‹ Histoire universelle de l'ÉgliseChapitre 264 sur 280 · RÉFORMATEURS · texte numérisé non relu

RÉFORMATEURS

comme par exemple : « Le Christ seul peut expliquer l'É- » vangile; toutes les autres explications sont fausses et » dangereuses. Les élus de Dieu sont, de toute éternité, » inscrits dans le livre de vie, et ne peuvent, par consé- » quent, enêtre effacés par aucune excommunication, pas » plus qu'aucun pape, aucun prêtre, aucune indulgence ne » peut les aider à gagner l'éternelle béatitude. Les com- )) mandements de l'Eglise ne sont pas obligatoires sous D peine de péché. Le Christ n'a ordonné ni jeûne, ni pèle- » rinage, ni prière hors l'oraison dominicale (1). » Jean de Wesel mourut peu après sa rétractation, dans le couvent des Augustins [1481].

3° Le Flamand Jean de Goch (Pupper), prieur d'un couvent de religieuses à Malines (j- 1475]. Il prétendait que les doctrines puisées dans les livres canoniques sont seules vraies. Il se vantait de rétablir dans sa pureté et sa vérité le Christianisme, de tout temps défiguré par des erreurs (2), d'abord par son alliance avec la loi mosaïque, puis par l'opinion de ceux qui mettent tout le Chrisitanisme dans la foi sans les œuvres ; ensuite par Pelage, rejetantla nécessitéd'un secours surnaturel; enfin par l'usage des vœux qu'on prétendait nécessaires pour arriver à la perfection chrétienne, ce qui, selon lui, n'était que le renouvellement par les Thomistes des erreurs pélagiennes.

4° Enfin Jérôme Savonarola, qui s'éleva avec tant de force et une si terrible éloquence contre le pape Alexandre VI (3), appartient aussi en partie à ces réformateurs.

Né à Ferrare [1452], entré à la fin de ses études philosophiques et théologiques dansl'ordre des Dominicains [1475], il y étudia d'abord de préférence la métaphysique d'Aristotc, puis s'adonna avec un grand zèle à la méditation des Pères (Cassien, Jérôme, Augustin) et de la sainte Écriture. Bientôt après il monta en chaire et prêcha avec un immense succès

(1) Voyez son écrit Adversus indulgentias {Walch, Monum. medii œvi fasc. I, p. 111 sq.). Les actes du procès sont dans Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus ab initio seec, XII, etc., t. I P. II, p. 291 sq.

(2) Delibertate christ., éd. C. Grapheus. Antv, 1521, in-4; de Qua- 'tuor erroribus dialogus (Walch, 1. cit., fasc. IV, p. 73 sq. Cf. Wal-

ehii prsef., p. XIII sq.).

(3) Voyez § 273 sub fine.

§ 297. — COUP d'œil rétrospectif, etc. 609

devant un prodigieux concours d'auditeurs. Appelé à Florence par ses supérieurs [1489], il mêla à ses prédications, toujours empreintes d'un caractère apocalyptique, des excitations politiques contre les Médicis,et éleva une polémique qui dépassait toute mesure et toute convenance, contre les papes, les prélats et les moines. On s'en plaignit au pape. La prédication fut interdite au moine Dominicain. Il se soumit pendant quelque temps, et, au rapport de Giucciardini, le pape était tout disposé à lui pardonner. Mais Savonarola, ayant subitement reparu en chaire et déclamé plus violemment que jamais contre le pape, fut excommunié, et Florence fut menacée de peines ecclésiastiques si elle tolérait plus longtemps ses prédications. Le Franciscain Apulus se mit en même temps à attaquer avec aigreur le fougueux Dominicain; des religieux des deux ordres rivaux devaient même se soumettre à l'épreuve du feu, pour prouver la fausseté ou la vérité des paroles et des actes de Savonarola. Le Dominicain désigné esquiva l'épreuve. Le peuple, toujours avide de spectacles, irrité d'être frustré dans son attente, fit tomber sa colère sur Savonarola, tourna en dérision sa sainteté, jusqu'alors généralement vénérée. Savonarola fut arrêté, condamné et exécuté avec deux frères de son ordre [23 mai 1498]. La constance héroïque avec laquelle il subit la mort ne fit tomber ni la divergence d'opinions ni les passions qu'il avait excitées (1). La hardiesse, la présomption, la hauteur des prédications de Savonarola en ont fait un des prédécesseurs de Luther, quoique, sous le rapport doctrinal, il semble être toujours resté fidèle, quant aux points essentiels, à l'Église catholique.

§ 297. — Coup d'œil rétrospectif sur l'influence de l'Église catholique au moyen âge.

Pour reconnaître exactement cette influence, il n'y a

(1) Ses défenseurs sont : J.-F. Picus de Mirandula, Vita Patr. Hieron Savon., éd. Jac. Quetif (dominicain). Paris, 1674, 3 vol. ; Pacif. Burlamacchi, Vita Savon., éd. Mansi, dans Baluzii Miscellan. Luc, 1761, in-fol., t. I, et les Biographes protestants. Voyez § 273 sub fine.

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qu'à comparer l'état intellectuel et moral clu moyen âge à Torigine et au terme de cette période ; on se convaincra facilement que tout, durant ce temps, fut renouvelé.

