‹ Histoire universelle de l'église catholique ... avec une table générale méthodique et très complèteChapitre 18 sur 24 · ID« 108S · texte numérisé non relu

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médecins, lui annoncèrent qu'il n'avait plus que quelquesjoursà vivre. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Guillaume, et il remplit toute sa maison de cris lamentables. Ce n'est pas que dans le fond il craignît la mort, qu'il avait affrontée dans tant de combats, mais il ne pouvait se consoler de mourir avant que d'avoir fait pénitence, et les remords de sa conscience le faisaient plus souffrir que les douleurs aiguës de sa maladie.

Pour éviter le bruit de la ville ce prince se fil porter au prieuré de Saint-Gervais, proche de Rouen. Les évêques et les abbés qui s'étaient rendus auprès de lui tâciièrent de lui inspirer des sentiments de confiance en la miséricorde de Dieu. Il fit sa confession et reçut le saint Viatique avec de vifs sentiments de repentir. Il dressa ensuite son testament, par lequel il légua ses trésors aux églises et aux monastères. Il fît donner une grosse somme d'argent au clergé de Manies pour rebâtir les églises qu'il avail fait brûler dans la dernière guerre. Il se reprochait surtout ce péché, et il croyait que sa mort en était la punition. Il accorda ensuite la liberté à tous les prisonniers, môme à Eudes ou Odon, son frère, évêque de Bayeux, qu'il avait juré de ne jamais délivrer.

Ce prince, ne pouvant se calmer par toutes ces bonnes œuvres, fit une espèce de confession publique de toute sa vie passée. « Hélas! dit-il, je tremble à la vue du nombre et de l'énormité de mes péchés. Voilà que je vais comparaître devant le terrible tribunal de Dieu, et je ne sais que faire pour y trouver grâce; car, depuis mon enfance, j'ai été nourri dans la guerre et j'ai versé beaucoup de sang. Il m'est impossible de faire le dénombrement de tous les péchés que j'ai commis depuis ni;i naissance et dont je me vois obligé d'aller rendre compte. » Il fit ensuite un précis de sa vie et un détail des principales fautes qu'il se reprochait, surtout depuis laconquéte de rAngleterro. Après quoi, adressant la parole aux évéques et aux prêtres qui l'environnaient, il ajouta : « Je vous conjure instamment de prier Dieu qu'il m'accorde le pardon do tant de péchés. J'ordonne qu'on distribue mon trésor aux pauvres et

aux églises, afin que ce qui a été amassé par la violence et l'injustice soit employé à l'usage des saints; mais sur toutes choses je vous prie, vous autres évêques et abbés, de ne pas oublier avec quelle tendresse je vous ai aimés et avec quel zèle j'ai pris yotre défense.

«Je n'ai jamais violé les droits de l'Église de Dieu, qui est notre mère ; au contraire, je l'ai constamment honorée selon mon pouvoir. Je n'ai point vendu les dignités ecclésiastiques. J'ai toujours délesté et proscrit la simonie. Pour ce qui regarde la nomination aux prélatures, j'ai cherché la vertu, le mérite et l'érudition, et, autant qu'il m'a été possible, j'ai donné le gouvernement des Églises etdes monastères àceuxquej'aicrus les plus dignes ; témoin Lanfran^^, archevêque de Cantorbéry ; Anselme, ah.^é du Bec ; Gerbert, abbé de Fontenelle ; Duîand, abbé deTroarne, et plusieurs savants hommes de mes États, dont la réputation vole, je crois, jusqu'aux extrémités du monde. Ce sont ces personnes dont j'ai pris le plus volontiers conseil, et avec qui je me suis entretenu avec le plus de plaisir, parce que j'ai trouvé dans leurs discours la vérité et la sagesse. J'ai augmenté et enrichi neuf abbayes de moines et une de religieuses, qui ont été fondées en Normandie par mes ancêtres. Deplus.durant le temps de mon gouvernement, on a bâti dans mon duché dix-sept monastères d'hommei? et six de filles, où le Seigneur est servi avec édification. Ce sont les forteresses qui défendent la Normandie, et c'est là que les Normands apprennent à combattre le démon et les vices de la chair. J'ai fait, approuvé ou procuré toutes ces fondations. »

Le roi Guillaume avail trois fils : Robert, Guillaume le Roux et Henri. Les deux plus jeunes ne quittaient point le chevet de son lit, attendant avec impatience qu'il dictât ses dernières volontés. Robert, l'aîné des trois, était absent depuis sa dernière querelle avec son père. C'était à lui que Guillaume, du consentement des chefs de Normandie, avait légué autrefois son titre de duc, et, malgré la malédictionqu'ilavaitprononcce depuis contre Robert, il ne chercha point à le désliériter de ce titre, que le vœu des Normands lui

de rërechr.]

CATllOLiQUË.

avait destiné. « Quant au royaune d'Angleterre, dit-il, je ne le lègue en héritage à personne, mais je le recommande à l'éternel Créateur à qui j'appartiens et dans la main de qui sont toutes choses. La raison en est que je n'ai point reçu ce grand royaume en héritage, mais que je l'ai enlevé au roi parjure Harold par de cruels combats et au prix de beaucoup de sang. J'ai eu trop de haine pour les naturels du royaume ; j'ai vexé cruellement et les nobles et les gens du peuple; j'en ai déshérité beaucoup injustement; j'en ai fait mourir sans nombre par le fer et la famine. Ayant donc occupé ce royaume par tant de péchés je n'ose le remettre à personne, sinon àDieuseul, depeur qu'après mes funérailles il n'y arrive, à mon occasion, des calamités plus grandes encore. Seulement je souhaiteque mon lilsGuilla-ume, qui m'a été soumis en toutes choses, l'obtienne, s'il plaît à Dieu, et y prospère. »

Le roi Guillaume ayant parlé de la sorte, Henri, le plus jeune de ses fils, lui dit en pleurant: «Et moi, mon père, que me donnez-vous donc y — Je te donne, répondit le roi, cinq mille livres d'argent de mon trésor. — Mais, répliqua Henri, que ferai-je de cet argent si je n'ai ni terre ni demeure ? — Sois tranquille, mon fils, répondit le père, et aie confiance en Dieu; soufTre que tes aînés te précèdent. Robert aura la Normandie ; Guillaume, l'Angleterre ; mais, en son temps, tu auras tout ce que j'ai eu et lu surpasseras tes frères en richesses et en puissance. » Ensuite, pour prévenir les troubles, le roi mourant fit écrire une lettre, scellée de son sceau et adressée à l'archevêque Lanfranc, pour ce qui était d'établir le nouveau roi ; il remit cette lettre à son fils Guillaume le Iloux, lui donna le baiser et la bénédiction, avec ordre de passer promptement la mer. Henri se retira de son côté pour aller recevoir les cinq mille livres ; il les fit peser avec soin et se procura un coffre-fort bien ferré et muni de bonnes serrures

Le jeudi, 9 septembre 1087, Guillaume, s'étant éveillé à la pointe du jour, entendit sonner la grosse cloche de la cathédrale. Il

» Order., FîVa, 1. 7.

demanda ce qu'on sonnait ; on lui répondit qu'on sonnait primeà l'église de Notre-Dame. Il leva aussitôt les yeux et les mains au ciel en disant : « Je me recommande à Notre- Dame, la sainte Vierge Marie, et je la conjure de me réconcilier, par ses saintes prièr^'s, avec son très-cher Fils. » En prononçant e/vS paroles il expira dans la soixantième année de son âge, la vingt et unième de son règne en Angleterre et la cinquante-deuxième de sa domination en Normandie.

Ses médecins et les autres assistants qui avaient passé la nuit auprès de lui, le voyant ainsi mort tout d'uncoup, montèrent en hâte à cheval et coururent veiller sur leurs biens. Les gens de service et les vassaux de moindre étage, après la fuite de leurs supérieurs, enlevèrent les armes, la vaisselle, les vêtements, le linge, tout le mobilier, et s'enfuirent de même, laissant le cadavre presque nu sur le plancher. Le corps du roi demeura ainsi abandonné pendant plusieurs heures ; car, dans toute la ville de Rouen, les hommes étaientdevenuscomme ivres, non pas dedou-» leur, mais de crainte de l'avenir ; ils étaient aussi troublés que s'ils eussent vu une armée ennemie aux portes de leur ville. Chacun sortait et courait au hasard, demandait conseilàsa femme, à ses amis, au premier venu ; on transportait, on cachait tous ses meubles ou on cherchait à les vendre à perte.

Enfin desgensde religion, clercset moines, ayant repris leurs sens et recueilli leurs forces, arrangèrent uneprocession. Revêtus des habits de leurordre, avecla croix, les cierges et Its encensoirs, ils vinrent auprès du cadavre et prièrent pour l'âme du défunt. L'archevêque de Rouen, nommé Guillaume, ordonna que le corps du roi fût transporté à Caen et enseveli dans la basilique de Saint- Étienne, premier martyr, qu'il avait bâtie de son vivant; mais ses fils, ses frères, tous ses parents s'étaient éloignés ; aucun de ses officiers n'était présent ; pas un seul ne s'offrit pour avoir soin de ses obsèques, et ce fut un simple gentilhommedela campagne, nommé Heriuin, qui, par bon naturel et pour l'amour de Dieu, prit sur lui la peine et la dépense. Il fit venir à ses frais des ensevelisseurs et un chariot, transporta le cadavre jusqu'au bord

NlVERSELLE

de la Seine, et de là sur une barque, par la rivière et par la mer, jusqu'à la ville de Caen. Gilbert, abbé de Saint-Étienne, avec tous ses religieux, vint à la rencontre du corps; beaucoup de clercs et de laïques se joignirent à eux; mais un incendie qui éclata subitement fil bientôt rompre le cortège et courir au feu clercsetlaïques. Les moinesde Saint-Étienne restèrent seuls et conduisirent le roi à l'église de leur couvent.

L'inhumation du grand chef, du grand baron, comme disent les historiens de l'époque, ne s'acheva point sans de nouveaux incidents. Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés pour la cérémonie ; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église, entre le chœur et l'autel ; la messe était achevée ; on allait descendre le corps lorsqu'un homme, sortant du milieu de là foule, dit à haute voix: « Clercs, évêques, ce terrain est à moi: c'était l'emplacement de la maison de mon père; l'homme pour lequel vous priez me l'a pris de force pour y bâtir son église. Je n'ai point vendu ma terre, je ne l'ai point engagée, je ne l'ai point forfaite, je ne l'ai point donnée ; elle est de mon droit, je la réelame. Au nom de Dieu je défends que le corps du ravisseur y soit placé et qu'on le couvre de ma glèbe. » L'homme qui parlait ainsi se nommait Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmèrent la vérité de ce qu'il avait dit. Les évêques le firent approcher, et, d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement pour le reste du terrain. Le corps du roi était sans cercueil, revêtu de ses habits royaux ; lorsqu'on voulut le placer dans la fosse, qui avait été bâtie en maçonnerie, elle se trouva trop étroite; il fallut forcer le cadavre et il creva. On brûla de l'encens et des parfums en abondance, mais ce fut inutilement; le peuple se dispersaavec dégoût, et les prêtres eux-mêmes, précipitant la cérémonie, désertèrent bientôt l'église. Cet accident fit faire de tristes réflexions sur la vanité des grandeurs humaines'

Deux ans après, en 1089, l'Angleterre per-

> Order., Vita, 1. 7.

dit l'archevêque Lanfranc, une des grandes lumières du siècle, le restaurateur de l'Angleterre pour le spirituel, comme le roi Guillaume le Conquérant pour le temporel. Ce prince avait une telle confiance en lui que, quand il demeurait en Normandie, il laissait à Lanfranc la garde de l'Angleterre; tous les seigneurs luiobéissaientetl'aidaientà défendre le royaume et à y maintenir la paix suivant les lois du pays. Lanfranc ne laissait pas de venir quelquefois trouver le roi en Normandie, comme il fit en 1077. Il profita de cette occasion pour revoir l'abbaye du Bec, dont il avait été tiré, et y fui reçu avec la joie que l'on peut imaginer parle vénérable abbé Herluin, qui avait déjà été le visiter en Angleterre. Dans l'une et l'autre vi ite Lanfranc, oubliant sa dignité, reconnaissait toujours Herluin pour son maître ; à Cantorbéry, il lui rendit tous les honneurs possibles; au Bec il voulut être traité comme les autres moines, et vécut avec eux en frère, reprenant son ancienne place de prieur au lieu de la chaire épiscopale qu'on lui avait préparée. Il fit la dédicace de l'église de ce monastère le 23 octobre 1077.

L'archevêque Lanfranc rebâtit de fond en comble l'église métropolitaine de Cantorbéry, brûlée quelques années auparavant, et répara les lieux réguliers pour les moines qui desservaient cette église. Il bâlit deux hôpitaux hors de la ville et retira plusieurs terres aliénées de son Église. Il s'opposa aux vexations d'Eudes, frère du roi Guillaume, évêque de Bayeux et comte de Kent, et délivra, non-seulement les sujets de l'Église, mais tous les habitants de la province, des exactions indues dont il les avait chargés. Lanfranc permit à Thomas, archevêque d'York, de faire ordonner un évêque pour les îles Orcades par deux évêques sufl'ragants de Cantorbéry; mais il supprima le siège épiscopal de Saint-Martin, au faubourg de Cantorbéry, où toutefois il n'y avait qu'un chorévêque.

Nonobstant ses grandes occupations il s'appliquait à corriger les exemplaires des livres ecclésiastiques, parliculièrcment des saintes Écritures, et on en trouve encore de corrigés de sa main. Il était très-libéral, elses

de rtre chr.]

aumônes montaient, par an, jusqu'à cinq cents livres sterling. Il mourut la dixième année de son pontificat, le 28 mai 1089. Il laissa plusieurs écrits, dont les principaux sont : le TraiVe de T Eucharistie^ contre Bérenger, et diverses lettres. Sa doctrine ren. dit l'abbaye du Bec une école célèbre, et ce fut alors que les Normands commencèrent à cultiver les lettres, qu'ils avaient négligées depuis leur conversion sous leurs cinq premiers ducs. Mais on venait étudier sous Lanfranc des provinces voisines, de France, de Gascogne, de Bretagne, de Flandre. Entre ses disciple? les plus fameux furent Anselme, depuis Pape sous le nom d'Alexandre II ; Guitmond.archevèque d'Averse ; Guillaume, archevêque de Rouen; Ernest et Gondulfe, évêques deRochester; Foulque de Beauvais, Ives de Chartres, et plusieurs autres, surtout saint Anselme, son successeur dans le siège de Cantorbéry *.

Ce grand siège resta vacant quatre années entières. Guillaume le Roux, le nouveau roi d'Angleterre, ne voulait point le remplir pour profiter des grands revenus de cette Église. Il fit faire un inventaire de tous les biens qu'elle possédait, et, ayant réglé la subsistance des moines qui la desservaient, il joignit le reste à son domaine et le donnait à ferme tous les ans au plus offrant. On voyait tous les jours dans le monastère des hommes insolents qui venaient faire des exactions et menacer les moines, dont plusieurs furent dispersés et envoyés dans d'autres monastères ; ceux qui restèrent souffrirent beaucoup d'insultes et de mauvais traitements. Les sujets de l'Église furent tellement pillés et réduits à une si extrême misère qu'il ne leur restait que la vie à perdre. Toutes les Églises d'Angleterre souffrirent la même oppression, et, sitôtqu'un évêque ou un abbé était mort, le roi s'emparait de tous les biens pendant la vacance et ne permettait point de la remplir tant que ses ofliciers y trouvaient de quoi profiler. Ce fut Guillaume le Roux quiintroduisit le premier cet abus inconnu sous le roi son père. En 1 092 Hugues, comte de Chester , voulant

•Jeta SS., 28 mai. Acta SS. Ord. S. Bened., sect. 6.

fonder un monastère, envoya en Normandie prier saint Anselme, abbé du Bec, de venir en Angleterre pour cet effet. Anselme refusa parce qu'il courait un bruit sourd que, s'il allait en Angleterre, il serait fait archevêque de Cantorbéry, et, quelque éloigné qu'il fût d'y prétendre, il ne voulait donner aucun prétexte de l'en soupçonner. Cependant le comte tomba grièvement malade et envoya prier le saint abbé, en vertu de leur ancienne amitié, de venir incessamment prendre soin de son âme, l'assurant que ce bruit touchant l'archevêché n'était rien. Il refusa encore, et le comte envoya encore une troisième fois. Enfin saint Anselme dit en lui-même : «Si je manque à assister mon ami dans son besoin pour éviter un mauvais jugement que l'on peut faire de moi, je commets un péché certain pour empêcher un péché incertain d'autrui. J'irai donc faire pour mon ami ce que la charité m'ordonne, abandonnant le reste à Dieu, qui voit ma conscience. » Il y avait d'ailleurs des affaires de son abbaye qui l'obligeaient à ce voyage. Étant arrivé auprès du comte de Chester, il le trouva guéri ; mais il fut obligé de demeurer cinq mois en Angleterre, tant pour l'établissement de la nouvelle abbaye que pour les affaires du Bec. Pendant tout ce temps on ne parla point de lui pour l'archevêché de Cantorbéry, en sorte qu'il se croyait en sûreté et voulait repasser en Normandie ; mais le roi lui en refusa la permission

Comme ce prince tenait, suivant la coutume, sa cour plénière à Noël, les plus vertueux d'entre les seigneurs, affligés de la vacance du siège de Cantorbéry, le pressèrent de faire faire des prières par tout le royaume pour obtenir de Dieu qu'il fût rempli dignement. Il ne put le refuser, et les évêques obligèrent saint Anselme à régler la forme de ces prières. Un jour un des seigneurs, parlant familièrement au roi, lui dit : «Nous ne connaissons point d'homme d'une si grande sainteté que l'abbé du Bec; il n'aime que Dieu, il ne désire rien en ce monde. — Non, dit le roi en raillant, pas même l'archevêché de Cantorbéry. » Ce seigneur reprit :

' Eadmer, Novor. , 1. 1, post Opéra S. Ânselmi. Id., Vitu S. Anse/mi,

[De 1085 à 1 i06

« C'est ce qu'il désire le moins, j'en suis persuadé, et beaucoup d'autres. — Je vous réponds, continua le roi, qu'il le prendrait à deux mains s'il croyait pouvoir y parvenir ; mais, par le saint Voult de Lucques, ni lui ni autre que moi n'aura cet archevêché de mon temps. » Le saint Voult de Lucques, en latin sanctus Vultus de Luca, est un crucifix habillé, dont l'original est dans l'église cathédrale de Lucques, en Toscane.

