EN ITALIE
nouvel institut qui se consacrerait avec ardeur à l'éducation religieuse du peuple. Il fonda, en effet, avec l'autorisation de Clément XII, la congrégation du Très- Saint- Rédempteur [1732], composée de prêtres séculiers, unis dans le but d'imiter Jésus-Christ, en instruisant comme lui le peuple et la jeunesse. La règle de cet institut fut promulguée le 21 juin 1742. La paisible et incessante activité des Rédemptoristes ou Liguoristes prouva bientôt la pureté et la noblesse des intentions du fondateur, que le monde a persisté à méconnaître, en ne voyant dans les Liguoristes qu'une sorte de Jésuites, et qu'il a par là même enveloppés dans les préjugés contraires à cette vénérable congrégation. Les missions des Liguoristes s'ouvraient d'ordinaire par une prédication qui annonçait le but qu'on se proposait, et invitait les habitants de la ville ou de la campagne à suivre assidûment les exercices religieux des missionnaires. Le matin, on faisait une courte instruction; le soir, un sermon plus développé, dont les sujets habituels, suivant le plan des Exercices spirituels de saint Ignace, étaient la chute de l'homme, sa misère par suite du péché, la justice des arrêts de Dieu. Les jours suivants, on traitait de la miséricorde de Dieu en Jésus-Christ, des mérites du Sauveur, de la nature et de l'utilité de la prière, des fruits de la pénitence, de la pratique des sacrements, etc. Le sermon de clôture exhortait vivement et cordialement les fidèles à la persévérance. On voyait souvent, à la suite de ces missions, des personnes distinguées, des fonctionnaires publics se dévouer à l'enseignement du peuple et des enfants. A ces travaux apostoliques, Alphonse de Liguori, nommé évêque de Suinte-Agathe-des-Goths dans le royaume de Naples, joignit le zèle, le désintéressement et toutes les vertus d'un pontife dévoué à son troupeau. La mémoire de ses œuvres (1) et de sa vie [•}- V août 1787], pieusement conservée dans l'Église, a été solennellement consacrée, en 1839, par Grégoire XVI, qui l'a canonisé.
L'Italie, qui durant ce sommeil apparent eut ses saints,
(i) Collezione compléta délie opère di S. Alf. Maria de Liguori. Monza, 1839, 68 vol. in-12. Opère complète (exclus. Iheol. nu ira lis). Venczia, 1833 sq. 60 vol. Theol, moralis, cura P. Mich. Heilig, Mechlince et Mogunt. 1845-46. 10 t. in-12.
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eut aussi ses savants, et des savants d'une réputation européenne. Denina, professeur à Turin, publia une introduction pratique à l'étude de la théologie. Plusieurs papes cultivèrent avec succès la poésie ; le plus illustre d'entre eux, comme auteur, fut Benoît XIV (1). Muratori (2), spécialement protégé par ce pape, mit à profit son immense et étonnante érudition, non-seulement pour composer des œuvres historiques, précieuses dans tous les temps, mais encore pour rappeler les théologiens, emportés parla polémique âpre et rude du siècle passé, à une méthode plus modérée, plus digne et plus intelligente. Le cardinal Bona [f 1674] fit un ouvrage estimé sur la liturgie et l'ascétisme (3). Le cardinal Noris publia des recherches solides sur les controverses du pélagianisme. Mamachi, Selvaggio et Pellicia s'occupèrent des antiquités ecclésiastiques ; Orsi, Sacharelli, Berti et d'autres, de l'histoire de l'Église (4). Le Dominicain Mansi rédigea la collection la plus complète des conciles. Bernard de Rossi consacra son infatigable zèle à la critique de l'Ancien Testament, et publia une collection très-estimée de variantes des textes. Martini, archevêque de Florence, fit paraître une nouvelle traduction italienne de la Bible, avec de courtes explications [depuis 1784], qui fut souvent réimprimée. Les Ballerini ajoutèrent d'ingénieuses dissertations aux œuvres de Léon le Grand, opposées à celles de Quesnel, et rendirent de vrais services à la science du droit ecclésiastique. Ce mouvement scientifique se prononça et se propagea surtout, lorsque Leopold, grand-duc de Toscane, chercha à introduire dans ses États la réforme ecclésiastique de son frère, Joseph II. Il fut secondé par l'évêque de Pistoie et de Prato, Scipion
(1) Voir plus haut, § 361. Parmi ses ouvrages, on distingue surtout : De beatificat. et canonisât, sanctorura ; De sacrificio missae ; De festis Christi et Maria;; De synodo diœcesana. Mechl., 1823.
