra-
» Gui», de Tyr,, I. l.
gés et résolurent de profiter des leçons que les désastres de leurs compagnons leur • avaient données. L'Occident vit bientôt sur pied des armées plus régulières et plus formidables que celles qui venaient d'être dispersées et détruites sur les bords du Danube et dans les plaines de la Bithynie. Jusqu'alors il n'avait envoyé à Constantinople que la lie de sa population naturellement guerrière, il y va envoyer la fleur.
Vers le printemps (1097) l'empereur Alexis, la cour et la ville de Constantinople virent donc arriver, l'un après l'autre, les plus illustres capitaines de l'Occident, suivis de leurs troupes innombrables. Le plus illustre de ces capitaines était Godefroi de Bouillon, duc de Lorraine. Fils du comte Eustache de Boulogne et de la bienheureuse Ide, il descendait, parles femmes, deCharlemagne.
Il était porte-étendard du roi Henri dans la bataille où le roi Rodolphe fut blessé mortellement, et, dit-on, desa main. Henri épousa sn secondes noces la sœur de Godefroi, Praxède-Adélaïde, que nous avons vu traiter si indignement par son indigne époux. Après le concile de Clermont le duc de Lorraine fut un des premiers à s'enrôler sous l'étendard de la croix.
L'histoire contemporaine, qui nous a transmis son portrait, nous apprend qu'il joignait la bravoure et les vertus d'un héros à la simplicité d'un cénobite. Son adresse dans les combats, une force de corps extraordinaire le faisaient admirer au milieu des camps. La prudence et la modération tempéraient sa valeur, et jamais, sur le champ de bataille, il ne compromit ni ne déshonora sa victoire par un carnage inutile ou par une ardeur téméraire. Animé d'une dévotion sincère et ne voyant la gloire que dans le triomphe de la justice, il se montrait toujours prêt à se dévouer pour la cause du malheur et de l'innocence. Les princes et les chevaliers le regardaient comme leur modèle, les soldats comme leur père, les peuples comme leur appui.
Dès qu'il eut donné le signal la noblesse de Fi ance et des bords du Rhin prodigua ses trésors pour les préparatifs de la croisade. Toutes les choses qui servent à la guerre pri-
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rent une valeur si excessive que le prix d'un fonds de terre suffisait à peine pour achever l'équipement d'un cavalier. Les femmes se dépouillaient de leurs ornements les plus précieux pour fournir au voyage de leurs fils ou de leurs époux. Ceux mêmes, disent les historiens, qui en d'autres temps auraient souffert mille morts plutôt que de renoncer à leurs domaines, les cédaient pour une somme modique ou les échangeaient contre des armes. L'or et le fer paraissaient être les seules choses désirables. Alors on vit reparaîtreles richesses enfouiesdepuislongtemps par la crainte ou par l'avarice. « Des lingots d'or, des pièces de monnaie, dit l'historien Guibert de Nogent, se voyaient en monceaux dans la tente des principaux croisés, comme les fruits les plus communs dans les chaumières des villageois. »
Plusieurs barons n'avaient à vendre ni terres ni châteaux; ils imploraient la charité des fidèles qui ne prenaient pas la croix et qui voulaient participer aux mérites de la guerre sainte en fournissant à l'entretien des croisés. Quelques-uns ruinèrent leurs vassaux, d'autres pillèrent les bourgs et les villages pour se mettre en état d'aller combattre les infidèles. Godefroi de Bouillon, conduit par une piété plus éclairée, se contenta d'aliéner ses domaines. Il permit aux habitants de Metz de racheter leur ville, dont il était le suzerain. Il vendit la principauté de Slenay à l'évêque de Verdun; il céda ses droits sur le duché de Bouillon à l'évêque de Liège.
Le duc de Lorraine avait rassemblé sous ses drapeaux quatre-vingt mille fantassins et dix mille cavaliers. Il se mit en marche huit mois après le concile de Clermont, accompagné d'un grand nombre de seigneurs allemands ou français. Il emmenait avec lui son frère Eustachedc Boulogne, son autre frère Baudouin et son cousin Baudouin du Bourg. Ces deux derniers, qui devaient être un jour, comme Godefroide Bouillon, rois de Jérusalem, tenaient alors le rang de simpleschcvaliers dans l'armée chrétienne. Ils étaient moins animés par une sincère piété que par l'espoir de faire une grande fortune en Asie et (juittaicnt sans regret les terres qu'ils possédaient en Europe.
L'armée que commandait le duc de Lorraine, composée de soldats formés à la discipline, éprouvés dans les combats, offrit à l'Allemagne un autre spectacle que la troupe de Pierre l'Ermite et rétablit l'honneur des croisés dans tous les pays qu'elle traversa. Elle trouva des secours et des alliés partout où les premiers champions delà croix n'avaient trouvé que des obstacles et des ennemis. Godefroi déplora le sort de ceux qui l'avaient précédé sans chercher à venger leur cause. Arrivé à ToUenbourg, il écrivit au roi de Hongrie la lettre suivante : « Godefroi, duc de Lorraine, et autres seigneurs de France, au roi de Hongrie Colman, salut et toutes sortes de biens en Jésus-Christ. Nos princes et nos seigneurs sont étonnés que, faisant profession de Christianisme, vous ayez exterminé par un si cruel martyre l'armée du Dieu vivant, que vous lui ayez défendu de passer sur vos terres et dans votre royaume, et que vous l'ayez accablée de calomnies. Frappés de crainte et d'inquiétude, ils ont décidé d'attendre à ToUenbourg que le roi leur explique lui-même pourquoi un si grand crime a été commis sur des chrétiens par des chrétiens. » Le roi rejeta toute la faute sur les désordres des armées précédentes, témoigna beaucoupd'amitié pour Godefroi, eut une entrevue avec lui et lui accorda le libre passage à travers le royaume. Les Hongrois et les Bulgares oublièrent à leur tour les brigandages commis par les soldats de Pierre, de Golhescalc et d'Émicon ; ils admirèrent la modération de Godefroi et firent des vœux pour le succès de ses armes *.
Tandis que le duc de Lorraine s'avançait vers Constantinople la France levait d'autres armées pour la guerre sainte ; elles avaient quatre chefs : Hugues le Grand, comte de Vermandois ; Robert, duc de Normandie ; Robert, comte de Flandre, et Etienne, comte de Blois.
Les croisés du Vermandois marchèrent, avec les sujets du roi Philippe, sous les drapeaux de leur comte Hugues. Parmi les seigneurs et les hauts barons qui avaient pris la croix plusieurs avaient plus de renommée
« Guill. do Tyr, l. 2, c. 1, 2 et 3.
de l'ère chr.]
comme chefs militaires; mais sa qualité de frère du roi de France avait déjà porté son nom chez les Grecs et dans les cités d'Orient. Le comte de Vermandois se faisait remarquer par sa magnificence et par l'ostentation de ses manières. D'un caractère indolent et léger, il fit souvent admirer son courage sur les champs de bataille, mais il manqua de persévérance dans les revers ; il prit deux fuis la route des pèlerins, à la tête de ses chevaliers, et ne vit jamais Jérusalem.
Robert, surnomméCourte-Heuse ou Courte- Cuisse, duc de Normandie, qui conduisait ses vassaux à la guerre sainte, était le fils aîné de Guillaume le Conquérant ; il unissait à de nobles qualités les défauts les plus répréhensibles dans un prince. Il ne put dans sa jeunesse supporter l'autorité paternelle ; mais, plus entraîné par l'amour de l'indépendance que par une véritable ambition, après avoir fait la guerre à son père pour régner en Normandie, il négligea l'occasion de monter sur le trône d'Angleterre à la mort de Guillaume. Ni la paix ni les lois ne fleurirent sous son règne. Ses profusions ruinèrent ses peuples et le réduisirent lui-même à une profonde misère. Orderic Vital rapporte que le duc Robert se trouvait réduit à une telle détresse que plusieurs fois il manqua de pain au milieu des richesses d'un grand duché. <t Faute d'habits, ajoute l'historien normand, il restaitau lit jusqu'à sexte et ne pouvait assister à l'office divin parce qu'il était nu ; car les courtisans et les bouffons, qui connaissaient sa facilité, lui enlevaient impunément son haut-de-chausses, ses souliers et ses autres vêtements. » Ce ne futpas l'ambition de conquérir des royaumes en Asie, mais son humeur inconstante et chevaleresque, qui lui fit prendre la croix et les armes. Les Normands, peuple remuant et belliqueux, s'étaient fait remarquer entre toutes les nations de l'Europe parla dévotion des pèlerinages ; ils accoururent en foule sous les drapeaux de la croisade. Comme le duc Robert manquait de l'argent nécessaire pour entretenir une armée il engagea la Normandie entre les mains de son frère Guillaume le Roux, roi d'Angleterre *.
' Orderic Vjtal, 1. 9.
Un autre Robert, comte de Flandre, se mit à la tête des Frisons et des Flamands. Il était fils de Robert, surnommé le Frison, qui venait de faire un pèlerinage à Jérusalem et d'envoyer cinq cents cavaliers à l'empereur Alexis de Constantinople. Etienne, comte de Rlois et de Chartres, avait aussi pris la croix ; il passait pour le plus riche seigneur de son temps. Pour donner une idée de ses domaines on disait que le nombre de ses châteaux égalait celui deç jours de l'année. Le bienheureuxHildebertjévôqueduMans, le comparait àCésar comme guerrier, à Virgile comme poëte. L'histoire parle peu des exploits du comte Étienne.
Ces quatre chefs étaientaccompagnés d'une foule de chevaliers et de seigneurs dont la plupart, du moins parmi les principaux, emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, et tous leurs équipages de guerre. Ils traversèrent les Alpes et dirigèrent leur marche vers les côtes d'Italie, avec le dessein de s'embarquer pour la Grèce. Ils trouvèrent dans le voisinage de Lucques le Pape Urbain, qui leur donna sa bénédiction, loua leur zèle et fit des prières pour le succès de leur entreprise. Le comte de Vermandois, après avoir reçu l'étendard de l'Église romaine des mains du souverain Pontife, se rendit à Rome, avec les autres princes, pour visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. Étant entrés dans l'église de Saint-Pierre, ils trouvèrent des satellites de l'antipape Guibert qui, l'épée à la main, s'emparaient des offrandes qu'on mettait sur l'autel ; d'autres, montés sur les poutres qui traversaient l'église, en jetaient des pierres sur des pèlerins prosternés en oraison ; car, sitôt qu'ils voyaient quelqu'un fidèle au Pape Urbain, ils cherchaient à le tuer. Il y avait toutefois dans une des tours de cette église des hommes du Pape légitime, qui la lui gardaient fidèlement. Les pèlerins, affligés de ces crimes, mais n'y pouvant remédier, se contentèrent de souhaiter que Dieu en tirât vengeance. Plusieurs d'entre eux, manquant de courage, ne passèrent pas Rome et retournèrent chez eux ; les autres traversèrent la Campanie et la Pouille et arrivèrent à Bari, où, ayant fait leurs prières à saintNicolas, iiscroyaient s'embarquer
NIVERSELLE
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aussitôt; mais, la saison n'y étant plus propre, on les obligea de séjourner, et le duc de Normandie alla passer l'hiver en Calabre avec ses compatriotes. Toutefois le comte de Flandre trouva moyen de passer la mer avec sa troupe. Alors plusieurs des plus pauvres ou des plus timides, craignant la disette à venir, vendirent leurs armes, reprirent leur bourdon de pèlerin et retournèrent en leurs maisons, de quoi ils furent très-blâmés*.
Bohémond, prince de Tarente et fils de Robert Guiscard, était au siège d'un château en Campanie, avec le comte Roger de Sicile, son oncle, quand il apprit la nouvelle de la croisade. Bohémond avait accompagné son père dans ses expéditions en Grèce, il s'était distingué vaillamment dans les combats de Durazzo et de Larisse. Il aval t la taille si avantageuse qu'il surpassait d'une coudée les hommes d'une taille ordinaire. « Sa présence, dit Anne Comnène, frappait autant les regards que sa réputation étonnait l'esprit. Lorsqu'il parlait on eût dit qu'il avait étudié l'éloquence; lorsqu'il se montrait sous les armes on eût pu croire qu'il n'avait jamais fait que manier la lance et l'épée *. » Élevé à l'école des héros normands, il cachait les froides combinaisons de la politique sous les dehors de la violence, et, quoiqu'il fût d'un caractère fier et hautain, il savait dissimuler une injure quand la vengeance ne lui était pas profitable. La délivrance du tombeau de Jésus-Christ n'était point ce qui enflammait son zèle ni ce qui le décida à prendre la croix. Comme il avait voué une haine éternelle aux empereurs grecs, il souriait à l'idée de traverser leur empire à la tôte d'une armée, et, plein de confiance dans sa fortune, il espérait se faire un royaume avant d'arriver à Jérusalem. La petite principauté de Tarente ne pouvait lui fournir une armée; il se fit lui-môme le prédicateur de la croisade parmi les troupes réunies pour le siège de la forteresse. Il parcourut les rangs en nommant les princes et les grands capitaines qui avaient pris la croix. Il parlait aux guerriers les plus pieux de la religion à dé-
• Voir Fouclier de Chartres, les Gesets des Francs allant armés en pèlerinage à Jérusalem. Foucher étoitde cette çxpijdiiioii. — ' Aime Conm., Alexias,
fendre ; il faisait valoir auprès des autres la gloire et la fortune qui allaient couronner leurs exploits. Toute l'armée lui répondit bientôt en français du temps : «Deuslovolt! Deus lo volt! Dieu le veut ! » Bohémond fut déclaré le chef. Il s'embarqua peu do temps après pour les côtes de la Grèce avec dix mille chevaux et vingt mille fantassins. Tout ce que la Calabre, la Fouille et la Sicile avaient d'illustres chevaliers suivit le prince de Tarente Le plus célèbre de tous était son cou" sin, le brave Tancrède. Voici le portrait qu'a fait de ce héros son biographe contemporain.
a Le haut rang de ses parents n'inspira aucun orgueil au jeune Tancrède; les richessesde son père rie le portèrent point à la mollesse. Il surpassa tous les jeunes gens de son âge par son adresse dans le maniement des armes et les vieillards par la gravité de ses manières. Chaque jour il offrait aux uns et aux autres un nouvel exemple de vertu. Scrupuleux observateur des préceptes de Dieu, il mettait tous ses soins à retenir les leçons qu'il entendait et à les répéter dans les conversations avec ses égaux. Il évitait d'offenser personne et pardonnait aisément à ceux qui l'offensaient.Tancrèdeétait le premier àlouer l'adresse ou la valeur de ses adversaires. Il disait qu'il fallait combattre ses ennemis et non les déchirer. Une parlait jamais de luimême, mais il brûlait de faire parler de lui ; pour y parvenir il préférait les veilles au sommeil, le travail au repos ; aussi chaque jour acquérait-il denouveauxtitresàlagloire. Dans les combats il comptait pour rien les blessures et n'épargnait ni son sang ni celui de l'ennemi. Une seule chose cependan» l'inquiétait et l'agitait sans cesse : il ne savait comment accorder les droits de la guerre avec les préceptes de Dieu ; car le Seigneur ordonne de présenter la joue à celui qui nous frappe, et la loi de la guerre défend d'épargner même son parent. Cette opposition entre la doctrine de Dieu et les maximes du monde avait en quelque sorte enchaîné le courage de Tancrède et lui faisait préférer une vie paisible à l'activité guerrière ; mais, lorsqu'en 1096 le Pape Urbain II eut promis
1 Léon d'Ostie ou Chronique du mont Cussin, I. 2, C, 3. Orderic Vital., I. U. Foucliei' de Clinrti'os.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
la rémission de leurs péchés aux chrétiens qui iraient combattre les infidèles, il se réveilla de sa léthargie. Enflammé d'une ardeur incroyable en voyant qu'il s'agissait de faire servir son épée à la gloire du Cliristianisme, il se mit à préparer tout ce qui lui était nécessaire, et réunit assez d'armes, de chevaux et de provisions pour lui et ses compagnons'. »
Les croisés des provinces méridionales de la France s'étaient mis en marche sous les ordres d'Adhémarde Monteil et de Raymond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse. L'évêque Adhémar était comme le chef spirituel de la croisade ; son titre de légat apostolique et ses qualités personnelles lui méritèrent dans la guerre sainte la confiance et le respect des pèlerins. Ses exhortations et ses conseils contribuèrent beaucoup à maintenir l'ordre et la discipline. Il consolait les croi- ! sés dans leurs revers, les encourageait dans les dangers. Revêtu à la fois des marques d'un Pontife et de l'armure des chevaliers, il offrait sous la tente le modèle des vertus chrétiennes, et dans les combats il donna souvent l'exemple de la bravoure.
Raymond, compagnon d'Adhémar, avait • eu la gloire de combattre en Espagne à côté du Cidet de vaincre plusieurs fois les Maures sous Alphonse le Grand, qui lui avait donné sa fille Elvire en mariage. Ses vastes possessions sur les bords du Rhône et de la Dordogne, et surtout ses exploits contre les Sarrasins, le faisaient remarquer parmi les principaux chefs de la croisade. L'âge n'avait point éteint dans le comte de Toulouse l'ardeur et les passions de la jeunesse; bouillant et impétueux, d'un caractère allier et inflexible, il mettait moins son ambition à conquérir des royaumes, qu'à faire plier toutes les volontés sous la sienne. Les Grecs et les Sarrasins ont loué sa valeur ; ses sujets et ses compagnons d'armes le haïssaient pour son opiniâtreté et sa violence.
Toute la noblesse de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, du Limousin et de l'Auvergne, accompagnait Raymondet Adhémar, dans lesquels le Pape Urbain avait vu
> Paoul du Caen, a|)ud Muratori, t. St.
l'image vivante de Moïse etd'Aaron. Al'exempie d'Adhémar lesévôques d'Apt, de Lodève, d'Orange, l'archevêque de Tolède avaient pris la croix et conduisaient une partie de leurs vassaux à la guerre sainte. Le Pape dispensa de son vœu l'archevêque de Tolède, attendu que sa présence était plus nécessaire dans son Église nouvellement rétablie. Raymond, comte de Toulouse, suivi de son fils et de sa femme Elvire, se mit à la tête d'une ai mée de cent mille croisés, s'avança jusqu'à Lyon, où il passa le Rhône, traversa les Alpes, la Lombardie, le Frioul, et dirigea sa marche vers le territoire de l'empire grec à travers les montagnes et les peuples de l'Esclavonie.
Alexis, qui avait appelé les Latins à sa défense, fut effrayé du nombre de ses libérateurs. Les chefs de la croisade n'étaient que des princes du second ordre, mais ils entraînaientavec eux toutes lesforces de l'Occident. Anne Comnène, sa fille, qui a fait son histoire ou plutôt son panégyrique, compare la multitude des croisés aux sables de la mer, aux étoiles du firmament, et leurs bandes innombrables à des torrents qui se réunissent pour former un grand fleuve*. Alexis avait appris à redouter Bohémond dans les plaines de Durazzo et de Larisse. Quoiqu'il connût moing le courage et l'habileté des autres princes latins, il se repentait de leur avoir révélé le secret de sa faiblesse en implorant leur se cours. Ses alarmes, augmentées encore par les prédictions des astrologues et par les opinions répandues parmi le peuple, devenaient plus vives à mesure que les croisés s'avançaient vers sa capitale. Assis sur un trône d'où il avait précipité son maître et son bienfaiteur, il ne pouvait croire à la vertu et savait mieux qu'un autre ce que peut conseiller l'ambition. Il avait déployé quelque sourage pour obtenir la pourpre et ne gouvernait que par la dissimulation, politique ordinaire des Grecs et des États faibles. Il aurait pu se mettre à la tête de la croisade 3t reconquérir l'Asie Mineure en marchant avec les Latins à Jérusalem; cette 'grande entreprise alarma sa faiblesse. Sa timide pru
> Anne Coran., Alexias,
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dence crnl qu'il suffisait de tromper les croisés pour n'en avoir rien à craindre et d'en recevoir un vain hommage pour profiter de leurs victoires. Sitôt qu'il fut averti de la marche des princes croisés il leur envoya desambassadeurs chargés de les complimenter et de pénétrer leurs desseins. En même temps il fit partout distribuer des troupes pour les attaquer pendant leur passage.
Le comte de Vermandois, jeté par la tempête sur les côtes de l'Épire, reçut les plus grands honneurs du gouverneur de Durazzo et fut mené prisonnier à Constantinople, par les ordres d'Alexis, avec les principaux seigneurs de sa suite. L'empereur grec espérait que le frère du roi de France deviendrait entre ses mains un otage qui pourrait le mettre à l'abri des entreprises des Latins; mais cette politique perfide, dont il attendait son salut, ne fit qu'éveiller la défiance et provoquer la haine des chefs de la croisade. Godefroi de Bouillon était arrivé à PhiUppopohs lorsqu'il apprit la captivité du comte de Vermandois; il envoya demander à l'empereur la réparation de cet outrage, et, comme ses députés rapportèrent une réponse peu favorable, il ne put retenir son indignation et la fureur de son armée. Les terres qu'il traversait furent traitées en pays ennemi. Alexis, effrayé des suites de sa poUtique, implora la clémence de son prisonnier et promit de lui rendre la h berté lorsque les Français seraient arrivés aux portes de Constantinople. Cette promesse apaisa Godefroi, qui fit cesser la guerre et poursuivit sa marche, traitant partout les Grecs comme des amis et des alliés'.
Cependant l'empereur grec, à force de caresses et de présents, persuada au comte de Vermandois de lui prêter serment d'obéissance et de fidélité. A l'arrivée de Godefroi le comte parut dans le camp des croisés, qui se réjouirent de sa délivrance, mais qui ne purent lui pardonner de s'être soumis à un monarque étranger. Alexis crut pouvoir les réduire par la famine et leur refusa des vivres; mais les Latins étaient accoutumés à tout obtenir par la violence et la victoire. Au signal de leurs chefs ils se répandirent dans
» Guill. de Tyr, l. 2, c. 5.
les campagnes, pillèrent les villages et les palais voisins de la capitale, et l'abondance revint dans leur camp avec la guerre. Ce désordre dura plusieurs jours; mais, comme on approchait des fêtes de Noël, l'époque de la naissance de Jésus-Christ inspira des sentiments généreux aux soldats chrétiéns et au pieux Godefroi. On profita de ces heureuses dispositions pour faire la paix. L'empereur accorda des vivres, et les croisés cessèrent leurs hostilités.
Cependant l'harmonie ne pouvait subsister longtemps entre les Grecs et les Latins; il y avait trop d'antipathie naturelle entre les uns et les autres. L'empereur Alexis cherchait par tous les moyens, promesses et menaces, à obtenir de Godefroi le serment de fidélité et d'obéissance ; Godefroi bravait ses menaces et ne pouvait croire à ses promesses. Deux fois on fut sur le point d'en venir aux mains. Bohémond, ayant appris ces démêlés en route, fut au comble de la joie; il crut que le moment était venu d'attaquer l'empire grec et de partager ses dépouilles. Il envoya des députés à Godefroi lui en faire la proposition ; mais Godefroi n'y voulut point entendre et lui rappela le serment qu'ils avaient fait l'un et l'autre de combattre les infidèles.
Cette ambassade de Bohémond, dont l'objet ne put être ignoré, redoubla les alarmes d'Alexis et ne lui permit plus de négliger aucun moyen de fléchir le duc de Lorraine. Il envoya son propre fils, comme otage, à l'armée des croisés. Dès lors toutes les défiances furent dissipées; les princes de l'Occident jurèrent de respecter les lois de l'hospitalité. Ils se rendirent au palais, où l'empereur grec adopta solennellement Godefroi poursonfllset mitl'empiresous la protection de ses armes. Les croisés s'engagèrent à remettre entre les mains de l'empereur les villes qui avaient appartenu à l'empire et à lui rendre hommage pour les autres conquêtes qu'ils pourraient faire. Alexis, de son côté, promit de les aider par terre et par mer, de leur fournir des vivres et de partager les périls et la gloire de leur expédition.
Les princes d'Occident arrivèrent successivement avec leurs troupes. L'empereur grec mit tout en œuvre pour leur persuader
dei'èrechr.i DE L'EGLISE CATHOLIQUE. 729
de lui rendre hommage. Il eut bien de la peine à venir à bout du vieux comte Raymond de Toulouse ; Bobémond se montra plus simple, parce qu'il était plus politique et moins sincère; quant au brave Tancrède, rien n'y fit, ni promesses, ni caresses, ni présents. Godefroi, le premier, passa le Bosphore et campa en Asie ; tous les autres princes le suivirent. Dans les plaines de Billiynie ils se trouvèrent six cent mille combattants. Ils marchèrent sur Nicée, capitale d'un sultan des Turcs. Le long de la route ils virent accourir sous leurs tentes plusieurs soldats de l'armée de Pierre qui, échappés au carnage, avaient vécu cachés dans les forêts et les montagnes voisines ; les uns étaient couverts de lambeaux, les autres nus, plusieurs blessés. L'aspect de ces malheureux fugitifs et le récit de leurs misères répandirent le deuil dans l'armée chrétienne ; des larmes coulèrent de tous les yeux lorsqu'on apprit les désastres des premiers soldats de la croix. A l'orient ils montraient la forteresse où les compagnons de Rainald, pressés par la faim et la soif, s'étaient rendus aux Turcs, qui les avaient massacrés ; près de là ils faisaient voir les montagnes au pied desquelles l'armée de Gauthier avait péri avec son chef. Les croisés s'avançaient en silence, rencontrant partout des ossements humains, des lambeaux d'étendards, des lances brisées, des armes couvertes de poussière et de rouille, tristes restes d'une armée vaincue. Au milieu de ces tableaux sinistres ils ne purent voir sans frémir de douleur le camp où Gauthier avait laissé les femmes et les malades lorsqu'il fut entraîné par ses soldats vers la ville de Nicée ; là les chrétiens avaient été surpris par les mahomélans au moment même où leurs prêtres célébraient le sacrifice de la messe ; les femmes, les enfants, les vieillards, tous ceux que leur faiblesse ou la maladie retenaient sous la tente, poursuivis jusqu'au pied des autels, avaient été entraînés en esclavage ou immolés par un ennemi cruel. La multitude des chrétiens massacrés dans ce lieu était restée sans sépulture; on voyait encore les fossés tracés autour du camp, la pierre qui avait servi d'autel aux pèlerins. Le souvenir d'un aussi grand désastre
étouffa la discorde, imposa silence à l'ambition, réchauffa le zèle pour la délivrance dos saints lieux. Les chefs profitèrent de cette terrible leçon et firent d'utiles rôglemcfits pour le maintien de la discipline. On était alors dans les premiers jours du printemps ; les campagnes couvertes de verdure et de fleurs, les moissons naissantes, le climat fertile et le beau ciel de la Bithynie, l'assurance de ne point manquer de vivres, l'harmonie des chefs, l'ardeur des soldats, tout faisait présager aux croisés que Dieu bénirait leurs armes et qu'ils seraient plus heureux que leurs compagnons.
Ils allèrent former le siège de Nicée, capitale du sultan Kilidj Arsian, qui y avait laissé sa famille, ses trésors et l'élite de ses guerriers. L'historien Foucher de Chartres, qui était présent, dit qu'il y avait six cent mille combattants dans l'armée chrétienne, et dixneuf nations différentes de mœurs et de langage. « Si un Anglais, un Allemand voulait me parler, ajoute-t-il, je ne savais que répondre; mais, quoique divisés par le langage, nous paraissions ne faire qu'un seul peuple par notre amour pour Dieu » Chaque nation avait son quartier, qu'on environnait de murs et de palissades, et, comme on manquait de pierres et de bois pour la construction des retranchements, on employa les ossements des croisés restés sans sépulture dans les campagnes voisines de Nicée : « de sorte, dit Anne Comnène, qu'on avait fait à la fois un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivants. » Dans chaque quartier on avait élevé à la hâte des tentes magnifiques, qui tenaient lieu d'églises, et où les chefs et les soldats se rassemblaient pour les cérémonies religieuses. Différents cris de guerre, les tambours, dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Europe, et des cornes sonores percées de plusieurs trous, appelaient les croisés aux exercices militaires.
Dans les circonstances importantes le conseil des chefs dirigeait les entreprises de la guerre ; dans les circonstances ordinaires chaque comte, chaque seigneur ne recevait
< Fulcher. Carnot,, n. S.
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des ordres que de lui-même. L'armée chrétienne présentait l'image d'une république sous les armes. Cette république formidable, où tous les biens paraissaient être en commun, ne reconnaissait d'autre loi que l'honneur, d'autre bien que la religion. Le zèle était si grand que les chefs faisaient le service des soldats et que ceux-ci ne manquaient jamais à la discipline. Les prêtres parcouraient sans cesse les rangs pour rappeler aux croisés les maximes de la morale évangélique. Leurs prédications ne furent pas inutiles, et, d'après le témoignage des auteurs contemporains, qui n'épargnent guère les champions de la croix dans leurs récits, la conduite des chrétiens, pendant le siège de Nicée, n'offrit que des modèles de vertus guerrières et des sujets d'édification. «Si Balaam avait été jugé digne d'assister à ce beau spectacle, dit l'historien Baudri,.il aurait préféré le camp des chrétiens à celui d'Israël ; cette sainte milice était l'image de l'Église de Dieu, et Salomon aurait pu dire en la voyant : « Que tu es belle, ma bien-aimée ! Tu es semblable aux tentes de Cédar ! » 0 France ! poursuit le même historien, pays qui dois être placé au-dessus de tous les autres, combien étaient belles les tentes de tes soldats dans la Romanie ! Que Dieu maintienne l'union de tes enfants, afin qu'ils puissent conquérir l'objet de leurs vœux, Jérusalem * ! »
Dès les premiers jours du siège les chrétiens donnèrent plusieurs assauts, mais inutilement; la ville était trop forte et trop bien défendue. Le sultan vint au secours avec une armée de soixante mille cavaliers ; une bataille se livra, qui dura depuis le matin jusqu'à la nuit. Les musulmans y déployèrent toutes les ruses de la guerre et toute la rage dudésespoir; mais ils furent vaincus et laissèrent quatre mille morts sur le champ de bataille. Les croisés, suivant l'usage de leurs ennemis, leur coupèrent la tête. Plus de mille de ces têtes furent lancées dans la ville, où elles répandirent la consternation ; mille autres furent enfermées dans des sacs et portées à Constantinople, pour être présentées à l'empereur, qui applaudit au triom-
I Baidric, p. 'J5 et OC, apud Bongar».
ffVERSELLE [Deiossàitoe
phe des Francs : c'était le premier tribut que lui offraient les seigneurs et les barons qui s'étaient déclarés ses vassaux.
Après cette bataille la ville fut serrée de si près qu'un dernier assaut allait la livrer aux mains des croisés. La femme du sultan, avec deux enfants en bas âge, voulut s'enfuir et tomba au pouvoir des chrétiens. Cette nouvelle, portée dans la ville, y jeta la consternation, et les Turcs perdaient l'espoir de défendre Nicée lorsque la politique de l'empereur grec vint dérober cette conquête aux armes des croisés. Ce prince, qu'on a comparé à l'oiseau qui cherche sa pâture sur les traces du lion, s'était avancé jusqu'à un endroit nommé Pélécane. Il avait envoyé à l'armée des croisés un faible détachement de troupes grecques et deux généraux qui avaient sa confiance, moins pour combattre que pour négocier et saisir l'occasion de s'emparer de Nicée par la ruse. Un de ses officiers, ayant pénétré dans la ville, fit redouter aux habitants l'inexorable vengeance des Latins et les pressa de se rendre à l'empereur de Constantinople. Ses propositions furent écoutées, et, lorsque les croisés se disposaient à livrer un dernier assaut, les étendards d'Alexis parurent tout à coup sur les remparts et les tours de Nicée.
Cette vue jeta l'armée chrétienne dans une vive surprise ; la plupart des chefs ne purent contenir leur indignation; les soldats, prêts à combattre, rentrèrent sous leurs tentes en frémissant de colère. Leur fureur s'accrut encore quand on leur défendit d'entrer plus de dix à la fois dans une ville qu'ils avaient conquise au prix de leur sang et qui renfermait des richesses qu'on leur avait promises. En vain les Grecs alléguèrent les traités faits avec Alexis et les services qu'ils avaient rendus aux Latins pendant le siège ; les murmures continuèrent à se faire entendre et ne furent apaisés un moment que par les largesses de l'empereur.
Ce prince reçut la plupart des chefs de la croisade à Pélécane, loua leur bravoure et les combla de présents. Après s'être emparé de Nicée il voulut triompher de la fierté de Tancrède, qui n'avait point encore prêté serment d'obéissance et de fidélité. Tancrède,
de l'ère clir.]
DE L'EGLISE CATHOLFQIJE.
cédant aux prières de Bohémond et des autres chefs, promit d'être fidèle à l'empereur autant que l'empereur lui-môme serait fidèle aux croisés. Cet hommage, qui était à la fois une soumission et une menace, ne devait point satisfaire Alexis, et montrait assez qu'il n'avait ni l'estime ni la confiance des pèlerins d'Occident. La liberté qu'il rendit à la femme et aux enfants du sultan, la manière généreuse dont il traita les prisonniers turcs laissèrent croire aux Latins qu'il cherchait à ménager les ennemis des chrétiens. Il n'en fallut pas davantage pour renouveler toutes les haines; depuis celte époque on ne cessa point de s'accuser, de se menacer réciproquement, et le plus léger prétexte aurait suffi pour allumer la guerre entre les Grecs et les croisés.
L'armée chrétienne, partie de Nicée le 25 juin 1097, se sépara en deux corps. Le l"juillet celui des deux corps que commandaient Bohémond, Tancrède et le duc Robert de Normandie, se vit attaqué à l'impro- \iste, dans les plaines de Dorylée, par le sultan Kilidj Arslan, à la tète de trois cent mille hommes. La bataille fut des plus opiniâtres; les Turcs pénétrèrent un moment dans le camp des chrétiens et y massacraient les femmes et les enfants, les vieillards et les malades; ils en furent chassés par Bohémond. La bataille durait depuis le matin ; les femmes chrétiennes, délivrées des mains des musulmans, parcouraient les rangs chrétiens, apportaient des rafraîchissements aux soldats étouffés par la chaleur brûlante du jour, et les exhortaient à redoubler de courage pour les sauver de la servitude. Personne ne demeurait en repos; les chevaliers et tous ceux qui étaient propres à la guerre combattaient; les prêtres et les clercs pleuraient et priaient; les femmes qui n'étaient point occupées à porter de l'eau aux combattants traînaient sous leurs tentes, avec des lamentations, les morts et les mourants, A la fin de ce combat l'innombrable multitude des musulmans avait enveloppé la troupe chrétienne de manière à ne laisser aucun espace pour la fuite. On était au milieu du jour, la victoire était incertaine; mais les chréti-îiis, épuisés de fatigues, ne pouvaient
plus résister longtemps à un ennemi qui se renouvelait sans cesse. Tout à coup mille cris de joie se font entendre; on aperçoit sur le haut des montagnes voisines le duc Godcfroi de Lorraine avec quarante mille hommes d'élite de l'autre armée. Bohémond lui avait envoyé un courrier dès le commencement de la bataille.
Godefroi est bientôt suivi du comte Raymond et de l'évêque Adhémard, àlatêtededix mille hommes formant l'arrière-garde. A la vue de cette nouvelle armée, dont le soleil en plein midi faisait resplendir au loin les casques, les cuirasses, les lances et les épées, les chrétiens, qui combattaient depuis cinq heures, sentent revivre leurs forces. Les Turcs, au contraire, sont saisis de terreur; ils crurent que des guerriers pleuvaientsur eux du haut du ciel ou qu'ils sortaient des flancs de la montagne, tout armés contre eux. Les bataillons musulmans qui reçurent la première attaque du duc de Lorraine purent croire que la foudre tombait au milieu d'eux; les cadavres s'amoncelaient sous le glaive des Francs,
Le sultan Kilidj Arslan s'était retiré sur les hauteurs avec son armée, espérant que les chrétiens n'oseraient point l'y poursuivre. Vain espoir ! les chefs de l'armée chrétienne enveloppent les hauteurs où le sultan a cherché une retraite. Non-seulement la vallée, mais les flancs et le sommet des collines sont rougis du sang des Turcs et jonchés de leurs cadavres. Le combat dure jusqu'à la nuit. Plus de vingt mille musulmans sont tués dans la bataille ou dans la fuite. Le camp des infidèles fournit aux chrétiens victorieux des vivres en abondance, des tentes magnifiquementornées, toutes sortes de bêtes de somme et surtout un grand nombre de chameaux. La vue de ces animaux, qu'on ne connaissait point en Occident, causa autant de surprise que de joie. Les chrétiens montèrent les chevaux des ennemis pour courir sur les débris de l'armée vaincue. Les ténèbres commençaient à couvrir les collines et la vallée quand les croisés revinrent à leur camp, chargés de butin et précédés de leurs prêtres, qui chantaient des hymnes et des cantiques en actions de grâces. Tout
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le monde, chefs et soldats, avait fait des prodiges de valeur. Quatre mille croisés avaient trouvé une mort glorieuse sur le champ de bataille. Les vainqueurs rendaient justice â la bravoure des vaincus. Les historiens contemporains, qui ont loué la valeur des Turcs, ajoutent qu'il ne manquait à ceux-ci que d'être chrétiens pour être en tout comparables aux croisés. Les Turcs, de leur côté, méprisaient alors toutes les nations, excepté lesFrancs, avec lesquels ils se vantaient d'avoir une origine commune. Enfin le sultan Kilidj Arslan disait aux Arabes qui lui reprochaient sa fuite : « Vous ne connaissez pas les Francs, vous n'avez pas éprouvé leur courage ; cette force n'est pas de l'homme, mais de Dieu ou du diable.»
Cette grande victoire des croisés retentit bientôt par tout l'Orient; les musulmans furent consternés, les chrétiens consolés ; mais l'armée chrétienne eut encore d'autres obstacles à vaincre. Le sultan la devança avec le reste de ses troupes et ravagea le pays qu'il ne pouvait plus défendre. Le 3 juillet, quand les croisés se remirent en marche, ils résolurent de ne plus se séparer. Cette résolution les mettait à l'abri de toute surprise, mais elle exposait une armée trop nombreuse à périr de faim et de misère dans des provinces ravagées par les Turcs. En quittant les environs de Dorylée ils ne trouvèrent que des campagnes désertes et n'eurent bientôt pour substituer que les racines des plantes sauvages et les épis échappés au fer des ennemis. Le manque d'eau et de fourrage fit périr le plus grand nombre des chevaux de l'armée. La plupart des cavaliers, qui méprisaient les fantassins, furent obligés, comme 1 eux, de marcher à pied et de porter leurs armes, dont le poids suffisait pour les accabler. L'armée chrétienne offrait alors un étrange spectacle; on vit des chevaliers, montés sur des ânes et des bœufs, s'avancer à la tète de leurs soldats. Des béliers, des chèvres, des porcs, des chiens, tous les animaux qu'on pouvait rencontrer étaient chargés des bagages, qui, pour la plupart, restèrent abandonnés sur les chemins. Les croisés traversèrent ainsi la Phrygie et l'Isaurie. La soif n'était pas moins terrible pour les hom-
mes que pour les animaux ; Guillaume de Tyr nous dit que cinq cents personnes périrent en un seul jour. Une découverte inattendue vint au secours des croisés. Les chiens avaient abandonné leurs maîtres pour chercher une source ; un jour on en vit revenir plusieurs dont les poils paraissaient couverts d'une poussière humide; quelques soldats les suivirent et découvrirent une rivière.
Enfin l'armée arriva devant Anlioche de Pisidie, nommée alors Antiochelte, qui lui ouvrit ses portes. Cette ville était située au milieu d'un territoire coupé de prairies, de ruisseaux et de forêts. La vue d'un pays riant et fertile engagea les chrétiens à se reposer quelques jours et leur fit oubUer bientôt tous les maux qu'ils avaient soufferts. Le bruit de leur marche et de leurs victoires s'était répandu dans tous les pays voisins; on envoyait au-devant d'eux des députés pour leur offrir des secours et leur jurer obéissance. Alors ils se virent maîtres de plusieurs contrées dont ils ignoraient les noms et la position géographique. La population de l'Asie Mineure, presque toute chrétienne, les saluait partout comme ses libérateurs.
Pendant leur séjour à Antioche de Pisidie lajoie de leur conquête fut un moment troublée par la crainte qu'ils eurent de perdre deux de leurs plus illustres chefs. Raymond, comte de Toulouse, tomba dangereusement malade. Comme on désespérait de sa vie, on l'avait déjà étendu sur la cendre, et l'évêque d'Orange récitait les litanies des mourants, lorsqu'un comte saxon vint annoncer que Raymond ne mourrait point de cette maladie et que les prières de saint Gilles avaient obtenu pour lui une trêve avec la mort. « Ces paroles, dit Guillaume de Tyr, rendirentl'espérance à tous les assistants, et bientôt Raymond se montra aux yeux de l'armée, qui célébra sa guérison comme un miracle. »
Dans le même temps le duc Godefroi de Lorraine, étant à la chasse, entendit la voix lamentable d'un homme qui appelait au secours, et bientôt il aperçut un pauvre pèlerin chargé d'un fagot, que poursuivait un ours d'une grosseur monstrueuse. A cette vue Godefroi tire son épée et se précipite à la rencontre de l'animal furieux. L'ours, le
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voyant venir à lui, abandonne la poursuite du soldat et tourne toute sa rage contre le duc. Bientôt ils sont aux prises et Godetroi cherche à lui enfoncer dans le cœur la pointe de son épée; mais l'ours évite tous ses coups, et, le saisissant enfin par son manteau, il l'entraîne à terre. C'en était fait de Godefroi sans une admirable présence d'esprit. Embrassant de la main gauche le cou de l'animal terrible, qui déjà s'apprêtait aie dévorer, il le serra d'une étreinte si forte qu'elle lui fait perdre la respiration, pendant que, de la main droite, il lui passe son épée au travers du corps et l'étend sans vie à ses côtés. Mais en voulant retirer son épée engagée entre ses cuisses il se blessa dangereusement luimême et perdit tant de sang qu'il lui fut impossible de retourner au camp. Le soldat auquel il venait de sauver la vie y alla promptement chercher un secours qui arriva fort à propos, car le duc était sans connaissance lorsqu'on vint le relever. On put voir alors combien il était aimé de tout le monde. Partout, sur son passage, ce fut un deuil général; la perte d'une bataille eût répandu moins de consternation ; chefs, simples soldats, hommes et femmes, tous, gémissant et se lamentant de son malheur, racontaient les traits de vertu, de courage et de bonté dont sa vie semblait être une succession continuelle ; ils citaient surtout l'admirable charité avec laquelle, pendant les derniers désastres de l'armée, qui avaient coûté la vie à unsi grand nombre d'entre eux, il s'abstenait de satisfaire sa soif pour pouvoir distribuer aux femmes et à ceux qui souffraient le plus un peu de l'eau et du vin dont il avait fait provision pour son propre usage. Heureusement la blessure n'étai t point mortelle ; mais, affaibli par la perte de son sang, le duc de Lorraine resta longtemps sans reprendre ses forces. Le comte de Toulouse eut, comme lui, une longue convalescence, et tous les deux furent, pendant plusieurs semaines, obligés de se faire porter à la suite de l'armée dans une litière.