Comme le roi d'Angleterre parlait de la sorte il fut saisi d'une violente maladie, qui, augmentant tous les jours, le réduisit à l'extrémité. Tous les évêques et les seigneurs du royaume s'assemblèrent, et on lui conseilla de penser à son salut, d'ouvrir les prisons, de remettre les dettes, de rendre la liberté aux Églises et de les pourvoir de pasteurs, principalement celle de Cantorbéry. Le roi était malade à Glocester, et saint Anselme, sans en rien savoir, était dans une terre voisine. On le mande pour venir assister le roi à la mort ;, il y accourt. On lui demande son avis ; il dit que le roi doit commencer par une confession sincère de tous ses péchés, et promettre, s'il revient en sanfé, de réparer de bonne foi tous les torts qu'il a faits. «Ensuite, ajouta-t-il, il fera ceque vous lui avez conseillé. » Le roi en convint, pria les évêques d'être ses cautions envers Dieu, et envoya faire cette promesse en son nom sur l'autel. On dressa et on scella un édit portant que tous les prisonniers seraient délivrés, toutes les dettes remises elles offenses pardonnées, et qu'à l'avenir on donnerait au peuple de bonnes lois et qu'on lui rendrait bonne justice. Tous louaient Dieu et lui demandaient la santé du roi.

Cependant on lui proposa de remplir le siège de Cantorbéry ; il dit qu'il y pensait, et, comme on cherchait un digne sujet, il fut le premier à nommer Anselme. Tous y applaudirent ; mais Anselme pâlit d'effroi et résista de toute sa force à ceux qui voulaient le présenter au roi pour recevoir l'investiture. Les évêques le tirèrent à part et lui dirent: «Que prétendez-vous faire? Pourquoi résistez-vous à Dieu ? Vous voyez que la religion est presque perdue en Angleterre par latyratuiie de cet homme, et, pouvant y remédier, vous ne

le voulez pas ! A quoi pensez-vous ? L'Église de Cantorbéry, dont l'oppression nous enveloppe tous, vous appelle à son secours, et, sans vous soucier de sa délivrance ni de la nôtre, vous ne cherchez que votre repos ! » Saint Anselme répondit : «Attendez, je vous prie, écoutez-moi. J'avoue que ces maux sont grands et ont besoin de remède; mais je suis déjà vieux et incapable de travail extérieur. » Il avait soixante ans. « Si je ne puis travailler pour moi-même, comment pourrai-je porter la charge de l'Église d'Angleterre ? D'ailleurs je sais en ma conscience que, depuis que je suis moine, j'ai toujours fui les affaires temporelles parce que je n'y trouve aucun attrait. » Les évêques reprirent : « Conduisez-nous seulement dans la voie de Dieu, nous aurons soin de vos affaires temporelles. » Saint Anselme ajouta : « Ce que vous prétendez est impossible; je suis abbé dans un autre royaume; je dois obéissance à mon archevêque, soumission à mon prince, aide et conseil à mes moines. Je ne puis rompre tous ces liens. — Ce n'est pas une affaire, dirent les évêques; ils y consentiront tous facilement. — Non, reprit-il, ii n'en sera rien.»

Ils le traînèrent donc au roi malade et lui représentèrent son opiniâtreté. Le roi, sensiblement affligé, lui dit : « Anselme, que faites-vous ? Pourquoi m'envoyez-vous en enfer ? Souvenez-vous de l'amitié que mon père et ma mère ont eue pour vous et vous pour eux, et ne me laissez pas périr ! car je sais que je suis damné si je meurs en gardant cet archevêché. » Tous les assistants, touchés de ces paroles, se jettent sur Anselme et lui disent avec indignation : « Quelle folie vous tient. Vous faites mourir le roi en l'aigrissant dans l'état où il est. Sachez donc que l'on vous imputera tous les troubles et tous les crimes qui désoleront l'Angleterre. » Saint Anselme, ainsi pressé, se tourna vers deux moines qui l'accompagnaient et leur dit : « Ah! mes frères, que ne me secourezvous ?» Un d'eux répondit : « Si c'est la volonté de Dieu, qui sommes-nous pour y résister ? — Hélas! dit saint Anselme, vous êtes bientôt rendus ! » Le roi, voyant qu'ils n'avançaient rien, leur ordonna de se jeter à

de l'ère chr,]

ses pieds ; mais il se prosterna de son côté sans leur céder. Alors,s'accusant de làclicté, ils crièrent : « Une crosse, une crosse ! » et, lui prenant le bras droit, ils rapprochèrent du lit. Le roi lui présenta la crosse ; mais il ferma la main ; les évôques s'efforcèrent de l'ouvrir jusqu'à le faire crier, et enfin ils lui tinrent la main avec la crosse. On cria: «Vive l'évèque l » on chanta le TeDeum ; on porta Anselme à l'église voisine, quoiqu'il résistât toujours en disant qu'ils ne faisaient rien. Après qu'on eut fait les cérémonies accoutumées il revint trouver le roi et lui dit : « Je vous déclare, Sire, que vous ne mourrez point de cette maladie ; c'est pourquoi je vous prie de voir comment vous pourrez réparer ce que l'on vient défaire ; car je ne l'ai approuvé ni ne l'approuve. » Ayant ainsi parlé il se retira.

Comme les évôques le reconduisaient avec toute la noblesse il se retourna et leur dit : « Savez-vous ce que vous prétendez faire ? Vous voulez attacher à un même joug un taureau indompté avec une brebis vieille et faible. Et qu'en arrivera-t-il ? Le taureau traînera la brebis par les ronces et les épines, et la mettra en pièces sans qu'elle ait été utile à rien. Le roi et l'archevêque de Cantorbéry concourent ensemble à conduire l'Église d'Angleterre, l'un par la puissance séculière, l'autre par la doctrine et la discipline. Vous m'entendez assez; considérez à qui vous m'associez, et vous vous désisterez de votre entreprise ; sinon je vous prédis que le roi me fatiguera en diverses manières et m'accablera, et que la joie que je vous donne maintenant par l'espérance de votresoulagementse tournera en tristesse lorsque vous verrez l'Église de Cantorbéry retomber en viduité de mon vivant. Quand le roi m'aura accablé il n'y aura plus personne qui ose s'opposer à lui, et il vous écrasera tous comme il lui plaira.» Saint Anselme, parlant ainsi, ne pouvait retenir ses larmes et s'en retourna à son logis.

Il fut élu archevêque de Cantorbéry le premier dimanche de carême, 6' jour de mars 1093. Le roi ordonna qu'il fût aussitôt mis en possession de tous les biens de l'archevêché, et que la ville de Cantorbéry et l'abbaye deSaint-Alban, que Lanfranc n'avait

eues qu'en fief, appartinssent désormais en propriété à l'Église de Cantorbéry. Cependant le roi envoya en Normandie, au duc Robert, son frère, à l'archevêque de Rouen et aux moines du Bec, pour obtenir leur consentement.Saint Anselme écrivit deson côté, voyant qu'il ne pouvait résister à la volonté de Dieu et que le retardement de son sacre causerait de grands maux tant à l'Église de Cantorbéry qu'à celle du Bec. Le duc donna son consentement ; l'archevêque de Rouen ordonnaraême à Anselme, de la part de Dieu, d'accepter, et les moines y consentirent aussi, quoique avec bien de la peine. Le roi guérit, comme saint Anselme l'avait prédit, et révoqua aussitôt toutes ses promesses. Sur quoi saint Anselme lui dit un jour en particulier : « Je suis encore incertain. Sire, si j'accepterai l'archevêché ; mais, si je dois l'accepter, je veux que vous sachiez ce que je désire de vous : que vous rendiez à l'Église de Cantorbéry toutes les terres qu'elle possédait du temps de Lanfranc et que vous me permettiez de retirer celles qu'elle avait perdues avant son temps ; qu'en tout ce qui regarde la religion voussuiviezprincipalement mon conseil, et que vous me teniez pour votre père spirituel, comme, pour le temporel, je veux vous avoir pour seigneur et pour protecteur. Je vous avertis encore que je reconnais pour Pape Urbain, que vous n'avez pas reconnu jusqu'à présent, et que je veux lui rendre l'obéissance qui lui est due. Ditesmoi votre intention sur tous ces articles afin que je sache à quoi m'en tenir. »

Le roi ne voulut lui promettre que la restitution des terres dont Lanfranc avait été en possession; encore lepria-t-il depuis de laisser à ses vassaux celles qu'il leur avait données depuis la mort de l'archevêque, ce que saint Anselme refusa. Il espéra môme quelque temps demeurer entièrement libre, car il avait renvoyé au Bec sa crosse abbatiale ; mais enfin le roi, ne pouvant plus soutenir les clameurs publiques, le fit venir à Winchester, où il avait assemblé la noblesse, et, après quantité de belles promesses, il lui persuada d'accepter l'archevêché, dont il fit hommage au roi, suivant la coutume et l'exemplede son prédécesseur. Ensuite il vint

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à Canlorbéry prendre possession le 25 de septembre, et y fut reçu avec une joie incroyable par les moines, le clergé et le peuple; mais le même jour on vint de la part du roi lui faire une signification pour une prétention injuste, même dans le fond, ce qui lui fit mal augurer de son pontificat.

Quoiqu'il eût si bien marqué son éloignement pour l'épiscopat il ne laissa pas de se trouver des gens qui, par malice ou par erreur, publièrent qu'il l'avait désiré et ne l'avait refusé que par dissimulation, en sorte qu'il se crut obligé de s'en justifier et qu'il en écrivit ainsi aux moines du Bec : « Je ne sais comment leur persuader ce que je sens en ma conscience, si ma vie et ma conduite ne les satisfont pas. II y a trente-trois ans que je porte l'habit monastique, trois sans charge, quinze comme prieur, autant comme abbé.

J'ai vécu de telle sorte, pendant tout ce temps, que j'ai eu l'affection de tous les gens de bien , et plus de ceux qui m'ont connu le plus intimement, sans qu'aucun d'eux m'ait vu rien faire qui lui persuadât que j'aimais le gouvernement. Que ferai-je donc? Comment détruirai-je ce faux soupçon, de peur qu'il ne nuise aux âmes de ceux qui m'aimaient pour Dieu, en diminuant leur charité, ou de ceux à qui je dois donner conseil et qui me croiront pire que je ne suis, ou de ceux qui ne me connaissent pas et à qui je dois au moins l'exemple? Vous, Seigneur, qui le voyez, soyez- moi témoin que je ne me sens, en ma conscience, attiré à l'épiscopat par l'affection d'aucune chose que vos serviteurs doivent mépriser, et que, si l'obéissance et la charité me le permettaient, j'aimerais mieux être moine sous la conduite d'un supérieur que de commander aux autres et de posséder des richesses temporelles. Seigneur, si ma conscience me trompe, faites-moi connaître à moi-même et corrigez-moi. Après cela, si quelqu'un veut donner quelque mauvaise impression de moi, j'espère que Dieu prendra ma défense contre lui, et je suis certain que, si ce mauvais soupçon nuit à quelqu'un, le péché en tombera sur ceux qui en sont les auteurs. ^ 11 finit en recommandant aux moinesdn Bec de faire voir celte lettre à tous

ceux qu'ils pourraient, principalement aux

évêques et aux abbés, ses amis

Il ne laissa pas d'écrire sur le même sujet à quelques-uns en particulier, comme à Gilbert, évêque d'Évreux, de qui il avait reçu la bénédiction abbatiale, et à Foulque, évêque de Beauvais, qui avait été moine sous sa conduite. Ces lettres, qu'il écrivit depuis sa démission de l'abbaye et avant son sacre, n'avaient point de sceau, parce qu'il n'était plus abbé et n'était pas encore archevêque. Cependant il pressait les moines du Bec d'élire un abbé et leur conseilla de prendre le moine Guillaume, qui avait été prieur de Peisse, comme celui qu'il en connaissait le plus digne, lui ordonnant d'accepter. Guillaume était fils de Turstin, seigneur de Montfort, allié des plus grands seigneurs du pays. Il se rendit moine au Bec à vingt-cinq ans, sous la conduite de saint Anselme, et en fut abbé pendant trente ans *.

Le temps du sacre de saint Anselme étant venu, Thomas, archevêque d'York, et tous les évêques d'Angleterre se rendirent à Canlorbéry, excepté deux qui étaient retenus par maladie et qui envoyèrent leur consentement. C'étaient saint Wulstan, évêque de Worcester, qui mourut un an après, et Osbern, évêque d'Excester. Comme on lisait, suivant la coutume, l'acte de l'élection, l'archevêque d'York trouva mauvais qu'on y eût qualifié l'Église de Cantorbéry de métropole de toute la Grande-Bretagne. « S'il est ainsi, dit-il, l'Église d'York n'est point métropole. » On corrigea donc le décret et on donna à l'Église de Cantorbéry le litre d'Église primatiale de toute la Grande-Bretagne. Saint Anselme fut ainsi sacré archevêque le second dimanche de l'Avent, quatrième jour de décembre 4093. Après avoir passé à Canlorbéry l'octave de son sacre il alla à la cour pour la fôte de Noël et fut très-bien reçu du roi et de toute la noblesse.

Cette bonne intelligence ne dura guère, ainsi que saint Anselme l'avait prévu et prédit. Dès l'année suivante (1094), le roi, voulant ôter la Normandie au duc Robert, son frère, se préparait à lui faire la guerre et

«L. 8, eptst. 7. — «L. 3, epist. 10, 14, 8. Chron. liecc. , post Lanfranci Vita Guillelmi, ibid.

del'èrechpj DE L'ÉGLISE

cherchait de l'argent de touscôtés. Saint Anselme, qui venait d'êlre placésur le siège de Cantorbéry, lui offrit cinq cents livres sterling, par le conseil de ses amis, qui lui persuadèrent que c'était le moyen de gagner pour toujours les bonnes grâces du roi et d'attirer sa protection sur l'Église. Le roi d'abord agréa l'offre de l'archevêque; mais des gens malintentionnés lui dirent : «Vous l'avez élevé au-dessus de tous les seigneurs d'Angleterre, et maintenant, dans voire besoin, au lieu de deux mille livres ou du moins mille, qu'il devrait vous donner par reconnaissance, il n'a pas honte de vous en offrir cinq cents. Attendez un peu, faites-lui mauvais visage, et vous verrez qu'il sera trop heureux de vous en offrir autant. « Le roi lui fit donc savoir qu'il refusait son présent, et saint Anselme, rentrant en soi-même, dit : «Béni soit Dieu qui a sauvé ma réputation ! Si le roi avait reçu mon présent on aurait cru que j'aurais fait semblant de lui donner ce que je lui aurais promis auparavant pour avoir l'archevêché. Je donnerai donc cet argent aux pauvres à son intention. »

Quelque temps après, la plupart des évêques et des seigneurs vinrent à Hastings, par ordre du roi, lui souhaiter un heureux voyage, comme ilallait passer en Normandie. Le roi y séjourna un mois, retenu par les vents contraires. Un jour l'archevêque, étant venu le voir et étant assis auprès de lui, suivant la coutume, lui dit : « Sire, afin que votre entreprise soit heureuse, commencez par nous accorder votre protection pour rétablir en votre royaume la religion qui s'en va perdue. — Quelle protection ? » dit le roi. Saint Anselme reprit : « Ordonnez que l'on tienne des conciles, suivant l'ancien usage ; car il ne s'en est point tenu de général en Angleterre depuis que vous êtes roi ni longtemps auparavant. Cependant les crimes se multiplient en passant en coutume. — Ce sera, dit le roi, quand il me plaira, et nous y penserons dans un autre temps. » Puis il ajouta en raillant : «Et de quoi parleriez-vous dans un concile ? » L'archevêque reprit : a Des mariages illicites et des débauches abominables qui se sont depuis peu introduites en Angleterre, et qu'il faut réprimer par des peines