(2) Scriptores rerum Ital. — Antiquitates medii sévi. — Liturgia Romana vêtus. Ven., 1728, 2 vol. in-fol. — De moderatione ingeniorum in religionis negotio. Aug. Vind., 1779.
(3) Bona, De rebus liturgicis et plusieurs autres ouvrages précieux : De sacrificio miss* tractatus asceticus, éd. Sintzel. Ratisb., 1841. Manuductio ad cœlum; De principiis vitae christ. (Opp. Tur., 1747 sa., 4 vol. in-fol.)
(4) Voyez § 20, t. I.
Ricci (1), qui convoqua en 1786 un synode diocésain à Pistoie, où l'on proposa aux ecclésiastiques, en cinquantesept articles, les principes de l'Église gallicane et du jansénisme. Ricci, incertain de l'assentiment de son clergé, avait appelé à son' secours des ecclésiastiques étrangers, parmi lesquels se distingua surtout Tamburini, professeur de Padoue. La plupart des conclusions de ce synode furent condamnables, car elles sanctionnaient la doctrine de Quesnel, concédant au grand-duc des droi' ." inconciliables avec ceux de l'Église, prétendaient que 1 église ne devait plus désormais admettre qu'un ordre religieux, et que la règle de Port-Royal devait être introduite dans tous les couvents. Après ce premier succès, Leopold convoqua les dix-sept évêques de Toscane à Florence [1787], afin de faire adopter par tous les diocèses de ses États ce qui avait été décidé par celui de Pistoie. Mais la majorité des évêques résista si vigoureusement à ces prétentions, que Leopold mécontent fut obligé de dissoudre le synode, et vit le peuple, soulevé contre la perfidie de Ricci, détruire son palais épiscopal [1787]. Leopold, ayant quitté la Toscane après la mort de Joseph, pour monter sur le trône impérial [1790], l'agitation se répandit dans tous les diocèses, et Ricci fut contraint de donner sa démission. Les actes du synode de Pistoie, qu'on cherchait à répandre partout, furent condamnés par la bulle de Pie VI Auctorem ßdei [1794], à laquelle Ricci se soumit, après de longues hésitationsc
§ 370. L'Église catholique en Allemagne.
Cf. les deux articles suivants : « Joseph II et son siècle » et « la Li- « berté de la presse sous Joseph II. » (Feuilles hist. et polit., t. III, p. 129-150; t. VIII, p. 641-65.) Adolphe Menzel, Hist. de F Allem, moderne, t. XII.
Le repos que la paix de Westphalie procura à l'Allemagne dévastée dégénéra peu à peu en une sorte de léthargie qui dura plus d'un siècle; et, lorsque l'Autriche parut se réveiller, des principes dangereux se mêlèrent
(1) Les actes publiés par Schioartzel, Acta congregat. archepiscop. et episcop., etc., Hetrur., etc. Bamb. Herbip. 1790 sq., 7 t. Voir Dict. eccl. de Frib., t. VIII, p. 467-80.