D'Antioche de Pisidie l'armée chrétienne continua sa marche vers Icône, capitale de la Lycaonie et patrie de sainte Thècle, où elle arriva par une route large et commode. Par
les conseils des habitants les croisés, en quittant la ville, emportèrent de l'eau dans des vases et des outres, parce qu'ils devaient marcher toute une journée sans rencontrer ni rivière ni ruisseau. Ils arrivèrent à Héraclée, où ils passèrent quatre jours. Poursuivant ensuite leur route à travers les montagnes du Taurus, ils vinrent à Corson, l'ancienne Gueuse, célèbre par l'exil de saint Jean Chrysostome. Pour passer de Gueuse à Marésie, l'ancienne Germanicie, ils eurent beaucoup à souffrir en franchissant les plus impraticables escarpements du Taurus, où il n'y avait nul chemin tracé ; ils donnèrent à cette montagne le nom de montagne du Diable. La ville de Marésie fut le terme de ces misères ; elle était habitée par des chrétiens ; et les Turcs, qui occupaient la citadelle, s'étaient enfuis à l'approche des croisés. Marésie avait des vivres et des pâturages ; on campa autour de la cité.
Dans l'intervalle Baudouin, frère de Godefroi, et Tancrède, l'un conduisant une troupe de guerriers flamands, l'autre une troupe de soldats italiens, furent envoyés à la découverte, soit pour dissiper des bandes d'ennemis, soit pour protéger les chrétiens du pays et obtenir d'eux des secours et des vivres. Ils se répandirent dans la Gilicie et s'en rendirent maîtres. Tarse, la capitale, patrie de saint Paul, se donna d'abord à Tancrède et fut ensuite occupée par Baudouin. Il y eut à ce sujet une querelle entre les deux capitaines, où Baudouin se fit trèspeu d'honneur, et qui, sans la modération de Tancrède, allait dégénérer en guerre civile. La ville d'Adana fut occupée par un chevalier bourguignon nommé Guelfe. Tancrède se rendit maître de Malraistra, l'ancienne Mopsueste, d'Alexandrette, et en peu de tempsde toute laCilicie. Les Turcs prenaient la fuite ou étaient passés au fil de l'épée. Tancrède n'était suivi que de deux ou trois cents chevaliers et triompha comme en courant. Outre la bravoure du chef et de ses compagnons il y avait à cela une cause plus puissante encore: c'était l'immense terreur qu'avaient répandue la victoire de Dorylée et l'approche de la grande armée.
Baudouin, ayant appris l'accident de son
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frère Godefroi, rejoignit la grande armée à Marésie. Tout le monde blâma sa conduite envers Tancrède, son ambition peu loyale, qui avait failli amener la guerre civile, et qui fut en effet cause que trois cents pèlerins, auxquels il refusa impitoyablement l'entrée de la ville de Tarse pour y passer la nuit, furent massacrés par les Turcs, cette nuit-là même, auxportes de la ville. Son frère, le duc Godefroi, fidèle serviteur de Dieu, comme dit Guillaume de Tyr, lui adressa de sévères reproches, et le même historien ajoute que Baudouin reconnut sa faute en toute humilité.
Les révolutions, qui changent la face des États, marchaient à la suite des armées victorieuses des croisés. Une foule d'aventuriers accouraient de toutes parts pour profiter des événements de la guerre. Un nommé Siméon obtint la petite Arménie ; une ville riche de laCilicie fut donnée à Pierre des Alpes, simple chevalier ; plusieurs contrées devinrent ainsi le partage de pèlerins que l'histoire ne nomme point, à la seule condition qu'ils les défendraient contre les Turcs. Parmi ceux que l'espoir de s'enrichir avait attirés sous les drapeaux de l'armée chrétienne on remarquait un prince arménien nommé Pancrace. Chassé de son petit royaume par se? propres sujets, ilavaitété même jeté dans les fers à Constantinople. Il s'en échappa, vint joindre l'armée des croisés et s'attacha particulièrement à Baudouin. Illui parlait souvent delà facilité qu'il y aurait pour lui de conquérir l'Arménie et laMésopotamie, peuplées (le chrélienset impatientes de secouer le joug des Turcs. Baudouin résolut de tenter la fortune ; mais aucun des barons et des chevaliers ne voulut quitter les drapeaux de la croisade et se détourner du chemin de Jérusalem. Comme il n'était pas aimé et qu'ori ne lui avait point encore pardonné sa conduite envers Tancrède, la plupart même des simples guerriers qu'il voulait séduire rejetèrent ses propositions, si avantageuses qu'il pût les faire ; plusieurs même de ses propres soldats refusèrent de l'accompagner ; il ne put entraîner avec lui qu'environ mille fantassins et deux cents cavaliers, animés par l'espoir du pillage.
Avec sa petite troupe de douze cents hommes Baudouin s'avança dans l'Arménie et ne .trouva point d'ennemis capables de l'arrêter dans sa marche. La consternation régnait parmi les Turcs, et partout les chrétiens, prêts à secouer le joug des musulmans, devenaient de puissants auxiliaires pour les croisés. Les villes de Turbessel et de Ravenel, situées sur la rive droite de l'Euphrate, furent les premières qui ouvrirent leurs portes à l'heureux conquérant. Pancrace, de son côté, ayant réuni quelques aventuriers, fit bande à part, sans que l'histoire nous apprenne ce qu'il devint. Cette séparation n'empêcha point Baudouin de poursuivre ses conquêtes. Le bruit de ses victoires l'avait devancé au delà de l'Euphrate, et son nom avait déjà retenti dans Édesse, la métropole de la Mésopotamie. Édesse, que les historiens de la croisade appellent Roha et que les Orientaux nomment aujourd'hui Orfa, avait échappé à l'invasion des Turcs, et tous les chrétiens du voisinage s'y étaient réfugiés avec leurs richesses. Un prince grec, nommé Théodore, envoyé par l'empereur de Constantinople, en était gouverneur et s'y maintenait en payant tribut aux Sarrasins. L'approche et les victoires des croisés avaient produit la plus vive sensation dans la ville d'Édesse;le peuple et le gouverneur s'étalent réunis pour appeler Baudouin à leur secours. L'évêque et douze des principaux habitants furent députés auprès du prince croisé ; ils lui parlèrent des richesses de la Mésopotamie, du dévouement de leurs concitoyens à la sause de Jésus-Chi ist, et le conjurèrent de sauver une ville chrétienne de la domination des infidèles. Baudouin céda facilement à leurs prières.
Il avait passé l'Euphrate, avait eu le bonheur d'éviter les Turcs qui l'atlendaiont aux bords du fleuve, et, sans avoir livré de combat, il était arrivé sur le territoire d'Édes!-e. Comme il avait placé des garnisons dans les villes tombées en son pouvoir il ne conservait plus aveclui que cent cavaliers. Dès qu'ils approchèrent de la ville tout le peuple vint à leur rencontre, portant dCs branches d'olivii.T et chantant des cantiques. C'était un si'^gulier spectacle que celui d'un aussi petit
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nombre de guerriers entourés d'une foule t immense qui implorait leur appui et les proclamait ses libérateurs. Ils furent accueillis avec tant d'enthousiasme, Baudouin inspira tant de confiance aux habitants que le gouverneur, qui était vieux et n'avait point d'enfants, l'adopta pour son fils et son héritier, A l'aspect des soldais de la croix toute la population de la contrée devint guerrière, et pria Baudouin de se mettre à leur tête pour enlever aux Turcs, entre autres, la ville de Saniosate, d'où ils rançonnaient sans cesse le pays. Sur ces entrefaites le gouverneur d'Édesse, qui n'était pas aimé du peuple, ayant été tué dans une sédition, Baudouin, à qui l'on reproche de n'avoir rien fait pour sauver la vie de son père adoptif, fut proclamé le libérateur et le maître d'Édesse. Assis sur un trône ensanglanté et redoutant l'humeur inconstante du peuple, il inspira bientôt autant de crainte à ses sujets qu'à ses ennemis. Tandis que les séditieux tremblaient devant lui il recula les limites de son territoire ; il acheta, avec les trésors de son prédécesseur, la ville deSamosale et plusieurs autres qu'il n'avait pu conquérir. Sa femme étant morte, il épousa la nièce d'un prince arménien, et par celle nouvelle alliance étendit ses possessions jusqu'au mont Taurus. Une partie de la Mésopotamie, les deux rives de l'Euphrale reconnurent son autorité, et l'Asie vit alors un chevalier français régner sans obstacle sur les plus riches provinces de l'ancien royaume d'Assyrie.
Quant à la grande armée chrétienne elle avançait de son côté. De Marésie, l'ancienne Germanicie, elle se porta sur Arlésie, l'ancienne Chalcis. Robert, comte de Flandre, qui avait pris les devants avec raille fantassins, s'en était déjà emparé, à l'aide de la population chrétienne, qui s'était jointe à lui pour en chasser les Turcs. La garnison d'Anlioche, accourue pour reprendre la ville, apprenant que toute l'armée des croisés s'en approchait, se retira précipitamment et alla prendre position au pont de fer construit sur rOronte, pour lui intercepter le chemin d'Anlioche. C'est à Arlésie que Tancrède vint rejoindre l'armée chrétienne, où il reçut des louanges unanimes sur la modération de sa
conduite envers Baudouin et sur les nombreuses victoires qu'il avait remportées en soumettant, comme en courant, la Cilicie tout entière.
On allait marcher sur la capitale de la Syrie, la grande Antioche. Le premier obstacle à franchir était le pont sur l'Oronte ; deux fortes tours revêtues de fer en défendaient les approches ; elles étaient occupées par des guerriers d'élite, et des troupes nombreuses de musulmans couvraient la rive gauche du fleuve. Robert de Normandie, à la tôle de l'avant-garde de l'armée, vint le premier engager le combat ; mais, malgré toute la valeur qu'il déploie dans son attaque, il est repoussé, et plus de mille des siens y perdent la vie. Cet échec, cependant, est bientôt réparé par le reste de l'armée, qui arrive à son secours. Animé parles exhortations de l'évêque Adhémar, qui parcourt les rangs en promettant la victoire au nom du Ciel, il se précipite sur le pont, et en un instant les Sarrasins, écrasés par son choc impétueux, fuient en désordre et l'abandonnent à leurs vainqueurs, qui s'établissent alors tranquillement sur les deux rives du Qeuve. Les Turcs échappés au glaive se sauvent en toute hàle à Antioche, où ils portent la nouvelle de leur défaite.
Cette victoiie si rapide et si complète a laissé de si profonds souvenirs dans l'esprit des habitants du pays qu'aujourd'hui encore ils ne parlent qu'avec admiration et terreur de la bravoure des Francs. « En aucun pays d'Orient, dit un voyageur moderne, le nom ic Franc, Frangi, n'a laissé d'aussi profondes traces que sur les bords de l'Oronte. Frangi, c'est tout ce que les habitants de cette vallée peuvent concevoir de plus invincible, de plus puissant ; ce nom équivaut, pour eux, à celui du génie de la guerre, démon victorieux, esprit terrible, qui mugit comme la tempête et emporte tout comme elle. Cette toute-puissance attachée au nom franc a donné lieu, dans le pays, à de fabuleuses histoires. Sur le chemin, au pont de fer, mon guide turc, me montrant à main droite une élévation de terrain à côté d'une colline couverte des débris d'un fort du moyen âge, me disait : « Sous ce terrain que vous voyez là-bas est
un lac dont les rivages resplendissent de diamants et de monceaux d'or ; un bateau flotte sur le lac. Musulmans, Arméniens, Grecs et Juifs pourraient entrer dans k bateau et se promener sur le lac ; mais, s'ils voulaient s'approcher du rivage pour prendre les diamants et les monceaux d'or, le bateau s'attacherait immobile à la vague ; c'est aux Francs seuls qu'appartient le privilège de toucher à ces trésors, car les Francs sont des démons à qui Dieu permet tout »
L'armée chrétienne voyait devant elle la grande ville d'Antioche, où les disciples du Christ avaient pris pour la première fois le nom de chrétiens, où le vicaire du Christ, le chef de l'Église universelle, avait d'abord placé sa Chaire. La magnificence de ses édifices et le séjour de plusieurs empereurs lui avaient mérité le titre de reine de l'Orient. Aussi vaste qu'étendue, le circuit de ses murailles embrassait un espace de trois lieues, et sa vue, dit Guillaume de Tyr, effrayait par le nombre de ses formidables tours, dont on pouvait compter jusqu'à trois cent soixante. Dans l'intérieur de la ville s'élevaient en outre deux collines, sur l'une desquelles était bâtie la citadelle, que sa position et sa force faisaient regarder comme inexpugnable. Au bruit de l'approche des croisés un grand nombre de Sarrasins des villes et des provinces voisines s'y étaient réfugiés avec leurs familles et leurs trésors, et Bagui-Sian ou Accien, émir turcoman, qui en avait obtenu la souveraineté, s'y était renfermé avec sept mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins. Pour mieux se préparer à la défense ; il fit sortir de la ville tous les chrétiens, de ' peur qu'ils ne la livrassent aux croisés, et ne leur permit d'emporter que leurs vieux ha- ! billements. Il garda les femmes et les en- { fanls, ainsique le patriarche, qu'il fit charger de chaînes. « Cet hommc-là est un saint, i disaient les infidèles, et, si nous le laissions sortir de la ville, il pourrait obtenir, par ses prières, le triomphe des chrétiens. »
Les précautions de Bagui-Sian ne se bornèrent pas à ces mesures d'intérieur ; il en-
• Michaud, Histoire des Croisades, t. 1, p. 20(i, sini^'mc édition. Sauf les rectiflcations nécessaires, nous suivons Testimable travail de Michaud.
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voya ses deux fils appeler du secours de toute part. L'un alla à Damas, à Émèse et auprès des tribus arabes qui occupaient les contrées voisines ; le second s'adressa aux Turcomans, à Kerboga, prince deMossoul, etaux maîtres des pays situés à l'orient de la Syrie. Ainsi tout se préparait pour une guerre d'extermination entre les soldats de Jésus-Christ et ceux de Mahomet. Déjà vidée une première fois sous les murs de Nicée, une seconde fois dans la plaine de Dorylée, cette grande querelle reparaissait plus menaçante encore, et l'Europe et l'Asie attendaient en tremblant ce qu'il plairait au Ciel d'en ordonner.
L'armée chrétienne comptait encore six cent mille pèlerins, dont trois cent mille portaient les armes ; elle résolut de faire le siège d'Antioche. Ce siège dura huit mois, depuis les premiers jours d'octobre 1097 jusqu'aux premiers jours de juin 1098. On y vit toutes les alternatives de mal et de bien qu'on pouvait attendre d'une aussi grande multitude d'hommes, pendant un si long temps, surtout dans un climat qui portait naturellement à la mollesse.
Les Turcs s'étaient renfermés dans leurs murailles ; personne ne paraissait sur les remparts; on n'entendait aucun bruit dans la ville. Les croisés crurent voir dans cette apparente inaction et dans ce profond silence le découragement de la terreur. Aveuglés par l'espoir d'une conquête facile, ils ne prirent aucune précaution et se répandirent en désordre dans les campagnes voisines. Les arbres étaient encore couverts de fruits, les vignes de raisins ; des fossés creusés au milieu des champs se trouvaient remplis des produits de la moisson ; de nombreux troupeaux, que les habitants n'avaient pu emmener avec eux, erraient dans de fertiles pâturages. L'abondance des vivres, le beau ciel de la Syrie, la fontaine et les bosquets de Daphné, les rivages de l'Oronte, fameux dans l'antiquité païenne par le culte de Vénus cl d'Adonis, firent bientôt oublier aux pèlerins le but el l'esprit de leur pieuse entreprise et portèrent la licence et la corruption parmi les soldats du Christ.
L'aveugle sécurité el l'oisiveté confiante des croisés ne tardèrent pas à rendre l'espé-
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rance et le courage aux défenseurs d'Antioche. Les Turcs firent des sorties et surprirent leurs erînemis, les uns s'occupant à peine de la garde du camp, les autres dispersés dans les environs. Tous ceux que l'espoir du pillage ou l'attrait des plaisirs avaient attirés dans les villages et les vergers voisins de l'Oronte trouvèrent l'esclavage ou la moi t. Le jeune Albéron, archidiacre de Meizetfils de Conrad, comte de Luxembourg, paya de sa vie des amusements qui s'accordaient peu avec l'austérité de sa profession. Étendu sur l'herbe touffue, il jouait aux dés avec une dame syrienne d'une rare beauté et d'une grande naissance ; les Turcs, sortis d'Antiochoet s'avançantà travers les arbres sans être aperçus, se montrèrent tout à coup armés de leurs glaives et de leurs flèches. Plusieurs pèlerins qui entouraient l'archidiacre et auxquels la peur, dit Albert d'Aix, fit oublier les dés, furent dispersés et mis en fuite. Les barbares coupèrent la tète au malheureux Albéron et l'emportèrent avec eux dans la ville ; ils emmenèrent la dame syrienne sans lui faire aucun mal ; mais, après avoir assouvi leur passion brutale, elle périt sous leurs coups; sa tête et celle de l'archidiacre furent lancées, à l'aide d'une machine, dans le camp des chrétiens.
A ce spectacle les croisés déplorèrent leurs désordres et jurèrent de venger la mort de leurs compagnons massacrés par les Turcs ; mais on manquait des machines nécessaires pour livrer un assaut. Après avoir dissipé pendant les premiers jours du siège les provisions de plusieurs mois, on commença à sentir les horreurs de la famine ; mais les pluies froides de l'hiver inondèrent bientôt la plaine, entraînant les pavillons et les tentes. Au milieu de la misère générale les chefs se réunirent en conseil et résolurent de tenter une expédition dans des provinces voisines pour se procurer des vivres. Après avoir assisté à la messe de Noël et reçu les adieux de l'armée, quinze ou vingt mille pèlerins, commandés par le prince de Tarente et le comte de Flandre, s'éloignèrent du camp et se dirigèrent vers le territoire de Harenc. Cette troupe choisie battit plusieurs détachements de Turcs qu'elle rencontra et
. revint sous les murs d'Antioche avec un grand nombre de chevaux et de mulets chargés de provisions. Pendant cette expédition des croisés les assiégés avaient fait une sortie et livré à l'armée chrétienne, restée au camp, un combat opiniâtre, dans lequel l'évêque du Puy perdit son étendard. L'historien Raymond d'Agiles, témoin de l'éciicc qu'essuyèrentlesassiégeants, s'excuse au près des serviteurs du Christ de l'affligeante fidélité de son récit et se justifie en disant que Dieu voulait alors rappeler les chrétiens au repentir par une défaite qui devait les rendi e meilleurs, et leur montrer en même temps sa bonté par une victoire qui les délivrait de la famine.
D'autres événements vinrent contrister l'armée chrétienne. L'archidiacre de Toul, qui, suivi de trois cents pèlerins, s'était retiré dans une vallée à trois milles d'Antioche pour y trouver de quoi vivre, fut surpris par les Turcs et périt misérablement avec tous ses compagnons. Dans le môme temps on apprit la mort tragique de Suénon, fils du roi de Danemark. Ce prince s'était fiancé en Europe avec la princesse Florine, fille du ducde Bourgogne. Les jeunes époux prirent tous deux la croix pour aller faire bénir leur mariage à Jérusalem ; ils traversaient l'Asie Mineure, accompagnés de quinze cents pèlerins danois. Comme le prince avait dressé ses tentes, les Turcs, avertis par des Grecs perfides, descendirent des montagnes et attaquèrent son camp au milieu des ténèbres de la nuit. Il se défendit longtemps; mais enfin, épuisé de fatigue, il tomba sur le champ de bataille, ainsi que sa jeune fiancée, après avoir vu périr à leurs côtés tous leurs chevaliers, et n'ayant plus un seul de tous leurs serviteurs qui pùt recueillir leurs dernières paroles et leur donner la sépulture des chrétiens.
A ces tristes nouvelles, àla famine toujours croissante, vint se joindre la mortalité ; elle fut si grande dans le camp qu'au rapport des témoins oculaires les prêtres ne pouvaient suffire à réciter les prières des morts et que l'espace manquait aux sépultures. Au commencement du siège bien des croisés ne mangeaient que les parties les plus exquises
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des bœufs et des agneaux; la faim leur fit rechercher bientôt les chiens morts, et les animaux le.? plus immondes. Un spectacle non moins affligeant pour les barons et les chevaliers, c'était de voir périr leurs clievaux de bataille, qu'ils ne pouvaient plus nourrir. Au commencement du siège on avait compté dans l'armée jusqu'à soixante-dix mille chevaux ; il n'en restait que deux mille, se traînant avec peine, incapables de servir dans les combats.
A tant de fléaux vint se joindre la désertion. Désespérant du succès de leur entreprise, bien des croisés allaient chercher un asile contre la misère, les uns dans la Mésopotamie conquise par Baudouin, les autres dans les villes de la Cilicie soumises par Tancrède. Après tant de preuves de dévouement qu'il avait données le courage faillit au duc de Normandie lui-môme ; il se retira à Laodicée et ne revint qu'après trois sommations qui lui furent faites par Tramée, au nom de lareligion et de Jésus-Christ. Talice, général de l'empereur Alexis, quittale camp avec les troupes qu'il commandait, sous le prétexte d'aller chercher des renforts et des vivres pour toute l'armée ; niais ses promesses, auxquelles personne n'ajouta foi, ne calmèrent point le découragement des croisés. Guillaume, vicomte de Melun, que la vigueur de ses coups avait fait surnommer Charpentier, suivit leur exemple et abandonna également les drapeaux du Christ.
« Mais la désertion qui causa le plus de scandale et n'étonna pas moins les croisés, dit l'abbé Guibert de Nogent, que si les étoiles étaient tombées du ciel, fut celle de Pierre l'Ermite lui-même. » Poursuivi et atteint par Tancrède, il fut ramené honteusement avec Guillaume le Charpentier.
L'armée lui reprocha son lâche abandon et lui lit jurer sur l'Évangile de ne plus déserter une cause qu'il avait prêchéc. On menaça du supplice réservé aux homicides tous ceux qui suivraient l'exemple (ju'il venait de donner à ses compagnons et à ses frères. Foucher de Chartres et les autres historiens de la croisade allribuentces malheurs de l'armée chrétienne aux péchés de bien des croisés qui s'abandoimaicnl à
l'orgueil, à la débauche et au brigandage.
Pour mettre un terme à tant de calamités le pieux évèque Adhémar, les autres évêques et les prêtres s'appliquèrent à en tarir la source. Ils prêchèrent avec zèle et avec force contre les désordres qui s'étaient introduits parmi la multitude ; ils l'exhortèrent vivement à s'en repentir et à s'en corriger, afin de mériter la protection de Dieu et non sa vengeance. Un tremblement de terre vint augmenter l'effet de leurs prédications, ainsi qu'un signe qu'on aperçut dans le ciel vers l'orient. On ordonna des jeûnes et des prières ; les croisés firent des processions autour du camp ; de toutes parts on entendait retentir les hymnes de la pénitence. Les prêtres invoquaient les foudres de l'Église contre ceux qui trahissaient la cause de Jésus-Christ parleurs péchés. Pour ajouter à la crainte qu'inspiraient les menaces delà religion, un tribunal, composé des principaux de l'armée et du clergé, fut chargé de poursuivre et de punir les coupables.
Au milieu de ces calamités le camp des croisés était rempli de Syriens qui, chaque jour, allaient raconter dans la ville les projets, la détresse et le désespoir des assiégeants. Pour délivrer l'armée de ces espions Bohémond en fit exécuter quelques-uns et mettre à la broche devant un grand feu, après avoir recommandé à ses gens de dire partout que désormais tous les espions seraient traités de mémeet serviraient de nourriture aux chefs etàl'arméeentière. Ce bruit et cet horrible spectacle répandirent une si grande terreur parmi les étrangers qu'aucun musulman n'osa plus approcher du camp des croisés. L'évôque du Puy employa une ruse plus innocente ; il fit labourer et ensemencer les terres voisines d'Antioche, pour rassurer l'armée chrétienne contre la famine et pour faire croire aux assiégés que rien ne pouvait lasser la persévérance des assiégeants.
Cependant le froid, les orages pluvieux et toutes les rigueurs de l'hiver commençaient à se dissiper ;on voyait diminuer le nombre des malades, et le camp des chrétiens prenait un aspect moins lugubre. Godefroi, qu'une blessure cruelle avait retenu jusqu'à-
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lors dans sa tente, se montra aux yeux de l'armé^, et sa présence fit renaître l'espérance et la joie. Son frère, le comte d'Edesse, les princes et les monastères d'Arménie envoyèrent de l'argent et des provisions aux chrétiens; des vivres furent apportés des îles de Chypre, de Chio et de Rhodes ; l'armée cessa d'être livrée aux horreurs de la disette. Les pèlerins qui s'étaient convertis et avaient fait pénitence remercièrent le Ciel de les avoir rendus meilleurs et plus dignes de sa protection et de sa miséricorde.
Ce fut alors que les croisés virent arriver dans leur camp les ambassadeurs du calife d'Égypte. En leur présence les soldats chrétiens s'efforcèrent de cacher les traces et les souvenirs des longues misères qu'ils avaient éprouvées; ils se paraient de leurs vêtements les plus précieux, ils étalaient leurs armes les plus brillantes, les chevaliers et les barons se disputaient le prix de la force et de l'adresse dans les tournois; on ne voyait que des danses et des festins au milieu desquels paraissaient régner l'abondance et la joie.
Les ambassadeurs égyptiens furent reçus dans une tente magnifique, où s'étaient rassemblés les principaux chefs de l'armée. Ils dirent que leur maître, le calife d'Égypte, malgré la différence de religion, était disposé à se rapprocher des chrétiens victorieux et se préparait à rentrer avec ses armées dans la Palestine et la Syrie pour en chasser les Turcs, les éternels ennemis de la race d'Ali. Comme il avait appris que tous les vœux des croisés se bornaient à voir Jérusalem, il promettait de relever les églises des chrétiens, de protéger leur culte et d'ouvrir les portes de la ville sainte à tous les pèlerins, à condition qu'ils s'y présenteraient sans armes et qu'ils n'y séjourneraient pas plus d'un mois. Si les croisés se soumettaient à cette condition, le calife leur promettait d'être leur plus généreux appui; s'ils refusaient le bienfait de son amitié, les peuples de l'Égypte, del'Éthiopie, tous ceux qui habitaient l'Asie et l'Afrique, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Bagdad, allaient se lever à la voix du vicaire légitime du prophète et montrer aux guerriers de l'Occident la puissance de ses armes.
I Ce discours excita de violents murmures dans l'assemblée des chrétiens. Un des chefs se leva pour répondre, et s'adressant aux députés du calife : « La religion que nous suivons, leur dit-il, nous a inspiré de rétablir son empire dans les lieux oii elle est née. Nous n'avons pas besoin, pour accomplir nos serments, du concours des puissances de la terre. Nous ne sommes point venus en Asie pour recevoir les lois ou les bienfaits des musulmans. Nous n'avons point d'ailleurs oublié les outrages faits aux pèlerins d'Occident par les Égyptiens. On se souvient encore que les chrétiens, sous le règne du calife Hakem, ont été livrés aux bourreaux, et que leurs églises, et surtout celle du Saint-Sépulcre, ont été renversées de fond en comble. Oui, sans doute, nous nous sommes proposé
1 de visiter Jérusalem, mais nous avons aussi fait le serment de la délivrer du joug des infidèles. Dieu, qui l'a honorée par ses souffrances, veut y être servi par son peuple; les chrétiens veulent en être les gardiens et les maîtres. Allez dire à celui qui vous envoie de choisir la paix ou la guerre ; dites-lui que les chrétiens campés devant Antioche ne craignent ni les peuples de l'Égypte, ni ceux de l'Éthiopie, ni ceux de Bagdad, et qu'ils ne peuvent s'aUier qu'avec les puissances qui respectent les lois delà justice et les drapeaux de Jésus-Christ. »
L'orateur qui parlait ainsi exprimait les sentiments de l'assemblée; cependant on ne rejeta pas tout à fait l'alliance des Égyptiens ; des députés furent nommés dans l'armée chrétienne pour accompagner les ambassadeurs du Caire à leur retour. Les chrétiens firent mieux que de parler bien, ils remportèrent aussitôt une éclatante victoire. Les princes d'Alep, de Damas et plusieurs émirs avaient levé une armée de vingt mille cavaliers pour secourir Antioche ; déjà les guerriers musulmans s'approchaient de la ville lorsqu'une troupe d'élite sortit du camp, marcha à leur rencontre, leur fit perdre mille chevaux et deux raille hommes, La forteresse de Harenc, dans laquelle l'ennemi avait cherché un asile après sa défaite, tomba au pouvoir des chrétiens.
Les croisés devaient bientôt signaler leur
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valeur dans une bataille plus périlleuse et plus meurtrière. Une flotte de Génois et de Pisans était entrée au port de Saint-Siméon, à uncpetite distance d'Antioche. La nouvelle de son arrivée causa une vive joie dans l'armée chrétienne; un grand nombre de soldats sortirent du camp et coururent vers le port, les uns pour apprendre des nouvelles d'Europe, les autres pour acheter les provisions dont ils avaient besoin. Comme ils revenaient chargés de vivres et que la plupart d'entre eux n'avaient point d'armes, ils furent attaqués à l'improviste et dispersés par un corps de quatre mille musulmans qui les attendaient sur leur passage.
La nouvelle de ce désastre étant venue au camp, Godef roi, suivi desautres chefs, vole au secours de ses frères en péril. Les quatre mille musulmans sont mis en déroute. Le gouverneur, Accien, envoie une troupe d'élite pour les soutenir et les rallier, leur déclarant qu'il ne leur ouvrirait la porte de la ville qu'après la victoire. Les chrétiens font un horrible carnage des uns et des autres. Le duc de Noi'mandie soutint seul un combat conti e un chef des infidèles qui s'avançait au milieu des siens ; d'un coup de sabre il lui fendit la tète jusqu'à l'épaule et l'étendit à ses pieds en s'écriant: «Je dévoue ton âme aux puissances de l'enfer ! » Godefroi, qui, dans celte journée, montra l'habileté du plus grand capitaine, signala sa bravoure et sa force par des actions que l'histoire et la poésie ont célébrées. Aucune armure ne pouvait résister au tranchant de son épée ; il faisait voler en éclats les casques elles cuirasses. Un Turc qui surpassait tous les autres par sa stature se présenta au fort de la mêlée pour le combattre, et, du premier coup qu'il lui porta, mit en pièces sou bouclier. Godefroi, indigné de cette audace, se dresse sur ses élriers, s'élance con tre son adversaire, et lui porte un coup si terri- IjIc qu'il partage son corps en deux parties. La partie supérieure, disent les bisloiicns, tomba à terre, et l'autre, attachée à la selle, resta sur le cheval, qui rentra dans la ville, où cet aspect redoubla la consternation dos assiégés. Le carnage dura toute la journée; [)lus de deux mille Turcs, qui cherchaient à fuii-, se noyèrent dans l'Oroute; ce ne fut que
vers le soir qu' Accien fit ouvrir les portes de la ville et qu'il reçut les débris des troupes poursuivies par les croisés. Ceux-ci avaient aussi fait des pertes; mais, outre l'honneur de la victoire, ils remportèrent beaucoup de chevaux, d'armes et de vêtements, et tous ensemble remerciaient Dieu de leur triomphe.
Tandis que les assiégés se livraient au désespoir le zèle et l'émulation redoublaient parmi les soldats de la croix. Les chefs donnaient partout l'exemple de la vigilance et de l'activité ; un esprit de concorde unissait tous les pèlerins; la discipline se rétablit, et la force de l'armée s'accrut avec elle. Les mendiants mêmes et les vagabonds, dont la multitude enfantait le désordre et multipliait les périls de la guerre, furent alors employés aux travaux du siège et servirent sous les ordres d'un capitaine qui prenait le litre de roi truand ou roi des gueux. Us recevaient une solde de la caisse générale des croisés, et, dès qu'ils étaient en état d'acheter des armes et des habits, leur roi les reniait pour ses sujets et les faisait entrer dans un corps de l'armée. Celte mesure, en arrachant les vagabonds à une oisiveté dangereuse, en fit d'utiles auxiliaires. Comme ilsétaient accusés de violer les tombeaux et de se nourrir de chair humaine ils inspiraient une grande horreur aux infidèles, et leur seul aspect mettait en fuite les défenseurs d'Antioche, qui tremblaient de tomber entre leurs mains.
Depuis ce moment surtout les Turcs ne cessaient de persécuter les chrétiens qui habitaient Antioc])c. Plus d'une fois le vénérable patriarche des Grecs, le corps meurtri de coups et chargé de liens, avait été traîné sur les murailles et montré aux assiégeants comme une victime dévouée à la mort. C'était surtout contrôles pi isonniers que s'exerçait la fureur des Turcs; ils conduisirent un jour sur les remparts un chevalier chrétien, nonnné Raymond Poi cher, et le menacèrent de lui couper la tête s'il n'exhortait les croisés à le racheter pour une somme d'argent. Celui-ci, feignant d'obéir, s'adressa aux assiégeants et leur dit : a Regardez-moi comme un homme mort, et ne faites aucun sacrifice pour ma liberté. Tout ce que je vous dcmaudo, ô mes frères !, c'est que vous poui-
suiviez vos ^ittaques contre cette ville infidèle, qui ne peut résister longtemps, et que vous restiez termes dans la foi du Christ; car Dieu est ex' sera toujours avec vous. « Accien, s'étant fait expliquer le sens de ces paroles, exigea que Raymond Porcher embrassât surle-champ le mahométisme, lui promettant, s'il y consentait, toutes sortes de biens et d'honneurs, le menaçant de la mort s'il refusait. Alors le pieux chevalier, tombant à genoux, les yeux tournés vers l'orient, les mains jointes, se mita prier Dieu pour qu'il daignât le secourir et recevoir son âme dans le sein d'Abraham. A ces mots Accien, plus irrité, ordonne qu'on lui tranche la tête ; les Turcs obéissent avec une joie barbare. En même temps les autres prisonniers chrétiens qui se trouvaient dans Antioche sont amenés devant le prince musulman, qui commande à ses soldats de les dépouiller de leurs vêtements, de les lier avec des cordes et de les jeter au milieu des flammes d'un bûcher. « Ainsi ces malheureux captifs reçurent tous, dans le même jour, la couronne du martyre, et portèrent dans le ciel des robes blanches devant le Seigneur à qui toute gloire appartient. » Ce sont les paroles de l'historien Tudebode, qui était présent au siège.
Cependant Antioche était en proie à la disette qui avait si longtemps désolé les croisés et voyait chaque jour diminuer le nombre de ses défenseurs. Accien demanda une trêve et promit de se rendre s'il n'était bientôt secouru. Les croisés, toujours pleins d'une confiance aveugle, consentirent à une paix qui devait leur ôter tous leurs avantages et donner à l'ennemi les moyens de gagner du temps et de réparer ses forces. En effet, les Turcs profitèrent de la trêve pour se procurer les secours et les vivres nécessaires ; puis, ayant surpris un chevalier chrétien, nommé Walon, dans un lieu écarté, ils le massacrèrent et le coupèrent en morceaux ; ce qui ralluma la guerre avec plus de fureur que jamais. Les croisés étaient particulièrement émus à la vue de la jeune épouse de Walon, qui s'écriait : « Oh ! que je serais heureuse s'il m'eût été permis de le suivre dans la tombe, ou au moins de fermer ses veux, do
laver sa blessure, de l'essuyer de mes mains et de mes vêtements ! » Ce qui l'affligeait surtout, c'était que, son époux n'étant pas mort les armes à la main, pour le service du Christ, son salut pouvait être mis en doute.
Toutefois cette trêve si préjudiciable aux chrétiens finit par l'être encore plus aux infidèles. Pendant qu'elle duiait on se voyait de part et d'autre ; les chrétiens entraient dans la ville, les Turcs venaient au camp. Bohémond eut occasion de faire secrètement connaissance avec un émir qui avait la garde de trois tours. Il se nommait Phirous ; c'était un Arménien renégat. Il fit entendre à Bohémond que, poursuivi par les remords de son apostasie, il serait bien aise de se réconcilier avec les chrétiens en leur rendant quelque signalé service. Le prince de Tarente l'encourageabeaucoup dans ses bonnes dispositions, et ils convinrent que Phirous lui livrerait les trois tours à la première occasion. Dans les conseils des chefs de l'armée Bohémond annonce mystérieusement qu'il a un moyen sûr de prendre Antioche, mais il demande qu'on lui en laisse la possession. Raymond de Toulouse repousse avec violence cette demande, disant qu'une ville pour laquelle tout le monde avait souffert tant de travaux ne devait pas être le prix d'un seul. La plupart des chefs pensent comme Raymond; mais bientôt on apprend que Kerboga, prince de Mossoul, s'avance vers Antioche avec une armée de deux cent mille hommes. Dans un nouveau conseil tous les chefs, excepté l'intlexible Raymond, se réunirent pour accorder à Bohémond la principauté d'Antioche et le conjurèrent de presser l'exécution de son projet.
A peine sorti du conseil le prince de Tarente fait avertir Phirous, qui lui envoie son propre fils en otage. L'exécution est fixée au lendemain. On annonce partout que l'armée chrétienne va marcher au-devant du prince de Mossoul. Quelques heures avant la nuit elle se met effectivement en marche, les trompettes sonnant et les enseignes déployées; mais bientôt elle revient en silence vers Antioche, et Bohémond déclare le secret de la grande entreprise qui devait leur "^viLi- les portes de la ville. Ce jour-là
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même, sur un bruit vague de trahison, Phirous avait été mandé et interrogé par le gouverneur Accien; mais il avait su dissiper tous les soupçons par sa contenance. Revenu à son poste Phirous essaye de gagner son propre frère, qui lui résiste et paraît deviner aussitôt le complot. Phirous lui plonge son poignard dans le cœur. Enfin on arrive au moment décisif. La nuit était obscure; un orage, qui s'était élevé, augmente encore l'épaisseur des ténèbres; le vent qui ébranlait les toits, les éclats de la foudre ne permettaient aux sentinelles d'entendre aucun bruit autour des remparts. Le ciel paraissait enflammé vers l'occident, une comète parut sur l'horizon. La garnison d'Antioche était plongée dans le sommeil ; Phirous seul veillait. Une échelle de cuir descend de la tour au bas des remparts. Un Lombard, nommé Payen, y monte, envoyé par Bohémond.
Phirous le reçoit, lui dit que tout est préparé, et, pour lui donner un témoignage de sa fidélité, lui montre le cadavre de son propre frère qu'il vient d'égorger. Au moment où ils s'entretenaient de leur complot un officier de la garnison vient visiter les postes; il se présente, avec une lanterne, devant la tour de Phirous. Celui-ci, sans laisser paraître le moindre trouble, fait cacher l'émissaire de Bohémond et vient au-devant de l'oflicier. Il reçoit des éloges sur sa vigilance et se hâte de renvoyer Payen avec des instructions pour le prince de Tarente ; mais, au moment de l'exécution, la crainte s'empare des soldats ; malgré les exhortations dos chefs aucun ne se présente pour monter sur le rempart. Bohémond monte lui-môme par l'échelle de corde, dans l'espoir qu'il sera suivi par les plus braves ; personne ne se met en devoir de marcher sur ses pas ; il arrive seul dans la tour de Phirous, qui lui fait les plus vifs reproches sur sa lenteur. Bohémond redescend à la hâte et répète que tout est prêt. Ses paroles, surtout son exemple raniment enfin les courages. Soixante croisés se présentent pour l'escalade, et parmi ceux le comte de Flandre; ils sont suivis de soixante autres, et ceux-ci d'autres encore. Phirous les met en possession des trois tours dont il avait le commandement; bientôt sep!
autres tours sont tombées en leur pouvoir. Cependant les croisés montaient en si grand nombre et avec tant de précipitation que le créneau qui retenait l'échelle s'ébranle et tombe avec eux dans le fossé. Phirous en attache une autre et indique une porte voisine, qui est enfoncée.
Godefroi, Raymond, Robert de Normandie sont bientôt dans les rues d'Antioche à la tète de leurs bataillons. Tout d'un coup on fait sonner toutes les trompettes ; et, sur ses quatre collines, la ville retentit de ce cri terrible : a Deus lo volt ! Dieu le veut ! » Au premier bruit de cette attaque tumultueuse les chrétiens qui habitent Antioche croient tous queleur dernière heure est venue et que les musulmans viennent pour les égorger. Ceux-ci, à moitié endormis, sortent de leurs maisons pour connaître la cause du bruit qu'ils entendent et meurent sans savoir quelle main les a frappés. Lorsque le jour parut on vit flotter l'étendard de Bohémond sur une des plus hautes tours de la ville. Le gouverneur Accien s'était sauvé au milieu du tumulte; mais il fut reconnu dans les champs par des bûcherons arméniens, qui lui coupèrent la tête et l'apportèrent aux nouveaux maîtres d'Antioche.
C'était au commencement de juin 1098. Le siège avait commencé au mois d'octobre de l'année précédente. Après leur conquête les soldats chrétiens passèrent plusieurs jours dans les réjouissances. Raymond d'Agiles, témoin oculaire, rapporte que les chevaliers et les barons donnèrent des festins dans lesquels on voyait figurer les danseuses des païens; ils oubliaient ainsi le Dieu qui les avait comblés de ses bienfaits. Mais bientôt la terreur et le deuil succédèrent à la joie ; une armée formidable de musulmans s'approchait d'Antioche; Kerboga, prince de Mossoul, la commandait. Dès le troisième jour les chrétiens aperçurent, du haut des remparts, des cavaliers traversant la plaine et s'avançant vers la ville ; ils furent bientôt suivis d'une armée innombrable, dont les tentes couvrirent le penchant des montagnes et tous les rivages de l'Oroute. Les chrétiens se trouvèrent enti e deux ennemis. Les Turcs occupaient encore la citadelle, qui était
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inexpugnable ; ensuite la nouvelle armée venait assiéger la ville.
Bientôt les chrétiens, qui n'avaient pas eu le temps ou le soin de faire des provisions, furent tellement pressés par la famine qu'ils se virent réduits à manger non-seulement des ânes, des chevaux, des mulets et des chameaux, mais encore de vieux cuir qu'ils trouvaient dans les maisons et qui s'y était durci depuis plusieurs années. Soldats et chefs, pauvres et riches, tous se trouvèrent confondus dans une même misère, et elle devint bientôt si universelle qu'on vit des seigneurs et des princes, propriétaires en Europe de vastes domaines, mendier de porte en porte quelques mets dégoûtants qui pussent apaiser leur faim. Tant que le duc Godefroi eut quelque chose il le partageait avec ceux qui n'avaient rien; quand il n'eut plus rien lui-même il leur donnait encore des paroles de consolation et d'encouragement. Tous les chevaliers ne se montrèrent pas de même; le vicomte de Melun, surnommé le Charpentier, déserta une seconde fois; son exemple en entraîna beaucoup d'autres ; quelques-uns mêmeapostasièrent et se firent musulmans pour avoir du pain. Le Ciel fut invoqué contre les lâches; on demanda à Dieu qu'ils eussent, dans une autre vie, le partage du traître Judas. Ces vœux furent exaucés; la plupart de ceux qui désertaient les drapeaux de la croix périrent de misère, d'autres furent tués par les musulmans.