CATHOLIQUE. 6C3

qui répandent la terreur par toutle royaume.' — Et en cela, dit le roi, que ferait-on pour vous ? » Saint Anselme dit : « Si on ne faisait rien pour moi, on ferait pour Dieu et pour vous-même. — C'est assez, dit le roi, ne m'en parlez pas davantage. » L'archevêque, changeant de discours, ajouta : « Il y a plusieurs abbayes sans pasteurs, ce qui fait que les moines mènent une vie séculière et meurent sans pénitence. Je vous conseille donc et vouspried'y mettre des abbés; il y va de votre salut. » Alors le roi, ne pouvant plus se contenir, lui dit en colère : « Que vous importe ? Les abbayes ne sont-elles pas à moi ? Vous faites ce que vous voulez de vos terres ; ne ferai-je pas ce qu'il me plaira de mes abbayes?— Elles sont à vous.ditlesainlpontife, pour en être le protecteur, non pour les piller. Elles sont à Dieu, afin que ses serviteurs en vivent, non pour soutenir vos guerres. Vous avezdes domaines et de grandsrevcnus pour subvenir à vos affaires ; laissezà l'Église ses biens. — Sachez, dit le roi, que ces discours me déplaisent extrêmement. Votre prédécesseur n'eût osé ainsi parler à mon père, et je ne ferai rien à votre considération. » Saint Anselme, voyant qu'il parlait inutilement, se leva et se retira. Ensuite, considérant combien il lui importait, pour l'intérêtmême de l'Église, d'être bien avec le roi, il le fit prier de lui rendre ses bonnes grâces ou de lui direenquoi il l'avaitoffensé. Le roi dit qu'il ne l'accusait de rien, mais qu'il ne lui rendait point son amitié ; et les évôques dirent à saint Anselme que le moyen de se raccommoder avec le roi était de lui donner de l'argent; à quoi il ne put se résoudre, prévoyant les conséquences

Ce fut en ce temps-là que saint Anselme consulta Hugues, archevêque de Lyon, surla conduite qu'il devait tenir à l'égard du roi. « Il y a des terres, dit-il, que des gentilshommes anglais ont tenues de l'archevêque de Cantorbéry avant que les Normands entrassent en Angleterre. Ces gentilshommes sont morts sans enfants ; le roi prétend pouvoir donner leurs terres à qui il lui plaira. Voici ma pensée. Le roi m'a donné l'arche-

* Eadmer, Novorum, 1. 1.

vêché comme Lanfranc, mon prédécesseur, l'a possédé jusqu'à la fin de sa vie, et maintenant il ôte à cette Église ce dont Lanfranc a joui paisiblement si longtemps. Or je suis assuré qu'on ne donnera à personne cet archevêché après moi, sinon tel que je l'aurai au jour de ma mort, et que, s'il vient un àutre roi de mon vivant, il ne me donnera que ce dont il me trouvera en possession. Ainsi l'Église perdra ces terres par ma faute, parce que, le roi en étant l'avoué et moi le gardien, on ne pourra revenir contre ce que nous aurons fait. J'aime donc mieux ne point posséder les terres de l'Église à ce prix, et faire les fonctions d'évêque vivant dans la pauvreté, comme les apôtres, en témoignage de la violence que je souffre, que de causer à mon Église une diminution irréparable. J'ai encore une autre pensée. Si, étant sacré archevêque, je passe toute la première année sans aller trouver le Pape ni demander le pallium, je mérite d'être privé de ma dignité. Que si je ne puis m'adresser au Pape sans perdre l'archevêché, il vaut mieux qu'on me l'ôte par violence, ou plutôt que j'y renonce, que de renoncer au Pape. C'est ce que je veux faire sï vous ne me mandez des raisons pour m'en détourner »

Le roi Guillaume le Roux fit son voyage en Normandie et revint en Angleterre sans avoir rien fait. Alors saint Anselme vint le trouver et lui dit qu'il avait dessein d'aller demander au Pape le pallium. « A quel Pape ? » dit le roi. « Au Pape Urbain, » répondit saint Anselme. Le roi dit : « Je ne l'ai pas encore reconnu pour Pape ; nous n'avons pas accoutumé, mon père et moi, de souffrir qu'on reconnaisse un Pape en Angleterresans notre permission, et quiconque voudrait m'ôter ce droit c'est comme s'il voulait m'ôter la couronne. » Saint Anselme, fort surpris, représenta qu'avant que de consentir àson élection à Rocliester il avait dit au roi qu'étant abbé du Bec il avait reconnu le Pape Urbain, et qu'il ne se retirerait jamais desonobédiencc. Alors le roi protesta avec emportement qu'il ne lui était »^oint fidèle s'il demeurait, contre sa volonté, crans l'obédience du Pape. Saint Anselme demanda un délai pour assembler

«L. 3,«/jm/. 24.

IVERSELLE [De 1085à 1106

les évêques et les seigneurs, et, parleur avis, décider cette question : s'il pouvait garder la fidélité au roi sans préjudice de l'obéissance au Saint-Siège ; « Car, dit-il, si l'on prouve que je ne puis garder l'une et l'autre, j'aime mieux sortir de votre royaume jusqu'à ce que vous reconnaissiez le Pape que de renoncer un moment à son obéissance. » Le roi ordonna une assemblée à Rockingham pour le dimanche H mars 1095.

Le même jour le roi consulta de son côté, et l'archevêque parla aux évêques en présence d'une grande multitude de clercs et de laïques. Il leur représenta comment ils l'avaient contraint à accepter l'épiscopat, et qu'il n'y avait consenti qu'à cette condition expresse de demeurer dans l'obéissance du Pape Urbain IL II conclut en demandant aux évêques leur conseil, pour ne manquer ni à ce qu'il devait au Pape ni à ce qu'il devait au roi. Ils s'excusèrent de lui donner conseil, disant qu'il était assez sage pour le prendre de lui-même, et se chargèrent seulement de rapporter son discours au roi. Ils ne lui promirent leurs conseils que dans le seul cas où il s'en rapporterait à la volonté du roi sans condition. Ayant ainsi parlé les évêquesgardèrent le silence et baissèrent la tête.

Alors saint Anselme, levant les yeux au ciel, s'exprima en ces termes : « Puisque vous, pasteurs du peuple chrétien, et vous, princes de la nation, vous ne voulez me donner, à moi, votre chef, d'autre conseil que le bon plaisir d'un seul homme, je recourrai au souverain Pasteur, au Prince de l'univers, à l'Ange du grand conseil, et je recevrai de lui le conseil dont j'ai besoin dans mon affaire, ou plutôt dans la sienne et celle de son Église. Il dit au bienheureux prince des apôtres : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle ; » et : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, ettout ce quetudélierassurlaterre sera délié dans les cieux. » Il dit encore à tous les apôtres en commun : « Qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise; » et ; a Qui vous touche, c'est comme s'il touchait la prunelle de mon œil. » Ces paroles entêté

de l'ère chr.|

dites principalement au bienheureux Pierre, et en lui aux autres apôtres ; nous croyons de même qu'elles ont été dites principalemciil au vicaire du bienheureux Pierre, et par lui aux autres évêques qui tiennent la place dos apôtres; nonà aucun empereur, ni roi, ni duc, ni comte. Que toutefois nous devions être soumis et rendre service aux princes de la terre, le même Ange du grand conseil nous l'enseigne quand il dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Telles sont les paroles, tels sont les conseils de Dieu. Voilà ce que j'approuve, voilà ce que je reçois, voilà ce que je n'oulre-passerai pour rien au monde. Sachez donc, tous tant que vous êtes, que, dans les choses de Dieu, je rendrai obéissance au vicaire de saint Pierre, et que, dans ce qui regarde la dignité temporelle du roi, mon seigneur, je lui donnerai fidèlement aide et conseil selon ma capacité. » A ces paroles tous les évêques se levèrent en tumulte, exprimant leur trouble par des voix confuses ; on aurait ditqu'ilsallaient le condamner à mort. « Sachez, lui direntils en colère, que jamais nousne rapporterons ces paroles au roi, notre seigneur. » Et ils allèrent trouver celui-ci. Saint Anselme, n'ayant donc personne pour mander ces paroles au roi, y alla lui-même, les lui dit de vive voix et revint aussitôt.

Le roi, fort en colère, se consulta avec les évêques et les seigneurs pour trouver de quoi répondre à ces paroles et ne le put. Ils se divisèrent entre eux par groupes de deux, de trois, de quatre, cherchant un moyen d'apaiser l'emportement du roi sans choquer trop ouvertement les paroles de Dieu. Enfin les évêques, ne trouvant rien à répondre, revinrent à l'archevêque et lui dirent : (I Pcnsez-y bien, nous vous en prions ; renoncez à l'obéissance de cet Urbain, qui ne peut vous servir de rien tant que le roi sera irrité contre vous ni vous nuire quand vous serez bien avec le roi; demeurez libre comme il convient à un archevêque de Cantorbéry, réglant votre conduite par la volonté du roi, afin qu'il vous pardonne le passé, et que vos ennemis, vous voyant rétabli dans votre dignité, soient chargés de confusion. » Nonobstant ces remontrances et ces supplicalions si

peu épiscopales, saint Anselme demeura ferme et demanda que quelqu'un lui prouvât qu'en refusant de renoncer à l'obéissance du Pape il manquait à la fidélité qu'il devait au roi ; mais personne n'osa reiitreprendre ; au contraire ils reconnurent qu'il n'y avait que le Pape qui pût juger un archevêque de Cantorbéry.

Celui qui échauffait le plus le roi contre saint Anselme était Guillaume, évêque de Durham, homme qui avaitplus d'agrément et de facililé à parler que de solidité d'esprit. Il avait promis au roi de faire en sorte qu'Ansehne renoncerait au Pape Urbain ou à l'archevêché, espérant par ce moyen monter lui-même sur le siège de Cantorbéry. Le roi donc se plaignant aux évêques de l'avoir engagé mal à propos dans cette aflaire, puisqu'ils ne pouvaient condamnerAnselme,révêque de Durham lui conseilla d'employer la violence, de lui ôter lacrosseet l'anneau etde le chasser du royaume. Les seigneurs n'approuvèrent pas ce conseil ; mais le roi oidonna aux évêques de refuser à Anselme toute obéissance et de n'avoir même aucun commerce avec lui, déclarant que de sa vie il ne le regarderait plus comme archevêque. Les évêques le promirent et rapporlèi ent ce discours à saint Anselme, qui dit : « El moi je vous tiendrai toujours pour mes frères et pour les enfants de l'Église de Cantorbéry, et je ferai mon possible pour vous ramener de cette erreur. Quant au roi, je lui promets toutes sortes de services et de soins paternels, lorsqu'il voudra bien le souffrir. » Le roi commanda aux seigneurs de faire comme les évêques et de renoncer à l'obéissance et à l'amitié d'Anselme. Ils répondirent : «Nous ne sommes point ses vassaux et ne lui avons point fait de serment ; mais il est notre archevêque, il doit gouverner en ce pays-ci la religion, et nous ne pouvons, étant chrétiens, nous soustraire à sa conduite, vu principalement qu'il n'est coupable d'aucun crime. »

Alors les évêques demeurèrent confus, et tout le monde les regardait avec indignation, nommant l'un Judas, l'autre Pilate, l'autre Hérode. Plusieurs dirent qu'ils ne prétendaient refuser obéissance à Anselme que quant à l'autorité qu'il disait tenir du Pape

[De 1085^ 1106

lîrbain, et, s'étant attiré par là JMndij; nation duroi,ilsseleréconcilièrent àforce d'argent. Mais saint Anselme, voyant qu'il n'était plus en sûreté en Angleterre, car le roi le lui avait déclaré, lui demanda un sauf-conduit jusqu'à la mer pour sortir du royaume, en attendant qu'il plût à Dieu d'apaiser ce trouble. Le roi fut fort embarrassé de cette proposition; car, quoiqu'il souhaitât passionnément la retraite du saint prélat, il ne voulait pas qu'il sortît revêtu de la dignité pontificale et ne voyait pas qu'il fût possible de l'en dépouiller. Enfin on convint de lui donner un délai jusqu'à la Pentecôte, etle roi promitde laisser jusque-là toutes choses en même état; mais il ne tint pointsa parole, et pendanlcette trêve ilchassa d'Angleterre le moine Baudouin, en qui l'archevêque avait sa principale confiance. Il fit prendre son chambellan dans sa chambre et à ses yeux et lui fit plusieurs autres insultes ^.

Parmi les évêques de l'assemblée de Rockingham qui eurent la faiblesse de se déclarer contre saint Anselme, par crainte ou par complaisance, il y eut saint Osmond, évêque de Salisbury ; mais bientôt après il ouvrit les yeux, et, pénétré d'un sincère repentir, il voulut recevoir l'absolution de saint Anselme lui-même et lui fut toujours depuis constamment attaché.

Osmond, comte de Séez, en Normandie, suivit Guillaume le Conquérant en Angleterre, et ce prince le créa comte de Dorset. 1 sut allier une vie sainte aux devoirs de courtisan, de soldat et de magistrat. Il tut quelque temps grand-chancelier d'Angleterre ; mais les dignités, jointes à la faveur du prince, n'eurent aucun charme pour un cœur qui n'aimait que les biens célestes; il quitta môme le monde pour embrasser l'état ecclésiastique. Ses vertus et ses rares talents ne permirent pas qu'on le laissât dans l'obscurité, comme il le désirait. On le tira de sa solitude, en 1078, pour le placer sur le siège de Salisbury. Il fit bâtir sa cathédrale sous l'invocation de la sainte Vierge, en 1087; mais la dédicace ne s'en fil qu'en 1092. Il y mit trente-six chanoines. Celte église ayant été brûlée par le feu du ciel, il la rebâtit

i Labbe, t. 10, p. 494. Mansi, t. 20, p. 781. liaioii., Pagi, anii. 1004.

en 1099. Il administrait lui-même le sacrement de Pénitence, et on remarque qu'il était fort sévère, surtout à l'égard de ceux qui tombaient dans l'impureté. Au reste il avait beaucoup de.charité, et on le vit souvent assister à la mort les criminels condamnés au dernier supplice.

Son zèle pour la gloire de Dieu le porta à embellir plusieurs églises et à faire diverses fondations. Il forma une riche bibliothèque pour l'usage des chanoines de sa cathédrale. 11 ne mettait à la tête des paroisses que des pasteurs éclairés et vertueux, et il avait tou« jours auprès de sa personne des ecclésiastiques et des moines recommandables par leurs lumières et leur sainteté. Le saint évêque composa pour son Église un missel, un bréviaire et un rituel. Il fixa les cérémonies, où il y avait eu jusqu'alors beaucoup de variété, les copislesdes livres qui les contenaient s'étant permis d'y faire des changements à leur volonté. Saint Osmond composa encore une Vie de saint Aldhelm. Il avait un tel amour pour les lettres qu'il ne dédaignait pas, quoique évêque, de copier et de relier des livres. Il mourut saintement le 4 décembre 1099 *.

Le roi Guillaume le Roux ne s'était déclaré jusqu'alors ni pour le Pape Urbain II, ni pour l'antipape Guibert, et cela pour s'emparer plus facilement des évêchés et des abbayes de son royaume et s'en attribuer les revenus. Son différend avec saint Anselme le força de se prononcer. Il envoya secrètement à Rome deux clercs de sa chapelle, Gérard et Guillaume, pour savoir lequel était le Pape légitime, et l'engager, s'il leur était possible, à envoyer au roi le palliumde l'archevêque de Cantorbéry. Ils virent sans peine qu'Urbain était le vrai Pape, et, ayant obtenu de lui ce que le roi désirait, ils amenèrent en AngleterreGaulhier, évêque d'Albane, qui apportait secrètementle pallium; ils arrivèrent auprès du roi quelques jours avantla Pentecôte 1095, lorsque approchait le terme de la trêve entre le roi et l'archevêque. Le dessein du roi était de faire déposer saint Anselme et de metlt e un autre archevêque à Cantorbéry par autorité du Pape ; mais les choses tournèrent diiféremment.

' Uodcscurd, 4 dCceiiibre.

de l'ère chr.]

Le légat du Pape, étant arrivé en Angleterre, passa secrètement à Canlorbéry, évita l'archevêque et se pressa d'aller trouver le roi, sans rien dire du pallium qu'il apportait, ni parler familièrement à personne en l'absence des deux chapelains du roi , qui le conduisaient. Le roi l'avait ainsi ordonné pour ne pas publier son dessein. Le légat parla à ce prince suivant ce qu'il avait appris qui lui serait agréable, sans rien dire en faveur de saint Anselme. Ceux qui avaient conçu de grandes espérances de la venue du légat en furent surpris et disaient : « Si Rome préfère l'argent à la justice quel secours en peuvent attendre ceux qui n'ont rien à donner?» Le roi donc, voyant la complaisance du légat, qui lui promettait de la part du Pape tout ce qu'il désirait, pourvu qu'il voulût le reconnaître, accepta la condition et ordonna par tout son royaume de recevoir Urbain pour Pape légitime. Ensuiteil voulut persuader au légat de déposer Anselme de l'épiscopat par l'autorité du Pape, promettant, s'il le faisait, d'envoyer à Rome tous les ans une grande somme d'argent; mais le légat lui ayant fait voir que cela était impossible, il en fut extrêmement contristé, comptant qu'il n'avait rien gagné à reconnaître le Pape Urbain. Voyant donc qu'il ne pouvait changer ce qui était fait, il voulut au moins sauver sa dignité en rendant en apparence ses bonnes grâces à l'archevêque, puisqu'il ne pouvait lui faire le mal qu'il désirait.

Le roi célébra à Windsor la Pentecôte, qui, cette année (1095), fut le d3 mai. De là il envoya des évêques qui pressèrent encore saint Anselme de lui faire un présent, du moins à l'occasion du pallium, qu'il serait allé quérir à Rome à grands frais; mais le saint archevêque demeura toujours terme, disant que c'était faire injure au roi que de montrer que son amitié était vénale. Enfin le roi, par le conseil des seigneurs, fut réduit à lui rendre gratuitement ses bonnes grâces, et il fut dit que, de part et d'autre, on oublierait le passé. Il fut ensuite question du pallium. Quelques-uns, pour faire leur cour, voulaient persuader à saint Anselme de le recevoir de la main du roi; mais il représenta que ce n'était pas un présent du prince, mais

une grâce singulière du Saint-Siège, et on convint que le légat qui l'avait apporté le porterait à Canlorbéry et le mettrait sur l'autel, où saint Anselme le prendrait.

