IV. t
son antique splendeur. Les archevêques Du Belloy, de Boisgelin, Carnbacérès et Fesch furent créés cardinaux par Pie VII.
Le jubilé de 1804 [10 mars] vint, à son tour, favoriser le retour des esprits vers la pratique religieuse. Cependant le concordat rencontra quelques résistances partielles, qui obligèrent le cardinal-légat à adresser une circulaire aux évêques française Les efforts du cardinal Gaprara pour rétablir partout l'ordre et l'autorité de l'Église furent secondés par l'infatigable et pieux abbé Barruel. Le gouvernement, de son côté, reconnut dès lors et autorisa diverses congrégations, telles que celles des prêtres de la mission, des frères des écoles chrétiennes, des sœurs hospitalières et de la Charité, dont Napoléon se plaisait à reconnaître l'incontestable utilité. Le gouvernement soutint, plus particulièrement encore, de sa faveur et de son argent, la congrégation des missions étrangères, et lors de la paix avec la Porte Ottomane, conclue par le général Brune, la France recouvra le droit de protéger toutes les Églises du rite latin dans le Levant, droit que, d'après les ordres du gouvernement français, le général Sébastiani exerça fréquemment dans ses voyages en Egypte, en Syrie et dans les îles Ioniennes.
Napoléon, ayant été proclamé empereur en 1804 [8 mai], par un sénatus-consulte, invita en suppliant le pape à le couronner, et à consacrer ainsi par la religion un empire fondé sur la victoire. Pie VII, après d'assez longues hésitations, résolut, malgré les démarches contraires des grandes puissances de l'Europe et les solennelles protestations de Louis XVIII, de se rendre à Paris, parce qu'il voyait dans ce voyage, comme il le déclara en consistoire [29 octobre], les intérêts de la religion, dont il pouvait traiter verbalement avec l'empereur, prenant le Ciel à témoin qu'il ne se déterminait, dans cette occasion solennelle, qu'en vue de la gloire de Dieu, du salut des âmes et du progrès de la religion catholique (1). Le Saint-Père, accompagné de quatre cardinaux, de quatre évêques et de
(l) On peut voir par là la valeur de l'assertion de l'abbé de Pradt, qui soutint que le pape n'avait nullement en vue les intérêts de la
deux prélats, partit de Rome au milieu des larmes de son peuple, traversa les Alpes au cœur de l'hiver [2 novembre], et parcourut triomphalement la France. Partout on l'accueillit avec les plus vifs témoignages de respect, et les routes de France se couvrirent, comme celles de la Savoie, d'une foule dévote et empressée. Ému des manifestations du peuple de Lyon, qui, apercevant le Saint-Père au balcon de son hôtel, se précipita spontanément à genoux, Pie VII éleva les mains au Ciel, pour le remercier d'avoir conservé une si grande piété dans un pays où l'incrédulité avait été si puissante. Les Parisiens ne se montrèrent ni moins respectueux ni moins empressés, et déjouèrent les espérances que le parti anti-religieux avait conçues de leur légèreté, de leur indifférence et de leur cruel amour de la plaisanterie. La foule se pressait en toutes circonstances autour du pape, pour en recevoir la bénédiction apostolique (1). Les marques sincères de ce religieux et filial respect du peuple français ne diminuèrent point après le couronnement de l'empereur [2 décembre]. Le cardinalarchevêque de Paris se rendit l'éloquent interprète des sentiments du peuple : « En vain, dit-il, le nombre des ennemis de l'Église s'est multiplié ; leur nom s'est perdu dans la nuit des temps ; à peine retrou\ons-nous les traces de leur existence... 0 sainte Église romaine ! tu as triomphé des siècles; tu as constamment vaincu l'impiété, en conservant la pureté des mœurs, l'intégrité de la doctrine et l'uniformité de la discipline, que tu as reçues de ton divin fondateur et de ses apôtres. »
L'attention générale et respectueuse dont le pape était
religion, mais seulement ceux de la politique, et que son but unique était d'obtenir les trois légations.
(l) A. Menzel, Hist. contemporaine, t. II, p. 568 et suiv. (Hist. univers, de Becker;, t. XIII.) Les paroles adressées aux députés par Champagny, ministre de l'intérieur, sont parfaitement conformes à ce récit. « En même temps, dit-il, le pape traversait la France, et des rives du Pô à celles de la Seine, il a été partout l'objet d'un hommage religieux que lui a rendu avec amour et respect cette immense majorité, qui, fidèle à l'antique doctrine, voit un père commun et le centre de la commune croyance dans celui que toute l'Europe révère, comme un souverain élevé au trône par sa piété et •es vertus.