Au nombre de ces déserteursétait Étienne, comte de Blois. Ayant quitté l'armée chrétienne il repritia route del'Occident. Comme il se dirigeait vers la Grèce il rencontra dans la province de Lycie l'empereur Alexis, qui s'avançait au secours des croisés, à la tête de cent mille hommes deses troupes, qu'accompagnaient dix mille Latins, commandés par Guy, frère de Bohémond. Le comte lui apprit le siège d'Antioche par Kerboga et l'état désespéi éauqueileschrétiens étaientréduits. Pour justifier sa propre couardise il ajouta que, si l'armée de l'empereur était donnée pour nourriture à celle des Perses, elle ne suffirait pas, malgré songrand nombre, pour que chacun en eût une petite partie. Alexis, réellement effrayé ou feignant de l'être, re-
' nonça à son premier dessein et retourna à Constantinople, malgré les vives instances du frère de Bohémond. Si l'on s'en rapporte à un auteur contemporain, mais qui n'était pas présent, la douleur de Guy, auquel le fugitif comte de Blois fit entendre que son frère avait péri avec toute l'armée chrétienne, fut si grande qu'il tomba à terre sans connaissance, et que, revenu à lui, il se plaignit de Dieu à Dieu même. On ajoute que, dans cette armée de dix mille hommes, toutes les cérémonies de la religion furent interrompues, et qu'aucun prêtre latin, aucun laïque ne prononça pendant plusieurs jours le nom de Jésus-Christ. Ainsi la désertion et les mensonges du comte deBlois causèrent des maux ,de plus d'un genre ; car, pour les croisés d'Antioche, non-seulement il les priva de son secours, mais encore de ceux de l'empereur grec et de Guy, qui n'osa s'avancer seul contre une multitude d'ennemis qu'on lui représentait si nombreuse.
Ce fut alors que les pauvres pèlerins renfermés dans Antioche offrirent le plus douloureux spectacle. Dans les commencements de la famine on les entendait pleurer et gémir sur leur position ; maintenant ils ne pleurent plus, ils ne gémissent plus; un sombre silence règne dans toute la ville; on la croirait déserte ; plus de bruit, plus de mouvemefit dans les rues. Le frère ne regardait plus son frère, le fils ne saluait plus son père. On craignait de se rencontrer sur les places publiques; on se renfermait dans l'intérieur des maisons, qu'on regardait commeson tombeau. Les remparts de la ville étaient chaque jour menacés; la garnison de la citadelle faisait des incursions jusque dans les rues habitées par les chrétiens. Ces provocations de l'ennemi, le tumulte de la guerre, rien ne pouvait réveiller l'activité et la bravoure engourdies de la plupart des croisés. Pour les arracher à leurs retraites Bohémond fit mettre le feu à plusieurs quartiers de la ville. Les barons, qui ne pouvaient plus se faire obéir de leurs soldats, n'avaient plus la force de leur donner l'exemple. Ils se rappelèrent alors leurs familles, leurs châteaux, les biens qu'ils avaient quittés pour une guerre malheureuse ; ils ne pouvaient s'expliquer les revers
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de l'arméechrétienne, le triomphedes ennemis de Jésus-Christ, « et peu s'en fallut, dit Guillaume de Tyr, qu'ils n'accusassent Dieu d'ingratitude, pour avoir rejeté tant de sacrifices faits à la gloire de son nom. »
Tel était l'état des croisés dans Antioche, véritable état de croix et d'agonie, lorsque deux déserteurs se présentent devant l'armée chrétienne et racontent que, lorsqu'ils cherchaient à s'enfuir de la ville, ils avaient été arrêtés, l'un par son frère, tué dans un combat, l'autre par Jésus-Christ lui-même. Le Sauveur des hommes avait promis de délivrer Antioche. Le guerrier tombé sous le fer des infidèles avait juré de soutenir son tombeauavec tous ses compagnonsmorts comme lui pour combattre avec les chrétiens. D'un autre côté saint Ambroise apparut à un vénérable prêtre et lui dit que les chrétiens, après avoir terrassé tous leurs ennemis, entreraient en vainqueurs dans Jérusalem, où Dieu récompenserait leurs exploits et leurs travaux. Un ecclésiastique lombard, ayant passé la nuit dans une église d'Antioche, avait vu Jésus-Christ accompagné delà Vierge et du prince des apôtres. Le Fils de Dieu, irrité de la conduite des croisés, rejetait leurs prières et les abandonnait au sort qu'ils avaient trop mérité; mais la Vierge était tombée aux genoux de son Fils ; ses larmes avaient apaisé le courroux du Sauveur.
« Lève-toi, avait dit alors le Fils de Dieu au prêtre lombard; va apprendre à mon peuple le retour de ma miséricorde; cours annoncer aux chrétiens que, s'ils reviennent à moi, le jour de leur délivrance est arrivé. » Ceux qui rapportaient ces révélations s'offraient à subir toutes les épreuves possibles pour attester la vérité de ce qu'ils disaient. L'évôque Adhémar, légat apostoUque, ne les admit point à des épreuves qui n'étaient pas dans l'esprit de la religion, mais leur fit prêter serment sur les Évangiles.
Les écrivains modernes, même chrétiens supposent, comme un fait incontestable, que toutes ces apparitions n'étaient que l'effet d'une imagination malade, comme s'il était impossible que Dieu vînt au secours des chrétiens par un miracle quelconque. Nous croyons, au contraire, que, dans l'état où se
trouvaient les croisés d'Antioche, après avoir quitté leur patrie et souffert tant de travaux pour l'amour d'un Dieu crucifié; comme lui abandonnés, trahis des leurs; comme lui environnés, pressés d'ennemis de toutes parts ; comme lui livrés à une tristesse et à une agonie mortelles et prêtsà défaillir ; nous croyons que, dans un pareil état de choses, il est très-permis, il est même naturel à la foi chrétienne de croire que Dieu envoya à ses serviteurs abattus, comme au Christ agonisant, quelque messager céleste, pour leur rendre la force et le courage et leur faire remporter la victoire sur eux-mêmes et sur l'ennemi. Il y eut en effet comme une résurrection des morts dans l'armée chrétienne. Le pieux et brave Tancrède jura le premier que, tant qu'il lui resterait soixante compagnons, il n'abandonnerait point le projet de délivrer Jérusalem. Godefroi de Lorraine, Hugues de Vermandois, Raymond de Toulouse, les deux Robert de Normandie et de Flandre firent le même serment. Toute l'armée, à l'exemple de ses chefs, promit de combattre et de souffrir jusqu'au jour marqué pour la délivrance des saints lieux.
Un prêtre du diocèse de Marseille, nommé Pierre Barthélemi, vint assurer au conseil des chefs que saint André lui avait apparu jusqu'à trois fois, et chaque fois lui avait dit, en y ajoutant enfin de terribles menaces s'il n'obéissait : « Va dans l'église de mon frère Pierre à .\ntioche. Près du maître-autel tu trouveras, en creusant la terre, le fer de la lance qui perça le flanc de notre Rédempteur. Dans trois jours cet instrument de salut éternel sera manifesté à ses disciples. Ce fer mystique, porté à la tête de l'armée, opérera la délivrance des chrétiens et percerale cœur des infidèles. » Le prêtre Barthélemi ayant été pris à serment par le légat, l'armée chrétienne se prépara pendant trois jours, parle jeûne et la prière, à la découverte de la sainte lance. Dès le matin du troisième jour douze croisés choisis parmi les plus respectables du clergé et des chevaliei s, parmi lesquels l'historien Raymond d'Agiles, qui rapporte le fait en détail, se rendirent au lieu désigné par Barthélemi, avec un grand nombred'ouvriors pourvus des instruments nécessaires. On
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ferma l'église, où régna le plus grand silence. On commença à creuser la terre sous le maître-autel. On creusa pendant tout le jour et jusqu'à plus de douze pieds de profondeur. La nuit approchait ; les douze témoins étaient en prières sur le bord de la fosse ; Barlhélemi y descendit pieds nus et en simple tunique. « Tout à coup le Seigneur, dit Raymond d'Agiles, l'un des témoins, touché de la piété de ses serviteurs, nous montra sa lance, et moi, qui écris ceci, aussitôt que le fer sacré sortit de terre, je le baisai dévotement. » Grande fut la joie de toute l'armée chrétienne. On oublie toutes les horreurs de la famine, le nombre des ennemis. Les plus pusillanimes deviennent des héros, et tous demandent à grands cris qu'on les mène au combat.
L'ermite Pierre est envoyé en ambassade au chef des musulmans et lui parle en ces termes : « Les jprinces chéris de Dieu, qui sont maintenant réunis dans Antioche, m'envoient auprès de vous et demandent que vous abandonniez le siège de cette ville. Ces provinces, ces cités, marquées du sang des martyrs, ont appartenu à des peuples chrétiens, et, comme tous les peuples chrétiens sont frères, nous sommes venus en Asie pour venger les outrages de ceux qui sont persécutés et pour défendre l'héritage de Jésus-Christ et de ses disciples. Dieu a permis qu'Antioche et Jérusalem tombassent quelque temps au pouvoir des infidèles pour châtier les crimes de son peuple ; mais nos larmes et nos pénitences ont arraché le glaive à sa justice. Respectez donc une possession que le Seigneur nous a rendue dans sa divine clémence ; nous vous laissons trois jours pour lever vos tentes el préparer votre départ. Si vous persistez dans une entreprise injuste et réprouvée du Ciel nous invoquerons contre vous le Dieu des armées ; mais, comme les soldats de la croix ne veulent point de surprise etqu'ils nesont point accoutumés à dérober la victoire, ils vous donnent le choix du combat. Choisis, dit Pierre à Kerboga, les plus braves de ton armée et fais-les combattre contre un pareil nombre de croisés; combats toi-même contre un des princes chrétiens ou donne le signal d'une bataille géné-
CATHOLIQUE. Tiu
I raie. Quel que puisse être ton choix, bientôt I tu apprendras quels sont tes ennemis, et tu sauras quel est le Dieu que nous servons. »
Kerboga, qui connaissait la situation des chrétinns et qui ne suivait pas l'espèce de secours qu'ils avaient reçu dans leur détresse, fut vivement surpris d'un pareil langage. 11 resta quelquetemps muetd'étonnementet de fureur; mais, à la fin, prenant la parole : « Retourne, dit-il à Pierre, auprès de ceux qui t'envoient, et dis leur que les vaincus doivent recevoir les conditions et non pas les dicter. De misérables vagabonds, des hommes exténués, des fantômes, peuvent faire peur à des femmes ; les guerriers de l'Asie ne sont point effrayés par de vaines paroles. Les chrétiens apprendront bientôt que la terre que nous foulons nous appartient. Cependant je veux bien conserver pour eux quelque pitié, et, s'ils reconnaissent Mahomet, je pourrai oublier que cette ville ravagée par la faim est déjà en ma puissance ; je pourrai la laisser en leur pouvoir et leur donner des armes, des vêtements, du pain, des femmes, tout ce qu'ils n'ont pas ; car l'Al- I coran nous prescrit de pardonner à ceux qui se soumettent à sa loi. Dis à tes compagnons qu'ils se hâtent et qu'ils profitent aujourd'hui de ma clémence ; demain ils ne sortiront plus d' Antioche que par le glaive. Ils verront alors si leur Dieu crucifié, qui n'a pu se sauver luimême de la croix, les sauvera du supplice qui les attend. »
Pierre voulut répliquer ; mais le prince de Mossoul, mettant la main sur son sabre, ordonna qu'on chassât ces misérables mendiants, qui joignaient l'aveuglement à l'insolence. Les députés des chrétiens se retirèrent à la hâte et coururent plusieurs fois le danger de perdre la vie en traversant l'armée des infidèles. De retour à Antioche Pierre rendit compte de sa mission devant les princes et les barons assemblés; dès lors on se prépara au combat. Les hérauts d'armes parcoururent les différents quartiers de la ville. La bataille fut promise pour le lendemain à la valeur impatiente des croisés.
Les prêtres et les évêques exhortèrent les chrétiens à se rendre dignes de combattre pour la cuse de Jésus-Christ. Toute l'armée
passala nuit en prières et en œuvres de dévotion. On oublia les injures, on fit des aumônes; toutes les églises étaient remplies de guerriers qui s'humiliaient devant Dieu et demandaient l'absolution de leurs pécbés. La veille on avait trouvé encore des vivres, et cette abondance inattendue fut regardée comme une espèce de miracle. Les croisés réparèrent leurs forces par un frugal repas. Vers la fin de la nuit ce qui restait de pain et de farine dans Antioche servit pour le sacrifice de la messe et pour la communion. Cent mille guerriers s'approchèrent du tribunal de la Pénitence et reçurent, avec toutes les marques de la piété, le Dieu pour lequel ils avaient pris les armes.
Enfin le jour parut ; c'était la fôte de Saint- Pierre et Saint-Paul. Les portes d'Antioche s'ouvrirent ; toute l'armée chrétienne sortit, divisée en douze corps, qui rappelaient les douze apôtres. Hugues le Grand, le frère du roi de France, quoique affaibli par une longue maladie, se montrait dans les premiers rangs et portait l'étendard de Saint-Pierre, qu'il avait reçu du Pape Urbain. Tous les princes, les chevaliers et les barons étaient à la tète de leurs hommes d'armes. Seul de tous les chefs le comte de Toulouse ne se trouvait point dans les rangs; retenu dans Antioche par les suites d'une blessure, il avait été chargé de contenir la garnison de la citadelle tandis qu'on allait livrer la bataille à l'armée des Turcs.
Adhémar, revêtu de sa cuirasse et de la robe des pontifes, marchait entouré des images de la religion et de la guerre. L'historien Raymond d'Agiles nous apprend lui-même qu'il précédait l'évèque du Puy, etditavec sa naïvetéaccoutumée:«J'aivuceque je raconte, et c'est moi qui portais la lance du Seigneur.» Le prélat vénérable, s'étant arrêté devant le pont de rOronte, adressa un discours pathétique aux soldats de la croix et leur promit les secours et les récompenses du Ciel, Tous ceux qui entendirent les paroles diisaintévêqu" fiéchirent le genou et répondirent : « Amen I » Une partie du clergé s'avançait à la suite du légatdu Pape et chantait le psaume martial : « Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés ! » Les évôques et
'es prêtres qui étaient restés dans Antioche, entourés des femmes et des enfants, bénissaient du haut des remparts les armes des soldats chrétiens, et, levant les mains au ciel, comme Moïse pendant le combat des Hébreux et des Amalécites, priaient le Seigneur de sauver son peuple et de confondre l'orgueil des infidèles. Les rives de l'Oronte et les montagnes voisines semblaient répondre à ces invocations et retentissaient du cri de guerre des croisés : « Dieu le veut ! Dieu le veut ! »
Au milieu de ce concert d'acclamations et de prières l'armée chrétienne s'avançait lentement. Une foule de chevaliers qui, dès leur enfance, avaient combattu à cheval, marchaient à pied ; on vit d'illustres guerriers montés sur des mules ou sur des animaux qu'on n'a pas coutume de mener au combat. Le cheval que montait le comte de Flandre était le produit des aumônes qu'on lui avait faites ; des seigneurs riches et puissants étaient montés sur des ânes ; beaucoup de chevaliers avaient vendu leurs armes pour vivre et n'avaient plus que les armes des Turcs, dont ils avaient de la peine à se servir. Le cheval qui servait à Godefroi appartenait au comte de Toulouse ; le duc de Lorraine, pour l'obtenir, avait été obligé d'invoquer la sainte cause que défendaient les croisés. Dans les rangs des guerriers on voyait des malades, des hommes exténués par la faim ; le poids des armes était trop lourd pour leur faiblesse ; ils n'étaient soutenus que par l'espoir de vaincre ou de mourir pour la gloire de Jésus-Christ.
Kerboga, le général turc, qui ne s'attendait pas à une bataille, crut d'abord que les chrétiens venaient implorer sa clémence. Un drapeau noir arboré sur la citadelle d'Antioche, et qui était le signal convenu pour annoncer la résolution des croisés, lui apprit bientôt qu'il n'avait point affaire à des suppliants. Deux mille hommes de son armée, qui gardaient le passage du pont d'Antioche par où devait sortir l'armée chrétienne, avaient d'abord été vaincus et dispersés par le comte de Vermandois. Les fuyards portèrent l'effroi dans la tente de leur général, qui jouait alors aux échecs. Revenu de sa
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fausse sécurité, le prince de Mossoul fit trancher la tôte à un transfuge qui lui avait annoncé la prochaine reddition des chrétiens et songea sérieusement à combattre ; mais, près de livrer bataille, il est saisi de crainte. Les chroniques contemporaines parlent de prédictionsqui annonçaient une défaite au prince de Mospoul ; le moine Robert nous présente la mère de Kerboga fondant en larmes et voulant, mais en vain, retenir son fils. Le général musulman envoya proposer aux princes chrétiens de prévenir le carnage général et de choisir quelques-uns de leurs chevaliers pour combattre un pareil nombre de Turcs. Cette proposition qu'il avait rejetée la veille, les chrétiens la rejetèrent à leur tour. Si Kerboga avait des craintes, les chrétiens étaient pleins de confiance. Au moment où ils sortaient d'Antioche une légère pluie vint rafraîchir l'airembrasé, et il leursemblaque le Ciel répandait sur eux sa bénédiction et la grâce du Saint-Esprit. Lorsqu'ils arrivèrent près des montagnes, un vent très-fort, qui poussait leurs javelots et retenait ceux des Turcs, parut à leurs yeux comme le vent de la colère céleste levé pour disperser les infidèles. Jamais, parmi les soldats chrétiens, l'ordre et la discipline n'avaient mieux secondé la bravoure et l'ardeur des combattants ; à mesure que l'armée s'éloignait de la ville et s'approchait de l'ennemi un silence profond régnait dans la vallée, où brillaient de toutes parts les lances et les épées nues ; on n'entendait plus, dans les rangs, que la voix des chefs, les hymnes des prêtres et les exliortations d'Adhémar.
La bataille avait à peine duré une heure que déjà les musulmans ne pouvaient plus soutenir l'attaque ni la présence des soldats delà croix. Raymond d'Agiles atteste que les ennemis n'osaient approcher des bataillons au milieu desquels brillait la sainte lance, qu'il portait lui-même. Albert d'Aix ajoute qu'à l'aspect de la lance Kerboga fut frappé deterreuretqu'ilsemblaitavoiroubliél'heure des combats. RobertleMoineajoutequ'au milieu de la mêlée on vit descendre une troupe céleste couverte d'une armure blanche et conduite par les martyrs saint Georges, saint Démétriuset saint Théodore. Enfin les chré-
tiens remportèrent une victoire complète. Cent mille cavaliers turcs restèrent sur le champ de bataille ; quant aux fantassins, ils étaient tombés en si grand nombre, dit l'historien Robert, témoin oculaire, qu'on ne se donna pas la peine de les compter. Kerboga, ce superbe ennemi, qui devait amener à son maître tous les chrétiens enchaînés, ne se crut en sûreté lui-môme qu'après avoir fui jusqu'au delà de l'Euphrate, Son camp, ses immenses richesses tombèrent au pouvoir de ceux qu'il avait tant méprisés. Ceux-ci employèrent plusieurs jours à les transpoi ter dans Antioche. Parmi ces dépouilles se trouvaient une grande quantité de cordes et de chaînes de fer destinées auxsoldats chrétiens, s'ils avaient succombé dans la bataille. Il n'y en périt que quatre mille, qui furent mis au rang des martyrs.
La victoire d'Antioche parut un événement si extraordinaire aux musulmans que plusieurs abandonnèrent la religion de leur faux prophète. Ceux qui défendaient la citadelle de la ville, frappés de surprise et de terreur, se rendirent à Raymond le jour même de la bataille. Trois cents d'entre eux, avec leur émir, embrassèrent la foi de l'Évangile, et puis allèrent publier dans les villes de Syrie que le Dieu des chrétiens était le Dieu véritable. Telle était la terreur inspirée par la victoire d'Antioche que, d'après Raymond d'Agiles, si les chrétiens avaient marché aussitôt sur Jérusalem, ils n'auraient trouvé aucune résistance.
Le premier soin des croisés, après leur victoire, fut de mettre, si l'on peut parler ainsi, Jésus-Christ en possession des pays qu'ils venaient de conquérir, en rétablissant son culte dans Antioche. Le patriarche Jean, qui avait eu tant à souffrir et que les musulmans avaient souvent suspendu par des cordes aux murailles, fut rétabli dans son siège ; leséglises profanées furent purifiées; des prêtres furent nommés pour les desservir, et une part considérable fut prélevée sur les dépouilles enlevées aux Sarrasins pour l'achat et la confection de tous les objets nécessaires au culte divin.
Le patriarche d'Antioche et les autres évôques qui faisaient partie de la croisade se
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réunirent pour adresser en commun une lettre aux chrétiens d'Occident et les engagera venir partager la gloire et les mérites de leurs frères. « Sachez, leur disaient-ils, que, par le secours de Dieu, nous avons soumis quarante grandes villes et triomphé de deux cents armées, tant en Romanie qu'en Syrie, et qu'il nous reste encore plus de cent mille hommes sous les armes, quoique nous en ayons perdu beaucoup dans les premiers combats. Cependant le besoin de garder nos villes et nos camps rend ce nombre insuffisant. Venez donc prendre part à la récompense qui vous sera accordée sans avoir participé à nos plus rudes travaux. Dans toute maison où il y a deux hommes, que le plus propre à la guerre s'arme pour la cause de Jésus-Christ, surtout ceux qui ont fait des vœux ; car, s'ils s'en dispensent sans y être autorisés par une raison suffisante, nous les excommunions et nous les séparons de la communion des fidèles. »
Les chefs de l'armée adressèrent également, de leur côté, à tous les princes et à tous les fidèles chrétiens, une lettre qui avait le môme objet, et dans laquelle on remarque le passage suivant, qui peint bien le profond esprit de piété dont ils étaient animés. « Apprenez, disaient-ils, que nous avons reçu du roi de Perse un message dans lequel il nous prévient de son intention de nous livrer bataille vers la fête de la Toussaint. S'il est vainqueur, lui, le roideBabyloneetplusieurs autres princes musulmans sont déterminés à nous faire une guerre sans relâche ; si, au contraire, il est battu, il promet de se faire baptiser avec tous ceux que pourra déterminer son exemple. Nous vous conjurons donc, très-chers frères, de redoubler vos jeûnes et vos aumônes, surtout le troisième jour avant la fête, qui est un vendredi, jour du triomphe de Jésus-Christ, dans lequel nous combattrons avec bien plus d'assurance, après nous être préparés par la prière et les autres actes de dévotion. »
En même temps qu'ils adressaient cette lettre à leurs frères d'Occident les chefs des croisés envoyèrent un message à l'empereur Alexis pour se plaindre de l'inoxéculion de toutes les promesses qu'il leur avait faites,
et pour lui annoncer que, s'il ne s'empressait de les remplir en leur donnant les secours auxquels il s'était engagé, eux-mêmes se regarderaient comme déliés de tous leurs engagements envers lui. Hugues le Grand, comte de Vermandois, fut chargé de cette ambassade; mais, arrivé àConstantinople, il oublia les intérêts de ceux qui l'avaient envoyé, et, sans même prendre la peine de leur écrire, fatigué d'une guerre si pénible, il abandonna lâchement la cause de ses frères et retourna en France, où il fut salué du nom honteux de Corbeau de l'arche.
Cependantlescroisésdemandaientàgrands cris qu'on les conduisît à Jérusalem. Le duc Godefroi de Lorraine était du même avis, qu'il fallait profiter de la terreur répandue par leur dernière victoire ; la pluralité des chefs décida qu'il fallait laisser passer les grandeschaleurs et attendre l'automne. Dans l'intervalle se déclara une maladie épidéniique qui, en un seul mois, emporta jusqu'à cinquante mille pèlerins. Celui dont la perte causa le plus grand deuil dans l'armée fut le vertueux Adhémar, légat du Pape. Se prodiguant tout à tous pour visiter les malades, les encourager, les consoler, pour assurer la bonne administration des secours publics, il finit par succomber à tant de fatigues, et, atteint lui-même du mal qu'il voulait détourner des autres, il mourut regretté et vénéré de tous. Il fut enterré dans la basilique de Saint-Pierre, dans l'endroit même où la sainte lance avait été trouvée. Les chefs, dont il s'était fait aimer et sur lesquels sa vertu lui avait obtenu une grande influence, le regrettèrent sincèrement. Ils écrivirent au Pape Urbain, comme des fils à leur père, une lettre commune, où ils exposent brièvement et modestement, rapportant tout à la miséricorde divine, l'ensemble de leur expédition, leurs souffrances et leurs victoires ; ils lui mandent enfin la mort de l'évêque du Puy, qu'il leur avait donné pour père, elle prient de venir lui-même se mettre à leur tête, afin de vaincre par son autorité les hérétiques et les schismatiques, commeeux avaientvaincii les païens, l'assurant, de leur part, de toute l'obéissance que des fils doivent à leur père. La Iclire est au nom de Bohémoiui ; de Kuy-
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raond de Sainl-Gilles; de Godefroi, duc de Lorraine; de Robert, comte de Normandie; de Robert, comte de Flandre, et d'Eustache, comte de Boulogne.
Cependant l'époque fixée pour le départ se passait, et l'on ne partait pas ; la plupart des chefs taisaient des expéditions particulières; la multitude des croisés en murmurait. Ces murmures éclatèrent tout haut lorsqu'on apprit tout à coup que Jérusalem avait été prise par les Égyptiens, qui profitèrent ainsi pour eux-mêmes des nombreuses défaites que les chrétiens avaient fait subir aux Turcs et des retards qu'ils avaient apportés à envahir la Palestine.
Le départ pour Jérusalem fut donc enfin résolu, et le comte de Toulouse prit les devants, accompagné de Tancrède etde Robert de Normandie. La terreur qu'avaient répandue les victoires des croisés était telle que de toutes parts les chrétiens et les musulmans du pays accouraient au-devant d'eux pour implorer les uns leurs secours, les autres leur miséricorde. Les pèlerins recevaient partout des vivres et des tributs qui ne leur coûtaient point de combats ; mais ce qui leur fut plus agréable encore, ce fut le retour au milieu d'eux d'un grand nombre des leurs dont ils avaient pleuré la mort, et que les musulmans, qui les retenaient prisonniers, s'empressaient de leur remettre. Après avoir ainsi traversé le territoire de Hamatliet d'Émèse, non loin de Palmyre, ils arrivèrent dans le voisinage d'Arcas, située au pied du mont Liban, dans la riche province de Phénicie.
De son côté Godefroi partit d'Antioche dans les premiers jours de mars 1099, suivi du reste de l'armée ; mais Bohémond ne l'accompagna que jusqu'à Laodicée, et se hâta de revenir dans sa nouvelle principauté, qu'il craignait toujours qu'on ne lui enlevât. Ce fut dans Laodicée qu'un grand nombre de croisés, qui s'étaient retirés à Édesse et dans la Cilicie, vinrent rejoindre leurs drapeaux. Ce fut également dans cette ville que l'armée vit ses rangs se grossir de plusieurs nobles chevaliers anglais, qui, après avoir inutilement tenté de résister aux armes victorieuees de Guillaume le Conquérant, venaient consacrer au triomphe de la cause sainte une
épée désormais inutile à leur patrie asservie. Parmi eux était l'étheling Edgar, que les Anglais, après la mort de Harold, avaient voulu faire monter sur le trône.
Pendant que le comte Raymond de Toulouse, qui venait de tromper les autres chefs par une fausse nouvelle, assiégeait Arcas, il s'éleva une grande dispute entre les Français du Nord et ceux du Midi au sujet de la saintelance. Les premiers, àl'instigation d'un clerc qui n'était pas d'une trop bonne renommée, soutenaient la plupart que c'était une supercherie du comte de Toulouse; les autres soutenaient, avec PieireBarthélemi, que c'était une révélation véritable. La dispute s'échauffa au point que, pour la terminer, Barlhélemi consentit à subir l'épreuve du feu. Cette proposition, qui fut unanimement acceptée, ramena le calme dans les esprits, et tous attendirent en silence le jour fixé pour l'épreuve.
Ce fut le vendredi saint. Les princes et le peuple se rendirent, au nombre de quarante mille hommes, au lieu indiqué, sur lequel on avait préparé, avec des branches sèches d'olivier, deux bûchers de quatorze pieds de longueur chacun, sur quatre de hauteur. La distance qui les séparait n'était que d'un pied environ. «Quand le bois commença à s'enflammer, dit l'historien et témoin oculaire qui le rapporte, moi, Raymond, je prononçai à haute voix ces paroles devant tout le peuple assemblé : « S'il est vrai que Dieu ait parié à cet homme face à face, et si, pendant qu'il veillait, saint André lui a réellement moiili é la lance deNotre-Seigneur, qu'il passe ù travers ce feu sans en recevoir aucun mal; autrement, qu'il soit brûlé avec la lance qu'il portera dans ses mains ! » Lorsque j'eus prononcé ces mots tous les assistants se jetèrent à genoux et répondirent : « Amen ! » La flamme du bûcher s'élevait de trente coudées; personne ne pouvait en approcher.
Alors PierreBui lhélemi, n'ayant qu'une simple tunique pour tout vêtement, inclinant le genou devant l'évôque d'Albarie, prit Dieu à témoin que Jésus-Christ lui était apparu sur la croix face à face, et qu'il avait entendu de sa bouche, ainsi que de celle des apôtres Pierre et André, les paroles rapportées aux
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princes. Rassura de nouveau que rien de ce qu'il avait dit au nom du Seigneur et de ces saints n'avait été imaginé par lui, et déclara consentir à ne pas traverser les flammes sain et sauf s'il se trouvaitquelque mensonge dans ses paroles. Quant aux autres péchés dont il pouvait être coupable envers Dieu et envers son prochain, il en demanda pardon à Dieu, et pria l'évêque, de même que les prêtres et tout le peuple, d'intercéder pour lui.
a Après ce discours l'évêque lui remit la lance, enveloppée d'un voile de soie, qu'il reçut en fléchissant le genou et en faisant le signe de la croix ; puis il s'approcha du bûcher et y entra sans montrer la moindre frayeur. Il sortit du bûcher sans en avoir éprouvé aucun mal, et même sans que le voile très-léger qui recouvrait la sainte lance eût été endommagé par les flammes. 11 fit immédiatement le signe de la croix avec la lance sur la foule qui s'empressait autour de lui et s'écria : « Seigneur, aidez-moi I » Il fut renversé par la multitude, qui le foula aux pieds, tant était grand l'empressement de chacun à le toucher et à prendre quelque chose de son vêlement pour s'assurer si c'était bien lui. Il en reçut plusieurs blessures aux jambes ; il eut l'épine du dos brisée, les côtes enfoncées; il s'en trouva môme qui lui coupèrent des morceaux de chair, et il serait infailliblement resté mort sur la place si un chevalier nommé Raymond Pelet ne se lût précipité, avec une troupe de soldats, au milieu de la foule en désordre, et ne l'eût sauvé au péril de sa vie.
Après qu'il l'eut fait transporter dans la tente du comte de Toulouse, continue l'historien Raymond d'Agiles, nous pansâmes ses blessures et lui demandâmespourquoi il était resté si longtemps dans le feu. «Dieu, répondit-il, m'a apparu lorsque j'étais au milieu des flammes, et, me prenant par la main, il m'a dit : « En punition de ce que tu as douté de la sainte lance après la révélation que t'en avait faite le bienheureux André, tu ne sortiras pas d'ici sain et sauf; toutefois tu ne verras pas l'enfer. » Après m'avoir ainsi parlé il m'a renvoyé, et, maintenant, voyez sur mon corps les traces du feu. » En eiïct, jlavaitc^uolquesbrùluresaux jambes, en petit
nombre à la vérité, mais les plaies qu'on lui avait faites étaient grandes. Nous invitâmes ensuite tous ceux qui s'étaient montrés incrédules à la sainte lance à venir voir la figure de Pierre, sa tête et tous ses membres, afin qu'ils pussent se convaincre de la vérité de ses paroles. Plusieurs vinrent et glorifièrent Dieu disant : « Dieu peut bien nous délivrer de nos ennemis puisqu'il a délivré cet homme de cette fournaise ardente. » Raymond ajoute que Rarthélemi mourut quelques jours après, ce qui n'est pas étonnant dans un homme qui avait l'épine du dos brisée, et qu'il lui reprocha à lui-même, sur son lit de mort, de l'avoir mis dans la nécessité de prouver la vérité de sa révélation au péril de sa vie*.
La paix étant ainsi rétablie dans le camp, il y arriva successivement deux ambassades; l'une était de l'empereur de Constantinople, qui, toujours fidèle à sa politique astucieuse, leur faisait renouveler ses promesses de secours, déjà tant de fois éludées, et se plaignait eu même temps de l'inexécution des engagementsque les croisés avaient pris envers lui. Mais la conduite d'Alexis avait assez fait connaître ses intentions secrètes, et le zèle qu'il annonçait pour le succès de la guerre ne trompa personne. Les chefs des croisés reçurent fort mal ses ambassadeurs, et ceux-ci ne recueillirent que l'humiliation d'entendre reprocher à leur maître sa fuite honteuse pendant le siège d'Antioche et l'oubli de tous ses engagements, dont il osait faire réclamer le prix.
L'autre ambassade était envoyée par le calife du Caire. Ce prince, qui venait de s'emparer de Jérusalem et de toute la Palestine, tremblait pour ces nouvelles conquêtes et désirait détourner les chrétiens de leur entreprise. Ses ambassadeurs avaient ordre de les assurer de ses intentions bienveillantes, mais, en môme temps, de leur déclarer que les portes de Jérusalem ne s'ouvriraient jamais qu'à des pèlerins désarmés. C'était la môme proposition qu'on leur avait déjà faite sous les murs d'Antioche. Cette fois-ci, pour toute réponse, les chrétiens levèrent le siège
* Itaymoud d'Agiles, p. 163 et 109, apiid Uongars.
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d'Arcas, brûlèrent leur camp etse mirent en marche pour Jérusalem.
Les croisés n'étaient plus que cinquante mille hommes capables de porter les armes, mais cinquante mille hommes à toute épreuve. Ils passèrent près de Tripoli, dont l'émir, leur ayant voulu disputer le passage, fut mis en fuite, obligé de leur payer une rançon et de leur envoyer, avec une grande quantité de vivres, tous les prisonniers chrétiens qui étaient en son pouvoir.
On était à la fin de mai 4099; les croisés entraient dans les belles plaines de la Phénicie. Les palmiers, qu'ils voyaient pour la première fois, d'abondantes moissons déjà mûries par le soleil ardent de la Syrie, les orangers, les grenadiers, les oliviers qui embaumaient l'air et récréaient leur vue, leur rappelaient les merveilles de cette terre autrefois donnée en héritage au peuple alors élu de Dieu, mais qui depuis s'en était rendu si indigne, et que leur vaillance allait rendra aux véritables enfants de la promesse. Cet antique mont Liban, tant célébré dans la sainte Écriture, leur apparut alors dans toute sa majesté.
Une population de soixante mille chrétiens habitait sur cette montagne et leur indiqua trois routes différentes pour arriver à Jérusalem. Ils suivirent la troisième, le long de la mer, parce qu'elle leur offrait des communications faciles avec les flottes des Pisans et des Génois, qui les approvisionnaient. La terreur qu'avaient inspirée à toutes les populations musulmanes tant de succès obtenus par les chrétiens était si grande que partout, sur leur passage, les habitants s'empressaient de leur offrir des vivres et toutes les autres provisions dont ils pouvaient avoir besoin. De tous côtés aussiaccouraientdes chrétiens, qui s'estimaient heureux de voir leurs frères d'Occident et de pouvoir leur exprimer les vœux qu'ils faisaient pour le succès de leur entreprise. De pieux solitaires, retirés sur les montagnes, sortaient même de leurs retraites pour les bénir et pour appeler sur leurs armes la protection du Dieu dont ils venaient venger la cause.
A l'approche des lieux saints les croisés comprirent qu'ils devaient plus que jamais
purifier leurs cœurs. Les prêtres joignirent leurs exhortations à celte voix intérieure de la conscience; le changement le plus complet et le plus heureux s'opéra dans toute l'armée. Les chroniques contemporaines sont unanimes à louer l'ordre admirable qui, depuis ce moment jusqu'à leur arrivée à Jérusalem, régna dans cette grande multitude d'hommes Ce fut dans ces heureuses dispositions qu'ils traversèrent les terres de Sidon, bâtie par le fils aîné de Chanaan ; de Tyr, fille ou colonie de Sidon ; de Plolémaïs, nommée Accon au temps de Josué, aujourd'hui Saint-Jean d'Acre; enfin de Césarée.
Ils étaient campés près de cette dernière ville lorsqu'une colombe, échappée aux serres d'un oiseau de proie, vint tomber au milieu d'eux expirante. L'évêque d'Apt, l'ayant ramassée, trouva sous ses ailes une lettre par laquelle l'émir de Ptolémaïs apprenait à tous les émirs des environs la marche des chrétiens et les engageait à réunir leurs forces pour les accabler. Ce même émir, pour inspirer aux croisés une sécurité plus grande, leur avait témoigné la veille une entière soumission. Celte lettre, lue publiquement par les princes, excita une joie universelle parmi tous les chrétiens ; ils ne doutèrent plus que Dieu ne bénit leur entreprise puisqu'il leur envoyait même les oiseaux du ciel pour leur faire connaître les secrets desseins de leurs ennemis.
Après avoir passé quatre jours en ce lieu, où ils célébrèrent avec piété les fêtes de la Pentecôte, lescroisés continuèrent leur roule et vinrent s'emparer de Lyd la, autrefois Diospolis, célèbre par le martyre de saint Georges, patron des guerriers chrétiens, et que souvent ils avaient cru voir au milieu de leurs rangs, combattant les infidèles. En l'honneur de leur saint patron ils laissèrent dans cette ville un évêque, auquel ils adjoignirent un certain nombre de prêtres, et, pour subvenir aux frais du culte, ils convinrent de consacrer à cet usage la dîme de tout ce qu'ils enlèveraient aux musulmans. De Lydda l'armée marcha sur Ramla, dont elle
* Gesta Dei per t'rancos.
s'empara et qu'elle trouva déserte. Ses habitants, craignan t d'éprouver le sort d' Antioche et de tant d'autres villes, s'étaient enfuis dans les montagnes voisines, emportant avec eux tout ce qu'ils avaient de plus précieux, ce qui n'empêcha pas les chrétiens d'y trouver encore d'abondantes provisions en vivres et eu tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Comme à Lydda ils y établirent un évcque français de nation et nommé Robert, homme aussi recommandable par son savoir que par sa vertu.
Les croisés n'étaient plus qu'à dix lieues de Jérusalem lorsqu'ils éprouvèrent un sentiment indéfinissable d'hésitation et de crainte. Ces guerriers magnanimes, qui avaient bravé tant de périls et vaincu tant de peuples pour arriver sous les murs de la cité sainte, délibérèrent alors pour savoir s'ils iraient assiéger le Caire ou Damas. Ne voyant plus autour d'eux cette grande multitude de combattants qui avaient conquis Antioche et Nicée, l'espérance de la victoire parut un moment les abandonner ; les dangers et les malheurs qui les attendaient aux portes de la ville promise à leurs armes vinrent tout à coup effrayer leurs pensées, et, touchant à la dernière de leurs épreuves, ils semblaient dire au fond du cœur, comme l'Homme-Dieu :
<i Que ce calice passe loin de nous ! » Cependant le souvenir de leurs exploits, les sentiments que devait leur inspirer le voisinage des saints lieux triomphèrent de leur hésitation, et d'une voix unanime les chefs résolurent de poursuivre leur marche vers Jérusalem.
Tandis que l'armée chrétienne s'avançait à travers les montagnes, les musulmans qui habitaient les deux rives du Jouidain, les fiontières de rAral)ic et les vallées de Sichem, accouraient dans la capitale de la Palestine, les uns pour la défendre les armes à la main, les autres pour y chercher un asile avec leurs familles et leurs troupeaux. Sur leur passage les chrétiens du pays étaient accablés d'outrages et chargés de fers; les or atoires et les églises étaient livrés au pillage et aux flammes. Toutes les contrées voisines de Jérusalem présentaient le spectacle de la dcHflation ; les campagnes et les cilé.s rcleii-
HISTOIRE UNIVERSELLE (Dei085 àiiô6
tissaient partout du tumulte et des menaces
de la guerre.
De Ramla l'armée chrétienne s'avança dans une étroite vallée entre deux montagnes brûlées par les ardeurs du soleil. La route qu'elle suivait avait été creusée par les torrents; la pluie des orages y avait accumulé des roches détachées des monts ; des amas de sable, des abîmes ouverts par la rapidité des eaux fermaient quelquefois le chemin. Dans ces passages difficiles la moindre résistance des musulmans pouvait triompher de la foule des pèlerins, et, s'ils ne rencontrèrent point alors d'ennemis, ils durent penser que Dieu lui-même leur livrait les avenues de la ville sainte.
Après avoir mai'ché depuis l'aurore l'armée des croisés arriva vers le soir au village d'Anathot, queCuillaumede TyrappelleEmmaiis. Analhot était situé dans une vallée arrosée par une source abondante ; les croisés résolurent d'y passer la nuit. Ce fut là qu'ils reçurent des nouvelles de Jérusalem, qui n'était plus qu'à une distance de six milles ou deux lieues. Des chrétiens fugitifs racontaient que tout était en feu dans la Galilée, dans le pays de Naplouse, dans le voisinage du Jourdain; les musulmans accouraient avec leurs troupeaux dans la ville sainte ; sur leur passage ils brûlaient les églises, pillaient les maisons des chrétiens. Les chefs de l'armée reçurent alors une députalion des fidèles de Bethléhem qui envoyaient demander du secours contre les Turcs. Godefroi accueillit les députés et fit aussitôt partir Tancrède avec cent cavaliers armés de cuirasses. Les croisés furent reçus à Bethléhem au milieu des bénédictions du peuple chrétien ; ils visitèrent, en chantant les cantiques de la délivrance, l'étable où naquit le Sauveur. Le brave Tancrèdc fit arborer sou drapeau sur la sainte métropole à l'heure môme où la naissance de Jésus avait été annoncée aux bergers de la Judée.