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malheureusement aux mesures prises pour ranimer l'Eglise endormie. Le seul mouvement remarquable jusqu'à cette époque provint des divers essais faits pour réconcilier les Églises désunies. Quoique le plan d'après lequel les princes devaient reconstituer cette union eût échoué en 1644, on put un moment espérer le succès de celui que forma le sage électeur de Mayence, Jean-Philippe de Schœn born, en 1660; mais ces espérances s'évanouirent bientôt. L'Église catho que n'a jamais pu se contenter de concessions partielles : il faut admettre ou rejeter le principe de son autorité tout entier. Christophe Rojas de Spinola, d'abord évêque de Tino, en Croatie [depuis 1688], plus tard de Neustadt, près de Tienne [f 1693], chargé pendant vingt ans des pleins pouvoirs de Leopold Ier, renouvela toutes les tentatives et les poussa assez loin; la cour de Hanovre accepta même les ouvertures qui lui furent faites : elle chargea l'abbé de Lokkum, Molanus (Van des Muelen) (1), de rédiger un projet de réunion, et fit intervenir Leibnitz, qui avait correspondu dans le même sens avec Pélisson etBossuet (2). Les efforts de ces grands hommes, s'ils ne furent pas couronnés de succès, eurent du moins pour résultat qu'on s'entendit mieux sur la nécessité d'une réunion, et qu*on justifia dans un véritable esprit de con- ' ciliation, l'Église catholique des erreurs qu'on lui avait faussement attribuées. Ce fut aussi l'effet d'un abrégé rapide, mais classique, dans lequel Bossuet exposa la doctrine catholique, fit justice des préjugés des protestants, et leur montra, avec une merveilleuse et irrésistible évi-
(1) Super reunione protestantium cum Ecclesia cath. Tractatu« inter Jacob. Benign. Bossuetum, episc. Meldens., et Molanum, abbatem in Lockum. Yiennae Austr., 1783, in-4. (Prechtl), Pourparlers entre Bossuet, Leibnitz et Molanus pour la réunion des catholiques et des protestants. Salzb., 1815. Cf. Guhrauer, Biographie de Leibnitz. A ces tentatives appartient le Leibnit. systema theologicum, ed. Rœssel et Weiss. May., 1820. Ed. Lacroix. Paris, 1845. Il faut considérer cet ouvrage, non comme une pnmata fidei suœ expositlo, mais comme l'expression des concessions que, selon Leibnitz, les protestants pouvaient faire et les catholiques adopter.
(2) Bossuet, Projet de réunion des protestants de France et d'Allemagne à l'Église catholique (Œuvres; nouv. édit. Paris, îsas, t. VIL, p. 309-584).
dence, que la plupart d'entre eux avaient quitté l'Église catholique par ignorance (1). L'Église vit alors avec joie divers princes d'Allemagne, convaincus de leur erreur, revenir franchement à elle : tels furent Ernest, landgrave de Hesse [1652] ; Jean-Frédéric de Brunswick, duc régnant de Hanovre [1651] ; Frédéric-Auguste Ier, électeur de Saxe [1697]; Charles-Alexandre, duc de Wurtemberg [1712]. Plusieurs princes eurent le bonheur de ramener avec eux toute leur famille , comme Christian-Auguste , duc de Holstein [1705] ; le docte Antoine Ulrich, duc de Brunswick [1710]. Mais, d'un autre côté, l'Église eut la douleur de voir se répandre dans le cercle de Salzbourg les principes hussites et luthériens.
Le plus grand calme extérieur succéda à ces mouvements passagers, à ces essais infructueux. Il restait dans les facultés de théologie fort peu d'ecclésiastiques véritablement instruits, capables de soutenir une lutte scientifique ou d'exciter une réaction religieuse. On ne pouvait guère l'attendre non plus des prédications burlesques du fameu: Père Abraham de Santa-Clara, dont les bizarres jeux de mots et la verve comique font un singulier contraste avec la parole grave des Bossuet, des Bourdaloue et des Massillon, qui, dans le même temps, illustraient la chaire chrétienne. Les chapitres des cathédrales, peuplés surtout de cadets de familles nobles, avaient fort peu d'influence, et n'étaient guère occupés que de mesquines intrigues, surtout au moment des élections épiscopales; les évêques eux-mêmes, princes de l'Empire, abandonnaient trop souvent l'administration spirituelle de leurs diocèses à leurs coadjuteurs et aux consistoires, sans se soucier beaucoup d'édifier le clergé par leurs exemples. Enfin on songea, sous le règne de Marie-Thérèse d'Autriche, à relever les études théologiques. L'archevêque de Vienne, Trautson, montra d'abord à son clergé comment il fallait rendre la prédication plus fructueuse, et, de concert avec l'évêque suffragant, Sim.-Am. Stock, il posa de nouvelles bases pour l'étude de la théologie, et' décida en même temps
(1) Œuvres ; nouv. édit., t. V, p. 566 et suiv. et Histoire des Variations, 2 vol. ln-12; Paris, Sarlit.