l'objet excita la jalousie de Napoléon, qui manifesta son mécontentement par des procédés beaucoup moins bienveillants à l'égard de son illustre hôl . Le Saint-Père fut obligé, malgré lui, de passer, l'hiver à Paris, et il n'y eut* pas même la liberté de choisir le but de ses pieuses visites. Cependant à la suite de ses conférences avec l'empereur, il obtint pour les évêques le libre exercice de leur autorité; il parvint à aplanir les difficultés opposées jusqu'alors aux aspirants du sacerdoce; il provoqua diverses dispositions favorables à l'éducation chrétienne de la jeunesse, au salut spirituel des malades, des soldats, etc. Mais il réclama en vain, avec les plus grandes instances, la restitution des légations, la révocation des articles organiques, que l'empereur refusa constamment. Ce ne fut qu'au moment où Napoléon se rendit en Italie, pour y prendre la couronne de fer, que le pape put, en quelque sorte à sa suite, rentrer dans ses Etats [4 avril 1805]. Les honneurs qu'il reçut à Lyon et à Turin dépassèrent, pour ainsi dire, la magnificence des fêtes célébrées au passage de l'empereur (1). A ces honneurs s'ajoutèrent de plus saintes et de plus douces consolations ; car, en passant à Turin, Pie VII obtint, par son intervention personnelle, la renonciation au siège épiscopal, qu'on avait en vain, jusqu'alors, réclamée de l'archevêque ; tandis qu'à Florence^ Scipion Ricci, promoteur du synode de Pistoie, se réconcilia sincèrement avec l'Église. Arrivé à Rome, le souverain pontife reprit d'une main ferme les rênes de l'administration, st voua tout entier au gouvernement de l'Église universelle, en même temps qu'il s'appliqua à faire fleurir les arts dans ses États.
§ 392. — Mésintelligence entre l'empei-eur er le pape.
Fragments relatifs à l'histoire ecclés. des premières années du XIXe siècle. Paris, 181-4. Correspondance authentique de la cour de Rome avec la France depuis l'invasion de l'État romain jusqu'à l'enlèvement du souverain pontife, 1809. Cf. C.-A. Menzel, Hist. des temps contemporains, liv. II et III (Hist. univ. de Becker, t. XIII et XIV.) Œuvres de Pacca. Artaud, liv. II. Voyez plus haut, § 391.
(1) Nouv. Hist. de l'Eglise cbvét., 1. II, p. 306-312.
Le mécontentement que l'empereur avait montré au pape durant son séjour à Paris, et qui ne prenait pas seulement sa source clans des impressions passagères, ne fortifiait et se prononçait de plus en plus. Après avoir usé de l'influence du pape pour sanctionner son pouvoir aux yeux des peuples ; après avoir introduit dans le nouveau catéchisme français que : « s'opposer à l'empereur consacré » par le pape, c'était s'exposer à la damnation éternelle ; » qu'un des premiers devoirs du chrétien était de se sou- » mettre au service militaire pour celui qui avait rétabli » l'autorité de l'Eglise, » l'empereur, embarrassé de l'existence d'un pouvoir supérieur au sien dans l'opinion des hommes, conçut la pensée de subjuguer la papauté, comme il avait soumis le sceptre des rois à son impériale suprématie. Il fallait pour cela entrer en hostilité ouverte avec le pape, et les occasions ne devaient pas manquer. L'empereur rendit en effet, aussitôt après le couronnement de Milan [26 mai 1805], plusieurs décrets défavorables à l'Église. Il institua une commission chargée d'appliquer à l'Italie le Code civil français, sans aucune modification, et nomma des évêques italiens, contrairement aux dispositions du concordat (1) conclu par la république cisalpine« Le pape leur refusa l'institution canonique, et l'affaire resta suspendue durant la campagne de 1805. Il rejeta de même la proposition de prononcer le divorce du frère de l'empereur, Jérôme, avec la femme qu'il avait épousée en Amérique. « Le roi d'Angleterre et l'empereur de Russie, di- » sait Napoléon, sont bien seuls les maîtres chez eux : ils » règlent d'une manière absolue et sans contrôle les affaires » religieuses de leurs pays. a Il préludait ainsi au projet bien arrêté d'anéantir l'influence du Saint-Siège. Il continua l'exécution de son plan, en s'emparant du port et de la ville d'Ançône ; en violant, par conséquent, la neutralité flu pape, reconnue par toutes les puissances, et en exposant par là même les États pontificaux aux représailles exercées contre la France, en demandant, plus tard, le renvoi de tous ceux qui lui déplaisaient dans le personnel des ambassades à Rome, et en exigeant enfin que le pape
(l) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., liv. II, p. 261 et suiv.
fermât ses ports aux vaisseaux de l'Angleterre, sous peine de voir les troupes impériales occuper la Marche d'Ancône (1). « Vous êtes le souverain de Rome ; je suisl'em- » pereur -, mes ennemis doivent être les vôtres, » disait Napoléon avec une logique aussi hardie que nouvelle, dans une lettre adressée au pape le 13 février 1806. Le pape, repoussant une prétention qui aurait impliqué le père de la chrétienté dans toute espèce de guerres, selon le hon plaisir de l'empereur, déclara qu'il lui était impossible, sans flétrir son honneur, sans assumer la haine universelle de l'Europe, sans trahir son devoir et sa conscience, de s'exposer à devenir, par son alliance avec Napoléon, l'ennemi de tous les adversaires de l'empereur, le complice d'une guerre universelle et permanente ; qu'il ne pouvait ni ne voulait déclarer la guerre au gouvernement britannique, dont il n'avait reçu aucune offense. « Ministre de paix, disait-il, représentant du Dieu de la paix, bien loin de s'engager à ce qu'on lui demandait, il devait invoquer le Ciel et ne pas cesser de l'implorer pour obtenir la fin de la guerre et le retour de la concorde et du repos universel. » Napoléon, blessé de ce refus, répondit que le pape, malgré son impuissance, avait menacé l'empereur, comme s'il eût été un autre Grégoire VII, et qu'on s'imaginait sans doute, à Rome, en voyant une longanimité si contraire à ses habitudes et à son caractère, qu'il craignait les foudres du Vatican. Le pape, en réponse, refusa de reconnaître, sans condition, Joseph-Napoléon comme roi de Naples. « Si « Votre Majesté, écrivit-il à l'empereur, a la conscience de » sa puissance, nous savons qu'il y a au-dessus des mo- » narques de la terre un Dieu vengeur de la justice et de » l'innocence, auquel est soumise toute puissance hu- » maine. » Napoléon répliqua par six nouvelles demandes [7 janvier 1808], qui équivalaient à une déclaration de guerre (2). En effet, immédiatement après, le général Miollis demanda le libre passage à travers les États pontificaux, pour se rendre à Naples avec six mille hommes. Le pape l'y autorisa [février 1808] ; mais le général, non con-
(1) Ibid., liv. IT, p. 339-47, avec la réponse du pape.