Personne ne put se livrer au sommeil pendant la nuit passée à Anathot. Une éclipse totale de lune ré[)andil tout à coup les plus profondes ténèbres; la lune se montra ensuite connue couverte d'un voile (h? sang. Les pèlerins furent saisis de terreur. Une autre cause
de l'ère chr.]
les empêchait encore plusdefermer l'œil: c'était le voisinagede Jérusalem. Si près de cette ville, il leur tardait de voir paraître lejour qui leur permettrait de saluer deloin ses murailles révérées. Dès le lever du jour tout le monde se mit en marche. Les croisés laissaient à leur droite le château de Modin, fameux par la sépulture des Machabées ; mais cette ruine vénérable attira à peine leurs regards, tant la pensée de Jérusalem les préoccupait. Ils traversèrent, sans s'y arrêter, la vallée de Térébinthe, célébrée par les prophètes; ils traversèrent de même le torrent où David ramassa les cinq cailloux avec lesquels il terrassa le géant Golialh ; à leur droite et à leur gauche s'élevaient des montagnes oîi campèrent les armées d'Israël et celles des Philistins, Tous ces souvenirs historiques étaient comme perdus pour les guerriers de la croix. Lorsqu'ils eurent gravi la dernière montagne qui les séparait de la ville sainle tout à coup Jérusalem leur apparut. Les premiers qui l'aperçurent s'écrièrent avec transport : « Jérusalem ! Jérusalem ! » Le nom do Jérusalem vole de houche en bouche, de rang en rang, et retentit dans les vallées où se trouvait encore l'arrière-garde des croisés. A ce nom toute l'armée pleura de joie. « 0 bon Jésus, dit l'historien Robert le Moine, témoin oculaire, lorsque vos guerriers virent les mursde cette Jérusalem lerrestrc.combien de larmes coulèrent de leurs yeux ! Tous, prosternés à terre, ils saluèrent de la voix et de leurs corps inclinés votre saint sépulcre ; vous qui y fûtes enseveli, ils vous adoraient assis à la droite du Père et devant venir pour juger les vivants et les morts. Puis, se relevant tous, ils répètent ensemble : Dieu le veut I Dieu le veut! et renouvellent le serment qu'ils ont fait tant de fois de délivrer Jérusalem «
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de l'armée chrétienne, plusieurs guerriers égyptiens s'étaient avancés au-devant des croisés. Baudouin du Bourg, avec ses chevaliers, marcha àleur rencon tre ; accablé par le nom bre, il fut bientôt secouru par Tancrède, qui accourait de Bethléhem. Après avoir pour-
* ftobert, Moiiach., I. 8, p. 74. Albert. Aquens., p. 273.
suivi l'ennemi jusqu'aux portes de la ville, le pieux et brave Tancrède laissa ses compagnons et se rendit seul sur la montagne des Oliviers, qui n'est séparée de la ville que par la vallée de Josaphat. Pendant que, du haut de cette montagne, il contemplait la cilé sainte, un ermite l'aborda et lui en fit distinguer les principaux lieux. Cet ermite lui demanda ensuite qui il était, et, lorsqu'il apprit qu'il parlait au neveu de Robert Guiscard, il s'écria: «Quoi ! vous êtes du sang de ce chef sous lequel la Grèce trembla tant de fois, qui fit fuir Alexis, qui fit ouvrir les portes de Duiazzo, et à qui toute la Bulgarie obéit jusqu'au fleuve Verdaris ! Vous parlez à un homme qui vous connaît, et qui n'a point oublié le dévastateur de sa patrie ; ce guerrier, qui fu! mon ennemi, répare enfin ses anciennes offenses en vous envoyant ici. » Cet ermite était né en Sicile. Ce pieux entretien durait encore lorsque cinq guerriers musulmans, sortis delà ville» s'avancèrent avec confiance vers la montagne. Tancrède ne chercha point à éviter le combat ; trois des assaillants tombent sous ses coups ; les deux autres s'enfuient vers la ville. Sans hâter ni ralentir sa marche, Tancrède vient ensuite rejoindre le gros de l'armée qui s'avançait nu-pieds, la plupart, et s'approchait de la sainte cilé en chantant ces paroles d'Isaïe : Jérusalem, lève tes yeux, et vois le libérateur gui vient binser tes fers l
Dès le lendemain de leur arrivée les croisés s'occupèrent de former le siège de la place. Une esplanade couverte d'oliviers s'étend sur le côté septentrional. Godefroi de Lorraine, Robert de Normandie, Robert de Flandre dressèrent leurs tentes au milieu de cette esplanade ; leur camp s'étendait entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois. Tancrède planta ses pavillons à la droite de Godefroi et des deuxRoberl. Après le camp de Tancrède venait celui de Raymond, comte de Toulouse, en face de la porte du couchant Cetlcposition neluipermettant pas de concourir utilement au siège, il transporta une partie de son camp vers le côté méridional de la ville, sur le mont Sion, au lien môme où Jésus-Christ avait célébré la Pàque avec ses disciples. Alors, comme au-
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jourd'hui, la partie du mont Sion qui ne se trouvait pas enfermée dans la ville présentait peud'ttendue.Les croisés qui s'y étaietît établis pouvaient être atteints par les flèclies lancées du haut des tours et des remparts. Les dispositions militaires des chrétiens laissaient libres les côtés de la ville défendus au midi par la vallée de Gihon ou de Siloé, à l'orient par la vallée de Josaphat. La cité sainte ne fut donc investie qu'à moitié par les pèlerins ; seulement on avait établi sur le mont des Olives un camp de surveillance.
Autour de Jérusalem chaque pas que faisaient les pèlerins leur rappelait un souvenir cher à la religion. Ce territoire révéré des chrétiens n'avait point de vallée, point de rocher qui n'eût un nom dans l'histoire sacrée. Toutcequ'ils voyaient réveillait ou échauffait leur piété et leur zèle. Ils ne pouvaient surtout détacher leurs regards de la ville sainte et gémissaient sur l'état d'abaissement où elle était tombée. Cette cité, jadis si superbe, femblait ensevelie dans ses propres ruines. Avec ses maisons carrées, sans fenêtres cl sui montées d'une terrasse plate, elle s'offrait aux yeux des croisés comme une masse énorme de pierres entassées entre des rochers. On n'apercevait çà et là dans son enceinte que quelques cyprès, quelques palmiers, parmi lesquelss'élevaientdesclochersdansle quartier des chrétiens et des mosquées dans celui des infidèles. Dans les vallons et sur les coteaux voisins de la ville, que les antiques traditions représentaient comme couverts de jardins et d'ombrages, croissaient avec peine des oliviers épars et l'arbuste épineux du rkamnus. L'aspect de ces campagnes stériles, de ces rochers fendus, de ce sol pierreux et rougeâtre, de cette nature brûlée par le soleil, présentaitpartout aux pèlerins des images de deuil et mêlait une sombre tristesse à leurs sentiments religieux. Il leur semblait entendre la voix des prophètes qui avaient annoncé la serviludeelles malheursde lacité de Dieu, et, dans l'ardeur de leur dévotion, ils croyaient être appelés à lui rendre son éclat et sa splendeur.
Ce qui enflamma encore le zèle des croisés pour la délivrance de la ville sainte, ce lui l'arrivée parmi eux d'un grand nombre
de chrétiens sortis de Jérusalem, et qui, privés de leurs biens, chassés de leurs maisons, venaient chercher des secours et un asile au milieu de leurs frères d'Occident. Ces chrétiens racontaient les persécutions qu'avaient fait essuyer les musulmans à tous ceux qui adoraient Jésus-Christ. Les femmes, les enfants, les vieillards étaient retenus en otage ; les hommes en état de porter les armes se voyaient condamnés à des travaux qui surpassaient leurs forces. Le chef du principal hospice des pèlerins avait élé jeté dans les fers avec un grand nombre de chrétiens. On avait pillé les trésors des églises pour fournir à l'entretien des soldats musulmans. Le patriarche Siméon s'était rendu dans l'île de Chypre pour y implorer la charité des fidèles et sauver son troupeau menacé de la destruction s'il ne payait point l'énorme tribut imposé par les oppresseurs de la ville sainte. Chaque jour, en effet, les chrétiens de Jérusalem étaient accablés de nouveaux outrages, et plusieurs fois les infidèles avaient formé le projet de livrer aux flammes et de détruire de fond en comble le saint sépulcre et l'église de la Résurrection.
Les chréliens fugitifs, en faisant aux pèlerins ces douloureux récits, les exhortaient à presser l'attaque de Jérusalem ; mais il y avait dans la ville une garnison musulmane de quarante mille hommes ; de plus, vingt mille habitants avaient pris les armes ; cela faisait une armée plus considérable que celle des croisés. Ceux-ci n'avaient ni échelles ni machines de guerre. Toutefois, entraînés par leur ardeur belliqueuse et parles exhortations de l'ermite du mont des Olives, ils tentent un assaut dès les premiers jours. Déjà l'avant-mur s'était écroulé sous leurs coups ; mais la muraille intérieure leur oppose un obstacle invincible. Il ne se trouve qu'une seule échelle qui puisse atteindre à la hauteur des murs. Quelques braves parviennent jusqu'au sommet de la muraille et combattent corps à corps avec les Égyptiens, stupéfaits d'un tel courage ; mais les premiers des assaillants, accablés par le nombre, ne purent être secourus par leurs compagnons, et ne trouvèrent qu'une mort glorieuse sur les murs qu'ils avaient Iran*
del'èrechr.] DE L'EGLISE
cliis. Il fallut revenir au camp et aviser au moyen de se procurer des machines d<; guerre. Plusieurs détachements furent envoyés à la découverte. Le hasard leur (it trouver, au fond d'une caverne, de grosses pouli es t|ui furenttransportées dans le camp. On démolit les maisons et môme les églises du voisinage qui n'avaient point été livrées aux flammes, et tout le bois échappé aux ravages des ennemis fut employé à la construction des machines.
Cependant les travaux du siège ne répondaient point à l'impatience des croisés et ne pouvaient prévenir les maux qui menaçaient encore l'armée chrétienne. Les plus grandes chaleurs de l'été avaient commencé au moment où les pèlerins étaient arrivés devant Jérusalem. Le torrent de Cédron était desséché; toutes les citernes du voisinage avaient été comblées ou empoisonnées. La fontaine de Siloé, qui coulait par intervalles, ne pouvait suffire à la multitude des pèlerins. Sous un ciel de feu, au milieu d'une contrée aride, l'armée chrétienne se trouva bientôt en proie à toutes les horreurs de la soif. On chercha tous les moyens de se procurer l'eau nécessaire. Les habitants du pays en apportaient dans des outres qu'ils avaient puisée dans de vieilles citernes ou dans des marais; mais elle était si fét4de que les chevaux mêmes refusaient d'en boire. Plusieurs croisés en moururent. Les plus fervents, n'attendant plus que la mort, s'approchaient des remparts de Jérusalem, en baisaient respectueusement les pierres et disaient en pleurant : « 0 Jérusalem ! reçois nos soupirs. Que tes murailles tombentsur nous, et quelasaintepoussière qui t'environne recouvre nos ossements ! »
Tandis que les chrétiens déploraient leur misère et se désolaient surtout de n'avoir point assez de machines de guerre pour livrer un assaut, 11 leur arriva tout à coup un secours qu'ils n'espéraient point. On apprit dans le camp qu'une flotte génoise était entrée au port de Joppé, chargée de munitions et de provisions de toute espèce. Cette nouvelle rendit quelque joie à la multitude des pèlerins. Un corps de trois cents hommes, commandé par Raymond Pelet, partit du camp pour aller au-d(,vunt du convoi qii'' le
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Ciel semblait envoyer à l'armée chrétienne. ' Ces trois cents croisés, après avoir, dans le voisinage de Lydda, battu et dispersé les uiusulmans, entrèrentdanslavillede Joppé, abandonnée par ses habitants. La flotte chrélicnne avait été surprise et brûlée par celle des infidèles; mais on avait eu le temps d'en retirer des vivres et une grande quantité d'instruments propres à construire des machines de guerre; tout ce qu'on avait pu sauver fut transporté au camp des chrétiens. Ce convoi, attaqué plusieurs fois par les infidèles, arriva sous les murs de Jérusalem, suivi d'un grand nombre d'ingénieurs et de charpentiers génois, dont la présence ranima l'cuiulation elle courage parmi les assiégeants. Quelque temps après, Tancrède, conduisant une troupe de croisés à quelques lieues de Jérusalem, découvrit une grande forêt vers le territoire de Samarie et de Gabaon, d'où l'on tira dès lors tout le bois nécessaire. Les préparatifs de l'attaque se pressaient avec une incroyable activité; tout le monde, les princes eux-mêmes, mettait la main à l'œuvre. Chaque jour des machines formidables s'élevaient et menaçaient les remparts des musulmans. Leur construction était dirigée par Gaston de Béarn, dont les historiens vantent la bravoure et l'habileté. Parmi ces machines on remarquait trois énormes tours d'une structure nouvelle; chacune de ces tours avait trois étages, le premier destiné aux ouvriers qui eu dirigeaient les mouvements, le second et le troisième aux guerriers qui devaient livrer un assaut. Ces trois forteresses roulantes s'élevaient plus haut que les murailles de la ville assiégée. On avait adapté au sommet une espèce de pontlevis qu'on pouvait abattre sur les remparts et qui devait offrir un chemin pour pénétrer jusque dans la place.
En môme temps les évêques et les prêtres, se répandant dans les divers quartiers, exhortaient les pèlerins à la pénitence et à la concorde. Le solitaire du mont des Olives vint ajouter ses exhortations à celles du clergé, et, s'adressanl aux princes et au peuple: «Vous qui êtes venus, leur dit-il, des régions de l'Occident pour adorer Jésus- Christ sur son touibeau, aimez- vous comme
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des frères et sanctifiez-vous par le repentir et les bonnes œuvres. Si vous obéissez aux lois de Dieu il vous rendra maîlres de la ville sainte; si vous lui résistez toute sa colère tombera sur vous. » Le solitaire conseilla aux croisés de faire une procession autour de Jérusalem, en invoquant la miséricorde et la protection du Ciel.
Tous s'empressèrent de suivre ce conseil, qu'ils regardaient comme le langage de Dieu même. Après trois jours d'un jeûne rigoureux ils sortirent en armes de leurs quartiers et marchèrent, les pieds nus, la tète découverte, vers les murailles de la sainte cité. Ils étaient devancés par leurs prêtres vêtus de blanc, qui portaient les images des saints et chantaient des psaumes et des cantiques. Les enseignes étaient déployées, le bruit des timbales et des trompettes retentissait au loin. C'est ainsi que les Hébreux avaient fait autrefois le tour de Jéricho, dont les murailles s'étaient écroulées au son d'une musique belliqueuse.
Les croisés, partis du camp de Godet'roi, au nord de la ville sainte, descendirent dans la vallée de Josaphat, passèrent entre le tombeau de la Vierge et le jardin des Olives, et montèrent ensuite les hauteurs sacrées de l'Ascension. Lorsqu'ils furent arrivés sur le sommet de la montagne le plus imposant spectacle se découvrit à leurs yeux : à l'orient la mer Morte se dessinait dans la vallée de Jéricho comme un brillant miroir, et le Jourdain comme un ruban argenté ; les montagnes d'Arabie s'étendaient à l'horizon comme des remparts azurés ; à l'occident les pèlerins contemplaient à leurs pieds Jérusalem et les pâles collines de la Judée. Assemblés dans le même lieu où Jésus-Christ monta au ciel et sur lequel on montrait encore les vestiges de ses pas, ils entendirent les dernières exhortations des prêtres et des évôques.
Arnould de Robes, chapelain du duc de Normandie, leur adressa un discours pathétique et les conjura de redoubler de zèle et de persévérance. En terminant soji discoui'S il se tourna vers Jérusalem, « Vous voyez, leur dit-il, l'héritage de Jésus-Chiist foulé par les impies; voici euûa le digne prix de
tous vos travaux, voici les lieux où Dieu vous pai donnera toutes vos fautes et bénira toutes vos victoires. » A la voix de l'orateur les défenseurs de la croix s'humiliaient devant Dieu et tenaient leurs regards attachés sur Jérusalem.
Comme Arnould les invitait, au nom de Jésus-Chi ist, à oublier les injures, à se chérir les uns les autres, Tancrède et Raymond, qui avaient eu entre eux de longs démêlés, s'embrassèrent en présence de toute l'armée chrétienne. Les soldats et les autres chefs suivirent leur exemple. Les plus riches promii ent de soulager par leurs aumônes les pauvres et les orphelins qui portaient la croix. Tous oublièrent leurs discordes et jurèrent de rester fidèles aux préceptes de la charité évangélique.
Pendant que les croisés se livraient ainsi aux transports de leur piété, les assiégés, rassemblés sur les remparts de Jérusalem, élevaient en l'air des croix qu'ils profanaient par leurs outrages; ils insultaient par leurs gestes et leurs clameurs aux cérémonies des chrétiens. « Vous entendez, leur dit alors l'ei mite Pierre, vous entendez les menaces et les blasphèmes des ennemis du vrai Dieu ; jurez de défendre Jésus-Christ persécuté, crucifié une seconde fois par les infidèles. Vous le voyez qui expire de nouveau sur le Calvaire pour racheter vos péchés! » A ces mots le cénobite est interrompu par des gémissements et des cris d'indignation. Toute l'armée brûle de venger les outrages du Fils de Dieu. « Oui, j'en jure par votre piété, poursuit l'orateur, j'en jure par vos armes, le règne des impies touche à son terme. L'armée du Seigneur n'a plus qu'à paraître, et tout ce vain amas de musulmans se dissipera comme l'ombre. Aujourd'hui encore pleins d'orgueil et d'insolence, demain vous les verrez saisis de terreur, et, sur ce Calvaire où vous allez monter à l'assaut, ils seront devant vous comme ces gardiens du sépulcre qui sentirent leur^ armes s'échapper de leui s mains et tombèrent morts de fiayeur loif (|u'un tremblement de terre annonça la présence d'un Dieu ressuscité. Encore quelques moments, et ces murailles, trop longtemps l'abri du peuple infidèle, deviendront la de-
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meure des chrétiens ; ces mosquées, qui s'élèvent sur des ruines chrétiennes, serviront de temples au vrai Dieu, et Jérusalem n'entendra plus que les louanges du Seigneur I » A ces dernières paroles de Pierre les plus vifs transports éclatent parmi les croisés; ils s'exhortent les uns les autres à supporter ensemble des fatigues et des maux dont ils allaient enfin recevoir la glorieuse récompense. Les clirétiens descendent du mont des Olives pour regagner leur camp, et, prenant leur route vers le midi, ils traversent la vallée deSiloé et passent près de la piscine où Jésus- Clii ist rendit la vue à l'aveugle-né; ils s'avancent sur la montagne de Sion, oh d'autres souvenirs viennent ajouter à leur enthousiasme. Dans cette course pieuse la troupe des pèlerins se trouva souvent exposée anx traits que lançaient les assiégés du haut des nmrailles, et plusieurs, frappés d'un coup mortel, expirèrent au milieu de leurs frères, bénissant Dieu et implorant sa justice contre les eiuiemis de la foi. Vers le soir l'armée chrétienne revint dans ses quartiers en répétant ces paroles du prophète : « Ceux d'Occident craindront le Seigneur, et ceux d'Orient verront sa gloire. » Rentrés dans leur camp la plupart des pèlerins passent la nuit en prières; les chefs et les soldats confessent leurs péchés aux pieds de leurs prêtres et reçoivent, dans la communion, le Dieu dont les promesses les remplissaient de confiance et d'espoir.
C'était le 14 juillet 1099, à la pointe du jour; les clairons et les trompettes annoncent aux chrétiens impatients l'assaut général. Les hommes, les machines de guerre, tout s'ébranle à la fois. Les tours l'oulantes s'approchent des murailles. Sur la plus haute plate-forme de la sienne on voyait Godefroi, accompagné de son frère Eustacheetde Baudouin du Bourg. Il animait les siens par son exemple, et chacun des javelots qu'il lançait, disent les historiens du temps, tous unanimes à nous le représenter comme le plus grand entre tant de grands capitaines, portait la mort parmi les Sarrasins. Raymond, Tancrède, les deux Robert combattaient également au milieu de leurs soldats; tous étaient animés de la même ardeur ; tous, mé-
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prisant également le danger, brûlaient du même désir de planter enfin la croix sur les murs de Jérusalem. L'assaut avait duré déjà douze heures entières lorsque la nuit vint séparer les combattants.
La nuit se passa de part et d'autre dans les plus vives inquiétudes; chacun déplorait ses perles et tremblait d'en essuyer de nouvelles. Les musulmans redoutaient une surprise; les croisés craignaient que les musulmansnebrûlassentlesmachinesqu'ils avaient laissées au pied des remparts. Les assiégés s'occupèrent sans relâche de réparer les brèches faites à leurs murailles ; les assiégeants, de mettre leurs machines en état de servir pour un nouvel assaut. Le jour suivant ramena les mêmes combats et les mêmes dangers que la veille.
Les chefs cherchaient par leurs discours à relever le courage des croisés. Les prêtres et les évêques parcouraient les tentes des soldats en leur annonçant les secours du Ciel. L'armée chrétienne, pleine d'une nouvelle confiance dans la victoire, parut sous les armes et s'avança en silence vers les lieux de l'attaque ; le clergé marchait en procession autour de la ville sainte.
Le premier choc fut terrible. Les chrétiens, irrités de la résistance qu'ils avaient trouvée la veille, combattaient avec fureur. Les musulmans, qui avaient appris l'arrivée d'une armée égyptienne, combattent avec une ardeur pareille. Du haut de leurs tours et de leurs remparts ils lancent sur les assaillants des torches enflammées, des pots de feu grégeois. Tant de dangers ne font qu'animer le courage des chrétiens, qui se pressent en foule au pied de ces murailles, que les uns s'efforcent d'ébranler tandis que les autres tentent de les escalader.
Monté, comme la veille, sur sa forteresse roulante, que distinguait une brillante croix placée à son sommet, Godefroi surtout portait la confusion et le ravage dans les rangs ennemis par l'incessante activité de son attaque. Furieux à la vue de cette croix qui semblait les défier, les musulmans réunirent contre le duc de Lorraine tous leurs efforts et dirigèrent contre sa forteresse tous les traits et tous les projectiles enflammés que
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vomissaient sans cesse leurs redoutables machines. Intrépide et calme cependant au railieu du danger, entouré de morts et de mourants, ayant déjà vu tomber à ses pieds son écuycr et plusieurs de ses soldats qui l'environnaient, ce vaillant chef continuait à donner ses ordres, à encourager les siens et à lancer contre les infidèles ses formidables javelots. Les perles qu'il leur fit essuyer devinrent bientôt si grandes que, dans leur désespoir, ils forcèrent à monter sur les murailles deux de leurs plus fameuses magiciennes, afin de l'arrêter par leursenchantenients; niais tous les charmes de l'enfer ne purent les préserver elles-mêmes de la mort qu'elles invoquaient contre leur ennemi. Atteintes toutes deux à la fois d'une pierre d'une grosseur énorme, elles en sont également écrasées et périssent avant d'avoir pu achever leurs conjurations.
C'était le vendredi, jour consacré à la Passion du Sauveur; c'était vers trois heures, moment où le Sauveur s'était écrié sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Les chrétiens éprouvèrent un sentiment semblable. Toutes leurs machines étaient en feu; ils manquaient d'eau, et surtout de vinaigre, qui seul pouvait éteindre l'espèce de feu lancé par les musulmans. En vain les plus braves s'exposaient aux plus grands dangers pour prévenir la ruine des tours de bois et des béliers ; ils tombaient ensevelis sous des débris, et la flamme dévorait jusqu'à leurs boucliers et leurs vêtements. Plusieurs des guei riers les plus intrépides avaient trouvé la mort au pied des remparts ; un grand nombre de ceux qui étaient montés sur les tours roulantes avaient été mis hors de combat; les autres, couverts de sueur et de poussière, accablés sous le poids des armes et de la chaleur, commençaient à perdre courage. Les musulmans, qui s'en aperçoivent, jettent de grands cris de joie; dans leurs blasphèmes ils reprochent aux chrétiens d'adorer un Dieu qui ne peut les défendre. Les chrétiens déploraient leur sort, et, se croyant aliandonnés par Jésus-Chi ist, restaient immobiles sur le champ de bataille.
Mais le combat allait bientôt changer de
face. Tout à coup les croisés voient paraître sur le mont des Olives un cavalier agitant un bouclier et donnant à l'armée chrétienne le signal pour entrer dans la ville. Godefroi et Raymond, qui l'aperçoivent des premiers et en même temps, s'écrient que saint Georges vient au secours des chrétiens. La vue du cavalier céleste embrase les chrétiens d'une nouvelle ardeur ; ils reviennent à la charge ; les femmes mêmes, les enfants, les malades accourent dans la mêlée, apportent de l'eau, des vivres, des armes, réunissent leurs efforts à ceux des soldats pour approcher des remparts les tours roulantes, effroi des ennemis. Celle de Godefroi s'avance au milieu d'une terrible décharge de pierres, de traits, de feu grégeois, et laisse tomber son pont-levis sur la muraille. Des dards enflammés volent en même temps contre les machines des musulmans, contre les sacs de paille et les ballots de laine qui recouvraient les derniers murs de la ville. Le vent allume l'incendie et pousse la flamme contre les musulmans.
Ceux-ci, enveloppés de tourbillons de feu et de fumée, reculent à l'aspect des lances et des épées des chrétiens. Godefroi, précédé des deux frères, Létbalde et Engelbert de Tournai, suivi de Baudouin du Bourg, de son frère Eustache et de plusieurs autres, enfonce les ennemis, les poursuit et s'élance sur leurs traces dans Jérusalem. Tous les braves qui combattaient sur la plate-forme de la tour suivent leur intrépide chef, pénètrent avec lui dans les rues et massacrent tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage Eu même temps le bruit se répand dans l'armée que le saint pontife Adhémar et plusieurs croisés morts pendant le siège viennent de paraître à la tête des chrétiens et d'aiborer les drapeaux de la croix sur les tours de Jérusalem. Tancrède et les deux Robert, animés par ce récit, font de nouveaux efforts et se jettent enfin dans la place. Une foule de braves les suivent de près ; les uns entrent par une brèche demi-ouverte, les autres escaladent les murs avec des échelles, plusieurs .s'élancent du haut des tours de bois. Les musulmans fuient de toutes parts, et Jérusalem retentit du cri de victoire des croisés : Uieii, le veut! Dieu le veut! Les cora-
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pagnons de Godefroi et de Tancrèdu font enfoncer à coups de hache la porle Saint- Étienne, et la ville est ouverte à la foule des croisés, qui se pressent à l'entrée et se disputent l'honneur de porter les derniers coups aux infidèles. Raymond de Toulouse, qui avait éprouvé le plus de résistance, escalade enfin les murs avec les siens. Rien ne peut arrêter leur attaque impétueuse; ils dispersent les musulmans, qui vont se réfugier avec leur émir dans la forteresse de David, et bientôt tous les croisés réunis dans Jérusalem s'embrassent, pleurent de joie et ne songent plus qu'à poursuivre leur victoire.
Cependant le désespoir a rallié un moment les plus braves des Égyptiens ; ils fondent sur les chrétiens, qui s'avançaient en désordre et couraient au pillage. Ceux-ci commençaient à reculer devant l'ennemi qu'ils avaient vaincu lorsqu'un d'entre eux ranime leur courage, se met à leur tête et porte de nouveau la terreur parmi les infidèles. Dèslorsles musulmans sont massacrés dans les rues, dans les maisons ; ils se réfugient dans la mosquée d'Omar ; les vainqueurs, fantassins et cavaliers, y entrent pêlemêle avec eux. Au milieu du plus horrible tumulte on n'entend que des gémissements et des cris de mort ; les vainqueurs marchaient sur des monceaux de cadavres pour atteindre ceux qui cherchaient vainement à fuir. Raymond d'Agiles, témoin oculaire, dit que, dans le temple et sous le portique de la mosquée, le sang s'élevait jusqu'aux genoux et jusqu'au frein des chevaux, et, ce jour et les jours suivants, soixante-dix mille musulmans périrent par le glaive.
D'un autre côté on voyait un spectacle bien différent ; c'était celui des chrétiens de Jérusalem, dont les croisés venaient de briser les fers. A peine la ville venait-elle d'être conquise qu'on les vit accourir au-devant des vainqueurs ; ils partageaient avec eux les vivres qu'ils avaient pu dérober à la recherche des musulmans; tous remerciaientensemble le Dieu qui avait fait triompher les soldats de la croix. L'ermite Pierre, qui, cinq ans auparavant, avait promis d'armer l'Occident pour la délivrance des fidèles de Jérusalem, dut jouir alors du spectacle de leur recon-
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naissance et de leur joie. Les chrétiens de la ville sainte, au milieu de la foule des croisés, semblaient ne chercher, ne voir que le généreux cénobite qui les avait visités dans leurs souffrances et dont toutes les promesses venaient d'être accomplies. Ils se pressaient en foule autour de l'ermite vénérable ; c'est à lui qu'ils adressaient leurs louanges, c'est lui qu'ils proclamaient leur libérateur; ils lui racontaient les maux qu'ils avaient soufferts pendant son absence ; ils pouvaient à peine croire ce qui se passait sous leurs yeux, et, dans leur enthousiasme, ils s'étonnaient que Dieu se fût servi d'un seul homme pour soulever tant de nations et pour opérer tant de prodiges.
A la vue de leurs frères qu'ils avaient délivrés les pèlerins se rappelèrent sans doute qu'ils étaient venus pour adorer le tombeau de Jésus-Christ. Le pieux Godefroi, qui s'était abstenu du carnage après la. victoire, quitta ses compagnons, et, suivi de trois serviteurs, se rendit sans armes et les pieds nus à l'église du Saint-Sépulcre, Bientôt la nouvelle de cet acte de dévotion se répand dans l'armée chrétienne ; aussitôt toutes les vengeances, toutes les fureurs s'apaisent ; les croisés se dépouillent de leurs habits sanglants, font retentir Jérusalem de leurs sanglots, et, conduits par le clergé, marchent ensemble, les pieds nus, la tête découverte, vers l'église de la Résurrection.
Lorsque l'arraéechrétienne fut ainsi réunie autour du saint tombeau la nuit commençait à tomber. Le silence régnait sur les places publiques et sur les remparts ; on n'entendait plus dans laville sainte que les cantiques de la pénitence. et ces paroles d'Isaïe : « Vous qui aimez Jérusalem, réjouissez-vous avec elle. » Les croisés montrèrent alors une dévotion si vive et si tendre qu'on eût dit que ces hommes, qui venaient de prendre une ville d'assaut et de faire un horrible carnage, sortaient d'une longue retraite et d'une profonde méditation sur nos mystères.
C'est qu'en effet la croisade n'est autre chose que le mystère de la croix, médité et réalisé, mis en pensée et en action dans toute son étendue, notamment dans ses résultats, non plus seulement par un individu ni par
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une nation seule, mais par la chrétienté entière, mais par tout le corps mystique du Christ, crucifié et ressuscité. Le Christ, selon lui-même, devait souffrirs mais entrer ainsi dans sa gloire. Selon David il devait être persécuté et baibué, abreuvé de fiel et de vinaigre, avoir les pieds et les mains percés, avoir ses vêtements partagés et sa robe tirée au sort; mais tous les confins de la terre devaient setourner verslui, toutes lesfamilles des peuples devaient l'adorer ; à lui devait être l'empire, il devait dominer sur les nations. Selon Isaïe il devait être rassasié d'opprobres, brisé pour nos crimes ; mais pour cela môme il devait avoir une longue postérité, partager les dépouilles desforts, recevoir les nations pour héritage, frapper la terre de la verge de sa bouche,fairehabiterensembleleloup et l'agneau, le lion et la brebis, sous la conduite d'un enfant ; il devait élever son étendard à la vue des nations, les nations devaient accourir et lui adresser leurs hommages, son sépulcre devait être glorieux. Selon le disciple bienaimé, cet Agneau, immolé depuis l'origine du monde, devait avoir uneépée à deux tranchants pour frapper les nations rebelles; il devait les gouverner avec une verge de fer et les fouler dans le pressoir; il devait, avec ses saints et ses anges, ji'ger et punir la grande Babylone, Romeidolàtre, dont l'empireanlicbiétien de Mahomet n'est qu'une transfornialioa amoindrie ; mais ses serviteurs et ses combattants devaient être distingués par son signe, le signe du Fils de l'homme, le//<aM du prophète Ezéchiel ; le thau qui, primitivement, avait la forme d'une croix ; le iliau, dernièie lettre de l'alphabet hébreu, parce que le Christ crucifié est la fin dé toutes choses ; le thau qui, en hébreu, est la première lettre du mot crucifié. Et dans une de ces exécutions de la justice divine par l'Agneau et sou armée, le sang des coupables punis devait monter jusqu'au frein des chevaux.
Or, la croisade, n'est-ce pas tout cela ? N'est-ce pas la chrétienté entière réunie sous la croix pour souffrir et combattre? N'est-ce pasle Christ, autrefois seul, rejeté deson peuple même, qui maintenanta réuni les principales nations de la terre, le loup et l'agneau, le lion et la brebis, le Franc, le Golh, le Van-
dale, l'Anglais, le Lombard, l'Italien, le Gaulois, le Grec, le Syrien, les nations autrefois les plus barbares ou les plus policées; qui les a réunies à la voix d'un enfant, à la voix d'un Pape désarmé, à la voix d'un PierreTErmite ; qui les a réunies sous son étendard, la croix ; qui les a réunies pour souffrir et combattre, comme le Christ souffrant et mourant, pour combattre et vaincre, comme le Christ ressuscité et triomphant? Voyez celte humanité chrétienne qui s'est attachée à la croix plus encore qu'elle ne s'est attaché la croix. Combien de fois, au milieu des tristesses, des abandons, des angoisses qu'elle éprouve, ne dit-elle pas comme le Christ agonisant: «Mon Père, s'il est possible, que ce calice de douleur s'en aille ! Cependant que votre volonté soit faite et non pas la mienne. Dieu le veut ! En avant, marchons! » Combien defois, comme le Christ mourant, n'a-t-elle pas dit ou été tentée de dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonnée? » Mais, comme lui, elle finissait par dire: «Mon Père, je recommande mon âme entre vos mains ! n G'estparcessouffrancesëtces combats (ju'elle avaincules ennemis de Dieu et de son Christ, qu'elle a enlevé et conquis de force laJéi usalem terrestre, comme on n'enlève que par la force la Jéi'usalem céleste. La possession de la Jérusalem d'ici-bas nedureraqu'un temps, parceciu'elle n'est qu'une figure passagère de la Jérusalem d'en haut. Les croisés, nos ancêtres du onzième siècle le comprenaient bien. Leur désir était sans doute de conquérir la Jérusalem delà teire; mais leur désir plus élevé encore était de soutfriret de mourir en ceci pour conquérir la Jérusalem du ciel.
Bientôt après la conquête de Jérusalem celle ville présenta un nouveau spectacle ; dans l'espace de quelques jours elle avait changéd'habitants, de loi et de religion. Avant le dernier assaut on était convenu, suivant la coutume des croisés dans leurs coU(]uêles, que chaque guerrier resterait le mailro elle possesseur de la maison ou de l'édifice dans lequel il seprésenteraitle premier. Une croix, un bouclier ou tout autre signe placé sur une porte étaitpour chacun des vainqueurs le titre de sa possession. Ce droit de propriété fut respecté par des soldais avides do pillage, cl
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
l'on vit tout à conp régner le plus grand ordre dans line ville qui venait d'^trelivréeàtoutos les horreurs de la guerre. Une partie des trésors enlevés au-x infidèles fut employée à soulaj;er les pauvres et les orphelins, àdécorer les autels de Jésus-Christ qu'on venait de relever dans la cité sainte. Les lampes, les candélabres d'or et d'argent, les riches ornements qui se trouvaient dansla mosquée d'Omar devinrentle partage de Tancrède. Il partagea ces richesses immenses avec le duc de Lorraine, qu'il avaitchoisi pour son seigneur. Mais les croisés détournèrent bientôt leurs legards des tiésors promis à leur valeur pour admirer une conquête plus précieuse àleurs yeux : c'était la vraie croix enlevée par Cosroès et rapportée à Jérusalem par Héraclius. Les chrétiens enfermés dans la ville l'avaient déi obée, pendant le siège, aux regards des musulmans; son aspect excita les plus vifs transports parmi les pèlerins. De cette chose, dit une vieille chronique, furent les ch-ctiens si joyeux comme s'ils eussent vu le corps de Jésus-Christ pendu dessus icelle. Elle fut promenée en triomphe dans les rues de Jérusalem et replacée ensuite dans l'église dé la Résurrection.
Dix jours après leur victoire les croisés s'occupèrent de relever le trône de David et de Salomon et d'y placer un chef qui pût conserver et maintenir une conquête que les chrétiens venaient de faire au prix de tant de sang. Après plusieursconseils entre les chefs, il lut décidé que le roi serait choisi par un conseil composé de dix hommes les plus recommandables du clergé et de l'armée. On ordonna des prières, des jeiines et des aumônes pour que le Ciel daignât présider à la nomination qui allait se faire. Ceux qui étaient appelés à choisir le roi de Jérusalem jurèrent, en présence de l'armée chrétienne, de n'écouler aucun intérêt, aucune affection particulière, et de couronner la sagesse et la vertu. Ces électeurs mirent le plus grand soin à étudier l'opinion de l'armée sur chacun des chefs. Guillaume de Tyr rapporte qu'ils allèrent jusqu'à interroger les familierset les serviteurs de tous ceux qui avaient des prétentions àla couronne de Jérusalem, et qu'ils leur firent prêter serment de révéler tout ce
qu'ils savaient sur leurs mœurs, le caractère et les penchants les plus secrets de leurs maîtres. Les serviteurs de Godefroi de Bouillon rendirent le témoignage le plus éclatant à ses vertus domestiques, et, dans leur siricérilé naïve, ils ne lui reprochèrent qu'un seul défaut, celui de contempler avec une vainc curiosité les images et les peintures des églises, et de s'y arrêter si longtemps, même après les offices divins, que souvent il laissait passer l'heure du repas et que les mets préparés pour sa table se refroidissaient et perdaient leur saveur*.
Enfin les électeurs, après avoir mûrement délibéré et pris toutes les informations nécessaires, proclamèrent Godefroi, duc de Lorraine. Cette nomination causa la plus vive joie dans l'armée chrétienne, qui remercia le Ciel de lui avoir donné pour chef et pour maître celui qui l'avait si souvent conduite à la victoire. Les croisés le conduisirent en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre, où il prêta serment de respecter les lois de l'honneur et de la justice. Godefroi refusa le diadème et les marques de la royauté, en disant qu'il n'accepterait jamais une couronne d'or dans une viHe où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines ; il se contenta du titre modeste de défenseur et de baron du Saint- Sépulcre. C'était la pensée de son ancêtre Charlemagne, quand il s'intitulait dévot défenseur de l'Église de Dieu et humble auxiliaire du Siège apostolique en toutes choses. Au fond c'était la même œuvre. Ce que Charles-Martel avait commencé dans les champs de Poitiers son descendant Godefroi venait de l'achever à Jérusalem, la défense de la chrétienté contre l'empire antichrétien de Mahomet. Tousies peuples chrétiens yavaient contribué, mais avant tout l'épée des Francs.
« Il est croyable, dit un historien de cette époque, Guibert, abbé de Nogent, que Dieu avait spécialement réservé cette gloire à la nation française. Sa fidélité semble l'avoir mérité; car nous savons que, depuis qu'elle a reçu la foi par la prédication de saint Remi, elle n'a jamais été souillée d'aucune tache d'hérésie, commel'ont été presque toutes les
»Guill. de Tyr, 1. 7.
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«lutres nations. Môme lorsque les Francs étaient encore idolâtres et qu'ils combattaient pour la conquête des Gaules, on n'a point vu qu'ils aient fait mourir personne pour la foi; au contraire, ils ont toujours marqué beaucoup de respect pour les saintes reliques; mais la prise de Jérusalem a mis le comble à leur gloire. Le nom même de Francs estun éloge ; car, continue cetauteur, si nous voyons des Bretons, des Italiens, qui nous paraissent gens de bien et de bonnes mœurs, nousdisons, pour leur faire honneur, que ce sont des hommes francs *. »
Pendant que la France fournissait à la Terre-Sainte tant de héros qui combattaient lesennemis de Jésus-Christau delà des mers, elle conservait dans son sein de fervents religieux qui levaient les mains pour ces généreux combattants et faisaient la guerre aux vices, ennemis domestiques plus dangereux que les ennemis étrangers. Saint Robert, abbé de l\Iolême, que la Providence avait destiné pour rallumer par sa ferveur le feu sacré qui commençait à s'éteindre dans plusieurs monastères, ne comprit pas d'abord les vues que Dieu avait sur lui; il quitta même le gouvernement de Molème pour vivre dans la solitude. Ses religieux, fâchés de l'avoir perdu, s'adressèrent au Pape, qui l'obligea de retourner à Molême ; il obéit, mais il conçut bientôt le dessein de fonder, avec les plus fervents de ses disciples, un nouveau monastère où il pût pratiquer la règle de saint Benoît dans toute sa rigueur. Il alla en demander la permission à Hugues, archevêque de Lyon, légat du Saint-Siège, et à Odon, comte de Bourgogne, qui la lui accordèrent. Il choisit pour ce dessein une solitude nommée Cîteaux, au diocèse de Cliàlon-sur-Saône. C'était un désert couvert de bois et d'épines. Ils s'y établirent le jour de S.iint-Benoît, 21 mars 1098, commencèrent à défricber le terrain et à s'y loger dans des cellules de bois. L'archevêque de Lyon, voyant que leur pauvreté était extrême et qu'ils ne pourraient subsister dans un lieu si stérile sans le secours de i|uel(|ue personne puissante, en écrivit au duc de Bourgogne, qui fit achever leurs bàti-
» IMicliuud, llifloiie des Croisades, 1. 4.
ments de bois, leur fournit longtemps toutes les choses nécessaires et leur donna même abondamment des terres et du bétail. Telle fut l'origine du monastère et de l'ordre de Cîteaux, oùnousverronsfleurir tant de saints, et d'où naîtront les religieux si édifiants de nos jours, les Trappistes.
Saint Robert ne s'appliquait, dans son nouveau monastère, qu'à faire revivre l'esprit de saint Benoît, en observant la règle à la rigueur de la lettre, lorsque des ordres supérieurs l'arrachèrent encore à sa chère solitude. L'abbé et les moines qui étaient restés à Molême, ne pouvant se consoler de l'avoir perdu, envoyèrent au Pape Urbain des députés, qui plaidèrent si bien leur cause que le Pape, touché de leurs larmes, donna ordre à Hugues, archevêque de Lyon, d'obliger Robert à retourner àMolême. Ce saint abbé obéit avec une humble soumission, et, après avoir établi le bienheureux Albéricabbéde Cîteaux, il retourna reprendre le gouvernement de Molême. Sa séparation coûta bien des pleurs au nouveau troupeau qu'il avait rassemblé à Cîteaux; mais il consola ses chers disciples par les lettres pleines de tendresse qu'il leur écrivit, a Je vous affligerais trop, leur dit-il dans une de ses lettres, si ma langue pouvait servir de plume, mes larmes d'encre et mon cœur de papier. Il se dessèche, ce cœur, depuis qu'il est séparé de vous, si cependant il a pu en être séparé ; car l'éloignement ne sépare point ceux que la charité de Jésus-Christ tient unis. Que Molème jouisse de la présence de mon corps, puisque l'obéissance le veut ; Cîteaux aura toujours les désirs de mon âme ; ellene cesse point d'êtreavecvous. Priezpour elle. Le corps qui est absent vous salue »
Albéric, que Robert établit abbéde Cileaux à sa place, y maintint toujours la plus exacte régularité et donna une forme au nouvel institut, selon le projet et par les conseils de saint Robert. Les religieux de Cîteaux, ayant donc résolu de pratiquer la règle de saint Benoît dans toute sa rigueur, firent quelques statuts par les(juels ils s'engagèrent à rejeter tout ce qui paraîtrait contraire à cette règle. Ils arrêtèrent qu'ils ne posséderaient pas de
« Actu ss,, 2y avril.