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qu'à l'avenir nul ne serait ordonné s'il ne comprenait l'Ecriture sainte, dans le double texte original hébreu et grec. Le gouvernement décréta aussi quelques mesures [1752] pour l'amélioration des écoles et des études théologiques. Le plan d'études que proposa et exécuta le digne abbé de Braunau, Rautenstrauch, directeur de la faculté de théologie de Vienne [depuis 1774], fut encore plus efficace et devint la base de l'enseignement théologique, tel qu'il resta depuis lors (1) et dans lequel il fit entrer avec raison l'exégèse avec ses indispensables auxiliaires, l'histoire de l'Église et la théologie pastorale. Le cours de théologie devait durer cinq ans ; malheureusement, le directeur des études était le baron Van Switen, qui était dans des relations très-intimes et très-actives avec les philosophes français et allemands, surtout avec ceux de Berlin (2), et qui s'efforçait de soumettre à la minutieuse bureaucratie de l'État toutes les affaires ecclésiastiques. D'autres États d'Allemagne virent aussi paraître alors diverses méthodes pour l'étude de la théologie, calquées sur les ouvrages de du Pin (Methodus theologiœ studendœ) et de l'Italien Denina. Tel fut l'ouvrage de Gerbert, abbé de Saint-Biaise [f 1793].
Mais, pendant qu'on cherchait ainsi d'un côté, à améliorer les études, de l'aiitre on préparait de graves changements dans l'administration de l'Église. On prit prétexte de l'établissement des nonciatures, qui, depuis 1581, étaient instituées à Vienne, Cologne, Munich et Lucerne, pour y garantir les intérêts de l'Église contre les envahissements de la réforme. Les nonces s'étaient permis divers empiétements sur les droits des évoques ; ils avaient paru vouloir rétablir l'influence du Saint-Siège telle qu'elle s'exerçait au moyen âge. Cependant la France (3), dont la littérature pétrait de plus en plus en Allemagne et y était fort goûtée,
(1) Nouvelle instruction pour servir à toutes les facultés de théologie de l'Empire, 1776; 2e édit. Vienne, 1784 (Acta hist. ecclesiast. nostri ternporis, t. III, p. 743 sq.).
(2) Cf. A. Theiner, Hist. des établissements ecclésiastiques d'éducation. Mayence, 1835, p. 249 et suiv.
(3) Justini Febronii, De statu Ecclesias et légitima potestate Rom. pontif. liber singularis. Bouillon, 1763, in-4. Cf. Huth, 1. cit., t. II p. 438 sq. Walch, Nouv. hist. relig., P. I, p. 145-98.