(2) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., p. 397 et suiv.
tent de traverser les États de l'Église, entra dans Rome, s'empara de tous les postes, mit une garnison dans le château Saint-Ange, et fit braquer huit canons contre le Quirinal. Le pape protesta par une note remise aussitôt à tous les ambassadeurs présents à Rome. Les canons furent retirés ; mais les actes de violence n'en continuèrent pas moins. Les Français se saisirent de la poste et de toutes les imprimeries, incorporèrent les troupes papales dans l'armée impériale, et envoyèrent à Mantoue les officiers récalcitrants. Quatre cardinaux furent conduits à Naples comme des criminels d'État, dix autres bannis de Rome ; la garde suisse fut désarmée devant le palais pontifical, la garde noble enfermée dans le château Saint-Ange. Le secrétaire d'État du pape renouvela ses plaintes, que l'ambassadeur de France combattit en disant « qu'on subissait simplement les conséquences du refus fait à l'empereur, qui ne renoncerait jamais à réunir l'Italie tout entière en une ligue offensive et défensive, pour en bannir les désordres et la guerre : « Le Saint-Père, ajoutait-il, proteste par ce refus qu'il ne veut pas de guerre contre l'empereur, et en même temps il la lui déclare. Or la première conséquence de la guerre est la conquête, et la première conséquence de la conquête le changement de gouvernement dans les États conquis ; cependant ce changement ne le priverait pas de ses droits spirituels ; le pape continuerait à être évêque de Rome, comme ses prédécesseurs l'avaient été pendant les huit premiers siècles et sous Charlemagne ; l'empereur était peiné de voir l'œuvre du génie, de la politique et de la civilisation, détruite par la déraison, l'obstination etl'avcuglcment. » Le pape répondit qu'il ne pouvait empêcher l'empereur d'être sourd à la voix de la justice, de s'emparer des États de l'Église par droit de conquête, d'en renverser le gouvernement; mais il déclarait en même temps solennellement qu'il ne pouvait y avoir lieu à conquête, attendu qu'il vivait en paix avec le monde entier ; qu'ainsi il n'y aurait qu'une usurpation violente et inouïe. Au milieu de ces négociations, on s'en tint aux décrets de Napoléon, qui déclaraient les provinces d'Urbino, d'Ancône, de Macerata et de Camerino, irrévocablement et à jamais incorporées au royaume d'Italie, et qui ordonnaient à tous les car-
32 § 392. — MESINTELLIGENCE
dinaux, prélats et serviteurs de la cour romaine, de rentrer dans le royaume d'Italie avant le 25 mai (1), sous peine de confiscation de leurs biens. Cette dernière mesure cachait l'intention de dissoudre complètement le collège des cardinaux, vingt-quatre d'entre eux ayant déjà été déportés. En vain le pape se plaignit de ce que le puissant monarque auquel il avait naguère confié, au pied des autelss le sceptre et la main de justice, en était venu à le dépouiller, au mépris de toute espèce de droite, de la meilleure partie de ses États : sa réclamation resta sans succès ; l'empereur persista dans ses mesures violentes. Le gouverneur de Rome, Calvachini, n'ayant pas montré assez de complaisance, fut envoyé à la forteresse de Fenestrelle ; le cardinal Gabtïelli, secrétaire d'État, surpris à l'improviste dans le palais du gouvernement, vit ses armoires brisées, ses papiers d'État enlevés, et fut lui-même conduit dans son évêché de Sinigaglia ; le cardinal Pacca, nommé à sa place par le pape, fut à son tour arrêté. A cette nouvelle, le pape alla le trouver, et l'emmena au Quirinal, fermement résolu de partager la captivité de son ministre. Des postes furent, en effet, immédiatement placés autour du palais, et tous ceux qui entraient ou sortaient furent sévèrement fouillés. Une cour martiale fut instituée pour juger et condamner à mort les sujets pontificaux qui ne se soumettraient pointa la loi française ; enfin, un décret daté de Vienne [17 mai 1809], annexa à l'empire français le reste des États de l'Église (2), statua que le pape recevrait une rente de deux millions de francs et conserverait ses propriétés et ses palais, et déclara Rome ville libre et impériale. L'exécution de ce décret eut lieu le 10 juin, et le pape signa aussitôt une protestation en langue italienne, qui fut affichée, dès la nuit suivante, dans Rome ; en même temps, toujours digne et inébranlable dans son devoir, il donna au cardinal Pacca les ordres nécessaires pour l'expédition delà bulle d'excommunication, recommandant la prudence à ceux qui devaient l'exécuter. Quelques heures après, la bulle était placardée en plein midi, aux portes des trois
(1) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., liv. III, p. 436 et suiv.
