PONTIFICAT DÉ PIE VII
§ 391. — Pontificat de Pie VII [14 mars 1800-21 août 1823].
(Caprara) Concordat entre le gouvernement français et le pape. Paris, 1802. Barruel, du Pape et de ses droits relig. à l'occasion du Concordat. Paris, 1803. De Pradt, Les quatre Concordats. Paris, 1818, 2 vol. Artaud, Hist. du pape Pie VII. Paris, 1837. Pacca, Mémoires hist. sur Sa Sainteté Pie VII avant et pendant sa captivité. Cf. Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., et Gams, Hist. de l'Eglise chrét. au XIX0 siècle, t. I, p. 26 sq.
Lorsque Pie VI mourut, Rome était encore au pouvoir des Français. Trente-cinq cardinaux, accourus de l'exil et réunis en conclave à Venise, dans le couvent de Saint- George le Majeur [lor décembre 1799-14 mars 1800], élurent Grégoire Barnabe, des comtes de Ghiaramonti, cardinal évêque d'Imola, qui prit le nom de Pie VII. Cette élection fut le signal des nouveaux triomphes de Ja religion catholique, et un solennel démenti donné aux oracles des clubs de Paris, annonçant qu'après Pie VI nul pape ne monterait plus sur le siège de saint Pierre.
Pie VII fut couronné, sans pompe, le 21 mars, jour de la fête de saint Benoît, dont il avait porté l'habit. Le couvent fut transformé en Quirinal; l'église Saint-George en Vatican. L'empereur d'Allemagne, François II, qui avait donné un libre et honorable asile au pape clans ses États, nomma, comme son ministre plénipotentiaire auprès du saint Père, le marquis Ghislieri, de Bologne. Pie VII reçut également les félicitations et les hommages des ambassadeurs de Sardaigne, de Naples et d'Espagne. Paul 1er, empereur de Russie, envoya, de son côté, un évêque pour rassurer le pape sur la protection que le czar accorderait aux provinces catholiques qui lui étaient échues par suite du partage de la Pologne [1794]. Les Romains eux-mêmes, quoique encore soumis à la domination française, mais pleins d'espoir dans la restauration de la puissance temporelle du pape, lui envoyèrent une députation chargée de
leur respectueuse et fidèle soumission. En effet, peu de temps après son élection [3 juillet], Pie VII eut, par suite des événements de la guerre, le bonheur de rentrer dans Rome, dont le peuple l'accueillit avec un vif enthousiasme.
Après avoir rendu grâces au Seigneur devant l'autel du Saint-Sacrement, à S. JeandeLatran, le pape songea immédiatement à guérir les plaies dont la révolution avait frappé son peuple et l'Église. Une encyclique indiqua les moyens de réparer les maux dont on avait à gémir. L'autorité pontificale fut rétablie à Ancône et à Pérouse, le commerce des blés déclaré libre, Consalvi nommé prosecrétaire d'État. Le pape, en même temps, donna l'exemple de la plus stricte économie, pour payer les 50 millions de dettes, réduisit les revenus du palais pontifical de 150,000 à 36,000 écus, publia des édits pour la restauration des moeurs, et une amnistie politique dont les moteurs de la dernière révolution étaient seuls exclus (1). Mais de nouveaux événements apportèrent de nouvelles modifications dans l'administration pontificale. La bataille deMarengo [14 juin 1800] mit tout le nord de l'Italie au pouvoir des Français, amena le traité de paix de Lunéville [9 février 1801], qui borna par l'Adige les États autrichiens en Italie, reconnut la république cisalpine , et contraignit ainsi le pape à renoncer aux légations de Bologne, de Ferrare, de Forli et de Ravenne. Après le traité de Lunéville, le pape montra le plus vif empressement à rétablir l'harmonie entre le Saint-Siège et la France. Il avait antérieurement déjà témoigné son bon vouloir en déclarant que sa plus grande consolation serait de mourir pour le salut du peuple français. Bonaparte, premier consul [depuis le 15 décembre 1799], désirait également cette réconciliation, autant peut-être par politique que par religion ; car il avait reconnu que la haine des jacobins contre l'Église n'était point partagée par la masse delà nation ; il sentait qu'on ne peut régner sur un peuple sans religion, et que le rétablissement de la religion catho-
(1) Voyez Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., 1. 1, p. 113-120. Cf. aussi le Discours de Pie VII sur les maux de l'Eglise, p. 10-16, et son Encyclique du 25 mai, ibid., p. 46-52.