La cérémonie se fit le dimanche 19 juin. Le légat vint à Cantorbéry et entra dans l'église métropolitaine, portanlle pallium dans une cassette d'argent, avec beaucoup de décence. Les moines qui desservaient la même église allèrent au-devant avec ceux de l'abbaye de Saint-Paul, un grand clergé et un peuple innombrable. L'archevêque, accompagné de plusieurs évêques qui lesoutenaient à droite et à gauche, s'avança nu-pieds, mais revêtu de ses ornements. Quand le pallium eut été mis sur l'autel il alla le prendre et le fit baisera tous les assistants ; puis, s'en étant revêtu, il célébra la messe solennellement. Ensuite le moine Baudouin fut rappelé en Angleterre, et l'archevêque demeura quelque temps en paix *.

Il écrivit au Pape pour le remercier du pallium qu'il lui avait envoyé et lui faire ses excuses de n'a voir point encore été le visiter, comme il était de son devoir, suivant la coutume, outre le désir qu'il avait de l'entretenir et de le consulter. Il s'excuse sur les guerres, la défense du roi, son âge et sa mauvaise santé. Cependant il lui représente ainsi ses peines : « Je suis affligé, Saint-Père, d'être ce que je suis et de n'être plus ce que j'étais. Dans une moindre place il me semblait que je faisais quelque chose; dans un rang plus élevé mon fardeau m'accable et je ne suis utile ni à moi ni aux autres. Je voudrais quitter cette charge, que je ne puis porter ; mais la crainte de Dieu, qui me l'a fait recevoir, m'oblige à la garder. Si je connaissais lavolontéde Dieu j'y conformeraislamienne; faute de la connaître je m'agite, je soupire, et je ne sais quelle fin mettre à mes maux 2. »

Saint Anselme était né l'an 1033, dans la ville d'Aoste, aux confins de la Bourgogne et de la Lombardie. Étant maltraité par son père, il quitta son pays, où il avait commencé ses études avec succès, et, après avoir passé environ trois ans, pai tie en Bourgogne, partie en France, il vint en Normandie, et. attiré

1 Eadujer, Nooorum. 1. 2. — *L. 3, epist. 37.

(De lOâSà 1106

par la réputation deLanfranc, il se rendit son disciple et gagna bientôt son amitié. Comme il étudiait infatigablement, apprenant et instruisant les autres, abattant son corps par les veilles, la faim et le froid, il lui vint en pensée qu'il n'aurait pas plus à souffrir dans les austérités de la vie monastique et ne perdrait pas le mérite de ses souffrances. Il reprit donc le dessein, qu'il avait eu dès l'âge de quinze ans, de se faire moine, et songea où il serait mieux, à Cluny ou au Bec. « Mais, disait-il, en l'un et en l'autre le temps que j'ai employé à mes études sera perdu ; je ne pourrai y être utile à personne : à Cluny, à cause de la régularité de l'observance ; au Bec, à cause de la grande capacité de Lanfranc, dont je serai offusqué. » Un reste d'amour-propre le faisait parler ainsi. Il s'en aperçut et dit : « Est-ce donc être moine que de vouloir être estimé et préféré aux autres? Non, il faut entrer au lieu où je serai le plus méprisé, où je serai compté pour rien. »

Il consulta Lanfranc et lui dit : « J'ai inclination pour troisétats, d'être moine ou ermite, ou de vivre de mon bien et d'en servir les pauvres; je vous prie de me déterminer. » Son père était mort, et tout le bien le regardait. Lanfranc ne voulut pas décider seul et le conduisit à Rouen, pour consulter l'archevêque Maurille, qui décida en faveur de la vie monastique. Anselme fut donc reçu en l'abbaye du Bec en 1060, à l'âge de vingtsept ans, Lanfranc en étant prieur sous l'abbé Herluin. Trois ans après, Anselme fut établi prieur à la place de Lanfranc, devenu abbé de Saint-Élienne de Caen. Anselme s'appliqua alors avec plus de liberté à l'étude de la théologie, et y fit un tel progrès qu'il résolut des questions très-obscures, inconnues avant son temps, montrant clairement la conformité de ses décisions avec l'autorité de l'Écriture sainte. Il n'était pas moins éclairé dans la morale. Il connaissait si bien les mœurs de toutes sortes de personnes qu'il découvrait à chacun les secretsde son cœur; il montrait les sources et les progrès des vertus et des vices, avec les moyens de les ac(iuérir ou de les éviter. De là il puisait en abondance de sages conseils et de ferventes exhortations.

Quand il fut fait prieur quelques-uns des frères murmuraient qu'il leur eût été préféré, étant si jeune de profession ; mais il ne se défendit contre eux que par sa patience et sa charité, qui enfin les gagnèrent, leur faisant connaître la pureté de ses intentions. Un jeune moine, nommé Osberne, avait beaucoup d'esprit et d'industrie, mais beaucoup de malice et de haine contre Anselme. Le saint homme, y voyant dans le fond un beau naturel, avait pour lui unegrande indulgence et souffrait ses puérilités autant qu'il le pouvait, sans préjudice de l'observance. Ainsi peu à peu il l'adoucit et s'en fit aimer. Le jeune homme commença à l'écouter et à se corriger, et Anselme, l'ayant pris en aiîection, lui retrancha les petites libertés qu'il lui avait accordées et l'accoutuma à une vie plus sérieuse. Il faisait de grands progrès dans la vertu et donnait de grandes espérances des services qu'il rendrait à l'Église; mais Anselme eut la douleur de le voir mourir encore jeune entre ses bras.

Fatigué de la multitude des affaires il voulut quitter la charge de prieur et alla à Rouen consulter l'archevêque Maurille, qui lui dit : « Ne cherchez pas, mon iils, à vous décharger du soin des autres. J'en ai vu plusieurs qui, ayant renoncé pour leur repos à la conduite des âmes, sont tombés dans la paresse, allant de pis en pis. C'est pourquoi je vous ordonne, par la sainte obéissance, de garder votre charge et de ne la quitter que par l'ordre de votre abbé. Si même vous êtes a[)pclé quelque jour à une plus grande, ne la refusez pas, car je sais que vous ne demeurerez pas longtemps en cette place. » Anselme se retira fort affligé, et continua de gouverner avec tant de douceur et d'affection que tous l'aimaient comme leur père*.

Un al)bé qui était en réputation de piété se plaignait un jour à lui des enfants qu'on élevait dans son monastère et disait : « Nous les louettonscontinuellement, et ilsn'endevienneiit (lue pires. — Et quand ils sont grands, dit Anselme, comment sont-ils ? — Desstupides et des bêtes,» répondit l'abbé. «Voilà, reprit saint Anselme, une belle éducation,

» Ada SS., 21 avril. Acla SS. Ord. S. Denecl. , sccl. 0.

de l'ëra chr.]

CAIIIULIOUE,

qui change les hommes en bôtes ! Mais, ditesmoi, seigneur abbé, si, après avoir planté un arbre dans votre jardin, vous l'enfermiez de tous côtés, en sorte qu'il ne pilt étendre ses branches, qu'en viendrait-il, sinon un arbre tordu, replié et inutile ? En contraignant ainsi les pauvres enfants, sans leur laisser aucune liberté, vous faites qu'ils nourrissent en eux-mêmes des penséesohli(|ues, repliées, embarrassées, qui se fortifient tellement qu'ils s'obstinent contre toutes vos corrections; d'où il arrive que, ne trouvant de votre part ni amitié ni douceur, ils n'ont point de conGance en vous et croient que vous n'agissez que par haine et par envie. Ces sentiments croissent en eux avec l'âge, leur âme étant comme courbée et penchée vers le vice, et, n'aaynt point été nourris dans la charité, ils regardent tout le monde de travers. Mais, dites-moi, ne considérez-vous pas que ce sont des hommes comme vous, et voudriez-vous être ainsi traité, si vous étiez à leur place ? Pour faire une belle figure d'une lame d'or ou d'argent l'ouvrier se contente-t-il de frapper dessus à grands coups de marteau ? Donnez du pain à un enfant à la mamelle, vous l'étoufferez. Une âme forte se plaît dans les afflictions et les humiliations et prie pour ses ennemis ; une âme faible a besoin d'être menée par la douceur, invitée gaiement à la vertu, et supportée charitablement dans ses défauts. » L'abbé, ayant ouï ce discours, se jeta aux pieds de saint Anselme, recoimut qu'il avait manqué de discrétion et promit de se corriger*.

Anselme pratiquait ces maximes le premier et se rendait aimable à tout le monde. Sa réputation s'étendait non-seulement par toute laNormandie, mais par toute la France, toute la Flandre et jusqu'en Angleterre. De tous côtés d'habiles clercs et de braves chevaliers venaient se soumettre à sa conduite et se donner à Dieu avecleurs biens ; le raonastèi e croissait au dedans en vertu, et en richesses au dehors. Le vénérable Herluin ne pouvant plus agir à cause de son grand âge, toute la charge du gouvernement retombait sur Anselme, et, le saint abbé étant mort, il fut élu

> VUa S. Amelmi, a. 30.

tout d'une voix pour lui succéder. Il fit tout ce qu'il put, et par raisons et par prières, pour s'en excuser; mais enfin il accepta, étant principalement déterminé par ce que lui avait ditMatirille, archevêque de Rouen, quand il voulait renoncer à la charge de prieur. Il l'avait été quinze ans et était âgé de quarante-cinq quand il fut élu abbé en 1078, Il reçut la bénédiction abbatiale de Gilbert, évêque d'Évreux, le jour de la Chaire de saint Pierre, l'année suivante (1079), et gouverna l'abbaye du Bec pendant quinze ans.

Les biens que ce monastère possédait en Angleterre obligeaient saint Anselme à y passer quelquefois, et il y était encore attiré par l'amitié de sonancien maîtfc,Lanfranc. Partout où il allait il était parfaitement reçu dans les monastères de moines, de chanoines, de religieuses, et aux cours des seigneurs. Lui, de son côté, se faisait tout à tous et s'accommodait à leurs manières autant qu'il le pouvait innocemment, afin d'avoir occasion de leur donner à tous des instructions convenables ; ce qu'il faisait sans prendre, comme les autres, le ton de docteur, mais d'un style simple et familier, employant des raisonssolides et des exemples sensibles, toujours prêt à donner conseil à qui le demandait. On s'estimait heureux de lui parler; les plus grands étaient les plus empressés à le servir. 11 n'y avait, en Angleterre, ni comte, ni comtesse, ni personne puissante, qui ne crût avoir perdu son mérite devant Dieu s'il n'avait rendu quelque bon office à l'abbé du Bec. Le roi lui-même, Guillaume le Conquérant, formidable à tout le reste des hommes, était si affable pour saint Anselme qu'il semblait devenir un autre homme en sa présence.

Au milieu de tant d'occupations et de traverses saint Anselme ne laissait pas d'enseigner, et de vive voix, et par écrit, sur les matières les plus hautes, les plus profondes, les plus ardues, et de la théologie et de la philosophie, et cela avec une justesse, une précision, une clarté qui lui méritent un rangdes plus distingués et parmi les Pères et les docteurs de l'Église, et parmi ce qu'on est convenu d'appeler philosophes et métaphysiciens.

Le premier de ses ouvrages est le Moao'

[Do 108& à llOG

logxie. (1 l'écrivit à la prière de ses moines, nommément de Maurice, qui souhaitaient avoir de suite et par écrit ce qu'il leur avait dit en divers entretiens sur l'existence et la nature de Dieu, afin d'en faire la matière de leur méditation. C'est pourquoi il l'intitula d'abord : Modèle de méditation sur les mystères de la foi. Depuis, par ordre de Hugues, archevêque de Lyon, il mit son nom à cet ouvrage et en changea le litre en celui de Monologue ou Soliloque, parce qu'il y parle seul. L'ouvrage est divisé en soixante-dix-neuf chapitres, dans lesquels saint Anselme prouve, par des arguments tirés des lumières de la raison et sans recourir aux témoignages de l'Écriture sainte, qu'ilexisteun ÉUe suprême et souverainement paifail; qu'il a fait de rien tout le reste ; qu'il est Père, Fils et Saint- Esprit; que l'âme raisonnable est faite pour le connaître et l'aimer et qu'elle en est l'image.

Les raisonnements de saint Anselme dans cet ouvrage sont non-seulement très-élevés, mais encore tellement enchaînés les uns dans lesautres qu'il faut une grande attention pour en prendre bien la suite et en sentir toute la force. Cela lui fit naître la pensée de prouver par un seul raisonnement suivi ce qu'il avait prouvé dans le Monologue par plusieurs.

Occupé presque continuellement de celle pensée, tantôt il croyait avoir trouvé l'argument qu'il cherchait, tantôt il échappait à son esprit. Désespérant de réussir il fit tous ses efforts pour se défaire de cette pensée ; mais il ne put en venir à bout et trouva enfin ce qu'il cherchait; il l'écrivit aussitôt sur des tablettes cirées, dont on faisait encore usage alors. Il les donna à garder à un des frères du monastère, qui les égara. Saint Anselme fut donc contraint d'en faire un autre exemplaire sur des tablettes de même matière et ensuite sur du parchemin. Ildonna pour titre à ce petit écrit : la Foi qui cherche l'intelligence de ce qu'elle croit. Depuis, sur les instances de ceux qui en avaient tiré des copies, et surtout de Hugues, archevêque de Lyon, il l'intitula /*ros/o(7Me, comme (jui dirait allocution, parce, que l'auteur s'y cntielioiit ou avec lui-même ou avec Dieu sur l'exisleMcc

de cet Etre suprême et sur tous ses attributs, montrant qu'il est tout ce que la foi nous apprend, éternel, immuable, tout-puissant, immense, incompréhensible, juste, pieux, miséricordieux, vrai, la vérité, la bonté, la justice; ettout cela n'est dansDieu qu'une même chose.

Un moine de Marmoutier, nommé Gaunilon, ayant lu cet opuscule, fut surpris de ce (|ui y est dit qu'on ne peut concevoir l'idée d'un Être souverainement parfait sans concevoir qu'il existe nécessairement. Sous le nom d'Objection d'un ignorant il réfuta ce raisonnement, dont il ne connaissait pas la force, et joignit sa réfutation à l'écrit même. Un ami l'envoya à saint Anselme, qui la reçut avec plaisir. Il en remercia raêmeGaunilon, lui disant que son écrit n'était pas du tout d'un ignorant, et lui envoya par le même ami la réponse à ses objections, en le priant, lui et tous ceux qui auraient le Proslogue, d'y ajouter la critique de Gaunilon et sa réponse à cette critique. Elle ne fit point changer de sentiment à saint Anselme ; au contraire, il en prit occasion de mettre son raisonnement dans un plus grand jour, et de prouver sans réplique que l'idée d'un Être souverainement parfait enferme nécessairement l'existence de cet Être.

Saint Anselme fit un traité de la Trinité à l'occasionquevoicl. Un nomméRoscelin, natif de l'Arraorique ou de la petite Bretagne, étant venu à Compiègne, au diocèse de Soissons, en fut fait chanoine et chargé des leçons publiques. Amateur de la nouveauté il donna dans le sentiment des nominaux, avancé par un docteur français nommé Jean, et l'épousa tellement qu'il passa dans la suite pour un des chefs de cette secte. Comme il avait plus de dialectique que de théologie, il aimait à raisonner des mystères delà religion suivant les lumières de sa raison, ce qui le fit tomber dans l'erreur au sujet des trois personnes de la Trinité, disant qu'elles étaient trois choses séparées, comme trois anges, quoicju'elles n'eussentqu'une volontéet qu'une puissance- Il ajoutait qu'on pourrait dire véritablement (|u'elles sont trois dieux s'il était d'usage de s'exprimer ainsi. Roscelin s'.ippuyait de l'autorité deLanfranc et de saint Anselme, soute-

de l'ère chr.]

nant qu'ils avaient l'un et l'autre pensé comme lui sur cette matière. Saint Anselme, se voyant calomnié avec son prédécesseur, écrivit, en 1078, à Foulque, évèque de Beauvais, qui devait assister au concile indiqué à Reims contre Roscelin, pour le prier de déclarer en plein concile, s'il en était besoin, que ni Lanfranc ni lui n'avaient jamais rien enseigné de semblable, et qu'il disait anathème à quiconque enseignerait l'erreur de Roscelin. Il ajoutait qu'on ne devait lui demander aucune raison de son erreur, ni lui en rendre aucune de la vérité opposée, et qu'il fallait agir contre lui par autorité, s'il était chrétien, a Car ce serait, dit-il, une extrême simplicité de mettre en question notre foi si solidement établie à l'occasion de chaque particulier qui ne l'entend pas. Il faut la défendre par la raison contre les infidèles, mais non pas contre ceux qui portent le nom de chrétien *. » Le concile indiqué à Reims se tint à Soissons quatre ans après, c'est-àdire en 1092, ou au commencement de l'année suivante. Roscelin, cité au concile, comparut, fut convaincu d'erreur, feignit de l'abjurer, et continua de l'enseigner dans des disputes secrètes, assurant qu'il ne l'avait abjurée que dans la crainte d'être assommé parle peuple. Yves de Chartres lui fit des reproches de sa dissimulation et l'exhorta, mais inutilement, à se rétracter sincèrement et à faire cesser le scandale qu'il avait causé dans l'Église.