(2) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., liv. III, p. 482 et suiv.
églises principales de Rome (1). L'excommunication était prononcée contre tous ceux qui exerçaient des actes de violence dans les États de l'Eglise ; mais, en même temps, il était interdit aux sujets pontificaux, ainsi qu'à tous les peuples chrétiens, de prendre cette excommunication pour motif ou pour prétexte d'attaquer, en quoi que ce fût, les biens ou les droits de ceux qu'elle concernait.
Napoléon, tout en se moquant de l'excommunication (2), empêcha la promulgation de la bulle qui excitait un mouvement considérable dans toute la chrétienté, et fit insérer dans le Moniteur une exposition des principes de l'Église gallicane, suivant lesquels on refusait au pape le droit d'excommunier un souverain, notamment celui de la France. Le pape s'était retiré dans l'intérieur du palais, dont il avait fait murer les principales entrées. Dans la nuit du 5 au 6 juillet, les Français y pénétrèrent de vive force. Un profond respect saisit le général Radet lorsque, s'approchant du Saint-Pére, il le trouva revêtu de ses habits pontificaux, paisiblement assis dans un fauteuil, ayant à ses côtés les cardinaux Pacca et Despuig. « A cette vue, dit le géné- » rai (3), je me sentis saisir d'un frisson, et un respect in- » volontaire arrêta mes pas.» Conformément à ses instructions, Radet demanda que le pape renonçât définitivement à la souveraineté temporelle. Le pape lui répondit : « Je n'ai « rien fait jusqu'à présent sans avoir invoqué les lumières » du Saint-Esprit ; je préfère mourir plutôt que d'abdi- » quer. » Le général lui ayant alors déclaré que, faute d'obtenir de lui cette abdication, il avait l'ordre formel de l'emmener hors de Rome, le pontife garda le silence, espérant que les prières de la catholicité ne lui manqueraient pas plus que celles des premiers chrétiens n'avaient fait dé-
(1) Nouv. hist. de l'Eglise chrét., liv. III, p. 4S8, et les Mém. de Pacca sur S. S. Pie VII, liv. I, p. 78 et suiv., et p. 114 et suiv. le texte de la bulle.
(2) Dans une lettre au vice-roi d'Italie, il disait : « Ignore-t-il combien les temps sont changés? Me prend-il pour un Louis le Débonnaire, ou croit-il que ses excommunications feront tomber les armes des mains de mes soldats ? »
(3) Relation exacte et détaillée de l'enlèvement du pape Pie VII, faite par Radet. Cf. Nouv. hist., etc., p. 499 et suiv. Pacca, p. 93 et suiv.
faut à saint Pierre tant qu'il fut en prison. Prenant ensuite son bréviaire, il descendit l'escaher, soutenu par Radet luimême. Le général lui ayant permis de confier ses objets précieux à la personne qu'il choisirait, le pape répondit que celui qui ne s'inquiète point de la vie s'inquiète moins encore des trésors de ce monde. Le cardinal Pacca entra avec le pape clans une voiture dont les stores étaient cloués et les portières fermées à clef. Sans perdre une minute, on traîna l'auguste et invincible vieillard à Florence, à Turin et à Grenoble, où l'on reçut l'ordre de le reconduire à Savone, à travers le Dauphiné et la Provence, après lui avoir fait parcourir la pénible route du Piémont. A Valence, Pie VII eut la consolation de bénir la tombe de son prédécesseur. Cependant, le cardinal Pacca avait été séparé du pape et conduit dans la forteresse de Fenestrelle, située dans les Alpes qui séparent le Piémont du Dauphiné (1). A Savone, le Saint-Père, étroitement gardé dans l'hôtel de la préfecture, ne pouvant donner audience à personne qu'en présence d'une garde, refusa tout l'appareil dont on voulait l'entourer, toutes les commodités de la vie qu'on lui avait préparées. Vivant de peu, assidu à la prière, espérant tout de Dieu, il déclara qu'il n'accepterait rien de la main de celui qui avait ravi les biens de l'Église, et qu'il préférerait vivre des aumônes des fidèles. Il repoussa avec la même énergie la proposition, plusieurs fois renouvelée, de renoncer au gouvernement de Rome, et d'aller, avec une pension de deux millions, demeurer à Paris, dans le palais archiépiscopal (2).
Le jour de l'enlèvement du pape fut celui de la bataille de Wagram, gagnée par Napoléon [6 juillet 1809], et qui lui valut la paix avec l'Autriche et la main de l'archiduchesse Marie-Louise. L'empereur, profitant de cette circonstance, demanda, dans une circulaire adressée aux évêques de France, qu'on célébrât par une solennité reli-
(1) Pacca, 1. II, p. 18-120. Nouv. hist. de l'Egl. chrét., etc., 1. III, p. 505 et s.
