CHAPITRE PREMIER
HISTOIRE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE
Révolution française.
Barruel, Collection ecclésiastique, ou Recueil complet des ouvrages faits depuis l'ouverture des états généraux, relativement au clergé. 7 vol. Idem, Hist. du clergé de France pendant la révolution. Londres, 1794 et 1804. Hist. du clergé de France pendant la révolution, d'après Barruel, Montjoie, Picot, etc., par M. R***. Paris, 3 vol. Carron, les Confesseurs de la foi dans l'Eglise gallicane à la fin du XVIIIe siècle. Paris, 1820, 4 vol. Barruel, Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme [1797 et 1803]. Lyon, 1818 etsuiv., 4 vol. Wachsmuth, Hist. de France pendant la révolution. Hamb., 1840 et suiv., 2 vol. Mazas, Hist. de la révolution française. Dalhmann, Hist. de la révol. française. Leipzig, 1845. Jager, Hist. de l'Eglise de France pendant la révolution. Paris, 1852. Burke, Considérations sur la révol. française.
Hulot, Collectio brevium et instr. Pii VI ad prses. Gai. Ecclesiae calamitates. Aug., 1796, 2 vol. Baldassari, Histoire de l'enlèvement et de la captivité de Pie VI.
§ 388. — La Constituante [1789-1791.].
On ne connut bien les conséquences de la réforme que lorsque ses principes passèrent du domaine religieux dans la sphère politique. Une de ces conséquences les plus manifestes fut, sans contredit, la révolution française, application rigoureuse des doctrines des premiers réformateurs (1). Ceux-ci, à savoir : Luther, François de Sickingen,
(l) Cette opinion gagne de jour en jour plus de consistance, même chez les protestants; elle a été particulièrement soutenue par Wolfg,
Thomas Munzer, avaient commencé la révolution religieuse en attaquant et en renversant d'abord l'ordre politique existant, et avaient continué leur œuvre de destruction par la suppression violente des couvents, la confiscation des biens de l'Eglise, la sécularisation opérée au nom des princes. La destruction de l'autorité ecclésiastique par les réformateurs engendra celle de l'autorité politique. A l'immutabilité d'une religion divine, infaillible, règle de la foi et des mœurs, succéda une inévitable fluctuation dans les idées religieuses, d'où naquit, à son tour, le déisme anglais et la corruption générale des mœurs. Les idées de liberté et d'égalité absolues des jacobins français n'étaient pas neuves; elles avaient été proclamées, d'une manière assez positive, et sous toutes les formes, par les paysans révoltés de Munzer ; et les clubistes français, dans leur mépris et leur haine de la royauté, trouvaient en Luther un éloquent modèle de parole et d'action. Les déistes et les philosophes matérialistes, imitateurs exagérés de ceux de l'Angleterre, avaient pu impunément réaliser leur plan, outrager et saper les principes de la religion et de la morale, favorisés qu'ils étaient par le dérèglement de la cour et l'irréligion des ministres. On n'écouta guère le cri de détresse jeté par le clergé, qui ne pressentait que trop où l'on allait en venir (i). Aux écrits irréligieux succédèrent bientôt des ouvrages où l'on traînait la royauté dans la boue (2).
Menzel, H. Léo et d'autres. Mazas se montre aussi de cet avis dans plusieurs endroits de son ouvrage. Cf. t. I, p. 115-201, et la préface de Hœfler, Feuilles hist. de Munich, t. IX, p. 332-3. Cf. L. Blanc dans sonintroduct. à l'Hist. de la révol. française.
(i) L'assemblée du clergé, dans son mémoire au roi du 20 juillet 1789, fit entendre ces paroles prophétiques : « Encore quelques années de silence, et l'ébranlement, devenu général, ne laissera plus apercevoir que des débris et des ruines. » Robiano, t. II, p. 53.