Alors les moines de l'abbaye du Bec pressèrent saint Anselme, devenu archevêque de Cantorbéry, d'achever la réfutation de Roscelin, qu'il avait commencée, étant leur abbé, dans sa lettre à l'évôque de Beauvais. L'archevêque fit ce que ses moines demandaient de lui dans un livre intitulé : de la Foi de la Trinité et de l'Incarnation, qu'il dédia au Pape Urbain II, en le priant de l'examiner. Saint Anselme y reprend d'abord ces hommes téméraires qui s'imaginent que rien n'est possible que ce qu'ils conçoivent par les lumières de leur raison, et fait voir qu'en suivant ce principe il n'est pas surprenant qu'ils tombent dans tant d'erreurs.Ii pose un

* S. Anselme, 1. 2, epist, 41«

principe contraire, qui est que Ton ne parvient à la connaissance des choses divines que par les lumières de la foi el en suivant ce que l'Église nous enseigne. Venant ensuite à la proposition principale de Roscelin, portant que les trois personnes divines sont trois choses séparées, il fait voir ou qu'il admet trois dieux, ou qu'il ne sait ce qu'il dit : dans le premier cas il n'est pas chrétien ; dans le second il ne mérite pas qu'on l'écoute. Roscelin, s'opiniâtrant dans son erreur, fut banni du royaume. Il se retira en Angleterre, où il excita de nouveaux troubles, surtout à Oxford.

Saint Anselme fit plus tard un traité de la Procession du Saint-Esprit, contre les Grecs. Il y expose d'abord les articles de foi communs aux Grecs et aux Latins, en ce qui regarde le mystère de la sainte Trinité, pour conclure de cette croyance commune que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Ils croient les uns et les autres qu'il n'y n qu'un Dieu en trois personnes, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; quechaque personne est Esprit, avec cette différence que le Père et le Fils ne sont l'Esprit d'aucun, au lieu que le Saint- Esprit est l'Esprit du Père et du Fils. Les Latins ajoutent qu'il procède du Père et du Fils; les Grecs soutiennent qu'il ne procède que du Père. Saint Anselme fait voir, en premier lieu, que le Fils et le Saint-Esprit tirent leur origine du Père : leFils par la génération, le Saint-Esprit par la procession ; en second lieu, que le Fils ne reçoit rien du Saint- Esprit ; troisièmement, que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils comme d'un seul principe. Il ne procède du Père que parce qu'il est du Père ; il procède donc aussi du Fils, puisqu'il est l'Esprit du Fils et qu'il est envoyé par le Fils comme par le Père. Cela est dit en termes clairs dans l'Évangile. Il y est dit encore que, « quand l'Esprit de vérité sera venu, il ne parlera pas de lui-môme, mais qu'il dira tout ce qu'il aura entendu et annoncera les choses à venir. C'est lui, ajoute Jésus-Christ, qui me glorifiera, parce qu'il prendra de ce qui est à moi et il vous l'annoncera. » Saint Anselme insiste beaucoup sur ces paroles du Fils : « Il prendra de ce qui est à moi. » L'Écriture ne pouvait en effet

[De 1085 à lioe

marquer plus clairement que le Sainl-Esprit tient son essence de celle du Fils et qu'il en procède. Il rapporte d'autres passages qui tendent à même fin. Les Grecs disaient quelquefois que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils, façon de parler inintelligible et qui n'est point fondée sur l'Écriture. Ils objectaient que Jésus-Christ, parlant de l'Esprit de vérité, dit bien qu'il procède du Père, mais il ne dit pas qu'il procède aussi du Fils. SaintAnselme répond que souventl'Écriture n'attribue qu'à une seule personne ce qui appartient à deux, ou même à toutes les trois. C'est sans doute le Père, le Fils et le Saint-Esprit qui avaient révélé à saint Pierre la divinité de Jésus-Christ, et toutefois l'Évangile n'attribue cette révélation qu'au Père. Elle dit du Saint-Esprit qu'il fera connaître toute vérité. Le fera-t-il à l'exclusion du Père et du Fils ? Les Grecs se plaignaient qu'on eût ajouté la particule Filioque san?, leur consentement; saint Anselme répond que l'éloignement des lieux ne l'a pas permis, et que, d'ailleurs, ce consentement n'était pas nécessaire, parce qu'iln'y avait aucun doute de la part des Latins sur l'article ajouté au Symbole ; que, le Symbole ne contenant pas tous les articles de la foi, on a pu y ajouter ceux qu'on a crus nécessaires. Il prouve que cette procession n'emporte aucune priorité, sinon d'origine, en sorte que le Saint-Esprit n'en est pas moins égal au Père et au Fils, tout étant commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit, excepté ce qui est propre à chaque personne ou relatif, comme la paternité, la filiation, la procession.

Le dialogue intiluié Pourquoi Dieu s'est fait homme est dû en quelque sorte aux instances du moine Boson, qui est un des interlocuteurs. Saint Anselme le commença en Angleterre, dans le temps que Guillaume le Rouxleperséculaitle plus violemment; mais il ne put l'achever qu'en Italie, où nous verrons que les mauvais traitements de ce prince l'obligèrent à se retirer. Jean, abbé de Saint-Sauveur, dans la Terre de Labour, l'avait prié de venir faire sa demeure à Selanie, terre dépendante de sou monastère.

L'archevéfiue l'accepta, et, charmé du repos d'une si agréable solitude, il y reprit la suite

de l'ouvrage dont nous parlons. Il faut l'entendre lui-même en expliquer l'occasion dans le premier chapitre. « Plusieurs personnes, dit-il, m'ont prié souvent et avec beaucoup d'instances de mettre par écrit les raisons que je leur rendais d'une question qui regarde notre foi, non pour arriver à la foi par la raison, mais pour avoir le plaisir d'entendre et de contempler ce qu'ils croient et pouvoir en rendre raison aux autres. C'est la question que nous font les infidèles en se moquant de notre simplicité : Par quelle raison ou par quelle nécessité Dieu s'est-il fait homme et a-t-il rendu la vie au monde par sa mort, puisqu'il pouvait le faire par un autre, soit un ange, soit un homme, ou par sa seule volonté ? » Avant que l'ouvrage fût achevé et châtié comme il convenait, plusieurs de ses amis en copièrent la première partie à son insu. Cela l'obligea à supprimer plusieurs choses qu'il avait dessein d'y ajouter et à le finir plus tôt qu'il n'aurait souhaité. L'ouvrage est en forme de dialogue et divisé en deux livres. Ce fut encore sur les instances du moine Boson que saint Anselme composa le traité delà Conception virginale et du Péché originel. Le dernier des ouvrages de saint Anselme, suivant l'ordre des temps, est la Concorde de la prescience et de Içi prédestination divine avec le libre arbitre de l'homme.

N'étant encore que prieur du Bec saint Anselme composa plusieurs autres opuscules. Un premier, intitulé Grammairien, est une introduction à la dialectique ou l'art de raisonner juste ; un second, de la Chute du diable; un troisième, de la volonté ; un quatrième, du Libre Arbitre; un cinquième, de la Vérité.

Le traité rfe la Vérité est en for me de dialogue, ainsi que celui du Libre Arbitre. Saint Anselme ne se souvenait point d'avoir lu quelque part la définition de la vérité ; avant de la donner lui-même il en rapporte plusieurs exemples. On dit qu'un discours est vrai quand il assurecequiesteneffetou qu'il nie ce qui n'est pas ; que nous pensons vrai lorsque nous pensons deschoses commeelles sont ; que nous voulons vrai quand nous voulons ce qui est de justice et de notre devoir; que nous faisons la vérité lorsque nous

(te l'ère chr.]

faisons le bien. II y a même une vérité dans nos sensations, parce que nos sens nous rapportent toujours vrai, et, s'ils nous sont une occasion d'erreur, ce n'est que par la précipitation de notre jugement. Enfin la vérité est dans l'essence de toutes choses, parce qu'elles sont ce qu'elles doivent être relativement à la suprême Vérité, de qui est l'essence des choses.

Tels sont, sans compter ses Homélies, ses Méditations et ses Lettres, les principaux ouvrages de saint Anselme. On y reconnaît un habile philosophe, un excellent métaphysicien, un théologien exact. Le lecteur y apprend à raisonner juste et solidement ; à goûter, en s'élevant au-dessus de l'impression des sens, les vérités purement intellectuelles, et à connaître ce qui fait l'objet de la foi chrétienne. Ce qui rend ce saint docleur plus admirable, c'est que, élevé dans ses pensées, subtil dans ses raisonnements, il n'en est pas moins humble dans la façon de les proposer, alliant la supériorité des talents avec la solidité de la vertu. Rarement il fait usage de l'autorité des Pères, quoiqu'il en eût lu plusieurs, surtout saint Augustin, et, par une méthode peu commune alors, il établit, par la force du raisonnement, les vérités révélées qu'il avait apprises dans leurs écrits et dans les divines Écritures. C'est celte méthode qu'on appela depuis théologie scolastique ; mais elle ne se trouve point, dans saint Anselme, mêlée des chicanes ni des termes barbares que certains scolastiquesyemployèrent plus tard. Tout son but est de montrer, non qu'on peut arriver à la foi par la raison, mais que l'on peut, par des raisonnements fondés sur les lumières naturelles, soutenir et rendre croyables les vérités que Dieu nous a révélées. Ses Méditations et ses Oraisons sont Irès-édifiantes, remplies d'instructions salutaires, de sentiments de piété et de reconnaissance envers Dieu. Ce sont proprement des effusions d'un cœur qui brûlait d'amour pour Dieu et pour le salut des hommes ; aussi le style en est-il tendre jusque dans les reproches qu'il fait aux pécheurs. On y trouve des pensées mystiques, et on voit, par d'autres ouvragesde saint Anselme, qu'il aimait, \ s'en entretenir. Quant à ses lettres, elles sont

courtes ponrla plupart, d'nn style simple, naturel, clair et concis.

Saint Anselme pensait et écrivait ainsi à Ir

fin du onzième siècle et au commencement du douzième. Nous ne voyons pas trop comment on pourrait, avec justice, accuser son époque d'ignorance et de barbarie ; car nous voyons ses traités de métaphysiquechrétionne recherchésavidementparses contemporains.

Il y a plus: dans le dix-septième siècle, trois hommes célèbres, Malebranche, Fénelori, Bossuet, traitèrent les mêmes questions ou des questions analogues. Or certainement Malebranche n'égale point saint Anselme, et nous doutons que Fénelon et Bossuet le surpassent.

La vie de saint Anselme a été écrite par un de ses disciples, Eadmer, Anglais de naissance. Il fut d'abord moine du Bec, ensuite de Cantorbéry. De disciple de saint Anselme il en devint l'ami et le confident. Il eut part à ses travaux, l'accompagna dans son exil et dans ses voyages. Rien ne put le séparer de son maître, pas même les menaces du roi d'Angleterre ; aussi saint Anselme ne faisait-, il rien sans le conseil d'Eadmer. Étant ensemble à Rome, l'archevêque pria le Pape Urbain II de le lui donner pour supérieur et pour père spirituel, afin qu'étant élevé audessus des autres par sa dignité line perdît point le mérite de l'obéissance en se soumettant à Eadmer. Après la mort de saint Anselme Eadmer vécut quelque temps en simple moine, mais dans la bienveillance de Radulplie, successeur du saint dans le siège de Gatilorbéry. Ce fut à ce prélat qu'Alexandre, roi d'Écosse, s'adressa pour donner l'évêché de saint-André à Eadmer. On dit qu'il le refusa, ou qu'après avoir gouverné cette Église jusqu'en 1124 il abdiqua l'épiscopat, revint à son monastère de Cantorbéry, et en fut le pi ieur jusqu'en 1137, qui fut l'année de sa mort,

Eadmer s'était appliqué dès son bas âge à remarquer tout ce qui arrivait de nouveau, surtout en matières ecclésiastiques, et à le graver dans sa mémoire. Il s'appliqua aussi avec succès à l'éloquence. Les écrits qu'il composa sont en grand nombre, savoir : la Vie de saint Anselme, en deuxlivres ; l'Histoire

[Del085à ltO«

des Nouveautés, de 1066 à 4122, en six livres ; la Vie de saint Wilfrid ; des Mémoires pour l'histoire, celle de son temps, en un livre ; un volume de la liberté ecclésiastique ou du démêlé entre le roi Guillaume le Roux et saint Anselme ; un livre des louanges delà sainte Vierge; un des instituts de la vie chrétienne ; un poëme en l'honneur de saint Dunslan, et plusieurs lettres ; les Vies de saint Odon et Bregwin, archevêques de Canîorbéry;de saint Oswald.archevêqued'York ; de saint Dunstan, aussi archevêque de cette ville, avec un livre de ses miracles. Mais la plupart de ces écrits sont encore ensevelis dans les bibliothèques d'Angleterre

Pendant que saint Anselme enseignait au Bec en Normandie un autre Anselme enseignait à Laon et Guillaume de Champeaux à Paris. Anselme de Laon était dans une grande estime pour son érudition et pour sa probité. Il devint doyen de l'Église de Laon, et il expliquait l'Écriture sainte avec un applaudissement général.

Guillaume de Champeaux, ainsi nommé du lieu de sa naissance, proche de Meaux, n'enseignait pas avec moins d'éclat à Paris ; mais sa piété fut encore plus estimable que sa science. 11 renonça à sa chaire et à sa dignité d'archidiacre pour prendre l'habit de chanoine régulier dans le prieuré de Saint- Victor, près de Paris. Le bienheureux Hildebert, évêque du Mans, ayant appris sa retraite, le félicita de ce qu'il avait embrassé la vraie philosophie ; mais il n'approuva point qu'il eût renoncé à donner des leçons à ses disciples, « parce que, dit-il, la science qu'on tient enfermée, comme un avare tient son argent dans ses coffres, est un trésor inutile *. » Guillaume reprit le cours de ses leçons, et il fut, dans la suite, élevé sur le siège de Chàlons-sur-Mai ne. Il avaitrendu le prieuré de Saint-Viclor une école célèbre des sciences ecclésiabliques et des vertus religieuses.

Odon ou Oudart était aussi un professeur célèbre. Il naquit à Orléans, et dès son enfance s'appliqua à l'étude avec un tel succès qu'étant encore jeune il passait pour un des

' Ceillier, t. 21. Opéra S. iln«e/mt. — *Uildeberl, epist. 1.

premiers docteurs de France. Il enseigna d'abord à Toul. Les chanoines de Tournay l'invitèrent à venir remplir la chaire de leur école. Il y enseigna pendant cinq ans avec une telle réputation qu'on venait en troupes pour l'entendre, non-seulement de France, de Flandre, de Normandie, mais des pays éloignés, de Bourgogne, d'Italie et de Saxe. La ville de Tournay était pleine d'étudiants ; on les voyait discuter dans les rues, et, si on approchait de l'école, on les trouvait tantôt se promenant avec Odon, tantôt assis autour de lui, et le soir, devant la porte de l'église, il leur montrait le ciel et leur apprenait à connaître les constellations.

Quoiqu'ilsût fort bien tous lesarts libéraux, il excellait principalement dans la dialectique, sur laquelle il composa trois livres, et il s'y nommait Oudart, parce qu'il était plus connu sous ce nom que sous celui d'Odon. Il suivait, dans la dialectique, la doctrine de Boëce et des anciens, soutenant que, l'objet de cet art, ce sont les choses et non pas les paroles, comme prétendaient quelques modernes, qui se vantaient de suivre Porphyre et Aristote. De ce nombre était Raimbert, qui enseignait alors la dialectique à Lille, et ^'efforçait de décrier la doctrine d'Oudart. Ces deux sectes portèrent depuis les noms de réalistes et de nominaux.

Oudart n'était pas moins estimé pour sa vertu que pour sa science. Il conduisait à l'église ses disciples, au nombre d'environ deux cents, marchant le dernier, et leur faisant observer une discipline aussi exacte que dans le monastère le plus régulier; Aucun n'eût osé parler à son compagnon, rire ou regarder à droite ou à gauclie, et, quand ils étaient dans le chœur, on les eût pcis pour des moines de Cluny. Il ne leur souffrait ni fréquents'ion avec les femmes, ni parure dans leurs habits ou leurs cheveux ; autiemenl il les eût chassés de son école ou l'eût abandonnée lui-même. A l'heure de ses leçons il ne permettait à aucun laïque d'entrer dans le cloître des chanoines, qui était auparavant le rendez- vous des nobles et des bourgeois pour terminer leurs affaires. Il ne craignit point de choquer, par celte défense, Éverard, châtelain de Tournay ; car il disait

de l'ër« cbr.]

qu'il était honteux à un homme sage de se détourner tant soit peu du droit chemin par la considération des grands. Toute cette conduite le faisait aimer et estimer, non-seulement des chanoines et du peuple, mais de Radboid, évêque de Noyon et de Tournay ; toutefois quelques-uns disaient que sa régularité venait plus de philosophie que de religion.

Il gouvernait l'école de Tournay depuis près de cinq ans quand, un clerc lui ayant apporté le livre de saint Augustin, du Libre Arbitre, il l'acheta, seulement pour garnir sa bibliothèque, et le jeta dans un coffre avec d'autres livres, aimant mieux alors lire Platon que saint Augustin. Environ deux mois après, expliquant à ses disciples le traité de Boëce, de la Consolation de la philosophie, il vint au quatrième livre, où l'auteur parle du libre arbitre. Alors, se souvenant du livre qu'il avait acheté, il se le fit apporter, et, après en avoir lu deux ou trois pages, il fut charmé de la beauté du style, ei, ayant appelé ses disciples, il leur dit : « J'avoue que j'ai ignoré jusqu'à présent que saint Augustin fût si éloquent et si agréable. » Aussitôt il commença à leur lire cet ouvrage, ce jour-là et le jour suivant, leur expliquant les passages difficiles.