lique serait la condition de la restauration de l'ordre et du repos de l'État. Peut-être aussi calculait-il combien la gloire et l'autorité que lui assurerait la réalisation des désirs de plus en plus prononcés de la nation lui faciliterait le chemin du trône auquel il aspirait. Il fit donc supplier le pape, par l'entremise du cardinal de Martiniana, évêque de Verceil, d'envoyer en France des plénipotentiaires chargés de régler les affaires ecclésiastiques. Pie VU envoya, en effet, l'archevêque de Gorinthe, Spina, et Gaselli, plus tard général des Servites. Bonaparte désigna, de son côté, pour s'entendre avec les envoyés du pape, son frère Joseph Bonaparte, le conseiller d'État Grétet et l'abbé Bernier (1). M. Gacault fut envoyé comme ministre plénipotentiaire, avec ordre de traiter le pape avec tout le respect qui lui était dû (2). On rencontra d'abord de graves difficultés. La constitution civile du clergé avait, dès 1791, rompu le lien de l'unité ; les évêques constitutionnels avaient usurpé tous les sièges de France du vivant des évêques légitimes ; l'institution canonique était entre les mains des laïques, ainsi que les biens du clergé. Les plénipotentiaires ne pouvaient arriver à conclure un concordat, malgré le bon vouloir des deux partis et leur accord sur un grand nombre de points. Le pape, qui avait institué une congrégation à latere spéciale pour traiter l'affaire du concordat, expédia en toute hâte à Paris l'un des principaux membres de la congrégation, le cardinal Consalvi, chargé de faire, pour le plus grand bien de la religion, toutes les concessions compatibles avec la dignité du Saint-Siège. Le premier consul avait, au moment de l'arrivée du cardinal [22 juin 1801], réuni à Paris un concile composé des évêques et des curés constitutionnels, qui ne devait guère servir à terminer les négociations. Grégoire présidait ce pseudo-concile. Ill'ou-
(1) Pour ce qui suit, cf. ibid., t. I, p. 127-140. Le texte latin du concordat se trouve dans Robiano, t. II, p. 459-69. La Bulla novae circumscriptionis diœcesium. ibid., p. 4G9-77 et p. 47S-79. L'indication des nouvelles circonscriptions se trouve aussi dans Mazas, t. II, p. 273 et suiv.
(2) Sur la demande de Gacault comment il devait traiter le pape, Bonaparte répondit : « Traitez-le comme s'il avait 200,000 hommes, et rappelez-vous que j'aspire à l'honneur d'être non le destructeur, mais le sauveur du Saint-Siège. »
vrit [29 juin 1801] en faisant les propositions les plus extraordinaires. Ces intrigues démocratiques déplurent à Bonaparte, qui conclut avec Consalvi [15 juillet] un concordat réglant la restauration de l'Église catholique en France; le soi-disant concile national était dissous (1). La grande et difficile question de la légitimité des évêques fut tranchée par un acte de la toute- puissance pontificale, dont, vu les circonstances extraordinaires et urgentes où se trouvait la France, le pape usa, tout en déplorant la rigueur de la mesure. Il demanda aux anciens évêques légitimes, dispersés par toute l'Europe, de renoncer à leurs sièges. La majorité des évêques reconnut la nécessité de cette mesure, seule capable de mettre fin au schisme et à la persécution religieuse. Des quatre-vingts prélats survivants, quarante-quatre se rendirent immédiatement à l'instante prière du pape ; les autres s'y refusèrent ; quatorze évêques, dont les diocèses se trouvaient annexés à la France par suite des victoires de la république, donnèrent leur démission. Quant aux cinquante-neuf évêques constitutionnels, le pape et le gouvernement français exigèrent qu'ils résignassent leur pouvoir entre les mains des consuls.