(2) A cette classe appartient l'Hist. philos, du commerce des deux Indes, par Raynal, qui parut en 1771. Il y dit formellement que le monde ne sera heureux que quand il sera débarrassé des prêtres et des rois. En 1781, il en parut une deuxième édition, où éclate encore plus violemment la haine de l'autorité et de la religion. Il faut ranger dans la même catégorie le Mariage de Figaro, par Beaumarchais, satire mordante de tous les pouvoirs, mais surtout de la noblesse, et enfin une foule de pamphlets sans nom d'auteur ai d'imprimeur.
Louis XV, voyant ce qui se passait, mourut [10 mai 1774] avec le triste pressentiment que la couronne de France aurait bien de la peine à demeurer sur la tête de son petitfils. Quelques années plus tard, le frivole Maurepas s'écriait, au milieu des progrès alarmants du désordre et devant une ruine imminente : « Pourvu que cela dure autant que nous. » Les passions une fois déchaînées de la sorte contre l'Église et la royauté, il est clair que les embarras financiers et les impôts onéreux, venus à la suite de la dilapidation des deniers publics et de l'abandon des intérêts matériels du pays, devaient provoquer le soulèvement du tiers état contre les immunités de la noblesse et du clergé, moins respectés qu'autrefois, mais toujours riches, et ne contribuant encore aux charges publiques que par des dons volontaires.
Les idées de liberté importées d'Amérique, l'enthousiasme qu'excitait l'émancipation de ce pays, obtenue par les armes et l'argent de la France, et que célébraient à l'envi tous les jeunes officiers revenus du nouveau monde, furent comme l'étincelle qui tombe sur un amas de matières inflammables. Grâce au caractère impressionnable et à l'esprit novateur et prompt du peuple français, elle alluma bientôt un vaste incendie. Toutes les mesures prises alors semblaient devoir hâter la crise, et la convocation des états généraux, consentie par le roi, et l'édit en vertu duquel, au mépris de l'ancien ordre de choses, le nombre des députés du tiers état devait être doublé, et le lieu même de la réunion des états, dont l'ouverture était fixée au 5 mai 1789, à Versailles, dans le voisinage de la capitale, déjà en proie à une effrayante fermentation, à la fin d'un hiver dont la rigueur avait démoralisé tout le monde (I). A peine les états furent-ils rassemblés, que les députés du tiers état résolurent d'appeler la noblesse et le clergé à se réunir à eux pour délibérer en commun. Cela s'était plusieurs fois pratiqué ainsi depuis Philippe le Bel; mais les derniers états généraux, en 1614, s'étaient écartés de cette coutume et avaient délibéré séparément. La résistance opposée à
(i) Sur les causes qui préparèrent la révolution française, voyez Ancillon, qui tient le milieu entre les opinions extrêmes.
cette prétention par les deux ordres privilégiés ne fit qu'augmenter l'insistance des communes. Enfin, le 17 juin, après une séance orageuse qui s'était prolongée jusque dans la nuit, les communes se déclarèrent seule assemblée légitime, et prirent le nom d'Assemblée nationale, position que l'abbé Sieyès, vicaire général de Chartres et auteur du fameux écrit : Qu est-ce que le tiers état? revendiquait depuis longtemps avec une audacieuse persévérance. Sieyès, repoussé par le clergé, avait, à grand'peine, été élu député du tiers par un collège de Paris. Neuf curés, parmi lesquels l'abbé Grégoire (I), se joignirent aussitôt au tiers état, et furent suivis par cent quarante-huit autres membres du clergé, parmi lesquels se trouvèrent les archevêques de Vienne et de Bordeaux, les évêques de Chartres, de Coutances et de Rodez, et l'évêque d'Autun, Talleyrand, principal coryphée de ce clergé défectionnaire. Le roi ayant enfin consenti à la réunion des trois ordres, l'orgueil révolutionnaire de la bourgeoisie, enivrée par le succès, ne connut plus de bornes, et provoqua bientôt par l'exemple les violences de la populace ameutée. Le 14 juillet, cinquante mille hommes prirent d'assaut la Bastille, et détruisirent cette vieille forteresse, bâtie au XIVe siècle, par le prévôt des marchands, dans l'intérêt du peuple. Le roi fut obligé de rappeler de l'exil le ministre Necker. L'Assemblée nationale ne tarda point à usurper le pouvoir politique; elle manifesta l'intention de dépouiller de ses biens le clergé et la noblesse. Cependant les deux ordres montrèrent le plus généreux empressement, dans l'orageuse séance de la nuit du 4 août, à souscrire aux mesures nécessaires au payement des dettes de l'Etat : la noblesse renonça à ses privilèges, le clergé offrit l'impôt des biens de l'Église, le rachat des dîmes, l'abandon des redevances et du casueî. Les jansénistes espéraient ainsi parvenir à la spiritualisation de l'Église. Lorsque, au 10 août, on discuta la loi relative à ces questions, l'archevêque de Paris, surnommé depuis dix ans le Père des pauvres, demanda, au nom de
(1) Mémoires de Grégoire [-f- 1831], précédés d'une notioo historique sur l'auteur, par M. H. Carnot, Paris, 1837, 2 vol.; Krüger, Grégoire d'après ses Mémoires, avec une préface par G. Hase. Leipzig, 1838. Cf. la Revue trim. de Tub., 4» livr., p. 720-41.