Il vint à l'endroit du troisième livre où saint Augustin compare l'âme pécheresse à un esclave condamné, pour ses crimes, à vider le cloaque et à contribuer ainsi, à sa manière, à l'ornement de la maison. A cette lecture Oudart soupira du fond de son cœur et- dit : «Hélas ! que cette pensée est touchante ! Elle semble n'être écrite que pour nous. Nous ornons ce monde corrompu du peu de science que nous avons ; mais, après la mort, nous ne serons pas dignes de la gloire céleste, parce que nous ne rendons à Dieu aucun service et que nous abusons de notre science pour la gloire du monde et la vanité. » Ayant ainsi parlé il se leva et entra dans l'église, fondant en larmes. Toute son école fut troublée, et les chanoines remplis d'admiration. Dès lors il commença insensiblement à cesser ses leçons, à aller plus souvent à l'église et à distribuer aux pauvres, principalement aux pauvres clercs, l'argent

qu'il avait amassé ; car ses disciples lui faisaient de grands présents. Il jeûnait si rigoureusement que souvent il ne mangeait que ce qu'il pouvait tenir de pain dans sa main fermée, de sorte qu'en peu de jours il perdit son embonpoint, et devint si maigre et si atténué qu'à peine était-il reconnaissable.

Le bruit se répandit aussitôt dans tout le pays que le docteurOudart allait renoncer au monde. Quatre de ses disciples lui promirent de ne point le quitter et lui firent promettre de ne rien faire que de concert avec eux. Les abbés de toute la province, tant de moines que de chanoines, vinrent à Tournay, et chacun invitait Odon à venir à son monastère ; mais ses disciples aimaient mieux la règle des chanoines, la trouvant plus tolérable que celle des moines.

Il y avait près de la ville de Tournay une église à demi ruinée que l'on disait être le reste d'une ancienne abbaye détruite par les Normands; les bourgeoisde Tournay, voyant la résolution d'Odon, prièrent l'évôque Radbod de lui donner cette église avec les terres qui en dépendaient et qui avaient été usurpées. Odon eut de la peine à l'accepter, mais enfin il y aquiesça, et l'évêque l'en mit en possession, lui et cinq clercs qui le suivirent, le dimanche second jour de mai 1092. Ils y vécurent d'abord dans une extrême pauvreté, et subsistèrent pendant un an de la quêtequequelques bons laïquesfaisaient pour eux, portant tous les jours des sacs par la ville. Leur nombre ne laissa pas de s'accroître, en sorte que la seconde année ils se trouvèrent dix-huit. Mais l'année suivante, à la persuasion d'Haimeric, abbé d'Anchin, ils embrassèrent la vie monastique, et Odon, étant élu abbé tout d'une voix, reçut en cette qualité la bénédiction de l'évêque

Il nous reste d'Odon quelques ouvrages qu'on peutvoirdans la Bibliothèque des Pères, savoir : une exposition du canon de la messe ; un dialogue sur le mystère de l'Incarnation, contre les Juifs ; une homélie sur le mauvais fermier de l'Évangile, et un livre de conférences.Il étaitde plus bon poëte.Nousle verrons plus lard élevé sur le siège de Cambrai ^

* Narrât. Si^icileg., t. 2, p. 360. Longueval, Hist. de l'Éyl. yall., 1. 22. — » fiiè/. PP., t. 22.

Le bienheureux Yves, évêque de Chartres, l'ut encore plus distingué par son érudition que les célèbres professeurs dont nous venons de parler. Ce saint évêque fut placé sur le siège dp Chartres l'an 1090, après la déposition de Godefroi, son prédécesseur. Un plus digne évêque ne pouvait succéder à un plus scandaleux. Godefroi ou Geoffroi, deux fois excommunié par le légat Hugues de Die et deux fois rétabli par Grégoire VII, à cause que le légat n'avait point envoyé à Rome les preuves de l'accusation, fut encore accusé, 'devant le Pape Urbain II, de simonie, de concubinage, d'adultère, de parjure et de trahison. Le Pape, ayant soigneusement examiné la vérité, obligea Geoffroi à renoncer entre ses mains, purement et simplement, à l'épiscopat, dont il se reconnut indigne. Alors le Pape exhorta le clergé et le peuple de Chartres à faire une -élection canonique et à choisir Yves, prêtre et prévôt de Saint- Quentin de Beauvais, dont il connaissait le mérite depuis longtemps. Il écrivit à Richer, archevêque de Sens, pour lui faire connaître la procédure faite contre Geoffroi et le prier de favoriser l'élection et de sacrer celui qui serait élu. Le clergé et le peuple de Chartres, suivant l'intention du Pape, élurent Yves et le présentèrent au roi Philippe, de qui il reçutle bâton pastoral en signe d'investiture. Etisuite ils requirent l'archevêque Richer de le sacrer; mais il le refusa, prétendant que la déposition de Geoffroi n'était pas légitime, et qu'avant que d'aller au Pape on aurait dù se pourvoir devant lui comme métropolitain. Mais Geoffroi s'était déposé lui-même, pour s'épargner la honte d'une déposition plus ignominieuse.

Le bienheureux Yves écrivit au Pape, se plaignant du fardeau dont il voulait le cliarger, et déclarant qu'il n'aurait jamais consenti à son élection si l'Église de Chartres ne l'avait assuré que le Pape le voulait et l'avait ainsi ordonné. Il alla donc à Rome avec les députés de cette Église, qui s'y plaignirent du refus de l'arciievèque de Sens, et le Pape, pour éviter le pi éjudice qu'un plus long relardementpouvait faireà rÉglisedcCharlres, sacra Yves lui-même, sur la (in de novembre, l'an lOUO, cl ic renvoya avec deux lettres,

[VERSELLE [DelOSSàtiOS

l'une au clergé et au peuple de Chartres, l'autre à l'archevêque Richer. Dans l'une et dans l'autre il défend, sous peme d'excommunication, à Geoffroi, de faire aucune tentative pour rentrer dans l'Église de Chartres, et à qui que ce soit de le favoriser. Dans la lettre à l'archevêque il dit : « Nous avons sacré Yves, sans préjudice de l'obéissance qu'il doit à votre Église, et nous vous prions d'étouffer tout ressentiment, de le recevoir avec la bonté convenable et de lui donner votre secours pour la conduite de son diocèse. » Ces lettres sont du 24 et du 25 novembre. On y joint un discours du Pape à Yves, qui n'est autre chose que la formule d'instruction que la consécration donnait au nouvel évêque, telle, mot pour mot, qu'elle se lit encore à la fin du Pontifical romain, excepté que celle du Pape Urbain est beaucoup |)lus courte et n'en contient que le commencement et la fin

Yves était né dans le Beauvaisis, de parents nobles, et après les études d'humanités et de philosophie il alla à l'abbaye du Bec apprendre la théologie sous Lanfranc. Gui, évêque de Beauvais, qui avait été doyen de Saint- Quentin, en Vermandois, ayant fondé, en 1078, un monastère de chanoines réguliers près la ville de Beauvais, en l'honneur de ce saint martyr, Yves y embrassa la vie cléricale et y donna des terres de son patrimoine Ensuite il en fut supérieur, soit sous le nom de prévôt ou d'abbé, et, pendant qu'il gouvernait ce chapitre, il enseigna la théologie et composa son grand recueil de canons, connu sous le nom de Décret, mais qui paraît d'un autre. 11 en explique ainsi le dessein dans sa préface.

« J'ai rassemblé en un corps, avec quelque travail, les extraits des règles ecclésiastiques, tant des lettres des Papes que des actes des conciles, des traités des Pères et des constitutions des rois catholiques, afin que celui qui n'a pas les écrits en main puisse prendre ici ce qu'il trouvera d'utile à sa cause. Nous commençons par le fondement de la religion chrétienne, c'est-à-dire par la foi ; puis nous mettons, sous différents titres, ce qui re-

' Labbe, t. 10. Urbani epist. 8 et 9. Maiisi, t. 20. — « Vitu H. Yvoitis. AduSS.fW iiini.

de l'ère chr.]

garde les sacrements, la conduite des mœurs et la discussion des affaires, en sorte que chacun puisse trouver aisément ce qu'il cherche. En quoi nous avons cru devoir avertir le lecteur judicieux que, s'il n'entend pas assez ce qu'il lit, ou s'il croit y voir de la contradiction, il ne se presse pas de le blâmer, mais qu'il considère attentivement ce qui est dit, selon la rigueur du droit ou selon l'indulgence, parce que tout le gouvernement ecclésiastique est fondé sur la charité. »

L'auteur s'étend ensuite à montrer que, par ce même principe, l'Église tantôt se tient à la sévérité des règles et tantôt s'en relâche par condescendance. Il prétend et montre, en particulier, que l'on a eu raison de modérer l'ancienne rigueur touchant les translations des évêques. Tout l'ouvrage est divisé en dix-sept parties, dont chacune contient un grand nombre d'articles, comme deux ou trois cents. Les fausses décrétales y sont employées comme les vraies, mais sans rien changer au fond des choses, ces décrétales n'étant fausses la plupart que de date ou de nom. Entre les lois des princes catholiques il cite, du Code de Justinien, le Digeste, retrouvé depuis peu, et les Capitulaires des rois de France, "Au reste il transcrit pour l'ordinaire Burcard de Worms, comme Burcard avait transcrit Réginon, conservant les mêmes fautes, surtout dans les inscriptions des articles. Mais il était impossible alors qu'un particulier eût en main tous les livres originaux d'où sont tirés tant de passages *.

Richer, archevêque de Sens, irrité de ce que, sur son refus, Yves était allé à Rome se faire sacrer par le Pape, lui écrivit une lettre pleine d'amertume et de mépris, où il ne le traitait ni d'évêque ni de collègue, et l'accusait de vouloir démembrer sa province en usurpant le siège de l'évôque Geoffroi, qu'il ne tenait point pour déposé. Le bienheureux Yves répondit avec fermeté. Après avoir marqué à l'archevêque qu'il a senti plus vivement les outrages faits au Saint-Siège par celte lettre que ceux qui lui étaient faits personnellement, il lui parle ainsi : « Vous ne craignez pas d'avancer que j'ai usurpé le siège de Godelroi ; en quoi il est manifeste que vous

t Decrelum Yvoni*.

levez la tête contre le Siège apostolique, en tâchant de détruire ce qu'il établit et de rétablir ce qu'il détruit. Résister aux jugements et aux constitutions de ce Siège c'est encourir la note d'hérésie ; car il est écrit : « Il est constant que celui qui ne s'accorde point avec l'Église romaine est un hérétique. »

« De plus, c'est n'avoir pas assez soin de votre réputation que d'appeler encore évê(jue un bouc émissaire, dont les adultères, les débauches, les trahisons et les parjures ont été publiés dans presque toutel'Église latine, et qui, étant pour ce sujet condamné par le Saint-Siège, au tribunal duquel il désespérait de pouvoir se justifier, a remis lui-même son anneau et son bâton pastoral. Vous avez reçu à ce sujet un décret apostolique qui contient ces paroles : « Quiconque donnera quelque aide à Godefroi, déposé de l'épiscopat, pour vexer ou envahir l'évêché de Chartres, nous jugeons qu'il est excommunié. » Voilà cependant le sujet que vous voulez rétablir dans l'épiscopat.

« Il se trouve encore dans votre lettre un autre point où vous avez outragé le ciel et la terre ; c'est quand vous appelez telle quelle la consécration que j'ai reçue des mains du Pape et des cardinaux de l'Église romaine, comme s'il n'appartenait pas principalement et trèsgénéralement à cette Église de confirmer ou d'infirmer la consécration des métropolitains, aussi bien que celle des autres évêques, de casser vos constitutions et vos jugements, et de maintenir les siens contre toute atteinte, sans qu'ils soient livrés à la révision ni au jugement d'aucun inférieur. » Yves apporte ensuite des passages de saint Gélase et de saint Grégoire qui montrent en effet que les jugements du Pape ne sont point sujets à révision. Il conclut que, bien qu'il n'ait point été appelé canoniquement, il est prêt à se présenter en lieu siîr dans la province de Sens, même à Étampes, pourvu qu'il ait un sauf-conduit du comte Étienne, qui l'assure tant du côté du roi que du côté de l'archevêque. Étienne était comte de Chartres et de Champagne, et les hostilités, universelles en France, obligeaient à prendre de telles précautions pour de si petits voyages

' Y von. ejjist, 8.

[De lOSSà 1106

L'archevêque Richer tint en effet un concile à Étampes, par le conseil de Godefroi ou Geofîroi, évêque de Paris, homme de grand crédit. Il était frère d'Eustache, comte de Boulogne, le père du fameux Godefroi de Bouillon. Il était grand chancelier du roi Philippe. Enfin l'évéque de Chartres, Geoffroi, était son neveu, et c'est ce qui excitait l'évêque de Pans à prendre celte affaire à cœur. Il assista donc au concile d'Étampes avec les évêques de Meaux et de Troyes, de la même province, et qui agissaient par le même esprit. Dans ce concile l'archevêque accusa Yves de Chartres de s'être fait ordonner à Rome, prétendant que c'était au préjudice de l'autorité royale. Il voulait le déposer et rétablir Geoffroi ; mais Yves en appela au Pape et arrêta ainsi la procédure du concile. C'est ce que nous apprenons par la lettre que le bienheureux Yves en écrivit au Pape : « Il me semble nécessaire que vous adressiez une lettre commune à l'archevêque et à ses suffragants,afin qu'ils melaissentabsolument en paix, ou qu'ils aillent avec moi en votre présence rendre compte de leur conduite. Je vous conseille aussi d'envoyer en nos quartiers un légat, homme de bonne réputation et désintéressé; car un homme de ce caractère est nécessaire à l'Église dans ces temps où chacun ose ce qu'il veut, fait ce qu'il ose, et le fait impunément. Je vois plus haut bien des choses qui se font contre l'ordre, surtout en ce qu'on souffre que des personnes qui ne servent pas l'autel vivent néanmoins de l'autel *. »

Yves demeura évêque de Chartres et se montra bientôt digne de servir de modèle à tous ses collègues de France. De concert avec le chef de l'Église il soutint la sainteté du mariage contre la passion du prince, jusqu'à souffrir de sa part la prison, tandis que la plupart de ses frères dans l'épiscopat se montraient plus courtisans qu'évêques. On nous permettra de citer à cette occasion les observations bien remarquables d'un homme d'État vraiment chrétien.

« Si l'on examine, dit le comte de Maistre, sur la règle incontestable que nous avons

» Y von. epist. 12.

établie (savoir, qu'il faut regarder d'en haut et ne voir que l'ensemble), la conduite des Papes pendant la longue lutte qu'ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu'ils se sont proposé trois buts, invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité (de Pontifes et de princes) : 4» inébranlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du Hbertinage tout-puissant ; 2" conservation des droits de l'Église et des mœurs sacerdotales; 3° liberté de l'Italie.

« Article premier. — Sainteté des mariages. — Un grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunications, remarque que c'étaient toujours des mariages faits ou rompus qui ajoutaient ce nouveau scandale au premier. Ainsi un adultère public est un scandale, et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom ; mais tenons-nous-en pour le moment à l'assertion incontestable que les souverains Pontifes employèrent principalement ^es armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes.

« Or jamais les Papes et l'Église, en général, ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer, chez les princes, par l'autorité des censures ecclésiastiques, les accès d'une passion terrible, même chez les hommes doux, mais qui n'a plus de nom chez les hommes violents, et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage partout où elle sera à l'aise. L'amour, lorsqu'il n'est pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civiii!>alion, est un animal féroce, capable des plus horribles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur; mais que ferat-on craindre à celui qui ne craint rien sur la terre? La sainteté des mariages, base sacrée du bonheur public, est s':rlout de la plus haute importance dans les familles royales, où les désordres d'un certain genre ont des suites incalculables, dont on est bien éloigné de se douter. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avaient pas eu

de l'ère chr.]

moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprice en caprice et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce et peut-être la polygamie, et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement,

« Luther, débarrassé de cette puissance incommode, qui, sur aucun point de la morale, n'est plus inflexible que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'etiTronterie d'écrire, dans son Commentaii'e sur la Genèse, publié en 152S, que, sin' la question de savoir si l'on peut avoir plusieurs femmes, l'autorité des patriarches nous laisse libres ; que la chose n'est ni permise ni défendue, et que, pour lui, il ne décide rien ! Édifiante théorie qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.

«Qu'on eùtlaissé taire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on eût vu les mœurs des païens. L'Église même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables, et malgré la force qu'elle exerçaitsurles esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n'obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais »

Or le roi de France, Philippe I", déjà si sévèrement réprimandé par le Pape saint Grégoire VII pour ses folies de jeunesse, dont il promit toujours de se corriger, fit, en âge d'homme, une folie bien plus coupable et bien plus scandaleuse. Il avait une épouse légitime, la reine Berthe, fille de Florls, duc de Frise, et sœur du comte de Flandre. Il en avaitdeux enfants, Louis, surnomméle Gros, qui lui succéda sur le trône, et la princesse Constance, qui épousa dans la suite Boémond, prince d'Antioche. Eh bien ! en 1092 Philippe renvoie la reine, son épouse légitime, et la confine dans un château qu'il lui avait donné pour son douaire. Et pourquoi ? pour enlever et épouser la femme légitime d'un de ses vassaux et de ses parents, le comte d'Anjou, Foulque le Réchin. Foulque eut

« Du Pape^l. 2, c. 6.

plusieurs femmes. La première, nommée Hildegarde, était fille de Lancelin de Beaugenci, mère de cette comtesse de Bretagne qui, après la mort de son mari, embrassa la vie religieuse dans le mofiastère de Sainte- Anne, à Jérusalem. Hildegarde étant morte, Foulque épousa Ermengarde de Bourdon, fille d'Archambauld, surnommé le Fort.