Cf. Vkrc. chr.J
DE L'ÉGLISE CATFIOLlOlJE.
dîmes, attendu que les dîmes sont destinées pour les églises et pour les ecclésiastiques qui les desservent ; qu'ils ne bâtiraient leurs monastères que dans des lieux solitaires et éloignés des villes, qu'on ne mettrait que douze religieux dans chaque communauté, qu'ils retrancheraient de leur habillement tout ce qui paraissait superflu, qu'ils ne porteraient pas de fourr ures ni de fines étoffes, qu'ils ne se serviraient point de graisse pour assaisonner les mets, et qu'ils ne permettraient pas aux femmes l'cnliée de leurs églises. Ils statuèrent aussi que, pour cultiver leurs terres, afin d'avoir de quoi vivre et exercer l'hospitalité, ils recevraient, avec la permission de l'évêque, des frères lais ou convers. Le bienheureux Albéric donna l'habit blanc aux religieux de Cîteaux, hormis le scapulaire, qui demeura noir, et la tradition de l'ordre estqu'il fit ce changement par le commandement de la sainte Vierge, qui voulut qu'un institut qui lui est spécialement dévoué portât cette couleur.
Tandis que saint Robert de Molême et le bienheureux Albéric travaillaient à réformer les moines, un autre Robert, dit d'Arbrissel, travaillait à convertir et à sanctifier les personnes laïques de l'un et de l'autre sexe. C'était le bienheureux Robert, originaire du diocèse de Rennes, d'un lieu nommé aujourd'hui Arbre- Sec et alors d'Arbrissel, d'où lui est demeuré son surnom. Il naquit avec d'heureuses dispositions pour la piété et une grande inclination pour les sciences. Comme il y avait peu d'habiles maîtres en Bretagne, il alla étudier à Paris et s'y distingua bientôt. Sylvestre de la Guerche, évêque de Rennes, ayant appris les progrès qu'il avait faits dans les lettres et dans la vertu, l'appela auprès de lui et le fit son archiprêtre. Il exerça cette ' charge importante quatre ans, pendant lesquels il s'employa avec un grand zèle à combattre la simonie et l'incontinence des prêtres. Il se rendit par là odieux à plusieurs personnes du clergé; mais, tandis que sou évêque le soutenait, le fruit de ses travaux le consola des contradictions.
Après la mort de Sylvestre Robert se vit exposé à l'envie et au ressentiment de ceux dont il avait conabattu les désordres. Marbode
ou Marbœuf, qui était archidiacre d'Angers, ayant été élu évôque de Rennes, et ne paraissant peut-être pasd'humeuràsoutenir ce qu'avait fait son prédécesseur, Robert renonça à l'archiprôtrise et se retira dans une espèce de désert de la forêt de Craon. Sa réputation l'y suivit. Comme il avait un talent singulier pour annoncer la parole de Dieu, on accourait de toutes parts pour s'édifier de ses discours et de la vie austère qu'il menait dans sa solitude. Il assembla bientôt un grand nombre de compagnons, et il bâtit pour eux l'abbaye de Notre-Dame aux Bois, dont il fut abbé. Il y établit la vie canoniale ; mais ce champ était trop resserré pour l'étendue de son zèle. Il parcourut plusieurs provinces voisines, marchant nu-pieds et prêchant la pénitence avec un succès qui répondait au concours prodigieux de ses auditeurs.
Urbain H, étant venu en France sur ces entrefaites et ayant entendu Robert, lui ordonna de prêcher partout la pénitence ; ce qu'il fit avec un succès merveilleux. Los peuples accouraient à l'abbaye de Notre-Dame aux Bois pour y entendre ses instructions. Plusieurs saints personnages vinrent s'y ranger sous sa conduite et mener la vie érémitique dans la forêt de Craon; Vital de Martain, Raoul delà Futaie, Pierre de l'Étoile, le bienheureux Renaud, AUeaume et saint Bernard d'Abbeville, autrement de Tiron, furent de ce nombre. La sainteté de pareils disciples fait beaucoup d'honneur au maître et devient une preuve de la sienne. Tous ces saints solitaires, après avoir sanctifié un grand nombre de personnes qui venaient les chercher dans leur désert, sortirent de leur solitude pour aller eux-mêmes sanctifier le monde, et ils fondèrent tous divers monastères, tant pour des filles que pour des hommes.
Mais Robert d'Arbrissel se distingua entre ses illustres disciples autant par ses austérités que par ses rares talents pour travailler à laconversion des pécheurs. Ce saint homme, ayant reçu ordre du Pape de pr êcher la pénitence, sacrifia son attr-ait pour la solitude à l'obéissance et au salut des âmes. 11 parcourut les diocèses voisins marchant nu-pieds et couvert d'un sac, en pr êchant partout la pénitence. Son éloquence, qui était soutenue
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par la sainteté de sa vie, fit partout des fruits surprenants. L'homme apostolique était suivi, dans tous les lieux où il allait, d'une foule innombrable de personnes de l'un et de l'autre sexe, qui, après l'avoir entendu, ne voulaient plus se séparer de lui, pour mener sous sa direction la vie pénitente qu'il leur avait préchée.
Il y avait parmi cette troupe des femmes mariées, des veuves, des jeunes filles, des clercs et des hommes de toutes les conditions et de tous les âges. Robert craignit que, les hommes se trouvant ainsi avec les femmes, à sa suite, dans ses courses apostoliques, il n'en arrivât quelque désordre, ou que du moins le monde malin n'en soupçonnât; car on commençait à railler de ce qu'il se laissait suivre ainsi par des troupes d'hommes et de femmes. Pour prévenir le scandale et fermer la bouche à la malignité il chercha un lieu solitaire où il pût fixer ses disciples et séparer les deux sexes; il en trouva un sur les confins de l'Anjou et du Poitou, nommé Fontevrault, qui lui parut bien propre à ce dessein. C'était un lieu inculte, plein de buissons et de broussailles, et qui n'était habité que par des bêtes féroces et par des voleurs. Robert en fit la demeure des saints. Il y fit bâtir un grand nombre de cabanes ou de cellules, et, au milieu de ces cellules, un petit oratoire. Il entoura les cellules des femmes d'une bonne clôture, pourôler toute communication suspecte. Ceux d'entre les hommes qui étaient engagés dans la clcricalure furent etnployés à la psalmodie et à l'office divin ; les autres furent occupés à défricher le terrain et à le cultiver pour nourrir la communauté. Pour les femmes, il occupa les plus délicates à la récitation de l'oliice et à la contemplation, et il appliqua les plus robustes aux exercices de la vie active, propre de leur état.
Le bruit de cet établissement attira bientôt à Eontevraultdes personnes de toutes conditions, des vieillards et des jeunes gens, dos femmes de la première qualité et des femmes de la lie du peuple, des vierges et môme des femmes débauchées qui voulaient faire pénilence. Robert recevait avec bonté tous ceux et toutes celles qui se présentaient pour vi-
vre sous sa direction, et la Providence fournissait librement à leurs besoins; car les aumônes qu'on lui envoyait croissaient avec le nombre de ses disciples. Il les nommait les pauvres de Jésus-Christ.
Robert d'Arbrissel, voyant que le nombre des cellules qu'on avait construites n'était pas suffisant et voulant d'ailleurs rendre cet établissement plus stable, fit bâtir à Fontevrault deux grands monastères, un pour les femmes et l'autre pour les hommes. Celui des religieuses était dédié à la sainte Vierge et celui des religieux à saint Jean l'Évangélisle. Il mit trois cents femmes dans le monastère des religieuses desfinées pour le chœur ; il mit ensemble cent vingt femmes repenties dans un monastère séparé, qu'il nomma la iMagdeleine. Il admit même les lépreux qui se présentèrent; mais il les sépara aussi des religieux et les plaça dans un petit monastère qui fut appelé Saint-Lazare. Le bienheureux Robert laissa le soin des bâtiments et des religieuses à une sainte veuve nommée liersinde, qui s'était une des premières rangée sous sa conduite, et il lui associa Pétronille de Chemillé, qui fut dans la suite la première abbesse de Fontevrault, Telle est l'origine de l'ordre et de la célèbre abbaye de Fontevrault, dont nous verrons plus tard les progrès et la constitution
A une autre extrémité de la Gaule le bienheureux Heldemare, prêtre, assisléde Conon, qui était aussi prêtre, et d'un laïque nommé Roger, après avoir mené la vie érémiti(iue dans la forêt d'Arouaise, près de Bapaume, y jeta les fondements d'un monastère (|ui est devenu le chef d'une congrégation de chanoines réguliers renommés pour l'austérité de leur vie. Ils choisirent pour cet établissement *un lieu nommé le Tronc-de-Bérenger. Bérenger était un fameux voleur qui avait longtemps infesté celte forêt, et l'on supposait que son cadavre était dans le tronc qui portait son nom. Les voleurs qui succédèrent à Bérenger dans cette forêt avaient un grand respect pour sa mémoire, et ils faisaient semblant d'aller consulter cet arbre pour savoir qu'elle rançon ils exigeraient de ceux qu'ils
« Acta SS.. 28fôv.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
avaient pris. Heldemare, qui voulut faire un temple du Seigneur de ce qui avait été longtemps une caverne de brigands, bâtit en ce lieu son monastère, et il s'associa en peu de temps des compagnons qui édifièrent tout le pays. Leur vie était fort austère. Ils ne mangeaient point de chair et ne portaientpoint de linge. Plusieurs collégiales de chanoinesembrassèretit dans la suite l'institut d'Arouaise et formèrent une nombreuse congrégation. Le bienheureux Heldemare menait dans sa forêt une vie toute céleste, n'ayant rien à craindre ni des bêtes féroces ni des voleurs, lorsqu'un mauvais clerc, pire que les voleurs et les bêtes féroces, et qui avait fait semblant de vouloir embrasser son institut, l'assassina cruellement, le 13 janvier, vers la fin du onzième siècle
Non loin d'Arouaise se voyait le monastère du mont Saint-Quentin, qui était alors une école de toutes les vertus religieuses. Saint Godefroi, abbé deNogent-sous-Couci, et depuis évêque d'Amiens, y avait puisé les sentiments de piété qui le rendirent un des plus saints abbés et des plus grands évêques de son temps. Comme ses parents durent sa naissance aux prières de cette pieuse communauté, ils le portèrent au mont Saint- Quentin pour qu'il y reçût le baptême. Dès que cet enfant eut atteint l'âge de cinq ans on l'offrit au monastère et on le revêtit de l'habit monastique. Son père, Fi ondon, embrassa la vie religieuse au monastère de Nogent, et un de ses frères, nommé Odon, se retira au monl 5aint-Quentin, où il se distingua par une grande sobriété et par une si exacte observance du silence que, pendant le carême, il ne proférait pas une seule parole, sinon en se confessant.
Godefroi montrait encore plus de vertu, quoique dans une plus tendre jeunesse. Son amour pour la pauvielé et le recueillement engagea à le nommer procureur de la communauté. La prudence de Godefroi suppléa à l'expérience ; il aima l'épargne sans aimer l'avarice. Par son application il rétablit en peu de temps les affaires du monastère, qui étaient en fort mauvais état, paya les dettes,
1 Arifi S>>., 13 janv. >^
ATHOLIQUE. '65
et se rendit également agréable aux religieux et aux séculiers. Devenu, en I08o, abbé de Nogent-sous-Couci, par la résignation de son pi'édécessour, il y fit bientôt fleurir la piété avec le nombre des religieux. C'était un monastère nouvellement fondé en un lieu où il y avait une ancienne église de la Vierge, fort fréquentée des fidèles. Les moines étaient en petit nombre,etilsTi'étaient pas fort réguliers. Godefroi ne trouva à Nogent que six religieux avec deux enfants élevés parmi eux; mais il rendit en peu de temps ce monastère trèsflorissant, et il y reçut plusieurs excellents sujets. Il s'appliqua même à la direction des séculiers, sans négliger celle des religieux, et il conduisit à une grande perfection de pieuses dames qui lui avaient donné leur confiance.
En 1 103 on l'élut évêque d'Amiens ; mais il fallut lui faire violence pour qu'il acq.uiesçàt à son élection. Il entra nu-pieds dans la ville. Lorsqu'il fut arrivé à l'église de Saint-Firmin il adressa au peuple qui était présent un discours fort pathétique. On trouvait dans son palais la maison d'un vrai disciple de Jésus- Christ. Chaque jour il lavait les pieds à treize pauvres et les servait à table. Jl s'opposait avec un zèle inflexible aux entreprises des grands, opiniâtrement attachés à leurs désordres. Il attaqua avec vigueur les abus qui régnaient dans son clergé, et, après avoir éprouvé bien des difficultés, il rétablit la réforme dans le monastère de Saint- Valeri. Célébrant les saints mystères le jour de Noël, en présencedo Robert, comte d'Artois, qui tenait sa cour à Saint-Omer, il ne voulut point recevoirles offrandes même des princes, parce que leur extérieur était trop mondain. Plusieurs sortirent de l'église et y rentrèrent avec plus de simplicité, pour n'être pas privés de la bénédiction du saint évêque. Il mourut saintement, comme il avait vécu, le 8 novembre 1 1 18, jour auquel l'Église honore sa mémoire
En 1097 fut placé sur le siège du Mans le bienheureux Hildebert, dont nous avons plusieurs écrits. Il naquit à Lavardin, alla prendre des leçons de piété à Chiiiy, des le-
< S ri us et Godescari^ 8 novembre.
{pe 1085 à HOC
çons de hautes sciences sous Bérenger, dont toutefois il ne partagea jamais les erreurs. Hoël, évèque du Mans, le mit à la tête de son école cathédrale elle fit son archidiacre. Cet évèque étant mort l'an 4097, le clergé lui donna pour successeur Hildebert. Le nouvel évôque eut bien àsouffrir. Le parti d'un compétiteur que soutenait le comte du Mans répandit contre lui d'atroces calomnies, qui inquiétèrent jusqu'au bienheureux Yves de Chartres. Sa conduite exemplaire démentait ces mauvais bruits, lorsqu'il eut à souffrir des révolutions politiques. Le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, s'étant emparé du Maine, voulut obliger l'évêque Hildebert de faire abattre les tours de la cathédrale du Mans, qui commandaient le château de la ville. L'évêque résista avec courage, et, ayant passé pour ce sujet en Angleterre, il se flatta d'avoir fait goûter au roi ses raisons. Cependant ce prince, étant revenu dans le Maine, fit mettre le saint évèque dans une étroite prison, sous prétexte de trahison, et il voulut l'obliger à se pui ger par l'épreuve du fer chaud.
Hildebert, qui savait que ces sortes d'épreuves étaient défendues par les canons, aima mieux souffrir toutes les incommodités d'une rude prison que d'en sortir par un moyen illicite. Il ne laissa pas de consulter Yves de Chartres pour savoir de lui si le désir de recouvrer sa liberté, de conserver fa réputation et de regagner les bonnes grâces du roi, ne l'autorisait pas, dans les circonstances, à se justifier par l'épreuve qu'on demandait. Yves lui fît réponse qu'il n'est point pei mis de se rendre coupable pour défendre son innocence, et que ce serait la perdre que de vouloir la faire connaître par les moyens que les Papes Nicolas I", Alexandre II et Etienne V ont défendu d'employer pour connaître la vérité. « Prenez donc courage, lui dit-il, et ne donnez pas un exemple qui serait nuisible au siècle présent et aux siècles futurs. Si vous souffrez pour la justice, vos souffrances serviront à vous éprouver et à vous purilier, et elles seront un litre pour obtenir miséricorde » Le saint évèque du
Mans demeura ainsi prisonnier jusqu'à la mort de Guillaume le Roux, roi d'Angleterre.
Un autre évôque nozi moins recommandable était celui de Poitiers. Il se nommait Pierre, et montra une intrépidité vraiment épiscopale dans ses rapports avec le comte de Poitiers, Guillaume IX. C'était un prince voluptueux et violent, qui aimait à dire de bons mots, souventaux dépens de la religion. Ayant fait construire des cellules auprès d'un château nommé Yvor, il disait qu'il voulait y fonder une abbaye de femmes de mauvaise vie, et il nommait plusieurs dames qu'il destinait pour être supérieures de celte communauté. Il répudia la comtesse Adélaïde, sa femme légitime, et épousa la fille du vicomte de Châtelleraut. Pierre, alors évèque de Poitiers, était un saint prélat qui avait trop de zèle et de courage pour laisser ce scandale impuni. Après avoir souvent et inutilement averti le comte il crut devoir l'excommunier ; mais, comme il commençait à prononcer la formule, le comte, furieux, se jeta sur lui l'épée à la main, en lui disant : «Tu vas mourir de ma main si tu ne me donnes l'absolution. » Le saint évôque, faisant semblant d'avoir peur, lui demanda le temps de lui dire un mot. Le comte l'accorda, et alors il acheva hardiment de prononcer le reste de la formule de l'excommunication; après quoi, tendant le cou : « Frappez maintenant, lui dit- il, frappez, je suis prêt. » Son courage désarma le comte, qui, voyant sa résolution, lui repartit froidement : « Je ne t'aime point assez pour t'envoyer ainsi au ciel. » Et il se contenta de l'exiler. Ce saint évèque mourut, l'an lHo, dans son exil. Le bienheureux Hildebert le compare à Jean-Baptiste et à Élie, et fait un bel éloge de son zèle intrépide, de ses vertus, de ses talents. Dieu fit éclater la sainteté de son serviteur par un grand nombre de miracles qui s'opérèrent à son tombeau. Le comte de Poitiei s.en ayant été informé, dit: « Je me repens de n'avoir pas fait mourir ce saint évôque; car il m'aurait une grande obligation d'avoir avancé son bonheur »
On voit combien, avec de pareils princes,
i\yw,episl. 277 et 74.
' Giiillaiiinr du Maliiit'sbuiy, 1. 6, c. 1.
de l'ère chr.l DÈ L'EGLISE
il fallait des pontifes pleins de zèle et de courage pour que leurs scandales ne pussent corrompre tout le peuple. On le y'it par l'exemple du roi Philippe de France. Ce prince avait bientôt oublié les pi omesses solennelles qu'il avait faites au Pape Urbain II et s'était replongé dans ses désordres avec Bertrade. Cette femme artificieuse se servait du malheureux empire qu'elle avait sur le roi pour disposer à son gré des évôchés et quelquefois pour les vendre au plus offrant. L'Église d'Orléans ressentit les funestes effets de ce criminel trafic. Pour remplacer un indigne évêque qui venait de mourir, le roi y fit élire successivement deux sujets plus indignes l'un que l'autre, parce qu'ils avaient donné de l'argent à la royale prostituée Bertrade. Le premier ayant été déposé par le légat Hugues de Lyon, Balderic, abbé de Bourgueil, se rendit à la cour avec une grosse somme d'argent, pour acheter, par la médiation de Bertrade, l'évêché d'Orléans. Le roi le lui avait promis, et il paraissait qu'on était convenu du prix lorsqu'il s'aperçut que Jean, archidiacre d'Orléans, avait plus de sacs d'argent à offrir, et on lui donna l'évêché à ce prix. L'abbé de Bourgueil se plaignit au roi de ce qu'on l'avait joué; le roi lui répondit : « Ayez patience ; laissezmoi faire mon profit de celui-ci, ensuite faites-le déposer; je ferai alors ce que vous souhaitez. » C'est à cet excès d'avilissement que la passion pour unefemnie adultère dégradait un roi de France',
Le Pape Urbain II, qui avait tant d'autres affaires sur les bras, dissimula la rechute du roi Philippe et son manque de parole. On murmurait, même en France, contre cette mollesse d'Urbain. Pascal II, lui ayant succédé l'an 4099, songea à remédier efficacement à un scandale si publio; ce fut le principal objet delà légation de deux cardinaux, Jean et Benoît. Ils allèient d'abord trouver le prince pour l'exhorter à renoncer à son péché. Il ne leur donna aucune espérance de changement; c'est pourquoi ils refusèrent de communiquer avec lui et résolurent de procéder contre lui dans le concile qu'ils
CATHOLIQUE. 76T
avaient indiqué à Poitiers; mais, quand on parla dans le concile d'excommunier le roi, Guillaume, comte de Poitiers, qui se sentait coupable des mômes crimes, conjura instamment les légats de ne pas faire cet affront au roi, son seigneur, et quelques évô(|ues se joignirent à lui. Ils ne purent cependant rien gagner sur les légats, qui parurent infiexibles.
Le comte, voyant ses remontrancesinutiles, sortit du concile et fut suivi de quel(|ues évêques et d'un grand nombre d'ecclésiastiques. Les autres n'en montrèrent que plus de courage, et l'on prononça en effet l'excommunication contre le roi et contre Bertrade, sa concubine. Après cette action on commençait les prières pour la conclusion du concile lorsque quelqu'un des laïques qui étaient dans les galeries jeta d'en haut une pierre sur les légats. Il ne les atteignit pas ; mais il cassa la tête à un ecclésiastique qui était à leur côté et qui tomba à la renverse, arrosant de son sang le pavé de l'église. Ce fut comme le signal d'un grand combat que les laïques, tant ceux qui étaient dans l'église que ceux qui étaient à la porte, livrèrent aux Pères du concile, en faisant pleuvoir de toutes parts une grêle de pierres sur eux. Dans le premier mouvement de frayeur quelques prélats prirent la fuite et se sauvèrent comme ils purent; mais la plupart des autres demeurèrent comme des colonnes immobiles, et ils ôlèrent même leurs mitres pour recevoir plus sûrement les coups, s'estimant trop heureux de sceller de leur sang la sentence qu'ils venaient de prononcer. Le bienheureux Robert d'Arbrissel et saint Bernard, alors abbé de Saint-Cyprien et depuis abbé de Tiron, étaient à ce concile, et ils y firent éclater leur courage par l'intrépidité avec laquelle ils affrontèrent la mort. Le comte de Poitiers parut avoir honte de sa violence, et il fit excuse aux légats et aux évêques de ce qui s'était passé *.
L'excommunication portée contre le roi Philippe et contre Bertrade fut mise à exécution avec tant de ponctualité que, ce prince étant allé à Sens quelque temps après, il en trouva toutes les églises fermées, et il de-
> Lougueval, 1. 22.
1 Hug. Flav.
^De 1085 à 1106
meiira quinze jours sans pouvoir entendre la messe. Bertrade, ne pouvant souffrir cet affront, envoya des satellites qui enfoncèrent les portes d'une église, et elle se fît dire la messe par un prêtre dévoué à ses volontés. Le roi lit répandre le bruit qu'il voulait aller à Rome se faire absoudre. Yves de Chartres le manda au Pape, afin qu'il se tînt sur ses gardes. « Nous faisons savoir à Votre Sainteté, lui dit-il, que le roi de France publie qu'il ira bientôt à Rome ; ce que cependant nous ne croyons pas ; mais, soit qu'il y aille ou qu'il y envoie, prenez garde à vous et à nous, et tenez toujours ce prince sous les clefs et dans les chaînes de saint Pierre. Que si vous jugez à propos de l'en délier et qu'il retourne encore à son péché, ne différez pas d'un moment à le remettre dans les mêmes chaînes de saint Pierre, c'est-à-dire à le frapper des mêmes censures *. »
Le roi se contenta d'envoyer à Rome demander son absolution. Comme il avait déjà trompé et qu'il paraissait toujours attaché à Bertrade, le Pape ne se pressa point de l'accorder, et Philippe persista encore quelques années dans son péché; mais enfin les justes remords de sa conscience se firent sentir si vivement qu'il prit la résolution sincère de se séparer pour toujours de Bertrade. Cette femme ambitieuse fut elle-même touchée du scandale qu'elle avait donné à la France et parut consentir de bonne grâce à la séparation. Le Pape envoya pour légal Richard, évôque d'Albane, qui avait été chanoine de Saint-Étienne de Metz. Il tint à ce sujet lui concile à Beaugenci, le 30 juillet HOi. Les évêques des provinces de Reims et de Sens s'y trouvèrent, et le roi, avec Bertrade, s'y rendit pour recevoir l'absolution, comme le Pape avait écrit à son légat de la lui donner. (]e prince et Bertrade s'offrirent de faire serment, sur les saints Évangiles, qu'ils n'auraient plus ensemble aucun commerce criminel et qu'ils ne se parleraient même qu'on présence de personnes non suspectes, jus(iu'à ce qu'il plût ati Pape de leur accorder la dispense de se marier.
Mais cette dispense que le roi se ll.iltait
• VvCi, rpist. m.
d'obtenir, et dont il voulait faire mention dans son serment, partagea les esprits des évêques. Les uns demandaient qu'il n'en fût pas question; les autres, parmi lesquels Yves de Chartres, n'y voyaient pas d'inconvénient. Le légat Richard avait ordre de ne rien faire là-dessus que de l'avis des évêques; les trouvant divisés, il n'osa prendre sur lui de décider. Ainsi il refusa d'accepter le serment du roi et de lui donner l'absolution. Le roi s'en plaignit au Pape. Yves de Chartres écrivit en faveur du roi. Le Pape en écrivit aux archevêques et évêques des provinces de Reims, de Sens et de Tours, pour leur témoigner sa joie des bonnes dispositions où on lui avait mandé qu'étaient le roi et Bertrade, ajoutant que, si le légat Richard ne se trouvait plus sur les lieux, il chargeait avec eux Lambert, évêque d'Arras, d'absoudre le roi, s'il faisait serment de n'avoir plus aucun commerce avec Ber trade *.
Le roi, ayant reçu ces nouvelles par son ambassadeur, manda à Lambert d'Arras de se rendre à Paris pour le lendemain de la Saint-Andréavec les autres évêquesauxquels le Pape avait écrit. Le concile s'assembla le S décembre. Les évêques y firent d'abord lire les lettres que le Pape Pascal leur avait écrites, et, après cette lecture, ils députèrent Jean d'Orléans et Gualon de Paris au roi, pour savoir de lui s'il était dans les sentiments que le Pape avait marqués dans sa lettre. Le roi répondit avec bonté qu'il voulait faire satisfaction à Dieu et à l'Église, obéir au précepte du Pape et suivre le conseil des archevêques et des évêques assemblés. Ce prince, malgré la rigueur de la saison, car c'était au mois de décembre, se rendit nu-pieds au concile, et y fit le serment suivant entre les mains de l'évêque d'Arras :
« Lambert, évêque d'Arras, qui tenez ici la place du Pape, écoutez ce que je promets. Moi Phili|)pe, roi des Français, je n'aurai plusavec Bertrade le commerce criminel que j'ai entretenu jusqu'ici avec elle. Je renonce à ce péché entièrement et sans aucune restriction. Je n'aurai même avec celte femme aucun entretien (ju'en présence de personnes
' Labbo, t. 10, p. CS8.
de l'ère chr.]
non suspectes. J'observerai sincèrement et de bonne foi ces promesses, ainsi que les lettres du Pape le marquent et que vous l'en- (endez ; qu'ains' Dieu m'ait en aide et ces saints Évangiles de Jésus-Christ. » Après un sermen t si précis et si clair le roi reçut solennellement l'absolution. Bertrade parut ensuite au concile, et, ayantprèté le môme serment, elle reçut aussi l'absolution de l'excommunication. Lambert en rendit compte au Pape par une lettre où il inséra le serment prêté par le roi Philippe. On a pu remarquer que ce prince n'y fit aucune mention de dispense, et il ne paraît pas qu'il l'ait demandée dans Ja suite. C'est ainsi que fut enfin terminée, l'an 1104, cette grande affaire, qui avait causé tant de scandales et tant de maux à l'Église de France*.
C'est assurément une chose fort étrange que, tandis qu'une foule de princes, de seigneurs, de guerriers chrétiens sacrifient leurs biens, leur sang et leur vie pour la cause de Dieu et de l'humanité, tandis que l'Europe chrétienne se lève tout entièrepour aller attaquer chez lui, corps à corps, l'empire antichrélien de Mahomet, l'empêcher d'asservir et d'abrutir l'Italie, l'Espagne, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, comme il asservit et abrutit l'Orient, l'Égypte, l'Afrique et bientôt la Grèce, le roi du premier royaume chrétien s'asservisse et s'abrutisse lui-même dans les bras d'une femme adultère jusqu'à forcer l'Église de Dieu de le séparer de la communion des fidèles, comme u.n membre pestiféré qui menace de corrompre tout le corps. Ce n'est pas tout ; ce que fait le roi de France par faiblesse pour une femme, le roi d'Angleterre le fait par violence et par avarice, le roi ou empereur d'Allemagne le fait par tous les vices à la fois. Il faut que l'Église de Dieu maintienne contre eux la justice, les mœurs, sa propre indépendance, c'est-à-dire son existence même, comme elle les maintient contre les sectaires armés du mahométisme.
Le duc Robert de Normandie, allant à la croisade, céda pour trois ans à son frère le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux,lajouis-
^Labbe, i. 10, p. 342.
sance de la Normandie, moyennant une somme d'argent que le roi lui avança. Pour lever cette somme le roi Guillaume le Roux pilla toutes les églises d'Angleterre et leur enleva leur argenterie, jusqu'aux châsses des reliques et aux couvertures des Évangiles. Saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, donna pour cette subvention la valeur de deux cents marcs d'argent du trésor de son Église, et, pour les remplir, il lui céda, pendant sept ans, la jouissance d'une terre de sa mense. Quelque temps après, le roi d'Angleterre, ayant soumis par les armes les Gallois qui s'étaient soulevés, manda à l'archevêque qu'il n'était point content des troupes qu'il lui avait envoyées pour cette guerre, et il lui ordonna de se tenir prêt à lui en faire justice au jugement de sa cour. Anselme vit bien que ce n'était qu'un prétexte pour lui fermer la bouche quand il voudrait parler en faveur de la religion, et, sachant d'ailleurs que les jugements de la cour se réglaient absolument par la volonté du roi, il ne crut pas à propos de s'y exposer et ne répondit rien à celui qui lui porta l'ordre de ce prince; mais il résolut d'aller à Rome consulter le Pape sur les moyens de remédier aux maux de son Église *.
Il vint donc à la cour le jour de la Pentecôte en 1097, et, voyant que le roi était toujours aussi mal disposé à son égard, il lui fit demander par quelques seigneurs la permission de faire le voyage de Rome, où il ne pouvait se dispenser d'aller. Le roi, surpris de cette proposition, répondit : «Je ne crois pas qu'il soit coupable d'un assez grand péché pour avoir besoin de l'absolution du Pape, et il est plus capablede donner conseil au Pape que d'en recevoir de lui. » Anselme prit patience, et, après avoir été refusé une seconde fois, il demanda encore, au mois d'octobre, à Winchester. Le roi diten colère : « S'il part, je veux qu'il sache que je réduirai tout l'archevêché sous ma puissance et que je ne le recevrai plus pour archevêque. » Saint Anselme demanda conseil à quatre évêques qui se trouvèrent présents ; mais, plus courtisans qu'évèques, ils lui avouèrerit
♦ Eadmer, Novorumt l. 4«
no
ingénument qu'ils étaient attachés à leurs , J)iens et que ses maxinaes étaient trop sublimes pour eux ; enfin, qu'ils ne pouvaient se séparer du roi et ne tenir, comme Anselme, qu'à Dieu seul.
On vint lui dire ensuite de la part du roi: « Quand vous vous réconciliâtes avec le roi, à Rockingham, vous lui promîtes de garder les lois et les usages de son royaume. Or il est absolument contraire à ces lois qu'un seigneur, surtout tel que vous, fasse le voyage de Rome sans sa permission. » Saint Anselme alla trouver le roi et lui dit : «J'avoue que j'ai promis de garderies coutumes de votre royaume ; mais je n'ai entendu que celles qui sont selon Dieu et la droite raison. » Le roi et les seigneurs lui objectèrent qu'il n'avait point fait alors cette restriction. A quoi il répliqua : « A Dieu ne plaise qu'aucun chrétien garde des lois ou des coutumes qui sont contraires aux lois divines ! Vous dites qu'il est contre votre coutume que j'aille consulter le vicaire de saint Pierre pour le salut de mon âme et pour le gouvernement de mon Église, et moi je vous déclare que cette coutume est contraire à Dieu et à la droite raison et que tout serviteur de Dieu doit la mépriser'. » Ces paroles sont bien remarquables de la part d'un pontife si saint et si savant. Enfin le roi lui permit d'aller àRome, et saint Anselme, avant que de le quitter, voulut encore lui donner sa bénédiction ; le ' roi la reçut humblement, en baissant la tête et admirant le courage du prélat. C'est ainsi ' que saint Anselme se sépara de lui le 15 octobre 1097.
Il passa à Cantorbéry, où il consola les moines de la cathédrale et les exhorta à j souffrir constamment la persécution qui les menaçait pendant son absence ; puis, en pré- j sence de tout le clergé et de tout le peuple, j il prit le bourdon et la panetière de pèlerin et les recommanda à Dieu, fondant tout en j larmes. A Douvres il trouva un clerc, nommé Guillaume, envoyé par le roi, qui ne lui dit rien pendant quinze jours qu'il attendait le vent ; mais, quand il fut prêt à s'emb;u (]uer, li l'arrêta sur le rivage, de la part du loi.
pour visiter son bagage. Il fallut ouvrir toutes les malles et laisser fouiller partout, au grand scandale du peuple amassé à ce spectacle, qui détestait hautement cette indignité.
Ayant traversé la France, saint Anselme vint en Bourgogne, où le duc lui rendit beaucoup d'honneurs ; on le recevait en procession et au son des cloches dans les endroits où il passait. Il séjourna quelque temps à Gluny, auprès du saint abbé Hugues. De là il avertit de sa venue Hugues, archevêque de Lyon, qu'il connaissait depuis longtemps, et qui, de son côté, désirait ardemment le voir. Saint Anselme l'estimait à tel pointqu'il avait résolu de s'en rapporter à lui et à saint Hugues, abbé de Cluny, touchant le parti qu'il devait prendre en son affaire. L'archevêque chargea l'évêque de Mâcon d'aller au-devant de saint Anselme et de l'amener à Lyon, où il fut reçu avec tous les honneurs possibles.
Là il apprit qu'il n'y avait pas de sûreté à passer outre, à cause des schismatiques du parti de Guibert, qui pillaient tous ceux qui allaient à Rome, principalementles ecclésiastiques et les religieux. Guibert lui-même était alors près de Ravenne, son ancien siège, où il tenait une forteresse qui le rendait maître du passage du Pô ; mais il la perdit peu de temps après Saint Anselme, ayant appris la difficulté de continuer son voyage, et d'ailleurs malade, résolut d'écrire au Pape et d'attendre à Lyon sa réponse. La lettre, qui respire la plus affectueuse vénération, portait en substance : «J'avais résolu, bien-aimé Père, de recourir à votre paternelle et apostolique charité dans l'affliction de mon cœur; mais, ne pouvant y aller moi-même par les raisons que vous apprendrez du porteui', je suis réduit à vous consulter par écrit. Ou connaît assez avec quelle violence j'ai été engagé à l'épiscopat. Il y a déjà quatre ans que j'y suis sans aucun fruit ; au contraire, je m'y trouve accablé de tant d'afflictions que je souhaite plutôt mourir hors de l'Angleterre que d'y vivre, craignant de n'y pouvoir faire mon salut ; car, (luand j'y étais, je voyais
' ûerlhuld, unii. 1097,
de l'ère chr.] DE L'ÉGLISE
plusieurs maux que je ne devais pas souffrir et que je ne pouvais corriger. Le roi vexait les églises après la mort des prélats, et me faisait tort à moi- môme et à l'Église de Cantorljéry, donnant à ses vassaux des terres de l'archevêché et le chargeant de subventions nouvelles et excessives. Je voyais la loi de Dieu et les constitutions canoniques méprisées, et, quand je voulais parler de tous ces désordres, au lieu de justice on ne m'opposait que des coutumes arbitraires. Voyant donc que, si je souffrais toujours, je chargeais ma conscience en confirmant ces mauvaises coutumes au préjudice de mes successeurs, et que je ne pouvais demander justice, parce que personne n'osait me donner aide ni conseil, je demandai la permission au roi d'aller trouver Votre Sainteté, ce qui l'irrita tellement qu'il prélendit que je lui en devais faire satisfaction, comme d'une grande injure, et que je devais lui donner assurance de ne jamais avoir recours au Saint-Siège. Puis donc qu'il m'est impossible, en ces circonstances, de faire mon salut dans l'épiscopat, je vous supplie, autant que vous aimez Dieu et mon âme pour Dieu, de me délivrer de cette servitude et de me rendre la liberté de le servir tranquillement ; ensuite de pourvoir, selon votre prudence et votre autorité, à l'Église d'Angleterre *. »
Cependant le bruit se répandit en Italie que l'archevêque de Cantorbéry allait à Rome, chargé de grands trésors, ce qui excita l'avidité de plusieurs, principalement des schismatiques, partisans du roi d'Allemagne, pour le prendre par le chemin ; car ils dressaient des embuscades à tous ceux qui allaient à Rome, eu sorte qu'ils prirent des évêques, des clercs et des moines, les pillèrent, leur firent divers outrages et en tuèrent quelques-uns ; mais saint Anselme évita ce péril par le séjour qu'il fit à Lyon pour attendre la réponse de sa lettre au Pape ; car des pèlerins dirent à ceux qui l'attendaient au passage qu'il était tombé malade à Lyon et qu'il ne passerait pas outre. Il fut en effet dangereusement malade ; mais il était pres-
1 GestaS. Anselm.,l. 2, c. 3. Acta^S., 21 avril.
que guéri quand ceux qu'il avait envoyés à. Rome arrivèrent, et dirent que le Pape lui ordonnait de venir incessamment le trouver.
Il partit donc de Lyon le 17 mars (1098), accompagné seulement de deux moines, * Baudouin et Eadmer, qui a écrit l'histoire du saint. Il passa inconnu comme un simple moine et célébra la Pàque au monastère de Saint-Michel de Cluse. 11 arriva heureusement à Rome, et, sitôt que le Pajie l'eut appris, il donna ordre qu'il fût logé dans le palais et le laissa reposer ce jourlà. Le lendemain le Pape le fit amener avec honneur à son audience, où la noblesse romaine s'était assemblée sur cette nouvelle, et on lui mit un siège devant le Pape. Saint Anselme se prosterna à ses pieds, suivant la coutume ; mais le Pape le releva et le baisa ; puis, quand il fut assis et que l'on eut fait silence, le Pape s'étendit sur les louanges du prélat et ajouta : « Quoique nous le regardions comme notre maître, à cause de son profond savoir, et que nous le respections presque comme notre égal, puisqu'il est le patriarche d'un autre monde, toutefois son humilité lui a fait entreprendre un si grand voyage pour venir honorer saint Pierre en notre personne et nous consulter sur ses affaires, nous qui avons plutôt besoin de ses conseils. Voyez donc combien nous devons l'aimer et l'honorer. »
Saint Anselme ne répondit à ce discours que par sa modestie, en rougissant et en gardant le silence. Puis, le Pape lui ayant demandé la cause de son voyage, il la lui expliqua comme il avait fait dans sa lettre. Le Pape lui promit sa protection tout entière et écrivit au roi d'Angleterre, l'exhortant et lui enjoignant de le rétablir dans tous ses biens ; car le roi s'en était emparé dès que le saint évôquc eut quitté le royaume. Anselme écrivit aussi au roi, et il demeura dix jours à Rome, logé au palais de Lalran, avec le Pape, qui lui avait ordonné d'attendre auprès de lui les effets de sa protection ; mais, comme la chaleur de l'été était grande et que le séjour de Rome était malsain, surtout pour les étrangers, le Pape trouva bon que
[Oe 1085 à 1106
saint Anselme se retirât au monastère de Saint-Sauveur, dans la Terre de Labour, dont l'abbé Jean avait été autrefois moine au Bec ; car, encore qu'il fût Romain, le désir d'étudier l'avait fait passer en France, et la réputation d'Anselme l'attira à son monastère ; mais, quelques années après, le Pape Urbain, ayant ouï parler de ce moine Jean, le fit venir auprès de lui et lui donna cette abbaye. Car Urbain était soigneux d'attirer les personnes de mérite, et par ce motif il éleva plusieurs moines aux dignités ecclésiastiques, comme Albert, qu'il fit prêtrecardinal, puis évêqiie de Siponte ; Bernard Uberti, Florentin, qu'il fit prêtre-cardinal, légat, puis évêque de Parme ; Milon, moine de Saint-Aubin d'Angers, qu'il fit évêque de Palestrine, au lieu du cardinal schismatique Hugues le Blanc ; enfin Jean de Marses, qu'il fit évêque de Tusculum
Saint Anselme donc, invité par l'abbé Jean, se retira dans une terre de son monastère, nommée Sclavie, où l'air était fort sain, po«r y attendre la réponse du roi d'Angleterre. Charmé du repos qu'il goûtait en cette agréablesolitude, Anselme y reprit les mêmes exercices dont il s'occupait au Bec avant que d'être abbé, c'est-à-dire les œuvres de piété et la méditation profonde des mystères de la religion. Ainsi il acheva le traité intitulé : Pourquoi Dieu s'est fait homme. Il reçut dans cette solitude la visite de plusieurs personnes que sa réputation attirait pour recevoir ses conseils et qui retournaient merveilleusementsatisfaites. Roger même, duc de Pouillc, qui faisait alors le siège de Capoue, le pria (îe venir l'y trouver et le reçut avec tous les témoignages possibles de respect et d'amitié. Le Pape vint aussi à ce siège, espérant faire la paix ; mais il ne put y réussir, et Anselme demeura avec lui dans le voisinage de Capoue, jusqu'à ce que cette ville se fût rendue au duc Roger. La plupart de ceux qui venaient voir le Pape venaient aussi voir Anselme, autant recherché pour sa vertu (jue le Pape pour sa dignité. Les pauvres qui n'osaient approcher du Pape s'adressaient à Anselme, et il était honoré môme des Sar-
> Vita S, Anselmi^ a. U et iU. llulia sacra.
rasins que le comte Roger, oncle du duc, avait amenés de Sicile.