eut une plus grande part encore à ces modifications, comme le prouva surtout l'évêque coadjuteur de Trêves, Jean- Nicolas de Hontheim, qui, sous le nom de Justinius Febronius, publia un ouvrage dans lequel il cherchait à justifier par des recherches historiques, aux yeux de l'Allemagne étonnée, le système des libertés gallicanes, et méconnaissait complètement les droits essentiels du Saint-Siège. Selon cet auteur, le pape n'est, par rapport auxévêques, que le président d'un Parlement; la vraie constitution de l'Église n'est pas monarchique ; ce n'est pas le Christ, c'est l'Église qui a transféré à l'évoque de Rome la primauté dont il jouit. Le pape, il est vrai, a de l'autorité sur toutes les Églises, mais il n'a aucune juridiction. Febronius, tout en admettant que la primauté avait été instituée pour conserver l'unité de l'Église, ne voyait pas, ou ne voulait pas s'apercevoir que les principes qu'il professait devaient nécessairement troubler cette unité, ce qui ressortit bien d'ailleurs des conseils qu'il don na à l'Église et aux princes. Sa partialité dans tous ses jugements sur les choses et les temps de l'Église est si évidente, que Lessing (1), dont l'avis n'est pas suspect, dit de lui : « Les opinions de Febronius et de ses adhérents ne » sont qu'une honteuse flatterie à l'égard des princes; leurs » preuves contre les droits du pape ne sont pas des preuves, » ou bien elles établissent trois ou quatre fois les droits des » princes contre l'épiscopat. Rien n'est plus évident : aussi » je m'étonne de ce que personne n'ait songé encore à ca- » ractériser avec la sévérité qu'elles méritent les opinions de » Febronius. » Jean de Müller, quoique protestant, se chargea de venger la vérité dans son livre intitulé : Voyages des papes. « Que l'empereur Joseph, dit-il, devienne un apôtre et le pape Pie VI célébrera la Cène comme le Christ : les officiers de la bouche n'auront plus besoin de goûter le vin. »
Cependant l'ouvrage de Hontheim donna un nouvel essor à la littérature allemande et à la littérature italienne. Il excita de nombreuses réfutations, parmi lesquelles on peut rappeler les écrits de Zaccaria (2), Victor de Coccaglia, Mama-
(1) F. H. Jacubi, Œuvres complètes, t. II, p. 334.
(2) Traduit par l'abbé Peltier, chanoine de Reims, 4 vol. in-3. Paris, Sarlit.
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chi et Pierre Ballerini, tous remarquables par une solide critique historique. Clément XIII condamna le livre de Febronius [27 février 1764], et en ordonna la suppression à tous les évêques et archevêques d'Allemagne. Hontheim lui-même finit par se rendre aux paternelles sollicitations de son archevêque, et rétracta toutes les opinions erronées contenues dans son ouvrage (Retractatio, 1778.) Pie VI en manifesta sa joie dans un consistoire (1) ; mais elle fut bientôt troublée, car Hontheim remit entre les mains de son archevêque une explication, accompagnée d'un commentaire [1781], qui prouvait que sa rétractation n'avait pas été sincère. Malheureusement, les principes de nouveau soutenus par Hontheim eurent une grande et déplorable influence sur la manière dont on envisagea les droits de l'Église, particulièrement dans les ouvrages du canoniste de Vienne, Valentin Eybel, du conseiller des études de l'archevêque de Mayence, Théophore Ries, des deux Riegger et de Rautenstrauch, qui rédigea son plat et servile opuscule intitulé : Représentation à Sa Sainteté, dans un esprit fort peu ecclésiastique. Il s'éleva surtout une vive discussion sur le droit qu'avait le pape d'envoyer des nonces chargés de ses pleins pouvoirs. Le monachisme fut attaqué à son tour; ses adversaires les plus modérés n'en discutèrent que l'utilité. Joseph II adopta complètement les opinions nouvelles (2), et tous ses actes concernant les affaires religieuses respirèrent le protestantisme. Il défendit, sous ffrétexte que les moines étaient trop nombreux, d'admettre des novices durant l'espace de douze ans, abolit un nombre
(1) « Agnovit (Honlheim), commentis suis obsistere atque adversari Christi doctrinam, Patrum testimonia, conciliorum décréta, aliasque ecctesiasticas sanctiones. — Non temporali commodo illectus, non virium infirmitate fractus, non ingenio debilitatus, nec molestis inductus suasionibus, sed sola veritatis agnitione permotus. » Cf. sur le tout Huth, 1. cit., t. II, p. 438-58. Nouveaux éclaircissements dans Gesta Trevirorum intégra lectionum varietate et animadversionib. illustrata ac indice duplici instmcta nunc primum éd. J. H. Wytlenback et Müller. Trevir., 1836 sq., t. III, p. 296 sq. Treize pièces, cf. le Catholique, 1842, janvier, p. 89-93, et les Lettres du cardinal Litta; Paris, Sarlit.