Comme Ermengarde était sa parente dans un degré prohibé l'évêque d'Angers excommunia le comte parce qu'il ne voulait pas rompre ce mariage contraire aux lois de l'Église. Grégoire VII en écrivit au comte lui-même pour lui reprocher sa résistance et lui recommander défaire examiner son affaire par le légat Hugues de Die*. Elle futeffectlvement examinée, l'an 1078, dans un concile de Poitiers, et renvoyée à la décision finale du Pape. Le comte finit par renvoyer Ermengarde et épousa Bertrade, fille du comte Simon de Montfort, dont il eut un fils, qui lui succéda dans le comté d'Anjou comme son héritier légitime. Foulque vivait depuis quatre ans avec sa troisième femme lorsque le roi Philippe la lui enleva, la veille de la Pentecôte, dans l'égrtse de Saint-Jean, à Tours, pendant que les chanoines de Saint-Martin faisaient la bénédiction des fonts baptismaux *.

Voici comment parle de ce fait un auteur contemporain, Hugues de Flavigni : « Que personne ne s'indigne contre nous si nous censurons amèrement la conduite du roi, sans égard pour la majesté du trône etl'émlnente dignité du personnage. Quand notre livre garderait le silence la France entière crierait ; que dis-je ? tout l'Occident retentirait comme un tonnerre de ce qu'un roi, au mépi is de la sainteté du mariage, d'une épouse issue de sang royal et delà fidélité conjugale, n'a pas craint, à la honte de la royale couche et des rejetons qui devaient en sortir, de ravir au comte d'Anjou son épouse, quoiqu'il lui dût la fidélité comme à son vassal et qu'ils fussent parents au troisième et au quatrième degré. Tandis que l'aulorilé royale n'a employé jusqu'ici le glaive que pour maintenir l'indissolubilité du ma-

* L. 10, epist. 22.— *Gesta Consul. Andegav. Script . rer. Fr., t. 12, p. 497. lOid., t. IG. Exum. critic. Script, rer. Fr., t. 13, p. 4(>à.

[De 1085 à 1106

riage, un roi luxurieux a rompu les liens du sien, et s'obstine depuis bien des années à croupir sans honte dans un désordre intolérable. » Ainsi parlait Hugues de Flavigni *.

Mais non content de se déshonorer par un double adultère public, le roi Philippe voulut encore que les évêques se déshonorassent enl'approuvant. Commele bienheureux Yves de Cliarlres était le plus savant et le plus estimé, le roi lui demanda une entrevue pour le gagner à son dessein. Voici ce que le vertueux prélat en écrivit à Rainald, archevêque de Reims : « Le roi m'invita dernièrement à une conférence où il me pria instamment de lui aider dans le mariage qu'il voulait faire avec Bertrade. Je lui répondis qu'il ne de- \ait pas le faire, parce que la cause d'entre lui et son épouse n'était pas encore terminée. » C'est que le roi prétendait faire casser son mariage avec Berlhe, sous prétexte de parenté. Yves continue : « Le roi m'assura que la cause était pleinement décidée par l'autorité du Pape, par la vôtre et par l'approbation des évèques vos confrères. Je lui répondis que je n'en avais point dô connaissance et que je ne voulais point assister à ce mariage s'il n'était célébré par vous et approuvé par vos collègues, parce que ce droit appartient à votre Église par la concession du Pape et l'ancienne coutume. Comme donc je m'assure que, dans une affaire si dangereuse et si pernicieuse à votre réputation et à la gloire de tout le royaume, vous ne ferez rien qui ne soit appuyé d'autorité ou de raison, je vous conjure instamment de me dire ce que vous en savez et de me donner un bon conseil, quelque difficile qu'il soit à suivre ; car j'aime mieux perdre pour toujours les fonctions et le titre d'évèque que de scandaliser le troupeau du Seigneur par ma prévarication *. »

Il écrivit aussi au roi en ces termes : « Ce que présent j'ai dit à Votre Sérénité. avant le serment (sur la parenté), je le lui écris absent. Je ne veux ni ne puis assister à la célébration de votre mariage, à laquelle vous m'invitez, à moins qu'un concile général

' Script .,elc., t. 13, p. C25, et t. 16, Exum. cvit. — s ïmii. (pid, 1<5.

n'ait décidé que vous avez légitimement répudié la reine votre épouse et que vous pouvez légitimement contracter avec celle que vous vous proposez d'épouser. Si l'on m'avait invité à quelque conférence avec les évêqiies, où l'on pût librement discuter cette affaire, je n'y aurais pas manqué ; mais je ne puis me rendre à Paris pour le sujet qui m'y fait appeler. Ma conscience, que je dois conserver pure devant Dieu, et la réputatiotid'un évèque de Jésus-Christ, qui doit être sans tache, m'en empêchent ; j'aimerais mieux être jeté au fond de la mer avec une meule attachée au cou que d'être un sujet de scandale pour les faibles. Ce.^ue je dis n'est pas contre l'obéissance que je vous dois ; c'est, au contraire, pour vous mieux marquerma fidélité que je pense devoir vous parler ainsi, persuadé qu'en cette rencontre vous faites grand tort à votre àme et exposez votre royaume à un grand péril. Souvenez-vous que notre premier père, que le Seigneur avait préposé à toute la création visible, a été séduit au paradis par une femme et qu'ils en ont été exilés tous les deux. Le très-fort Samson, séduit par une femme, perdit la force par laquelle il avait coutume de vaincre les ennemis et fut vaincu par eux. Le très-sage Salomon, à cause de l'amour des femmes, aposlasia de Dieu et perdit la sagesse qui le disti nguait. Que Votre Sublimifé prenne donc garde de tomber dans un de ces malheurs et, en diminuant le royaume de la terre, de perdre encore celui du ciel. Consultez l'Ange du grand conseil, afin quedans toutes vosaffaires vous puissiez éviter ce qui est honteux et inutile et faire ce qui est utile et glorieux. Portez-vous bien *. » Le saint évèque de Chartres n'en demeura pas là ; il envoya une copie de sa réponse aux autres évêques invités avec lui à la cérémonie du mariage adultérin du roi, et il les exhorta « à n'être pas, dans les conjonctures présentes, des chiens muets, qui n'ont pas la force d'aboyer *. »

Le digne exemple de l'évôque de Chartres ne fut pas sans influence. Orderic Vital nous apprend qu'il ne se trouva pas un seul évêque

» Epùl. li>. — * Mpist. 14.

de l'ère chr.l

en France qui osât bénir un tel mariage ; mais tous, inébranlables dans l'observalion des règles de l'Église, aimèrent mieux se rendre agréables à Dieu que de complaire à un homme ; tous, d'une voix unanime, réprouvèrent ce mariage comme une infamie.

Enfin, d'après l'examen critique qu'un savant Bénédictin a fait de toute celte affaire, le roi ne trouva, pour bénir son mariage avec Bertrade, qu'un prélat normand, l'arciievèquede Rouen, Guillaume, qui, en punition de sa témérité, fut interdit de ses fonctions pendant plusieurs années*. Le comte d'Anjou, pour venger l'injure que le roi lui avait faite en lui enlevant sa femme, les parents de la reine Berlhe, pour venger son outrageuse répudiation, prirent à la fois les armes. De son côté le roi Philippe, pour marquer à l'évêque de Chartres son ressentiment, lui déclara la guerre ; les terres de son Église furent pillées et lui-même mis en prison par Hugues du Puiset, vicomte de Chartres.

Le Pape Urbain II, ayant appris ces nouvelles, écrivit une lettre de réprimande à l'archevêque de Reims et à ses suffragants pour avoir souffert que Philippe contractât ce mariage adultère. « Si vous étiez bien pénétrés, dit-il, des devoirs que vous impose le sacerdoce, nous n'aurions pas eu la douleur d'apprendre qu'un si grand attentat est resté impuni. Étant établis comme des sentinelles pour veiller sur la maison d'IsraCl, vous deviez annoncer aux impies leur impiété et vous opposer comme un mura tout ce qui peut la blesser. Comment donc avez-vous pu souffrir que le roi d'un si beau royaume ait osé, sans pudeur, abjurant la crainte de Dieu, au mépris de l'équité, des lois, des canons, de l'usage constant de l'Église, abandunner, sans forme de procès, son épouse, et, entraîné ensuite par un amour criminel, s'unir la femme de son proche parent? Un pareilattentat annonce que vosÉglises ne sont pas mieux gouvernées que le royaume et vous couvre de confusion ; car c'est consentir au crime que de ne pas s'y opposer quand on le peut. Nous vous ordonnons aujour-

• Script, rer. Franc. y l. 16, p. 50.

d'hui, en vertu de l'autorité apostolique, d'aller, aussitôt notre lettre reçue, trouver le roi, ce que vous eussiez dû faire il y a longtemps, sans attendre nos ordres ; de le presser de la part de Dieu, de notre pari et de lu vôtre, de mettre fin à un crime si abominable, en employant pour cela les avertissements charitables, les prières, les reproches et même les menaces. Que s'il méprise tout cela, ce sera une nécessité et pour nous et pour vous de recourir aux armes de notre ministère pour venger les outrages faits à la loi divine, et de transpercer du glaive de Phinées les Madianites adultères. »

Dans la même lettre le Pape enjoint aux évèques de travailler à la délivrance d'Yves de Chartres, qui, comme nousl'avons vu, était détenu dans les prisons du vicomte par ordre du roi. a Vous ne mettrez pas moins d'empressement, dit-il, à délivrer de prison notre confrère, l'évêque de Chartres. Si celui qui le retient eu prison ne veut pas le relâcher vous lancerez contre lui l'excommunication ; vous mettrez sous l'interdit les châteaux dans lesquels il le tient enfermé, et même les terres de sa dépendance, afin de dégoûter celte classe d'hommes de se porter à de tels excès. Si vous voulez ne pas compromellre votre ordre vous ne négligerez rien pour accélérer cette affaire. » La lettre est du 27 octobre 1092

Les principaux de la ville de Chartres étaient convenus ensemble défaire la guerre au vicomte pour la déliviance de leur évèque. L'ayant appris, le bienheureux Yves leur écrivit pour le leur défendre absolument ; « car, dit-il, ce n'est pas en brûlant des maisons et pillant des pauvres que vous apaiserez Dieu; vous ne ferez que l'irriter, et, sans son bon plaisir, ni vous ni personne ne pourra me délivrer. Permeltez que je porte seul la colère de Dieu jusqu'à ce qu'il me justifie, et n'augmentez pas mon affliction par la misère d'autrui ; car j'ai résold non-seulement de demeurer en prison, mais de perdre ma dignité et même la vie, plutôt que d'être cause qu'on fasse périr des hommes. Souvenez-vous qu'il est écrit que Pierre

> Labbe, t. 10, epùt. 3^, p. Wd.

(Oe 1085 à llOR

était en prison, et que l'Église faisait sans cesse des prières pour lui *. »

Le bienheureux Yves fut rendu à la liberté vers la fin de 1092 ou dans la première moitié de 1093 ; mais à peine sorti de prison il se vit assailli de nouveau par ses ennemis et cité à comparaître à la cour du roi pour répondre à leurs griefs. Voici la réponse modeste qu'il adressa au prince : « Étant redevable à la bonté de Dieu et à votre main du haut rang que j'occupe dans l'Église, auquel ne me permettait pas d'aspirer la bassesse de mon extraction, je me crois obligéde travailler de toutes mes forces à tout ce qui peut intéresser votre salut, sans blesser la loi de Dieu. Attendu cependant que, prenant en mauvaise part quelques avis salutaires que je vous donnais en preuve de ma fidélilé et de mon attachement, vous m'avez déclaré une guerre ouverte et livré à la rapacité de mes ennemis les biensde mon Église, ce qui m'a causé de grands dommages, je ne puis, quant à présent, comparaître honnêtement à votre cour, où je ne trouverais point de sûreté. Je supplie donc Votre Majesté de m'accorder quelque répit, afin que je puisse un peu respirer et réparer en partie les dommages que j'ai éprouvés, jusqu'à manquer presque de pain. J'ai même cette confiance dans la miséricorde de Dieu que vous ne tarderez pas à reconnaître la vérité de ce proverbe de Salomon : « Les blessures faites par qui vous aime sont préférables aux séduisantes caresses de qui vous flatte. » Au reste, je ne refuserai pas de répondre à ceux qui ont porté plainte contre moi, soit devant un tribunal ecclésiastique, si l'affaire est de son ressort, soit dans une cour séculière, si c'est en matière purement civile, lorsque je connaîtrai mes accusateurs et les griefs qu'ils ont contre moi *. »

Philippe était si indisposé contre lui qu'il cherchait dans ses actions les plus innocentes des sujets de querelle. Yves avait terminé à l'amiable et à la prière de saint Anselme, abhé du Bec, une contestation qui s'était élevée entre les religieux du Bec et ceux de Molesme, au sujet du prieuré de Pcisse. Phi-

• Hpisl. VO. — ' Lpint. 23.

lippe, qui s'était déclaré pour les religieux du Bec, attaqua cet arbitrage comme attentatoire à son autorité royale. Pour repousser une si grave accusation Yves fut obligé d'écrire au roi la lettre suivante : « En examinant scrupuleusement ma conscience, je ne trouve dans ma conduite rien qui ait pu faire changer à mon égard les dispositions de bonté et de clémence, le plus bel ornement de la majesté royale, au point que je ne reçois de votre part que des reproches et rien qui annonce de la bienveillance. Lorsque j'ai assoupi, tant bien que mal et pour un temps seulement, la contestation qui s'était élevée entre les religieux du Bec et ceux de Molesme, je n'ai fait aucune violence aux premiers. Leur abbé, convaincu que les religieux de Molesme avaient été illégalement dépossédés parquelques-unsdecesnouveaux religieux, m'avait prié de terminer cette affaire, ou à l'amiable, ou de prononcer sur cela un jugement définitif. En votre considération je me suis abstenu de porter un jugement ; mais, comme l'abbé du Bec offrait de partager les fruits avec les religieux de Molesme, j'ai adopté, par amitié pour lui, cette mesure, afin de terminer les débats. Il n'y avait pas là de quoi me susciter une affaire, parce qu'en supposant même que j'eusse contraint les spoliateursà rendre ce dont ils s'étaient emparés illégalement je n'aurais porté en cela aucun préjudice à l'autorité royale. Comme il appartient au roi de maintenir les droits civils de chacun et de punir les contrevenants, de même c'est le devoir des évôques de prescrire à ceux qui leur sont subordonnés les règles à suivre et de corriger avec la sévérité d'un père ceux qui s'en écartent. N'écoutez donc pas ceux qui vous proposent des mesures violentes; ce n'est pas en suivant leurs suggestions que vous marcherez dans les sentiers de la justice et que vous parviendrez au royaume des cieux.

Quels qu'ils soient, ces hommes turbulents, je suis prêt à répondre, en votre présence, aux accusations qu'ils portent contre moi, et à leur prouver sans réplique que ce sont des calomnies, si vous m'envoyez un sauf-conduit pour moi et pour ceux qui m'accompagneront, soit en allant, soil en revenant, suit

de l'ère chr.)

en séjournant ; car vous n'ignorez pas combien mon amour pour la justice m'a procuré d'ennemis dans ce pays-ci, et même au sein de votre cour *. »

Tant de vexations lui rendirent bientôt la charge de l'épiscopat intolérable. Dans une lettre au Pape Urbain il lui demande d'en être déchargé : « ou bien, dit-il, si c'est votre bon plaisir que je prolonge mon tourment, armez mon bras d'une verge de fer avec laquelle je puisse briser les vases de boue, telle cependant qu'il n'y ait d'exception pour personne, sans quoi elle serait plus dangereuse que profitable. » Dans la même lettre il annonce au Pape le désir qu'il avait de l'aller trouver et les obstacles qui s'opposaient à son voyage. Il charge l'exprès qu'il lui envoie de l'instruire des dommages, des angoisses et des persécutions qu'il avait éprouvés dans son diocèse et au dehors, durant le cours de cette même année. Il ajoute ensuite que, bravant les périls auxquels il s'exposait, il avait fait passer sans retard la lettre du Pape aux métropolitains et à leurs suffragants, « et que ceux-ci étaient restés comme des chiens muets, incapables d'aboyer*. »

Vers la fin de d093 Yves fit le voyage de Rome, comme il l'assure lui-même dans une lettre à Eudes, sénéchal de Normandie. « Vous me demandez, dit-il, des nouvelles du Pape; j'ai l'honneur devons dire qu'au mois de novembre dernier je suis entré dans Rome avec lui, sans obstacle, que je l'y ai laissé au mois de janvier, et qu'il s'y maintient toujours, avec l'aide de Dieu, quoiqu'il ait à se défendre des assauts que lui livrent les ennemis de l'Église romaine »

Ce voyage avait sans doute pour objet de concerter avec le Papa les moyens de contraindre le roi à se séparer de sa nouvelle femme. Philippe en était si persuadé qu'au retour d'Yves il lui fit faire des propositions d'accommodement par l'entremise du sénéchal du roi. Gui de Rochefort. L'évêque répondit en ces termes à l'entremetteur : «Je vous remercie beaucoup, mon cher ami, des peines que vous vous donnez pour faire ma paix avec le roi ; mais, comme cette paix ne

• Epist. * Epùt. 25. — » Ibid.

peut être solide, puisqu'il persistera dans son dessein, j'ai résolu d'attendre encore quelque temps pour voir s'il ne changera pas. "Tout se dispose à casser son mariage et à le séparer de sa nouvelle épouse ; car j'ai vu les lettres que le Pape Urbain écrit aux archevêques et aux évêques pour réduire ce prince à la raison et le corriger par les canons, s'il ne vient pas à résipiscence. Les lettres auraient môme déjà été publiées ; mais, pour l'amour du roi, j'ai obtenu qu'on les tînt encore secrètes quelque temps, parce que je ne veux pas que son royaume ait quelque prétexte de se soulever contre lui. Avertissez le roi et mandez-moi ses sentiments *. »

Ce que le bienheureux Yves déclare ici au sénéchal il l'annonça bientôt après au roi lui-même. Philippe, ayant levé une armée pour aller au secours de Robert, duc de Normandie, attaqué par son frère Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, avait requis l'évêque de Chartres de fournir son contingent. C'était au carême de l'année 1094. Le bienheureux Yves s'en excusa sur plusieurs raisons ; la principale c'estqu'en paraissantdevant le roi il serait obligé delui dénoncer publiquement les ordres qu'il avait reçus du Pape touchant son mariage, et par là môme de le déclarer excommunié. « C'est donc par ménagement pour Votre Majesté, conclut-il, que je m'abstiens de paraître devant vous, pour n'être pas obligédevous direenpublicce queje vousdis maintenant à l'oreille, que rien ne peut me dispenser d'obéir au Pape, qui tient pour moi la place de Jésus-Christ. Cependant je ne veux ni vous offenser ni porter atteinte à votre autorité, tant qu'il me sera possible de différer, par quelque moyen honnête, l'exécution des ordres que j'ai reçus*. »

Cependant, la reine Rerthe étant morte en 1094, Philippe imagina qu'il trouverait moins d'opposition, de la part des évêques, à son second mariage. Il y avait un obstacle de moins, mais il en subsistait un qui était insurmontable : c'est que Bertrade était la femme légitime du comte d'Anjou, qui de plus était proche parent du roi. Quelques évêques pourtant, comme l'évêque de Meaux,

l » Ei'ist. 23. —^Epist. 28.