Le duc Roger avait à ce siège deux cents Grecs commandés par un nommé Sergius, qui, gagné par le prince de Capoue, promit de lui donner entrée dans l'armée du duc, dont il avait la garde avancée. La nuit même où cette trahison devait s'exécuter, le duc Roger vit en dormant saint Bruno, qui lui dit de se lever pronipteinent et de prendre ses armes s'il voulait se sauver, lui et son armée, du péril qui le menaçait. Le duc s'éveilla, fort alarmé, fit monter à cheval quelques-uns des siens, qui trouvèrent Sergius fuyant avec sa troupe, et, en ayan pris la plus grande partie, il reconnut la vérité de la trahison. Après la prise de Capoue le duc vint sur la fin de juillet à Squillace, où il demeura quinze jours malade. Saint Bruno vint l'y voir avec quatre de ses frères, pour le consoler. Le duc lui raconta sa vision et lui rendit grâces du soin qu'il avait eu de prier pour lui en son absence. Le saint homme répondit: « Ce n'est pas moi que vous avez vu, c'est l'ange de Dieu qui accompagne les princes pendant la guerre. -» Le duc le pria de recevoir de grands revenus de son domaine de Squillace ; mais le saint répondit : « J'ai quitté la maison de mon père et la vôtre pour servir Dieu, dégagé de toutes les choses extérieures. » Enfin il reçut le monastère de Saint-Jacques, avec le château, et c'est dans l'acte de donation que le duc Rogoi' raconte cette histoire
Après le siège de Capoue le Pape se rendit dans la ville d'Averse et saint Anselme l'y suivit. Là, considérant les peines d'esprit et les persécutions qu'il avait souffertes en Angleterre, presque sans aucun iVuit, et, au contraire, de quelle tranquillité il jouissait et avec quel succès il était écouté de tout le monde depuis qu'il était sorti d'Angleterre, il conçut un grand désir de n'y plus retourner et de renoncer à l'archevêché. Il se fortifia dans celte résolution par le peu d'espérance de pouvoir jamais vivre avec le roi Guillaume, dont il apprenait tous les Jours de plus mauvaises nouvelles et -.^es marques
' Acla SS., 4 ociplirç.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
plus certaines d'un prince non-seulement injuste, mais sans religion. Il alla donc trouver le Pape, et, après lui avoir exposé ses peines, il le pria d'avoir compassion de lui et de le décharger de l'épiscopat. Le Pape se récria : « Voilà ce grand évêque, ce grand pasteur ! Il n'a pas encore répandu de sang, et il veut abandonner son troupeau ! Dieu vous préserve, mon frère, de succomber à cette tentation, et sachez que, loin de vous accorder ce que vous demandez, je vous ordonne, de la part de Dieu et de saint Pierre, de retenir, autant qu'il vous sera possible, le soin du royaume d'Angleterre, quand même la tyrannie du roi vous empêcherait d'y retourner, et vous garderez l'autorité et les marques de l'épiscopat en quelque lieu que vous soyez. » Saint Anselme se soumit, et le Pape lui ordonna de se trouver à Bari pour le concile qu'il devait y tenir pour le premier jour d'octobre, où il lui ferait justice du roi d'Angleterre et de tous ceux qui s'opposaient à la liberté de l'Église. Anselme retourna cependant à sa solitude de Sclavie, et, afin de pratiquer l'obéissance, il se fit donner pour supérieur, par le Pape, le moine Eadmer, qui l'accompagnait, en sorte qu'il ne faisait pas la moindre chose sans sa permission, jusqu'à n'oser se retourner dans son lit».
Vers le même temps Éric 1", roi de Danemark, surnommé le Bon, fut menacé d'excommunication, sur de vains soupçons, par Liémar, archevêque de Hambourg. Il en appela au Pape et alla lui-même à Rome, où, sa cause ayant été soigneusement examinée, il repoussa si bien l'accusation de l'archevêque qu'il revint pleinement justifié ; mais, pour n'être plus exposé à un pareil traitement, il retourna à Rome et demanda d'être affranchi de la juridiction de ce pi élat étranger, et qui était alors schismalique, attaché au parti de l'antipape Guibert et du roi ou empereur Henri. Le Pape Urbain accorda au roi Éric ce qu'il demandait, tant en considération de sa dignité que de la peine qu'il avait prise de faire un si long voyage, et il lui promit d'ériger un archevêché dans son
1 Eadmer, JVotor., 1, 2, n. 31 et 34. JUalmesbury, Pon- ///•., 1. 1.
royaume *. Quelques années après, Éric, ayant tué par accident quatre de ses chevaliers, fit vœu d'aller à Jérusalem pour l'expiation de ce crime. Son peuple l'aimait à tel point qu'il offrit la troisième partie de son bien pour le faire dispenser de ce voyage ; mais le roi demeura ferme, et avant que de partir il envoya à Rome solliciter, pendant son absence, l'érection de sa métropole.
Éric mourut pendant ce voyage, dans l'île de Chypre, en 1101, et, deux ans après, sous le roi Nicolas, son frère, et le Pape Pascal H, l'érection fut exécutée. Le Pape envoya un légat qui, ayant visité les principales villes de Danemark, choisit celle de Lunden, alors la capitale, pour lui donner la dignité de métropole, tant à cause du mérite d'Atzer, qui en était évêque, que pour la situation avantageuse de la ville, qui, étant près de l'embouchure d'une rivière, donnait aux pays voisins un facile accès par terre et par mer. Lunden fut donc érigée en archevêché l'an 1103, et non-seulement tirée de la dépendance de Hambourg, mais encore donnée pour métropole aux trois royaumes de Danemark, de Suède et de Norwége.
Le Pape Urbain II tint, au mois d'octobre 1098, le concile de Bari, comme il l'avait indiqué, et il s'y trouva cent quatre-vingt-trois évêques, entre lesquels était saint Anselme. Ils étaient tous revêtus de chapes, hormis le Pape, qui portait une chasuble et le pallium par-dessus. Les Grecs y proposèrent la question de la procession du Saint-Esprit, prétendant prouver par l'Évangile qu'il ne procède que du Père. Le Pape y répondit par plusieurs raisons, etilen em[)loya quelques-unes tirées du Traité de l'Incarnation que saint Anselme lui avait autrefois envoyé. 3Iais, comme la dispute continuait, il fit faire silence et dit à haute voix : « Anselme, archevêque des Anglais, notre père et notre maître, où êtes-vous ? » Saint Anselme se leva et répondit: «Très-saint Père, qu'ordonnez-vous?
Me voici ! » Le Pape le fit approcher et asseoir auprès de lui, au grand étonnement du concile, où tous demandaient qui il était et d'où il venait. Après que ce mouvement fut apaisé
i 8.-1X0 Grammat., 1. 12, p. 20'», Hist. gent. Danor. ap. Lindemb,, p. 300. Pontan., 1, 5, p. 202.
[De 1085 \ 1106
le Pape déclara publiquement la vertu et le mérite d'Anselme, et avec quelle injustice il avait été chassé de son pays.
Saint Anselme était prêt à répondre à la question proposée, mais on jugea plus à propos de remettre au lendemain, et alors il traita la matière avec tant de force et de netteté que tous en demeurèrent satisfaits et lui donnèrent de grandes louanges, et on prononça anathème contre ceux qui nieraient que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.
Ensuite on parla du roi d'Angleterre dans le concile de Bari, et on fit beaucoup de plaintes contre lui. entre autres touchant la simonie et l'oppression des églises ; sur quoi le Pape parla fortement, ainsi que de ce que le roi avait fait souffrir à Anselme, ajoutant qu'il avait admonesté plusieurs fois ce prince de se corriger ; et, demandant l'avis des évêques, ils répondirent: «Si vous l'avez appelé jusqu'à trois fois, il est clair qu'il ne reste qu'à le frapper d'anathème jusqu'à ce qu'il se corrige. » Le Pape en convint. Saint Anselme était demeuré jusque-là assis et baissant la tête, sans dire mot ; mais alors il se leva, et, s'étant mis à genoux devant le Pape, il fittantqu'il obtint delui de ne pas prononcer l'excommunication contre le roi. Tous les assistants admirèrent sa charité pour son persécuteur. Saint Anselme mit depuis par écrit les raisons qu'il avait employées dans ce concile contre les Grecs, et en fit un Ti^aité sur la Procession du Saint-Esprit *.
Après le concile de Bari saint Anselme retourna à Rome avec le Pape. Cependant son envoyé revint d'Angleterre et rapporta que le roi avait reçu la lettre du Pape, mais qu'il n'avait pas voulu recevoir celle d'Anselme, et que, sachant que celui qui les avait apportées était à lui, il avait juré qu'il lui ferait arracher les yeux s'il ne sortait promptement de ses terres. Quelques jours après que le Pape fut de retour à Rome il vint un envoyé du roi d'Angleterre, chargé de la réponse au Pape, à qui il dit : « Le roi, mon maître, s'étonne comment il a pu vous tomber dans l'esprit de le solliciter pour la restitution des
biens d'Anselme. La raison est que, quand ce prélat voulut sortir du royaume, le roi lui déclara nettement que, s'il sortait, il se saisirait de tout l'archevêché. Cependant il n'a point été retenu par celte menace. » Le Papedemanda: «L'accuse-t-il d'autre chose? — Non,» reprit l'envoyé. El le Pape ajouta : « Qui a jamais ouï parler de rien de semblable ? Il a dépouillé de tout le primat de son royaume pour cette seule raison qu'il n'a pas voulu manquer de visiter la mère commune, l'Église romaine ? Et vous avez fait un si grand voyage pour nous apporter une telle réponse? Retournez promptement dire à votre maître qu'il le rétablisse en tous ses biens s'il ne veut être excommunié, et qu'il me fasse savoir son intention avant le concile que je tiendrai en cette ville la troisième semaine d'après Pâques. »
L'envoyé demanda au Pape une audience secrète avant que de partir et demeura longtemps à Rome, où, à force de présents, il attira plusieurs personnes dans les intérêts de son maître. Ainsi le Pape se relâcha et accorda au roi d'Angleterre un délai jusqu'à la Saint-Michel de l'année suivante; car ceci se passait à Noël, en 4098. Saint Anselme, voyant qu'il n'avait rien à espérer du prochain concile, résolut de retourner à Lyon ; mais le Pape ne voulut pas le lui permettre. Il demeura donc à Rome, étant continuellement avec le Pape, qui le venait voir à son appartement et lui faisait sa cour. Dans toutes les assemhlées, les processions et les cérémonies, il avait la seconde place après le Pape. Tous l'aimaient et l'honoraient, même les schismatiques, et il n'en était pas moins humble et soumis à tout le monde*.
Le Pape Urbain tint à Rome le concile dans le temps marqué, la troisième semaine après Pâques, qui, cette année (1090), était le 10 avril. Il s'y trouva cent cinquante évêques, entre autres saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, et Daimhert, nouvel archevêque de Sens, qui reconnut alors la primatie de Lyon. Chacun était assis à son rang, suivant la coutume ; mais il y eut de la difficulté pour placer saint Anselme, parce que per-
* Labbe, t. 10, p. (ill. Eadmer, Novorum, 1. 2.
» Eadmer, Novor,, 1. 2, et Vita S. Auselmi, ». 49
de l'J.re chr.l DE L'ÉGLISE
sonne ne se souvenait d'avoir vu dans un concile de Rome un archevêque de Cantorbéry. Le Pape lui fit donc mettre Un siège dans Je cercle que formait l'assemblée, ce qui marquait une grande distinction.
Un ancien auteur dit que ce concile de Rome fut convoqué contre les erreurs des Grecs; il n'en est toutefois point parlé dans les dix-huit canons de ce concile. Celte omission peut venir de ce que ceux qui les ont recueillis ne se sont appliqués qu'à nous transmettre les décrets qui intéressaient les Eglises d'Occident, comme ils ont négligé de rapporter ce qui regardait saint Anselme et le roi d'Angleterre, laissant aux écrivains de ces contrées de mettre par écrit ce qui avait été réglé à leur égard dans ce concile. Les onze premiers canons sont absolument les mêmes que les douze premiers du concile de Plaisance, confirmés dans celui de Clermont, touchant les ordinations des simoniaques et des schismatiques. On renouvelle dans les suivants ce qui avait été ordonné dans les concilesprécédents touchant l'administration gratuite des sacrements, le célibat des clercs, la simonie et les investitures, et la défense de recevoir de la main des laïques les dîmes ou autres droits ecclésiastiques sans le consentement de l'évêque. On prononça aussi excommunication contre tous les laïques qui donneraient les investitures des églises, et contre les ecclésiastiques qui les recevraient ou qui consacreraient ceux qui les avaientreçues. Le concile comprit sous le même anathème les clercs qui feraient hommage aux laïques pour des dignités ecclésiastiques, n'étant pas'possible de voir sans horreur que des mains qui ont l'honneur de créer le Créateur et de l'offrir pour le salut du monde soient soumises à des mains souillées de crimes. Il fut aussi beaucoup question dans ce concile de l'expédition de Jérusalem ; le Pape, qui avait reçu la lettre des chefs de la croisade après leur dernière victoire devant Antioche, pressa tout le monde d'aller au secours de leurs frères
Ainsi que nous l'avons vu les croisés prirent Jérusalem le 15 juillet 1099. Le Pape
r Urbain n'eut pas la consolation d'apprendre cette heureuse nouvelle en ce monde; car il mourut le 29 du même mois, laissant l'Église dans une paix dont elle n'avait pas joui depuis longtemps et que l'opiniâtreté des schismatiques ne laissait point espérer. Son pontificat fut de onze ans quatre mois et dix-huit jours. Toute la ville de Rome le pleura. On enterra son corps dans l'église de Saint- Pierre, auprès de celui de saint Léon, et Pierre de Léon, son ami, chez qui il était mort, lui fit des obsèques magnifiques, avec une épilaphe en vers élégiaques, qui représentent au vrai les vertus et les actions de ce grand Pape. Il était de grande taille, modeste, recommandable par sa piété, sa sagesse, son éloquence et son zèle pour la discipline de l'Église. Les écrivains du temps l'appellent un homme vraiment apostolique ; ils disent même qu'il se fit plusieurs miracles à son tombeau. On ne doit donc pas être surpris que son nom se trouve en plusieurs martyrologes
Quinze jours après la mort du Pape Urbain II on élut pour son successeur Rainier, cardinal-prêtre du titre de Saint-Clément. Il était né à Rlède, en Toscane ; mais il fut mis dès son enfance à Cluny et y embrassa la profession monastique. Il n'avait que vingt ans quand, son abbé l'ayant envoyé à Rome pour les affaires du monastère, le Pape saint Grégoire VII reconnut sa vertu et sa capacité, le retint auprès de lui à Rome, el, après l'avoir éprouvé quelque temps, l'ordonna prêtrecardinal. Quand il apprit que les cardinaux, les évêques, le clergé de Rome et les principaux de la ville, assemblés dans son église de Saint-Clément, pensaient à l'élever lui-même sur le Saint-Siège, il s'enfuit et se cacha ; mais il fut découvert et ramené par force à l'assemblée. On lui fit des reproches de sa fuite, et, malgré les protestations de son indignité, on lui déclara qu'il était élu Pape et qu'il devait se soumettre à la volonté de Dieu. Alors quelques-uns du clergé, changeant son nom, crièrent trois fois : « Pascal Pape ! Saint Pierre l'a élu ! » A quoi l'assemblée répondit de même, ajoutant plusieurs acclama-
• Labbe, t, 10, p. 617. Mansi, t. 20.
1 Ceillier. t. 20.
[DelOS&à 1106
lions à sa louange. C'était le 13 août 1099. Le lendemain, qui était Un dimanche, il fut sacré par l évêque d'Ostie, assisté des évêques de Porto, d'Albane, de Lavici de Preneste et de Népi
Après le dernier concile de Rome saint Anselme avait repris la route de Lyon, où l'archevêque Hugues l'attendait avec une grande impatience. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'il ne pourrait recouvrer son siège tant que le roi d'Angleterre vivrait. Au reste le séjour qu'il fît à Lyon fut utilement employé : il y composa son livre de la Conception de la sainte Vierge et du péché originel. Hugues lui céda l'honneur d'ofhcier dans son église ; il le pria encore d'exercer toutes les fonctions épiscopales comme s'il eût été dans son propre diocèse. Ayant appris la promotion du Pape Pascal, saint Anselme lui écrivit une lettre où il explique ainsi le sujet de sa retraite d'Angleterre : « Je voyais plusieurs maux que je ne pouvais corriger et qu'il ne m'était pas permis de tolérer. Le roi voulait que je consentisse à ses volontés, qu'il appelait ses droits, et qui étaient contraires à la loi de Dieu ; car il ne voulait pas que l'on reconnût le Pape en Angleterre sans son ordre, ni que je lui écrivisse ou que j'en reçusse des lettres. Depuis treize ans qu'il règne il n'a point permis de tenir de concile dans son royaume. Il donnait les terres de l'Église à ses vassaux, et, si je demandais conseil, tous les évêques du royaume et mes suffragants mêmes refusaient de m'en donner, sinon conformément à la volonté du roi. Je demandai permission d'aller consulter le Saint- Siège sur mes devoirs ; le roi répondit qu'il se tenait offensé de la seule demande de celte permission, que je lui en fisse satisfaction, ou que je sortisse promptement de son royaume. J'aimai mieux sortir, et aussitôt le roi s'empara de tout l'archevêché, laissant seulement aux moines le vivre et le vêtement, et, nonobstant les avertissements du Pape défunt, il continue encore dans cette usurpation. Voici la troisième année queje suis sorti d'Angleterre ; j'ai dépensé le peu que j'avais emportée! beaucoup plus, que j'ai emprunté
iDaronius, ann. 1099.
et que je dois encore ; je subsiste parla libéralité de l'archevêque de Lyon. Je ne le dis pas par le désir de retourner en Angleterre, mais pour vous faire connaître mon état ; au contraire, je vous conjure de ne pas m'ordonner d'y retourner, si ce n'est à condition que je puisse observer la loi de Dieu et que le roi répare le mal qu'il a fait à mon Église ; autrement il semblerait que j'aurais été justement dépouillé pour avoir voulu consulter le Saint-Siège, ce qui serait d'un dangereux exemple. Quelques-uns, moins éclairés, demandent pourquoi je n'excommunie pas le roi ; mais les plus sages me conseillent de n'en rien faire, parce qu'il ne me convient pas de me plaindre et de me venger tout ensemble. Enfin les amis que j'ai auprès du roi •m'ont mandé qu'il se moquerait de mon excommunication *. »
Un accident bien funeste mit fin à la vie et aux violences de Guillaume le Roux. Son père, Guillaume le Conquérant, était passionné pour la chasse. Quoiqu'il possédât soixante-huit forêts, outre des parcs et des chasses en divers lieux de l'Angleterre, il ne fut satisfait que lorsque, pour la convenance particulière de sa cour, il eut mis en forêt une vaste étendue de pays entre la ville de Winchester et la côte de la mer. On en chassa les habitants, on brûla leurs chaumières et leurs églises, et plus de quatre lieues carrées d'un canton riche et populeux furent enlevées à la culture et converties en un désert pour fournir aux bêtes un terrain suffisant et un vaste espace pour le délassement du roi. Cette nouvelle forêt, créée par un acte de despotisme, devint le théàire de plus d'un événement funeste. En 1081 Richard, fils aîné du Conquérant, s'y était blessé ù mort; au mois de mai 1100 Richard, fils de Robert, second fils du Conquérant, y fut tué d'un coup de flèche tiré par imprudence. La môme mort devait frapper Guillaume le Roux dans la même forêt et la même aimée. Voici comment un historien anglais raconte la chose :
(( Après le départ d'Anselme Guillaume persévéra dans sa carrière de brigandage et
> s. Aiitelme, I. 3, ei>Ui 40.
de l'ère chr.l DE L'ÉGLISE
de débauches, jusqu'à ce que la mort vint soudain l'arrêter dans la Nouvelle-Forêt, où son frère Richard avait déjà péri. Depuis quelque temps il s'était répandu des bruits sur sa fin prochaine, ils circulaient parmi le peuple et s'accréditaient rapidement auprès de tous ceux dont la piété souffrait de son immoralité ou dont il avait provoqué la haine par son avidité. Lui-môme n'était pas sans appréhension. La nuit du 1" août fut pour lui une nuit sans repos; son imagination fut troublée par des songes si affreux qu'il fit venir ses serviteurs pour veiller auprès de son lit. Avant le lever du soleil un de ses officiers entra dans sa chambre et lui rapporta la vision d'un moineétranger, quel'on interprétait comme un présage de calamité pour le roi. « Cet homme, s'écria-t-il avec un sourire forcé, rêve comme un moine ; donnezlui centschellings. » Il ne put cependant dissimuler l'impression que ce mauvais augure avait faite sur son esprit, et, à la prière de ses amis, il abandonna son projet de chasse et consacra toute la matinée aux affaires. A son dîner il but et mangea plus qu'à l'ordinaire ; ses forces se ranimèrent, et peu de temps après il monta à cheval et entra dans la forêt. Là presque tous ses gens le quittèrent successivement afin de poursuivre séparément le gibier, et vers le soir des paysans le découvrirent gisant sur la terre et nageant dans son sang. Une flèche, dont le fût était brisé, lui était entrée dans le cœur. On transporta son corps sur un chariot à Winchester, où on l'ensevelit promptement le lendemain matin. Par respect pour son rang on lui éleva un tombeau dans la cathédrale; mais on crut qu'il ne serait pas décent d'honorer par des cérémonies religieuses les obsèques d'un prince dont la vie avait été si impie et dont la mort était trop soudaine pour donner l'espoir qu'il eût trouvé le temps de se repentir. » Le même historien ajoute : « Les pages précédentes auront sans doute donné au lecteur une idée suffisante de la violence du caractère de Guillaume, de sa rapacité, de son despotisme et de ses débauches *. » Saint Anselme, ayant appris la mort si fu-
neste du roi, son persécuteur, le pleura amèrement et assura qu'il aurait mieux aimé que Dieu l'eût retiré du monde lui-même que de laisser mourir sans pénitence et sans confession ce malheureux prince. Il reçut bientôt un député de l'Église de Cantorbéry, avec des lettres où on le priait instamment de revenir, et, par le conseil de l'archevêque de Lyon, il se mit en chemin pour l'Angleterre, fort regretté dans le pays qu'il quittait. Il n'était pas encore arrivé à Cluny quand il reçut un autre député du nouveau roi Henri et des seigneurs du royaume pour j presser son retour. La lettre du roi portait qu'après la mort de son frère il avait été élu roi par le clergé et le peuple d'Angleterre, et que la crainte des ennemis qui voulaient s'élever contre lui l'avait obligé à se faire sacrer sans attendre l'archevêque, à qui il en faisait excuse, prolestant de vouloir se gouverner par ses conseils. Guillaume le Roux n'avait point laissé d'enfants. Pour s'abandonner plus librement à toutes sortes de débauches, même à celle de Sodome, il avait refusé de se marier, et comme Robert, duc de Normandie, son frère aîné, n'était point encore revenu de la croisade, Henri, qui était le cadet, profita de son absence et se pressa de se faire reconnaître et couronner roi. Saint Anselme fit une telle diligence qu'il arriva à Douvres le 23 septembre; il fut reçu avec une extrême joie de toute l'Angleterre, qui espérait, à son retour, une espèce de résurrection, par la réparation de tous les désordres passés, principalement dans la religion *.
Jusqu'à cette époque la conduite morale de Henri avait été aussi répréhensible qtie celle de son dernier frère ; la politique lui apprit à se faire un manteau du zèle et de la sévéri té d'un réformateur. Il renvoya ses maî. tresses; il chassa de sa cour les hommes qui avaient scandalisé le public par leur vie efféminée et par les débauches que le feu du ciel a punies dans Sodome et Gomorrhe. A la sollicitation de saint Anselme il consentit à se marier et épousa Mathilde, fille du saint roi Malcolm et de la sainte reine Marguerite
' Lingard, t. 2. Orderic. Malmesb. Suger, Vita Ludov, ' Eadraer, Novor. , 1. 3,
[De 1083 à 1106
d'Écosse. Comme il montait sur le trône plus par la force que par le droit il publia une charte pour gagner la confiance publique. Il y promettait positivement de mettre en vigueur les lois de saint Edouard le Confesseur, de conserver à chacun ses droits et sa liberté. En particulier il rendait à l'Église ses anciennes immunités et promettait de ne pas vendre les bénéfices vacants, de ne point les donner à ferme. Son frère Guillaume le Roux, à sa mort, avait dans les mains un archevêché, quatre évêchés et onze abbayes, qu'il avait tous affermés.
Peu de jours après que saint Anselme fut arrivé en Angleterre il alla trouver le roi Henri, qui le reçut avec joie et lui fit goûter la raison qu'il avait eue de ne pas l'attendre pour être couronné de sa main. Ensuite on lui demanda qu'il fit hommage au roi, comme ses prédécesseurs, et qu'il reçût de lui l'investiture de l'archevêché. Anselme répondit qu'il ne le pouvait et rapporta ce qu'il avait appris sur ce sujet dans le concile de Rome; puis il ajouta: « Si le roi ne veut pas observer ces règlements je ne vois pas que mon séjour en Angleterre puisse être utile ni honnête; car, s'il donne des évêchés et des abbayes, il faudra que je m'abstienne de sa communion et de la communion de ceux qui auront reçu ces dignités. Je le prie donc de s'expliquer, afin que je sache à quoi m'en tenir.»
Le roi fut embarrassé de ce discours ; d'un côté il ne pouvait se résoudre à abandonner les investitures des églises ; il lui semblait que c'était comme perdre la moitié de son royaume ; d'ailleurs il craignait que s'il laissait se retirer saint Anselme, il n'allât trouver le duc Robert, son frère, qui était en Normandie, de retour de la croisade, et que, l'ayant rangé, comme il serait facile, à l'obéissance du Saint-Siège, il ne le fît roi d'Angleterre, Le roi Henri demanda donc un délai jusqu'à Pùques, pendant lequel on enverrait à Rome pour prier le Pape d'avoir égard à l'usage d'Angleterre, toutes choses jusqu'alors demeurant en môme état. Quoique saint Anselme vît bien que cette députation serait inutile il ne laissa pas d'y cuubcntir, pour ne donner au roi et aux
seigneurs aucun soupçon contre sa fidélité*.
Voici comment un historien anglais résume la question des investitures, particulièrement en ce qui concerne l'Angleterre. (I Pour entendre le sujet de la discussion, le lecteur doit savoir que, suivant l'ancienne coutume, l'élection des évêques se fondait généralement sur le témoignage du clergé et du peuple et les suffrages des prélats provinciaux. Mais le cours des années et la conversion des nations barbares avaient introduit des innovations importantes dans celte branche de la police ecclésiastique. Latenure des propriétés du clergé fut assimilée à celle des laïques ; le souverain s'attribua le droit d'approuver l'élection du prélat, et le nouvel évêque ou abbé, comme le baron ou le chervalier, était obligé de jurer fidélité et de rendiehommageàson seigneur suzerain. Lesprétentions de la couronne s'étendaient graduellement. Comme il était de l'intérêt du prince que les fiefs spirituels ne tombassent pas entre les mains de ses ennemis, il s'empara du droit de nomination, et, en vertu de ce droit, il investissait l'individu qu'il avait nommé par l'anneau et la crosse, insignes connus de la juridiction épiscopale et abbatiale. L'Église avait vu avec défiance ces empiétements successifs sur ses privilèges ; dans les conciles généraux de Nicée, en 787, et de Constantinople, en 869, on avait condamné la nomination des évêques par les autorités laïques. En 1067 ces anciennes prohibitions furent renouvelées par Grégoire VII, et, dix ans après, Victor III, dans un synode tenu à Bénévent, prononça la sentence d'excommunication contre le prince qui prétendrait exercer le droit d'investiture et le prélat qui consentirait à recevoir ses biens temporels à de telles conditions. Mais ce fut en vain que les foudres de l'Église lurent lancées contre cet usage des souverains ; ils refusèrent d'abandonner un privilège dont leurs prédécesseurs avaient joui, et les prélats qui leur devaient leurs richesses et leur importance le défendirent énergiquement. La contestation élevée à ce sujet entre les deux puissances continua pendant un demi-siècle, et ce ne
' Eadnicr, Novor., 1. 3.
de l'ire chr.]
fut pas sans des concessions mutuelles que des prétentions si contradictoires purent Cire ajustées à l'amiable.
« On doit cependant observer que le droit que réclamaient les souverains avait dégénéré, à cette époque, en abus pernicieux. Le lecteur sait déjà comment il fut exercé par Guillaume le Roux, qui, pour ses propres intérêts, refusa, dans plusieurs occasions, de nommer aux bénéfices vacants et déshonora les dignités ecclésiastiques en les prostituant au plus offrant. Les mêmes abus, et de plus grands encore, existaient en France et en Allemagne. L'indigence de Robert avait, en Normandie, amené des changements dans la méthode ordinaire en vendant la réversion des évêchés en faveur d'individus dans l'enfance, et en accordant, pour des sommes proportionnées, plus d'un diocèse au même prélat. Les hommes probes désiraient vivement la suppression de cet abus, et le zèle des Pontifes était excité par les conseils des membres les plus vertueux de l'ordre épiscopal. Parmi ceux-ci nous devons citer Anselme. Durant son exil il avait assisté aux conciles de Bari et de Rome, dans lesquels on avait encore condamné la coutume de l'investiture et renouvelé la sentence d'excommunication contre les coupables »
Ainsi parle l'historien Lingard.
Cependant le délai qui avait été pris entre le roi et saint Anselme jusqu'à Pâques 1101 fut prorogé jusqu'au retour des députés envoyés à Rome touchant l'affaire des investitures. A la Pentecôte la cour fut extrêmement troublée par la nouvelle de l'arrivée en Angleterre de Robert, duc de Normandie.
Le roi Henri et les seigneurs étaient dans des défiances mutuelles : le roi craignait qu'ils ne l'abandonnassent pour se joindre à son frèi e ; les seigneurs craignaient que, si le roi était une fois paisible, il n'exerçât sur eux une autorité trop absolue. Ils n'avaient confiance, de part et d'autre, qu'en l'archevêque Anselme, et il reçut, au nom de la noblesse et du peuple, la promesse du roi de les gouverner suivant de justes et saintes lois.
.Mais, quand le duc Robert fut effective-
ment entré en Angleterre, les seigneurs, oubliant leur serment, songeaient h passer de son côté, et le roi Henri craignait non-seulement pour son royaume, mais pour sa vie. Alors il eut recours à saint Anselme et pi omit de lui laisser un pouvoir absolu pour exercer tous les droits de l'Église en Angleterre et d'obéir toujours aux ordres du Pape. Saint Anselme assembla les seigneurs et leur parla en présence de toute l'armée avec laquelle le roi marchait au-devant de son frère. Il leur représenta si fortement combien étaient détestables, devant Dieu et devant les hommes de bien, ceux qui manquaient à la foi jurée solennellement à leur prince, que tous protestèrent qu'ils demeureraient fidèles au roi, dùt-il leur en coûter la vie. Le duc Robert, de son côté, perdit l'espérance qu'il avait dans la défection des seigneurs et fut touché de l'excommunication que saint Anselme avait publiée contre lui comme usurpateur; il fit la paix avec son frère et se retira.
Tout le monde s'attendait à ce quf; le roi Henri donnât à saint Anselme quelque marque de reconnaissance ; mais, le péril passé, le roi normand oublia toutes ses promesses. Saint Anselme avait envoyé à Rome deux moines de Cantorbéi y, le roi, trois évêques. Le Pape Pascal demeura ferme dans la condamnation des investitures, et il s'en expliqua clairement dans les deux lettres dont il chargea les députés, l'une pour le roi, l'autre pour l'archevêque. Les trois évêques soutinrent que le Pape leur avait parlé en secret d'une manière contraire à ses lettres ; Baudouin, l'un des deux moines envoyés par Anselme, les réfuta vivement. Les évêques de la cour répliquèrent que le témoignage des évêques députés devait l'emporter sur celui des moines ; Baudouin en appela aux lettres mêmes. Le Pape, informé de la calomnie dont les évêques députés l'avaient chargé, écrivit d'autres lettres où il condamnait nettement les investitures et excommunia ces évêques. Le roi, malgré toutes ses promesses antérieures, ne changea pas pour cela de sentiments ».
< Lingard, t. 2.
< Eadmer, I. 3.
IVERSELLE
[De lOSS à 1106
Cependant, avecla permission du roi, saint Anselme tint, en H02, un concile national de toute l'Angleterre, dans l'église de Saint- Pierre de Westminster. On y commença par condamner la simonie, et on déposa six abbés qui en furent convaincus, trois qui avaient reçu la bénédiction abbatiale et trois qui ne l'avaient pas encore. On déposa trois autres abbés pour d'autres causes. On y fit plusieurs règlements, dont voici les plus remarquables. Défense aux évêques de prendre la charge de tenir les plaids pour les affaires temporelles et de s'habiller comme les laïques. Tous les clercs en général doivent porter des habits d'une seule couleur. (Les laïques les portaient mi-partis ou bigarrés.) On ne donnera point à ferme les archidiaconés. Aucun clerc ne sera intendant d'un laïque ni juge de sang. On renouvelle l'ordonnance de la continence des clercs, et on déclare que les enfants des prêtres ne pourront leur succéder en leurs églises. On déclare nulle la promesse de mariage faite sans témoins. On défend, même aux laïques, de laisser croître leurs cheveux comme des femmes, à cause des débauches infâmes des jeunes gens, contre lesquelles on prononce anathème. Défense de rendre à des corps morts, à des fontaines ou à d'autres choses, aucun honneur religieux sans l'autorité de l'évêque. Défense de vendre les hommes comme des bêtes, ce qui jusqu'alors s'était pratiqué en Angleterre
Incontinent après ce concile Roger, nommé à l'évêché de Herford, tomba malade, et, se voyant à l'extrémité, il envoya prier saint Anselme de le faire sacrer par deux évêques avant qu'il mourût. Saint Anselme sourit de l'impertinence du personnage, d'ailleurs indigne, et ne répondit rien. Roger étant mort, le roi donna l'investiture à Reinelm, chancelier de la reine, et envoya prier Anselme de le sacrer avec Roger, nommé pour Salisbury, et Guillaume, élu depuis longtemps pour Winchester. Saint Anselme répondit : « Je sacrerai volontiers Guillaume ; mais pour les deux autres, je ne changerai point ce dont je suis convenu avec le roi. » Le roi dit en co-
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ière et avec serment : « Il ne sacrera point l'un sans les autres, de mon vivant. » Guillaume avait été élu pendant l'exil de saint Anselme ; mais il ne voulut ni consentir à l'élection, ni recevoir la crosse de la main du roi, ni s'ingérer au gouvernement de l'Église. Saint Anselme, étant de retour, lui donna la crosse, à la prière du clergé et du peuple et du consentement du roi.
Sur le refus que faisait saint Anselme de sacrer les deux autres, le roi ordonna à Girard, archevêque d'York, de les sacrer tous trois ; mais Reinelm, nommé à Herford, rapporta au roi la crosse et l'anneau, se repentant de les avoir reçus de sa main ; de quoi le roi irrité le chassa de la cour. Girard prit jour avec tous les évêques d'Angleterre pour sacrer les deux autres, Guillaume et Roger. On commença la cérémonie eton vint à l'examen des deux élus, quand Guillaume, saisi d'horreur, déclara qu'il aimait mieux être dépouillé de tout que de consentir à une ordination si irrégulière. Les évêques, chargés de confusion et des reproches du peuple, se retirèrent ; on mena Guillaume au roi, et ce prélat, demeurant ferme dans sa résolution, fut chassé du royaume et dépouillé de tous ses biens. Saint Anselme en demanda justice, mais inutilement.
Après quelques autres incidents le roi, voyant le saint archevêque toujours ferme, le pria et le fit prier d'aller lui-même à Rome demander que le droit d'investiture lui fût conservé. Anselme, jugeant bien que la proposition du roi ne tendait qu'à le faire sortir du royaume, alla à la cour prendre congé de ce prince en l'assurant qu'il ne demanderait rien au Pape qui fût contraire à la liberté des églises. Il partit le 27 avril et n'arriva à Rome que vers le commencement de septembre ; il y trouva Guillaume de Varelvast, le môme que le roi Guillaume le Roux y avait précédemment envoyé. Le Pape Pascal fil logersaint Anselme au palais de Latran et assigna un jour pour l'examen de l'afTaire. L'envoyé du roi releva avec beaucoup d'éloquence les bienfaitsdes roisenvcrs lacourde Rome, l'usage où ils étaient de donner l'investiture, le préjudice que les Romains so feraient à eux-mêmes si l'on venait à ùtor ce
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droit à son maître, « dont, ajouta-t-il, il ne se départira jamais, dût-il en perdre son royaume, n Saint Anselme attendit en silence le jugement du Pape, qui, prenant la parole, dit que, pour lui, il ne permettrait pas au roi de garder impunément les investitures, quand il devrait lui en coûter la vie. Néanmoins, par le conseil des Romains, il accorda au roi quelques autres usages de ses prédécesseurs *.
Saint Anselme partit de Rome avec une lettre de Pascal II, datée du i6 novembre 1103, confirmalive des droits de sa priniatie ; Varelvast, au contraire, demeura à Rome pour essayer d'engager le Pape à contenter le roi d'Angleterre. Sa tentative fut inutile; tout ce qu'il obtint fut une lettre pour ce prince, datée du 23 novembre, dans laquelle le Pape lui donnait de grands témoignages d'amitié, et l'exhortait, par les motifs les plus pressants, à renoncer aux investitures et à rappeler saint Anselme. Pascal II savait apparemment qu'il y avait défense. Je la part du roi, au prélat de retourner en Angleterre dans le cas où l'affaire des investitures tournerait mal à Rome. Varelvast la lui signifia à Plaisance, où il le rejoignit ; ensuite ils se séparèrent.
Saint Anselme fut reçu à Lyon avec beaucoup d'honneur par l'archevêque Hugues, le clergé et le peuple ; mais, en Angleterre, le roi fît saisir à son profit tous les revenus de l'archevêque, à quoi il écrivit de ne point revenir s'il ne lui promettait de le laisser dans tous les usages de son père, Guillaume le Conquérant, et de son frère, Guillaume le Roux. Son absence causait beaucoup de maux. On élevait aux dignités ecclésiastiques des courtisans indignes et on les promouvait aux Ordres contre les prescriptions des canons ; on pillait les églises, on opprimait les pauvres ; on enlevait des vierges, on les déshonorait ; des prêtres se mariaient ou persévéraient dans l'incontinence. C'est ce que des gens de bien écrivaient à saint Anselme pour l'engager à revenir en usant de quelque condescendance envers le roi. Ce prince pensait, de son côté, à envoyer à
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Rome de nouveaux députés, et il y en envoya, en effet, après Pâques de l'an HOK ; mais, en attendant, il faisait des exactions inouïes sur le peuple et sur le clergé, sous prétexte de faire observer les décrets du dernier concile de Londres contre le concubinage et les autres désordres qui régnaient dans ses États. L'archevêque lui écrivit qu'il n'était point d'usage de faire exécuter les canons d'un concile par des peines temporelles et que c'était aux évêques, et non aux princes, à punir ces prévarications. Le roi lui fit réponse qu'il le satisferait sur cet article dans le voyage qu'il devait faire dans peu en Normandie ; car il s'était emparé de ce duché sur son frère aîné, Robert, qu'il tint en prison tout le reste de sa vie*.
Le saint archevêque, étant à la Charitésur-Loire au commencement de l'été H05, alla voir la comtesse de Rlois, à laquelle il avait des obligations. Ayant su d'Anselme ce qui s'était passé entre son frère et lui, elle entreprit de les réconcilier. Il y eut entre eux une entrevue à Laigle, entre Séez et Mortagne. Le roi rendit au prélat les revenus de son Église et consentit à ce qu'il revînt en prendre le gouvernement, mais à condition qu'il accorderait sa communion à ceux qui auraient reçu de lui lesinvestitures. Anselme le refusa pour le moment, et ne voulut rentrer en Angleterre qu'après le retour des députés que le roi et lui avaient envoyés à Rome pour avoir une explication sur cet article et sur quelques autres. La réconciliation du roi avec l'archevêque se fit le 22 juillet 1105, mais elle ne fut entière qu'au 15 août de l'année suivante. Le roi et saint Anselme se trouvèrent ce jour-là dans l'ahbaj*j du Bec, où ils convinrent de tous les articles qui les avaient jusque-là divisés. Le roi déchargea les églises de son royaume du cens que son frère leur avait imposé, promit de ne rien prendre à l'avenir des églises vacantes et de restituer tout ce qu'il avait pris des biens de l'Église de Cantorbéry, pendant l'absence de l'archevêque. Il promii encore que les curés qui n'avaient point payé de taxe ne payeraient rien, et que ceux qui
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avaient payé cette taxe seraient quittes pen- j dant trois ans de toute imposition. Saint Anselme, de son côté, accorda au roi tout ce qui était porté dans la lettre du Pape Pascal, savoir : qu'il donnerait l'absolution à ceux qui avaient ^'eçu les investitures, qu'il ordonnerait ceux qui les avaient reçues ou fait hommage au roi, et que si, dans la suite, quelques-uns recevaient les prélatures sans investitures, quoiqu'ilseussent fait hommage au roi, il ne laisserait pas de les ordonner.
