Walch
classe, est le complément de la première. « Le maître, dit Erasme, ne doit expliquer que ce qui est rigoureusement nécessaire pour l’intelligence de l’auteur : il doit résister à la tentation de faire à tout moment étalage de sa science. Le but de cette règle est de concentrer l’attention de l’élève sur son auteur, de le mettre en contact immédiat avec lui. Trop de digressions troublent l’image qu’on doit avoir à cœur de faire étudier, considérer et admirer à l’élève, et l’empêchent de sentir et de goûter le souffle inspirateur des écrivains, si propre cependant à vivifier celui qui le respire librement. »
Dans son dialogue de pronunciatione , Erasme étend l’horizon des études. Jusqu’alors toute la science était renfermée dans l’étude des lettres profanes (classiques) et religieuses. Les sciences naturelles et historiques n’existaient pas encore. Erasme fit faire un pas . aux études en recommandant lès études dites rèalcs* , telles que l’histoire, la géographie, l’histoire naturelle, l’agriculture, etc. Cependant il subordonne encore ces études à l’étude des auteurs, il ne les réclame que pour pouvoir mieux comprendre ces derniers. Luther est peut-être le premier qui pressentit l’indépendance des sciences, et qui reconnut, si je puis m'exprimer ainsi, leur valeur intrinsèque. « Nous sommes, dit-il (Walch 22, 1629) à l’aurore de la vie nouvelle, car nous commençons à recouvrer la connaissance des créatures, que nous avions perdue depuis la chute d’Adam. Erasme ne s’enenquiert pas : il ne se soucie pas de savoir comment le fruit est formé dans le sein'qui lui donne la vie. Mais, par la grâce de Dieu, nous reconnaissons déjà dans la plus chétive fleur les merveilles de la bonté divine et de la toute-puissance de Dieu. Nous voyons dans ses créatures la puissance de sa parole. Il ordonna et la chose parut. Voyez cette force se déployer
1. Etudes réale, ou études des choses, des réalités physiques. Cette expression s’emploie par opposition aux éludes littéraires, qui ont pour objet la forme, l’expression plutôt que la ehose. En France, on dit réelles.
LA RENAISSANCE
dans le noyau d’une pêche. Il est très-dur, et le germe qu’il renferme est fort tendre. Mais quand le moment est venu, il faut bien que le noyau s’entr’ouvre pour laisser sortir la jeune plante que Dieu appelle à la vie. Erasme passe sur tout cela, n’en tient nul compte, et regarde les créatures comme les vaches regardent une nouvelle porte. »
Le dialogue d’Erasme, intitulé « Ciceronianus sive de optimo dicendi généré, » est le plus important peutêtre de ses écrits, et celui dans lequel il s’élève le plus au-dessus de son siècle. Erasme y combat la Cicèromanie , l’idéal de l’éducation d’alors , au moins pour un bon nombre de savants ; il y montre quel usage on doit faire des études classiques, et comment l’homme doit mettre son instruction en harmonie avec le milieu dans lequel il vit.
« Vous vous êtes chargés, dit-il aux Cicéroniens, d’une tâche bien difficile ; car, outre les incorrections de langage qui ont échappé à Cicéron, les copistes ont parsemé ses œuvres d’une multitude de fautes, et bien des écrits attribués à cet auteur ne sont pas authentiques. Enfin ses vers, traduits du grec, ne valent rien. Et vous imiteriez tout cela, le bon et le mauvais, ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas? Certes, votre imitation est bien superficielle; elle fait honte à votre maître. Votre imitation est une imitation servile, froide et morte, sans vie, sans mouvement, sans passion; c’est une singerie dans laquelle on ne retrouve aucune des vertus qui ont fait la gloire de Cicéron, comme son heureuse inspiration, l’intelligente disposition de ses sujets, la sagesse avec laquelle il traite chaque objet, sa grande expérience des hommes et des affaires, son talent à passionner ceux qui l’entendent. Voilà surtout ce qn’il faudrait imiter dans Cicéron, et, pour l’imiter, il nous faut, comme lui, nous identifier avec l’époque dans laquelle nous vivons, afin de pouvoir aussi lui approprier notre langage. Autrement, notre parole n’a plus ce cachet d’actualité qui animait
celle de Cicéron. Il n'v a rien de plus absurde, par exemple, que d’entendre prêcher un cicéronien. J’ai entendu à Rome, le samedi saint, un de ces serviles imitateurs appeler le pape Jules II, devant lequel il prêchait : « Jupiter optiinus maximus, Jupiter tout-puissant, tenant dans sa main la triple foudre, et opérant d’un regard tout ce qu’il veut. » Dans ce sermon, il parla aussi des décemvirs et de Q. Curtius, qui se consacrèrent aux dieux mânes pour le bien de la république; puis de Cécrops, d’Iphigénie, etc; mais de la mort du Christ, la veille de Pâques, il n’en fut pas dit un mot! Malgré celaf l’orateur fut admiré par tous les cicéroniens do Rome. 11 avait admirablement prêché; c’était romain, c’était cicéronien ! Certes, les Thomas, les Scott, les Durandus, dont on méprise le langage barbare, étaient bien plus les imitateurs du génie de Cicéron que ceux qui, de nos jours, ont la prétention de marcher sur ses traces?...
