CAXTSES DES RAPIDES PROGRÈS
un grand nombre d'entre eux. La barrière une fois rompue, la sensualité et la crainte du châtiment ne leur permettaient plus de revenir sur leurs pas.
7° La politique vint également au secours du protestantisme. Sans que Luther en fit expressément mention, on prévoyait les conséquences importantes de son œuvre, sous ce rapport. Les attaques hardies dirigées contre une autorité antique et respectable (1), l'appel à la raison individuelle, au sens privé, dans le domaine religieux, eurent bientôt leur retentissement dans la sphère temporelle. On rejetait les ordres du pape; pouvait-on encore respecter les recommandations du curé ? Les réformateurs traitaient sans nul égard les têtes couronnées; le peuple devait-il se maintenir longtemps dans les bornes de l'obéissance ? Le paysan, pouvant décider ce qu'il fallait penser des choses divines, ne se permettrait-il pas d'avoir son opinion en matière de chasse et de pâturage ? Si des vœux librement formés n'obligeaient plus le moine, pourquoi un servage contre la volonté du Christ opprimerait-il éternellement le peuple? Mais Luther épargna même au peuple la peine de tirer ces conclusions, en les développant explicitement dans sa doctrine de la liberté des enfants de Dieu, et la guerre des paysans prouva combien il avait été vite compris. « Ces j) gens, disait Mélanchthon en gémissant, désormais habi- » tués à la liberté, après avoir secoué le joug des évêques, » n'en accepteront plus aucun. Que leur importent la doc- » trine et la religion? Ils ne s'inquiètent que de la liberté » et du pouvoir?»
8° Par une singulière coïncidence, remarque Schiller (2), deux faits politiques concoururent au schisme de l'Église. Ce fut, d'une part, la prépondérance subite de la maison d'Autriche, qui menaçait la liberté de l'Europe et arma les princes ; de l'autre, le zèle actif de cette maison pour l'ancienne religion, qui souleva les nations elles-mêmes. Les princes profitèrent d'autant plus volontiers de cette occasion qu'ils espéraient s'affranchir de la suzeraineté de l'empereur, et que, d'ailleurs, Luther les engageait formelle-
(1) Raumer, Hist. de l'Europe depuis la fin du XVe siècle.
(2) Dans son Hist. de la guerre de Trente Ans, liv. I. in init.
ment à s'emparer des biens des églises et des couvents, et leur concédait, dans son système, le souverain pouvoir ecclésiastique. Il éveilla ainsi, dans leur cœur, une avidité contre laquelle il dut se prononcer lui-même plus tard. « Il y a bien des princes encore, dit-il dans un de ses ser- « mons, qui sont vraiment évangéliques, parce qu'il y a « encore des ostensoirs catholiques et des biens monasLi- » ques à prendre. » Ses propos de table vouent au diable les princes et les nobles qui gardent pour eux les biens ravis aux églises, et laissent les serviteurs de l'Évangile dans une telle pauvreté qu'ils se morfondent avec femmes et enfants. Pour ne pas perdre de tels avantages,
9° Les princes usèrent de toute leur puissance temporelle, afin d'introduire partout la réformation. Les faits sont à cet égard si patents que Jurieu, ennemi juré de l'Église catholique, dit franchement : « Il est incontestable que la réformation s'est faite par la puissance des princes : ainsi, à Genève, ce fut le sénat ; dans d'autres parties de la Suisse, le grand conseil de chaque canton ; en Hollande, ce furent les états généraux; en Danemark, en Suède, en Angleterre, en Ecosse, les rois et les parlements. Les pouvoirs de l'État ne se contentèrent pas d'assurer pleine liberté aux partisans de la réforme, mais ils allèrent jusqu'à enlever aux papistes leurs églises et à leur défendre tout exercice public de leur religion. Bien plus, le sénat défendit, dans certaines localités, l'exercice secret du culte catholique. » « En Silésie, rapporte Menzel (1), la nouvelle église s'établit, surtout grâce à la protection des princes et des autorités. La plupart des communes, fidèles à leurs anciennes pratiques, étaient bien loin de songer à un changement quelconque de religion. Les paysans polonais, comme ceux de la langue allemande, adoptèrent la forme religieuse qu'introduisirent leurs seigneurs. En Suède, ce fut Gustave Wasa, le libérateur de sa patrie, qui embrassa la nouvelle doctrine, parce qu'il jugea nécessaire d'étayer son trône nouveau des richesses et du pouvoir enlevés au clergé. En Angleterre, le divorce de Henri VIII et la discussion qu'elle suscita entre le pape et le roi fut l'occasion
(1) Loco cit., t. It, p. 2; t. III, p. 91 et 92.