Le concordat contenait les principales dispositions suivantes :
« La religion catholique s'exercera librement et publiquement en France, en se conformant aux ordonnances de police rendues dans l'intérêt de la sûreté publique. Le Saint-Siège déterminera, d'accord avec le gouvernement français, une nouvelle circonscription des diocèses. Le pape engagera les évêques à résigner leur pouvoir; en cas de refus, il passera outre, en vertu de son autorité suprême. Au premier consul appartiendra la nomination des nouveaux évêques et archevêques, ainsi que celle des évêchés qui seront vacants plus tard, et dont les titulaires devront être canoniquement institués par le pape. Les évêques prêteront, avant d'entrer en fonctions, le serment de fidélité entre les mains du premier consul, selon la forme ordinaire; les ecclésiastiques du second rang, entre
(1) Gams, Hist. de l'Eglise chrét. au XIXe siècle, 1. 1, p. 130-141.
les mains des autorités civiles désignées par le gouvernement. Les évêques feront une nouvelle circonscription des cures de leurs diocèses, qui seront soumises à l'autorisation du gouvernement. Le pape promet de ne pas inquiéter les acquéreurs de biens ecclésiastiques vendus comme biens nationaux ; par contre, le gouvernement s'engage à donner aux évoques et aux curés un traitement convenable, et à autoriser les fondations nouvelles que les catholiques voudront faire en faveur de l'Église. Le premier consul a les mêmes prérogatives que l'ancien gouvernement. »
Lorsque les articles du concordat furent connus à Rome, deux partis se formèrent parmi les cardinaux. Pie VII, ayant pesé les raisons des uns et des autres, décida qu'il ratifierait le concordat, et exposa les motifs de sa décision souveraine dans un bref du 13 août. Dans un second bref [15 août], il adressa une touchante exhortation aux évêques français, pour les porter à sacrifier ce qu'on leur demandait dans l'intérêt et pour le salut de l'Église. Il chargea le cardinal Caprara, archevêque de Bologne, de pleins pouvoirs à Paris pour l'exécution du concordat. De son côté, le premier consul ratifia le concordat, malgré l'opposition qu'il rencontrait en France (1). Mais il y ajouta des articles dits organiques, qui devaient faire adopter plus facilement le concordat par le corps législatif [5 avril 1802] et dont la teneur portait :
« Aucune bulle, nul bref, rescrit ou mandat, nulle provision ou autre permission, émanés du Saint-Siège, quel qu'en soit le contenu, et quand ils ne concerneraient que des cas particuliers, ne pourront être admis, publiés, imprimés, mis à exécution sans l'autorisation du gouvernement. Les professeurs des séminaires enseigneront les quatre articles de la déclaration du clergé de France ; les évêques en enverront l'engagement au conseiller d'État chargé du culte. Nul concile n'aura lieu en France sans l'ordre du gouvernement. L'enseignement religieux ne sera donné que d'après un catéchisme approuvé par le gouvernement. Le métropolitain administrera les diocèses
(1) Cf. Nouv. Hist. de l'Eglise chrét., t. I, p. 143-52 et 175-90.