(2) Camille Paganel, Hist. de Joseph II, empereur d'Allemagne. Leipzig, 1844, 2 vol.
considérable de couvents et érigea des écoles à leur place. Sa prédilection pour le protestantisme lui fit décréter la liberté d'examen et favoriser, presque sans restriction, la liberté de la presse. Dès lors pullulèrent de nombreux écrits saluant avec enthousiasme l'ère des lumières, et se moquant à l'envi de l'Église catholique et de ses institutions. En tête de ces écrivains hostiles se trouvaient un bel esprit chassé de la compagnie de Jésus et devenu un zélé francrnaçon, Aloyse Blumauer, et le canoniste Eybel. Mais là s'arrêtèrent les progrès des novateurs. Le sens catholique se réveilla ^n Autriche et fit apprécier à leur juste valeur ces coupables tentatives des illuminés. Les misérables produits de cette littérature anticatholique jetèrent dans un discrédit complet le nom d'homme de lettres, et les protestants eux-mêmes se moquèrent de ces prétentions protestantes des Viennois.
L'empereur, pour répandre plus vite et plus sûrement les lumières nouvelles, avait aboli les établissements théologiques des différents diocèses, et les avait fondus en quatre séminaires généraux, établis à Vienne, Pesth, Pavie et Louvain. Les séminaires de Grsetz, d'Olmiitz, de Prague, d'Inspruck et de Luxembourg ne furent plus que des affiliations des quatre séminaires généraux, et les chaires en furent occupées par des théologiens éclairés. On justifiait cette organisation par le zèle et l'émulation qu'on espérait obtenir de l'extension des séminaires généraux et de leurs rapports avec les universités. Mais ce qui rendait le danger évident, c'est qu'on éloignait par là le jeune clergé de la surveillance des évêques, qui ne pouvaient plus connaître les sujets proposés pour l'ordination et les suivre dans leur éducation cléricale. Joseph II se mêla même de ce qui concernait les cérémonies du culte et la liturgie, ce qui lui valut d'être appelé par Frédéric le Grand : mon frère le sacristain.Hn 1783 il publia une plate et mesquine ordonnance concernant le culte; en 1786 il autorisa l'usage de la langue allemande dans la liturgie. Toutes ces mesures, par lesquelles l'empereur cherchait, en quelque sorte, à faire une affaire de police de toute la discipline ecclésiastique, les mesures non moins odieuses par lesquelles il s'efforça d'amoindrir l'action si bienfaisante des confréries, sesuccé-
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dèrent rapidement et surprirent tous les esprits. La résistance commença lorsqu'il prétendit abolir le célibat ecclésiastique. Quelques évêques se prononcèrent avec énergie, et furent déclarés opiniâtres et insensés par l'empereur. Mais la présence de Pie VI avait réveillé la foi et l'attachement aux traditions de l'Eglise ; les murmures contre ces réformes protestantes éclatèrent enfin, surtout en Belgique, où il y eut un véritable soulèvement. Les évêques s'aperçurent que leur condescendance envers le pouvoir séculier les avait soumis à une tyrannie bien autre que celle dont on avait jamais cru avoir à se plaindre de la part du Saint-Siège.
Joseph II mourut avant d'avoir eu le temps de regretter tout ce qu'il avait fait pour ébranler la foi dans les cœurs et semer des germes de révolutions. Sa mort l'exempta également de la nécessité de révoquer les ordonnances publiées en Belgique, où l'on opposa l'insurrection au despotisme. Le cardinal-archevêque de Malines, Frankenberg (1), s'acquit des droits à la reconnaissance de l'Église, par le zèle qu'il apporta à l'éducation de son clergé et en empêchant l'établissement du séminaire généra! par sa déclaration doctrinale.