« Imiter Cicéron, ce n est pas appeler Dieu Jupiter optimus maximus; le Christ, Apollon; la vierge Marie, Diane, et dire sacra respublica pour l’église, flamen dialis pour pape, et oracula divûm pour prophétie. Pour imiter Cicéron, il faut apprendre à parler d’une manière complète sur le sujet que l’on traite, ce qui suppose qu’on en a fait une étude approfondie. Il faut ensuite s'être tellement identifié avec son sujet, que tout ce que l'on dit sorte du cœur et de son propre fonds. En conséquence, l’orateur chrétien étudiera les vérités chrétiennes dans les auteurs chrétiens et dans la Bible, avec autant de zèle que Cicéron étudiait les philosophes, les poètes, les juristes et les historiens. Si nous, ecclésiastiques, nous ne nous occupons ni de la Bible, ni des écrits des Pères et autres docteurs chrétiens, comment imiterons-nous jamais Cicéron dans notre sphère?...
« Si celui qui parle lo mieux d’une chose est celui qui en parle le plus convenablement, je préfère la manière dont les Scott et les Thomas parlaient des choses saintes, «à celle dont les cicéroniens en parlent. Mais il y a un milieu entre Scott et le singe qui copie Cicéron. Tout latin
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LA RENAISSANCE
qui ne se rencontre pas dans Cicéron n’est pas nécessairement mauvais. On peut prendre dans Caton etdansVarron des termes d’agriculture, dans Tertullien et Augustin des termes ecclésiastiques. Nous pouvons aussi citer l’Ecriture comme Cicéron citait les auteurs classiques. Vous n’avez, au reste, de répugnance pour le langage chrétien que parce que vos sentiments sont devenus païens ; autrement, aucun nom ne vous paraîtrait plus beau que celui de Jésus, quoiqu’il ne soit pas contenu dans Cicéron. Abandonnez donc votre servile imitation du grand orateur romain, lisez et étudiez les bons auteurs, païens et chrétiens; transformez ensuite en votre propre pensée les idées justes et bonnes que vous y puiserez, afin que ce que vous écrirez devienne votre pensée et votre style. Nous devons ressembler à l’abeille, qui recueille les sucs de diverses plantes, puis les transforme dans son estomac, en un produit tout nouveau d’un arôme particulier, différent de celui de toutes les plantes dont elle l’a extrait. »
J’ai cru devoir m’étendre uu peu sur ce dernier ouvrage d’Erasme, parce que l’imitation superficielle et servile est une maladie de tous les temps, et que les pensées qu’Erasme développe sur ce sujet renferment d’utiles leçons pour tous ceux qui étudient. On imite et l’on copie dans toutes les sphères; le nombre de ceux dont le développement est naturel et libre est fort restreint. Et pourtant nous devons, dans l'intérêt de la vérité, travailler à l’émancipation de l’individualité qui est dans chaque homme. L’imitation est un esclavage de l’intelligence, qui dégénère souvent en affectation , en étroitesse d’esprit et en mensonge. L’imitation servile fausse le caractère, tandis que le libre développement de l’individualité (je dis de l’individualité et non des mauvaises inclinations qu’il faut contenir et combattre) le redresse, le développe, le fortifie el l’ennoblit.