‹ Histoire universelle de la pedagogie renfermant les systemes d'education et les methodes d'enseignement des temps anciens et modernesChapitre 20 sur 101 · PLATON ET ARISTOTE · texte numérisé non relu

PLATON ET ARISTOTE

Platon et Aristote partent l’un et l’autre du principe que l’éducation est l’affaire de l’Etat ; quelle doit être commune, publique, et la même pour tous les citoyens. La gymnastique, la musique et la grammaire (lecture, écriture, littérature, etc.) renferment pour eux tous les principaux objets et moyens d’instruction et d’éducation. Mais lo premier de ces philosophes se rattache à l’austère système aristocratique de Sparte, tandis que le second se rapproche des idées démocratiques d’Athènes : il tient compte des droits de la famille et de l’homme. Suivant Platon, l'individu doit disparaître dans l’Etat ; Aristote, tout en tenant compte des droits primitifs de l’Etat, voit toujours l’homme dans le citoyen et veut qu’on respecte les droits de la vie privée.

Platon, dans son système d'éducation, part de l’idée do la préexistence des âmes. En entrant sur la scène du monde, chaque homme apporte dans son âme l’image de sa nature primitive. La tâche do l’éducation est de vivifier cette image, afin que l’homme, attiré par elle, puisse s’en rapprocher et rentrer par ce moyen dans sa voie naturelle sur laquelle seule il peut atteindre sa haute destinée. Sans l’éducation, l’homme s’éloigne de sa nature primitive, et devient la plus imparfaite des créatures ; par elle, il devient le plus divin des êtres. — L’éducation est basée sur les habitudes, et celles-ci s’acquièrent par l’exemple, par le commerce des hommes, par l'instruction et la vie pratique. Toute habitude doit se contracter de bonne heure. Pour cette raison, les premières années sont les plus importantes en éducation. L’enfant doit être traité d’une manière uniforme, sans dureté ni faiblesse. La gymnastique est le premier objet d’instruction ; elle

développe dans le corps la force, la santé, la tenue, l’adresse et la beauté. La culture intellectuelle comprend les arts (surtout la musique), les sciences et enfin la philosophie. La culture intellectuelle commence à 10 ans par l’écriture et la lecture ; pour celle-ci, on doit choisir avec soin les meilleurs morceaux des bons auteurs. A 13 ans, commence l’iestruction musicale sur la lyre; puis viennen t l’arithmétique, la géométrie, l’économie, l'astronomie et la philosophie.

Platon ne permet pas que l’éducation des femmes soit négligée; il veut qu’on leur donne des leçons de gymnastique, et quelles apprennent à manier les armes, afin qu’au besoin elles puissent défendre la patrie.

Aristote part du principe que l'homme est fait pour vivre dans un Etat. Pour vivre en dehors de l’Etat, il faudrait être plus qu’un homme, c’est-à-dire un dieu, ou moins qu’un homme, c’est-à-dire une bête. La vertu humaine, dans le sens complet du mot, n’est donc possible que dans l’Etat et par l’Etat : c’est là qu’est sa sphère. La vertu repose sur la connaissance et l’habitude. L’Etat donne l’une et l'autre par l’instruction et l’éducation. Et c’est ainsi qu’il atteint son but, qui est de rendre le citoyen vertueux par son obéissance aux lois, et heureux par la vertu. En agissant ainsi, l’Etat assure sa propre existence, car une bonne éducation lui donne son plus solide appui, savoir des citoyens qui savent aussi bien obéir que commander. Les vertus doivent être en partie apprises, en partie développées par l’exercice. Avant toute chose, le mariage doit être suffisamment surveillé et réglé par l’Etat dans un but éducatif. Il faut que les membres de la famille aient leur place légitime dans la société, et que chacun y remplisse ses devoirs respectifs. Le père doit gouverner, la femme être soumise au mari, sans en être l’esclave; les enfants doivent aimer et honorer leurs parents et les entretenir dans la vieillesse. 11 appartient au législateur de déterminer les règles générales de l’éducation, et aux parents de les mettre en pratique suivant les circonstances.

LES GRECS

La première éducation doit être donnée par la mère. Ses règles principales sont : allaitement peu prolongé ; activité convenablement entretenue par de petits ouvrages ou des jeux ; nourriture saine, mais pas délicate. Jusqu’à cinq ans, on ne doit rien exiger du garçon, ni travail, ni étude. De cinq à sept, il faut qu’il apprenne à regarder et à écouter. A sept ans commence la gymnastique, non les savants exercices de l’athlète, mais simplement ce qui est propre à développer la force et la beauté, et plus tard ce qui peut aguerrir. La culture morale, suivant Aristote, repose essentiellement sur l’habitude; la culture intellectuelle, sur l’imitation. La culture de l’intelligence sans habitudes morales ne sert qu’à corrompre l’homme. Pour parvenir à la vertu, trois choses sont nécessaires : des dispositions naturelles, l’habitude et la culture intellectuelle. Pour contracter les bonnes habitudes, il faut s’éloigner des mauvais exemples et rechercher la compagnie des gens de bien. Les objets d’instruction se divisent en deux catégories : ceux qui rendent apte à la vie civile, et ceux qui ont pour but la culture de l’homme. Parmi les arts, Aristote recommande surtout la musique, à cause de son influence morale et du moyen quelle offre de se récréer décemment. Mais, pour cette raison même, il ne veut pas que la musique devienne une industrie; on ne doit la cultiver qu’autant que cela est nécessaire pour prendre plaisir à la mélodie et au rhythme. Il recommande spécialement le mode dorique à cause de son caractère mâle et guerrier. Aristote veut encore qu’on fasse ressortir dans les diverses branches le côté esthétique ; et, comme cet élément manque dans les mathématiques, il ne leur donne, à l'inverse de Platou, qu’une importance secondaire.