Ce qui peut atténuer les torts de l'empereur Joseph, ce fut la conduite servile des canonistes autrichiens, qui firent hautement valoir le jus cavendi de l'État pour justifier les empiétements impériaux, transformèrent ce droit suprême de protection et de surveillance, yi/s circa sacra, en un jus in sacra. En outre, une partie de l'épiscopat encouragea i'empereur dans ses entreprises par de continuelles approbations. Le mécontentement des évêques contre le Saint- Siège avait été excité, ainsi que nous l'avons dit plus haut, surtout par les prétentions des nonces, dans lesquelles les évêques avaient cru voir une extension de la juridiction du pape au détriment de leurs droits épiscopaux, et il s'était accru au point que les trois électeurs ecclésiastiques, l'archiduc Maximilien, frère de Joseph II, archevêque de Mayence, ceux de Cologne et de Trêves, et l'archevêque de
(l) Cf. Theiner, 1. cit., p. 307 sq. Les pièces se trouvent dans Robiano, 1, cit., t. I, p. 443-501.
Salzbourg, avaient formé l'audacieux projet de fonder une Église nationale allemande. Ils prétendaient rétablir la constitution de l'Église primitive, oubliant tout d'un coup ce qu'avaient amené nécessairement le cours du temps et le développement historique de l'Église, abandonnant le terrain du droit positif, méconnaissant que leur propre situation politique était un résultat des événements du moyen âge, et qu'il était tout à fait contraire à la constitution de ces temps primitifs qu'ils voulaient ramener, de possédera la fois, comme ils le faisaient, plusieurs évêchés riches et puissants. Dès 1769, ils avaient adressé à la cour impériale une lettre contenant leurs griefs contre le pape ; mais Joseph II n'ayant encore aucune influence à cette époque, on avait renvoyé les griefs au pape, qui n'avait pas trouvé qu'il y eût urgence à statuer.
Au moment même où ces évêques cherchaient à éloigner les nonces, Charles-Théodore, électeur du Palatinat et de la Bavière, avait demandé, vu les circonstances particulières où se trouvait l'Église dans ses États, que Rome lui accordât un nonce résidant à Munich (1). On lui envoya, en effet, Zoglio [1785], auquel, d'après les ordres de l'électeur, tous les ecclésiastiques de ses États durent s'adresser à l'avenir. Mais les évêques réagirent vivement contre cette mesure, avant l'arrivée même du nonce, et, après s'être en vain adressés au pape, ils en appelèrent à Joseph II, qui leur promit sa protection [1785]. Ce fut alors que les trois électeurs ecclésiastiques et l'archevêque de Salzbourg résolurent ce fameux congrès d'Ems [17861, où ils rédigèrent la protestation en vingt-trois articles, connue sous le nom de Punctation d'Ems (2). Ils y réclamaient la confirmation de leur autorité épiscopale, absolue et sans restriction, en vertu de laquelle, disaient-ils, 1° ils n'avaient nullement besoin de s'adresser à Rome ; 2° le droit
(1) Cf. Hist. pragmatique de la nonciature à Munich. Francf., 1787. Aquilin Cœsar, Hist. des nonciatures d'Allemagne, 1790; et Huth, 1. cit., t. II, p. 468-90.
(t) Cf. Ilutk, 1. cit., t. II, p. 491-500. Le congrès d'Ems d'après les pièces authentiques. Francf. et Leipzig, 1787, in-4. Puccn, Souvenirs histor. de son séjour en Allemagne, 1786-94. Planck, Nouv. hist. religieuse, P. I, p. 337-88.