(2) Napoléon a lui-même avoué qu'un de ses projets favoris était d'enlever au pape la puissance temporelle et de le transférer à Paris. Il disait encore à Sainte-Hélène : « L'établissement de la cour romaine à Paris aurait eu des résultats importants pour la politique.
gieuse ce jour, où Dieu semblait avoir sanctionné sa conduite à l'égard du pape, en favorisant ses armes d'une manière si éclatante. Il rappelait aux évêques, pour justifier les mesures prises contre Pie VII, que Jésus-Christ, quoique issu de la maison de David, n'avait pas voulu de royaume en ce monde, et avait, au contraire, ordonné aux siens d'obéir, dans les choses temporelles, à César et à ses lois. En décembre 1809, l'empereur convoqua à Paris les cardinaux qui se trouvaient encore à Rome. Il y fit également transférer les archives des différentes administrations romaines, qu'on déposa à l'hôtel Soubise. Parmi les cardinaux nouvellement arrivés, treize ne tardèrent pas à encourir la disgrâce de l'empereur (1), qui leur défendit de porteries insignes du cardinalat, et leur prescrivit de ne se montrer désormais en public que vêtus de noir (les cardinaux rouges et noirs). Bientôt après, il les exila dans diverses villes de France. Ce fut à cette époque qu'ayant trouvé la lettre dans laquelle Louis XIV révoquait l'édit relatif aux quatre propositions de l'Église gallicane, de 1682, il la jeta au feu, en disant : « Ce tas de cendres ne troublera plus désormais » notre repos (2). » Pie VII, aussi ferme dans son exil que sur son trône, refusa, comme en Italie, l'institution canonique aux évêques nommés par Napoléon, parce que, dans sa captivité, il était privé du conseil des cardinaux. On imagina, pour éluder la difficulté et échapper au danger, un singulier expédient : on proposa au pape de donner aux évêques nommés par Napoléon l'institution canonique, sans faire mention de la nomination impériale et sans déclarer que l'institution était accordée de plein gré. Ce subterfuge
L'influence du pape sur l'Espagne, l'Italie, la confédération du Rhin et la Pologne aurait consolidé le lien fédératif du grand empire. L'influence du chef delà chrétienté sur les catholiques d'Angleterre, d'Irlande, de fia Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de la Plongrie et de la Bohême serait devenue l'héritage de la France. »Ces paroles nous font comprendre comment les choses en vinrent à une scission ouverte.
(1) Un des principaux motifs de cette disgrâce était qu'une partie des cardinaux refusa d'assister aux cérémonies du mariage do Napoléon et de Marie-Louise, ce qui leur fit interdire le droit de porter l'habit de cardinal.
(2) De Pradt, Histoire des quatre concordats, t. II, ch. 31. Pacca, '. ÏI, p. 10 et suiv.
fut cnergiquement repoussé parle Saint-Père [26 août 1809], ainsi que la proposition : considérer les évêques nommés comme vicaires capitulaires, chargés de l'administration. L'empereur, transporté de fureur, résolut de faire sentir au pape les effeLs de sa colère. On lui enleva les livres et les écrits qu'il avait, et jusqu'aux plumes et au papier. Le préfet de Montenotte lui signifia la défense de communiquer avec aucune église ni avec aucun sujet de l'empereur, sous peine d'être traités, lui, l'église et le sujet, comme coupables de révolte contre l'empereur. Pie VIT sans se laisser intimider, répondit : « Je mettrai ces mena- » ces au pied de la croix, et j'abandonne à Dieu le soin de » venger ma cause, qui est la sienne. » L'empereur voyant que sa propre dignité et le repos de ses États seraient compromis, s'il ne réussissait à remettre l'ordre dans les affaires ecclésiastiques, si malencontreusement troublées par les actes violents et irréfléchis, institua un nouveau conseil ecclésiastique [16 novembre 1810], auquel il proposa les questions suivantes :
1° A qui faut-il s'adresser pour obtenir les dispenses nécessaires, quand toute communication a cessé entre les sujets de l'empereur et le pape?
2° Quel est le moyen légal de procurer l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur, quand le pape refuse d'expédier les bulles nécessaires?