Toutes ces conventions acceptées de part et d'autre l'archevêque s'embarqua pour l'Angleterre, où il fut reçu avec des démonstrations de joie incroyables. La reine Mathilde alla au-devant de lui et prit soin, sur la route, de lui faire préparer des logements. L'année suivante (1107) il se tint au mois d'août une assemblée d'évêques et de seigneurs à Londres, dans le palais du roi, où l'on confirma tout ce qui avait été arrêté l'année précédente dans l'abbaye du Bec ; elle dura trois jours, pendant lesquels on agita diverses questions, entre autres celle des investitures. Quelques-uns étaient d'avis que le roi continuât à les donner comme avaient fait son père et son frère ; l'avis contraire l'emporta, et l'on convint que l'on se conformerait au règlement du Pape Pascal, qui accordait au roi les hommages et lui défendait seulement les investitures. En conséquence le roi ordonna qu'à l'avenir personne, dans son royaume, ne recevrait l'investiture d'un évêché ou d'une abbaye par la crosse et l'anneau de la main du roi ou de quelque autre laïque que ce fût, et saint Anselme déclara qu'on ne refuserait la consécration à aucun prélat pour avoir fait hommage au roi. Alors on donna des pasteurs aux églises vacantes, mais sans leur donner l'investiture, et ceux qui avaient été élus évoques furent ordonnés à Cantorbéry par saint Anselme. Il écrivit au Pape tout ce qui s'était passé, comment le roi d'Angleterre avait renoncé aux investitures, et les précautions qu'il prenait pour ne remplir les sièges vacants que (le dignes sujets. C'est ainsi que, par la fermeté et la patience, les l*apes et saint Anselme triomphèrent de l'IuMTieur intraitable des rois normands d'Angleterre,
et affermirent la liberté de l'Église et par là
même celle du peuple
La seconde année de son pontificat, c'està-dire en 1100, le Pape Pascal reçut de Jérusalem la lettre suivante : « Moi, archevêque de Pise, et les autres évêques ; Godefroi, pinla grâce de Dieu maintenant défenseur du Saint-Sépulcre, et toute l'armée du Seigneur qui se trouve maintenant dans la terre d'Israël, à notre saint-père le Pape, à l'Éulise romaine, à tous les évêques et à tous les chrétiens, salutet bénédiction en Notre-Seigncur Jésus-Christ. » Dans cette lettre Godefroi et le reste de l'armée chrétienne racontent brièvement et modestement, depuis la prise de Nicée jusqu'au siège de Jérusalem, leurs succès et leurs revers, attribuantles premiers à Dieu seul et les seconds à eux-mêmes. Ils ajoutent en parlant de Jérusalem :
«Nos troupes eurent beaucoup à souffrir dans le siège de celte place par la disetle d'eau. Le conseil de guerre s'étant assemblé, les évêques et les principaux chefs ordonnèrent que l'armée ferait, pieds nus, une procession autour de la ville, afin que Celui qui s'était jadis humilié, pour nous, touché de notre humihté, nous en ouvrît les portes et abandonnât ses ennemis à notre colère. Le Seigneur, apaisé par notre action, nous livra Jérusalem huit jours après, précisément à l'anniversaire du jour où les apôtres composant la primitive Église se séparèrent pour se répandre dans les différentes parties de la terre, jour qui est célébré par un grand nombre de fidèles. Si vous désirez connaître ce que nous fîmes des ennemis que nous trouvâmes dans la ville, vous saurez que, dans le portique de Salomon et dans le temple, nos chevaux marchaient jusqu'aux genoux dans le sang impur des Sarrasins. On désigna ensuite les guerriers qui devaient garder la place, et on avait déjà accordé à ceux que rappelaient en Europe l'amour de la patrie ou le désir de revoir leurs familles la permission de s'en retourner, lorsque nous fûmes informés (|ne le roi de Babylonc (le Caire) était à Ascalou avec une armée innombrable, annonçant hautement le projet
1 Eadmer, iVovu/-., 1. 4. Barouius. Mmi;>i. Lalbo. Pagi,'
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de conduire en captivité les Français qui gardaient Jérusalem et ensuite de se rendre maître d'Antioche. C'est ainsi qu'il parlait; mais le Dieu du ciel en avait ordonné autrement. Cette nouvelle nous ayant été confirmée, nous marchâmes au-devant des Ba- Inloniens, après avoir laissé dans la ville nos J)iéssés et nos bagages avec une garnison suffisante. Les deux armées étant en présence, nous fléchîmes le genou et invoquâmes en notre faveur le Dieu des armées, pour qu'il lui plût, dans sa justice, d'anéantir par nos bras la puissance des Sarrasins et celle du démon, et par là d'étendre son Église et la connaissance de l'Évangile d'une mer jusqu'à l'autre. Dieu exauçanos prières, et nous donna une telle audace que ceux qui nous auraient vus courir à l'ennemi nous eussent pris pour une troupe de cerfs altérés qui vont étancher, dans une claire fontaine qu'ils aperçoivent, la soif qui les dévore. Notre armée ne comptait guère plus de cinq mille cavaliers et de quinze mille fantassins ; l'ennemi, au contraire, avait plus de cent mille chevaux et quatre cent mille hommes de pied. Mais Dieu manifesta sa puissance en faveur de ses serviteurs ; notre seul choc mit en fuite, même avant qu'elle combattît, cette immense multitude. On eîit dit qu'ils craignaient d'opposer la moindre résistance et qu'ils n'avaient point d'armes sur lesquelles ils pussent compter pour se défendre. Tous les trésors du roi de Babylone demeurèrent en notre pouvoir. Plus de cent mille Sarrasins tombèrent sous nos coups ; un grand nombre se noyèrent dans la mer, et la frayeur fut si vive parmi eux que deux mille furent étouffés aux portes d'Ascalon en se pressant pour y entrer. Si nos soldats ne se fussent occupés à piller le camp des ennemis, à peine, dans un si grand nombre, en fiit-il resté un pour annoncer leur défaite.
« Nous ne pouvons non plus passer sous silence un événement assez extraordinaire. La veille du combat nous nous étions emparés de plusieurs milliers de chameaux, de bœufs et de brebis. Les chefs ordonnèrent aux soldats de les abandonner pour aller à l'ennemi. Chose admirable! ces animaux nous accompagnèrentconstammcnt.s'arrêlantavecnous,
/ s'avançant avec nous, courant avec nous.
Les nuées mêmes nous garantissaient des ardeurs du soleil et les zéphirs soufflaient pour nous rafraîchir. Nous rendîmes des actions de grâces au Seigneur pour la victoire signalée qu'il venait de nous faire remporter et nous retournâmes à Jérusalem. Le comte de Saint-Gilles, le duc Robert de Normandie et le comte Robert de Flandre y laissèrent le duc Godefroi et revinrent à Laodicée. Une concoide parfaite ayant été rétablie entre Bohémond et nos chefs par l'archevêque de Pise, Icvcomte Raymond se disposa a reioui^ ner à Jérusalem pour le service de Dieu et de ses frères. En conséquence nous souhaitons à vous, chefs de l'Eglise catholique de Jésus-Christ et premiers du peuple latin, à vous tous, évêques, clercs, moines et laïques, qu'en faveur du courage et de la piété admirables de nos frères il plaise au Seigneur de répandre sur vous ses grâces, de vous accorder la rémission entière de vos péchés, et de vous faire asseoir à la droite du Dieu qui règne de toute éternité avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ! Nous vous prions et nous vous supplions, par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui fut toujours avec nous et qui nous a sauvés de toutes tribulations, de vous montrer reconnaissants à l'égard de vosfrères qui retournent vers vous, de leur faire du bien et de leur payer ce que vous leur devez, afin de vous rendre par là agréables au Seigneur et d'obtenir une part dans les grâces qu'ils ont pu mériter de la bonté divine »
On voit par cette lettre que c'étaient vraiment la foi et la piété chrétienne qui animaient la multitude des croisés, et que, s'ils s'oublièrent quelquefois et firent des fautes, c'était par une fragilité inséparable de la nature humaine. Au restetous les historiens du temps, dont quelques-uns, témoins oculaires, confu ment les merveilleuses circonstances de la victoire d'Ascalon; entre autres cette multitude d'animaux qui suivaient avec ordre l'armée chrétienne, el qui, dans le lointain, parurent aux ennemis une innombrable arrière-garde. Plus les croisés s'approchaient
' Anno 1100, ex manuscri'pf. Sir/nicns. monasterii. Micliau'J, Hisf. fies Croisades, t. 1 , p. 442, sixième édition^
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de Parmée égyptienne, plus ils paraissaient pleins d'ardeur et de joie. « Nous ne redoutions pas plus nos ennemis, dit Raymond d'Agiles, que s'ils avaient été timides comme des cerfs, innocents comme des brebis. Les tambours, les trompettes, leschantsdeguerre animaienirenthousiasme desguerrierschrétiens, qui venaient de recevoir la bénédiction de la vraie croix. » « Us allaient au-devant du péril, dit Albert d'Aix, comme à un joyeux festin. » L'émir musulman de Ramla, qui .suivait l'armée chrétienne commeauxiliaire, ne pouvait assez admirer cette joie des soldats chrétiens à l'approche d'un ennemi formidable ; il exprima sa surprise au roi de Jérusalem, et jura devant lui d'embrasser une religion qui donnait tant de bravoure et tant de force à ses défenseurs.
La bataille d'Ascalon fut la dernière de cette croisade. Libres enfin de leur vœu, après quatre ans de travaux et de périls, les princes croisés ne songèrent plus qu'à quitter Jérusalem, qui devait bientôt n'avoir pour sa défense que trois cents chevaliers, la sagesse de Godefroi et i'épée de Tanorède, résolu de terminer ses jours en Asie. Quand ils eurent annoncé leur départ tous les cœurs se remplirent de deuil et de tristesse; ceux qui restaient en Orient embrassaient leurs compagnons les larmes aux yeux et leur disaient : « N'oubliez jamais vos frères, que vous laissez dans l'exil ; de retour en Europe, inspirez aux chrétiens le désir de visiter les saints lieux que vous avez délivrés ; exhortez les guerriers à venir combattre avec nous les nations infidèles. » Les chevaliers et les barons, fondant en pleurs, juraient de conserver un éternel souvenir des compagnons de leurs exploits et d'intéresser la chrétienté au [ alut et à la gloire de Jérusalem.
Le premier soin de Godefroi fut de réprimer les hostilités des musulmans et de reculer les frontières du royaume dont on lui avait confié la défense. Par ses ordres Tancrède entra dans la Galilée et s'empara de Tihériade et de plusieurs autres villes voisines du Jourdain. Pour prix de ses travaux il obtint la possession du pays qu'il venait de conquérir et qui dans la suite fut érigé on principauté.
Godefroi, de son côté, assiégeait la ville maritime d'Arsur lorsque plusieurs émirs, descendus des montagnes de Naplouse et de Samarie vinrent le saluer et lui offrir des présents, tels que des figues et des raisins cuits au soleil. Le roi de Jérusalem était assis à terre, sur un sac de paille, sans appareil ni gardes. Les émirstémoignèrent leur surprise et demandèrent comment un aussi grand prince, dont les armes avaient ébranlé tout l'Orient, était humblement couché à terre, n'ayant pas même un coussin ni un tapis de soie. «Mais, répondit Godefroi, la terre, d'où nous sommes sortis, et qui doit être notre demeureaprès la mort, ne peut-elle pas nous servir de siège pendant cette vie? » Cette réponse si simple et si sublime, et par là même si orientale, dut vivement frapper les émirs. Pleinsd'admiration pour tout ce qu'ilsavaient vu et entendu, ils quittèrent Godefroi en lui demandant son amitié, et dans Samarie on s'étonna qu'il y eût tant de simplicité et de sagesse parmi les hommes de l'Occident.
Dans le même temps la renommée racontait beaucoup de merveilles sur la force de Godefroi; on l'avait vu, d'un seul coup de sa large épée, abattre la tête des plus grands chameaux. Un émir puissant parmi les Arabes voulut juger le fait par lui-même et vint prier le prince chrétien de renouveler devant lui le prodige. Godefroi ne dédaigna point de satisfaire la curiosité de l'émir musulman, et d'un seul coup de son glaive il trancha la tête d'un chameauqu'on lui avait amené. Comme les Arabes paraissaient croire qu'il y avait quelque enchantement dans I'épée de Godefroi, celui-ci prit I'épée de l'émir, et la tête d'un second chameau roula sur le sable. Alors l'émir déclara hautement que tout ce qu'on avait dit du chef des chrétiens était véritable et que jamais homme ne fut plus digne de commander aux nations. Aujourd'hui cette terrible épée, qui abattait les têtes des chameaux et pourfendait les géants sarrasins, se conserve dans l'église du Saint- Sépulcre.
Lorsque Godefroi revint à Jérusalem il apprit que son frère Baudouin, comte d'É- (losse, et Bohémond, prince d'Anlioche, s'étaient mis en route pour visiter les saints
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lieux. Ils venaient à Jérusalem accompagnés d'un grand nombre de chevaliers et de soldats de la croix, qui, restés comme eux à la garde des pays conquis, se montraient impatients d'achever leur pèlerinage. A ces illustres guerriers se réunirent une multitude de chrétiens venus de l'Italie et de toutes les contrées de l'Occident. Cette pieuse caravane, qui comptait vingt-cinq mille pèlerins, eut beaucoup à souffrir sur les côtes de la Phénicie; « mais, lorsqu'ils virent Jérusalem, dit Foucher de Chartres, qui accompagnait Baudouin, comte d'Édesse, toutesles misères qu'ils avaient souffertes furent mises en ou- 1)11. » L'histoire contemporaine ajoute que Godefroi, grandement aise de revoir son frère Baudouin, festoya magniflquement les princes tout le long de l'hiver.
Daimbert, archevêque de Pise, était venu avec eux, commelégat apostolique, envoyé par lePapePascalII,pourremplacer l'évêque Adhémar, mortdansAntioche. Si méon, le patriarche grec de Jérusalem, était mort également dans l'île de Chypre, où il était allé recueillir des aumônes. On avait élu d'une manière telle quelle, pour administrateur ou patriarche provisoire, Arnoul, chapelain du duc de Normandie, dont les mœurs paraissent avoir été au moins suspectes. Ce fut lui qui portait le bois de la vraie croix à la bataille d'Ascalon. Le légat Daimbert de Pise, étant arrivé sur les entrefaites, fut élu et intronisé régulièrement, et même malgré lui, comme il le témoigne dans une de ses lettres à Bohémond, et ce prince, qui était alors à Jérusalem, et Godefroi, reçurent humblement de sa main l'investiture, l'un de la principauté d'Antioche, l'autre du royaume de Jérusalem, pour honorer en lui celui dont il tenait la place sur la terre.
Godefroi profita du moment où les princes latins étaient à Jérusalem pour établir un gouvernement régulier dans son royaume.
Des hommes savants et pieux furent assemblés dans le palais de Salomon et chargés de rédiger un code de lois. Les conditions imposées à la possession des terres, les services militaires, les (iefs, des obligations réciproques du roi et des seigneurs, des grands et des petits vassaux, tout cela fut établi et revu.
glé d'après les coutumes des Francs. Ce que demandaient surtout les sujets de Godefroi, c'étaient des juges pour terminer les différends et protéger les droits de chacun. Deux coursde justice furent instituées: l'une, présidée par le roi et composée de la noblesse, devait prononcer sur les différends des grands vassaux; l'autre, présidée parle vicomte de Jérusalem et formée des principaux habitants de chaque ville, devait régler les intérêts et les droits de la bourgeoisie ou des communes. On institua une troisième cour, réservée aux chrétiens orientaux; les juges étaient nés en Syrie, en parlaient la langue et prononçaient d'après les lois et les usages du pays. Cette législation de Godefroi, qui s'accrut et s'améliora sous les règnes suivants, fut déposée en grande pompe dans l'église de la Résurrection, prit le nom d'Assises de Jérusalem ou de Lettres du Saint- Sépulcre, et servit plus tard de modèle à saint Louis pour améliorer la législation de Fi ance Godefroi vint souvent au secours de Tan-
' Les Assises de Jérusalem sont le premier code qui ait été rédigé selon l'esprit de la féodalité. «Le royaume, dit Caiitu, y est déclaré indivisible et héréditaire, même dans la ligne féminine; à défaut d'héritiers le liant clergé et les vassaux immédiats de la couronne sont appelés à élire le chef de l'État. Le roi doit jurer de maintenir la constitution avant de recevoir l'hommage des vassaux et d'être couronné par le patriarche.
« Le royaume était.divisé en baronnies, dont une formait le domaine de la couronne. Chacune d'elles, ayant droit de monnayage et de justice, passait, comme l'État, aux héritiers mâles ou femelles, sauf que la femme était tenue de choisir un mari ou un champion. Le roi pouvait inféoder des portions de sa baronnie à des titulaires qui ne devenaient pas par là ses vassaux immédiats, mais sous-vassaux seulement. Six cent soixante-six chevaliers étaient astreints par le vasselage au service militaire, deux cents autres à Tripoli; chacun d'eux accompagné de quatre archers à cheval. Les églises et les ville fournissaient cinq mille soixante-quinze sergents; d'où il suit que l'armée entière ne dépassait pas onze mille hommes.
« Les comtes et les barons devaient servir leurs suzerains sur les champs de bataille et les assister dans ies conseils; le vassal devait défendre ou venger son snj.érieur de tonte injure, ainsi que l'honneur de sa femme, de sa fille, de sa sœur, le suivre dans ses expéditions, se donner pour lui en otage s'il tombait am mains de l'ennemi. Ainsi le roi, les snjets, les vassaux ou vavasseurs se trouvaient liés par une promesse réciproque de fidi litô et de défense Dans cette aristocratie le roi n'exerçait que le pouvoir militaire; la souveraineté résidait dans la /idule cour, où se traitaient les causes des lionime^. éminents et des barons, sans l'accord desquels l'assise ne pouvait avoir litu. l.a courbasse, ou cour des bourgeois, piésidée par le vicjmto et composée des jniv-s dû la ville,
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crède, qui était en guerre avec les émirs de Galilée. Le roi de Jérusalem porta ses armes victorieuses au delà du Liban et jusque sous les murs de Damas ; il fit en même temps plusieurs autres incursions en Arabie, d'où il revenait toujours avec un grand nombre de captifs, deciievaux etdechameaux.Sarenommée s'étendait chaque jour davantage; on le comparait à Judas Macliabée pour la valeur, à Samson pour la force de son bras, à Salomon pour la sagesse de ses conseils. Les Francs restés avec lui bénissaient son règne, etsous sa domination paternelle ils oubliaient leur ancienne patrie ; les Syriens, les Grecs, les musulmans eux- mêmes étaient persuadés qu'avec un aussi bon prince la puissance chrétienne en Orient ne pouvait manquer de s'affermir; mais Dieu ne permit pas que Godefroi vécût assez longtemps pour achever ce qu'il avait si glorieusement commencé. Dans le mois de juin 1100, revenant d'une expédition au delà du Jourdain, il tomba malade. Transporté à Jérusalem il y languit cinq semaines. Quoique accablé de souffrances il admettait auprès de lui tous ceux qui voulaient lui parler des affaires de la Terre- Sainte ; il apprit sur son lit de douleur la
prononçait sur les affaires réelles et personnelles des citoyens et sur leurs procès criminels.
« Le sénéchal, premier officier de la couronne, indépendamment de l'administration des domaines royaux et des fiefs qui en dépendaient, avait sous lui les baillis royaux, prélats et barons, appelés à juger les sujets non justiciables du vicomte, comme les chrétiens indigènes, qui conservèrent leurs coutumes. Après lui venait le connétable, qui avait pour vicaire un maréchal.
« Ceux-là seuls qui portent les armes, comme toujours dans le droit féodal, ont des droits en partage. Les vilains sont la propriété du maître, et le dommage qui leur est causé est mis à prix. On voit aussi que trente communes étaient déjà instituées dans ces contrées, et les villes où résidait un vicomte étaient dotées de certains privilèges.
« L'Église fut organisée comme celles d'Occident; elle resta indépendante du gouvernement laïque, n'étant pas obligée de fournir au recrutement des troupes du roi, mais Beuleuieut de donner des subsides dans les cas urgents.
« Ce code est un modèle de liberté au milieu do la servitude barbare ; on y voit le coMseiit( niejit de tous les sasociés indiqué comme condition preniicrc des lois, et il offre le premier exemple de deux tribunaux, l'un subordonné à l'autre. Tout ce que Tltulie et le droit canonique ftvaiont de mieux y fut introduit. Il semblait que le puissant prit pour commander une voix plus huuiaine près du tombeau de l'Homme-Dien. » {Hist. univer., t. X, p. 4G.) — (Voyez aussi l'article Assises, dans le Dicltonn, des Croiaadts de d'Ault-Duméiiil,, (édit. Migno.)
reddition de Caïphas, ville maritime au pied du montCarmel; ce fut sa dernière victoire, sa dernière joie dans cette vie. Héros chrétien, il fil une confession générale de toutes ses fautes, reçut les derniers sacrements de l'Église avec une piété qui émut jusqu'aux larmes tous les assistants, et mourut le 17 juillet 1100, un an après la prise de Jérusalem. W fut enseveli dans l'église du Saint-Sépulcre, au pied du Calvaire, et y attend la résurrection glorieuse avec Josué et Gédéon, avec David et Judas Machabée.
Après sa mort il y eut quelque difficulté pour le choix du successeur; le patriarche Daimbert, à qui le roi défunt avait cédé à Jérusalem le quartier du Saint-Sépulcre et le quart de la ville de Joppé, prélendit que dans ses derniers moments il lui avait cédé la ville de Jérusalem tout entière; on n'écouta point ses prétentions. Baudouin, prince d'Édesse, frère de Godefroi, fut appelé à lui succéder ; il céda la principauté d'Édesse à son cousin, Baudouin du Bourg, et se mit en route pour Jérusalem. Il n'avait avec lui que quatorze cents "hommes, moitié cavalerie, moitié infanterie; toutefois, avec sa petite troupe, il eut l'adresse de battre une aruK'e considérable de Turcs, qui lui barraient le passagedanslesdéfilésde Phénicie. Lorsqu'il approcha de Jérusalem le peuple et le clergé vinrent au-devant de lui ; les Grecs et les Syriens accoururent aussi avec des cierges et des croix ; tous, louant à haute voix le Seigneur, accueillirent avec solennité leur nouveau roi et le conduisirent en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre.
Le patriarche Daimbert, se voyant abandonné de l'armée et du peuple, avait écrit à Tancrède et à Bohémond pour les appeler à son secours; mais Tancrède, s'étant préseiiié devant Jérusalem, trouva les portes fermées, et Bohémond, dans une expédition malheureuse, avait été fait prisonnier par les Turcs cl réduit à implorer le secours du prince d'Édesse. Daimbert en fut ainsi pour ses lettres et ses démarches, qui auraient pu amener une guerre civile. Pendant que Jérusalem était dans la joie il protestait, avec quelques-uns de ses partisans, contre l'arrivée (le Baudouin, et, feignant de croircqu'il
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n'était pas en sûreté près du tombeau de Jésus-Christ, il se retirait en silence sur le mont Sion, connue pour y chercher un asile contre ses persécuteurs. Une conduite pareille ne rappelait guère la sagesse conciliante de l'évèquc Adhémar.
Baudouin était impatient de signaler son règne par quelque entreprise glorieuse. Il resta une semaine à Jérusalem pour prendre possession du gouvernement ; il assembla ensuite ses chevaliers, et cette troupe d'élite alla chercher des ennemis à combattre ou des terres à conquérir. Il châtia d'abord les musulmans des montagnes, qui avaient souvent maltraité et dépouillé les pèlerins de Jérusalem. Il poursuivit sa route vers le pays d'Hébron et descendit dans la vanée où s'élevaient autrefois Sodome et Gomorrhe, et que recouvre maintenant la mer Morte. Il franchit plusieurs montagnes dont les cimes étaientcouvertes de neige et visita le monastère de Saint-Aaron, bâti au lieu même où Moïse etAai on s'entretenaient avec Dieu. Les soldats chrétiens s'arrêtèrent trois jours dans une vallée couverte de palmiers et fertile en toutes sortes de fruits; c'était la vallée où Moïse avait fait jaillir une source des flancs d'une roche aride. Foucher de Chartres, qui étaitde l'expédition, nous apprend que cette source miraculeuse faisait alors tourner plusieurs moulins et que lui-même y abreuva sescheveaux. Baudouin conduisit sa troupe jusiiu'uu désert qui sépare l'Idumée de l'Egypte, et reprit le chemin de sa capitale en passant par les montagnes où furent ensevelis les ancêtres d'Israël.
Ason retour Baudouin voulut se faire couronner roi et se réconcilia avec Daimbert. La cérémonie eutlieu àBethléhem, lejourde la nativité du Sauveur ; le nouveau roi reçut l'onction et le diadème royal des mains du patriarche. On n'opposa point au roi Baudouin l'exemple de Gudefroi, qui, après son élection, refusa d'être couronné. Une triste expérience avaitfait naître d'autres pensées; la royauté des pèlerins, cette royauté de l'exil, n'était plus, aux yeux des chrétiens, une gloire ni une félicité de ce monde, mais une œuvre pieuse et sainte, une œuvre de résignation et de dévouement, une mission
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pleine de périls, de misères et de sacrifices. Dans un royaume environné d'ennemis, au milieu d'un peuple jeté comme par la tempête sur un sol étranger, un roi ne portait point une couronne d'or, comme le» autres rois de la terre, mais une couronne toute semblable à celle de Jésus-Christ.
Le premier soin de Baudouin après son couronnement fut de rendre la justice à ses sujets et de mettre en vigueur les Assises de Jérusalem. Il tint sa cour et son conseil au milieu de tous les grands, dans le palais de Salomon ; ainsi appelait-on le palais des rois latins. Chaque jour, pendant plus de deux semaines, on le vit assis sur son trône, écoutant les plaintes qui lui étaient adressées et prononçant sur tous les différends survenus entre ses vassaux. Une des premières causes qu'il eut à juger fut une querelle élevée entre Tancrède et Guillaume de Melun, dit le Charpentier, à qui Godelroi avait donné en mourant la ville de Caïphas nouvellement conquise par Tancrède. Baudouin, secondé par des hommes sages et pieux, parvint à conciher le différend. Pendant les négociations Tancrède fut appelé à gouverner la principauté d'Aiitiocbe en l'absence de Bohémond; non-seulement il renonça à ses prétentions sur la ville de Caïphas, mais il abandonna à Baudouin la principauté de Tibériade.
Tous les soins que prenait le roi Baudouin pour rétablir la paix et maintenir l'exécution des lois dans son royaume ne l'empêchaient pas défaire de fréquentes excursions sur les terres des musulmans. Dans une de ces expéditions au delà du Jourdain il surprit plusieurs tribus arabes ; comme il revenait chargé de leurs dépouilles, il eut l'occasion d'exercer la plus noble vertu de la chevalerie chrétienne. Non loin du fleuve des cris plaintifs viennent tout à coup frapper ses oreilles ; il s'approche et voit une femme nmsulmane dans les douleurs de l'enfantement; il lui jette son manteau pour la couvrir et la fait placer sur des tapis étendus à terre. Par ses ordres des fruits et deux outres remplies d'eau sont apportés près de ce lit de douleur ; il fait amener la femelle d'un chameau pour allaiter sou enfant qui
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venait de naître ; puis la mère est confiée aux soins d'une esclave chargée de la reconduire à son époux. Celui-ci occupait un rang distingué parmi les musulmans ; il versa des larmes de joie en revoyant une épouse dont il pleurait la mort ou le déshonneur, et jura de ne jamais oublier l'action généreuse de Baudouin.
Le roi de Jérusalem se rendit maître des villes maritimes d'Arsur et de Césarée. Dans la dernière les chrétiens établirent un archevêque, qu'ils élurent en commun, et leur choix tomba sur un pauvre prêtre venu en Orient avec les premiers croisés. Le légat Daimbert ayant été élu patriarche de Jérusalem, le Pape Pascal envoya pour légat eu Palestine Maurice, évêque de Porto, avec pouvoir de régler toutes choses dans les églises nouvellement délivrées.
Le roi Baudouin, la seconde année de sou règne, venait de remporter, près de Joppé, une grande mais périlleuse victoire sur une armée innombrable d'Égyptiens, loisque la renommée apporta d'affligeantes nouvelles dans la Palestine ; on apprit que trois grandes armées de pèlerins, qui étaient comme plusieurs nations de l'Occident, avaient péri dans les montagnes et les déserts de l'Asie Mineure. Guillaume, comte de Poitiers ; Etienne, comte de Blois; Élienne, comte de Bourgogne; Harpin, seigneur de Bourges; le comte de Nevers ; Conrad, connétable de l'empire germanique ; plusieurs autres princes échappés au désastre et accueillis à Antioche par Tancrède, s'étaient mis en route pour achever tristement leur pèlerinage aux saints lieux. B;uu]ouin, étant alléau-devanl d'eux jusqu'aux défilés de Beyrouth, protégea leur marche vers Jérusalem. Quel spectacle pour les fidèles de la ville sainte ! Tous ces illustres pèlerins, qui avaient quitté l'Europe avec d'innombrables soldais, étaient à peine suivis de (|uel(|ues serviteurs. Jamais les grands de la t(!i re n'avaient souffert autant de misères et d'humiliations pour la cause de Jéî^us-Christ. Tout le jieuple de Jérusalem, attendri jusqu'aux larmes, les accompagna au Saint-Sépulcre. Ils passèrent (piehiues mois dans la Judée, et, peu de jours après les fêtes de
Pâques, tous se rendirent à Joppé afin de se rembarquer pour l'Europe. Ils attendaient les vents favorables lorsque tout à coup on vient annoncer qu'une armée d'infidèles, sortie d'Ascalon, ravage le territoire de Lydda et deRfimla. Le roi de Jérusalem, qui se trouvait à Joppé, rassemble à la hâte ses chevaliers. Les nobles pèlerins qui ont des chevaux ou qui peuvent en emprunter à leurs amis prennent aussi les armes et sortent de la ville. Le roi Baudouin se met à la tête d'uno troupe ainsi levée à la hâte et vole au-devant de l'armée musulmane. Il était à peine suivi de deux cents chevaliers ; il se trouve tout à coup au milieu de vingt mille infidèles. Sans s'étonner de leur nombre il leur livre bataille ; dès le premier choc les chrétiens sont enveloppés et ne cherchent qu'une mort glorieuse. Le comte de Blois et le comte de Bourgogne périrent tous les deux dans cette journée. Harpin, comte de Bourges, fut fait prisonnier avec le connétable Conrad. Baudouin se retira presque seul du champ de bataille et se cacha parmi les herbes et les bruyères qui couvraient la plaine. Comme les vainqueurs y mirent le feu, il fut sur le point d'être étouffé par les flammes et se réfugia avec peine à Rarala. Cette petite ville ne pouvait se défendre contre une armée musulmane ; le roi de Jérusalem allait y périr immanquablement lorsqu'un étranger demande à lui parler et lui indique une voie sùi e et secrète par laquelle il se sauve à travers l'armée ennemie qui assiège la place. Cet étranger était le chef arabe dont le roi de Jérusalem avait traité si généreusement la femme et qui voulait ainsi payer la dette de sa reconnaissance.
Après le départ de Baudouin Ramla fut en effet prise d'assaut, et tous les chrétiens qui s'y trouvaient furent tués ou faits prisonniers; mais, d'un autre côté, tout ce que la ville sainte avait de chevaliers prit les armes et se mit en marche pour aller au-devant des ennemis. Hugues de Saint-Omcr, seigneur de laGaliiée,accourutaussi avec quatre-vingts honuncs d'armes et se rendit à Joppé. Kn même temps, et connue par miracle, deux cents navires venus de rOccIdeut entrèrent dans le poi t de la même ville. Cette flotte
de l'ère chr.]
amenait un grand nombre de pèlerins, parmi lesquels on remarquait d'illustres guerriers partis de l'Angleterre et de la Germanie. Le roi Baudouin, qui s'était rendu par mer à Joppé, se trouva tout à coup â la téte d'une valeureuse armée, impatiented'aller au combat. Le vendredi de la première semaine de juillet, accompagné du bois de la vraie croix, il attaqua, vainquit et mit en fuite l'armée musulmane, qui se préparait à faire le siège de Joppé. Après celte victoire le royaume de Jérusalem resta en paix.
Ce qui avait fait partir de nouvelles armées de croisés, c'était la conquête de Jérusalem, Quand on apprit en Occident que les soldats de la croix étaient entrés dans la ville, ce fut un enthousiasme général parmi tous les peu pies. On lisait dans les chaires des églises les lettres que les princes croisés avaient écrites après la prise d'Antioche etla bataille d'Ascalon. Tous ceux qui avaient pris la croix et n'étaient point partis, tous ceux qui avaient quitté les drapeaux de la croisade devinrent tout à coup l'objet du mépris et de l'animadversion universels. Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts contre le frère du roi de France, le comte de Vermandois, auquel on ne pardonnait point d'avoir lâchement abandonné ses compagnons et d'être revenu en Europe sans voir Jérusalem. Étienne, comte de Blois, ne put rester en paix dans ses États et dans sa propre famille; ses peuples s'étonnaient de sa désertion honteuse, et sa femme, mêlant les reproches aux prières, lui rappelait sans cesse les devoirs de la religion et de la chevalerie. Ces malheureux princes et tous ceux qui avaient suivi leur exemple se trouvèrent forcés de quitter une seconde fois leur patrie et de reprendre le chemin de l'Orient. D'autres seigneurs en grand nombre, de France, d'Italie et d'Allemagne, se mirent également en route, suivis d'une multitude considérable de peuple; on rapporte qu'il n'y en eut pas moins de quatre cent mille, tant hommes que femmes et enfants; ils étaient divisés en trois corps ; mais ni les princes ni les soldats ne profitèrent de l'expérience du passé. Le comte de Toulouse, qui, après la bataille d'Ascalon, était revenu à Laodicée, et de là à Constan-
tinople, fut prié de conduire la première armée, qui était la plus considérable, à travers l'Asie Mineure. Son habileté ne répondit point à son opiniâtreté et à son ambition. Les trois armées périrent, et périrent toutes les trois de la môme manière, par l'imprévoyance des chefs, par l'indiscipline dos troupes, et se livrèrentcommed'elles-mêmes au glaive exterminateur des Turcs. Le comte de Vermandois mourut à Tarse de ses blessures. De toutes les femmes qui étaient parties pas une seule ne revit sa famille. Les croisés qui échappèrent au carnage se retirèrent les uns à Constanlinople, les autres à Antioche.
Au milieu du deuil général causé par desi grands désastres les plaintes les plus amères se renouvelèrent contre les Grecs, qu'on accusait d'avoir provoqué la ruine des armées venues au secours des Latins établis en Syrie, et, de fait, l'empereur Alexis ne justifiait pas peu ces préventions ; car si, d'un côté, il faisait des efforts pour obtenir la liberté des chrétiens tombés au pouvoir desTurcs et des Égyptiens, de l'autre il équipait des flottes, levait des armées pour attaquer Antioche et s'emparer des villes de la côte de Syrie conquises par les Latins. Il offrit de payer la rançon de Bohémond, toujours prisonnier chez les Turcs, non pour lui rendre sa liberté, mais pour le conduire à Constantinople, oîi il espérait obtenir de lui l'abandon de sa principauté ; mais, après quatre ans de captivité, Bohémond obtint sa liberté par lui-même et revint à Antioche, où il s'occupa de repousser les agressions d'Alexis.
Le roi Baudouin, secondé par les pèlerins de Pise et de Gênes, qui avaient une flotte considérable, s'empara de l'importante ville de Ptolémaïs, qui était comme le port de la Syrie du côté de la mer. Cette conquête porta l'effroi chez les musulmans de Damas, d'Ascalon et d'Egypte; le sultan de Babylone, autrement du Caire, ne s'occupa plus que de lever une nouvelle armée et de préparer une flotte pour triompher de l'orgueil des chrétiens et pour arrêter le progrès de leurs armes. Peu de temps après la prise de Ptolémaïs on apprit qu'une flotte égyptienne avait paru devant Joppé et qu'une multitude de
Ba «'l ares sortis d'Ascalon couvraient les plaines de Ramla. Aussitôt tous les chrétiens en état de porter les armes accourent de la Galilée, du pays de Naplouse, des montagnes de la Judée ; le peuple et le clergé de la ville sainteimplorent la miséricordedivine ; dans les cités chrétiennes on fait des prières, des aumônes, on ouhlie les injures, et toute discorde est convertie en charité. Baudouin, avec cinq cents chevaliers et deux mille hommes de pied, sort de Joppé et court à la rencontre des ennemis, dont Dieu seul savait le nomhre. Lui-même engagea le combat ; la bannière blanche qu'il portait avec lui était partout le signal de la victoire pourlcschi étiens. L'émir d'Ascalon fut tué dans la bataille ; cinq raille musulmans perdirent la vie; les chrétiens firent un butin immense ; on ne pouvait compter la multitude des chevaux, des ânes, des dromadaires qu'ils ramenèrent avec eux à Joppé. Après celte victoire des chrétiens la flotte égyptienne se hâta de s'éloigner, et, pour qu'il ne manquât rien à la délaite et à la ruine des infidèles. Dieu suscita sur les flots d'horribles tempêtes qui dispersèrent les vaisseaux et les brisèrent presque tous contre les rivages de la mer.
Tandis que les chrétiens d'Europe allaient ainsi combattre, souffrir, succomber, triompher en Asie, l'Europe elle-même jouissait d'une profonde paix. Parmi toutes les nations chrétiennes on regardait comme un crime de porter les armes pour une autre cause que celle de Jésus-Christ. Celte opinion contribua beaucoup à arrêter les brigatidages et à faire respecter la trêve de Dieu, qui fut, dans le moyen âge, le germe ou le signal des meilleures institutions. Quels que fussent les revers de la croisade ils étaient moins déplorables que les guerres civiles et les fléaux de l'anarchie féodale qui avaient longtemps ravagé toutes les contrées de l'Occident.
La seule guerre qu'on vît encore en Europe était la guerre impie que Henri d'Allemagne faisait à l'Église de Dieu ; encore celte guerre touchaitrclle à sa fin. Henri, couronné empereur par un antipape, se montra toujours empereur an lichrétien. L'essence môme d'un empereur d'Occident au moyen âge c'é-
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tait d'être le défenseur armé de l'Église romaine et son auxiliaire dévoué* en toutes choses ; Henri fit tout le contraire. Il persécuta et déchira l'Église romaine ; au lieu de la seconder dans la réformalion du clergé et du peuple il travaillait, par son exemple et son influence, à corrompre le peuple et le clergé; au lieu de défendre la chrétienté con tiele mahomélismeil tendaità introduire les mœurs et la morale du raahométisme dans la chrétienté.
Son instrument de schisme, l'antipape Guiberl, mourut vers le commencement d'octobre, l'an il 00, la vingtième année de son in* trusion dans le Saint-Siège et la vingl-troi sième de sa révolte contre saint Grégoire VII. Dès le commencement du pontificat de Pascal Il les Romains pressaient ce Pontife d'abattre l'antipape, trouvant honteux qu'il eût résisté à ses trois prédécesseurs; ils lui offraient de l'argent, et les députés du comte Roger de Sicile, venant le complimenter au nom de leur maître, mirent à ses pieds mille onces d'or. Le Pape Pascal, encouragé par ces secours, commença d'agir contre Guibcrl, le chassa d'Albane, et par là ruina son parti dans Rome. Guibert prit la fuite et mourut subitement. Toutefois le schisme ne fut pas éteint ; les schismatiques lui substituèrent un nommé Albert, qui fut pris par les catholiques le jour même de son élection. Ils élurent ensuite Théodoric, qui fut pris au bout de trois mois et demi et enfermé au monastère de Cave. Enfin ils élurent Maginulfe, qui séduisait le peuple par des prédictions et des superstitions magiques; mais il fut aussi chassé de Rome et mourut en exil, réduit à une extrême misère. Ainsi, en y comptant les antipapes Cadalous et Guibert, voilà six antipapes queHenri d'Allemagne suscita dans l'Église de Dieu pour la déchirer et s'élever au-dessus d'elle
Son fils, le roi Conrad, qui l'avait quitté depuis neuf ans pour se réconcilier à l'Église, mourut l'an 1401. Il tenait sa cour en Italie, où il gouvernail par le conseil du Pape, de la comtesse Mathilde et d'autres personnes craignant Dieu. Il était si vénéré pour sa
' Chronic. Virdun. Domiiizo. Pctr. Pisanus, apud U«l'on. cl l'agi.
de l'ère chr.] DE L'ÉGMSE
piété el ses bonnes mœurs que ceux qui assistèrent à ses funérailles assurèrent depuis qu'il s'y opéra plusieurs miracles. L'année suivante, Henri, son père, par le conseil des seigneurs, déclara qu'il irait à Rome et qu'il y assemblerait un concile général vers le premier jour de février, pour y examiner sa cause et celle du Pape et rétablir l'union entre l'empire et le sacerdoce. Toutefois il ne tint point sa promesse, n'envoya point sa soumission au Pape légitime; au contraire, on sut qu'il avait voulu faire élire un autre Pape que Pascal, mais qu'il n'y avait pas réussi. C'eût été le septième antipape de sa fabrique
Après la mi-carême, c'est-à-dire vers la fin du mois de mars 1102, le Pape Pascal tint à Rome un grand concile, où se trouvèrent tous les évêques de Pouille, de Campanie, de Sicile, de Toscane, en un mot de toute l'Italie, et les députés d'un grand nombre de prélats d'au delà des monts. On y dressa cette formule de serment contre les schismatiques : « J'anatliématise toute hérésie, et principalement celle qui trouble l'état présent de l'Église et qui enseigne qu'il faut mépriser l'anathème et les censures de l'Église, et je promets obéissance au Pape Pascal et à ses successeurs, en présence de Jésus-Christ et de l'Église, affirmant ce qu'elle aftîrme et condamnant ce qu'elle condamne. » On y confirma la sentence prononcée contre le roi ou empereur Henri par saint Grégoire et Urbain. Le Pape Pascal la publia de sa bouche, le jeudi saint, 3 avril, dans l'église de Latran, en présence d'un peuple infini de diverses nations, entre autres du chroniqueur allemand qui nous en a conservé les paroles et qui revenait de la Terre-Sainte. La sentence était conçue en ces termes : « Parce qu'il n'a cessé de déchirer la tunique du Christ, de dévaster l'Église par des brigandages et des incendies, de la souiller par des parjures et des homicides, il a d'abord été excommunié et condamné pour sa désobéissance par le Pape Grégoire, de sainte mémoire, ensuite par le très-saint homme Urbain, notre prédécesseur; nous aussi, dans le dernier con-
« Chron. Ursperg., apad Baron, et Pagi, ann. 1 100 et tlOl.
cile, par le jugement de toute l'Église, nous l'avons livré à un perpétuel anathème. Nous voulons que tout le monde le sache, principalement ceux qui sont au delà des monts, afin qu'ils s'abstiennent de son iniquité
On rapporte au serment dressé en ce concile une lettre de Pascal II, adressée à l'archevôque de Pologne ou de Gnesen, où il dit : « Vous nous avez mandé que le roi et les seigneurs s'étonnaient que nos nonces vous aient offert le pallium à condition de prêter le serment qu'ils avaient porté d'ici par écrit. Qu'ils s'étonnent donc aussi que Notre-Seigneur, avant de confier ses brebis à Pierre, ait posé cette condition : Simon, fils de Jean, ni'ames-tu ? Pais mes brebis. Si le Créateur môme des consciences a répété cette condition jusqu'à trois fois, jusqu'à contrister son apôtre, de quelle sollicitude, de quelle précaution ne devons-nous pas user pour conférer une si grande dignité de l'Église, une si grande autorité sur les ouailles du Christ, à des frères dont nous ne voyons pas les consciences, surtout quand nous ne les connaissons d'aucune manière? Ils disent que Jésus- Christ a défendu tout serment dans l'Évangile et qu'on ne trouve point que les apôtres ni les conciles en aient ordonné aucun ; mais que signifie donc ce que le Seigneur ajoute : Ce qui est au delà vient du mal? C'est ce mal qui nous force d'exiger, avec la permission du Seigneur lui-même, ce qui est au delà d'une simple affirmation. N'est-ce pas un mal de se détacher de l'unité de l'Église et de l'obéissance du Siège apostolique ? N'est-ce pas un mal de contrevenir aux ordonnances des saints canons ? Combien n'y en a t-il pas qui ont osé le faire, même après un serment? Votre prédécesseur n'a-t-il pas condamné un évêque sans que le Pontife romain en eilt connaissance ? Par quels canons, par quels conciles cela est-il permis? Que diraije des translations d'évôques que l'on ose faii e chez vous, non par l'autorité apostolique, mais selon le bon plaisir du roi? C'est pour éviter ces maux et d'autres qu'on exige le serment; c'est par nécessité, pour conserver la foi, l'obéissance et l'unité de l'Église. Au
[De lOaS à ll^û
reste, que saint Paul ait juré pour rassurer la défiance de ses auditeurs, ses épîtres en sont témoins.