Ce qui précède sur l’éducation des Grecs renferme les principes et les faits essentiels propres à nous intéresser et à nous instruire; ce que je pourrais y ajouter, en parlant, par exemple, des Arcadiens, des Cretois, des Thébains, des Thessaliens, des Macédoniens, et de ce que les

temps de la décadence laissent encore à glaner, ne serait guère qu’une répétition des mômes principes et des mômes faits, groupés différemment et flottant entre Athènes et Sparte, entre Aristote et Platon.

On pourrait rattacher bien des réflexions aux principes et aux faits qui caractérisent la remarquable éducation des Hellènes; mais je veux me borner à deux principales. Les hommes nourris de la littérature de ce peuple disent que la civilisation grecque renferme un élément de culture qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Je crois aussi qu’il y a dans la vie du peuple grec quelque chose qui nous manque, et ce quelque chose, c’est le sentiment et le besoin du beau. Dans sa sagesse, la Providence a donné à chaque nation une physionomie propre, un caractère particulier, certaines aptitudes, qui déterminent son rôle ou sa vocation au sein de la grande famille humaine.

Quant aux principes qui servaient de base à l’éducation chez les Grecs, il est bien remarquable de voir combien l’élément social (l’Etat) a été supérieur à l’élément purement humanitaire (individuel), pour donner de la force à la nation. C’est que l’homme n’est fort que dans la dépendance d’un principe supérieur à lui-même. A défaut d’une théocratie ou d’une religion révélée, il n’y a de force pour la société que dans un Etat qui absorbe l’individu, sans toutefois en faire un esclave : Lycurgue et Platon étaient donc dans le vrai, à cause des circonstances. La force de la Grèce n’a duré qu’aussi longtemps que le principe social a prévalu sur le principe individuel, l’Etat sur l’homme. Toutefois, il est bien remarquable que ce qui a fait la force de la Grèce ne nous soit maintenant que d’une importance secondaire, tandis que le côté humanitaire de sa civilisation continue à nous instruire. Lycurgue et Platon sont pour nous beaucoup moins instructifs que Solon et Aristote. 11 faut cependant y prendre garde : si, d’un côté, le christianisme reconnaît les droits imprescriptibles de l’homme, d'uu autre côté, il exige de ce

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même homme une dépendance absolue de Dieu et de l’ordre moral et religieux qu’il a établi dans lo monde. Tout édifice élevé sur l’homme ne tarde .pas à se désassembler et à tomber en ruines. Qu'ost-ce qui, depuis la création du monde, subsiste au milieu des ruines qui recouvrent la route de l’humanité? N’est-ce pas ce qui est demeuré soumis à l’ordre moral et religieux établi par le souverain législateur du monde ?

§ 8. Les Stomalus.

J’ai dit, dans le chapitre précédent, que ce qui distinguait la civilisation des Grecs et des Romains de celle des peuples de l’Asie, c’est qu’elle s’élevait sur une base humaine, c’est-à-dire déterminée par les besoins et les aspirations de l’homme, et non par des lois absolues s’imposant comme des oracles divins; et j’ai distingué dans cette civilisation deux éléments principaux : l’un social (représentant les intérêts de la société, dont l’Etat est à la fois lo protecteur et l’organe), l’autre individuel (revendiquant les droits de l’individu et tenant compte de ses besoins particuliers). J’ai ensuite caractérisé la civilisation grecque en montrant que le but où elle tendait était le beau et le bon , et la civilisation romaine en disant qu’elle poursuivait l'utile. Le peuple romain, en effet, était avant tout un peuple pratique. Il a, entre autres, cultivé le droit avec uno supériorité qui ne peut lui être disputée; et il n’a pas seulement conquis le inonde par la force des armes, mais il l’a encore organisé d’une telle manière, que ses institutions ont survécu bien longtemps à la ruine de son empire. La langue des Romains, leurs lois, leurs institutions, leurs routes, leurs vüles, etc., sont comme les matériaux dont le moyen âge s’est servi pour organiser son enseignement, ses institutions ecclésiastiques, ses bourgeoisies et son commerce ; le droit romain et les maximes gouvernementales du peuple-roi gouvernent encore en partie le monde actuel,

et à plusieurs égards la papauté n’est que la continuation de l’empire romain.