tout le clergé, qu'en retour de l'abandon de la dîme, on subvînt d'une manière convenable à l'entretien du culte, on préposât aux églises des prêtres vertueux et zélés, on pourvût, comme par le passé, aux besoins des pauvres, et que, pour satisfaire à ces besoins, on ajournât la suppression de la dîme jusqu'au moment où le trésor public serait en état de remplacer le clergé dans l'accomplissement de ce devoir. A ces sages paroles on ne répondit que par de vagues promesses. Soixante-et-dix millions de francs de revenus annuels furent supprimés d'un seul coup; les ordres privilégiés furent soumis à l'impôt à partir du 1er avril 1789 ; on en excepta les curés et les vicaires n'ayant que le strict nécessaire (portio congrua). L'assemblée traita immédiatement après la question de la liberté religieuse, et décida, à la majorité des voix [26 août], que nul ne serait inquiété à l'avenir pour ses opinions, même religieuses, tant qu'il ne troublerait point, en les propageant, l'ordre public établi par les lois.
La détresse croissante exigea bientôt de nouveaux sacrifices. Le noble archevêque de Paris, s'appuyant sur des exemples antérieurs, proposa de fondre tous les vases sacrés qui ne seraient pas nécessaires à l'exercice du culte, et d'en consacrer le produit à l'allégement des charges publiques. Cette proposition embarrassa le parti révolutionnaire ; car, en face de cette noble générosité, il semblait, pour ainsi dire, criminel de dépouiller le clergé de toutes ses possessions ; et cependant c'était le but qu'on voulait atteindre pour mettre le clergé dans la complète dépendance de ses ennemis. L'évêque d'Autun sut mettre parfaitement à l'aise les consciences délicates ou timorées, en développant sa fameuse motion du 10 octobre, portant qu'il fallait déclarer propriété nationale tous les biens du clergé, les confisquer et s'en servir pour éteindre la dette publique. Ni les avis de Montesquiou, dictés par une sage modération, ni les ardentes paroles de Maury, ni le blâme de Sieyès lui-même, qui s'écriait dans l'assemblée : « Vous » voulez être libres, vous ne savez pas être justes, » rien ne put empêcher cette inique et dangereuse opération financière. Un décret de l'Assemblée nationale [2 novembre] mit tous les biens de l'Eglise à la disposition de la nation, pro-
ß § 388. — LA CONSTITUANTE.
mettant de pourvoir d'une façon convenable aux frais du culte, à l'entretien des prêtres et aux besoins des pauvres. Dès le 19 décembre on mit en vente pour 200 millions de biens du clergé, déclarés désormais biens nationaux.