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de dispense pour les mariages, jusqu'au deuxième degré, leur appartenait ; 3° les bulles et les brefs du Saint-Siège étaient subordonnés à l'acceptation des évêques ; 4° il fallait abolir le droit du pallium et des annates, moyennant une taxe raisonnable ; 5° le pape devait, en cas d'appel, instituer des juges, Judices in partions, ou un synode provincial ; 6° les évêques, une fois rétablis dans leurs droits primitifs, pouvaient introduire des améliorations dans la discipline ecclésiastique. On envoya la punctation à Joseph II, qui l'approuva hautement, en garantissant aux électeurs le succès de leur louable entreprise, si les archevêques parvenaient à s'entendre parfaitement avec les évêques. Mais ils furent loin d'arriver à cet accord, comme ils l'avaient espéré ; l'évêque de Spire, entre autres, déclara à l'électeur de Mayence qu'en même temps qu'il rejetait de nombreux articles de la punctation dErns, il était d'avis qu'il était impossible de déposséder violemment le Saint-Siège de droits acquis depuis plus de mille ans. D'autres évêques suivirent son exemple, surtout lorsque Pacca, le nouveau nonce à Cologne, fit savoir, dans une circulaire adressée aux curés, que les archevêques n'avaient pas le droit d'accorder les dispenses réservées au pape, et que celles qu'ils accorderaient seraient nulles. L'électeur de Trêves recula alors [1787], et demanda au pape des droits quinquennaux pour son diocèse d'Augsbourg. L'électeur de Mayence se rapprocha également de Rome, ayant besoin du consentement du pape pour la nomination de son coadjuteur, M. de Dalberg. Enfin, les trois électeurs, revenant sur leurs pas, déclarèrent qu'ils désiraient ardemment voir s'apaiser les différends élevés entre eux et le Saint-Père, reconnaissant le droit qu'il avait d'envoyer des nonces et d'accorder les dispenses [1789]. Dans la réponse que leur adressa Pie VI pour 1p" féliciter, il exposa ? p une fermeté et une modération tout apostoliques (1) les bases sur lesquelles s'appuyait son droit.
(1) Sanctissimi Dora, nostri Papœ Pii VI responsio ad Metropolilanos Mogunt., Trevirens., Colon, et Salisb. super nuntiaturis apostoL Romœ, 1789.
§ 371. — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE, ETC. 33ï>
§ 371. — Activité littéraire. Incrédulité. Superstition.
Les événements politiques eurent, comme nous l'avons déjà fait remarquer, une grande influence sur le mouvement des études et de la littérature théologiques. Les écoles de théologie devinrent l'objetd'une attention d'autant plus sérieuse, que la dissolution de l'ordre des Jésuites, maîtres de presque toutes les facultés, exigeaient d'importantes réformes. L'université de Mayence fut renouvelée et enrichie des biens confisqués aux couvents, Bonn fut dotée, à son tour, d'une université, par Maximilien, électeur de Cologne. La théologie, par une tendance analogue à celle qui faisait repousser les formes du moyen âge, dans l'organisation ecclésiastique et le culte divin, cherchait à s'affranchir de la forme scolastique, et à adopter une méthode d'exposition plus suivie. C'est dans ce sens que l'enseignement de la dogmatique fut traité avec talent et approprié aux besoins des temps modernes sommairement par l'ingénieux Benoît Stattler, Jésuite d'Ingolstadt (1), et complètement par Engelberg Klüpfel (2), religieux augustin, professeur à Fiïbourg. Michel Sailer, homme aussi éminent par son talent que par sa vertu, a apprécié le mérite de Stattler, qu'il a connu, dans les termes suivants : « A cette » époque parut en Allemagne un homme qui nous apprit » à penser par nous-mêmes et à suivre l'ordre de nos » idées avec rigueur, depuis les propositions les plus élé- » mentaires de la philosophie, jusqu'aux dernières consé- » quences de la théologie. Mon cœur bénit encore aujour- » d'hui sa mémoire ; car c'est à lui que, disciple justement » reconnaissant, j'attribue, ainsi que beaucoup d'autres » de ses élèves, de nous avoir appris à penser librement » et sans nous traîner à la suite des opinions des autres. » Cependant les opinions théologiques de Stattler ne furent
(1) StnWer, Demonstratio evangelica. Aug. Vind., 1771; Demonstratio catholica. Pappenh., 1775 ; Theologia christ, theoretica. Ingolstadt, 1776, ô vol. Doctrine générale de la religion catholique. Munich, 1793, 2 vol.
(2) E. Klüpfel, Institut, theol. dogm. Vindob., 1789, 2 vol.; 3° édit., auctore Greg. Tliom. Zieglcr. Viennœ, 1821.