N’est-il pas remarquable que le caractère du dernier des peuples de l’antiquité nous rappelle l’âge mûr, avec son activité réfléchie et pratique, tandis que les Grecs, avec leurs aspirations vers une vie poétique et idéale, nous représentent l’image de la jeunesse, et que les autres peuples primitifs, soumis à un despotisme absolu, nous apparaissent comme des enfants qui obéissent sans réfléchir et sans raisonner ? L’antiquité païenne peut se comparer à l’homme; elle a eu son enfance, sa jeunesse et son âge mûr; puis est venue une vieillesse prématurée; mais au moment où elle allait succomber sous le poids de sa faiblesse, Dieu a envoyé son Fils au monde et avec lui un nouveau principe de vie pour régénérer l’humanité tout entière.

Nous trouvons dans l’histoire du peuple romain l'explication de son génie pratique.

Les aventuriers rassemblés par Romulus n’avaient pas le temps de s’adonner à une vie contemplative : ils étaient contraints de se livrer à un travail sérieux et de rechercher ce qui était utile et pratique. La nécessité de se défendre contre l’ennemi commun, leur fit chercher la sécurité dans la force de l’Etat et dans leur dévouement à la chose publique. L’individu avait besoin du citoyen pour conserver son indépendance et sa liberté. Leurs intérêts étaient identiques. C’est ainsi qu’il se forma à Rome, par le concours des circonstances, un Etat qui était là pour le citoyen, et non, comme à Sparte, des citoyens qui n’existaient que pour l’Etat. Il n’y avait pas à Rome, comme en Grèce, manque d’accord entre l’individu et le citoyen. L’Etat n’y opprimait pas l’homme : il n’était que le garant des droits et des libertés des particuliers. Le citoyen romain était plus que le Spartiate, ou meme que le Grec, un homme libre, et s’il n’en était pas moins dévoué à la chose publique, c’est qu’elle éfait aussi son bien à lui, sa propriété, une portion de sa vie. C’est du

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sein de la vie pratique et de ses besoins journaliers que sont sorties les institutions romaines, et non de la tête d’un philosophe, et cela suffit pour nous expliquer leur caractère pratique.

Il est bien remarquable, et ceci est un fait nouveau dans la vie des peuples anciens, il est bien remarquable, dis-je, que le développement du peuple romain se soit opéré, non pas, comme en Grèce ou en Orient, par des institutions sociales agissant sur les individus, mais essentiellement par la famille. Le peuple romain est le seul de l’antiquité qui ait connu la vie de famille, le seul aussi où cette institution ait servi de base à la société et à l’Etat. Cependant, comme je viens de le dire, le Romain n’en était pas moins bon citoyen ; on pourrait peut-être dire qu’il n’en était que meilleur citoyen, car la famille développe tout aussi bien les vertus civiques que les vertus privées.

La famille ayant été à Rome le facteur principal de l’éducation, il est nécessaire que nous nous y arrêtions un instant.

Chez les peuples que nous avons déjà étudiés, la femme joue un rôle tellement secondaire, que sa vie est, pour ainsi dire, séparée de celle de son mari, en sorte que la famille y manque d’unité et de force, et qu’elle ne peut déployer ses vertus. Il n'en est pas de même à Rome. Ici, la femme jouit des égards qui lui sont dus, et son activité s’y unit à celle de l’homme. L’émancipé’ ' , de la femme, la reconnaissance de ses droits, la liberté qui lui est accordée de déployer ses facultés, eurent, on ne peut en douter, la plus grande influence sur les destinées du peuple romain, et furent pour lui la source de plusieurs vertus inconnues des autres nations.

Et d’abord la polygamie, qui est si fatale à l’éducation des enfants et qui détruit la famille, était et devait être inconnue à Rome, et les liens du mariage y étaient regardés comme sacrés. Quand des époux se brouillaient, ils allaient s’expliquer devant la déesse protectrice des

liens conjugaux, et retournaient réconciliés à la maison : touchante pratique qui mérite notre respect et notre admiration. Durant les premiers siècles de la civilisation romaine, le divorce demeura inconnu à Rome. Le premier qui eut lieu arriva dans le sixième siècle après la fondation de cette ville (231 avant J.-C.), et il fut sévèrement blâmé du peuple, quoiqu’il fût motivé par la stérilité de la femme, circonstance qui autorisait la séparation.

La sainteté du mariage et do la vie domestique était protégée, à Rome, par une institution particulière, par l'établissement des censeurs ou surveillants des mœurs. Ceux-ci, non-seulement empêchaient le divorce, mais ils portaient aussi leur attention sur les célibataires, et -les engageaient par toutes sortes de moyens à entrer dans l’état du mariage Donner des enfants à l’Etat était un devoir du citoyen. Mêtellus, surnommé le Lacédémonien, censeur en 622, aurait voulu forcer tous les citoyens à se marier. L’an 350, les censeurs Camillus et Posthumius punirent d’une amende tous les célibataires. D’autres les contraignirent à épouser les veuves de ceux qui étaient morts en combattant pour la patrie.