La violence qui éclatait dans les séances de l'Assemblée nationale se manifestait plus vivement encore au dehors. Les hurlements de la rue faisaient écho aux délibérations tumultueuses des députés. Après la prise de la Bastille, plusieurs régiments firent défection. Le duc d'Orléans trahissait le trône. La populace criait par les rues : « Vive la déclaration des droits de l'homme ! » Enfin, les 5 et 6 octobre, la populace en armes alla chercher le roi à Versailles et le ramena à Paris, où le suivit aussitôt 1' ssemblée. Dès lors, la révolution devint inévitable; la retraite d'environ trois cents députés, l'élite de l'Assemblée, qui, pour ne point participer aux crimes qu'ils prévoyaient, quittèrent Paris, en hâta le dénoûment. Les jacobins et les patriotes, qui n'avaient plus à couvrir leur œuvre du mystère don l'entouraient les athées et les illuminés d'Allemagne, purent dès lors réaliser sans crainte leurs plus audacieux projets. Le 13 février 1790, sur la proposition deTreilhard, ils abolirent les couvents ; on promit aux moines une faible pension, qui plus tard fut encore réduite des deux tiers et mal payée. On vit alors, comme au XVIe siècle, sous Luther, des bandes de moines se précipiter dans le tourbillon révolutionnaire, et plusieurs d'entre eux devenir les plus farouches terroristes (Fouché, Chabot). Le 14 avril, malgré les protestations de l'abbé Grégoire, on attribua aux autorités séculières l'administration de tous les biens de l'Église, en les chargeant de solder tous les membres du clergé : les curés, à raison de 1,200 livres, avec la jouissance d'une maison et d'un jardin. Mais, avant d'assurer aux ecclésiastiques l'indemnité promise, ou même les choses de première nécessité, on essaya de constituer le clergé [12 juillet 1792]. Comme ort voulait décatholiciser la France, on ne pouvait se contenter de piller l'Église : il fallait la réformer de fond en comble. On décréta qu'en place des cent trente -six diocèses existants, il n'y en aurait plus désormais que quatre-vingt-trois (1), correspondant aux
(1) On trouvera dans Mazas, t. I, p. 67 et suiv.. la liste des diT-
quatre-vingt-trois départements ; les chapitres furent supprimés; tous les bénéfices, prieurés et abbayes, confisqués. Les évêques et les curés devaient être désormais choisis parles assemblées électorales des départements, composées de catholiques, de calvinistes et de juifs ; les évêques ainsi élus devaient se passer de la confirmation pontificale, se faire confirmer par les métropolitains, et, en outre, avant d'être consacrés, prêter serment de fidélité au roi, à la loi et à la nation, en présence de la municipalité. L'évêque était le curé de sa cathédrale; les curés des autres églises constituaient son sénat, aux décisions duquel l'évêque était tenu de se conformer dans l'exercice de son autorité ; enfin, il était interdit aux évêques étrangers de se mêler des affaires de l'Église de France, sans préjudice, cependant, de l'union avec le chef visible de l'Eglise, clause que Grégoire avait fait passer, non sans peine. Tel fut le décret qu'on nomma Constitution civile du clergé, comme s'il n'y avait été question que d'intérêts civils. Les évêques protestèrent contre cette constitution, et demandèrent avec instance la convocation d'un concile national ou provincial; mais, loin de faire droit à leur demande, on décréta que tous les fonctionnaires ecclésiastiques prêteraient serment à la constitution civile du clergé, sous peine d'être privés de leurs fonctions, et le faible Louis XVI fut contraint de ratifier ces décrets [27 décembre]. On décida, sur une motion du protestant Barnave [janvier 1791], que les évêques et les prêtres qui ne prêteraient pas serment à la constitution civile seraient destitués de leurs emplois, et que, s'ils continuaient à y vaquer, on les poursuivrait comme perturbateurs de la tranquillité publique. A peine le décret rendu, on le mit à exécution à l'égard des ecclésiastiques membres de l'Assemblée. Sur trois cents, il n'y en eut que quatre-vingts qui prêtèrent le serment, bien plus par intérêt que par conviction. Parmi ces quatre-vingts, il n'y avait qu'un archevêque et trois évêques : Loménie de Brienne,
huit archevêchés et des cent huit évûches suffragants.qui existaient encore en 1789, dont cinq relevaient de Trêves et cinq autres formaient les diocèses de la Corse. Mazas donne également l'indication de leurs revenus primitifs. — Voir surtout Dittionn. de statistique religieuse, publié par M. Migne. Paris, Petit-Montrouge, 1851.