Le conseil ecclésiastique, au lieu de montrer à l'empereur qu'il ne pouvait mettre un terme aux désordres enfantés par la rupture des communications qu'en mettant le pape en liberté, distingua entre les lois générales et les lois spéciales de l'Église. Il déclara que, quant aux premières, il n'existait aucun moyen d'obtenir les dispenses en question ; quant aux dernières, il assura que les fidèles pouvaient s'adresser à leurs évêques. En réponse à la seconde question, il blâma la conduite du pape, et proposa d'ajouter au concordat de 1801 une clause par laquelle le pape s'obligerait à donner toujours l'institution dans un délai déterminé. En cas de refus, on proposait de convoquer un concile national, après avoir toutefois instruit le pape de la situation des choses par une députation. L'empereur assembla lescardinauxetles évêques du conseil ecclésiastique,
ENTRE r/EMPEREUR ET LR PAPB. 37
ainsi que les conseillers d'État et les dignitaires de la couronne, et prononça un discours violent contre le pape. L'abbé Émery osa seul déclarer ouvertement que le concile dont l'empereur méditait la convocation n'aurait pas la moindre autorité, s'il était séparé du pape ou désapprouvé par lui. L'empereur ne parut point s'offenser de cette franchise. Néanmoins, par une circulaire conçue dans le style impératif et laconique avec lequel il parlait à ses soldais, il convoqua à Paris [25 avril 48111 un concile national, composé d'évêques français et italiens (1). On fit partir en même temps pour Savone une députation d'évêques, qui déclara au pape que l'empereur voulait renouveler le concordat de 1801, à condition que le pape accorderait aux évêques déjà nommés l'institution canonique, et consentirait à l'addition d'une clause ainsi conçue : o Si le » pape, dans un délai de trois mois, n'a pas expédié la bulle » d'institution canonique, le métropolitain pourra donner » cette institution à son évêque suffragant, et récipro- » quement celui-ci au métropolitain; » que le pape pourrait d'ailleurs retourner à Rome, s'il voulait prêter le serment de fidélité et d'obéissance à l'empereur, prescrit aux évêques par le concordat; que, s'il le refusait, il résiderait à Avignon avec un revenu de deux millions, serait traité comme un souverain, aurait auprès de lui des ambassadeurs de toutes les puissances chrétiennes, exercerait sans obstacles sa juridiction spirituelle, mais qu'il serait tenu de déclarer qu'il n'entreprendrait rien contre les quatre propositions de l'Eglise gallicane. Les évêques ayant présenté au Saint-Père un tableau effroyable des maux qui pourraient résulter de son refus, il promit enfin de donner l'institution canonique aux évêques nommés par Napoléon, d'étendre aux Églises de Toscane, de Parme et de Plaisance le concordat de 1801, et d'y ajouter la clause demandée, en portant toutefois à six mois le délai accordé pour l'institution, et en y ajoutant ces mots : « Si le pape refuse » par tout autre motif que celui de l'indignité personnelle » du sujet. » Les évêques, profitant de cet instant de faiblesse, rédigèrent la promesse, en quatre articles, en pré-
(1) racea., Mém., etc., liv. III, p. 34-42.
iv. s
38 § 392. — MESINTELLIGENCE
sence du pape, qui la reconnut comme émanée de lui, mais sans la signer. Les prélats, pleins de joie, repartirent pour Paris, et Pie VII demeura à Savone, livré à la plus amère tristesse (1). Il déclara, du reste, que les articles dont on était convenu n'étaient ni un traité ni un préliminaire de traité, et qu'on n'y devait voir qu'une preuve de son empressement à rétablir la concorde.
Le 17 juin de la même année, le cardinal Fesch ouvrit solennellement le concile à Paris, suivant le rite ordinaire. L'abbé de Boulogne, êveque de Troyes, prononça un discours, dont le sujet était l'influence de la religion catholique sur l'ordre social et la prospérité des États. Après la messe du Saint-Esprit, on lut le symbole, et l'on prêta le serment de fidélité au pape. Le message adressé par Napoléon au concile offrait une singulière contradiction avec ce serment. Les débats sur l'adresse, en réponse à la communication de l'empereur, excitèrent de graves et longs dis- ) sentiments. Quelques prélats demandaient qu'avant tout on le priât de mettre le pape en liberté. Gaspar Maximilien, baron de Droste-Vischering , coadjuteur de Munster, formula le premier cette demande (2), qu'appuyèrent l'évêque de Chambéry, Irénée de Solly, et l'archevêque de Turin. Les prélats de cour combattirent cette proposition, parce qu'elle serait, disaient-ils, désagréable à l'empereur. Ils furent à leur tour vivement combattus, lorsqu'ils voulurent, dans la séance du 27 juin, que l'adresse parlât de j l'institution canonique et des quatre articles du clergé gai- i lican. Comme on n'était point parvenu à s'entendre, l'adresse, au lieu d'être signée par tous les évêques, ne le fut que par le président et le secrétaire. Napoléon, mécontent, n'admit ni l'adresse ni la députation du 30 juin, chargée de la lui présenter. Après ces discussions préliminaires, le conseil devait passer à l'objet principal de sa convocation, et examiner par quel moyen on pourrait suppléer aux bul-
(1) Paccn, t. III, p. 42 et suiv. Nouv. histoire de l'Église chrét. liv. III, p. 512 et suiv. Melchers, le Concile national de Paris de 1811, accompagné de pièces authentiques. Munster, lfii4.
(2) Voyez la déclaration même de Gasp. Maximilien (dans le le Catholique, 1825, t. XV, p. 352-55). Lyonnet, le Cardinal Fesch, etc. Lyon, 1841.