À Rome, comme chez les Juifs, les jeunes gens se mariaient de bonne heure, les filles dès l’âge de douze ans. Plutarque attribue à cette circonstance l’intimité et la bienfaisante influence de la famille romaine. Je ne suis pas loin de partager cette manière de voir, et je suis convaincu que l’impureté ne fait tant de ravages dans notre peuple que parce qu’on y est trop opposé aux mariages précoces. Les jeunes gens se blasent par toutes sortes d’aventures et perdent l’innocence du cœur et des mœurs dans l’état de fermentation qu’ils doivent traverser avant d’oser se marier.

Le péché qui sape les fondements du mariage et tarit les sources de la vie d’un peuple, l’impureté sous toutes ses formes, était condamnée à Rome par la morale publique, et les anciens Romains firent de la pudeur la première des vertus. La pudeur devait surtout être respectée

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chez la femme. Celai qui y portait atteinte par des paroles ou des regards impurs était digne de mort. On sait qu’une famille royale fut expulsée de Rome pour attentat à la pudeur. Le décemvir Appius Claudius tomba de la même manière. On peut dire que les Romains poussèrent cette vertu jusqu'à l’extrême; les pères évitaient de se baigner avec leurs fils; il était défendu d’entrer nu dans un bain, même lorsqu’on était seul, et l’austère Caton expulsa du sénat un patricien qui avait donné un baiser à sa femme en présence de sa fille.

La chasteté, que le Romain considérait comme la pre* tectrice de toutes les vertus, était adorée à Rome sous le nom de Vesta. On lui éleva un temple, et elle était servie par des vierges qui avaient fait vœu de chasteté. Ces vestales jouissaient de la plus grande vénération. Le malfaiteur que l’on conduisait au supplice était aussitôt mis en liberté, si le hasard lui faisait rencontrer une vestale. Les consuls eux-mêmes s’inclinaient et faisaient baisser les faisceaux devant elles. Dans toutes les familles on rendait un culte à Vesta, afin d’être maintenu par elle dans la pureté des mœurs. Malheureusement cette belle vertu ne se soutint pas à Rome, et la décadence des mœurs commença déjà bien avant l’empire.

On pourrait diviser l’histoire de l’éducation chez les Romains en deux périodes ou époques : la première comprenant les temps de la royauté et de la république, et la seconde, qui est celle de la décadence, comprendrait l'empire. Mais comme la transition entre ces deux époques est très-longue et n’a point de date précise, je crois devoir ne point établir de division, et je me contenterai d’indiquer d’une manière générale les^modiücations importantes qui eurent lieu avec le temps dans le domaine de l’éducation, ainsi que les progrès accomplis dans le champ de l’instruction.

L’éducation des enfants se faisait, à Rome, dans la famille ou par la famille ; l’Etat ne s’en mêlait qu’indirectement par les censeurs et la promulgation de quelques

lois destinées à prévenir l’arbitraire dans l’exercice des devoirs domestiques.

Quoique les dieux de Rome fussent muets comme ceux de la Grèce, cependant les Romains leur rendaient un culte volontaire; ils plaçaient tous les actes de la vie sous leur protection, et en particulier ceux qui avaient trait ù l’éducation des enfants. Pendant l’accouchement, ils invoquaient la déesse Lucine, et lui préparaient un repas ; ils s’adressaient aussi à Naseio. Après la naissance, on posait l’enfant à terre , et il n’était regardé comme légitime qu’après avoir été relevé par son père ou par quelqu’un qui le représentât. La déesse Levana présidait à cet acte. Les déesses Canine et Cuba, divinités tutélaires des dormeurs, protégeaient l’enfant au berceau. On le recommandait à Vaticanus quand il commençait à crier; à Rumilia quand sa mère lui donnait le sein ; à Edulina et à Potina quand il commençait à manger.

Le septième jour après sa naissance, si c’était un fils, et le neuvième quand c’était une fille, l’enfant recevait le nom qu’il devait porter. Ce jour, appelé dies lustricus (jour lustral, jour de purification), était une fête de famille. C’est probablement après cette cérémonie que l’enfant était inscrit sur le registre civil, dans le temple de Lucine. Cette inscription se payait à raison d’un quatrain pour un garçon, et d’un sixain pour une fille.

Romulus donna aux pères une grande autorité sur leurs enfants, même lorsqu'ils étaient grands et mariés, « afin de briser leur entêtement et de contenir leur pétulance. » Le père pouvait mettre son enfant en prison, lui imposer un dur travail dans les champs, le domier à gage et le vendre jusqu’à trois fois, lorsque, après une première ou une seconde vente, il retombait entre ses mains. Un père pouvait même faire mourir son enfant, à moins qu’il ne l’eût émancipé. Ce fut comme père que Brutus condamna ses fils à mort. Les autres conjurés, il les condamna comme consul.