« Ils disent qu'on ne trouve point que les conciles l'aient ordonné, comme si jamais un concile avait prescrit une loi à l'Église romaine, tandis que tous les conciles ont été tenus par son autorité et ont reçu d'elle leur force, et que toujours, dans leurs décrets, on excepte l'aïUorité de Rome. Le concile de Chalcédoine n'a-t-il pas ordonné, dans son action seizième, de conserver avant tout, suivant les anciens canons, au révérendissime archevêque de l'ancienne Rome, l'honneur prééminent de la primauté? Ainsi donc, si le roi et les magnats ont été d'avis que vous ne deviez point prêter ce serment, est-ce là un avis conforme à l'Évangile? estce là l'honneur piééminent de notre principauté? A-t-on oublié la sentence du Seigneur : « Le disciple n'estpas au-dessus du Maître ? » Est-ce au roi de Hongrie qu'il a dit : « El toi, quand tu seras converti, affermis tes frères? Est-ce pour notre propre avantage que nous le demandons, et non pas pour l'affermissement de l'unité catholique? Ils peuvent mépriser le Siège apostolique, ils peuvent lever le talon contre nous ; ils ne peuvent ni détruire ni ôterle privilège que Dieu a donné en disant à Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église; » et : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. » Quant à la manière de donner le pallium et l'obéissance qu'il faut y exiger, la chose a été réglée dans quatre conciles. Au reste, on ne vous demande que ce qui doit être observé sans cela par tous les évêques qui veulent persévérer dans l'obéissance de saint Pierre et dans l'unité. Les Saxons et les Danois ne sont-ils pas plus éloignés que vous?ct, toutefois, leurs métropolitains prêtent le même serment, reçoivent avec honneur les légats du Saint-Siège et envoient à Rome non-seulement tous les trois ans, mais tous les ans. » On trouve cette même lettre du Pape, mot pour mot, mais plus abrégée, adressée à l'archevêque de Palerme'.
Sur la lin de l'année 1102 la comtesse Ma-
< Epitt. 6 et 6. Labbe, t. lO.
thilde renouvela la donation qu'elle avait faite en faveur de l'Église romaine par un acte où elle parle ainsi : « Au temps du seigneur Pape Grégoire VII, dans la chapelle de Sainte-Croix, au palais de Latran, en présence de plusieurs nobles romains, je donnai à l'Église de saint Pierre, le Pape acceptant, tous mes biens présents et à venir, tant deçà que delà les monts, et j'en fis faire une charte; mais, parce que cette charte ne se trouve plus, craignant que la donation ne soit révoquée en doute, je la renouvelle aujourd'hui entre les mains de Bernard, cardinal-légat, avec les cérémonies usitées en pareil cas, et je me dessaisis de tous mes biens au profit du Pape et de l'Église romaine, sans que ni moi ni mes héritiers puissions jamais venir à l'encontre, sous peine de mille livres d'or et quatre mille livres d'argent. Fait à Canosse, l'an 1102, le 17 novembre*. » Le cardinal Bernard avait été abbé de Vallombreuse et depuis fut évêque de Parme.
Dans les premiers mois de l'année 1103 le Pape Pascal reçut une grande consolation du fond de l'Allemagne. L'empereur Henri venait de nommer à l'Église de Bamberg son chancelier, nommé Otton, qui ne voulut accepter qu'à condition que le Pape Pascal lui-même lui donnerait l'investiture et la consécration. Voici comment les choses se passèrent. Rupert,évêquedeBamberg, étantmortl'an 1102, on porta à la cour, suivant la coutume, les insignes de l'épiscopat avec la requête pour avoir un évêque ; mais l'empereur Henri prit un délai de six mois, au bout desquels il écrivit qu'on lui envoyât des députés, disant qu'il avait trouvé un digne évêque pour celte Église. C'était vers NoCl. Les députés étant arrivés à la cour de l'empereur, il leur dit que l'affection qu'il avait pour leur Église lui avait fait prendre un si long terme afin de faire un bon choix; puis, prenant par la main Otton, son chapelain, il leur dit : « Voilà votre maître et l'évôque de Bamberg! » Les députés, surpris, se regardaient l'un l'autre, et les assistants, qui avaient espéré cette place pour eux ou pour les leurs, semblaient
* Apud Baron., ann. 1102.
de l'èr* chr.J
les exciter, par leurs gestes et leurs murmures, à faire quelques remontrances. Ils dirent donc à l'empereur : « Nous espérions que vous nous donneriez quelque personne de la cour connue et bien apparentée ; car nous ne connaissons point celui-ci. — Voulez-vous savoir qui il est ? dit l'empereur. Je suis son père, et l'Église de Bambergdoit être sa mère. Nous ne changerons point ; nous ne l'avons pas choisi légèrement, mais après avoir connu son mérite par une longue expérience, et nous sentirons bien qu'il nous manque quand nous ne l'aurons plus. »
Otton se jeta aux pieds de l'empereur, fondant en larmes, et les députés accoururent pour le relever. Il refusait, disant qu'il était un pauvre homme indigne d'une telle place et priant qu'on choisît entre ses confrères quelque personne noble et riche, « Voyezvous, dit l'empereur, quelle est son ambition ! C'est la troisième fois qu'il refuse. J'ai voulu lui donner l'évéché d'Augsbourget ensuite celui d'Halberstadt. Je crois que Dieu le réservait àl'Église de Bamberg. » En parlant ainsi il lui mit au doigt l'anneau épiscopal et la crosseà la main, et, luiayantainsi donné l'investiture, il le mit entre les mains des députés. Ottca eut bien de la peine à consentir, à cause de la dispute touchant les investitures, et dès lors il promit à Dieu de ne point demeurer évêque qu'il ne reçût du Pape et la consécration et l'investiture, du consentement et sur la demande de son Église. Il célébra à Mayence la fête de l'empereur et demeura à la cour environ six semaines,
Otton naquit en Souabe, de parents nobles, mais dont les biens étaient médiocres. Ils le firent étudier dès sa première jeunesse ; mais, pendant qu'il était absent pour ses études, ils moururent, et son frère, destiné aux armes, lui envoyait à peine de quoi subsister. Otton, après les humanités et la philosophie, n'ayant pas de quoi fournir aux frais des plus hautes études et ne voulant pas être à charge à sa famille, passa en Pologne, où il savait que les gens de lettres étaient rares. Là il se chargea d'une école, où, instruisant les autres et s'instruisant lui-môme, il acquit des richesses et de l'honneur. Il apprit aussi la langue du pays, et, comme il
menait en même temps une vie pure et frugale, il sefitaimerde tout le monde, à quoi ser* vaientencore sa bonne mine et son extérieur avantageux. Ainsi il s'insinua dans la familiarité des grands, qui l'employèrent à porter des paroles et à traiter des affaires entre eux, et, par ses députalions, il se fit connaître au duc de Pologne, qui le goûta tellement qu'il en voulut faire l'ornement de sa cour.
Après qu'Otton s'y fut conduit sagement pendant quelques années le duc perdit sa femme et on parla de le remarier. Otton proposa la sœur de l'empereur et fut choisi luimême pour en aller faire la demande. L'affaire réussit, le crédit d'Otton en augmenta. Il devint le médiateur entre l'empereur et le duc de Pologne. L'empereur, ayant ainsi connu son mérite, le voulut garder pour luimême et le demanda à sa sœur et au duc, qui le lui accordèrent, quoiqu'à regret. D'abord l'empereur l'occupa à de moindres emplois, comme de réciter avec lui des psaumes et des prières, en sorte qu'Olton était toujours prêt à lui donner son psautier. Le chancelier de l'empereur ayant été élevé à l'épiscopat, l'empereur lui donna cette charge, et, comme la construction de l'église de Spire n'avançait point, il lui en confia le soin, elle chancelier fit notablementavancer l'ouvrage, avec une grande diminution de dépense. Tel était Otton quand il fut promu à l'évéché de Bamberg.
L'empereur le fit conduire dans cette ville par les évêques d'Augsbourg et de Wurzbourg, avec d'autres seigneurs et une nombreuse suite, et il y arriva la veille de la Purification, 1" février H03. Dès qu'il vit l'église cathédrale il descendit de cheval, se déchaussa, et fit le reste duchemin marchant pieds nus sur la neige et sur la glace, au milieu du clergé et du peuple, qui étaient venus le recevoir solennellement en procession. Peu de jours après, et avant toute autre affaire, il envoya des députés à Rome, avec une lettre au Pape, en ces termes :
«A son seigneur et père, Pascal, évêque universeldusaint etapostôlique Siège, Otton, ce qu'il est de l'Église de Bamberg, les prières et l'obéissanceaussi dévouéesqu'elles sont dues. Comme la solidité de toute dignité
79^ HISTOIRE t
ecclésiastique et delà religion réside dans la pierre Jésus-Clirist et dans Pierre, son disciple, ainsi que ses successeurs, j'ai cru insenséde m'écarter de cette ligne, de ce sceptre de droiture, de ce sceptre des royaumes, des pontificats et de toutes les puissances dans l'Église. Me soumettant donc avec humilité, très-saint Père, à vous et à notre sainte mère, l'Église romaine, j'implore aide et conseil sur mes affaires. J'ai passé quelques années au service de l'empereur, mon maître, et j'ai gagné ses bonnes grâces ; mais, me défiant de l'investiture donnée de sa main, j'ai refusé deux fois des évêcliés qu'il voulait me donner. Il m'a nommé pour la troisième lois à celui de Bamberg ; mais je ne le garderai point si Votre Saintetén'a pour agréable de m'investir et de me consacrer elle-même. Faites-moi donc savoir votre bon plaisir, à moi, votre serviteur, de peur que je ne coure en vain en courant à vous. Que le Tout-Puissant conserve Votre Sainteté et mêla rende propice.» Cette lettre fit grand plaisir au Pape parce qu'il y avait alors peu d'évêques dans le royaume d'Allemagne qui rendissent à l'Église romaine la soumission convenable. Le Pape répondit en ces termes : a Pascal, serviteur des serviteurs de Dieu, à Otton, bienaimé frère, élu de l'Église de Bamberg, salut etbénédiclionapostolique.Un fils sage réjouit sa mère. Vos œuvres et votre dessein manifestent uh homme sensé; nous avons donc cru convenable d'honorer et d'aider votre avancement. N'ayant donc aucun doute sur notre bienveillance, faites-nous jouir de votre présence au plus tôt ; car nous savons que la divine sagesse sait user des méchants môme pour le bien » Saint Otton de Bamberg fui trois ans avant de pouvoir accomplir son vœu et celui du Pape ; la cause en fut la confusion qui régnait en Allemagne. Son métropolitain Ruothard, archevêque de Mayence, légat apostolique, était chassé de son siège et demeurait depuis huit ans dans la Thuringe. Mais les choses changèrent enfin de face.
Dès l'année 1099, Conrad, élu et couronné roi depuis plusieurs années, s'étant réuni à l'Église et soumis au Pape, Henri fit élire et
nVERSELLE (Deiossàiioe
couronner son second fils, Henri, cinquième du nom. A la féte de Noël (H02), qu'il célébra à Mayence, il fil annoncer par unévêque qu'il remettrait à son fils le gouvernement de tout le royaume et irait visiter le saint sépulcre, ce qui lui attira une grande affection du peuple, du clergé et de la noblesse, et plusieuts personnes de toutes les parties de l'empire se préparaient à l'accompagner dans ce voyage. Mais il n'exécuta pas plus cette promesse qu'il n'avait exécuté celle de l'année précédente d'aller à Rome tenir un concile général pour rétablir la concorde entre l'empire et le sacerdoce *.
L'année suivante (1103), vers la même fête de Noël, Henri le père étant à Mayence, son fils Henri V, qui était en Bavière, encouragé par (luelques seigneurs, suivit l'exemple de son frère aîné Conrad et quila le parti du schisme et de son père. Il déclara d'abord qu'il condamnait le schisme et qu'il voulait rendre au Pape l'obéissance qui lui était due ; puis, ayant fait entrer dans son parti les seigneurs de la Bavière et quelques nobles de la haute Allemagne et de la Franconie, il passa en Saxe, où il fut reçu avec honneur, célébra la Pàque de l'année 1105 à Quedlinbourg, se soumit toutes les villes et fut reconnu roi des seigneurs. Suivant le conseil de Ruothard, archevêque de Mayence, et de Guebhard, archevêque de Constance, légats du Pape, il réunit toute la Saxe à la communion de l'Église romaine, et il indiqua un concile à la maison royale de Northus, en Thuringe, pour le 29 mai. Là, renouvelant les décrets des conciles précédents, on corrigea utilement ce que l'on put, remettant les affaires plus difficiles à l'audience du Pape. L'hérésie simoniaque et le concubinage des nicolaïtes y furent anathématisés de tout le monde. On ordonna, par l'autorité apostolique, que le jeûne du mois de mars serait célébré la première semaine de carême, et celui du mois de juin la semaine de la Pentecôte, suivant l'usage de Rome. Par la môme autorité on confirma la paix de Dieu. On promit de réconcilier à l'Église, par l'imposition des mains, aux Quatre-Temps pro-
* Vitu S. OtI., c. -i. Acla sa., 2 juill.
' Chron. Ursperg,
de l'ère chr.l
chains, ceux qui avaient été ordonnés par de (aux évêques, c'est-à-dire par les sciiistnali- X|ues, et on ordonna que ces évêques intrus seraient déposés et ceux d'entre eux qui étaient morts déterrés.
Le jeune roi Henri était à Northus, mais il ne venait au concile que quand il était appelé. Il y parut un jour en habit très-simple, del)out, en un lieu élevé, et renouvela à chacun ses droits, suivant les décrets des princes, refusant toutefois avec fermeté ce qu'on lui demandait de déraisonnable. Il faisait paraître une modestie convenable à son âge et un grand respect pour les évêques. Il assura, prenant Dieu à témoin et toute la cour céleste, qu'il ne s'attribuait la souveraine puissance par aucun désir de régner et ne souhaitait point que son seigneur et son père fût déposé de l'empire. « Au contraire, ajouta-t-il, j'ai toujours compassion de sa désobéissance et de son opiniâtreté, et, s'il veut se soumettre à saint Pierre et à ses successeurs, suivant la loi chrétienne, je suis prêt à lui céder le royaume et à lui obéir comme le moindre de ses serviteurs. » Ce discours fut approuvé de toute l'assemblée, qui commença à prier avec larmes pour la conversion du père et la prospérité du fils, chantant Kyrie, eleison, à haute voix. En même temps Uton, évêque de Hildesheim, et Frédéric, de Halberstadt, se prosternèrent aux pieds de l'archevêque de Mayence, leur métropolitain, prenant à témoin le roi et tout le concile qu'ils se soumettaient à l'obéissanceduSiégeapostolique; le concile réserva au Pape de les juger, les déclarant, en attendant, suspens de leurs fonctions'.
Ensuite le jeune roi alla célébrer la Pentecôte à Mersebourg, où il fit sacrer Henri, élu depuis longtemps archevêque de Magdebourg, mais rejeté par les partisans de son père, c'est-à-dire par les schismatiques. Peu de temps après il marcha vers Mayence pour y rétablir l'archevêque Ruothard, lequel, étant abbé de Saint-Pierre d'Erfurt, fut élevé au siège de Mayence en 1088, après la mort du schismatique Vezilon. Dix ans après, ne voulant pas être complaisant pour l'empe-
» Chron. l'rsperg., ann. 1 105. Labbe, t. 10, p. 744.
reur excommunié, il perdit ses bonnes grâces et se retira en Thuringe, où il demeurait depuis sept ans. En attendant le soi-disant empereur .s'attribuait les revenus de l'Église de Mayence. Le fils marcha donc avec des troupes vers cette grande ville; mais comme le père l'y attendait, bien armé de son côté, il fut obligé de se retirer et vint à Wurzbourg, d'où il chassa l'évêque Erlong, que son père y avait mis, et y établit Robert, prévôt de la même Église. Mais, quand il en fut parti, le père chassa Kobert et rétablit Erlong. Pendant tout ce temps il y eut beaucoup de messages de part et d'autre; les princes cherchaient des moyens de conciliation; le père offrait la division du royaume et la succession pour le reste; le fils ne demandait qu'une soumission effective au Pape et l'unité de l'Église
Les deux armées du père et du fils se rencontrèrent près de Ratisbonne, des deux côtés de la rivière de Regen, qui entre là dans le Danube. Pendant trois jours qu'elles demeurèrent en présence il y eut plusieurs escarmouches dans la rivière même, et il n'y périt pas peu d'hommes des deux côtés. Cependant, la veille de la bataille générale, les principaux seigneurs de l'un et de l'autre parti eurent entre eux une entrevue pacifique; ils tombèrent tous d'accord qu'il y avait peu de justice et peu de profit à faire combattre deschrétienscontre des chrétiens, des frères contre des frères, le père contre le fils. Le fils déclara qu'il voulait bien être le successeur de son père, mais non un parricide ; que, si son père voulait se soumettre au Pape, il se mettait lui- même à sa discrétion. Le père se disposait à combattre le lendemain lorsqu'il apprit tout à coup, par le duc de Bohême et le marquis Léopold d'Autriche, que les seigneurs n'étaient pas d'avis de donner bataille. Il eut beau prier, il n'obtint rien. Se voyant ainsi abandonné, informé de plus par les secrets messages de son fils qu'il s'était formé contre lui une conspiration, il fut réduit à se sauver secrètement avec très-peu de suite. Alors le jeune roi fit rentrer l'archevêque Ruothard dans Mayence, la hui-
• Chron. Ursperg. et Otto FrUingi
[Oft 10S5à IIOC
tième année après qu'il en eut été chassé. Enfin, le 13 décembre, le père et le fils eurent une entrevue à Bingen, sur le Rhin. Le fils adressa des remontrances à son père sur son excommunication et sur ses fautes dans le gouvernement, et lui promit une entière obéissance s'il voulait sérieusement y mettre fin. Ils convinrent que, pour terminer leurs dilTérends, on tiendrait à Noël une diète ou assemblée générale à Mayence. Dans le récit de ces événements nous suivons le même auteur que Fleury, seulement nous rétablissons certaines circonstances que Fleury a jugé à propos de supprimer.
Comme la cause première qui avait séparé le fils du père était de ramener tout le royaume teutonique à l'obéissance du Saint- Siège, le père fut engagé à envoyer au Pape Pascal pour proteslei' de ses bonnes intentions ; ce qu'il fit par une lettre où d'abord il se loue de l'amitié des Papes Nicolas et Alexandre, et se plaint de la dureté de leurs successeurs, qui ont soulevé le royaume contre lui. « Encore à présent, ajoute-t-il, notre fils, que nous avons aimé jusqu'à l'élever sur le trône, infecté du même poison, s'élève , contre nous, au mépris de ses serments et de la justice, entraîné par le conseil des méchants, qui ne cherchent qu'à piller et à partager entre eux les biens des églises et du royaume. Plusieurs nous conseillent de les poursuivre sans délai par les armes; mais nous avons mieux aimé différer, afin que personne, soit en Italie, soit dans l'Allemagne, ne nous impute les malheurs qui en pourront suivre. D'ailleurs, ayant appris que vous êtes un homme sage et charitable, et que vous désirez surtout l'unité de 1 Église, ; nous vous envoyons ce député pour savoir si vous voulez que nous nous unissions ensemble, sans préjudice de ma dignité, telle que l'ont eue mon père, mon aïeul et mes autres prédécesseurs, à la charge aussi de vous conserver la dignité apostolique, comme mes prédécesseurs ont fait aux vôtres. Si vous voulez agir paternellement avec nous et faire sincèrement la paix, envoyeznous, avec ce député, un homme de confiance chargé de vos lettres secrètes, afin f|uc nous puissions savoir sûrement votre volon lé
et vous envoyer ensuite une ambassade solennelle pour terminer cette grande affaire *. »
La diète ou assembléegénérale du royaume teutonique indiquée à Mayence pour la fêle de NoCl 1105 fut la plus nombreuse que l'on eût vue depuis bien des années, et il s'y trouva plus de cinquante seigneurs. On distinguait dans le nombre saint Otton, évè(|ue élu de Bamberg; il n'y manquait que le duc Magnus de Saxe, empêché par son grand â^e. Deux légats du Pape, Richard, évêque d'AIbane, et Guebhard, évêque de Constance, y vinrent et y attestèrent, et de vive voix et par écrit, l'excommunication tant de fois prononcée contre Henri le Vieux, dit empereur, et son retranchement de toute l'Église catholique. Ce prince était gardé à Bingen, où son fils l'avait arrêté par surprise, et il demandait la liberté d'aller à Mayence pour y être entendu; mais les seigneursi, qui craignaient que le peuple ne s'émût en sa faveur, allèrent au-devant de lui à Ingelheim, et firent si bien par leurs conseils qu'ils lui persuadèrent, au même lieu, de se reconnaître coupable et de renoncer au royaume et à l'empire. On lui demanda si sa renonciation était volontaire; il répondit que oui et qu'il ne voulait plus songer qu'au salut de sou âme. Il se jeta aux pieds du légat Richard, demandant l'absolution des censures ; mais le légal répondit qu'il n'en avait pas le pouvoir cl que son absolution était réservée au Pape cl à un concile général. Enfin, se rendant aux conseils de l'un et de l'autre parti, Henri remet au pouvoir de son fils les insignes de lu royauté et de l'empire, la croix, la lance, le sceptre, le globe et la couronne, lui souliaitant prospérité, le recommande avec larmes à tous les grands, et promet de travailler désormais au salut de son àme, suivant les décrets du souverain Pontife et de l'Église. C'est ainsi que raconte la chose un auteur du temps, copié par Conrad, abbé d'Ursperg, qui montre généralem.ont une prédilection maniuée pour Henri le père*.
Quelques jours après, savoir le jour de l'Epiphanie (H06), Henri le fils fut élu une
' ApudWurst., p. 395.— *CAron. Vrsijerg, .aiw.l lOC.
seconde fois roi de Germanie, cinquième du nom, par tous les seigneurs du royaume, après que son père eut régné près de cinquante ans. Il reçut le serment des évôques et des seigneurs laïques, et les légats confirmèrent son élection par l'imposition des mains. On représenta au nouveau roi et à toute l'assemblée la corruption invétérée des églises germaniques ; tous promirent unanimement d'y remédier, et, pour cet effet, il fut résolu, et par le roi et par les seigneurs, d'envoyer à Rome des députés capables de consulter le Saint-Siège, de répondre aux plaintes et de pourvoir en tout à l'utilité de l'Église. On cboisit pour cet effet : de Lorraine, Brunon, archevêque de Trêves ; de Saxe, Henri de Magdebourg; de Franconie, Olton de Bamberg ; de Bavière, Éberard d'Eichslaedt ; d'Allemagne ou de Souabe, Guebliardde Constance ; de Bourgogne, l'é^ vêque de Coire, avec quelques seigneurs laïques pour les accompagner. Ils étaient chargés, entre autres choses, d'obtenir, s'il était possible, quele Pape passât en deçà des Alpes.
Aussitôt que Henri le père eut renoncé à la couroime le concile de Mayence commença à procéder contre les schismatiques. Plusieurs évêques lurent chassés de leurs sièges et des catholiques envoyés à leur place, et on en sacra quelques-uns dès les fêtes de Noël. Ensuite, comme il avait été résolu dans l'assemblée de Norlhus, on déterra les évêques schismatiques, on expulsa leurs corps des églises; entre autres celui de l'antipape Guibert fut tiré de la sépulture où il reposait depuis cinq ans dans l'église de Ravenne. On déclara nul tout ce qu'il avait fait, et, en général, on suspendit do leurs fonctions tous les clercs ordonnés par des évêques schismatiques, jusqu'à l'examen général '.
Robert, comte de Flandre, revenu de la première croisade, où il avait déployé tant de valeur contre les musulmans, n'eut pas moins de zèle contre les schismatiques du diocèse de Cambrai ; on le voit par une lettre du Pape Pascal, qui l'en remercie etquil'exhoi ic à faire de môme à l'égard du clergé do Lié^e, excommunié; «car il est juste, dil-il,
>C'(/on. Vrspevj,, ann. IlOU.
que ceux qui se sont séparés eux-mêmes de l'Église catholique soient privés par des catholiques des bénéfices de l'Église. » Il l'excite ensuite contre le soi-disant empereur, en ces termes: « Poursuivez partout, selon vos forces, Henri, chef des hérétiques, et ses fauteurs. Vous ne pouvez offrir à Dieu de sacrifice plus agréable que de combattre celui qui s'est élevé contre Dieu, qui s'efforce d'ôter à l'Église de Dieu le royaume ou l'indépendance, qui a élevé l'idole de Simon dans le lieu saint, et qui a été chassé de l'Église par le jugement du Saint-Esprit, que les princes des apôtres et leurs vicaires ont prononcé. Nous vous ordonnons cette entreprise, à vous et à vos vassaux, pour la rémission de vos péchés et l'amitié du Siège apostolique, et comme un moyen d'arriver à la Jérusalem céleste »
Le clergé de Liège répondit à cette lettre par une déclamation très-longue et tellement schismatique qu'il nie que Henri ait été excommunié par les Papes, qu'il révoque en doute qu'il puisse l'être, qu'il rejette la cause du schisme, non sur Henri, qui avait fait six antipapes, mais sur le Pape saintGrégoire VH, qu'il ne nomme que Hildebrand, de même qu'il ne nomme Urbain II que Odon. Ils appellent le Pape Pascal, non l'ange du Seigneur, mais l'ange exterminateur. Ce Pape, qu'ils ne nomment le plus souvent que le seigneur Paschase, les avait appelés faux clercs; ils lui répondent que celui-là même en est un qui leur donne ce nom. Quant au fond de l'affaire, leur attachement à Henri, excommunié et déposé, ils se perdent dans des généralités banales, sans jamais rappeler l'état particulier de la question, les lois fondamentales qui régissaient alors les nations chrétiennes, notammentlanation allemande, savoir : a Pour régner sur la nation il faut que le prince soit calhoHque et soumis à l'Église; s'il reste excommunié plus d'un an il perd par là même tout droit de régner. » Henri, en plus d'une circonstance, s'était expressément soumis à cette loi. En un mot, celle protestation du clergé de Liège ressemble parfailemenl aux protestations modernes
» Episl. 7, Labtie, t. 10.
(De 1085 à 1106
des jansénistes d'Utrecht, qui, lorsque le Pape les excommunie, soutiennent au Pape qu'il ne les excommunie pas *.
Cependant Henri le père, s'étant repenti bientôt d'avoir déposé les marques de la souveraineté, les reprit et chercha du secours de toutes parts. Il écrivit au roi de Fi ance pour se plaindre du Pape et de son propre fils. Il écrivit à son parrain, saint Hugues, abbé de Cluny, pour se plaindre de son fils. Il conclut en priant le saint abbé de lui donner conseil, promettant d'exécuter tout ce qu'il jugera à propos pour le réconcilier avec le Pape. Dans le même temps un de ses officiers, nommé Wei lier, qui commandait à Aquin, ayant assemblé des troupes de tous côtés et gagné quelques Romains par de grandes sommes d'argent, fit élire antipape l'abbé de Farfo, sous le nom de Sylvestre, tandis que le Pape Pascal était du côté de Bénévent ; mais, peu après, cet intrus fut honteusement chassé par les catholiques. C'était le septième antipape de la fabrique de Henri; ce qui montre combien ce même Henri était sincère dans ses protestations d'attachement à l'unilé catholique *.
Son ancien chancelier, saint OUon, évêqiie élu de Bamberg depuis trois ans, se conduisit d'une manière bien difféi ente. Il écrivit au PapePascal,danslescommencementsdeH06, une seconde lettre en ces termes : u Coin me, parla miséricorde du Seigneur, quigouverne le vaisseau de son Église, après les somlires tempêtes de l'erreur, la lumière sereine de la vérité aresplendi sur l'Église d'Occident, je veux avant tout et surtout que Votre Sainteté sache que nous avons obéi en toutes choses à votre légat, l'évêque de Constance, et que, tout cequ'ilnousaappris,nousen avons, avec unedévolionsouveraine, exécuté une partieet sommes prêlsà exécuter l'autre, si Dieu nous prête vie. C'est pourquoi, prosterné à vos pieds, nous vous supplions instanimcjit d'écouter avec patience le serviteur de votre paternité; car, le monde étant déjà posé dans le mal, comme on ne peut presque plus se fier 4 aucune personne ni à aucun lieu, nous nesommes pas peu tourmenté louchant l'exé-
« Labbe, t. 10, p. eaO.— »Apud Wurst., p. 39G et •eq'i. Chi OH. Unpei (/.(Jllo l'Viiing.
cution de notre ordination. Dans le doute et l'inquiélude, tel qu'un naufragé au milieu des flots, je crie vers vous, comme vers le prince des apôtres dont vous tenez la place : « Seigneur, sauvez-moi ! » Pour tout dire en peu de mots, dans celte heure et celte puissance des ténèbres, c'est vous seul que nos yeux regardent; nous sommes prêt à vous rendre l'obéissance qui vous est due; nous avons résolu de tenir ferme avec vous ou d'aller avec vous en prison. Nous désirons de toute notre âme nous appuyer sur votre autorité ; ordonnezce que vous voulez que nous fassions. Si vous nous mandez de venir à vous, quoique nos biens soient consumés par la rapine et l'incendie, tel est notre désir de vous voir et de recevoir de vous la grâce de la consécration que nous nous présenterons aux yeux de Votre iMajesté avec l'offrande de notre servitude. Daignez donc, dans les entrailles de votre piété, nous écrire quelque chose de certain à cet égard, afin que nous puissions savoir par quelle voie nous pouvons plus sûrement arriver à vous, et si nous recevrons de vous la bénédiction que nous souhaitons si ardemment. Si nous désirons si fort la recevoir des mains de Votre Sainteté, c'est que notre métropolitain, encore qu'il ait par vous la grâce de la consécration, toutefois, nous ne pouvons le dire sans répandre des larmes, il éprouve une grande disette de coopérateurs pour communiquer ce don spirituel »
Le Pape, ayant lu cette lettre, invita le saint de la manière la plus tendre à venir sans délai. Ollon se mit donc en route avec les évôques députés vers le Pape par l'assemblée de Mayence; mais, quand ilsarrivèrcntàTrente, vers la mi-carême, ils furent arrêlés par un jeune seigneur, nommé Albert, qui disait avoir cet ordre de l'empereur Henri le père. Il n'y eut que Guel)liard,évêqne de Constance, qui, ayant pris des chemins détournés dans les montagnes, passa en Italie et arriva auprès du Pape par le secours de la comtesse Mathilde. Les autres furent traités indignement par Albert, qui les avait pris, excepté Olton, évêque élu de Bamberg, dont il était vassal. Ce prélat obtint même la liberté de
' i:bboii. Vita S. 0(1., 1. 1, c. 2, n. 18 Acta SS.,
U juin.
<le l'ère chr.]
Brunon, archevêque de Trêves, et du comte Guibert, à la charge qu'ils iraient trouver l'empereur pour traiter de la paix avec lui et rapporter ses ordres touchant les autres prisonniers. Mais Guelfe, duc de Bavière, survint trois jours après, avec des troupes, de la part du jeune roi, pour mettre en possession du siège de Trente le nouvel évêque Guebhard, que les habitants ne voulaient pas recevoir. Il les y contraignit, et intimida tellement Albert que celui-ci relàclia les prisonniers et leur demanda pardon.
Otton de Bamberg, qui, comme le dit expressément Ebhon, son biographe, différait son ordination depuis trois ans, arriva à Rome le jour de l'Ascension. Comme le Pape était à Anagni, il alla l'y trouver avec les députés de l'Église de Bamberg qui le demandaient pour évêque. Otton raconta fidèlement au Pape la manière dont s'était faite son élection et mit à ses pieds la crosse et l'anneau, lui demandant pardon de sa faute ou de son imprudence. Le Pape lui oi'donna de reprendre les marques de l'épiscopat, et, comme il protestait toujours de son indignité, ie Pape ajouta : « La fêle du Saint- Esprit approche, il faut lui recommander cette affaire. » Otton, étant retourné à son logis, pensa toute la nuit et le jour suivant à la difficulté des temps, aux périls des pasteurs, à l'indocilité des peuples; il craignait, de plus, qu'il n'y eût quelque tache de simonie dans son élection ; enfin, après avoir mûrement délibéré, il résolut de tout quitter et de vivre en repos, comme personne privée. Il déclara sa résolution à ceux qui l'accompagnaient, et, ayant pris congé du Pape, il se mit en chemin pour s'en retourner. Mais le Pape lui envoya l'ordre de revenir, en vertu de la sainte obéissance. Ceux de sa suite le ramenèrent, et il fut ordonné évêque de la main du Pape, assisté de plusieurs évêques, le jour de la Pentecôte, le troisième des ides ou 13 mai, comme le dit expressément le biographe Ebbon ; ce qui ne convient qu'à l'année 1106, au lieu de H0:3(|ue met Fleury. Le Pape rie lui fit point prêter de serment, quoiqu'il n'en dispensât alors aucun de ceux qu'il consacrait. Les évêques de Bamberg, étant autrefois immédiatement soumis au
Saint-Siège, avaient déjà le privilège de la croix et du pallium comme les archevêques, mais seulement quatre fois l'année; le Pape en ajouta quatre autres en faveur d'Otton,
Pascal II écrivit à cette occasion trois lettres : l'une à Otton lui-môme, pour lui expliquer les privilèges du pallium et les saintes obligations qu'il impose ;la seconde à l'archevêque Ruothard, de Mayence, son métropolitain, pour le lui recommander comme son bien-aimé fils et frère et l'assurer qu'il l'a ordonné sans aucun préjudice de sa métropole ; la troisième au clergé et au peuple de Bamberg, à qui le Pape rappelle combien leur Église, depuis son origine, était attachée à l'Église romaine ; il en voyait la preuve dans leur lettre pleine d'affection ; il leur mande que, suivant leurs désirs, il a consacré leur évêque comme par les mains de saint Pierre, et lesexhorteà l'aimer comme leur père età l'écouter comme leur pasteur. Otton leur écrivit, de son côté, pour rassurer au plus tôt leurs inquiétudes, en leur apprenant avec quelle bienveillance et quelle distinction il avait été reçu du chef de l'Église et pour leurrecommander d'en bénir Dieu avec lui. Toutes ces lettres respirent la douceur, la paix et une charité réciproque *.
Brunon, archevêque de Trêves, qui accompagnait saint Otton de Bamberg, se présenta également au Pape pour le prier de confirmer son ordination. Pascal II le reçut avec honneur, comme métropolitain de la première province de Belgique ; mais il lui fit une réprimande sévère de ce qu'il avait reçu l'investiture, par l'anneau et la crosse, de lu main d'un laïque, c'est-à-dire de Henri le père, et de ce qu'il avait dédié des églises et ordonné des clercs avant d'avoir obtenu le pallium. Brunon, de l'avis des évêques qui composaientle concile de Rome, renonça au pontificat; mais, trois jours après, il fut rétabli à leur prière, témoignant se repentir du |)assé, parce qu'il parut propre à servir l'Église dans la circonstance, à cause de sa discrétion et de sa prudence. Ouluiimposa pour pénitence de ne point porter de dalmatique à la messe pendant trois ans. Le Pape lui donna le pallium, avec une instruction tou-
I EbLon. 1. l,c. 2.
[Oe 1085 à 1106
chant la foi et la conduite pastorale. Brunon retourna donc chez lui plein de joie. Fleury a grand soin de remarquer que le Pape ne défendit point à ces deux évêques de reconnaître Henri pour empereur. La raison en est bien simple : c'est que, dès l'année précédente, ces deux évêques, avec tous les seigneurs d'Allemagne, avaient persuadé à ce prince de déposer les insignes de la royauté et de l'empire, et de les remettre à son fils, qui fut élu roi de nouveau et confirmé en cette qualité parle légat du Pape
Le jeune roi célébra à Bonn la fête de Pâques, qui, cette année (H 06), était le 25 mars ; puis, vers la mi-juin, il assiégea Cologne, que son père avait fortifiée, après en avoir chassé l'archevêque. Pendant ce siège, qui dura environ un mois, son père, qui était à Liège, lui envoya des députés avec des lettres, tant pour lui que pour les seigneurs. Dans la lettre à son fils il lui reproche sa détention àBingen et les autres mauvais traitements qu'il avait soufferts; puis il ajoute : « 11 ne vous reste aucun prétexte de la part du Pape et de l'Église romaine, puisque nous avons déclaré au légat, en votre présence, que nous étions prêt à lui obéir en tout, suivant le conseil des seigneurs, de notre père Hugues, abbé de Cluny, et d'autres personnes pieuses. Nous vous conjurons donc, pour l'honneur du royaume et le respect que vous devez avoir pour vous et pour votre père, nous vous conjurons, par l'autorité du Pontife romain et de l'Église romaine, de nous faire justice et de nous laisser vivre en paix. Pensez que Dieu est un juste juge, lui à qui nous avons remis notre cause et notre vengeance. Enlin nous appelons au Pontife romain et à la sainte et universelle Église romaine.» La lettre aux seigneurs contenait les mêmes plaintes et les mômes protestations, avec le même appel au Pape et à l'Eglise romaine'.
Après que ces deux lettres eurent été lues publiquement, le jeune roi, par le conseil des seigneurs, envoya aussi des députés à son père, avec un manifeste qu'il fit lire aussi en public par Henri, évêque de Magdebourg. Il était conçu en ces termes : «t Après une divi-
iflhl. Treinr., t. 12. Spicileg., p. 241.— 'Apud Wnrfif., p. 3U8.
sion d'environ quarante ans, qui a presque aboli les lois divines et humaines, qui, sans parler des meurtres, des sacrilèges, des parjures, des brigandages, des incendies, a réduit notreem pire non-seulement ensolilude, mais à l'apostasie et presque au paganisme. Dieu a regardé en pitié son Église, et nous, les enfants de cette épouse du Christ, touchés par l'Esprit-Saint, nous sommes revenus à résipiscence et à l'unité de la foi. Par le zèle de Dieu et l'obéissance à la foi apostolique, nous avons rejeté le chef incorrigible des schisme?, Henri, dit notre empereur, et nous avons élu un roi catholique, quoique né de sa race. Voyant que le nouveau règne était le terme du sien, lui-même, comme de son plein gré, mais bien malgré lui, comme le disent maintenant ses lettres, approuva cette élection, rendit les insignes royaux, nous recommanda son fils avec larmes et promit de ne plus songer qu'au salut de son âme. Maintenant il revient à ses premiers artifices ; il se plaint par toute la terre qu'on lui a fait injure ; il s'efforce d'attirer contre nous les armes des Français, des Anglais, des Danois et des autres nations voisines; il demande justice et promet de suivre désormais nos conseils ; mais en effet il ne cherche qu'à dissiper cette armée du Seigneur, à ravager l'Église qui commence à refleurir, à nous replonger dans l'anathème, enfin à crucifier de nouveau le Christ qui ressuscite dans les âmes. C'est pourquoi la volonté du roi, des seigneurs et de toute l'armée catholique, est qu'il se présente en tel lieu et avec telle sûreté qu'il désirera, afin que l'on examine de part et d'autre ce qui s'est passé depuis le commencement du schisme, que l'on fasse justice au fils et aupère, et que l'on termine, sans plus différer, les contestations qui agitent l'Église et l'empire »
Ce manifeste est bien remarquable. On y voit la nation allemande, après quarante ans de funeste expérience, parler de Henri IV comme en avait parlé, quarante ans auparavant, le Pape saint Grégoire VIL L'expérience avait justifié le Pape aux yeux même de ses adversaires. « Les députés porteurs de ce
' Ch/'M. Ursperf/,
de l'ère chr.J
manifeste ayant eu audience de l'ex-empereur, comme dit l'auteur contemporain, liireni maltraités par ceux de sa suite, avec lesquels ils ne voulaient pas communiquer, les regardant comme excommuniés, et rapportèrent pour réponse du père que l'on quittât les armes pour le moment et que l'on i ndiquâ t une conférence. »
Henri le fils, ayant été obligé de lever le siège de Cologne, envoya encore proposer à son père une conférence à Aix-la-Chapelle dans huit jours. Le père s'en plaignit par une dernière lettre adressée aux évêques et aux seigneurs du royaume, disant qu'on n'avait jamais donnéun terme si court pourlamoindre affaire et à plus forte raison pour une affaire de cette importance. « Nous vous supplions donc, conclut-il, pour Dieu et pour votre âme, pour notre appel au Pontife romain, le seigneur Pascal, et à l'Église romaine, enfin pour l'honneur de l'empire, de vouloir bien obtenir de notre fils qu'il congédie son armée, qu'il cesse de nous persécuter et qu'il fasse en sorte que nous puissions nous voir pacifiquement, en temps et lieu convenables, et rétablir la paix du royaume. Que s'il s'y refuse absolument, nous en avons fait et nous en faisons notre protestation à Dieu, à sainte Marie, au bienheureux Pierre, notre patron, à tous les saints et à tous les chrétiens, mais à vous particulièrement, afin que vous cessiez de l'exciter à nous poursuivre et de faire comme lui. Nous en avons appelé et nous en appelons pour la troisième fois au seigneur Pascal, Pontife romain, au Saint-Siège universel et à l'Église romaine »
Ainsi parlait l'ex-empereur Henri dans sa dernière lettre. Pendant quarante ans il avait persécuté les Papes, et le voilà réduit à implorer contre son propre fils ces mêmes Papes, cette même Église romaine dont il avait si longtemps méprisé l'autorité. La Providence voulait le forcer, ce semble, à réparer devant tout le monde ce scandale de quarante ans avant de frapper le dernier coup. Henri n'était encore que dans la cinquante-cinquième année de son âge ; il ne s'attendait
»Apud V^^urst.,p. 399.
guère àmourir, lorsqu'il mourut inopinément à Liège, le 7 août 1106. Il fut d'abord enterré dans la cathédrale de Liège, ensuite déterré comme excommunié, mis en un lieu profane, enfin transporté à Spire, où il resta cmq ans hors de l'église, dans un cercueil de pierre.
Voici l'éffet que produisit sa mort dans la chrétienté, au rapport d'un écrivain qui constamment lui est plus favorable qu'hostile, Conrad d'Ursperg, déjà cité : « C'est une chose pourtant digne de pitié qu'un personnage de ce nom, de ce rang, de ce caractère, qui, professant le Christianisme, fut si longtemps le maître du monde, ne reçût pas, tel que le défunt le plus pauvre, la moindre marque de deuil ou de compassion de qui que ce soit parmi tant de chrétiens, mais qu'au contraire tout ce qu'il y avait de chrétiens véritables, soit en Allemagne, soit partout ailleurs, ne se possédassent pas de joie en apprenant sa mort. Non, Israël ne chanta pas plus haut au Seigneur lorsque Pharaon eut été submergé ; non, jamais Rome n'applaudit avec plus de transport aux triomphes d'Octavien ni d'aucun de ses augustes. Le mors qui retenait la bouche des peuples se changea pour eux en cantique, comme la voix d'une sainte solennité. L'exacteur n'étant plus, le tribut cessa. Ceux qui, par intérêt seul, étaient restés jusqu'alors attachés au prince et lui avaient vendu leurs âmes, se soumirent au nouveau roi et à l'Église catholique.
« Telle fut la fin, telle fut la mort, telle fut la dernière destinée de Henri, nommé par les siens Henri IV, empereur desFiomains, mais qui, par les catholiques, c'est-à-dire partons ceux qui, d'après la loi chrétienne, gardaient au bienheureux Pierre et à ses successeurs la foi et l'obéissance, était justement appelé archipirale, hérésiarque, apostat et persécuteur des âmes plus encore que des corps.
«Grâces en soient rendues à Dieu, qui, tard il est vrai, mais enfin avec éclat, a donné la victoire à son Église. Le même Galiléen qui vainquit autrefois Julien a changé pour elle en jubilé la cinquantième année d'exaction du nouveau Nabuchodonosor*. »
^Chron. Ursperg., ann. 1106.
FIN DU SEPTIÈME VOLUME