les pontificales relatives à l'institution canonique des évoques. La commission préparatoire, assemblée chez le cardinal Fesch, décida, tout d'abord à la majorité des voix, qu'il n'était pas de la compétencëdu concile de suppléer aux bulles pontificales, même provisoirement et en cas d'urgence. La commission déposa, dans la séance du 10 juillet, son rapport sur les motifs qui l'avaient déterminée à prononcer l'incompétence du concile. Les évêques dévoués à l'empereur le combattirent, et s'en référèrent aux concessions du pape à Savone; mais ils étaient en minorité, et ne purent faire prévaloir leur opinion, surtout parce que la signature du Saint-Père manquait à la promesse qu'on lui avait arrachée. L'assemblée se disposait donc à proclamer solennellement l'incompétence du concile, lorsque le président leva la séance. Napoléon, informé de ce qui se passait, suspendit l'assemblée, et envoya au donjon de Vincennes les évêques de Troyes, de Tournay et de Gand, qui avaient soutenu avec le plus d'énergie l'incompétence du concile. 11 s'écria, dans le premier moment de sa mauvaise humeur, en voyant ses projets échouer: a Je passais sur un abîme » sans m'en apercevoir; la plus grande faute que j'aie ja- » mais commise a été le concordat. »
Cependant l'empereur, avant de réunir de nouveau le concile, s'assura des dispositions de ses membres. Le ministre des cultes, Bigot de Préameneu, se rendit auprès de chaque évêque en particulier, pour le disposer convenablement, par des promesses, des flatteries, des menaces ou des reproches. Il parvint, en effet, à obtenir d'un grand nombre d'entre eux la signature du décret projeté, mais la plupart n'y souscrivirent que sous condition; quatorze des plus courageux refusèrent absolument de signer. Ces manœuvres accomplies, on convoqua les évêques à une séance générale [5 août], dans laquelle fut lu et adopté un décret basé sur les concessions de Savone. Une députation de cardinaux et d'évêques, qui s'étaient engagés (1) à seconder les vues du gouvernement, se rendit à Savone et obtint enfin un bref [20 septembre] par lequel le pape donnait son approbation au décret du concile, avec cette addition,
(1) Pacca, t. III, p. 52 et suiv.
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toutefois, que le métropolitain, en donnant l'institution canonique, aurait toujours à la conférer au nom du pape, et serait obligé de transmettre à ce dernier toutes les pièces authentiques. On obtint en même temps du pape l'expédition des bulles d'institution pour plusieurs évêques. Ces résultats soi-disant heureux furent transmis à Paris par la voie du télégraphe; mais Napoléon ne partagea pas la satisfaction des prélats. Il renvoya le bref et ne fit point usage des bulles d'institution, au grand déplaisir de Tabbé de Pradt, qui, lors de leur expédition, s'était bien gardé d'oublier son archevêché de Malines. Quatre membres de la députation épiscopale reçurent à Turin l'ordre de retournera Savone, pour décider le pape à consentir aux demandes ultérieures de l'empereur. Mais le Saint-Père s'y refusa avec une constance inébranlable, même après que le préfet de Monte notte lui eut déclaré, au nom de l'empereur, que, le bref du 20 septembre n'ayant pas eu la sanction impériale, l'empereur considérait le concordat comme révoqué, et que le pape ne pourrait plus désormais intervenir dans l'institution canonique. Les évêques assemblés à Paris furent, sans autre façon, congédiés par le ministre des cultes [20 octobre], et ce concile, inauguré avec tant de pompe et d'éclat, finit soudain, sans que le moindre acte religieux ou solennel en marquât la clôture.
Le Saint-Père, après plusieurs rnoisd'une pénible attente, fut tout à coup sommé [9 juin 1812] de se préparer à partir pour la France ; on exigea qu'il dépouillât ses vêtements pontificaux, et entreprît le voyage dans le plus strict incognito. Après un long et pénible trajet, pendant les heures les plus brûlantes du jour, on arriva enfin à l'hospice des Cisterciens, sur le mont Cenis. Le pieux vieillard y tomba si gravement malade, que les officiers qui l'escortaient renvoyèrent à Turin demander de nouvelles instructions. On répondit qu'ils eussent à remplir leur mission; et le pape, bien que le matin même il eût reçu les derniers sacrements [14 juin], se vit forcé de se remettre en route pendant Ja nuit, et de voyager sans relâche jusqu'à Fontainebleau [20 juin]. Il y arriva dans un état tellement alarmant (1)
(l) Pacca, t. Kl, p. 60 et suiv.
qu'il fut obligé du garder le lit pendant plusieurs mois. Les cardinaux rouyes et quelques évêques bien vus auprès de l'empereur eurent la permission de visiter le Saint-Père. Ils s'efforcèrent de l'effrayer par la peinture du triste état de l'Église, des dangers d'un schisme interminable, des intrigues ourdies par les sectes philosophiques ; ils cherchèrent à le toucher par le tableau de la dure captivité où gémissaient tant de cardinaux et de prélats. Cependant Napoléon, revenu de sa malheureuse campagne de Russie, avait hâte d'opérer avec le Saint-Père une réconciliation vraie ou simulée : car il commençait à s'apercevoir que le nombre des catholiques était plus grand qu'on ne le pensait, que ses querelles avec le pape, les durs traitements dont il l'avait poursuivi, lui aliénaient une partie de ses sujets, et que, en outre, les souverains étrangers en profitaient pour soulever leurs peuples contre la domination française. Au premier de l'an 1813, Napoléon fit complimenter le pape par ses^chambellans, et s'informa de sa santé. Le pape, pour répondre aux politesses de l'empereur, envoya à Paris le cardinal Doria, avec lequel on convint de renouer les négociations. Lorsque les négociateurs s'aperçurent que le pape était, non-seulement ébranlé, mais disposé à accepter les offres faites, ils voulurent en laisser lagloire à l'empereur, qui parut inopinément à Fontainebleau avec l'impératrice, et demeura pendant cinq jours en pourparlers avec le Saint-Père. Dans un moment d'emportement, Napoléon poussa le mépris et l'irrévérence envers le Saint-Père jusqu'à lui reprocher de n'être pas assez versé dans les matières ecclésiastiques (1). Enfin, les négociations aboutirent aux malheureux articles préliminaires qui furent signés le 25 Janvier. Le pape promettait de donner, dans un délai de six mois, l'institution canonique aux évêques nommés par l'empereur, faute de quoi le métropolitain, ou à son défaut le plus ancien évêque de la province, serait investi du droit de l'accorder. En retour, le pape obtenait la nomination à dix évêchés en France ou en Italie, Les six évêchés suburbicaires devaient être réta-
(1) Pacca, 1. cit., t. III, p. 6ö sq. Nouv. hist. de l'Eglise chrétienne, t. III, p. 593 et suiv.