Malgré la grande autorité accordée aux pères sur leurs

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enfants, il parait qu’ils en usaient généralement avec humanité. Caton disait que celui qui battait sa femme ou son fils blessait les sentiments les plus sacrés, et il estimait un bon père plus qju’un bon sénateur. Il est un point cependant sur lequel il s’introduisit dans la suite les abus les plus révoltants, c’est celui de l’exposition.

On sait que presque tous les peuples païens exposent ou tuent les enfants qu’ils n’ont pas envie d’élever. Un missionnaire catholique raconte avoir baptisé, en Chine, des centaines d’enfants exposés. Tous les matins on en trouve dans les rues. Cette inhumaine pratique remonte aux temps les plus reculés, et elle était déjà répandue en Italie avant la fondation de Rome. Romulus avait été lui-même exposé, et l’histoire nous raconte qu’il fut allaité par une louve. Rome suivit naturellement le courant dans lequel était entraînée l’humanité tout entière, à l’exception du peuple juif; toutefois, le besoin d’avoir des citoyens pour défendre la patrie fit prendre des mesures pour empêcher l’exposition. Romulus ordonna d’élever tous les garçons et au moins l’aînée des filles. On ne pouvait exposer que les enfants difformes ou cacochymes, et cela seulement quand cinq voisins le trouvaient bon. Dans la loi des Douze- Tables, les décemvirs permirent l’exposition sans consultation préalable. Cette loi, on le comprend, ouvrit la porte aux abus.

Parmi les lieux où l’on avait coutume d’exposer les eu fants, le marché aux légumes, où se trouvait la colonne Lactée ( columna Lactaria), était le plus connu. On espérait . que les enfants exposés sur cette place y seraient nourris de lait par quelques personnes compatissantes. Cette place peut être considérée comme la première maison d’enfants trouvés dont il soit fait mention dans l’histoire. Beaucoup d’enfants étaient aussi portés devant la porte de personnes riches et sans enfants, mais on les recueillait rarement par un sentiment d’humanité.

Pour prévenir les abus de l’exposition et de l’infanticide, l’Etat, surtout depuis Auguste, se mit à accorder des

récompenses aux familles qui avaient beaucoup d'enfants. Mais cette mesure ne j>ut empêcher que ce crime ne prit des proportions de plus en plus effrayantes.

À l’autorité absolue des pères correspondaient l’obéissance et la subordination chez les enfants. Les censeurs tenaient surtout à la pratique de ces vertus. Une fois, quatre cents jeunes gens qui servaient dans l’armée comme cavaliers furent privés de leurs chevaux et relégués dans la classe inférieure des Ærarii , parce qu'ils avaient négligé d’exécuter un ordre. Ils supportèrent cette punition du censeur avec résignation et patience. On cite aussi, comme exemple de sévérité, celui que donna le consul Titus-Manlius Torquatus, qui ût tuer son fils à la tête de l’armée pour s'être battu en combat singulier contre sa défense, et cela après l'avoir préalablement fait couronner à cause de sa bravoure.

Le respect des enfants pour leurs parents et leurs supérieurs devait aussi s'étendre aux vieillards. Celui qui ne se levait pas devant les cheveux blancs était digne de mort. Après un festin, les jeunes gens, à l’exemple de ce qui se pratiquait à Sparte, reconduisaient les vieillards à la maison.

De leur côté, les vieillards devaient soigneusement éviter de scandaliser les jeunes gens, suivant cette parole de Platon : « Là où les vieillards sont dévergondés, les jeunes gens doivent être excessivement insolents. » La piême prudence envers les enfants était recommandée aux pères, et il était d’usage que ceux-ci ne mangeassent et ne bussent qu’en compagnie de leurs enfants, afin d’être retenus par leur présence dans les bornes de la modération.

Je citerai encore parmi les vertus qui firent la force de l'ancienne Rome la simplicité et la sobriété. Les enfants devaient apprendre à se contenter de peu. Avant trente ans l’usage du vin n’était pas permis.

Les soins de l’éducation se partageaient entre le père et la mère, suivant les circonstances. On ne peut douter que Véturie, la mère de Coriolan, n’ait eu une large part dans

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l’éducation de son fils, quand on voit l’ascendant quelle conserva sur lui. On sait aussi ce que Cornélie, la mère des Gracques, fut pour ses fils. La femme de Caton le censeur eut le plus grand soin de son fils. Non-seulement elle le nourrissait de son propre lait, mais elle donnait aussi le sein aux petits enfants de ses esclaves, afin de les bien disposci' en faveur de son fils. 11 est à supposer quelle suivait en cela une croyance répandue dans le peuple, et qu’il ne nous faut pas regarder comme une superstition ; il est probable, en effet, que le lait d'une nourrice communique à l’enfant qu’elle allaite les traits principaux de son caractère et jusqu’à ses vices. Une mère qui a à cœur l’éducation de son enfant, fait bien de ne le confier à une étrangère que si elle y est forcée par les circonstances, et en usant alors de la plus grande circonspection. Caton, de son côté, ne négligeait rien pour donner une bonne éducation à son enfant. Dès qu’il fut en état d'étudier, il lui apprit lui-même à lire et à écrire. Il le développa aussi par des exercices corporels, tels que la natation, le maniement des armes, l’équitation, et lui apprit à supporter le froid et la chaleur, la faim et la fatigue. En présence de son fils, il se conduisait et parlait avec autant de circonspection que devant une vestale. Il se servait surtout, comme la mère des Gracques, de l’histoire des ancêtres pour former le cœur de son fils et l’animer des sentiments que devait revêtir le citoyen romain. L’histoire était, au reste, un moyen d’éducation très-répandu dans Rome; elle remplissait les jeunes gens d’enthousiasme pour les grandes actions de leurs ancêtres, et faisait naître en eux le besoin de marcher sur leurs traces.