[De 10S5 à nue

cherchaient des moyens de tourner l'obstacle. Philippe, de son côté, envoya des ambassadeurs à Rome. Voici ce que l'évêque de Chartres en écrivit à celui de Beauvais : « Je vous envoie la lettre que j'ai reçue du Pape touchant l'affaire du roi, depuis que ses ambassadeurs l'ont quitté, afin que vous sachiez que, si le Pape ne juge pas à propos d'aller en avant, il ne recule pas non plus »

Le Pape Urbain avait nommé pour son légat en France Hugues, archevêque de Lyon, le môme qui, étant évêque de Die, s'était déjà acquitté avec tant de fermeté de ce ministère sous le pontificat de saint Grégoire Vn. Hugues avait peine à accepter une commission que les conjonctures rendaientsi délicate et si difficile, et plusieurs évéques, qui craignaient son zèle, lui conseillèrent de la refuser. Le bienheureux Yves de Chartres, l'ayant appris, lui écrivit pour le rassurer contre les terreurs qu'on lâchait de lui inspirer au sujet du roi.

a Ceux qui se portent bien, lui dit-il, n'ont pas besoin de médecins ; ils ne sont nécessaires qu'aux malades. Quoiqu'il se soit élevé un nouvel Achah dans le royaume d'Italie et une nouvelle Jézabel dans celui de France, Élie ne peut pas dire qu'il est demeuré seul: Dieu s'est réservé sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. Quoique Hérodiade danse devant Hérode, qu'elle demande et obtienne la tête de Jean- Baptiste, il faut que Jean dise : « Il ne vous est pas permis de répudier votre femme sans raison. » Quoique Balaam enseigne à Balac à séduire les Israélites par l'a mour des femmes, Phinées ne doit point pardonner à l'Israélite qui pèche avec une femme madianile. Quoique Néron, à l'instigation de Simon, fasse emprisonner Pierre, Pierre ne doit pas laisser de dire à Simon : « Périsse Ion argent avec toi ! » Plus les méchants font d'efforts contre l'Église, plus il faut montrer de courage pour la défendre et pour en relever les ruines. Ce n'est pas pour vous instruire que je parle de la sorte ; je voudrais seulement persuader à Votre Paternité de remettre la main à la charrue

' Episl. 80.

pour arracher les épines du champ du Seigneur » Le légat indiqua un concile à Autun pour le 15 octobre 1094.

Le roi Philippe en fit tenir un à Reims le 18 du mois de septembre précédent ; il s'y trouva en personne avec trois archevêques et huitévêques. Le bienheureux Yves de Chartres, y ayant été invité, s'en excusa, parce qu'il ne devait pas être jugé hors de sa province ; car il savait qu'on voulait l'y accuser, et, comme cette accusation n'avait d'autre fondement que la haine qu'on lui portait, il appela au Saint-Siège. « Je ne le fais pas, dit-il, pour éviter le jugement. iVIa justification est bien facile : on m'accuse de parjure, et je n'ai jamais fait de serment à personne ; mais je ne veux pas donner l'exemple de s'écarter des règles, ni m'ex poser à un péril certain pour un avantage incertain; car j'ai demandé un sauf-conduit au roi et n'ai pu l'obtenir. Or, autant que je puis juger par les menaces qui m'ont été faites, il ne me serait pas permis dans votre assemblée de dire impunément la vérité, puisque c'est pour l'avoir dite et pour avoir obéi au Saint- Siège que je suis traité si durement et accusé de parjure et de crime d'État ; mais, permettez-moi de le dire, on aurait plus de raison d'en accuser ceux qui fomentent une plaie qui ne peut se guérir que par le fer et le feu ; car, si vous aviez tenu ferme comme moi, notre malade serait guéri. Que le roi fasse contre moi tout ce que Dieu lui permettra de faire ; qu'il m'enferme, qu'il m'éloigne, qu'il me proscrive ; j'ai résolu, avec la grâce de Dieu, de tout souffrir pour sa loi *. » On ne sait ce que décida le concile de Reims.

Celui que le légat Hugues de Lyon avait indiqué à Aulun s'y tint en effet le 16 octobre ; il y assista trente-deux évêques avec plusieurs abbés. Ou y renouvela l'excommunication contre Henri de Germanie, contre l'antipape Guibcrt, et l'on excommunia pour la première fois le roi de France, Philippe, pour avoir épousé Bertrade du vivant de Borthe, sa femme légitime. Ou publia aussi dans ce concile des décrets contre la simonie et contre l'incontinence des clercs, et l'on dé-

*Epist. 18. —*Epist. 35.

de l'ère chr.J

fendit aux moines de desservir les églises paroissiales

Le roi Philippe, ayant été excommunié dans ce concile, envoya des ambassadeurs au Pape pour l'apaiser, en affirmant par leur serment qu'il n'avait plus de commerce criminel avec Berlrade, et faisant entendre au Pape que, s'il ne levait l'excommunication et ne rendait au roi la couronne, c'est-à-dire le droitde se la faire imposer par les évêques aux solennités religieuses, comme c'était la coutume alors, ce prince se retirerait de son obéissance pour embrasser celle de l'antipape. Mais le bienheureux Yves, ayant eu connaissance de leurs instructions, en avait prévenu le Pape par la lettre suivante: « Il doit vous venir de la part du roi des ambassadeurs par qui parlera l'esprit de mensonge. Gagnés par l'appât des dignités ecclésiastiques qu'ils ont déjà obtenues ou qu'on leur a promises, ils tâcheront d'entraîner hors des sentiers de la justice le Siège que vous occupez et qui est par excellence le Siège de la justice. J'ai cru devoir vous en prévenir afin que vous ne soyez ni séduit par leurs promesses, ni effrayé par leurs menaces. Quoi qu'ils puissent vous dire, n'oubliez pas que la hache est déjà appliquée à la racine du mal et (ju'elle produira son effet, si vousmême ne relâchez l'arc déjà tendu, si vous n'arrêtez le glaive déjà tiré. Ces députés, comptantbeaucoup sur les ressources de leur petit génie et de leurs discours apprêtés, ont promis au roi qu'ils obtiendraient du Siège apostolique l'impunité de son crime. Or voici à peu près les moyens dont ils se serviront : ils vous diront que le roi et le royaume se retireront de votre obéissance si vous ne lui rendez la couronne et si vous ne levez l'excommunication. Ce n'est pas à moi de vous apprendre quel espoir d'impunité ce serait donner à tous les méchants que de lui accorder le pardon sans repentir ; ce n'est pas à moi de l'apprendre à Votre Prudence, qui est plus intéressée que personne à frapper les crimes et non à les favoriser. Que si, à cette occasion, quelques faux frères se séparent extérieurement de l'unité de leur

»Berthold. Hiig. de FJav. 'Labbe, t. 10, p. 600.

mère, de laquelle ils se sont déjà séparés d'esprit depuis longtepms, Votre Sainteté doit s'en consoler en se rappelant celte parole du Seigneur: «Je me suis réservé sept mille hommes; » et cette autre de saint Paul : « Il faut qu'il y ait des hérésies afin que l'on connaisse ceux qui sont à l'épreuve. »

« Du reste, je dirai encore à Votre Vigilance que, par l'ordre du roi, les nrchevôqnes de Reims, de Sens ctde Tours, on t invité leurs suffi agantsà se réunir à Troyes quand on aura reçu votre réponse. Malgré cette invitation je ne m'y rendrai point, si ce n'est que vous me le conseilliez; car je crains que dans cette assemblée on n'entreprenne quelque cliose contre la justice et contre le Siège apostolique *. »

Le roi Philippe avait de la foi et de la piété, mais point assez pour vaincre sa passion. Il proposait de se corriger sur beaucoup de choses et de faire beaucoup de bonnes œuvres, pourvu qu'on lui laissât la femme qu'il avait enlevée au comte d'Anjou. Le bienheureux Yves répondit au sénéchal du roi, qui lui avait fait partde ces dispositions : (i Fondé sur l'autorité des saintes Écritui'es, je réponds, mon cher ami, qu'il est impossible de racheter son péché par des largesses tant qu'on persiste dans la volonté de le commetlie, parce que, selon saint Paul, les plus grands sacrifices ne sont d'aucune utilité à celui qui conserve la volonté de pécher. D'après cette décision et autres semblables je suis convaincu que les bonnes intentions du roi ne produiront aucun bon effet s'il ne renonce à son péché et s'il ne se soumet au joug de la pénitence; car ce n'est pas notre bien, mais nous-mêmes, que Dieu exige pour notre salut. C'est ce que je vous prie de dire au roi, afin qu'il adopte une mesure plus salutaire. S'il en proposait une qui fût selon Dieu il me trouverait prêt à le seconder de toutes mes forces *. » Les choses restèrent dans cet état depuis le concile d'Autun jusqu'à celui de Plaisance, célébré par le Pape Urbain à la mi-carême de l'an 1095.

Pendant que se négociait ou se débattait cette affaire délicate, le Pape Urbain II, de

» Epist. 46. —*Epùt. 47,

[De 1085 h UOù

concert avec le roi Philippe, rétablit l'évêché d'Arras et y mit pourévêqiie un homme trèsdigne de l'être. Depuis saint Vedast, premier évôque d'Arras, le même qui, n'étant que prôtre de Toul, instruisit le premier roi chrétien des Francs, cet cvéché était demeuré uni à celui de Cambrai; mais, Cambrai étant du royaume de Lorraine et des États du roi d'Allemagne, le roi de France et le comte de Flandre souhaitèrent qu'on établît un évêquc particulier à Arras. Les habitants de cette ville le désiraient avec ardeur. Ils s'adressèrent au Pape, qui, entrant dans les vues du roi, leur permit de procédera l'élection d'un évôque et manda à l'archevêque de Reims d'ordonner celui qu'ils auraient élu. Après trois jours de jeûne le clergé et le peuple d'Arras élurent unanimement Lambert de Guisnes, chanoine et chantre de Lille, et l'installèrent malgré lui dans le siège épiscopal. C'était un homme d'un rare mérite et qui n'accepta cettedignilé que par obéissance aux ordres du Pape. Lambert s'étant présenté pour son sacre à l'archevêque de Reims, son métropolitain, celui-ci le renvoya au Pape, auquel il manda que ses comprovinciaux et les clercs de son Église lui avaient conseillé de s'abstenir d'ordonner Lambert et de l'envoyer plutôt à Sa Sainteté, afin qu'elle en fit ce qu'elle jugerait à propos. « Ils craignent, dit-il, que les citoyensde Cambrai n'en prennent occasion de se séparer de notre métropole. Or l'Église de Reims poi'drait considérablement à cet échange; car Cambrai vaut six fois Arras. » C'est qu'en effet le clergé de Cambrai avait formé opposition au rétablissement du nouvel évêclié, n)ais sans y donner de suite.

Lambert, s'étant transporté à Rome, se jeta aux pieds du Pape et le pria ir)stamment de casser son élection et de le délivrer du fardeau qu'on voulait lui imposer, alléguant son incapacité, les persécutions auxquelles il devait s'attendre de la part du roi d'Allemagne et la [)auvret6 de l'Église d'Arras. Le Pape l'embrassa terjdrement et le consola. Puis il assembla son conseil, composé des évôques, des cardinaux et de plusieurs Romains, et, en l'absence de Lambert, y fit lire toute la procédure faite par l'Église

d'Arras pour son élection. Les Roraams, l'ayant entendue et connaissant le mérite de Lambert, demandèrent, pour l'avoir chez eux, qu'il fût ordonné évêque d'Ostie; mais le Pape, voulant affermir le nouvel évêché d'Arras, n'eut point d'égard à la prière des Romains, et, quelques jours après, il prit Lambert en particulier et lui commanda, de la part de Dieu et de saint Pierre, d'acquiescer à son élection par obéissance et pour la rémission de ses péchés. Lambert se soumit et fut sacré évêque d'Arras par le Pape même, le 19 mars 1094'.

En Allemagne le schisme s'affaiblissait.

Guelfe, duc de Bavière, reprit la ville d'Augsbourg, fit prisonnier Sigefroi, qui en avait usurpé le siège, et y rétablit l'évêque catholique Wigold, qui mourut la môme année.

L'évêque schismatique de Worms, touché de repentir, se réunit à l'Église, et, renonçant à l'épiscopat, entra dans le monastère de Hirsau pour y faire pénitence. Les habitants de Melz chassèrent entièrement de la ville l'usurpateur Brunon et s'engagèrent par serment à ne point recevoir d'autre évêque que Herman, leur légitime pasteur, alors prisonnier en Toscane, où il aima mieux demeurer que d'embrasser le schisme pour jouir de son évêché. Vécilon, archevêque de Mayence, etMeinard, évêque de Wurzbourg, les plus savants des schismatiques, moururent excommuniés ; mais les catholiques firent aussi de grandes pertes. Berthold et Bernard, savants hommes et docteurs fameux, moururent. Le vénérable Burcard, évêque d'ilalberstadt, blessé mortellement par les schismatiques, succomba le 6 avril, en exhortant tous les assistants à demeurer fermes dans l'obéissance au Pape légitime. Saint Guebhard, archevêque de Salzbourg, mourut le 15 juin; c'était le chef des catholiques, et il nous reste une lettre de lui contre les schismatiques. Pierre Ignée, moine de Vallombreuse et depuis cardinalévêque d'Albane, mourut le 8 janvier de rannéesuivante(1089),en grande réputation de sainteté. Le roi Herman, abandonné des Saxons, se retira en Lorraine, où il mourut

I Labbe, t. 10, p. MO.

de l'ire chr.]

cette année (1088), la septième année de son règne; mais les Saxons chassèrent bientôt derechef le roi ou empereur Henri, qui fut rais honteusement en fuite, perdit les insignes de la royauté et faillit être pris luimême *.

L'année suivante (1089), Herman, évêque de Metz, revint chez lui après une longue captivité et y fut reçu avec joie du grand nombre. L'usurpateur Bt unon tomba dans un mépris général. Devenu odieux pour ses mœurs infâmes, même à Henri, qui lui avait vendu cet évêché, il fut enfin réduit à se retirer chez le comte Albert, son père, qui était du parti catholique. Outre Herman de Metz il y avait quatre évêques principaux qui soutenaient les catholiques en Allemagne : saint AdalbérondeWurzbourg,saintAltraann de Passau, Albert de Worms et Guebhard de Constance. Ce dernier était parfaitement connu du Pape Urbain, qui l'avait lui-même ordonné évêque, étant légat en Allemagne ; c'est pourquoi il le fit son légat dans ce royaume, c'est-à-dire dans toute l'Allemagne, la Bavière, la Saxe et les pays voisins, par une lettre décrétale donnée en concile.

Guebhard avait envoyé à Rome Éginon, depuis abbé de Saint-Ulric d'Augsbourg, qui, à la faveur d'un déguisement, échappa aux schismatiques. Il portait des lettres par lesquelles Guebhard consultait le Pape sur plusieurs questions touchant les excommuniés. Sur quoi le Pape lui répondit par cette décrétale : a Nous tenons pour excommunié au premier degré l'hérésiarque de Ravenne, usurpateur de l'Église romaine, avec le roi Henri; au second rang ceux qui les aident d'argent, de conseil ou d'obéissance, principalement en recevant d'eux ou de leurs fauteurs des dignités ecclésiastiques ; au troisième rang sont ceux qui communiquent avec eux. Nous ne les excommunions pas nommément, mais nous ne les recevons point en notre société sans une pénitence, que nous modérons selon qu'ils ont agi par ignorance, par crainte ou par nécessité; car nous voulons que l'on traite avec plus de rigueur ceux qui sont tombés volontairement

> Berthold, à^n. 1088. Baron, et Pagi.

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