blis, et à La nomination du pape. Ce qui restait encore delà dotation serait restitué, et l'on prendrait des mesures pour le rachat des biens déjà vendus. Les domaines du Saint- Siège non aliénés jusqu'alors seraient administrés par le mandataire du pape; ceux qui étaient vendus seraient remplacés jusqu'à concurrence de deux millions de francs de revenus ; le nombre des évêchés serait réduit en Toscane et dans le territoire de Gênes ; par contre, de nouveaux évêchés seraient institués en Hollande et dans les départements hanséatiques ; enfin, les cardinaux, évêques ou laïques, qui avaient, dans le cours des événements, encouru le déplaisir de l'empereur, devaient rentrer en grâce.
Pie VII, en signant ces articles dans un moment de faiblesse, s'était réservé de ne promulguer le concordat qu'après en avoir discuté les divers points en consistoire secret, comme le veut la constitution de l'Église. Mais Napoléon appela ces articles préliminaires le concordat de Fontainebleau, ordonna qu'on le promulguât sur-le-champ dans tout l'empire, et qu'on chantât le Te Deum dans toutes les églises (1). Aussitôt après le départ de l'empereur, Pie VI| tomba dans une tristesse profonde. Le cardinal'di'Pietro, le premier auquel il put s'en ouvrir, appela son attention sur les conséquences désastreuses qu'aurait pour l'Eglise un concordat conclu sur de pareilles bases. Pacca et les autres cardinaux bientôt arrivés à Fontainebleau, partagèrent son sentiment, et le sacré collège fut d'avis que Pie VII rétractât, dans une lettre à l'empereur, ces articles préliminaires, les déclarant nuls et non avenus. Le cardinal Consalvi fut chargé d'en faire la proposition au Saint- Père , qui , reconnaissant qu'on l'avait amené à des concessions inadmissibles, donna son approbation au projet des cardinaux. Il en coûta beaucoup à Pie VII pour se décider à écrire de sa propre main cette lettre mémorable (2). Les cardinaux présents en reçurent une copie
(1) D'après Mme de Staël (Considérations sur les principaux événements de la révolution française, t. II, p. 275), Napoléon aurait dit alors à Cabanis, à propos du concordat : « Savez-vous ce que c'est que le concordat que je viens de signer? C'est la vaccine de la religion : dans cinquante ans il n'y en aura plus en France ! »
(2) Pacca, t. III, p. 83-90, et p. 91-1Ü7.
et il les chargea de lire au sacré collège une courte allocution, qu'il ne se sentait pas la force de lui adresser de vive voix. Dès que Napoléon apprit que le pape , à la suite de son entretien avec le cardinal di Pietro, se montrait décidé à révoquer les articles préliminaires, il promulgua en toute hâte le concordat comme loi de l'État, et rendit, aussitôt après avoir reçu la lettre du Saint-Père, un décret qui déclarait, avec des menaces contre les contrevenants, le concordat obligatoire pour tous les archevêques, évêques et chapitres de l'empire. Le cardinal di Pietro fut arrêté et relégué à Auxonne, après avoir été privé des insignes de sa dignité [13 avril]. Les cardinaux Cotisai vi et Pacca furent chargés de donner au pape, pour motif de la peine dont était frappé le cardinal di Pietro, son hostilité flagrante envers l'État. De son côté, le pape fit parvenir, le 9 mai, aux cardinaux, un bref dans lequel il déclarait nulle l'institution des métropolitains, intrus les évêques ainsi institués, sebismatiques les évêques consécrateurs. Cependant l'empereur sentit plus que jamais, après la fatale année de 1813, la nécessité de mettre un terme à ses déplorables différends avec le Saint-Siège. Il offrit donc au pape de retourner à Rome, et de lui restituer tout ce que f avantdernier décret impérial avait laissé subsister des États pontificaux. Pie VII refusa (1) de reprendre le patrimoine de Saint-Pierre, à moins qu'il ne fût restitué dans toute son ntégritélUi janvier 1814] Aussitôt il reçut l'ordre de partir. Il adressa, avant son départ, une dernière et touchante allocution aux cardinaux, en laissant ses instructions au cardinal doyen Mattei (2). Aucun cardinal ne put accompagner le Fniinl-Père, qui traversa la France au milieu des témoignages de respect les plus touchants, et rentra à Savone le 11 février. Quant aux cardinaux, ils partirent tous, accompagnés d'un officier de gendarmerie, et furent dis-
(1) Pacca, t. III, p. 133. Dans le cours des négociations, le pape prononça ces paroles : « Il est possible que mes péchés ne me rendent pas digne de revoir Rome; mais soyez sûrs que mes successeur;- recouvreront tous les États qui leur appartiennent. »
(2) Pacca, t. III, p. 137-39. Nouv. hist. de l'Eglise chrétienne, iiv. III, p. 623 et suiv.