L’usage d’élever et d’instruire soi- même ses enfants se conserva longtemps à Rome. Nous voyons Cicéron instruire lui-même son fils, et l’empereur Auguste donner des leçons à sa fille et à sa petite-fille. A cette époque cependant la décadence avait commencé depuis longtemps. Ce n’était déjà plus le temps où la matrone romaine mettait sa gloire à allaiter ses propres enfants, à les élever, à diriger leurs

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premières occupations, et à empêcher que de mauvaises influences ne vinssent les corrompre. Quand Rome eut vaincu ses ennemis extérieurs, la mollesse ne tarda pas à relâcher chez elle tous les liens moraux, et par conséquent aussi ceux de la famille. Les femmes trouvèrent trop pénible d’élever leurs propres enfants, et confièrent ce soin à des esclaves ou à des domestiques grecques, qui leur communiquaient les sentiments les plus communs. C’est une belle chose que la prospérité, mais il est bien difficile de la supporter : elle est l’ennemie née de toutes les vertus. Ce n’est pas seulement à Rome qu’on en a fait l’expérience ; et s’il est vrai pour le chrétien que « ce n’est que par beaucoup d’afflictions qu’il peut entrer dans le royaume des cieux, » il est vrai aussi pour les peuples que ce n’est qu’au sein des luttes et des combats qu’ils peuvent entrer dans la voie d’une vraie et solide civilisation.

Passons maintenant à l’instruction.

C’est surtout dans le domaine de l’instruction que se montre le sens pratique du peuple romain. La musique et la gymnastique, si populaires en Grèce, n’étaient point en faveur à Rome. La musique y était remplacée par la lecture, l’écriture, le calcul et l’éloquence ; la gymnastique par la natation et les exercices militaires. Rome resta longtemps étrangère aux beaux-arts; mais les arts utiles y prospérèrent de bonne heure.

L’instruction des enfants, comme on l’a déjà vu, se faisait, ainsi que l’éducation, essentiellement dans la famille et surtout par le père. De bonne heure cependant, on trouve à Rome des écoles ( scholæ , ludi , — jeux) à la tête desquelles sont des maîtres nommés ludi magistri (maîtres des jeux). Mais ces écoles étaient privées ; ce n’est que sous l'empire que l’enseignement s’organisa et que l’instruction devint publique. Les ludi se tenaient dans des espèces d’échoppes sur la place publique.

Les objets d’instruction étaient sans doute différents suivant les temps et les maîtres. Outre la lecture, l’écriture, le calcul pratique, et le chant qui s’introduisit peu

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à peu, on apprenait différents jeux aux enfants, entre autres la danse. Caton s’éleva avec force contre l’introduction du chant et de la danse. « On apprend, disait-il, aux fils et aux filles des patriciens des arts trompeurs et déshonnêtes. Ils vont avec les danseurs, les musiciens et les chanteurs dans des écoles de comédiens ; ils apprennent à chanter, ce qui, d’après l’opinion de nos ancêtres, est déshonnête pour un homme libre. Je ne voulais pas croire que des patriciens donnassent une telle éducation à leurs enfants ; mais m’étant fait conduire dans une école de danse, j’y ai vu plus de cinq cents jeunes gens, garçons et filles, et parmi eux un garçon à peine âgé de douze ans, exécutant une danse que l’esclave le plus abject aurait à peine osé exécuter. »

On voit par ces paroles de Caton, que l’éducation des hommes libres différait essentiellement dans ses principes de celle des esclaves ou du commun peuple. Ce qui tenait de l’amusement était l’affaire des esclaves et des plébéiens. Le patricien était un homme grave, qui manquait à sa dignité lorsqu’il prenait part à des exercices qui n’avaient pour but que l’amusement.

Sous l’empire, qui systématisa et organisa l’instruction, les écoles comprenaient deux degrés : la grammaire et la rhétorique.

Le premier degré se divisait en deux classes : les litteratores, qui apprenaient à lire et à écrire, et les littcrali, auxquels on expliquait les auteurs latins et grecs. Ceux-ci faisaient aussi des traductions et autres exercices écrits.