dont le siège sera vacant. Les vicaires généraux continue ront l'exercice de leurs fonctions après la mort de l'évêque, jusqu'à l'installation du successeur. Les curés ne donneront la bénédiction nuptiale qu'à ceux qui auront prouvé que le mariage a été célébré devant l'autorité ci vile, etc. »
En vain le pape se plaignit de ces articles, qu'on ne lui avait point communiqués : le concordat n'en fut pas moins exécuté, et l'Église de France en célébra la promulgation par une fête solennelle [18 avril 1802] (l). Les démocrates et les compagnons d'armes du premier consul se moquèrent de ce qu'ils appelaient une comédie nouvelle, prétendant que jamais le drapeau français n'avait été plus glorieux que depuis qu'il n'était plus béni. Mais Napoléon n'en tint pas moins ferme, et il redisait encore à Sainte- Hélène : « Je n'ai jamais regretté d'avoir signé le concor- » dat. Il m'en fallait un, celui-là ou un autre. Si le pape » n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer. »
La réaction religieuse fut alors universelle. Elle se manifesta en maint écrit de l'époque. Et d'abord dans les ouvrages de Saint-Martin [*f* 1804], qui, s'attachant bien plus aux rêveries de Jacques Bœhm et de Pordage qu'aux enseignements de l'Église, eut, par là même, peu d'influence, malgré ses intentions droites et son intelligence peu commune. Saint-Martin revêtit de formes fantastiques les idées mystiques :de Bœhm et de Pordage sur la nature, et en composa un système mystico-théosophique, qu'il propagea surtout parmi les francs-maçons initiés aux plus hauts grades (2). Martin Ducrey se rendit très-utile à la cause de Dieu par l'école qu'il fonda à Salanches [depuis 1800], et plus tard par sa chartreuse de Malan. Mais l'homme qui contribua le plus, à cette époque, à la restau-
(1) Le cardinal Caprara fut très-actif dans cette affaire. Pour sa nomination au poste de légat à latere et les autres pièces qui lui conféraient le droit d'établir de nouveaux évêques et d'accorder l'indulgence plénière sous forme de jubilé, cf. Robiano, t. II, p. 487-92.
(2) Des erreurs et de la vérité, 1775. Edimb., 1782, 2 vol.; l'Homme de désir. Lyon, 1790; Ecce Homo. Paris, 1792; Lipsùe, 1819; de l'Esprit des choses. Paris, 1800, 2 vol.; (Euvres posthumes. Tours, 1807, 2 vol.
ration des choses religieuses, à la glorification du Christianisme, fut, sans contredit, Chateaubriand, dont l'éloquente plume remua toute la France en faveur d'une cause depuis longtemps abandonnée par les littérateurs en vogue.
La publication du concordat avait été précédée par une série d'articles de journaux qui avaient sondé et préparé l'opinion publique. Cependant il ne fallait pas tant d'artifices pour disposer la masse de^la nation, qui avait toujours eu en horreur les excès de l'impiété, à revenir à la foi de ses pères. Bientôt il ne fut plus de bon ton, dans la haute société, de se moquer des chose religieuses; on accueillit avec une sorte de passion la littérature chrétienne. Autant il avait été de mode de se moquer de FÉglise, de sa doctrine et de ses formes, autant, il paraissait désormais de mauvais goût de ne pas témoigner au moins du respect pour les dogmes et le culte catholiques. Le langage véritablement merveilleux de Chateaubriand, cette alliance qui parut nouvelle de la poésie et de la religion, contribuèrent puissamment, non pas seulement à élargir le cercle restreint dans lequel d'étroites règles tenaient captives la poésie et la langue française, mais encore à vaincre l'indifférence d'un peuple aussi léger que spirituel (4).
Les séminaires se rétablirent, surtout dans les métropoles et auprès des cathédrales. Les prêtres reprirent leur costume sur la demande du gouvernement; la piété des fidèles vint au secours des institutions et des communautés fondées pour l'éducation de la jeunesse et le soin des malades. Chaque jour amenait quelque conversion éclatante. La Harpe, touché dans sa prison de la lecture de Y Imitation [1794], revint à la foi, et rétracta, dans un codicile de son testament, les erreurs de ses ouvrages [11 février 1803], De nouveaux dignitaires rendirent à l'Église une partie de
(1) Chateaubriand, Atala, ou les Amours de deux sauvages. Paris (1801). Le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne. Paris, 1802, 2 vol. ; les Martyrs, ou le Triomphe de la religion. Paris, 1803, 2 vol.; Itinéraire de Paris à Jérusalem. Paris, 1811, 2 vol. — Nouv. édit. avec toutes les notes de l'auteur, Paris, Sarlit, 14 vol. in-8.