Au lieu des hordes sauvages qui luttaient entre elles, au lieu des déserts, des marais, des bois, des téuèbres profondes qui couvraient le Nord de l'Europe au commencement de cette ère (1), nous trouvons à la fin du moyen âge toutes les nations septentrionales soumises à l'Évangile ; nous rencontrons partout des régions bien cultivées, des États bien ordonnés, des relations solides, des rapports vivants entre tous les peuples. Le génie entreprenant des Européens découvre une quatrième partie du monde, qui devient, pom- la vie intellectuelle comme pour la vie matérielle, une source nouvelle et abondante de richesses et de jouissances. Les institutions modestes, obscures, inaperçues, du commencement du XIP siècle, Sunt devenues, par le dévouement religieux de leurs fondateurs et de leurs successeurs, ces grandes et populeuses écoles, pépinières des savants, des érudits, des littérateurs, qui vont répandre sur toute l'Europe, avec une infatigable actiAàtô, des trésors de sagesse et de lumière. Soixante-seize universités, dont seize appartiennent à l'Allemagne, sont florissantes en Europe avant I5i7. De ces universités, nées de l'esprit chrétien, naît à son tour la scolastique, science à la fois subtile et profonde, qui étonne par la largeur de ses idées et la finesse de ses aperçus, comme les cathédrales gothiques, produits du même génie, surprennent par la hardiesse de leur plan et la délicatesse de leur exécution- L'histoire se développe à côté des spéculations de l'école. Chaque pays a bientôt un ou plusieurs historiens remarquables ; rislande elle-m^mea son spirituel Snorro Sturleson. La poésie marche Je pair avec l'histoire. La voix des bardes, des trouvères, des troubadours, retentit dans les cabanes, les châteaux et les palais. Les hymnes religieuses, les chants inspirés par la foi résonnent sous la voûte des églises.

Et quand l'esprit humain se lasse de la direction pour-

(1) Mœhler, Mélanges, t. II, p. 5 sq. Cf. Buss, Influence du christianisme, Revue théol. de Frjb., t. I, p. 114-16).

SUR l'influence de L EGLISE CATHOLIQUE AU MOYEN AGE 611

suivie jusqu'alors par la théologie spéculative et que celleci ne répond plus aux besoins du temps, l'amour de la littérature classique se réveille, l'étude des auteurs grecs et romains imprime une nouvelle direction, fournit une nouvelle matière à l'intelligence, dès longtemps préparée par les travaux antérieurs, et le monde savant s'empare avec enthousiasme des œuvres de l'antiquité conservées par le zèle éclairé des moines.

Il y a plus, car, de quelque côté qu'on envisage le moyen âge, il se révèle avec une incomparable grandeur.

L'esprit chrétien , qui l'anime, engendre cette noble alliance du sacerdoce et de l'empire qui hâte les progrès de la civilisation ; crée ou plutôt transfigure la chevalerie, en réveillant dans l'homme le vrai sentiment de l'honneur; unit les peuples dans un même sentiment et leur imprime par les croisades un mouvement qui se prolonge durant des siècles ; inspire aux chrétiens le courage et la résignation qui seuls rendent possibles les ordres menjdiants; ennobUt les arts en les mettant au service de la religion ; adoucit les moeurs ; s'oppose victorieusement aux empiétements de la force brutale; détruit l'esclavage; suscite partout et dans tous les rangs des saints, des héros, des savants, des artistes, des modèles pour toutes les conditions de la société, pour toutes les situations de la vie humaine (I).

Comment l'Église, qui accomplit de si grandes choses, aujuilleu de circonstances si difficiles, etiparvint à former une seule famille de tant de peuples divers, ne nous inspirerait-elle point un sentiment profond d'amour et de respect, de joie et de reconnaissance ?

Cependant cette joie n'est pas sans mélange. Des temps mauvais se préparent. De tristes prodromes se manifestent. La vie religieuse s'affaiblit, ia idiscàpline se perd ; en vain des voix s'élèvent, des efforts se tentent pour sauver l'Éghse dans son chef et dans ses membres. L'historien chrétien s'attriste et s'irrite en voyant ces pontifes, qui, par leur vie douteuse et l'abus de leur haute position, ont dcs-

(1) Cf. Esquisse de l'organisation ecclésiastique et politique dg l'Allemagne, par Nicol. Voigt. Bonn, 1823, p. 136 sq.

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honoré l'Eglise, déchiré le lion qui unissait les peuples chrétiens, et méconnu la voix menaçante de tant de saints personnages dévoués au salut de l'Église catholique.

Saisi de crainte à la vue de l'opposition toujours croissante qui présage une prochaine et immense chute, il jette encore une fois son regard vers le passé, comme s'il pouvait ainsi arrêter la marche du temps; il contemple ce vaste théâtre, où se sont développés tant de magnifiques événements, cette société, une encore dans son esprit et sa forme, dans sa foi, ses mœurs, ses institutions politiques et religieuses, et il s'écrie avec un auteur contemporain (1) : (( Epoque belle et mémorable, que celle où l'Europe était « un pays chrétien, dont toutes les provinces étaient unies (( par un intérêt commun, et que gouvernait un chef uni- « que, dispensateur suprême des royaumes, sans avoir par (( lui-même une grande puissance politique. Rien ne mon- « tre mieux combien ce gouvernement spirituel était bien- « faisant et adapté au besoin des temps, que le vigoureux « essor pris, sous son inspiration, par toutes les puissances « humaines, le développement fécond de toutes les entrer « prises, l'immense grandeur acquise par de simples indi- « vidus dans la science, dans l'art, dans la politique, « et les florissantes relations spirituelles et commerciales « qui unissaient tous les membres de la grande famille « chrétienne, jusqu'aux extrémités de la terre. »

(1) Novalis, le Christianisme en Europe, fragment écrit en 179».

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