La lecture, que l’on commençait vers l’âge de sept ans, s’enseignait, à ce qu'il paraît, par la méthode d’épellation. On y rattachait l’étude des mots ou la grammaire. L’écriture marchait parallèlement à la lecture. On tenait beaucoup à une belle écriture. Les élèves se servaient pour cet exercice de tablettes en buis ou en ivoire enduites de cire blanche ; ils écrivaient dessus avec la pointe d’un stylet. L’une des extrémités de ce stylet était aplatie et servait à effacer ce qui était écrit. Ce qu’on voulait con-

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server s’écrivait sur une charte ou sur une membrane; ia première était de papier, et la seconde de paicnemin.

Pour l’enseignement, les grammairiens ou grammatistes se servaient quelquefois de moniteurs et de sousmaîtres. L'enseignement mutuel n’est donc pas une invention moderne, comme on la cru. Les moniteurs étaient surtout employés comme lecteurs.

L’enseignement était essentiellement oral, à cause de la pénurie de livres et du peu de progrès fait encore dans l’art d’écrire. C’était en écoutant qu’on apprenait, et c’est pourquoi les anciens tenaient tant à ce que les jeunes gens écoutassent. Il fallait, en outre, que la mémoire jouât un rôle beaucoup plus grand que de nos jours. Cette faculté, aussi bien que les rouleaux de parchemin, était la gardienne de la tradition et de la science. On l’exerçait beaucoup; quelques hommes la développèrent extraordinairement ; on cite un empereur romain qui savait par cœur

les noms de tous ses soldats.

La discipline était assez sévère. L’écolier devait arriver à l’école sans faire de bruit, proprement vêtu, peigné et lavé. En entrant il saluait le maître et allait à sa place. La modestie et l’obéissance étaient les qualités auxquelles on tenait le plus. On faisait usage des punitions corporelles. L’instrument le plus ordinairement employé pour punir, était la férule, espèce de baguette avec laquelle on frappait sur les doigts. Le fouet était réservé pour des fautes graves et ne s’employait guère qu’avec des esclaves. Orbillus Pupillus, ancien soldat devenu grammatiste, est demeuré célèbre par sa sévérité. Cicéron l’a appelé un batteur (plagosus) . De son côté, Orbillus s’est plaint amèrement des injustices que les grammatistes avaient à supporter de la part des parents. Il était très-pauvre, comme la plupart des gens de son métier, et habitait un misérable réduit, sous un toit. Ce n’est pas d’aujourd hui que datent la position précaire des instituteurs et les ennuis qu’ils ont à supporter de la part des parents ; le mal est dans la nature des choses et doit etre accepté comme

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inhérent à la profession. Le christianisme peut, au reste, le transformer en un avantage réel pour celui qui entre décidément dans son esprit.

Quelques grammatistes de talent avaient cependant de fort beaux revenus. Le pédant et vicieux Remius Palamon était très-riche; mais il est vrai qu’à côté de l’école, il était marchand d’habits et habile vigneron. Un autre grammatiste, Lucius Apulejus, retirait annuellement de sou école 400,000 sesterces, soit environ 80,000 fr.

Le second degré de l’instruction, la rhétorique, se divisait aussi en deux classes : les enfants ( pueri ), et les adolescents (adolescentuli) . Dans la première, on apprenait à composer des discours dont le caractère était essentiellement didactique ; dans la seconde, on s’exercait aux discours de controverse.

Au commencement, la rhétorique était enseignée par les grammatistes comme complément de leur enseignement; mais, peu à peu, la rhétorique se sépara de la grammaire, etle rhéteur du grammatiste. Cette séparation commença déjà à s’effectuer sous la république, non sans rencontrer une vive opposition ; car les rhéteurs n’étaient pas estimés à Rome, où l’on tenait leur art pour dangereux; non qu’on n’y aimât pas l’éloquence, sans laquelle le Romain ne pouvait aspirer à des fonctions importantes dans l'Etat, mais parce qu’on s’aperçut bientôt que la rhétorique tendait à remplacer l’éloquence simple et naturelle du Romain par des discours creux et sans force. Les écoles des rhéteurs exerçaient d’ailleurs à Rome la môme influence que les écoles des sophistes en Grèce. Leur esprit analytique remuait toutes les questions, semait le doute, ébranlait les convictions, et faisait naître une philosophie délétère qui compromettait l’avenir de l'Etat. C’était l’esprit de la Grèce qui s’introduisait dans Rome : « On ne connaît plus les lois, dit l’auteur du Dialogue sur la décadence de l’éloquence ; on n’observe plus les ordonnances du sénat; on se rit ouvertement du droit; on s’éloigne de l’étude de la sagesse et des leçons de l’ex-

périence, et l’on force l’éloquence, jusqu’ici le premier des arts, à s’enfermer dans des règles étroites et des prescriptions gênantes. Les écoles des rhéleurs sont d’ailleurs, jusqu’à un certain point, des écoles de dévergondage. Elles n’ont plus rien qui inspire le respect ; il n’y a plus d’émulation parmi les élèves. On y parle sur des sujets impudiques, qui exercent une funeste influence sur les élèves. Les rhéteurs font du 'charlatanisme avec des mots vides de sens, et ils énervent et tuent par là la vraie éloquence. »

L’an de Rome 593, le sénat défendit aux rhéteurs et aux philosophes d’habiter la ville ; mais cette défense ne fut pas longtemps respectée. Soixante-dix ans plus tard, le censeur Domitius Ænobarhus infligea un blâme public aux rhéteurs et à tous ceux qui allaient les entendre. Crassus leur défendit l’enseignement, en leur reprochant d’empêcher l’homme de se développer intérieurement, et de remplacer les études solides par un vain éclat de mots qui rendait prétentieux et insolent. Mais Jules-César réhabilita les rhéteurs dans l’opinion, de même que les grammatistes qu’on enveloppait quelquefois dans la même condamnation, et depuis ils ne furent plus persécutés. Auguste fit instruire sou petit-fils par le grammatiste Verrius Flaccus. Ce Verrius est le premier maître connu dans l’histoire pour avoir établi des prix dans le but d’exciter l’émulation de ses élèves. Auguste donnait pour l’école de Verrius un subside annuel de 100,000 sesterces (environ 20,000 fr.) Les philosophes furent moins heureux. Vespasien fit chasser de Rome les stoïciens et les cyniques ; et, vingt ans plus tard, en 94, Domitien défendit aux philosophes le séjour de Rome et de l’Italie. Antonin, au contraire, les favorisa. Il établit dans toutes les provinces de l’empire des rhéteurs et des philosophes, avec des appointements fixes.

A côté des écoles des grammatistes et des rhéteurs, les empereurs fondèrent différents établissements d’instruction, entre autres des bibliothèques publiques. Adrien fonda une école des beaux-arts, nommée Athénée [Athe-

LES ROMAINS

næum). Enfin, Théodose et Valentinien achevèrent l’édifice de l’instruction publique, en créant deux universités, à Rome et à Constantinople. On y enseignait le grec et le latin, la rhétorique, la médecine, la philosophie et le droit. Les juristes se distinguèrent surtout dans l’empire par leur enseignement et leurs écrits. Les Romains avaient des dispositions innées pour la justice, les lois et l’administration, et le droit romain est peut-être l’héritage le plus important que la civilisation romaine nous ait transmis.

Avec le peuple romain, nous terminons la revue des principaux peuples civilisés, placés en dehors d’une religion révélée. Comme nous l’avons vu, beaucoup de choses ont été tentées et réalisées par eux dans le champ de l’éducation , et les anciens Romains surtout nous étonnent à bon droit par leur sagesse. Le peuple romain est celui qui s’est approché le plus près de la morale, soit chrétienne, soit judaïque. Aussi est-il de tous, celui qui a déployé le plus de vie et de force.

Sa décadence, toutefois, nous montre encore, après celle d’autres peuples, que l’humanité abandonnée à ellemême, ne peut soutenir le mouvement de la civilisation. J1 n’y a que le christianisme qui soit capable d’empêcher les peuples de périr, et qui puisse conserver la vie morale dans l’homme, tout en lui laissant le libre usage de ses facultés. « Je suis le sel de la terre (c’est-à-dire ce qui préserve de la corruption), » a dit son divin fondateur.

Et ce sel de la terre arriva juste au moment où l’empire romain tombait en ruines ainsi qu’un bâtiment vermoulu. Dieu, dans sa sagesse, l’avait préparé pour sauver l’humanité d’un nouveau naufrage, car, comme avant le déluge, a toute chair avait corrompu sa voie. » « Ayant regardé par-dessus les temps d’ignorance, dit au milieu de l’aréopage d’Athènes l’un des envoyés du Christ, l’apôtre saint Paul, Dieu fait annoncer à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils se convertissent. » Mais, peu à peu,

sous l’influence de la parole qui invite les hommes à se convertir et à croire en Celui qui est venu au monde pour sauver les pécheurs, un nouveau souffle de vie commence à circuler dans le corps social, et, de cette vie nouvelle, sortie d’un petit peuple abject et méprisé, naît une civilisation nouvelle, la plus extraordinaire et la plus riche que l’humanité ait jamais vue. Et qui dira ce qu'elle produira encore, surtout dans ces siècles de paix que la parole prophétique nous laisse entrevoir ?

Une partie déjà de cette remarquable civilisation s’est déroulée devant nous, et nous verrons, dans la suite de ce travail, quels principes elle a proclamés dans le champ de l’éducation, quels procédés elle a essayés et suivis, et quels résultats elle a obtenus jusqu’à nos jours1.

1. Parmi les peuples placés eu dehors de la religion révélée, il aurait fallu encore menlionner les peuples mahométans; mais le mahométisme, avec sa polygamie, a peu fuit pour l’éducation. Le Coran ne renferme presque rien à cet égard. On peut donc, sans grande lacune, laisser île côté l’éducation musulmane. Au point de vue de l’instruction, les écoles des Arabes, en Espagne, présenteraient assez d’intérêt pour être étudiées; mais les bornes de cette histoire ne m’ont pas permis d’aborder ce sujet.

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